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De la vie des poissons

en eaux profondes
Katya Apekina

De la vie des poissons


en eaux profondes

roman

Traduit de l’anglais par Pierre Ménard

Flammarion
Titre original : The Deeper the Water the Uglier the Fish
Éditeur original : Two Dollar Radio
© Katya Apekina, 2018.
Édition publiée en accord avec Anna Jarota Agency
et The Clegg Agency, Inc., USA.
Tous droits réservés.
Pour la traduction française :
© Flammarion, 2021.
ISBN : 978-2-0815-0045-7
À David
« La vie est une supercherie,
un tour de passe-passe. »
Anne SEXTON, Some Foreign Letters
PREMIÈRE PARTIE
Chapitre 1

EDITH (1997)

C’est notre deuxième journée à New York. Nous sommes


avec Dennis Lomack. Maman se repose à St. Vincent. Elle a
commis voici peu un acte particulièrement stupide et c’est
moi qui l’ai découverte. Dennis nous fait visiter la ville pour
nous changer les idées, tout en essayant de combler le vide de
ces dix dernières années.
Ce soir il nous emmène Mae et moi voir un spectacle de
danse en compagnie d’une rouquine, une copine à lui. Nous
avons vu Casse-Noisette jadis avec maman à La Nouvelle-
Orléans mais ici ce n’est pas du tout la même chose. Nous
sommes dans le sous-sol d’une église, une salle aussi humide
qu’étroite. Une femme vêtue d’une longue robe blanche danse
toute seule sur scène, on dirait un chat de gouttière. On dis-
tingue parfaitement ses côtes. Son épaisse chevelure brune
balaie le bas de son dos au rythme de ses mouvements. La
scène est couverte de chaises pliantes et elle danse les yeux
fermés. On a l’impression qu’elle n’a conscience de rien, elle
lance ses bras et ses jambes dans tous les sens sans avoir l’air
de s’en rendre compte. Les chaises tombent les unes après les
autres autour d’elle mais elle continue comme si de rien
n’était. Elle ralentit, incline la tête, semblant tendre l’oreille,
puis fait des petits gestes saccadés de la main. Même depuis
mon siège je sens l’odeur de ses cheveux sales qui flotte
jusqu’à moi à chacun de ses mouvements.

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Sa silhouette devient floue et je m’aperçois que je me suis
mise à pleurer. J’ignore pourquoi.
Non, c’est faux : je le sais. C’est parce qu’elle me rappelle
maman. Cette façon de danser totalement désespérée et en
même temps recluse, repliée sur soi. Elle ne danse pas pour
nous. Elle est plongée quelque part au fond d’elle-même. Il
n’y aurait aucun spectateur qu’elle se comporterait de la
même manière.
Mae a l’air terrifiée. Je lui serre la main mais elle ne réagit
pas. Je ne connais pas assez bien Dennis pour deviner ce qu’il
ressent. Probablement rien. Dans l’obscurité de la salle son
visage paraît sculpté dans la pierre. Sa copine s’est endormie,
la tête sur son épaule.
Une fois dehors Dennis ôte de son cou les bras de la rou-
quine et s’en libère délicatement avant de la fourrer dans un
taxi. Ses gestes évoquent une sorte de danse, eux aussi, tant
ils paraissent calculés, mesurés. De toute évidence il a une
longue expérience dans l’art de se débarrasser des gens. Tandis
que le taxi s’éloigne, la rouquine nous regarde d’un air triste
à travers la vitre, elle me fait penser à un golden retriever.
Mae lui adresse un petit signe de la main. J’ai déjà oublié son
prénom. Rachel ? Rebecca ? Ça n’a pas beaucoup d’impor-
tance, nous ne la reverrons probablement jamais.
Nous regagnons l’appartement de Dennis en silence. Il
marche entre nous deux en nous tenant par le bras. C’est un
long trajet, d’une trentaine ou d’une quarantaine de blocs. Il
fait froid et la plupart des magasins sont fermés, les rideaux
métalliques baissés devant les vitrines. Des gens sont allongés
sur les bancs, certains ont des sacs de couchage mais d’autres
sont simplement enveloppés dans de vieux journaux. Ceux
qui n’ont pas trouvé de banc libre sont étendus sur les porches
des immeubles, certains à même le trottoir. Dennis nous
oblige à les contourner en silence. C’est la première fois que
je vois autant de sans-abri. À un carrefour nous croisons un

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groupe de femmes qui rient en mangeant des cornets de glace.
Elles enjambent les gens étalés au sol sans leur prêter la
moindre attention.
« Je suis désolé », dit Dennis. Ses mots restent en suspens,
planent un instant dans l’air. Nous nous dévisageons, Mae et
moi. J’aurais aimé qu’il précise un peu sa pensée et nous dise
de quoi il était désolé.
Une fois dans l’appartement nous nous asseyons à la table
de la cuisine pour boire une tasse de thé. Je repense à la
femme qui s’agitait sur la scène et me remets à pleurer. Mae
me caresse les cheveux, appuie ses mains froides sur mes
tempes. Dennis s’agite derrière elle, l’aide à ôter son manteau.
Il veut ensuite m’aider à enlever le mien mais je le repousse.
« Qu’avons-nous fait ? dis-je. Comment avons-nous pu
l’abandonner ?
— Calme-toi, je t’en prie », me répond-il en me tendant
une serviette en papier.
Je me mouche. Ses traits sont figés, impénétrables, mais ses
mains tremblent tandis qu’il verse l’eau chaude dans nos tasses
et il doit se ressaisir pour ne pas en mettre partout. Je
détourne les yeux et regarde le petit coffret rempli de sachets
de thé que Mae est en train d’inspecter. Cette main qui
tremble ne me dit rien qui vaille. Il n’a aucune raison de se
laisser aller de la sorte. Je prends une profonde inspiration et
me concentre sur le coffret en bois où sont gravés des élé-
phants et qui contient tout un tas de sachets : citron & gin-
gembre, rooibos, baies d’açay et autres conneries du même
genre dont je n’ai jamais entendu parler. Maman ne boit que
du café. Je choisis celui dont l’odeur m’évoque le moins
l’herbe. Je suis sûre que c’est une femme qui a laissé ce coffret
chez lui, comme la socquette roulée en boule que nous avons
aperçue dans un coin de notre chambre.
Dennis cale sa chaise entre la table et le frigo. Il nous dévi-
sage en se tripotant la barbe. Je détourne les yeux mais je vois

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que Mae le fixe. Il me secoue l’épaule pour m’obliger à le
regarder à mon tour. C’est étrange, parce que ses yeux sont
les mêmes que les miens quand je m’observe dans la glace.
Pendant un instant j’ai l’impression d’être hypnotisée, comme
si j’étais en dehors de mon corps.
« Écoutez-moi bien, nous dit-il d’une voix émue. Je com-
prends que vous me considériez de prime abord comme un
étranger. Mais je ne suis pas un étranger. Je suis votre père. »
À cet instant ses traits se détendent, il nous attire contre sa
poitrine et nous serre si longtemps que le thé finit par
refroidir.
MAE

C’était le genre de choses que ma mère aimait faire : choisir


quelqu’un au hasard et le suivre pendant des heures. À travers
un centre commercial, jusqu’au parking ou à son domicile.
Un soir nous avons roulé dans les bois tous feux éteints
jusqu’à une cabane de chasseur. Parfois, si c’était pendant la
journée, elle voulait bien qu’Edie nous accompagne. Mais
quand Edie était avec nous la situation était nettement plus
drôle et n’avait plus rien d’inquiétant. Cela devenait une sorte
de jeu, elles discutaient toutes les deux sur le siège avant en
partageant un paquet de Twizzlers et en émettant toutes sortes
d’hypothèses au sujet des gens que nous suivions.
Mais la nuit, quand nous étions seules maman et moi, les
arbres et les marécages défilaient dans l’obscurité derrière la
vitre et cela n’avait plus rien d’un jeu. Je me trouvais plongée,
immergée dans sa réalité à elle. Parfois elle abandonnait la
voiture et je devais l’accompagner. Un soir nous avons marché
ainsi très longtemps le long d’un sentier envahi par les brous-
sailles jusqu’à un poste de chasse. La nuit était poisseuse et
froide, le chant des criquets et des grenouilles assourdissant.
J’avais dix ou onze ans et je me souviens encore de la pénible
sensation qui m’oppressait, j’avais constamment l’impression
d’être sur le point de me réveiller.
Le poste de chasse était un simple abri sur pilotis en contre-
plaqué. J’ignore si nous étions tombées dessus par hasard ou

17
si maman nous avait délibérément menées à cet endroit. Je
grimpai à sa suite lorsqu’elle escalada l’échelle parce que j’avais
peur de rester toute seule en bas. Cela faisait penser à une
cabane construite dans un arbre, sauf qu’il y régnait une
odeur d’humus et de sang. Maman épuisa toute une boîte
d’allumettes pour lire les titres des vieux journaux qui jon-
chaient le sol. Nous nous perdîmes sur le chemin du retour,
en rejoignant la voiture. J’étais terrifiée à l’idée qu’on nous
tire dessus ou que des chiens se jettent sur nous. Ce genre de
choses arrive parfois. Il faisait déjà jour quand nous rega-
gnâmes la maison et il fallait que j’aille à l’école en me com-
portant comme si de rien n’était. En luttant pour ne pas
m’endormir en classe et pour ne pas attirer l’attention, de
quelque manière que ce soit.
Je ne sais pas jusqu’à quel point Edie avait conscience de
tout ça. Elle a toujours prétendu que j’étais la préférée de
maman mais ce n’était pas vrai. Maman me considérait
davantage comme un prolongement d’elle-même, alors
qu’Edie était libre d’agir à sa guise. Elle sortait avec des amis,
faisait des balades à vélo, prenait des bains de soleil, allait en
cachette au cinéma – tandis que moi, j’étais coincée au pre-
mier dans la chambre de maman, enfouie sous les couvertures
malgré la chaleur estivale et enveloppée avec elle dans le man-
teau de fourrure de ma grand-mère. Ce manteau était en peau
de ragondin et maman m’obligeait à rester allongée là-dessous
à ses côtés pendant des heures, suffoquant sous cette affreuse
pelisse qui me démangeait et me faisait transpirer et dont elle
mordillait les manches depuis longtemps pelées.
Oui, maman m’entraînait toujours avec elle dans les pires
aventures. Il fallait absolument que je m’éloigne, que je mette
le plus de distance possible entre nous. Elle me consumait
littéralement. Ce fameux jour, lorsqu’elle a voulu se pendre à
une poutre de la cuisine, j’étais étendue sur le sol de ma
chambre. Je restais toujours reliée à elle en pensée, je captais

18
ses émotions comme un poste de radio et sa détresse me para-
lysait. J’ai dû avoir conscience de ce qu’elle était en train de
faire mais je n’ai pas fait un geste pour l’arrêter. C’est Edie
qui l’a sauvée.
Papa a surgi du néant pour nous récupérer, comme d’un
coup de baguette magique. Il nous attendait à la sortie du lycée
– j’étais en troisième, Edie en première – et nous a emmenées
aussitôt à New York. Nous n’avions jamais quitté la Louisiane
avant cela. Nous ne savions pas combien de temps nous allions
rester avec lui, tout était encore très flou, mais j’ai compris sur-
le-champ que c’était l’occasion rêvée pour repartir de zéro et
qu’il ne fallait surtout pas la laisser passer.
Tout ce qui concernait papa avait un air de déjà-vu. J’étais
inexplicablement attirée par la plupart des objets que j’aperce-
vais chez lui. Une paire de chaussures gisait par exemple au
fond de son placard, le cuir marron était usé et avait besoin
d’être ciré. Je n’en avais aucun souvenir précis mais tout mon
corps s’en rappelait. J’allais m’enfermer dans le placard pour
serrer ces chaussures contre moi et les bercer dans le noir. Je
ne voulais pas qu’Edie sache que je me comportais ainsi et il
était difficile d’échapper à sa surveillance dans ce minuscule
appartement.
J’adorais cet endroit. C’était une sorte de matrice étroite et
poussiéreuse. Edie n’arrêtait pas d’éternuer parce qu’il était
impossible d’éliminer toute la poussière qui recouvrait les
livres. Les étagères du salon débordaient et des ouvrages
s’empilaient de tous les côtés : contre les murs, sur le piano,
sous la table de la cuisine. Papa était écrivain, les livres avaient
donc tendance à proliférer autour de lui. Chaque jour ou
presque il en recevait de nouveaux par la poste, généralement
envoyés par de jeunes auteurs en quête de commentaires élo-
gieux. Il était une sorte d’icône culturelle. Un jour, son nom
avait même été cité comme indice dans le célèbre jeu télé-
visé « Jeopardy ».

19
Maman écrivait elle aussi. Elle était poète mais ne jouissait
pas, loin de là, de la même célébrité. Elle nous lisait ce qu’elle
faisait autrefois. Dans l’un de mes plus vieux souvenirs je suis
assise sur le carrelage de la cuisine aux côtés d’Edie, je regarde
maman qui se dresse au-dessus de nous et s’agite dans tous
les sens, les yeux fermés, tapant du pied et proférant son texte,
ses carnets étalés sur le comptoir. Elle envoyait de temps en
temps ses poèmes à des magazines et nous demandait de
lécher les enveloppes, Edie et moi, pour que cela lui porte
bonheur. Mais ils étaient rarement retenus. À un moment elle
arrêta d’écrire, puis cessa finalement de lire. Les livres ne lui
servirent plus qu’à caler les meubles. Elle pouvait passer des
journées entières assise devant les restes du petit déjeuner,
regardant d’un œil éteint un recueil de poèmes ouvert sur ses
genoux, ses cheveux gras tombant sur ses épaules et maculant
le col de sa chemise de nuit. Elle regardait fixement les pages
mais ne les tournait pas. Comme séparés du reste de son
corps, ses doigts pianotaient dans le vide, tapant un texte
invisible.
EDITH (1997)

Le bruit de la circulation s’intensifie quand je ferme les


yeux. Je parie que cela ressemble à la rumeur de l’océan. Notre
chambre me fait penser à la cabine d’un navire de croisière.
C’était le bureau de Dennis auparavant, la pièce est minus-
cule, lorsqu’on se trouve au milieu on a intérêt à ne pas
« parler avec les mains, comme les Italiens », pour reprendre
l’expression de mon prof de français, on risque sinon de se
cogner contre l’armoire et les lits superposés ou de faire val-
dinguer la lanterne de papier.
Mae est allongée à mes côtés sur le lit du dessous. Nous
avons peur de nous éloigner l’une de l’autre. La nuit nous
nous éveillons et nous rendormons à tour de rôle.
« On se croirait à bord d’un navire », lui murmuré-je, mais
elle n’ouvre pas les yeux.
Elle secoue la tête et son épaisse chevelure brune recouvre
son visage. Elle me fait penser à une petite chaudière quand
elle dort : son cou devient moite et ses cheveux y restent
collés. Elle a les mêmes cheveux que maman. Lorsqu’elle se
tourne face au mur je les caresse en imaginant que c’est ma
mère qui est allongée près de moi. Je suis vraiment désolée,
maman. Cela fait une semaine que nous sommes ici et les
médecins ne se prononcent toujours pas. Ils ont dit à Dennis
qu’il était trop tôt pour faire le moindre pronostic. Lorsque

21
je les appelle ils me disent qu’ils n’ont pas le droit de me
renseigner sur son état. Ils me traitent comme une gamine
alors que c’est moi qui ai pris soin d’elle pendant toutes ces
années.
Dennis ne nous a toujours pas dit quand nous allons repar-
tir. Cela ne me dérange pas de faire un break mais je suis
membre du conseil de classe ainsi que de deux comités sco-
laires et plus nous resterons ici, plus on en profitera pour me
mettre sur la touche. De surcroît, Markus me manque et je
ne tarderai probablement pas à me retrouver sur la touche
de ce côté-là aussi, détrônée par l’une des deux Lauren ou
pire encore.
J’ai demandé à Dennis si nous serions de retour le 3. Ou
le 4 ? Mais il se contente de sourire comme un demeuré et
de me dire à quel point il est enchanté de m’avoir auprès de
lui. J’ignore jusqu’à quand je vais supporter de l’avoir ainsi
dans les pattes, sans parler de ses remarques incessantes à
propos de nos moindres faits et gestes. Il faut l’entendre
s’extasier sur la manière dont nous tenons notre cuillère ou
buvons un verre d’eau. Nous sommes vraiment son portrait
craché ! Ah, le miracle de la génétique ! Je ne serais pas éton-
née qu’il soit planqué en ce moment même de l’autre côté de
la porte pour épier les bruits que nous faisons en dormant et
les comparer aux siens. Peut-être compte-t-il caser ça dans son
prochain livre. Quel sujet stimulant nous devons constituer
pour lui ! De vrais petits miroirs dans lesquels il a tout le
loisir de se contempler.
« Tu ne trouves pas étrange, chuchoté-je suffisamment fort,
que Dennis n’ait jamais manifesté le moindre intérêt à notre
égard pendant douze ans et qu’à présent il ne puisse plus se
passer de nous ? »
J’espère qu’il m’a entendue, s’il est de l’autre côté de la
porte.

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Mae n’ouvre pas les yeux mais je sais qu’elle est éveillée.
De toute façon, je connais déjà son point de vue à ce sujet.
Elle ne trouve pas cela étrange du tout. Elle a même défendu
Dennis lorsque j’ai abordé la question un peu plus tôt. Mais
elle n’avait que deux ans quand il est parti, comment pour-
rait-elle avoir une opinion ? Moi, j’en avais quatre. Et je m’en
souviens parfaitement. Je me souviens avoir souffert de son
absence et l’avoir attendu tous les jours comme un chien
devant la fenêtre de l’entrée. Pas une fois il n’a téléphoné,
même pas pour Noël ou pour nos anniversaires. Et nous
n’avons jamais reçu la moindre lettre, la moindre carte pos-
tale. Il a beau être un écrivain célèbre, je ne sais même pas à
quoi ressemble son écriture. Et puis, bien sûr, il y a tout ce
que maman nous a raconté. Elle nous a toujours parlé très
librement, y compris quand nous étions encore petites,
d’autant qu’elle n’avait que nous. Elle nous a expliqué qu’il
avait profité d’elle et de sa jeunesse, qu’il était d’une jalousie
maladive et avait couché avec toutes ses amies, pas tellement
parce qu’il en avait envie ou se sentait attiré par elles mais
simplement parce qu’il ne supportait pas qu’elle ait ses
propres amies. Et du coup elle n’en avait plus vraiment. Il y
avait bien Doreen, et nous, mais cela n’avait pas suffi.
« Cela ne durera pas », murmuré-je.
Je ne voudrais pas qu’elle nourrisse des espoirs exagérés
pour les voir s’effondrer juste après.
« Dès que nous serons rentrées à la maison, nous n’enten-
drons plus parler de lui. »
Mae n’est vraiment pas douée pour feindre le sommeil. Elle
retient son souffle, ce qui fiche en l’air tous ses efforts. Je
n’ajoute rien d’autre et le bruit de la circulation ne tarde pas
à remplir la pièce. J’ai l’impression de flotter, portée par cette
rumeur. Je me laisse aller. Je suis de retour à la maison, dans
ma chambre, maman va bien. Je l’entends chanter sous la
douche. Vous voyez qu’elle est guérie, je savais qu’elle s’en

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sortirait. Sa chanson se transforme soudain en un long hurle-
ment. Le bruit des sirènes me tire du sommeil.
Mae est à la fenêtre. Sept étages plus bas les gyrophares
d’une ambulance plaquent un masque tour à tour rouge et
bleu sur son visage.
« Mae… » murmuré-je, mais elle ne réagit pas.
Il lui arrive d’avoir des transes. Du coup les autres gamines
au collège l’ont surnommée le Spectre.
« Mae », répété-je en l’empoignant par les épaules.
Nous regardons toutes les deux en bas. Les infirmiers sont
en train d’emporter un corps étendu sur une civière.
Il y avait une tempête torrentielle le jour où j’ai découvert
maman dans la cuisine. Les ambulanciers et les pompiers ont
laissé plein de flaques sur la moquette en l’emmenant. On
aurait dit que Dieu avait fait en sorte que je me dispute avec
Markus dans sa maison au bord du lac. Du coup j’étais ren-
trée plus tôt et je l’avais découverte. Mae prétend qu’elle ne
croit pas en Dieu mais comment expliquer sinon que je sois
arrivée juste à temps ? Cinq minutes de plus et elle était
morte. L’idée qu’elle puisse mourir est pour moi inimagi-
nable. C’est comme au moment d’une éclipse : on est aveuglé
si on regarde le soleil en face.
Elle ne voulait pas vraiment mourir, j’en ai la certitude. Et
savez-vous pourquoi ? Parce qu’elle avait mis de l’eau à chauf-
fer et branché le percolateur pour faire du café. Tout le mur
était mouillé à cause de la condensation et la bouilloire sifflait
toujours quand je l’ai découverte. Je me demande comment
ça se fait que Mae n’ait rien entendu. Elle devait être en proie
à l’une de ses transes.
Je ramène Mae vers la couchette du dessous et l’oblige à se
rallonger. Elle tend la main et me caresse le visage.
« Ne pleure pas », dit-elle en fermant les yeux.

24
Je ne m’étais pas rendu compte que je pleurais. Mes larmes
coulent à tout bout de champ depuis que nous sommes ici,
comme si mon visage était devenu incontinent.
« Je ne pleure pas, dis-je en m’essuyant avec ses cheveux.
Mais toi, ne voudrais-tu pas que tout redevienne comme
avant ? »
Je veux dire : avant que maman ne sombre dans la dépres-
sion. Elle n’était pas toujours triste. Il lui arrivait même d’être
joyeuse, de rire aux éclats sans pouvoir s’arrêter, nous nous
mettions alors à rire nous aussi même si nous ne comprenions
pas ce qu’il y avait de drôle. Et puis il y avait d’autres
moments où elle n’était ni joyeuse ni fâchée ni triste. Où elle
était simplement notre mère, nous emmenant au parc ou
assister aux défilés. Où elle veillait tard le soir avant Mardi
Gras pour nous confectionner des costumes sophistiqués.
Mae ne me répond pas et se tourne face au mur. Finale-
ment, alors que je suis sur le point de me rendormir, je
l’entends me dire : « J’ai parfois l’impression que nous n’avons
pas grandi sous le même toit, toutes les deux. »
MAE

Au cours des deux premières semaines papa ne nous quitta


pas un seul instant des yeux. Il nous entraînait dans des ran-
données épiques et mettait visiblement le paquet pour rattra-
per le temps perdu. Nous avons ainsi arpenté des centaines
de blocs à pied. Il nous racontait que lorsqu’il était revenu
s’installer à New York nous lui manquions tellement qu’il lui
semblait que ses organes étaient rongés par des fourmis rouges
et marcher était pour lui le seul moyen de ne pas devenir fou.
Jamais il ne nous serait venu à l’idée de marcher de la sorte
à Metairie. Il n’y avait aucun endroit où aller et on finissait
très vite par revenir à son point de départ ou par déboucher
sur l’autoroute. Il y avait bien ces virées nocturnes avec
maman au milieu des bois et des marais environnants mais
ce n’était pas la même chose. À New York nous arpentions
les rues comme des pèlerins. Lorsque les semelles de nos
chaussures nous lâchèrent papa nous acheta de jolies baskets,
dont la forme évoquait un guerrier massaï. Nous les portions
en quittant les Cloîtres pour rejoindre Battery Park, à l’autre
bout de Manhattan, en évitant les camés qui hantaient les
trottoirs du Lower East Side, en découvrant les spécialités à
la vapeur de Chinatown et les pizzas de Little Italy, en palpant
les rouleaux de tissus dans le Fashion District et en achetant
dans le quartier des fleurs des bouquets qui étaient déjà fanés
lorsque nous étions de retour à la maison.

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Nous traversions parfois certains quartiers au moment de
la sortie des classes. Les lycéennes se précipitaient dans la rue,
vêtues d’un uniforme identique à celui que nous portions à
St. Ursula : une jupe écossaise grise et verte, un chemisier
blanc boutonné au ras du cou – même s’il paraissait bien sûr
plus élégant, porté par ces filles en plein cœur de New York.
Nous les regardions faire la queue devant les pâtisseries de
Greenwich Village en farfouillant dans leurs grands sacs à
main.
Papa faisait de son mieux pour nous tenir à l’écart de ces
gamines car le simple fait de les voir plongeait Edie dans une
rage folle.
« Tu nous as quasiment kidnappées ! » s’exclamait-elle.
Certaines se retournaient et nous considéraient d’un air
intrigué, se demandant s’il fallait prendre cette accusation au
sérieux. Une fois, Edie ôta même ses baskets flambant neuves
et les lui jeta à la tête. Papa avait l’air si surpris et si désarmé
que cela ne fit qu’accroître la colère d’Edie.
« Quand allons-nous rentrer ? » hurla-t-elle.
La seule manière de la calmer, c’était d’invoquer les méde-
cins et la santé de maman. Elle se remit en route de mauvaise
grâce et finit par rechausser ses baskets, quelques blocs plus
loin.
Ce que je préférais, c’était quand papa nous emmenait visi-
ter les décors disparus de son enfance, les endroits où il avait
vécu, les cinémas qu’il avait fréquentés, les bars où il buvait
de la bière et jouait au juke-box. C’était agréable d’entrevoir
ainsi une autre strate de la ville derrière celle qui était immé-
diatement perceptible. Metairie n’était qu’un vaste marécage,
on avait l’impression que tout y était figé pour l’éternité.
Un jour il nous conduisit à Morningside Park afin de nous
montrer les grottes où il avait campé dans sa jeunesse pour
protester contre une tentative de ségrégation. L’université de
Columbia avait eu l’intention d’y construire un gymnase

27
muni de deux entrées distinctes : l’une réservée aux « Blancs »,
l’autre aux « Gens de couleur ». Chaque fois qu’il évoquait le
mouvement des droits civiques Edie oubliait sa colère et
buvait ses paroles, bouche bée.
LETTRE DE DENNIS LOMACK
À MARIANNE LOUISE MCLEAN

Le 24 avril 1968

Chère M–
Je m’étais installé, bien décidé à travailler à mon roman,
mais tout ce que j’écris finit par se transformer en une lettre
qui t’est adressée. Je suis sous ton charme, ma belle. Pourquoi
y résister ?
Nous sommes à Morningside Park, Fred et moi. Les flics
patrouillent aux abords du parc mais n’interviendront pas. Le
maire lui-même sait que nous avons raison. Nous buvons et
chantons pour célébrer la capitulation de Columbia. Adieu,
maudit gymnase !
Fred a renversé notre réserve d’eau sur le bois qui refuse du
coup de s’allumer (pauvre Fred, il n’a aucun sens des dis-
tances). Il m’a fallu redescendre pour rapporter du bois sec.
D’en bas la vue est impressionnante : chacune des petites
grottes qui parsèment la falaise est occupée, un feu de camp
allumé à l’entrée. La paroi s’est ainsi transformée en une
sorte de gratte-ciel primitif. Un GRATTE-CIEL DES
CAVERNES (la formule m’est venue, avec l’intonation de ton
père). Comme j’aimerais que vous assistiez à ce spectacle, tous

29
les deux ! C’est encore mieux qu’un sit-in, un véritable camp-
in ! Une OCCUPATION DES GROTTES ! Nous sommes loin
du Mississippi !
Comment va ton père ? J’avais l’intention de lui écrire. J’ai
entendu dire (par Ann) que le procès qu’on lui a intenté est
une véritable farce, mais elle ne m’a pas donné plus de détails.
Je suis heureux d’avoir l’avis de ma sœur. Elle est avocate, tu
sais. Elle nous a apporté de la potée au chou, en compagnie
de ce bon à rien de Stewart. Les deux sœurs portoricaines qui
occupent la grotte d’à côté sont passées nous voir. Stewart a
essayé de leur parler de Gandhi mais cela ne les branchait
visiblement pas et elles sont reparties. Stewart m’a dit ensuite
que s’il pouvait me tuer et se glisser dans ma peau il le ferait
volontiers. Son visage est, comme on dit, constellé de bou-
tons. Il prétend que c’est pour cette raison qu’il n’a aucun
succès auprès des femmes. Je me demande comment ma sœur
fait pour le supporter. La flamme de la bougie attire les mous-
tiques, je vais devoir l’éteindre.

Bonne nuit, bonne nuit ma petite m.


EDITH (1997)

« Je suis trop vieux », nous dit Dennis en nous faisant un


petit signe de la main au milieu des gens qui s’activent autour
des barbecues.
Nous nous hissons Mae et moi sous le garde-fou et nous
faufilons le long de l’étroite corniche qui mène jusqu’aux
grottes creusées dans la paroi. J’évite de regarder en bas. Ces
grottes ne sont pas larges, il faut se glisser à plat ventre à
l’intérieur et ramper dans la poussière, les détritus, les embal-
lages de bonbons – à moins qu’il ne s’agisse de préservatifs ?
D’en bas Dennis se met à crier : « Plus à gauche ! Plus à
gauche ! »
Je ressors la tête et m’aperçois qu’il nous montre la grotte
voisine – celle qu’il avait occupée dans sa jeunesse.
Nous grimpons jusque-là. J’aide d’abord Mae à y pénétrer,
elle me tire ensuite par la main pour que je la rejoigne. La
grotte est plus profonde et plus sombre que la plupart des
autres. Il me faut quelques instants pour accoutumer mon
regard à la pénombre et je distingue alors une silhouette éten-
due juste à côté. Je perçois la tension de Mae mais je plaque
ma main sur sa bouche avant qu’elle n’ait pu émettre le
moindre son. Un homme se trouve non loin de nous. Il est
endormi, complètement nu, sur un sac de couchage. Je dis-
tingue fort bien son sexe malgré l’obscurité, étalé en travers

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de son ventre et dont la petite fente semble nous fixer. Nous
nous hâtons de ressortir Mae et moi en rampant à reculons.
Je suis sûre que c’est la première fois qu’elle en voit un.
« Que s’est-il passé ? » nous demande Dennis.
Nous sommes toutes les deux essoufflées, le visage de Mae
est maculé de poussière à l’endroit où j’ai plaqué ma main
pour la faire taire. Un emballage de Snickers s’est collé à son
genou, Dennis se penche pour l’enlever.
« Nous avons vu un serpent », dis-je.
J’ignore pourquoi je lui ai menti de la sorte, la réponse est
venue toute seule.
« Oh, dit-il. De quelle couleur était-il ? Jaune et vert je
suppose ? »
J’acquiesce.
« Une couleuvre rayée, commente-t-il. Ne t’inquiète pas,
elles sont inoffensives. »
Une femme l’accompagne. Pas celle qui était au théâtre,
une autre. Elle ressemble à un cheval quand elle sourit. Elle
complimente Mae au sujet de ses cheveux mais ma sœur se
contente d’émettre un grognement.
MAE

Beaucoup de femmes tournaient autour de papa. Et il valait


mieux ne pas les encourager. Le pire, c’était quand elles
essayaient d’adopter une attitude maternelle à notre égard :
on aurait dit qu’elles étaient au théâtre, passant une audition
pour un rôle qui n’existait même pas. Nous ne manquions
jamais d’être désagréables avec elles, Edie et moi, même si
c’était pour des raisons différentes. Pour ma part, j’avais enfin
trouvé un père et n’avais nullement l’intention de le partager.
Quant à Edie, ces femmes constituaient à ses yeux une offense
à maman.
Je ne crois pas que papa savait comment les tenir à distance.
Il avait bénéficié sa vie durant de l’attention et de la sollici-
tude des femmes. Dans son enfance, étant le cadet, sa mère
et sa sœur étaient aux petits soins pour lui. Une fois adulte,
comme il était bel homme, grand au point de devoir se baisser
pour franchir une porte, qu’il avait de surcroît une personna-
lité charismatique et qu’il était aussi célèbre que talentueux,
les femmes ne lui résistaient évidemment pas ! Mais il donnait
l’impression de ne pas les prendre vraiment au sérieux. Toute
son attention était focalisée sur Edie et moi. Se retrouver ainsi
au centre de l’univers de quelqu’un avait quelque chose
d’enivrant. Rien que sa manière de nous regarder… Je n’avais
jamais éprouvé une chose pareille.

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Un soir, alors qu’Edie dormait déjà, je me glissai hors de
notre chambre et m’avançai jusqu’à la porte de papa. Je restai
plantée là un bon moment, rassemblant mon courage avant
de frapper. J’avais besoin de lui dire que je ne pouvais plus
retourner en arrière, que j’étais désormais incapable de le quit-
ter, mais je n’osais pas le lui avouer en présence de ma sœur.
En même temps, je redoutais un peu de rompre notre alliance
et de faire quelque chose dans son dos.
Je me souviens que lorsque je frappai enfin à sa porte celle-
ci s’ouvrit toute seule et je l’aperçus assis à son bureau, en
train de contempler une photo. Il sursauta en découvrant ma
présence et s’empressa de la glisser dans un tiroir.
« Que fais-tu debout à une heure pareille ? » me
demanda-t-il.
Je perdis contenance, ne sachant plus que lui répondre. Et
si jamais Edie avait raison ? Si son amour pour nous n’était
qu’une illusion et que mes grandes déclarations ne fassent que
révéler la réalité au grand jour ? Je jugeai finalement préférable
de me taire.
« Viens par ici, dit-il en m’asseyant sur ses genoux. Tu as
peur ? »
J’acquiesçai en silence et il m’embrassa le front.
« C’est normal, me confia-t-il. Nous avons tous peur. »
EDITH (1997)

« Mes deux charmantes filles… Charmantes, charmantes


filles… » lance Dennis au petit déjeuner.
Il a posé la main sur mon épaule et nous considère d’un
air aussi ému que si nous étions deux oisillons.
Je regarde Mae le regarder et je m’aperçois que les choses
sont lentement en train de bouger en elle, à la manière des
plaques tectoniques.
Je ne vais pas raconter d’histoires. J’ai ressenti moi aussi un
brusque moment de plénitude lorsqu’il m’a touchée. Comme
si cela débranchait mon système de défense anticonneries. Du
moins ai-je eu conscience de ce qui se passait. Deux semaines
se sont écoulées depuis que maman a été conduite à l’hôpital
et nous sommes déjà en train de la trahir.
« Je pensais vous emmener au Met aujourd’hui », dit-il.
Le téléphone se met à sonner mais il continue de nous
regarder en souriant. D’un mouvement brusque, je me libère
de son étreinte. C’est probablement Markus qui me rappelle,
je lui ai laissé trois messages. À moins qu’il ne s’agisse d’une
des femmes de Dennis. Une de ses innombrables conquêtes.
Elles passent leur temps à l’appeler. L’une d’elles a surgi
l’autre jour, absolument nue sous son manteau. Elle revenait
de la campagne et débarquait directement de l’aéroport pour
lui faire une surprise. Elle n’arrivait même pas à s’asseoir, elle

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retenait son manteau d’une main tout en nous tendant l’autre
pour nous saluer. J’avais presque pitié d’elle.
« Allô ? » dis-je dans le récepteur.
Une voix masculine me répond.
« Puis-je parler à M. Lomack, je vous prie ? »
Il doit s’agir du médecin. Je tends l’appareil à Dennis, en
observant son visage tandis qu’il l’écoute.
« Oui ? Comment va-t-elle ? demande-t-il en regardant ses
mains. Oui… Oui… (Il fait volte-face et le fil du téléphone
lui entoure le dos.) Et que donne le traitement ? Je vois…
Oui, je vois… »
Son intonation ne me livre aucun indice. Mon cœur s’est
mis à battre plus fort.
« Je suis désolé de l’apprendre », dit-il.
Mais il n’a pas l’air particulièrement ébranlé, à en juger par
sa voix. Comme il nous tourne le dos, je ne vois pas son
visage. Qu’est-il donc désolé d’apprendre ?
Mae remue sur sa chaise qui se met à grincer. J’ai dû lui
lancer un regard furibond car ses lèvres se mettent à trembler.
Elle est sensible, maman n’arrêtait pas de me le répéter. Sois
prudente avec ta sœur, elle est tellement sensible. Je lui souris, ou
j’essaie de le faire, avant de prendre une profonde inspiration.
« Oui », lance Dennis pour la trois millième fois.
Ils doivent garder maman contre sa volonté. Ils l’ont proba-
blement attachée sur son lit et la laissent hurler. Elle n’a plus
de voix, c’est pour cela qu’ils ne veulent pas que je lui parle,
sa voix est brisée. Je l’imagine essayant de hurler sans qu’un
son ne sorte de sa bouche. C’est une vision tellement affreuse
que je saisis la main de Mae pour me rassurer.
« Aïe ! » s’exclame-t-elle avant de se frotter à l’endroit où je
l’ai empoignée.
C’est vraiment une sale gosse, parfois.
Dennis raccroche. Ses yeux brillent et il ne prononce pas
un mot avant d’être revenu s’asseoir à table avec nous.

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« Les médecins estiment qu’il vaudrait mieux que vous res-
tiez quelque temps ici, explique-t-il en se triturant la barbe.
Votre mère ne va pas très bien. Il lui faudra du temps pour
se remettre.
— Non », dis-je.
Dennis opine.
« Je sais que vous ne vous attendiez pas à ça.
— Et le lycée ? Nous ne pouvons pas nous arrêter au beau
milieu de l’année. Le mieux serait de retourner là-bas et de
nous débrouiller toutes seules. J’ai seize ans. Qui prenait les
choses en main à la maison pendant tout ce temps, à ton
avis ?
— Légalement, répond-il, vous n’avez pas le droit de
faire ça.
— Nous pouvons aller chez Doreen. »
Doreen est un peu la sœur de maman. Pas sa sœur de sang,
mais elles ont grandi ensemble. Elle nous doit bien ça.
« Elle ne l’a pas proposé. »
J’essaie de garder mon calme, sachant que c’est la seule
manière d’imposer mon point de vue, mais je sens bien que
ma voix s’est mise à trembler.
« Je ne suis pas d’accord… »
Mae intervient à cet instant. Elle me dévisage et lance : « Je
te trouve terriblement égoïste. »
Le choc est aussi cinglant que si elle s’était levée pour me
gifler en travers de la table.
JOURNAL DE DENNIS LOMACK (1970)

Hier soir j’ai commencé… quelque chose. Quelque chose


de grand, de vivant. Je ne veux pas m’avancer trop vite mais
il pourrait bien s’agir d’un livre ( ! ). Je tapais à la machine et
Marianne me regardait, allongée sur le matelas à même le sol.
Quand je suis avec elle j’ai l’impression d’être un gant atten-
dant qu’une main se glisse à l’intérieur. C’est son énergie à
elle qui me traverse, j’en suis convaincu. J’ai passé toute la
nuit à écrire. Dehors il pleuvait. Étendue sur le dos Marianne
levait le bras, regardait l’anneau à son doigt, se rendormait.
Hier ma sœur est venue nous rendre visite et comme nous
passions devant la mairie j’ai éprouvé le soudain et irrépres-
sible besoin de me marier. Nous avons acheté des œillets d’un
bleu étincelant à l’épicerie d’en face. « Regarde », a dit
Marianne en passant le doigt sur leurs tiges couvertes de
veines, comme des bras. Nous avons arrêté un touriste dans
la rue pour lui demander de nous prendre en photo avec son
appareil. Il a promis de nous envoyer le cliché. Et depuis que
nous sommes mariés je suis consumé par le désir d’écrire. Je
perçois derrière tous mes mots une rumeur semblable au
cliquetis des rames de métro : ma femme, ma vie, ma femme,
ma vie… Il faisait déjà jour quand je me suis arrêté. Je suis
allé m’allonger à ses côtés, j’avais besoin d’elle pour continuer.
« J’ai été dévorée toute la nuit », m’a-t-elle dit d’une voix
endormie en me montrant ses bras couverts d’une rangée de

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petites piqûres rouges. Les punaises trouvent refuge entre les
lattes des planchers et à l’intérieur des prises électriques.
« Je vais te dévorer moi aussi », lui ai-je rétorqué en mettant
aussitôt ma menace à exécution.
Peu après, en me lavant le visage et en regardant mon reflet
dans la glace de la salle de bains, j’ai aperçu deux lignes irrégu-
lières sur le lobe de mon oreille : les marques de ses dents. Le
désir m’est aussitôt revenu, incandescent.
Je me suis précipité vers le lit, défaisant par le bas le chemi-
sier dont elle avait entrepris de boutonner le haut. Elle est
plutôt timide pour ce genre de choses. J’ai soulevé ses mains
qu’elle plaquait sur ses seins et j’ai embrassé ses poignets,
avant de la clouer sur le lit.
Elle m’a alors chuchoté, comme une sorte de complainte :
peux-tu me sauver ?
Que pouvais-je répondre… Mais oui, bien sûr que oui !
EDITH (1997)

Dennis et Mae font tout un ramdam dans la cuisine avec


leurs casseroles. Il lui apprend à utiliser les restes pour confec-
tionner des boulettes, une recette qu’il tient de sa grand-mère
polonaise. Laquelle devait du coup être notre arrière-grand-
mère. La plupart du temps c’était moi qui faisais la cuisine à
la maison et j’avais dû ôter les piles du détecteur de fumée :
chaque fois que maman et Mae essayaient de faire cuire du
riz ou des haricots rouges cela finissait immanquablement par
brûler et toutes nos casseroles en gardaient la trace. J’y repen-
sais hier alors que nous visitions le Metropolitan Museum of
Art en compagnie d’une femme qui était/est/sera la petite
amie de Dennis et qui nous montrait le ciel tourmenté d’un
tableau de Vincent Van Gogh : ce ciel ressemblait exactement
au fond de nos casseroles à Metairie. Ça me rend triste de
penser à tous ces ustensiles qui ne servent à rien, empilés dans
le placard de notre maison vide. Je ne sais pas combien de
temps je vais supporter d’être loin de chez nous.
J’ai entendu quelqu’un dire un jour que lorsqu’on se repré-
sente l’objet de son désir, qu’on le visualise vraiment dans ses
moindres détails, il finit par être là pour de bon. Une sorte
de prière, si l’on veut. J’essaie donc. Je ferme les yeux et je
me concentre. Je ne suis plus dans ce trou à rats pourri, je
suis au contraire à la maison, au milieu de notre salon. À

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gauche se trouve l’étagère où sont rangées les calebasses conte-
nant les cendres de ma grand-mère. Devant moi la baie vitrée
avec ses rideaux de dentelle. C’est la mi-journée et la lumière
emplit la pièce, s’étirant jusqu’à la table basse et au canapé en
velours vert.
J’essaie d’imaginer l’odeur des arbres du voisin. Elle s’insi-
nue jusqu’ici malgré la fenêtre fermée et le bourdonnement
de l’air conditionné. Les bourgeons de ces arbres étaient sur
le point d’éclore quand nous sommes parties, ils doivent être
en pleine floraison à présent. Des petites fleurs blanches dont
l’odeur rappelle celle des bâtonnets de poisson. L’année der-
nière des gens du voisinage se sont plaints et ont fait circuler
une pétition demandant qu’on les abatte, mais moi je les aime
bien. J’ai toujours eu un faible pour ce genre d’odeurs – qu’il
s’agisse des poissons, des putois, de l’essence, des aisselles ou
des détritus.
Maman et Mae sont dans la pièce à côté. Je tends les bras
devant moi et me dirige vers elles : mais alors que je me
rapproche et que j’ai presque atteint le seuil de la cuisine le
plancher se met à craquer, ce qui fout tout en l’air. Il y a
une épaisse moquette chez nous et le sol ne craque jamais. Je
m’immobilise et tente de me reconcentrer, dans l’espoir de
reprendre le fil là où il s’est interrompu, mais ça ne marche
pas. Je ne vois pas comment j’arriverais à me téléporter
jusqu’à Metairie plus de quelques secondes à la fois. J’ouvre
les yeux et aperçois Mae devant moi, en chair et en os, qui
m’observe dans l’encadrement de la porte. Son visage et sa
chemise sont constellés de farine. Elle tient le combiné du
téléphone sans fil.
« C’est Markus, me dit-elle. Tu veux lui parler ? »
Je me sens gênée, mais pourquoi le serais-je ? Mae ignore
ce que j’étais en train de faire, elle m’a seulement aperçue
debout les yeux fermés au milieu de la pièce. Elle se comporte

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toujours comme si elle était au courant de tout mais que sait-
elle vraiment, au bout du compte ?
« Enfin ! m’exclamé-je après avoir saisi le téléphone et
claqué la porte au nez de Mae. Ta mère ne t’a donc pas trans-
mis mes messages ?
— Tu vois bien que si, puisque je t’appelle. »
Il a l’air ennuyé. Nous venions de rompre le jour où
maman a pété les plombs mais nous nous sommes rabibochés
le lendemain. Et le surlendemain j’ai débarqué ici.
« Eh bien, reprend-il, que se passe-t-il au juste ?
— J’ai besoin de ton aide, dis-je.
— D’accord…
— Je vais devoir m’installer chez toi. »
Il reste un moment sans rien dire et je m’empresse de com-
bler ce silence.
« Sinon, je n’ai nulle part où aller. Dennis veut que je reste
à New York et l’état de maman ne s’est pas amélioré.
— J’en parlerai à mes parents, répond-il.
— Oui, s’il te plaît, insisté-je, quasiment certaine qu’il ne
le fera pas.
— Je leur poserai la question.
— Je peux m’installer dans la chambre d’amis.
— Oui, bien sûr. »
J’ai l’impression qu’il y a d’autres personnes à l’arrière-plan,
j’entends des voix et des éclats de rire, je ressens un brusque
pincement au cœur.
« Où es-tu ? demandé-je.
— Dans la maison au bord du lac.
— Qui est avec toi ?
— Lauren B, Lauren S et Mike le Poivrot.
— Qu’est-ce que tu fabriques avec les deux Lauren ?
— Ne commence pas. »
Quelqu’un lui arrache soudain le téléphone des mains.
« Edie ! beugle Mike. Pourquoi n’es-tu pas venue ? »

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