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La Nuit Coloniale

La nuit coloniale de Farhat Abbas

Transféré par

Rachid AIT MAMMAR
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La Nuit Coloniale

La nuit coloniale de Farhat Abbas

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com
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GUERRE ET RÉVOLUTION
D'ALGÉRIE
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DU MEME AUTEUR :

— LE JEUNE ALGÉRIEN, Edition la Jeune Par-


que, Paris (1931), épuisé.

— MANIFESTE DU PEUPLE ALGÉRIEN, Edition Li-


bération, Alger (1943).

— J'ACCUSE L'EUROPE, Edition Libération, Alger


(1944), épuisé.

— GUERRE ET RÉVOLUTION D'ALGÉRIE :


II. L'AURORE (en préparation).
III. LE JOUR (en préparation).
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FERHAT ABBAS

GUERRE ET RÉVOLUTION
D'ALGÉRIE

LA N U I T
COLONIALE

RENÉ JULLIARD
30 et 34, rue de l'Université
PARIS
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IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE

SUR PUR FIL DU MARAIS TRENTE

E X E M P L A I R E S DE L U X E N U M É R O T É S

DE 1 A 3 0 PLUS QUELQUES EXEM-

PLAIRES D'AUTEUR, LE TOUT


CONSTITUANT L'ÉDITION ORIGINALE

© 1962 by René J u l l i a r d
PRINTED IN FRANCE
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— A l'héroïque peuple algérien ;


— A l'invincible Armée de Libération Natio-
nale et aux glorieux martyrs de l'indépen-
dance de l'Algérie ;
— A mes sœurs algériennes, pour la grande
part qu'elles prennent dans le combat libé-
rateur ;
— Aux peuples frères et amis qui ont condamné
la guerre coloniale faite p a r la France à
l'Algérie et qui ont apporté leur aide et leur
soutien à notre juste cause ;
— Aux Français lucides — d'Algérie et de
France — qui ont pris la responsabilité et
le risque de se battre à nos côtés,

Je dédie ce livre.

F. A.
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Vous intéresse-t-il d'ètre tenu au courant des livres


que publie l'éditeur de cet ouvrage ?
Envoyez simplement votre carte de visite aux Editions
René Julliard, Service « Vient de Paraître », 30, rue de
l'Université, P a r i s - 7 et vous recevrez régulièrement,
et sans aucun engagement de votre part, leur bulletin
illustré « Vient de Paraître », qui présente, avec les
explications nécessaires, toutes les nouveautés, romans,
voyages, documents, histoire, essais..., que vous trou-
verez chez votre libraire.
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LA NUIT COLONIALE
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AU LECTEUR

Ce livre était achevé en septembre 1960. Je


n'ai pas cru devoir l'éditer à l'époque où j'assu-
mais des responsabilités au sein du Gouverne-
ment Provisoire de la République Algérienne.
Aujourd'hui je puis d'autant mieux le faire
que le cessez-le-feu a été signé le 19 mars der-
nier.
Ce livre n'est qu'un essai sur la colonisation
française en Algérie, vue par un homme colo-
nisé, resté attaché à ses origines, mais qui ne
nie pas les grands apports de l'Europe et de la
France à la civilisation humaine.
Il ne m'appartient pas d'écrire l'Histoire. Mais
je puis apporter un témoignage dépouillé de
haine et situer certaines responsabilités. En
particulier, je puis dire quelles furent celles
des hommes qui ont présidé aux destinées de
la France depuis une quarantaine d'années. En
même temps, je dis aux jeunes de mon pays
pourquoi nous en sommes arrivés à la révolte
armée pour détruire le mythe de « l'Algérie
française ».
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Informer l'opinion mondiale, et surtout fran-


çaise, expliquer à la France qu'elle a fait fausse
route en s'installant dans la guerre, servira, à
certains égards, les intérêts supérieurs des deux
pays, et ne sera peut-être pas inutile.
Nos gestes et nos réactions ont toujours été
dénaturés, notre action étouffée et, par consé-
quent, ignorée. Au moment où le sang coule
encore sur notre sol natal, le devoir le plus élé-
mentaire de chacun est d'essayer de comprendre
et de faire comprendre. Celui qui comprend
finit par admettre.
A cet égard, les paroles de Jean Jaurès de-
meurent d'actualité : « Le courage c'est de
chercher la vérité et de la dire... » Ainsi, ce livre
veut-il être un témoignage de bonne foi.
En écrivant ces pages, ma seule ambition est
de contribuer à éclairer le lecteur, à rétablir la
vérité et, partant, à sauvegarder les dernières
chances d'une coopération loyale et fructueuse
entre le peuple algérien et le peuple français.

Ferhat ABBAS.
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INTRODUCTION

Notre guerre d'indépendance a pris officiel-


lement fin le 19 mars 1962. Cette guerre est
située dans la série des guerres de reconquêtes
coloniales que la France, libérée de l'occupation
hitlérienne, a engagées contre les peuples colo-
nisés pour les contraindre à rester sous sa
domination. Elle faisait suite à la guerre contre
les Syriens, les Libanais, les Malgaches, les
Vietnamiens, les Tunisiens, les Marocains. Là
où le colonialisme français s'est installé, l'ac-
cession à la liberté est passée par la lutte
armée. La France, libérée par les Alliés, n'a
pas admis la libération des peuples soumis à
sa domination. On ne connaît pas d'exception
à cette règle.
La référence à la décolonisation pacifique
de l'Afrique Noire n'est pas convaincante.
L'abolition du protectorat au Maroc, l'évolu-
tion de l'autonomie interne en Tunisie et celle
de la loi cadre en Afrique Noire n'ont été p o s -
sibles que grâce à l'insurrection algérienne.
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Sans le combat du peuple algérien, le mot


« indépendance » n'aurait, sans doute, pas été
prononcé p a r les dirigeants français. Leur
système colonial, fondé sur l'administration
directe, ignorait le réalisme et encore plus la
justice.
Malgré la Charte des Nations unies — con-
çue comme un instrument de paix entre
les peuples —, l'égoïsme et l'orgueil restent les
maladies congénitales de certaines nations
européennes. Si, sur le plan scientifique, l'ère
du charbon, de l'acier, du pétrole, de l'électri-
cité et de l'atome s'est concrétisée et se concré-
tise, chaque jour, par des progrès prodigieux,
moralement, nous vivons encore en plein Moyen
Age. Nous en sommes toujours à la loi de la
jungle : le plus fort détruit le plus faible.
La France savait pertinemment qu'elle faisait
au peuple algérien une guerre injuste. Mais,
pour la majorité des Français, cette guerre est
devenue « juste » dès lors que les moyens pour
la faire se sont trouvés réunis. La notion de jus-
tice reste subordonnée à celle de puissance.
Puisque, depuis cent trente ans, la loi du plus
fort a été, en Algérie, la « Loi », pourquoi ne
le serait-elle pas restée ? Ainsi raisonnent les
colonialistes. Pour eux, être fort suffit pour
avoir raison.
La violence finira-t-elle par être bannie de
l'univers des hommes ? La morale régira-t-elle
un jour les relations entre nations ? Il n'est
pas possible, pour l'instant, de répondre affir-
mativement à ces questions.
Cependant, depuis la Deuxième Guerre mon-
diale, les forces de paix, dans le monde, se sont
renforcées. Elles deviennent de plus en plus
puissantes. Elles l'ont démontré en 1956, lors
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de la triple agression contre l'Egypte. D'où


vient ce changement ? A quoi attribuer le recul
de la politique dite des « canonnières » ? Il y a
une explication à cela. Je sais ce que l'Europe
occidentale et l'Amérique du Nord pensent du
communisme. Sans être marxiste, on n'est pas
obligé de partager leur jugement et encore
moins leurs craintes. On peut dire, avec cer-
titude, que l'U.R.S.S. et les pays de l'Est ont
joué, à l'égard des peuples colonisés, le rôle de
la Providence même. Sans l'existence et la puis-
sance du monde socialiste, nous en serions
encore au stade de la littérature colonialiste,
des promesses verbales du président Wilson et
de la stupide et hypocrite Société des Nations.
Il est heureux que des forces nouvelles soient
nées. C'est grâce à ces forces que les banquiers
et les trusts ne peuvent plus imposer leurs lois
aux petits peuples.
Voilà pourquoi, malgré ses grands moyens
et ses alliances, la France ne pouvait pas logi-
quement gagner la guerre qu'elle menait contre
nous. La domination coloniale, avouée ou ca-
mouflée, était destinée à prendre fin. Et cepen-
dant, s'appuyant sur l'alliance Atlantique et
bénéficiant de l'appui des Etats-Unis, la France
s'est cramponnée désespérément au souvenir
d'un empire qui n'existait plus. Elle a continué
à agir comme s'il y avait un mérite quelconque
à défendre ce qui n'était que le reste malsain
d'un passé malpropre, à se comporter comme
si son honneur consistait à faire de l'Algérie
le dernier bastion du régime colonial.
Il existait pourtant une analogie f o n d a m e n -
tale entre les courants d'idées qui animaient
les peuples européens après les guerres napo-
léoniennes et les aspirations nationales des peu-
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ples africains, après les deux dernières guerres


mondiales. Avec cette différence qu'entre temps,
la France avait changé de position.
En 1789, elle défendait les droits de l'homme
et la liberté des peuples. De nos jours, elle
défend les féodalités et les privilèges. Le rêve
d'une « Sainte-Alliance » des nations coloniales
contre les peuples afro-asiatiques la hante. Il ne
déplairait pas à ses dirigeants de jouer les
« Metternich » de l'ordre colonial. Sous pré-
texte de défendre l'Occident et la civilisation
chrétienne, elle se fait volontiers le gendarme
de l'exploitation des peuples faibles et de la
discrimination raciale. Mais que peuvent les
Metternich, les autocrates et les colonialistes
contre la marche inéluctable de l'Histoire ?
Dien-Bien-Phu ne fut pas seulement une vic-
toire militaire. Cette bataille reste un symbole.
Elle est le « Valmy » des peuples colonisés.
C'est l'affirmation de l'homme asiatique et afri-
cain, face à l'homme de l'Europe. C'est la
confirmation des droits de l'homme à l'échelle
universelle. A Dien-Bien-Phu, la France a perdu
la seule « légitimation » de sa présence, c'est-
à-dire le droit du plus fort.
J'ai parlé de la France. Pour être plus précis
et plus juste, j'aurais dû parler de sa bour-
geoisie. Car le crime colonial est, avant t o u t ,
le crime des classes possédantes. Il y a eu, bien
entendu, les conquistadores et les expéditions
évangélisatrices des XV et XVI siècles. Assuré-
ment, l'aventure coloniale est antérieure à
l'avènement de la bourgeoisie. Mais cette aven-
ture n'a pris la forme d'une exploitation ration-
nelle et féroce qu'avec la concentration capi-
taliste. L'expansion de l'Europe en Asie et en
Afrique est directement liée au développement
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industriel, au machinisme. Pour assurer et aug-


menter ses profits, l'Europe impérialiste a dé-
truit, assassiné, spolié, déporté sans mesure,
pendant des siècles.
Elle a même élevé cette fureur destructrice
au rang d'une science. A côté des académies
de guerre, d'autres académies, dites de « scien-
ces coloniales », ont enseigné l'art de tricher
ou de tromper avec profit. Exploitation de la
fausse information, falsification de l'Histoire,
corruption et provocation ont transformé les
expéditions d'outre-mer en images d'Epinal. Le
colonialisme fait toujours figure d'un archange
distribuant les bienfaits de la civilisation. Le
colonisé, en revanche, intervient comme un
méchant homme, fauteur de troubles.
Ce lourd héritage de contre-vérités grossiè-
res a pesé de tout son poids dans la guerre
franco-algérienne. Un mensonge, enseigné pen-
dant plus d'un siècle, finit par revêtir l'appa-
rence de la vérité. Mais il n'en reste pas moins
un mensonge que les événements, à défaut des
hommes, se chargent de démasquer.
Pour engager l'Algérie dans la voie naturelle
et salutaire, il convenait d'abord, il convient
toujours, de détruire les erreurs qui ont faussé
les données du problème. Le conflit franco-
algérien ne sera vraiment terminé que lorsque
la réalité algérienne aura été connue et recon-
nue de tous. Pour hâter l'heure de la réconci-
liation que le cessez-le-feu a rendu possible et
que j'appelle de mes vœux, il faut déraciner
les erreurs historiques qui, faussant l'image du
passé, risquent de nous empêcher d'aborder
dans un esprit de vérité les problèmes du pré-
sent. Sur quoi débouchera l'indépendance et
quelles transformations réalisera-t-elle dans
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notre pays ? Comment aborderons-nous les pro-


blèmes qui se posent à nos fellahs et à notre
prolétariat famélique ? Comment sortir notre
pays du Moyen Age, auquel l'a condamné un
siècle de discrimination raciale ?
Il est trop tôt pour le dire. Dans ce premier
tome, il sera surtout question du passé. La
colonisation française, qui s'est donné pour
objectif la substitution d'un peuplement euro-
péen au peuple algérien, a échoué. Devant l'obs-
tination opiniâtre des Algériens à rester sur la
terre de leurs ancêtres, l'installation des grandes
masses européennes s'est soldée par un échec.
Mais la colonisation française a bouleversé
notre existence. Elle nous a poussés jusqu'au
bord du gouffre. Nous avons été meurtris. C'est
miracle que nous n'ayons pas subi le triste sort
des Peaux-Rouges. En toute justice et par-
dessus tout, nous avons droit à des réparations.
L'Algérie est aux portes de l'Europe. Elle reste
dangereusement exposée. Dans l'avenir, notre
sécurité doit être internationalement garantie.
Je pense que l'Europe est en voie de transfor-
mation. Elle rentre peu à peu ses griffes. Peut-
être acceptera-t-elle, demain, de se présenter
chez nous avec sa seule technique et sa haute
civilisation pour armes. Ma conviction est
qu'elle finira par comprendre que sa culture
et ses sciences sont plus puissantes que ses
bombardiers et ses gendarmes.
Un monde nouveau est en plein enfantement.
C'est le moment pour la grande famille hu-
maine de réviser tous ses concepts anciens.
En tournant, une fois pour toutes, la page de
l'ordre colonial, la France rendra justice à un
peuple — le peuple algérien — qui a tant fait
pour sa grandeur et qui mérite beaucoup mieux
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que les « pacifications » et les ratissages aux-


quels elle l'a soumis depuis 1830. Et par là
même, elle aura contribué à réaliser pour l'Al-
gérie, l'Afrique du Nord et l'Afrique Noire, les
conditions les meilleures d'un ordre politique
stable et d'une paix juste et définitive dans cette
partie du monde.
Quant aux Français d'Algérie, ils devraient
tourner définitivement le dos à leur mésaven-
ture raciale, reconnaître honnêtement qu'ils
ont fait fausse route et accepter le verdict de
l'Histoire. L'Algérie n'est pas la France. Et ce
ne sont pas les crimes crapuleux de l'O.A.S.
qui peuvent changer quoi que ce soit à la nature
des choses. Là où cent trente ans de colonisa-
tion ont échoué, ce n'est pas l'action d'une poi-
gnée d'aventuriers qui réussira.
L'impérialisme a détruit, à travers les âges,
bien des sociétés, violé les lois historiques, dé-
cimé des peuples. Mais la nature a souvent pris
sa revanche. Par des voies apparentes ou sou-
terraines, sous une forme ou sous une autre,
l'Histoire rétablit l'ordre et impose sa loi.
Un million de morts, soit le dixième de notre
population, des centaines de camps de concen-
tration, des ruines et des malheurs sans nom-
bre devraient convaincre les Français, tous les
Français sans exception, y compris les égarés,
de notre bon droit et de la détermination de
notre peuple de vivre libre et indépendant.
Cette indépendance aurait dû être proclamée
en même temps que l'indépendance de la Libye,
du Maroc et de la Tunisie. Il y a une entité
maghrébine. Le destin des quatre pays a tou-
jours été un destin commun. Face à cette réa-
lité, les arguments juridiques invoqués par les
colonialistes sont sans fondement.
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Le Maghreb Arabe Uni n'est pas une simple


vue de l'esprit. L'Algérie indépendante s'insé-
rera sûrement dans le cadre de la Conférence
de Tanger et de la Charte de Casablanca.
C'est en tant que communauté maghrébine,
riche de trente millions d'habitants, que les
Etats nord-africains devront entrer dans le
monde moderne et contribuer à l'émancipation
de l'Afrique et à l'établissement de la paix.

RABAT, le 6 avril 1962.


Ferhat ABBAS.
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AU-DELA DE L'ACTION PSYCHOLOGIQUE

Mais si le Musulman s'affirme à son


tour comme un homme, comme l'égal
du colon ? Eh bien, le colon est entamé
dans son être ; il se sent diminué, déva-
lorisé : l'accession des « bougnoules » au
monde humain, il n'en voit pas seule-
ment les conséquences économiques, il
l'abomine parce qu'elle lui annonce sa
déchéance personnelle. Dans sa fureur,
il lui arrive de rêver au génocide.
J.-P. SARTRE
(Une victoire).
Un jour viendra où même les finan-
ciers comprendront que la seule richesse
authentique d'un pays, ce sont les hom-
mes qui sont dessus. On peut tout réussir
avec eux, mais Dieu merci, rien contre
eux. Rien, en tout cas, de solide et de
durable.
Germaine TILLION.
(L'Algérie en 1957).

Nous vivons une époque marquée par l'en-


trée de forces neuves sur la scène mondiale.
Des peuples nouveaux apparaissent, d'autres
retrouvent leur liberté perdue. Les uns et les
autres ont conscience de leur particularité et
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revendiquent le respect de leurs civilisations


propres. Il est donc légitime qu'une place leur
soit faite dans la répartition des richesses et
dans le partage des responsabilités.
L'Europe coloniale, qui a monopolisé la puis-
sance durant des siècles, s'inquiète de ce chan-
gement et freine cette évolution. Cédant à la
nostalgie du passé, elle défend sa tutelle sécu-
laire et prétend maintenir sa domination sur
des peuples dont elle s'est approprié le sol.
Ce refus d'accepter loyalement une promo-
tion logique et souhaitable provoque des conflits
sanglants. C'est dans ce contexte que s'inscrit
la guerre franco-algérienne.
Ce conflit trouve naturellement sa cause dans
le processus de la décolonisation, comme, hier,
il avait son origine dans le phénomène de la
colonisation elle-même. Il n'est donc pas nou-
veau.
L'historien Gautier a défini d'une phrase le
sens de la colonisation française chez nous :
En Algérie, a-t-il écrit, nous avons voulu occi-
dentaliser un coin de l'Orient. Pour être plus
explicite, et beaucoup plus près de la réalité,
nous dirions à notre tour, que la France a
voulu, en Algérie, européaniser un morceau du
monde arabe.
En effet, l'Algérie est un pays arabe. Qui
songerait à le nier ? C'est une terre authen-
tiquement musulmane. Cela est également vrai.
Quelle que soit la volonté de l'impérialisme
français — celui d'hier et celui d'aujourd'hui
— et la force de ses baïonnettes, ce fait his-
torique demeure d'une rigoureuse exactitude.
Il constitue une vérité permanente. Celle qui
doit être présente à tous les esprits.
Le colonialisme français n'a pas ménagé ses
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efforts pour asservir les Algériens, désislami-


niser et désarabiser l'Algérie. Tous les efforts
entrepris durant le siècle de colonisation l'ont
été dans ce sens.
Il y a eu d'abord la conquête militaire et ses
conséquences.
Cette conquête ne fut pas une simple pro-
menade pour l'envahisseur. La résistance du
peuple algérien fut héroïque. Mais, en 1830,
malgré les défaites du Premier Empire, la
France restait une grande puissance militaire.
En revanche, l'armement des Algériens, comme
celui des Tunisiens en 1881 et des Marocains
en 1905, n'était pas en rapport avec celui d'une
grande nation européenne. D'où notre défaite
et la mise en place d'un système d'exploitation
qui est resté jusqu'à nos jours, malgré quelques
retouches superficielles, identique à lui-même.
La France a souvent changé de régime. En
Algérie, elle n'a changé ni d'objectif ni de
système.
Ce système, qui relève de la colonie de peu-
plement, nous est connu. Quel en a été le méca-
nisme et quels en sont les résultats ?
Le colonisateur ne s'est pas contenté de se
servir et d'ériger la force en droit. Il a voulu
se donner une bonne conscience et légitimer
son annexion. Dans ce domaine, la conquête
militaire apparemment achevée, il a étayé ses
conceptions théoriques d'un impérialisme in-
tellectuel adéquat. A l'exception de quelques
témoignages impartiaux, l'Algérie a été déclarée
terre vacante et l'Algérie musulmane inexis-
tante.
Le peuple algérien, le Maghreb arabo-berbère,
quatorze siècles d'Histoire, les valeurs morales
de l'Islam n'ont trouvé grâce que devant de
\
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rares intellectuels français. D'une manière gé-


nérale, ce fut la grande conspiration du men-
songe et du faux témoignage.
Les bibliothèques regorgent de ces livres
écrits à l'usage du « dauphin ». Le « dauphin »
étant, en l'espèce, le bourgeois moyen en
France, et le gros colon en Algérie. Pour laver
le colonialisme de son crime, des « penseurs »
ont tenté de nier jusqu'à l'existence de sa vic-
time. Ils l'ont, pour le moins, calomniée, dis-
créditée.
De nos jours, malgré le drame qu'il a fait
naître et son incapacité à résoudre les pro-
blèmes qu'il a créés, le colonialisme s'enlise
dans ses moyens de défense et continue à dé-
naturer les faits. Il nie l'existence de l'Etat
algérien de 1830, alors que cet Etat avait
secouru la France à différentes reprises. Il
oublie de dire que l'Etat français, au lieu de
s'acquitter de sa dette de reconnaissance, a
jugé plus rentable de supprimer son créan-
cier 1
Il nie que le peuple algérien existât, alors
que les commandants en chef du corps expédi-
tionnaire ont tous reconnu avoir trouvé un
peuple vigoureux, vaillant, qui défendait avec
acharnement chaque arpent de terre et l'inté-
grité du patrimoine arabe et musulman. Il nie
que ses généraux, ses écrivains, ses juristes,
sa caste terrienne et ses oligarchies financières
aient conçu le dessein de nous détruire, de

1. En 1794, la France était menacée de famine. Le


Dey d'Alger autorisa la Convention à s'approvisionner
en Algérie pour échapper au blocus établi contre elle
par l'Angleterre. Il fit mieux. Sous le Directoire, il offrit
à la France un prêt, sans intérêts, d'un million-or pour
effectuer des achats de blé dans le pays.
En 1815, la guerre terminée, la Restauration refusa
de payer ses dettes.
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nous refouler au Sahara, de s'emparer de nos


terres avec la ferme volonté de créer une « pro-
vince française » où les Arabes auraient cessé
d'être légalement chez eux.
Il nie avoir « parqué » tout un peuple pen-
dant plus d'un siècle, classant sa langue natio-
nale comme langue étrangère, lui interdisant
toute liberté civique, s'opposant systématique-
ment au développement de sa civilisation et
de sa personnalité. Il nie avoir réduit nos puis-
santes tribus à une « poussière d'individus». Il
nie avoir fait de ces individus des hors-la-loi,
des « exilés » dans leur propre pays.
Il nie les avoir livrés, mains liées, à la
misère, à l'obscurantisme, à l'exploitation par
les émigrants européens et, ce qui est beaucoup
plus grave, à leur mépris et à leur haine. Il nie
avoir fait naître et fortifié, par ses lois d'ex-
ception, les privilèges et le racisme de ces Euro-
péens, et méconnu les droits de l'homme et le
respect de la personne humaine.
Et, pour couronner ce siècle de « l'erreur et
de la honte », voilà qu'il fait revivre, après la
proclamation de la Charte Universelle des
Droits de l'Homme, les sombres jours de la
première conquête, avec leur cortège de deuils,
de terreur et de mensonges. Pour consolider le
racisme des « ultras », les gouvernements fran-
çais prennent la responsabilité de le renforcer
par celui de leur armée. Le général Massu et
ses paras viennent au secours du richissime
Borgeaud. Le cycle infernal recommence.
Depuis le 1 novembre 1954, une nouvelle
reconquête commença. L'armée assura la relève
des civils. Au régime des maires colonialistes,
à celui des hobereaux et des tyranneaux de
village, succéda celui des colonels, des tortion-
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ACHEVE D'IMPRIMER LE
2 5 MAI 196 2 SUR LES
PRESSES DE L'IMPRIMERIE
R. MOURRAL, POUR RENE
JULLIARD, EDITEUR A PARIS

N° d'éditeur : 2683
Dépôt légal : 2 trimestre 1962
Participant d’une démarche de transmission de fictions ou de savoirs rendus difficiles d’accès
par le temps, cette édition numérique redonne vie à une œuvre existant jusqu’alors uniquement
sur un support imprimé, conformément à la loi n° 2012-287 du 1er mars 2012
relative à l’exploitation des Livres Indisponibles du XXe siècle.

Cette édition numérique a été réalisée à partir d’un support physique parfois ancien conservé au
sein des collections de la Bibliothèque nationale de France, notamment au titre du dépôt légal.
Elle peut donc reproduire, au-delà du texte lui-même, des éléments propres à l’exemplaire
qui a servi à la numérisation.

Cette édition numérique a été fabriquée par la société FeniXX au format PDF.

La couverture reproduit celle du livre original conservé au sein des collections


de la Bibliothèque nationale de France, notamment au titre du dépôt légal.

*
La société FeniXX diffuse cette édition numérique en accord avec l’éditeur du livre original,
qui dispose d’une licence exclusive confiée par la Sofia
‒ Société Française des Intérêts des Auteurs de l’Écrit ‒
dans le cadre de la loi n° 2012-287 du 1er mars 2012.

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