Il pleut !
Mardi
« Rien n’intervient au hasard. En vrai, on n’est jamais certain de la conformité des
événements à nos desseins… Tout nous tombe dessus, et subissons le poids d’une charge
étrangère à notre corps… Heureusement, le Divin en nous marque la différence. Nous
surmontons toutes épreuves un peu maladroitement, mais en fin de compte, elles se dissipent.
Sec pour un moment, en attendant la prochaine pluie. Assurément, il pleut … Amina »
Une vieille feuille de papier quadrillée au sol. Feza procédait chaque jour à l’entretien matinal
de la maison. Il faut dire qu’un bon entretien d’une maison n’est possible que dès lors la
poussière prend congé de la maison pendant un certain temps. C’est ainsi que Feza avait
l’habitude de patrouiller chaque coin et recoin de la pièce à deux chambres, salon, cuisine,
douche interne, aller à la traque de la saleté, qui manifestement prend la forme de vaisselle,
lessive, la poussière sur certains appareils électroménagers. Feza est une adolescente de 17
ans d’âge, avait tout pour plaire à tout être humain de sexe masculin hétéro. Il est vrai que les
canons de beauté diffèrent d’une région à une autre, cependant, elle mettait tout le monde
d’accord au premier regard : fesses galbées, poitrine généreuse, teint ébène, un mètre
soixante. De minuit à minuit, sa beauté était sans faille, d’une fraîcheur telle la rosée du ciel.
Au soir, ses petites dents blanches dominaient la lueur d’une luciole.
Dans une maison, à 20 kilomètres de Nkoma, une réunion stratégique secrète se tenait—
même les oreilles du mur ne pouvaient pas vraiment connaître la discrétion de cet échange —,
« Oui, tout est prêt ! Dans quelques jours, dix jours précisément, nous serons à Nkoma. »
Midi et demi
Les intendants des écoles sifflaient la fin des cours. Une foule dense d’élèves, telle une
colonie de fourmis, abondait les rues du quartier huppé. Une Range Rover blanche, dont
l’aspect donnait d’une voiture sortant d’un nettoyage, faisant ainsi luire, par reflet du soleil au
zénith, les enjoliveurs, se tenait devant un collège de référence. Les badauds avaient de quoi
assouvir leur insatiable curiosité. Une élève avance vers le véhicule. Frappe sur la vitre de la
première portière gauche. La vitre baisse. Une montre dorée, à bracelet fin, enroulait une main
moins épaisse d’une jeune métisse. Elle devrait avoir 30 ans. Du reste, ce que les yeux
aperçoivent. Une beauté qui se rajeunit au jour le jour.
̶ Ceci s’est échappé de vous pendant que vous étiez en train de monter dans votre voiture,
madame. Dit l’élève.
̶ Merci ma petite ! C’est gentil de ta part ! Lui répondit-elle.
Elle monte la vitre. Une notification s’affiche de l’écran verrouillé de son smartphone. C’est
un message WhatsApp. Elle le déverrouille par reconnaissance faciale. Une photo d’elle
tenant un microphone devant une foule immense apparaît à son fond d’écran.
« La plus grande solitude n'est pas l'absence d'un message d'un amant, mais l'absence d'un
cœur qui sache attendrir notre esprit, apaiser notre essence, car même son silence est plus
présent que l'enlacement d'un amant.
Bise ! »
Après qu’elle a lu ces mots, un sourire empli son radieux visage, des fossettes n’ont pas
manqué au rendez-vous. Elle clique sur le bouton de démarrage de son smartphone. Il se
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Il pleut !
verrouille. Elle allume le Bluetooth de l’auto. I Believe In You d’Il Divo en collaboration avec
Céline Dion en lecture. Elle appuie sur le bouton start de l’engin. La voiture prestigieuse se
met en marche.
L’évaporation…
« Un ciel profondément gris n’est pas toujours l’insigne de l’averse… Amina »
Des coups de feu retentissent de partout. C’est la pagaille. Il est environ 11 heures à Nkoma,
la ville la plus stratégique, mais aussi une solution pour la transition énergétique pour la
planète Terre, infestée par les activités humaines : pollution atmosphérique, guerre, etc. . Par-
dessus tout, c’est le cœur de l’homme qui est la cause profonde des pleurs de la Terre. Eh
oui ! C’est le cœur de l’homme qui crée des orphelins, des érosions, des guerres…
Nourrissons, enfants, jeunes, adultes, vieux affolés par ces crépitements de balle dont
l’origine encore peu connue, couraient en direction éparse. Feza, le visage plein de sueur,
pagne attaché légèrement, nu-pieds, cheveux ébouriffés, sur son dos un enfant d’à peine 10
mois, et un autre en main, il a 2 ans. La destination très peu connue, mais l’idée apparente est
d’abord de se tirer du lieu. Voilà ! Toutes les oreilles accrochées aux postes récepteurs radio,
tentant de recueillir ne serait-ce qu’une infime partie de connaissance sur ce qui se passe.
« - Depuis hier dans la soirée, à 21 heures, la population signalait l’intrusion d’un groupe
suspect dans la ville. Ces personnes arboraient une tenue similaire à l’armée nationale,
pourtant leur corpulence, leur faciès n’avaient pas de ressemblance avec notre population.
- Effectivement. Ces hommes en uniforme ont terrorisé la population, nous rapporte le
maire de la ville, et ce, en extorquant à leur passage les biens, violant, jusque-là plus
d’une dizaine de femmes…
- Leur intrusion a été rendu possible par une défaillance sécuritaire vers le Nord, et les
éléments de l’armée nationale n’ont pas lutté, une intrusion simple, et ce, malgré la
présence des éléments de l’armée nationale aux frontières… Vous aurez plus de
détails dans nos prochaines éditions. »
Cette nouvelle de la radio Habari a plongé dans une profonde confusion la population, attisant
sa peur. A 3 heures de l’après-midi, l’agitation s’intensifie. Des colonnes et colonnes
d’individus affluent vers les centres hospitaliers, visiblement les seuls lieux de salut garanti.
Des blessés par centaines ont inondé ces centres hospitaliers. Feza avec ces deux jeunes
enfants, cherchent un lieu de refuge, car à quelques encablures de leur habitation, il y a eu
quatre détonations. Trente personnes décédées dont les corps étaient non-repérables, non-
identifiables. La peur, le doute, la consternation avaient gagné désormais ces habitants.
Le curé de la paroisse ouvre les portes pour accueillir toutes ces masses d’hommes, d’enfants
et de femmes, à telle enseigne que l’on se croirait dans un marché d’esclaves. Il est 5 heures
du soir, des crépitements de balles s’intensifiaient un peu partout dans Nkoma, des sanglots à
plus d’une centaine de mètres de la paroisse où se trouvaient Feza et ces deux jeunes enfants.
« Assurément, il pleut… Amina ! »
2
Il pleut !
Les rues de Nkoma désormais désertes—ni mouches, ni cafards dans le coin, bien
qu’éphémères—des hôpitaux, centres de santé, des écoles, des commerces fermés. Rien ne
partait, rien ne revenait, car à quelques mètres de la place Umoja, l’armée nationale tentait à
peine à retenir l’avancée de ce groupe insurrectionnel non-identifié encore par la population.
Des ragots avaient devancé toute suspicion —il s’agissait d’un ancien ministre qui avait pris
les armes contre le pays pour revendiquer ses biens confisqués par le gouvernement en place
— seule une édition soit vespérale pourrait dissiper tout doute quant à ce.
A plus de 2000 kilomètres de là…
Dans une université publique du pays, à Kin-Teke, des étudiants manifestent contre
l’occupation de Nkoma par des forces hostiles, fustigeant ainsi la négligence qui a caractérisé
le gouvernement central dans le traitement de cette agression qui perdure depuis plus de trente
ans. La journée est déclarée Sans cours.
Plus d’une cinquantaine d’étudiants ont manifesté ce jour contre
l’occupation de la ville de Nkoma par les rebelles. Ces étudiants,
branches de palmiers en main, des calicots, ont envahi le site
universitaire, direction le bâtiment administratif. Scandant des
chansons de ras-le-bol, ils ont bravé la peur face à la garde
universitaire bien en place. Suivez ce reportage avec notre reporter sur
place… Annonçait la radio.
Visiblement, cela n’a pas laissé tout le monde indifférent.
- Chéri ! Je suis de retour !
C’est la jeune femme métisse trentenaire qui revient du service.
- Assurément, il est en train de s’assoupir.
La jeune femme ramasse certains objets un peu en désordre dans la maison. Jette à la poubelle
les ordures trouvées à même le sol. Il s’agissait des vidanges de bière, une bouteille de whisky
William Lawson à moitié finie, des emballages de fast food. Elle retire ses escarpins rouge
pourpre, entre dans la chambre. Elle y trouve son époux alité profondément. Lui fait un doux
baiser au front.
- Jamila, c’est toi ? Lui demande-t-elle les yeux mi-clos.
- Ta tulipe est là, mon cœur ! Tu sais, tu n’as pas besoin de me substituer aux bières ou
whisky. Je serai toujours là pour t’apporter tout ce dont tu auras besoin.
De toutes les forces de son corps, luttant intensément contre la cuite, il s’assied au rebord du
lit. La Vie Est Belle de Jamila dominait à peine le parfum de William Lawson répandu dans la
pièce. Les yeux mi-clos, de sa main droite, touche celle de sa tendre Jamila. Il caresse le dos
de la main de sa dulcinée.
- Ma tendre Jamila, tu as mis du temps à revenir.
- Me revoici. Rattrapons ce qui nous échappait, mon amour.
- La solitude me gagnait, Tendresse.
- Je ne repars pas avant huit heures du mat, tu sais.
3
Il pleut !
Il l’enlace. D’un regard torride, embrasse passionnément son élue.
- Je suis promu au poste de directeur général adjoint de l’entreprise. D’une voix
langoureuse.
Emue par cette nouvelle, Jamila demande à son époux d’attendre quelques instants le temps
pour elle de prendre la douche pour mieux célébrer la nouvelle.
- Prenons à deux cette douche ma biche. La passion de l’amour, sous la chaleur de
l’eau du jacuzzi ruisselant sur nos corps, est un délice exquis de tourtereaux…
- Ce voile brûlant sur la peau est une fraise pour nos voix frémissantes.
Les deux disciples de Cupidon n’ont pas tardé à s’exécuter. Une playlist romantique
agrémente ces instants.
Driiiinnng ! Driiiiing !! Driiing !! Un smartphone sonne au chevet du lit. Pas de réponse. Qui
pour dire à l’appelant que la rosée de l’amour avait empli la pièce ?
Une notification des trois appels en absence n’a pas suffi. Un message WhatsApp apparaît à
l’écran de verrouillage du smartphone : « Dans deux jours tu partiras en mission de service
en provinces avec le chef pour un état de lieu des succursales de l’entreprise. ».
L’homme, grand de taille, barbe bien rasée, teint ébène, approche près de la table placée à
quelques centimètres du lit, au chevet duquel se trouvait le smartphone allumé. Serviette de
douche à la taille, saisit le verre à whisky presque vidé de son contenu, y ajoute du William
Lawson. Jette un regard sur son téléphone dont la notification d’un message WhatsApp
maintenait à peine allumé l’écran.
Des mains bien douces et tendres entourent sa taille. L’homme a le visage soudainement
abattu. Visiblement intrigué par quelque chose.
- Tendresse ! Dans deux jours je partirai pour une mission de service. Ce sera pour une
semaine et quelques jours.
- Ne t’en fais pas mon amour. Je prendrai bien soin de ce qui t’appartient, et de ce qui
nous appartient. Tu as longtemps attendu cette promotion.
Quelque peu rassuré par ces paroles de sa bien-aimée, il esquisse un fin sourire en coin des
lèvres. Il dépose sur la tablette vitrée son smartphone. Jamila arbore une nuisette rouge
pourpre.
Deux semaines plus tard
Le téléphone sonne. Allongée au lit. Il est 3 heures de l’après-midi.
- Allô ! Est-ce madame Mavinga au téléphone ?
- Oui !
- Pourriez-vous vous rendre en toute urgence à l’hôpital La Bénédiction ? Avez-vous
l’adresse ?
- Je connais cet hôpital, mais pourriez-vous m’en dire la raison ?
- Vous la saurez sur place. La correspondante interrompt l’appel.
Jamila, intriguée, consternée au même moment, tire de sa garde-robe une veste en cuir noir,
qu’elle rajoute au-dessus de son t-shirt rose pâle, enfile un pantalon jeans bleu, porte ses
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Il pleut !
sneakers blancs. Elle prend du tiroir une clé de contact. C’est celle de sa Range Rover. Elle
ouvre le portail automatique. Démarre l’engin en partance pour l’hôpital La Bénédiction.
Arrivée sur le lieu, elle trouve 4 femmes pleurant à tue-tête, roulant par terre, telle une toupie.
A son entrée, c’est le responsable de l’entreprise de son époux qui l’accueille. Un bref
échange entre les deux s’engage. Jamila, toute silencieuse, place sa main gauche sur sa
bouche. Des ruisseaux de larmes coulent de ses miroirs de l’âme. C’est la désolation…
La condensation…
Les rebelles ont occupé un grand pan de la ville de Nkoma. Banques fermées, buvettes
fermées. Des églises muent en groupe de prières. Quarante pour cent des infrastructures
décimées par des bombardements. La presse locale muselée. La situation de Nkoma depuis
trois mois d’occupation par ce groupe insurrectionnel.
« Danser sous la pluie est une aptitude la plus importante pour l’être… Amina »
Feza, ses deux enfants cheminent tout doucement vers un couvent des sœurs religieuses.
C’était l’aube. L’obscurité si noire régnait en impératrice. Le silence, le guide. Les chants
d’oiseaux se raréfiaient du jour au lendemain. Assurément, l’atmosphère répandait des ondes
mélancoliques. Des vêtements recouvrant la crasse, cheveux ébouriffés, nu-pieds, Feza
avance avec assurance, s’extirpant à chaque sirène ou gyrophare qui lançait une alerte au
passage des quelques dignitaires de ce groupe rebelle.
Un rebelle, un peu ivre, aperçoit Feza au loin. Demande à Feza de s’arrêter, en cas de refus
d’obtempérer, il tirerait. La jeune femme avance, déterminée, bravant ainsi la peur.
Remarquablement les actions de ce groupe rebelle n’avaient pas d’échos en elle. Elle avance à
pas confiants – « Ces incirconcis ont assez duré dans leurs manœuvres, c’en est de trop. Mes
enfants, ne me lâchez pas. » –. Une joute verbale entre le rebelle et la jeune femme
commence. Elle donne un coup de pieds au rebelle entre ses jambes. A cela se suit une gifle
cinglante en pleine figure du rebelle. Le rebelle cherchait à déclencher un coup de feu, car son
index pressait peu à peu la gâchette. Les deux jeunes se précipitent vers le dos du rebelle. Le
plus jeune lui assène, bien que semblable à une mouche, un coup de poing à l’œil droit. Il
tombe. Ne peut plus se défendre. La cuite l’enfonce davantage.
Feza et ces deux braves jeunes garçons s’extirpent de la voie. Derrière eux, cinq rebelles
passaient par la voie qui coupait en deux l’allée principale. Inaperçus, car cachés par un amas
de débris de véhicules. Sans un seul instant à perdre, ils longent la voie conduisant
directement au couvent, plus que trois minutes de marche les séparaient du lieu.
Jamila est visitée par sa belle-mère. Les quarante jours sont passés. D’un regard dédaigneux,
la belle-mère s’assied, sans y être invitée, au fauteuil. Dès le vingtième jour du décès de son
époux, les belles-sœurs, la belle-mère, telle une chorale, lançaient des pics à Jamila.
L’accusant d’avoir tué son époux, leur fils et frère, pour succéder à ses biens. A ce sujet, seul
le cœur témoigne de la sincérité du ressenti que les yeux ne peuvent cerner au premier regard,
ou après quelques clignements. Consumée déjà par le décès de son époux, Jamila a depuis un
certain temps rompu ses relations conviviales avec le sourire.
« - Chérie ! Différence entre yo na moyi ezali te. Kaka ndenge moyi elongaka molili na
mokili, lokola yo mpe olonga ba incertitudes na nga sur l’avenir. (Chérie ! Tu n’es pas
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Il pleut !
différente du soleil. Autant le soleil vainc l’obscurité sur terre, autant tu as repoussé mes
incertitudes sur l’avenir.).
- Monsieur mon mari, tu as fait de moi cette femme respectée un peu partout à travers
le pays. Je ne cesserai à chaque fois d’être forte ne serait-ce que pour cette énergie
positive que tu as apportée dans ma vie.
- Lorsque tu voudras abandonner, n’oublie jamais que rien ne survient pour nous tuer.
Chaque circonstance malheureuse est un moyen de démontrer notre force cachée.
Tels les rayons solaires pour désinfecter notre cœur des impuretés des doutes, du
relâchement… »
Tel un film, Jamila se remémorait encore des paroles de son défunt époux. Ces paroles qui
résonnaient encore si fortement en elle. Elles retiennent ses larmes dès l’instant où sa belle-
mère lui lance en pleine figure « Mwasi ya libabe, mwasi amela milangi. Olié mbongo ya
mwana na nga tii, okumbi ye na liwa… Mstiuuum ! ». Elle essuie, de son index, les gouttes de
larmes qui abondaient déjà dans ses yeux.
La belle-famille résout de renvoyer Jamila. Le frère aîné du défunt époux magouille avec un
avocat, fait falsifier les documents. Les 3 parcelles laissées par son mari, elle n’en héritera
finalement pas. Jamila ne concevait pas. Elle a un problème au niveau de ses trompes. La
semence masculine ne pouvait être retenue longtemps. Ses trompes endommageaient la
semence. Pas de possibilité de fécondation.
Il est 3 heures de l’après-midi lorsque Jamila quitte ce qui deviendra désormais l’ancienne
ambassade d’amour, le havre de paix. « Je te promets d’être si forte mon amour. », se dit-elle.
Trois gouttes de larmes coulent de ses miroirs de l’âme. Près d’une heure avant d’appuyer sur
le bouton Start de sa Range Rover, elle plonge dans les souvenirs. Elle n’arrive pas. La
blessure est toute fraîche. 37 ans, le veuvage la saisit. Environ 12 ans de mariage. Comment
se substituer à une telle douleur ? Jamila est la seule à avoir des mots précis à placer dessus.
Le mari décède inopinément. Le jardin de bonheur bâti en plusieurs années, se détruit en
quelques poussières de secondes.
Son smartphone sonne. Une fois. Deux fois. Trois fois. Quatre fois. Cinq fois. Elle sursaute.
Ses mains accrochaient le volant. Les pensées n’étaient plus sur place. Des larmes coulent.
Elles coulent. Coulent tel un courant d’eau. Elle attend un moment avant de répondre, le
temps de se reprendre. Elle décroche, au 6 e rappel, son téléphone. A l’autre bout, c’est une
voix rauque qui lui parle.
- Jamila, tu es maintenant contre mur. Les biens de ton époux repris par sa famille. Je
veux juste t’aider à reprendre ton train de vie. Votre corps en échange d’une vie de
rêve, voyons !
- Monsieur, je ne peux pas malheureusement. Votre proposition n’est pas la bienvenue.
Ecrivez une lettre de révocation, au lieu de m’harceler.
- Vous ne me laissez pas d’autres choix si ce n’est de vous virer.
- C’est si simple pourtant. Elle raccroche.
Elle démarre sa Range Rover en direction de la maison de sa sœur. Elle est son seul membre
de famille ici à Kin-Teke. D’autres membres se trouvaient dans d’autres coins. Jamila entre
dans un appartement où sa sœur vivait toute seule.
6
Il pleut !
- Ma sœur, ça va ?
- Oui, dis donc, cela faisait une belle lurette que je t’attendais.
- Je devrais avant tout procéder à certains réglages avant de venir.
- Cette femme oublie que l’on ferait de même à sa fille !
- Je ne pourrais surtout pas me permettre de tuer Raymond.
- Quelle malveillante !
- Accorde-moi de rester encore quelques semaines chez toi le temps pour moi de me
reconstruire.
- Les sœurs se soutiennent toujours.
Quatre mois passés. La hache de guerre était loin d’être enterrée. Les rebelles voulaient à tout
prix occuper définitivement Nkoma. C’était un camp dans ce groupe. Un autre, voulait
envahir tout le pays. Cette scissiparité avait donné lieu à deux branches. L’une pour soutenir
cet ancien ministre qui avait pris les armes contre la nation, en revendication contre la
confiscation de ses biens par le gouvernement en place à Kin-Teke, la capitale, et un autre qui
voulait occuper définitivement Nkoma. Les deux branches recevaient des orientations d’un
chef d’Etat du pays voisin.
Il est 20 heures, des rebelles font irruption dans le camp. Vingt au total. Tirent des coups de
balle en l’air. C’est la débandade dans le camp. Dans cette agitation, les rebelles capturent
adolescentes, majeures et des jeunes filles adultes. A ciel ouvert, ils les violent. Ils conduisent
d’autres en un lieu désert. Cinq de ces rebelles sortent des couteaux si tranchants. Ils
procèdent à la mutilation des organes féminins. Dans le lot de celles conduites en lieu désert,
se trouve Feza. Elle est conduite de force par un bourreau svelte, élancé, au front large, qui la
traîne par terre. La déshabille. Il avance ses mains sur ses seins, Feza lui donne un coup de
poing au visage. Il l’esquive, lui donne une gifle et lui crache dessus. Sans défense, elle gît au
sol. Le bourreau commet son forfait, et ce, malgré des cris de douleurs de la jeune femme.
Une grosse fumée monte du camp. Des tentes, et autres habitations de fortune brûlées…
quelques heures après, soit une heure du matin, Feza toute seule sur une voie déserte sentant
les cases brûlées, un amas de débris calcinés, une montagne d’immondice, vêtements
déchiquetés, une œuvre du bourreau, mais aussi, de longs jours sans effectivement les
changer, rallie le camp pour rechercher ses deux petits garçons.
Des larmes coulent toutes seules de ses yeux, sans le moindre mot sortant de ses lèvres
crevassées. Ses pieds piétinent, à quelques encablures du camp, des morceaux des corps
humains. C’est le bras d’un des petits garçons. Le bracelet rouge le témoignait. Elle s’écroule,
les yeux en averse, recherche désespéramment d’autres restes, mais sans succès… Ne sachant
à quel saint se vouer, poursuit sa marche.
Jamila rend visite à un vieil ami, un fervent croyant de la charité.
- Jamila, je suis si fier de toi. Malgré tout ce qui t’est arrivé, tu as tenu bon.
- La résilience n’est qu’un amas d’énergies positives muées en armure par le moi et
l’être, pour parer à tous les coups !
- Cela est une preuve palpable à travers ton vécu, Jamila.
- L’ONG existe depuis quelques semaines. Nous avons recueilli de bons témoignages,
même à l’international.
- Effectivement !
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Il pleut !
- Dans quelques jours nous poserons nos valises à Nkoma. L’injustice faite à la femme
doit cesser.
- Plus de 1000 femmes ont été reconciliées avec le sourire grâce à ton ONG. Bravo
Jamila !
- Kin-Teke conquise, cap vers Nkoma.
Précipitation…
« L’averse mue le plus souvent en une source d’eau douce et vive… Amina »
Des organisations non-fondamentales, dont l’accès à Nkoma était refusé par ces rebelles, ont
finalement étaient autorisées d’entrer suite à une intervention internationale. Plusieurs
centaines de femmes et d’enfants affluent aux bureaux de l’ONG Echo du Cœur, une structure
axée principalement sur la protection des femmes victimes de violences sexuelles.
9 heures du matin, Feza, entourée d’environ 200 femmes, entretien une réunion, loin du
regard indiscret des rebelles, dans un vieux dépôt d’armements de l’armée nationale, démoli
par des bombes larguées par les rebelles au cours d’une offensive. Il se situait près d’un
ruisseau dont le goût de l’eau laissait à désirer. L’influence de Feza auprès de ces femmes,
dont la moyenne d’âge variait entre 40 et 60 ans, reposait essentiellement par le fait qu’elle a
fomenté une stratégie létale contre les rebelles– lorsqu’un bourreau tentait un viol, la femme
se munissait d’une plante qui le repoussait au moindre contact, une perte du désir sexuel,
provocant dans 20 minutes, après rétrécissement de la verge, la mort –, dont parmi eux plus
d’une centaine ont perdu la vie.
- Nous nous rendrons demain à l’aurore au bureau de cette ONG.
C’est cette parole de Feza qui a mis fin à cette rencontre. Une décision optée à l’unanimité.
« 800 corps sans vie découverts cet après-midi par l’ONG Echo du Cœur à quelques
encablures de certains sites des déplacés, qui, jadis, étaient décimés par les artilleries des
rebelles il y a quelques semaines.
Mesdames et messieurs, c’est par cette brève que nous concluons cette session d’actualités.
Retrouvez-nous au cours de l’édition vespérale, d’ici-là. Portez-vous bien ! »
C’est le journal de midi, à la radio Habari.
L’aurore…
Feza et ces femmes passaient à travers la boue, un chemin très peu exploité par les rebelles à
des heures discrètes. Prises en embuscade par 10 rebelles qui ouvrent le feu, cent cinquante
femmes d’entre elles rendent leur âme. Ces malfrats se mettent à la poursuite des 50 autres
restantes. Feza est touchée par une balle à son pied gauche. Elle rampe tel un boa rassasié. La
douleur de la blessure rend lourd le déplacement de la jeune femme.
Jamila sort pour brosser les dents. Elle entend au loin une voix faible demander de l’aide. Elle
ouvre le portail de l’enclos. Feza saigne. Le sang coule en bonne quantité de sa blessure.
Jamila conduit Feza à l’intérieur. Elle fait appel le plus tôt possible au médecin. Cette ONG
avait occupé un espace minime pour son siège.
8
Il pleut !
Quelques heures plus tard, Feza ouvre ses yeux. Elle se retrouve alitée sur une civière, à côté
de laquelle on retrouvait un lot de médicaments. Elle demande à boire de l’eau. Elle est servie.
On la fait attendre un moment.
Jamila rentre au siège. Elle demande en premier à rencontrer Feza. Elle sollicite un entretien
avec elle.
- Salut ma belle !
D’un regard fixe, Feza hoche la tête.
- Que s’est-il passé réellement ?
Elle regarde fixement Jamila. Sans mots, les larmes coulent de ses yeux.
- Mes enfants sont partis. Les rebelles leur ont ôté la vie… Les larmes interrompent la
parole.
Tel il est connu : lorsque les mots tarissent, les larmes prennent le relai pour exprimer la plus
profonde pensée de l’âme. Feza l’expérimente. Un cœur empli d’amertume, en morceaux.
Une partie d’elle s’envolait en éclat.
Jamila n’a plus voulu poursuivre l’échange. La mélancolie avait envahi l’atmosphère. Elle la
câline. Jamila présente à Feza des sacs, lesquels contiennent des vêtements, des dessous, des
singlets, des chaussures, et quelques friandises, des jus, et quelques croissants. Feza regarde
d’un visage inexpressif. Assurément, elle luttait à dissiper l’amertume en elle.
Un mois plus tard
C’est une grande complicité entre Jamila et Feza. Elles se rendent au site des quelques
déplacés au centre Umoja, une cité d’environ 250 hectares. Des femmes et enfants vivent dans
une situation précaire. L’aide de l’ONG était si importante. Des vivres et autres.
Jamila fait une demande à l’international pour demander une intervention urgente des
organisations internationales pour voler au secours des enfants et des femmes victimes des
violences. Jamila plaide pour la levée d’un fonds conséquent pour voler au secours de plus de 400
enfants malnutris, des femmes victimes de viols de toutes sortes. Ses plaidoiries trouvent un
écho. Une somme considérable d’argent est versée à l’ONG. Des centaines de femmes et
enfants sont sauvés.
Quelques autorités étatiques de Kin-Teke font appel à Jamila pour la congratuler des efforts
qu’elle consent pour rendre le sourire aux femmes. Elle accorde sa voix avec celle de ces
autorités pour accentuer ces efforts.
Quatre ans plus tard
Feza revient du service. Il est 5 heures du soir. Elle trouve Jamila encore endormie au lit. Elle
lui fait une bise au front. Jamila ouvre délicatement ses yeux. Un bouquet de fleurs de rose, un
panier rempli de déodorant, chaînette, et bien d’autres présents. Elle lit le contenu de la carte
rose qu’elle avait écrite en manuscrit, de sa main.
- « A l’occasion de l’anniversaire d’une femme résiliente, d’une femme-soleil, une
forteresse, un abri sûr, Jamila, les mots ne seront jamais assez pour exprimer toute
ma gratitude. Tu m’as permis de me réconcilier avec le sourire, tu as illuminé tout
9
Il pleut !
mon être d’un amour incomparable. Vive tes 57 ans, maman, que dis-je, femme-
soleil ! »
- Merci infiniment ma fille !
- Je t’aime femme-soleil !
- Tu vas me faire rougir, chérie !
- Maman, aujourd’hui tout le monde dans la salle était éberlué par mon témoignage.
D’ailleurs, ce sera diffusé en format magazine à 20 heures, après le journal télévisé
de 19 heures à la chaîne nationale.
- Je n’ai jamais douté de toi un seul instant Feza, ma boule de joie.
- Alors, je vais me changer et prendre une bonne douche maman.
- Tout est prêt dans la cuisine.
- D’accord femme-soleil, je reviens te faire un bon massage au pieds.
- Je t’attends impatiemment… “ Ton amour m’a montré la voie, mon tendre époux.
D’où tu es, je te suis infiniment reconnaissante…“
Jamila allume son smartphone, se divertit quelque peu sur les réseaux sociaux avec
quelques contenus d’humour. Elle rit au moindre dire du comédien. En fait, ce n’était le
dire du comédien qui faisait directement de l’effet, c’était le bonheur retrouvé qui faisait
tout.
Trois heures après…
Les deux bonnes potes, Jamila-Feza, allongées au canapé, accompagnées de croissants et
jus, elles allument la télévision et mettent la chaîne nationale. Il est 20 heures. Le
magazine commence. Le journaliste annonce le magazine. Et voici l’intervention de Feza.
« Je suis Feza Amani, j’ai 24 ans d’âge. J’ai perdu mes parents lorsque j’avais encore 10
ans. Les rebelles les avaient arrachés à notre affection. Ma sœur Amina, la seule qui me
restait, a rendu l’âme à son tour à 27 ans. Elle était mariée à un officier de l’armée
nationale. Ce dernier avait rendu l’âme au front. Je suis restée avec leurs deux enfants…
Ma sœur était journaliste dans une radio communautaire de ma province, la radio
Habari… Elle animait une émission VOIX DES FEMMES pour ainsi parler de la
résilience des femmes en temps de crise, de la contribution des femmes à la paix.
Lorsqu’elle est morte, et qu’à chaque étape de ma vie, je me rappelais ses mots, ses
paroles de chaque jour. C’est une lettre qu’elle avait écrite 4 jours avant sa mort qui était
encrée en moi… Elle s’identifiait à chaque étape de ma vie. Eh oui ! La vie, telle la pluie
connaît 3 phases l’évaporation, la condensation et la précipitation, a un parcours
empreint d’incertitudes, de doutes, voire d’abandon, mais en fin de compte, notre
capacité à transformer cette période de larmes peut être si dur. Eh bien ! l’apport des
autres peut nous être d’une grande importance pour compléter ce pont appelé résilience.
Je salue, du haut de cette tribune, Jamila, celle que j’appelle femme-soleil, d’avoir
illuminé ma vie dans un moment où j’étais perdue… »
- Merci infiniment ma fille, Feza !
Feza fait un câlin à Jamila.
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