L’ÉDUCATION COOPÉRATIVE
ET L’ÉDUCATEUR
Par André Martin1 pour ACE (juillet 2014)
Depuis le début du coopératisme, l’éducation a toujours occupé une place prépondérante, et
ce, au point d’être considérée comme l’un de ses principes. Parler d’éducation coopérative,
c’est se référer directement au cinquième principe de l’ACI, qui le définit de la façon
suivante: « Les coopératives fournissent à leurs membres, leurs dirigeants, leurs gestionnaires
et leurs employés l’éducation et la formation requises pour pouvoir contribuer effectivement
au développement de leur coopérative. Elles informent le grand public, en particulier les
jeunes et les leaders d’opinion, sur la nature et les avantages de la coopération. »
Un fait historique demeure : l'éducation coopérative, initialement, ne se préoccupait pas
exclusivement des problèmes économiques de ses membres. Incluant les apprentissages de
base et une saine formation de gestionnaires, elle favorisait avant tout l'éducation de l'homme.
Pour les premiers penseurs du coopératisme, le paradigme qu'il proposait était le socle même
de toutes leurs actions. Paul Lambert affirme que :
[…] le mouvement coopératif, dès ses origines, aspire à une transformation totale
du monde et de l'homme. Ce sont des préoccupations morales qui animent ces
initiateurs; ils voient tous dans la coopération bien autre chose que la solution d'un
problème momentané et partiel; ils y voient une formule capable de rénover
l'ensemble du système économique et social et d'élever les hommes jusqu'à un
comportement moral fait de noblesse et de désintéressement. (LAMBERT, Paul,
La doctrine coopérative, 3e éd., Propagateurs de la coopération, Bruxelles, 1964,
p. 41)
Ainsi, l'éducation coopérative ne doit pas seulement se présenter comme une condition
préalable à l'action coopérative elle-même, mais comme sa condition essentiellement
constituante et permanente. Deux auteurs nous résument l'importance de l'éducation
coopérative comme principe. W.P. Watkins nous rappelle que l'éducation coopérative est un
principe indispensable à l'existence de la coopérative, parce qu'elle permet la compréhension
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La plupart des éléments de réflexion apportés dans ce texte proviennent de l’ouvrage suivant : MARTIN,
André, Anne-Marie Merrien, Martine Sabourin et Josée Charbonneau, Sens et pertinence de la coopération :
un défi d’éducation, Montréal, Fides, 2012.
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philosophique, technique (outils de gestion et outils pédagogiques) et pratique de tous les
autres principes, chaque principe exigeant, dans son application, la manifestation d'un esprit
coopératif développé (WATKINS, W.P., Co-operative principles: Today & tomorrow.
Manchester, Holyoake Books, 1986, p. 123-138). Le professeur P.R. Dubhashi ira encore plus
loin en affirmant que l'éducation est le principe des principes parce qu'il éduque aux autres
principes et parce qu'il transcende la coopérative elle-même. (DUBHASHI, Padmakar
Ramachandra, Principles and philosophy of co-operation, Poona, Vaikunth Mehta National
Institute of Co-operative Management, 1970, p. 72)
Tentons de définir ce qu’est l’éducation coopérative afin de mieux saisir le rôle de
l’éducateur. Pour nous aider, nous proposerons une définition générale de l’éducation et nous
utiliserons la double étymologie du mot éducation, educare et educere, pour mieux
comprendre la distinction et la complémentarité qui existent entre l’information, la formation
et l’éducation en contexte coopératif.
L’acte éducatif
L'éducation se définit comme l’ensemble des processus et des procédés qui permet à toute
personne d’accéder progressivement à sa culture et à la culture humaine. L’éducation est
l’expérience humaine par excellence parce qu’elle questionne l'essence de l'homme, ses
valeurs, ses finalités, rappelant les grandeurs du passé pour mieux comprendre le présent tout
en transcendant le devenir. C’est l’action initiale et ultime qui, affrontant les grandes
questions existentielles et éthiques, élève l’humanité par le discernement et la liberté. Elle
permet d'amener l'autre, sans exclusion, à marcher, de façon éclairée, sur les sentiers de sa
culture avec ses valeurs et ses coutumes, tout en regardant toujours plus loin, c'est-à-dire vers
de nouveaux sentiers d'humanité. Nous pourrions donc synthétiser en affirmant que
l’éducation est une expérience authentiquement humaine et totalisante qui permet l’éveil de la
conscience à soi-même et au monde.
Dans ce contexte, l’éducation est donc un acte et une expérience profondément humains. Et
cet acte d’éduquer n’existe que dans la mesure où des femmes et des hommes, des éducateurs,
posent une action qui est celle de faciliter pour soi et pour l’autre une forme d’apprentissage
qui délivre d’une ignorance et d’un aveuglement, pour mieux comprendre, mieux faire et
mieux être. Ainsi, l’acte d’éduquer n’est réel et tangible que s’il s’effectue une transmission
de connaissances et de valeurs ouvrant toute personne à la complexité et à l’incertitude du
monde auquel chacune et chacun doit participer. L’éducateur se définit ainsi autant comme un
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passeur de culture qu’un éveilleur de conscience. L’acte éducatif coopératif s’inscrit donc à
l’intérieur de ce processus qui se décline par l’information, la formation et l’éducation. Ces
trois réalités qui se complémentent nourrissent l’action d’apprentissage en coopération.
L’information : élément de base de l’éducation coopérative
L’information constitue la communication de base d’une nouvelle ou d’un événement qui
rend intelligible une situation complexe. C’est une collection de données que l’on compare,
classifie et s’approprie en vue de renseigner. L’information ne donne ni un savoir articulé, ni
un savoir-faire spécifique, ni même un savoir-être. Elle indique cependant les premiers pas
d’une reconnaissance indispensable qui évite de verser trop facilement dans la propagande.
Pour ce faire, l’information doit être la plus juste, la plus complète, la plus objective, la plus
transparente et la plus vraie possible. On saisit aisément que l’acte d’éduquer ne se réduit pas
à l’information parce que se limiter à l’information, c’est apprendre des faits sans
nécessairement comprendre ni le comment ni le pourquoi des choses et des événements.
L’information permet à la personne qui la reçoit de rester neutre face à la nouvelle et aux
événements reconnus. Cette neutralité informationnelle facilite le passage d’une nouvelle à
une autre sans engagement, ni compromis.
La formation comme educare
La formation est généralement comprise
comme un acte d’acquisition de savoirs.
C’est un processus éducatif qui permet
d’apprendre à faire comme… La
formation exige l’agencement et la
coordination d’informations complexes en
vue d’une compréhension et d’une
pratique cohérente. Contrairement à
l’information, la formation exige une
certaine forme d’intentionnalité, de volonté et d’engagement de la personne.
Le concept de formation prend sa racine dans le mot latin educare, qui signifie nourrir,
remplir, gaver, assimiler. C’est plus spécifiquement un acte de réception de connaissances
déjà existantes et de valeurs spécifiques acquises dans un domaine donné. C’est un acte
d’appropriation de connaissances, de compétences et d’aptitudes complexes intégrant,
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assimilant, « digérant » des savoirs et des savoir-faire essentiels à l’exercice d’une expérience
sociale et professionnelle qui modèle les façons de faire et qui permet l’adaptabilité nécessaire
d’une personne afin de fonctionner en société et en groupe. L’educare signifie « prendre la
forme extérieure de… », « s’adapter à… ». C’est être formé par un tiers pour des tâches
spécifiques et attendues. Ce concept illustre donc un mouvement éducatif qui s’initie de
l’extérieur vers le sujet lui-même qui assimile. À partir des éléments extérieurs, on apprend ce
qui nous est encore inconnu.
Les éléments de la formation sont des savoir-faire, des attitudes, des comportements et des
compétences développés par une personne dans le cadre d’un programme d’études en vue
d’un choix ou d’un perfectionnement professionnel. La formation est un champ éducatif
spécifique et nécessaire à la compréhension et à la transmission technique du savoir d’une
culture ou d’une organisation. Mais rappelons que la formation n’est qu’une partie de
l’expérience éducative globale. Si la formation est l’action de « rentrer » pour assimiler
volontairement des connaissances spécifiques, l’éducation est l’action de « faire sortir » de
l’homme ses potentialités. La formation est à la technique apprise et assimilée ce que
l’éducation est à la vie réfléchie et valorisée.
L’éducation comme educere
Si la formation, comprise comme educare,
est l’apprentissage à faire quelque chose
selon des normes et des connaissances
déjà existantes, l’éducation comme
educere est davantage l’apprentissage à
être autonome et responsable… Si la
formation (educare) permet l’acquisition
et l’assimilation de données complexes
pour vivre dans une culture, l’éducation,
comme educere, ouvre à l’intériorisation, au discernement et au questionnement critique du
monde auquel il appartient. Si l’educare forme l’être humain, l’educere le trans-forme,
ouvrant ainsi la possibilité d’aller par lui-même au-delà de la forme culturelle et
organisationnelle reçue.
L’éducation ainsi présentée a la particularité d’être foncièrement active parce qu’elle s’inscrit
directement dans la prise en charge fondamentale de la personne, en lien avec la culture
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humaine et une communauté concrète. L’educere complète donc l’acte éducatif lui-même, car
il provoque, chez la personne, le mouvement qui prédispose à « une sortie de soi »; il conduit
la personne « hors d’elle-même ». C’est l’action éducative qui, de soi, crée et donne un sens à
l’existence par le développement d’un jugement critique et éthique personnel. Si l’educare est
un acte de réception de savoirs et de valeurs qui façonne l’identité, l’educere est un acte qui
forge l’autonomie et la créativité personnelle et collective, qui se réalisent par la prise en
charge, le dialogue, le doute, l’étonnement.
Complémentarité educare-educere
Distinguer les concepts de formation et
d’éducation permet de saisir toute
l’importance de leur complémentarité
dans la réalité. L’acte d’éduquer se situe
dans un continuel mouvement de va-et-
vient entre educare et educere, entre une
tradition déjà présente et une mise à
distance critique, entre une pratique
sociale déterminée et un idéal d’humanité
à conquérir. L’educare est le règne de la répétition, de l’imitation, de la comparaison, de la
rétrospection; l’educere est celui de l’esprit critique, de l’ouverture, du discernement, de la
responsabilité face à la reconstruction de l’expérience personnelle et sociale. L’une reproduit,
selon des normes acceptées, alors que l’autre conduit sur des sentiers nouveaux choisis par
des sujets conscientisés par les enjeux en cours. Cette complémentarité éducative harmonise
la continuité et la transformation de la personne, de la communauté et du monde. (DEWEY,
John, Democracy and education, New York, The Free Press, 1966)
L’éducation coopérative, au sens d’educare–educere, doit servir de moyen pour maintenir une
tradition de pensée et d’action tout en étant le levier par excellence d’un renouveau humain
face aux exigences et aux besoins des personnes elles-mêmes et de leurs communautés. Cette
relation éducative d’educare-educere conduit toute personne à participer à la grande
conversation démocratique du monde. L’acte éducatif favorise ainsi le passage d’une attitude
passive de recevoir (educare) à une attitude active de proposer (educere). Si l’être humain
reçoit et subit l’environnement économique, social et politique, il doit aussi le comprendre, le
continuer et le renouveler. En fait, l’éducation n’a de sens qu’en fonction d’une participation
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active et démocratique à la condition humaine. Elle facilite cette habileté à penser par soi-
même et cette capacité de tenir compte du point de vue des autres pour continuer la
transformation du monde par la transformation des personnes. Parce que l'éducation n'est pas
une simple addition de connaissances, mais le processus d’une transformation de la façon
d’être dans le monde dans lequel vivent des personnes et une communauté.
Et l’éducateur coopératif?
Voilà le rôle de tout éducateur coopératif : être un passeur de tradition coopérative et un
éveilleur de conscience pour que les personnes associées de façon coopérative participent
concrètement au grand dialogue démocratique contemporain en vue de comprendre le monde
dans lequel nous sommes et de se donner démocratiquement les outils critiques et nécessaires
pour répondre aux défis actuels. (BAILLARGEON, Normand, Turbulences. Essais de
philosophie de l’éducation, Presses de l’Université Laval, Québec, 2013, p. 109)
Qui donc est l’éducateur coopératif? Nous pouvons soumettre l’hypothèse qu’il est plus qu’un
simple informateur et plus qu’un formateur. Il est aussi celui qui facilite chez l’autre une
conscientisation et le développement d’une pensée critique, c’est-à-dire cette capacité
personnelle de modifier son point de vue, lorsque jugé important ou nécessaire. Cela
présuppose une ouverture à la différence et à l’autocritique. L’éducateur est celui qui, dans
l’acte éducatif d’educare-educere, place la personne au cœur même du projet collectif et
présente la coopérative comme une entreprise, une école et une communauté de recherche
dans laquelle tout membre s’insère. (GAGNON, Mathieu, Guide pratique pour l’animation
d’une communauté de recherche philosophique, Les Presses de l’Université Laval, Québec,
2014, p. 11-12)
Une coopérative constitue donc, de par ses membres, un « réservoir d’idées et d’intentions » à
faire émerger afin de trouver ensemble des solutions inédites aux besoins et aux nécessités du
monde. La formule coopérative possède un potentiel créatif majeur de par sa forme
démocratique et collective. Les membres-citoyens peuvent ainsi contribuer quotidiennement
au façonnement d’un projet de société différent.
L’acte d’éduquer réalisé par l’éducateur facilite cette émergence d’un sujet moral et de ses
talents dont la créativité personnelle doit se manifester. Par l’éducation, outre le transfert de
connaissances et de valeurs, s’éveillent ainsi une émancipation personnelle, une libération
intérieure et une humanisation par l’ouverture à l’autre. Ainsi, la coopération ne suscite pas
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seulement la possibilité d’un développement économique différencié, mais aussi le
déploiement d’une conscience plus pénétrante chez les personnes, qui est cette disposition
permanente à mettre en œuvre, de façon démocratique, des conclusions humainement plus
équitables et solidaires. Ainsi, l'éducation coopérative s’inscrit directement dans la logique de
l’éducation à la citoyenneté.
Vouloir éduquer à la liberté, à l'égalité et à la dignité des femmes et des hommes de notre
temps, c'est accepter les règles et les enjeux de la démocratie ainsi que les nombreuses
responsabilités civiques qui en découlent. L'éducation au paradigme coopératif devrait
permettre le développement personnel et collectif des vertus jugées essentielles pour
l'avènement d'une saine démocratie, c'est-à-dire les connaissances suffisantes et nécessaires
pour limiter l'ignorance, l'autonomie voulue pour réduire la dépendance, la confiance résolue
pour vaincre la peur et l'indispensable ouverture d'esprit pour briser l'indifférence. En ce sens,
l'essence de l'éducation coopérative est donc l'essence même de la démocratie coopérative.
Voilà la noblesse d’une tâche à réaliser et d’une méthode pédagogique à développer qui
incombe depuis plus d’un siècle à celles et ceux qui se préoccupent de l’éducation
coopérative.