La Métaphysique D'emmanuel Lévinas)
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LA METAPHYSIQUE
D'EMMANUEL LEVINAS
Noei4J W f : P4wwwreuolcyi'ca - oVFellet =
Jean GREISH - Maurice ELIE -
Antoine THIVEL - Jacqueline ASSAEL
Sommaire
Noesisa .2
u° : Pou aoi a-I-o s iue let Sa 441kA
Laurent AYACHE - Guillaume BESNIER - Didier BIGOU - Presentation,
Eric BONNARGENT - Daniel CHARLES - Alain de LATTRE - Dominique Janicaud p. 7
Jean-Francois MA'11'EI - Marie-Pierre NOEL - Livio ROSSETTI -
Robert SASSO - Alonso TORDESILLAS - Arnaud VILLANI Levinas et Platon, sur l'« au-dela de 1'etre » ,
Jean-Francois Mauei P. 9
a paraitre
Levinas, penseur juif ou juif qui pense,
David Banon p . 27
/Voesis W* : E9#tlpfhati #s padi4ue dwa 1'4tZud4 "
La mort en sa negativite,
Jacques Rolland p . 43
4 5
Ce volume d'etudes sur la pensee d'Emmanuel Levinas, qui Le fait que 1'ceuvre d'Emmanuel Levinas soit desormais
recueille les communications au seminaire de D .E.A de philosophie de mondialement reconnue ne signifie nullement qu'elle
l'Universite de Nice Sophia-Antipolis en 1996-1997, a ete dirige pr exprime << 1'esprit du temps >> et ne garantit pas qu'elle soit
Jean-Francois Mattei et edite par Renee Le Boulanger.
suffisamment comprise en ses presuppositions comme en
Les editeurs tiennent a remercier, outre l'Universite de Nice ses enjeux .
Sophia-Antipolis pour son soutien regulier, le Comite Doyen Lepine D'autre part, quel que soit le degre d'assentiment qu'on
de la Ville de Nice qui a apporte son concours a la publication de ce accorde aux theses et aux themes de cette pensee, it serait
numero . deplace de nier son caractere authentiquement
J. F. M.
philosophique, son elevation spirituelle et Poriginalite de
son style .
Mais ces constats ne suffisent pas pour determiner sur
quelles pistes la recherche levinasienne doit maintenant
s'engager, alors que se sont deja multiplies les ouvrages,
les colloques, les publications de toutes sortes .
Jean-Francois Mattei, animateur du seminaire que je suis
heureux de presenter ici, a parfaitement compris que
l'heure n'etait plus face a une pensee aussi riche et vivante
que celle de Levinas, ni a des initiations scolaires ni a de
trop repetitives paraphrases . En invitant des collegues qui
figurent parmi les meilleurs specialistes, it lance avec eux
de nouvelles pistes de reflexion, dans un esprit de
sympathie, mais aussi de reflexion critique et novatrice vis-
a-vis d'une pensee dont la vigueur d'interpellation est ainsi
reactivee sous plusieurs angles : la question des origins,
la relation phenomenologique a la mort, les rapports a la
politique, a la theologie, enfin a Part . Selon tous ces points
de vue, la philosophie de Levinas revele de fecondes
ambivalences : entre le Platon qui clot la Cite sur son bel
equilibre et le Platon qui invite fame a se depasser au-dela
de l'essence entre une tradition judaYque dont Levinas
revendique hautement l'inspiration, mais qu'il entend
maintenir a distance de son travail proprement
6
LEVINAS ET PLATON
philosophique, entre la negativite rationalisee de la mort et
SUR L'« A U-DELA DE L'ETRE
l'ouverture a sa passivite originaire, entre une politique
realiste et une « autre politique > messianique, entre une
phenomenologie de la visibilite et sa remise en cause par Jean-Francois MAITEI
une Alterite excedant toute presence, entre la reserve
ethique envers fart et l'accueil de son obliteration . Encore
faut-il tenir compte, comme le precise Daniel Charles,
d'une evolution de Levinas n'excluant pas finalement une Emmanuel Levinas a caracterise a plusieurs reprises la
certain convergence entre esthetique et ethique . philosophie contemporaine par un antiplatonisme de
Avec les sept textes qui suivent, ce numero special principe qu'Humanisme de l'autre homme discerne dans
honore deja notre jeune revue et Fon peut esperer qu'il la subordination de 1'intellect a 1'expression > ou encore
suscitera l'interet d'un large public . dans l'inversion des rapports entre « le monde des
significations >>, que Platon considerait dans son initialite,
et « le langage et la culture qui 1'expriment >>', que la
modernite pose au contraire comme premier.
Pourtant, le meme Levinas accuse cette meme
philosophie contemporaine, sinon la philosophie dans toute
son histoire, d' avoir triomphe du platonisme par une
victoire a la Pyrrhus en evacuant, avec la transcendance, la
dimension irreductible de 1'ethique . Si toute < 1'histoire
occidentale a ete une destruction de la transcendance >>,
lisons-nous dans « Dieu et la philosophie » 2 , la
philosophie ne se limitant pas a la connaissance de
l'immanence mais s'identifiant a cette immanence meme,
c'est parce que la philosophie tout entiere est demeuree
soumise a l'idee de totalite . Levinas fait ici un usage
critique de la categorie qu'il recuse pour redonner un sens a
ce qui excede la totalite . Ce qu'il nomme en effet 1'autre <<
1'essence >>, c'est l'exigence du Sens comme premier par appuye que son tournant theologique I' a peu a peu eloigne
rapport au << monde des significations > de Platon comme de la phenomenologie, et, bien entendu, Heidegger, auquel
au << langage et a la culture > des modernes . Le pluralisme Levinas accorde un credit d'autant moins legitime que son
des significations, attache a l'ordre culturel, West jamais la tournant politique, puis poetique, I' a peu a peu eloigne de
cause, mais 1'effet d'une < orientation et d'un sens sans 1'ethique, les seuls auteurs dont se reclame explicitement
equivoque oil 1'humanite se tient » . Levinas - j'ecarte ici la source talmudique et son irrigation
Des lors, it convient de distinguer les significations et le dans la pensee juive, en premier lieu chez Frank
sens, et non seulement les significations Wales et leurs Rosenzweig, salue daps la preface de Totalite et infini -
expressions historiques de facon a ce que « le sens >> soit sont Platon et Descartes . Le penseur grec, pour 1'epekeina
correctement pose comme << orientation > et unite de 1'etre, tes ousias de la Republique, sur lequel Levinas clot sa
plus encore comme < 1'evenement primordial oil viennent preface a l'edition allemande de Totalite et infini en janvier
se placer toutes les autres demarches de la pensee et toute la 1987, le penseur francais pour < l'idee de l'infini > ou
vie historique de 1' titre >>3 . Ce sens unique et immemorial, plutot < 1'idee d'une substance infinie > mise en moi par
«sens des sens >>, analogue a << la Rome ou menent tous quelque substance veritablement infinie » de la
les chemins » ou, mieux encore, a << la symphonie oil les Meditation troisieme.
sens deviennent chantants, le cantique des cantiques >>4, est Dans les deux maitres livres de Levinas, Totalite et
pense, on le sait, comme un elan vers 1'Autre ou se laisse infini, en 1961, Autrement qu'etre ou au-dela de 1'essence,
deviner ce que Levinas appelle « la droiture de la en 1974, les references a Platon sont les plus nombreuses,
signification >>, un arrachement a la philosophie et d'ailleurs croissantes, le premier tiers de Totalite et infini
traditionnelle qui peut nous permettre, risque 1'auteur, de prenant la forme d'un commentaire lointain, mais fidele, du
revenir de facon nouvelle au platonisme N 5 . Phedre dont le texte ne devait pas quitter la table de travail
Or, un tel retour, au demeurant singulier pour une de Levinas . Six dialogues sont nommes dans Totalite et
pensee qui recuse toutes les nostalgies, s'inscrit dans trois infini, le Phedre, la Republique, le Parmenide, le Banquet,
mots grecs issus de la plume de Platon, mais enfouis dans le Phedon et le Theetete, pour un total de dix-neuf
la mauvaise conscience de l'ontologie : epekeina tes references, le plus souvent precises, dont dix pour le seul
ousias, < au dela de 1'essence >>, selon la traduction Phedre. Huit dialogues sont presents dans Autrement
habituelle . C'est au Platon du livre VI de la Republique que qu'etre, avec l'Hippias mineur, le Gorgias, le Sophiste et le
fait allegeance Levinas jusque dans le titre d'Autrement Timee en plus des dialogues precedents, le Banquet et le
qu'etre ou au-dela de l'essence, le plus acheve de ses Theetete en moins, pour un ensemble de vingt-six
ouvrages, sans doute, pour tenter de redonner un sens a references . Dans ce second ouvrage, c'est le Sophiste qui
1'ethique et, par la, a la philosophie . Si l'on ecarte en effet 1'emporte avec six references contre cinq a la Republique,
Husserl auquel Levinas rend un hommage d'autant plus c'est-a-dire a l'epekeina tes ousias du livre VI, et trois
seulement, cette fois, au Phedre.
3 . E. Levinas, Humanisme de l'autre homme, op. cit., p . 39 . On sait, d'autre part, que le platonisme de Levinas est
4 . E . Levinas, op . cit., p. 40 . patent dans sa critique de 1' art qui << substitue des images a
5 . E . Levinas, op. cit., p. 60 .
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Noesis n°3 « La m6taphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 « La m6taphysique d'Emmanuel Levinas
Levinas et Platon, sur 1"`au-dela de 1'etre"
Jean-Francois Mattei
1'etre > et contribue ainsi a l'avenement de < l'ombre >>, livre VI de la Republique, et au-dela, si j'ose dire, dans
pour reprendre 1' expression de << La realite et son ombre >> toute 1'histoire de la philosophie, comme en temoigne au
dans Les Temps modernes 6 . Ce n'est pas, cependant, a ce premier chef Levinas lui-meme . Ce Bien que recherche
<< toute ame > anaaa iuXil et en vue duquel << elle fait
platonisme critique de l' oeuvre qui rend visible
l'obscurite de 1'elemental >>, selon la formule de << La tout ce qu'elle fait, conjecturant que c'est vraiment quelque
servante et son maitre »', qui fait entendre quelques echos chose Tt , mais embarrassee et incapable de saisir
du mythe de la caverne, que je voudrais m'attacher ici . suffisamment ce que ce peut bien etre » (505 e 1-3, trad .
Apres avoir aborde l'epekeina tes ousias, sa situation dans Robin), ce Bien dont < 1'etre tient 1'eclairage de sa
le texte de Platon et sa lecture par Levinas, j'etudierai manifestation et sa force ontologique >>, ecrit de facon toute
1' articulation de cette donnee ethique de la Republique, ou platonicienne Levinas au terme de la preface, deja citee, de
de cette revelation, avec les categories ontologiques du l'edition allemande de Totalite et infini, texte tardif de
Sophiste, celles du Meme et de l'Autre, qui relevent pour 1987, ne se presente, ou s'absente, sous la forme de
leur part de la decouverte, afm de justifier la parente de l'epekeina que dans le seul passage de 509 b 9, en trois
pensee de Platon et de Levinas sur la question du Bien . mots brefs : enexetva TTIS ousias .
Dans un troisieme point, j'essaierai d'etablir, par dela les A la verite, le terme meme d'enexetva un neutre pluriel
convergences des deux auteurs sur le theme de la Hauteur (Ent exetva) pris comme adverbe, ce qui est habituel en
ethique - substitue en derriere instance chez Levinas a grec, se retrouve dans le meme dialogue, au livre IX, en
l'Horizon phenomenologique - leur divergence quant a la 578 c 1, toujours dans une perspective ethique, mais dans
conception de l' ousia, sur lequel Platon brode le theme le sens d'une transgression, pour designer l'intemperance
eminemment grec du retour, nostos, alors que Levinas du tyran qui passe les bornes < dans la direction de l'au-
choisit d' entendre l' appel hebraique a une errance sans fin dela (etS TO enexetva) des [plaisirs] batards > au lieu de se
sous le regard de Dieu . consacrer au seul plaisir legitime, celui de la pensee
raisonnable. Le terme revient dans le Phedon, sous une
1. L'epekeina tes ousias forme substantive, en 112 b 4, TO En'EKEIVa TT-ls ytjs, pour
Envisageons done, en premier lieu, pour parer a ce que designer << 1' autre cote de la terre > vers lequel se porte le
Levinas nomme << la faillite de la transcendance > dans la cours des fleuves infernaux qui partent du Tartare . On
philosophie occidentale, ce que j'appellerai pour ma part trouve d'autre part 1'expression Tartexetva dans les
la faille de l'epekeina >> qui West autre que la faille du Suppliantes d'Eschyle pour designer << la region au-dela »
Bien, la ou, en un instant, au bord de 1'abime, l'homme est du Pinae sur laquelle s'exerce 1'autorite du roi des Argiens,
propre a faillir ou a defaillir . et dans l'Hippolyte d'Euripide, lorsque le messager
rapporte a Thesee que son fils, sur la route de 1'exil, etait
On considere parfois cette expression singuliere comme parvenu en un pays desert dont < le rivage au-dela >>,
un hapax dans l'ceuvre de Platon, a la ligne 509 b 9 du Tovne1EtVa, West pas, comme chez Racine, le chemin de
Mycenes, mais 1'entree du golfe Saronique ; on aura
6 . E. Levinas, « La realite et son ombre >>, Les Temps modernes, reconnu les premieres lignes du recit de Theramene dans
novembre 1948, n° 38 . Phedre.
7 . E. Levinas, « La servante et son maitre >>, Sur Maurice Blanchot,
Comme on le voit, les emplois d'epekeina impliquent
Montpellier, Fata Morgana, 1976 .
l'idee d'un passage a la limite, d'une transgression des
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Noesis n°3 « La metaphysique d'Emmanuel Levinas >>
Noesis n°3 « La metaphysique d'Emmanuel Levinas
Jean-Francois Mattei Levinas et Platon, sur 1"`au-delA de 1'etre"
frontieres ou de l'ordre naturel, sans oublier la dimension hauteur encore superieure, non pas une mise en abime du
ethique, et tragique, presente chez Euripide puisque 1'exil Bien, mais, si j'ose dire, une mise en cime, oil se revele
d' Hippolyte, du a l' aveuglement de son pere, I' a conduit a aussitot son hyperbolique hexis . C'est le Bien, pour
quitter Trezenes pour entrer dans un pays desole, < rivage Socrate, qui, dans la hauteur de sa hauteur, son altesse dira
au-dela > duquel it rencontrera la mort . C'est bien dans le Levinas, nous prend en main (unep EXety) et, ainsi, nous
sens d'une transgression de ce meme ordre naturel, celui de possede .
l'ousia, que 1'entend Platon lorsqu'il fait dire a Socrate, La meme idee revient plus loin, au terme du mythe de la
dans la Republique, que le Bien donne aux realites caverne, en 516 c 2, lorsque Socrate montre a Glaucon que
connaissables, et invisibles, << 1'etre >> (T6 Eivat) et le prisonnier libere devra conclure que c'est bien le soleil
l'essence >> (T~v ou6iav) . Mais, ajoute alors Socrate, qui est la cause de tout ce qu'il voyait auparavant dans son
it West pas essence >> (oi ou(yiaS 6vTOS) ; < it est lieu souterrain . Glaucon repond alors : OijAov 5Tt ent TauTa
encore tres au-dessus et au-dela de l'essence > ( ETt av µeT'EKeiva ea9ot « it est clair que c'est la - ent TauTa -
erteKetva TfiS ou6iaS [ . . .] uncpexovTOS) en ce qui concerne qu'il en viendrait apres cela - µeT' e KE i V a >> . Dans sa
la majeste et a la puissance . celebre conference de 1930-1931 consacree a < La doctrine
Platon aurait pu se contenter, pour evoquer le Bien, de Platon sur la verite >>, Heidegger cite de facon erronee
d'ecrire 6nepeXOVTOS TfS ou6iaS, « en surpassant ce passage en le surinterpretant pour voir en lui la
l'essence > ; mais it renforce le verbe uneps'Xety d'un preformation du terme meme de «metaphysique >> . Le
erteKEtva pleonastique qui fait hyperbole : le Bien µET'eKEiva < au-dela des choses percues la-bas >>, ecrit-il,
surpasse au-dessus de l'essence >>, 1'enl redoublant evoquerait le mouvement de la pensee eiS TauTa, « vers
l'urtep dans une hauteur qui se creuse, annoncant deja ce celles-ci, a savoir les idees »9 . Le texte grec ne dit pas e1q
que Levinas nomme « la hauteur d'au-dessus toute TauTa, expression qui serait impropre dans sa
hauteur »$ . On comprend alors la reponse de Glaucon qui determination spatiale, mais erlt TauTa, Ent impliquant
prend Socrate au mot et lui dit, en plaisantant de facon l'operation de 1'esprit qui s'eleve a cette conclusion : le
appuyee : < Par Apollon, quelle divine superiprite soleil, entendons le Bien, est la cause de toutes choses, de
(SatµoviaS unepgoXfc) ! > L'huperboles fait echo a la lumiere comme des ombres . Le µeTa de P.ET'eKeiva est
l'huperechontos qui, lui-meme, faisait echo a 1'expression pris ici Bans son emploi normal, avec l'accusatif, et
anterieure de Socrate sur < le pouvoir du Bien », Ti V TOO possede un sens temporel : c'est apres toutes ces
ayaeou eEty (509 a 5) . Le substantif EEtS, en effet, de la experiences que le prisonnier en viendrait hi (em TauTa) et,
racine *segh - (Ex EXety posseder, tenir en main), est done, s'eleverait (ent) a la hauteur du soleil, le contemplant
proche du futur d'EX(o EEW et annonce deja 1'hyperbolicite ainsi, disait Socrate quelques lignes plus haut, «daps sa
du Bien amenee par 1'6nEpEXEty . L'hyperbole de Socrate place propre » (ev T1 aoTOO XWpa) (516 b 6) .
tient a ce double franchissement de l'ousia dans son hyper- Le texte du livre VII annonce done moins, avec le
possession et son epi-phanie . Platon change ici d'ordre, met'ekeina, la meta physika d'Andronicos de Rhodes, qu'il
comme Pascal, en creusant dans la hauteur de 1'etre une
9. Heidegger, << La doctrine de Platon sur la verite >>, trad . fr .,
8.
E . Levinas, Dieu et la philosophie, 1975, L'intrigue de l'infini, Questions II, Paris Gallimard, 1968, p . 159 .
Paris, Champs-L'essentiel, Flammarion, 1994, p . 242 .
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Noesis n°3 << La metaphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 << La metaphysique d'Emmanuel Levinas
Levinas et Platon, sur 1"'au-dela de 1'etre"
Jean-Frangois Matt6i
ne rappelle, avec le epi tauta, 1'epekeina du livre VI, c'est- de dautre, le Platon de 1'ethique, on dirait presque, en
a-dire, en definitive, la hauteur incommensurable du Bien reprenant le mot de Nietzsche applique a Socrate, le Platon
qui creuse 1'espace de toute ethique . On doit souligner la grec et le Platon juif. Y aurait-il deux Platon, comme it y
forte concatenation du texte, le av EX6ot de convenance a aurait deux Cratyle si quelque dieu venait a reproduire l' ami
d' Hermogene, ou y aurait-il deux Levinas, le
1' optatif, << it y aurait toute chance qu' it en vienne A . . . >>,
phenomenologue et le talmudiste ? En d'autres termes,
reprenant le av ouXXoyicotTo (516 b 9), < it en
1'ethique est-elle definitivement rebelle a l'ontologie, la
conclurait >>, et le Ent TauTa, en quelque sorte vertical,
faute ethique primordiale etant la chute, non pas dans le
s'opposant au µeT'exeiva, horizontal, des experiences
non-etre, mais dans 1'etre, ce neutre de 1'etre oil bruisse
passees du prisonnier qui a desormais fait 1'experience de
continument le silence anonyme de 1'<< it y a >>, sans que
la hauteur . L'epekeina platonicienne dit le surplomb jamais personne ne vienne a prendre la parole ?
vertigineux de 1'ethique, sa cime ou son abIlme au fond
duquel l'ousia, l'essence, perd toute sa superbe . A la Pourtant, si l'on se penche avec attention sur l'ceuvre de
superbe de l' ousia, en sa richesse naturelle d' ou l' ontologie Levinas, on doit conclure que c'est moins 1'epiphanie de
tirera ses fruits, s'oppose desormais I'altesse de l'agathon, l'epekeina qui oriente de facon permanente sa recherche
en sa pauvrete initiale d'oi l'ethique tirera son besoin . que les categories du Meme et de l'Autre issues du
Sophiste, le texte paradoxalement le plus ontologique de
2. Le Meme et I'Autre Platon . Il y a la comme un deplacement, ou un creusement,
de la Republique au Sophiste, qui semble transposer le
Platon, me semble-t-il, n'enseignera rien d'autre dans chant naturel de 1'ethique - le Cantique des cantiques pour
ses dialogues, meme si l'epekeina tes ousias ne se Levinas - dans la tonalite plus sombre de l'ontologie . Que
manifeste qu'une fois dans le texte cite de la Republique ce soit, en effet, sous le nom de To ov ou sous celui d'ii
le meta, d'ordre ontologique, se voit ici subordonne a l'epi,
o6ata, l'< etre » ou l'<< essence » regnent sans partage
d'ordre ethique, dans la revelation, ou, mieux, l'epi phanie
dans le Sophiste, comme si 1'epekeina de la Republique
du Bien . II est vrai que Levinas oppose souvent, ou du
moins distingue, deux Platon, celui du vrai, de la retombait, de toute sa hauteur, sous la coupe de l'ontologie
connaissance et de l'anamnese, dans le droit fil d'une et de son obsession de la totalite . L'evenement d'etre, pour
maieutique ou 1'ame retrouve ce qu'elle sait de toute 1'essence, peut-il passer, ou faire le saut, dans l'autre de
l'etre, ou bien doit-il se contenter, dans son perpetuel
eternite, dans la proximite du Wine, et celui du Bien, de
retour a soi, d' aller sans risque du pareil au Meme ?
I' action et du risque a courir - du beau risque a courir : on
oublie trop cette beaute, note au passage Levinast° - o u Levinas identifie le lien etabli entre le Wine et I'Autre,
l'ame se met en quete de ce qu'elle manque de toute exclusif de la totalite, a la religion et au discours qui reussit
eternite, de l'immemorial, dans l'eloignement de l'Autre . a faire de 1'Autre, en tant qu'autre, un Autrui . Des lors que
D'un cote, le Platon de 1'epistemologie - mais l'ep-isteme le rapport du langage suppose la transcendance, la
n'est-elle pas encore un hommage initial a l'ep-ekeina ? ; separation radicale, 1'etrangete des interlocuteurs, la
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Noesis n°3 « La m€taphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 « La metaphysique d'Emmanuel Levinas
Jean-Francois Mattei Levinas et Platon, sur 1"`au-dela de 1'etre"
revelation de 1'Autre a moi »tt, la parole temoigne du lien commandement . Certes,l'etre du Sophiste est dit ousia ou
paradoxal qui noue l'infini au fini, c'est-a-dire, dans la on ; mais, precisement, it est dit Bans le dire de l'Etranger a
langue de Levinas, . « 1'intrigue de l'infini >> . Autrui Theetete, it est appele dans un dialogue of le partenaire,
manifeste la hauteur ou Dieu - ou le Bien - se revele d'un comme deja dans le Theetete, est dote d'une fecondite plus
seul coup, a l'image de Socrate qui apparait soudain a intense que la sterilite naturelle du dialecticien, car elle est
Alcibiade (Banquet, 213 c 2) ou de l'ame du defunt qui est commandee par le dieu - « de leur delivrance le dieu et
mise a nu par 1'ame du juge divin (Gorgias, 523e 4) . La moi en sommes la cause > (Theetete, 150 d 8-9) .
rupture ethique est brutale, et instantanee : verite de Et ce dire divin, qui fonde toute maieutique et tout
1'exaiphnes platonicienne, toujours en deca ou au-dela de enseignement - ce que Levinas neglige de considerer
1'etre . Contre 1'emprise de 1'etre, la surprise du visage, lorsqu'il reduit la maieutique a un rappel immanent due a
offert en son denuement ; contre 1'horizon de la la primaute du Meme [. . .] lecon de Socrate » 12 - revele
phenomenologie, vouee a la visee, a la finalite et a que l' ousia du Sophiste est une ousia au-deli de Vousia,
l'intentionnalite d'une conscience qui s'abime dans sa une ousia hors d'elle-meme et hors du Meme puisque,
noese, la hauteur de 1'ethique, etablie comme comme le declare l'Etranger, << l'etre a son tour, participant
commandement, sens et signifiance . Vu du Bien, 1'etre est de l' autre, sera donc autre que le reste des genres
insignifiance, it West pas plus diction que benediction : it (259 a 5-6) . Le Sophiste est 1'epiphanie de l'ousia, une
est toute splendeur et toute vanite . epiphanie du Bien qui transcende le jeu des categories,
Ce jeu du Meme et de l'Autre, Platon fut le premier a en Mouvement, Repos, Meme, Autre, pour eclaircir la
dresser les regles dans le Sophiste en definissant recherche du dialogue ; c'est elle qui donne sens - et non
expressement la dialectique - la science supreme - comme pas la division dichotomique qui West qu'une procedure
1' art de « ne point prendre pour autre une forme qui est la logique, et une procedure, si elle fait autorite, n'a jamais
meme ni, pour la meme, une forme qui est autre > (253 d fait sens - a la distinction, logiquement improbable, du
1-2). Mais, au faite de la dialectique, et donc de ce dialogue sophiste et du philosophe . Et parallelement, chez Platon, la
interieur et silencieux de fame avec elle-meme, 1'etre en premiere hypothese du Parmenide, au plein coeur de
outre se creuse ou s' eleve, en deca ou au-dela de ses l'ontologie, laisse entendre le meme commandement
propres genres, entre la privation d'etre et 1'exces d'etre, ethique, comme en convient Levinas dans Humanisme de
pour se hausser a une alterite etrange qui lui interdit de se 1'autre hommet 3 .
confondre avec ceux auxquels it accorde 1'etre . Dans ce Le rapport ethique du Meme et de 1'Autre requiert ainsi,
creux gate le parricide, dont Levinas ne pane pas, ou peu, et a tout moment, le temps du dialogue a un point tel qu' it
alors que le couteau eleatique porte sur le pere West pas faut comprendre l' ordre platonicien de la dialectique comme
sans evoquer le couteau hebraique leve sur le fils : les deux un commandement ethique plutot que comme une analyse
gestes donnent pourtant naissance a 1'ethique, dans la logique . La dialectique tisse ses points et contrepoints dans
transgression de l'interdit, pour porter plus haut le
12 . E . Levinas, Totalite et infini, op . cit., p . 34 ; cf. p . 43 et 196 .
11 . E . Levinas, Totalite et infini . Essai sur l'exteriorite, La Haye, 13 . E . Levinas, Humanisme de l'autre homme, op . cit ., p . 62 et 66 sur
Martinus Nijhoff, 1961 ; reed . Paris, Le livre de Poche, Biblio, 1971, 1'au-dela » sans monde ou « 1'Un sans l'etre >> .
p . 70 .
18 19
Noesis n°3 « La m&taphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 < La metaphysique d'Emmanuel Levinas
Jean-Francois Mattei Levinas et Platon, sur I"`au-delA de l'etre"
1'etrangete de toute rencontre, que l'hote imprevu soit un le dira de facon enigmatique au jeune compagnon de
homme, un etre divin ou un dieu . Et sans doute n'est-ce Theetete, muet dans le Sophiste, apres que Socrate, dans le
pas un hasard si le Sophiste s' ouvre sur une rencontre prologue du Politique, lui a propose d'etre le nouveau
impromptue, celle d'un stranger venu d'Elee, qui vient partenaire de leur hote
rompre le cercle des amis de Socrate, et si 1'enquete sur le - Eh bien, Socrate, to entends ce que dit Socrate ? »
Meme et 1'Autre est menee, face au jeune homonyme de (258 a 7) .
Socrate qui se tait, par un stranger anonyme qui prend la
parole au philosophe . Tout le dialogue est place, des les 3. Le retour de la Hauteur
premiers mots de Socrate, sous la garde du << dieu des On sait que Levinas a rompu quelques lances contre
strangers > (216 b 2) et sous 1'autorite equivoque d'un trois traits pretes au platonisme, et donc a toute philosophie
stranger dont on ignore encore s' it est un dieu, un voulant se presenter comme science : le primat de 1'etre
philosophe ou un sophiste . Socrate mettra bientot les presents comme totalite, a 1'exclusion du Bien ; le primat
choses au point en reconnaissant dans 1'etranger un de la signification, presentee comme idealite, a 1'exclusion
veritable philosophe qui, << faisant le tour des cites du Sens ; le primat de la reminiscence, presentee comme
(6n16TpWgx nOXTiac), pour reprendre le vers d'Homere 14, circularite, a 1'exclusion de l'Immemorial . << Partout dans
ressemble a ces dieux qui << surveillent de leur hauteur la philosophie occidentale, oil le spirituel et le sense
(u~oeev) la vie des hommes d'ici-bas >> . On peut, en outre, resident toujours dans le savoir, on peut voir cette nostalgie
hesiter sur l'interpretation a donner de 1'etrangete de de la totalite >> 6crit Levinas dans Ethique et infini 15 . Et si la
1'eleate, a ecouter Theodore, entre le mot eTatpov, connaissance du tout est un nostos, sa patrie originelle est
<< compagnon >>, et le mot CTEpov, < autre >>, selon les
son Ithaque . A plusieurs reprises Levinas en reprendra,
differentes lecons des manuscrits . Peut-etre cependant sechement, l'image : < la tache propre de la philosophie
1'hssitation n'est-elle pas de mise ; avant meme tout accord, consiste a faire «retour a son ile pour s' y enfermer en la
l' amitie suppose l' alterits pour acceder a ce qui est commun
simultaneits de l'instant etemel >>16 . On devine les enjeux
a tous : le Bien . la sortie d'Egypte, comme exode, confrontee au retour a
La figure de 1'Etranger, tendue entre le Wine et 1'Autre, Ithaque, comme nostos, et 1'embrassement de 1'etre, creuse
parcourt tous les dialogues de Platon comme elle impregne dans le tronc d'olivier par Ulysse, confronts a
toute la philosophie de Levinas . L'Etranger etait deja 1'embrasement du Bien, donne a Moise dans le buisson
present, la veille, dans le visage de Theetete, etrangement ardent d' Horeb .
semblable a celui de Socrate, et portant tout autre . Une La pensse de Levinas semble tourner autour de deux
semblable etrangete, chacun peut la decouvrir en soi en figures incompatibles de 1' ame, celle d' Abraham, fidele a
ecoutant cette voix demonique qui est le dialogue silencieux son dieu, celle d'Ulysse, fidele a sa patrie, et regretter que
de l' ame aver elle-meme - ou bien de l' ame avec elle
autre ? Qui doit repondre a la question de 1'etre, qui est,
15 E . Levinas, Ethique et infini . Dialogues avec Philippe Nemo,
tout bien entendu, la question du Bien ? L'Etranger d'Elee
Paris, Fayard-France Culture, 1982 ; reed . Paris, Le livre de poche, Biblio,
p . 70 .
14 . HomBre, Odyssee, chant XVII, v . 483 . 16 E. Levinas, Autrement qu'etre, op. cit., p . 125 .
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Noesis n°3 « La metaphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 « La metaphysique d'Emmanuel Levinas
Jean-Frangois Matt€i Levinas et Platon, sur 1"`au-dela de 1'etre"
la philosophie, bien que grecque, ait inscrit ses pas dans la d'Ithaque . La grandeur de son choix montre a l'evidence
figure ontologique de 1'exil et du retour, et non dans celle, que, avec ce mythe baigne par la colonne de lumiere qui
ethique, du nomadisme et de l' errance . L' arret le plus relie la terre au ciel, Platon a quitte l'ordre de la cite et
ferme et la condamnation la plus severe se trouvent dans l'ordre du monde pour entrer dans l'ordre propre de
Humanisme de 1'autre homme 1'ethique, au-dela de 1'etre, en cet instant critique oil se joue
le risque total >> pour l'homme (o rlas xiv&uvos
L'itineraire de la philosophie reste celui d'Ulysse dont
l'aventure dans le monde n'a ete qu'un retour a son ile natale -
618 b 7), celui du Bien . Peut-etre alors n'est-il pas licite
une complaisance dans le Meme, une meconnaissance de d'opposer Abraham, < le couteau au poing > ecrit
l'Autre 17 . Levinas, a Ulysse, < la rame sur 1'epaule o . Tous deux
disent, en des modalites distinctes certes, le privilege et la
Des lors, pour toucher a 1'ethique, it faut substituer la dignite de la Hauteur . Mais elle West revelee a l' homme
Terre promise, devant laquelle mourra Moise sans y que si elle se courbe vers lui, tout en sauvegardant son
penetrer, a la Terre conquise, en laquelle viendra mourir infinie distance ; Ulysse devra planter sa rame «Bans la
Ulysse apres avoir retrouve son lit d'olivier . Pour mieux terre » (chant XXIII, v. 276) pour obeir au com-
assurer le jeu de contrastes entre les deux figures, Levinas mandement de Tiresias et faire son sacrifice au dieu .
oublie, ou feint d'oublier, qu'Ulysse doit obeir a la Tout mouvement ethique de depassement a besoin de la
prediction de Tiresias (chant XI, v . 115-120) . Il lui reste en presence, enracinee dans 1'<< elemental >>, de la terre ; et
effet une ultime epreuve a accomplir apres avoir regagne cet elemental que critique Levinas West paien que s' it est
son trone : it devra a nouveau errer de ville en ville, portant coupe de la parole qui lui donne sens, un sens comme
a son bras une rame de pecheur toute polie, jusqu'a ce qu'il monde, un sens comme maison et un sens comme
arrive en un pays oil les habitants s'etonneront de cette hospitalite. Levinas tend a penser, en une tension
pelle a grains qui frotte son epaule (chant XXIII, v . 267- insoutenable, 1'au-dell de l'essence, son hyperbolicite
277) . C'est moms le retour du Meme, en son repos platonicienne, sur le seul mode de l'au-dela comme si la
amoureux, qui commande l'odyssee du philosophe, que parole pouvait prendre son elan (bole) et sauter au-dessus
l'exil de l'Autre, au sein meme de 1'etre, Ulysse songeant de 1'etre (hyper), pour acceder au Bien, sans le rude
deja, dans le lit nuptial oil, enfin, it repose, a son nouveau tremplin de 1'ousia. Pour que la hauteur ethique donne a
depart qui le conduira, aux confins de la terre, vers ces cette derriere un sens, it faut qu'elle surplombe a tout
peuples qui ne connaissent pas la mer .
instant la terre oil chaque etre trouve son assise dans
De la meme facon qu'il occulte les figures de Tiresias, 1'ouverture du ciel ; le soleil lui-meme ne peut se lever
de Penelope, de Telemaque ou encore de Laerte, le pere qu'au-dessus de l'horizon .
d'Ulysse, Levinas occulte le choix ethique et le destin du
roi d'Ithaque au dixieme livre de la Republique . A la fin du Et c'est bien dans la lignee platonicienne du Timee qui
mythe d'Er, en effet, Ulysse choisit librement une nouvelle voit en l'homme une plante verticale dont les racines sont
vie, etrangere a son existence passee, et consent au sort celestes, car c'est < en haut > ( ei i9cv, 90 a 8), la oil est
fixe par les deux : it ne retrouvera plus sa seigneurie nee notre ame, que la divinite a suspendu notre tete, que
Levinas inscrit finalement son intuition majeure . II doit
reconnaitre que c'est cette hauteur native, vecue a travers
17 . E . Levinas, Humanisme de l'autre homme, op . cit., p . 43 . 1'experience de notre corps, qui conduit les hommes a
elever des autels
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Noesis n°3 << La m6taphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 << La m6taphysique d'Emmanuel Levinas
Jean-Francois Mattei Levinas et Platon, sur 1P'au-delA de 1'etre"
Ce West pas parce que les hommes, de par leurs corps, ont Altesse . Que ce soit avec la premiere hypothese du
une experience de la verticale que 1'humain se place sous le Parmenide, en-deca de 1'etre, ou avec 1'hexis du Bien, au-
signe de la hauteur ; c'est parce que la tete s'ordonne a la dela de l' etre, oscillant autour de l' ousia dans le
hauteur que le corps humain est place dans un espace oil se tremblement d'un visage toujours denude, mais a jamais
distinguent le haut et le bas, et se decouvre le ciel [. . .] qui est habite, l'Altierite est la marque souveraine de 1'Alterite. Le
tout hauteur18. Dire dit ici, dans l'hyperbolicite de la hauteur, que le Bien
Avec le sens du ciel, Levinas retrouve ici le sens de la est toujours frappe au sceau de la transcendance .
terre que n'epuisent pas les formes paiennes des sacrifices
qu'il croit deceler dans le second Heidegger, voue, dit un
peu vite Totalite et infini, a « la destinee des peuples Emmanuel Levinas reconnaitra lui-meme, dans
sedentaires > des lors qu'il reunit, avec son Quadriparti Humanisme de l'autre homme, qu'il n'y pas deux Platon,
(Geviert), « la presence sur terre et sous le firmament du celui de l'episteme et celui de l'epekeina, ou encore, si l'on
ciel, 1'attente des dieux et la compagnie des mortels » 19 prefere, qu'il n'y a qu'une seule philosophie . Tout homme
Ciel et Terre, Dieux et Hommes, etaient deja presents chez est a la fois Ulysse et Abraham . « L'invisible de la
Platon, en premier lieu dans le Quadriparti du Gorgias bible >>, ira-t-il jusqu'a ecrire, « est 1'idee de Bien au-dela
(508 a), sans alterer pourtant la purete de trait - pareil a de l'etre » 21 . Et, dans la meme veine, it confiera a Philippe
une lance - de l' epekeina dans son altesse . La permanence Nemo :
de l'injonction ethique exige le retour de la hauteur aussi Je crois a l'eminence du visage humain exprime dans les
bien que le recours a 1' ousia : quand 1'etre s'offre a Dieu, lettres grecques [ . . .] II y a participation a l'Ecriture Sainte Bans
la parole peut donner une reponse que chacun devra les litteratures nationales, dans Homere et dans Platon 22 .
reconnaitre dans 1'exposition du visage d'autrui . C'est
alors dans Platon, lors d'une remarque incidente de Socrate Donnee dans la lumiere du Bien, cette eminence revele la
a Phedre, que Levinas decouvre que la divinite garde j transcendance dont temoigne, en sa hauteur d'origine, la
toujours son infinie distance . Contre les theses parole des hommes . L'eminence de 1'etre humain ne peut
immanentistes des ethiques de la discussion, < le discours jamais se satisfaire de la seule immanence : it n'y va .pas,
est discours avec Dieu et non pas avec les egaux > ecrit-il ici, d'un tournant theologique, comme on a pu 1'ecrire,
tranquillement dans Totalite et infini2O . mais bien d'un saut dans la faille de la transcendance . Et si
On doit en conclure que, chez Levinas comme chez la phenomenologie tout entiere depuis Husserl >>, selon
Platon, ou, plus pres de nous, Patocka, l'epekeina tes la remarque de Levinas, < est la promotion de l'idee de
ousias est en meme temps epimeleia tes psuches, ce << soin 1'horizon » 23 , on pourrait dire semblablement que 1'ethique
de fame >> toujours offert dans l'invisible nudite du regard tout entiere, de Platon a Levinas, est la promotion de 1'idee
de 1'Autre . La hauteur constante du Visage, leitmotiv des de la hauteur . La ou l'intentionalite se retire dans
textes Levinassiens, est la hauteur meme de 1'Autre, son l' immanence parce que, tout occupee a montrer, elle n' a
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Noesis n°3 < La mr taphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 « La metaphysique d'Emmanuel Levinas
Jean-Francois Mattei
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Noesis n°3 « La metaphysique d'Emmanuel Levinas > Noesis n°3 « La metaphysique d'Emmanuel Levinas
David Banon Levinas, penseur juif ou juif qui pense
publiait ses ecrits philosophiques - du moins jusqu'a ces philosophie occidentale . En la critiquant, bien sur, mais en
dernieres annees . en developpant certaines intentions. Sa «these de
Cela dit, it est indubitable qu'il y a correlation entre 1'heteronomie qui rompt avec une tradition tres
philosophie et judaisme dans la peneee de Levinas . Cette venerable3 > , se veut exclusivement philosophique .
correlation est en train d'etre mise en question par une Nous pensons, ecrit Levinas, suivre une tradition au moins
partie de ses disciples . Ou plus exactement, it convient de aussi antique. . . Contre les heideggeriens et les neo-hegeliens
dire qu'un debat - pour 1'instant sourd et souterrain, que pour qui la philosophie commence par 1'atheisme, it faut dire
d'aucuns cherchent a eviter, voire etouffer ou occulter en le que la tradition de 1 Autre West pas necessairement religieuse,
maquillant de raisons exterieures a la philosophie - se noue quelle est philosophique . Platon se tient en elle quand it met le
autour de la reception de l'ceuvre Levinassienne . De quelle Bien au-dessus de litre... 4
nature est-elle ? A quelles sources puise-t-elle ? Queue
part accorder a Athens et queue autre a Jerusalem sachant Or, it semble qu'il y ait, chez Levinas, deux lectures de
que Levinas a traverse un siecle oil se cotoyaient l'humanite Platon . D'un cote, bien sur, celle de la celebre formule de
la plus eclairee, mais aussi la plus cruelle et la plus la Republique 5 , dont on retrouve une trace dans le titre de
inhumaine, tout en relevant le defi de repondre - en
philosophe - a ce contraste effrayant entre creativite et 3 . En decouvrant l'existence avec Husserl et Heidegger, op . cit .,
destructivite humaines . A partir de quel lieu repond-il a p . 175 .
cette exigence ? Comment conjoindre les deux 4 . En decouvrant l'existence avec Husserl et Heidegger, op . cit,
demarches ? La philosophie est-elle irremediablement p . 171 . En bonne compagnie avec 1'ancetre grec, se trouve 1'ancetre
condamnee a l'immanence, comme le voulait Spinoza ? latin, Descartes, avec < 1'idee de l'infini mis en nous . o < En dehors de
Est-elle incapable de penser la transcendance sans le ces deux anticipations, la tradition (philosophique occidentale) n'aurait
secours de, ou le recours a la theologie ? Ou bien seule la jamais connu sous le nom d'infini que le "faux infini" > (Jacques Derrida,
L'Ecriture et la Difference, Paris, Seuil, 1968, p . 127, n°1, coil . << Tel
subversion des concepts theologiques peuvent aider la
Quel >>), alors qu'il faut entendre l'idee d'infini s'annoncant A la peneue
philosophie a penser la transcendance ? C'est ce que .nous
comme ce qui toujours, la deborde.
nous proposons de montrer . 11 semblerait que par deux autres fois dans 1'histoire de la philosophie
occidentale, l'idee de l'Infini aurait affleuree : a travers 1'Un pose au-dela
La voie philosophique de 1'Etre, chez Plotin (En decouvrant ('existence avec Husserl et
Heidegger, op. cit., p . 189) et du fait de la raison pratique chez Kant
a) Platon : transcendance ou solipsisme
(Autrement qu'etre ou au-dela de l'essence, Paris, L.G .F, 1990, p . 225-
Certes Levinas prend ses distances a 1'egard de 227) . Levinas rel8ve une sorte de parente d'intuition avec sa propre
l'ensemble de la philosophie occidentale qu'il defmit decision philosophique de prendre en charge, mais h son commencement,
comme <<une philosophie de l'immanence et de 1'idee d'alterite . Pour cette question, voir la belle etude de Guy
l'autonomie, ou atheisme 2 >. Et pourtant, paradoxe ?!, it Petitdemange, a E . Levinas : Au dehors sans retour » in Repondre
d'Autrui, Emmanuel Levinas, Neuchatel, La Baconni6re, 1989, p . 82
continue de se reclamer de la philosophie et meme de la et ss .
5 . Platon, Republique, VI, 509b, trad . e t notes par Robert Baccou,
Paris, Garnier-Flammarion, 1966, p . 267 « epekeina tes ousias : le bien
2 . En decouvrant t'existence avec Husserl et Heidegger, Paris, J . Vrin, ne soit point 1'essence, mais fort au-dessus de cette derriere en dignite et
1974, p .188 . en puissance .>>
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Noesis n°3 « La metaphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 « La metaphysique d'Emmanuel Levinas
David Banon Levinas, penseur juif ou juif qui pense
son second opus magnum : Autrement qu'etre ou au-dell j connaissance, repond la doctrine du desir humain, de
de l'essence . Mais que signifie cette notion lorsqu'elle sert l'Eros platonicien .
de fondement a une autre pensue qui cherche a rompre avec
la philosophie occidentale ? Pour tenter de repondre a cette Or, pour Platon, le desir humain repose sur un manque .
L'humain est par nature un etre de besoin . Un etre
question, it faut se reporter a l'autre lecture de Platon dont
deficient, carence . Ce qui manque proprement a l'humain,
1'oeuvre est la cause du deficit essentiel de la philosophie
I c'est qu'il a perdu originairement son autre moitie, son
europeenne . Ceest le Platon dont les enseignements second et meilleur moi (cf. le mythe de l'androgyne dans le
classiques - theorie de la connaissance, des desirs, de Banquet) . De la vient que 1'humain aspire a etre complete .
1'amour - ont continuellement manque 1'histoire de la Ceest pour cela aussi que surmonter la nature deficiente de
philosophie . Et Levinas reproche a ses enseignements l'humain West pas seulement une compensation, mais une
d'avoir manque le rapport fondamental de l'humain a tentative consciente ou inconsciente de retrouver son autre
1'autre, donc d'avoir ignore la possibilite du bien et de moi . Comme la connaissance, le desir West oriente, en fait,
1'ethique . qu'a se trouver, ne vise, en fin de compte, que soi . En
Ainsi la connaissance, pour Platon, est reconnaissance, d'autres termes, ce que Levinas decouvre dans ce Platon -
anamnese, reminiscence . L'art qui permet de mettre a flot I daps sa doctrine de la connaissance et de l'amour, essence
cette connaissance, de se souvenir est la < maieutique de la philosophie occidentale -, c'est le solipsisme : 1'etre
socratique>. Tout le savoir humain est donc debiteur de de 1'etant, c'est l'etre-soil . Narcissisme ou egologie.
cette connaissance . Meme l'autre - qu'il s'agisse Qu'oppose alors Levinas a ce solipsisme platonicien ?
d'Eurykles en nous ou de Socrate hors de nous - nest Bien entendu 1'autre Platon, celui de la transcendance du
jamais que l'occasion pour decouvrir et ramener a soi- bien comme le pole aimantant l'intelligence humaine . Mais
meme la source proprement dite de la veritable alors, comment penser ensemble et le solipsisme
connaissance . Toute connaissance, qu'elle porte sur un ontologique et la transcendance du bien ? La se trouve le
objet exterieur ou sur l'autre, fmit par dechirer l'apparence noeud de la metaphysique et de 1'ethique Levinassiennes .
d'alterite et engloutir 1'autre . Si bien que la separation d'ou Est-il possible d'en penser la connexion ? Poser une
elle part ne saurait etre qu'illusoire 6 . Elle s'egare jusqu'au subjectivite absolue - en relation avec 1'idee du bien -
point ou le connaissant se reconnait dans l'autre . Meme le revient a se constituer comme systeme de 1'egoisme absolu .
dialogue West en fin de compte qu'un monologue puisqu'il Or, comment etablir le primat de 1'ethique sans que celle-ci
cherche a ramener tout a soi . A cette idee de la n'arrive trop tard ?
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Noesis n°3 « La metaphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 « La m€taphysique d'Emmanuel Levinas
David Banon Levinas, penseur juif ou juif qui pense
Infini et qui a recours a l'idee de Pinfini chez Descartes contenu - puisque le moi ne peut contenir l'Infini ; ni celle qui
pour briser le solipsisme de 1'etre-soi . La seconde est celle rattache le contenu au contenant puisque le moi est separe &
qui serpente a travers les Lectures talmudiques, mais qui se l'Infini. Cette relation decrite aussi negativement - est l'idee &
fraye aussi un passage - souterrain ? - dans les ouvrages l'Infini en nouslo
philosophiques. C'est celle qui convoque des Cet infini introduit11 en nous, fracture le systeme clos de
theologoumenes transformes certes en philosophemes ou la conscience de soi, nous mettant en relation avec
qui prend appui sur les philosophies de Martin Buber, 1'exteriorite, avec 1'heteronomie, avec l'Autre . Ce qui fait
Hermann Cohen et Franz Rosenzweig 8 - les unes et les dire a Levinas que < l'idee de l'infini est le rapport
autres pouvant titre reconduites a leur source : la tradition social12 >> . Cet autre West donc pas !'alter ego du
juive biblique etlou rabbinique 9 . Si bien que d'un cote, platonisme . Cet autre nest pas le Dieu cache, mais celui
nous aurions la voie philosophique de 1'autre, la piste qui m'arrache a la certitude de soi et met en question ma
juive . propre justice . Celui qui me rencontre, qui m'aborde
b) Descartes : o l'idee de 1'infini mise en nous immediatement, dans le face a face, qui m'adresse la
parole, qui m'interpelle .
C'est a une interpretation inaccoutumee de la troisieme
meditation cartesienne que Levinas nous convie . Ce n'est Son epiphanie nest pas simplement !'apparition dune
pas seulement le Descartes qui a donne 1'occasion de forme dans la lumiere, sensible ou intelligible, mais deja ce
penser radicalement la subjectivite humaine et comme titre non lance aux pouvoirs. Son logos est : "Tu ne tueras
pensant - res cogitans - et comme lieu privilegie de la point"
13
certitude et de la maitrise de soi . C'est aussi celui qui laisse
transparaitre dans le jeu methodique entre le doute et la Qu'en est-il, a present, de 1'autre piste ? Celle que nous
E certitude du doute quelque chose de !'absence de avons qualifie de voie judaique ? Que la demonstration
i fondement de la peneee occidentale . C'est le Descartes de la philosophique precedente debouche sur un verset biblique
transcendance . Celui pour qui le moi qui pense entretient eleve a la dignite de concept philosophique ne doit ni nous
avec 1'infini une relation .
Cette relation nest ni celle qui rattache le contenant au
10. En decouvrant !'existence avec Husserl et Heidegger, op . cit .,
p . 171-172 .
8 . « L'opposition a l'idee de totalite nous a frappe dans le Stern der 11 . o Elle a ete mise en nous . Elle nest pas une reminiscence .
Erlosung de Franz Rosenzweig, trop souvent present dans ce livre pour E . Levinas, En decouvrant !'existence avec Husserl et Heidegger, op . cit.,
titre cite .» E. Levinas, Totalite et Infini, op . cit., p . XVI. p . 172. Et ailleurs « L'idee de !'Infini nest ni !'immanence du je pense, ni
9 . oLes versets bibliques Wont pas ici pour fonction de faire preuve ; la transcendance de l'objet . Le cogito s'appuie chez Descartes sur I'Autre
mais ils temoignent dune tradition et dune experience . N'ont-ils pas droit qui est Dieu et qui a mis dans fame I'idee de l'infini, qui 1'avait enseignee,
a la citation au moins egal a celui dont beneficient Holderlin et Trakl ? sans susciter simplement, comme le maitre platonicien, la reminiscence
E. Levinas, in Humanisme de l Autre Homme, Montpellier, Fata Morgana, de visions anciennes . » Totalite et Infini, op . cit., p . 58 .
1972, p . 96. Ici le terme <<tradition>> outre qu'il renvoie aux commentaires 12 . En decouvrant I'existence avec Husserl et Heidegger, op . cit .,
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Noesis n°3 « La m6taphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 « La metaphysique d'Emmanuel Levinas v
David Banon Levinas, penseur juif ou juif qui pense
eblouir, ni empecher la poursuite de l'investigation . minime du rite >>, qui assure la perennite historique du
judaisme, institue une distance, un temps de reflexion entre
La piste juive la spontaneite naturelle et la nature .
C'est peut-titre dans un ritualisme reglant tous les gestes de
a) La revelation : source de 1'ethique ?
la vie quotidienne du juif integral, dans le fameux joug de la loi
Levinas ne se contente pas de la relation a 1'infini - ressenti par les times pieuses comme joie - que reside !'aspect
decrite aussi negativemen »t . 11 lui donne un contenu le plus caracteristique de !'existence juive . Il 1'a preservee a
positif. Ce contenu prend souvent une coloration travers des siecles . Il tient cette existence dans son titre pourtant
traditionnelle . Ainsi dans !'etude qui sect a notre le plus naturel comme a distance de la nature. Mais peut-etre,
argumentation, se presente « tout naturellement » sous sa ainsi, comme presente au Plus-Haut 17 .
plume un enseignement de Rachi 14 , exegete du moyen-age,
pour illustrer et/ou fonder philosophiquement l'infini La reference au judalsme permet de poser la question de
comme mise en question de ma spontaneite de vivant, de la verite 18 en depassant le schema theoretique de la relation
force qui va >> . C'est par la force de rupture du contenu ontologique, et en privilegiant des significations et des
meme de la tradition juive a 1'egard de la tradition greco- structures ethiques . Ici, l'absolu ne se relativise pas dans la
occidentale qu'il devient possible a Levinas d'interroger et relation qui l'approche, Fen soi ne devient pas un pour
de provoquer le logos philosophique, de le pousser dans nous. Ce depassement du primat de l'ontologie permet de
ses retranchements . Et le contenu nest ni un pur sentiment, decouvrir l'originalite et l'originarite de significations
ni une conception du monde particuliere, mais un mode ethiques inconditionnees . Pour cela, it faut dementir
d'existence, a savoir une attitude concrete, une experience l'inderacinable conviction de la philosophie occidentale
absolue de 1'infiniment autre . d'apres laquelle « toute transcendance se pense comme
Ce que le judaisme apporte au monde, ce West pas la savoir » et < ressort de !'intellect » 19 . Ce sont ces themes
generosite facile du cceur, ni des visions metaphysiques que Levinas a developpes dans sa lecture talmudique
inedites, mais un mode d'existence guide par la pratique des intitulee « La tentation de la tentation » 20 et consacree a un
mitsvot -commandementsl5 . texte tire du traite Chabbat 88 a et b .
C'est la notion de revelation qui offre une veritable
Grace a !'experience d'une existence regie par des
antithese a la tentation de la tentation . La revelation permet
obligations, le judaisme peut se faire une conception de << decouvrir un ordre plus ancien que celui ou s'installe
absolue de 1'ethique. En outre, l'ouverture a la une peneee tentee par la tentation »21 . Ici l'ordre de la
transcendance - 1'heteronomie - est au cur de cette
tradition par !'experience vecue et continue du rite «qui
17 . Difficile liberte, Paris, Albin Michel, 1995, 2e 6d ., p . 45 . [Nous
penetre les gestes materiels de !'existence, detoumes de soulignons .]
leur finalite naturelle vers le symbole 16 >> . La « cloison
18 . <<Toute philosophie recherche la vdrit6 .» E . Levinas, in En
decouvrant !'existence avec Husserl et Heidegger, op . cit., p. 165 .
14 19 En decouvrant ('existence avec Husserl et Heidegger, op. cit .,
En decouvrant !'existence avec Husserl et Heidegger, op . cit.,
p . 176 . p . 225 .
15 . Quatre lectures talmudiques,
Paris, Minuit, 1976, op . cit ., p . 180 . 20 . Quatre lectures talmudiques, op . cit., p. 67-109 .
16 Noms propres, Paris, L .G .F, 1987, p . 18 21 .Ibid ., p . 79 .
.
34 35
Noesis n°3 « La m6taphysique d'Emmanuel Levinas » Noesis n°3 « La m6taphysique d'Emmanuel Levinas »
David Banon Levinas, penseur juif ou juif qui pense
connaissance nest plus le prealable absolu, 1'a priori savoir quelconque, mais aux commandements .
inconteste . Ici, le danger a conjurer nest plus le danger
Ce qu'on accepte avant de connaitre, avant meme de
d'inconnu ; ici, la peneue libre trouve elle-meme son
pouvoir 1'examiner - la revelation -, c'est une prealable
prealable . La revelation ne se definit pas par les
alliance au vrai, laquelle se dessine en termes ethiques .
connaissances surnaturelles qu'elle apporterait, par la
Ceest une prealable allegeance au bien . Non pas en termes
manifestation du divin, par le numineux ou le terrifiant
de choix moral, mais bien en termes d'obligation
toutes << choses >> qui font courir << a celui qui les accueille
irrecusable qui saisit le sujet au-dela de sa libert6 . << Faire
le risque d'etre le dupe du diable 22 >> . La revelation est
avant d'entendre/na`asse venichma` >> : cette inversion est
discours . II faut pour accueillir la revelation un titre apte a
qualifiee par le Talmud comme le < mystere des anges de
ce role d'interlocuteur, un titre separe. Un to se laissant
service/raz chel mal'akhe hasharete » . D'apres Levinas,
atteindre par la parole dun je.
c'est « un mode de savoir qui revele une structure
Entendre la parole divine, ne revient pas a connaitre un objet, profonde de la subjectivite 25 o . Faire avant d'entendre
mais a titre en rapport avec une substance debordant son idee en signifie 1'existence d'un ordre ethique au-dela de toute mise
moi, debordant ce que Descartes appelle son "existence en question possible, a partir duquel surgit la seule
objective "23 . authentique possibilite d'une relation a l'alterite
transcendante . Le faire avant d'entendre West pas tant la
Or, cette parole divine nous decentre de nous-memes, marque d'une conduite irrationnelle, precipitee et hative,
fissure notre moi pour nous tourner vers autrui et en cela mais bien plutot celle d'une subjectivite faconnee par
constitue notre subjectivite. Cette relation avec la l'absolu - renvoyee a l'autre que soi, transformant le pour-
transcendance divine s'exprimant dans une parole - un soi de la subjectivite en pour-l'autre . C'est en cela que
commandement - ne s'accomplit pas dans l'ignorance des
l'ethique est une optique . . . Dans la relation impersonnelle
humains . Elle est sociale .
qui y mene, le Dieu invisible, mais personnel, nest pas aborde
Plus encore, le propre de la revelation est un veritable en dehors de toute presence humaine . . . La metaphysique se
renversement de l'ordre o naturel >> de la connaissance : le joue la ou se joue la relation sociale -dans nos rapports avec les
don de la Torah est 1'evenement incomparable ou << on hommes . . . Ce sont nos relations avec les hommes . . . qui
1'accepte avant de la connaitre >>24 . Par la meme, face a la donnent aux concepts theologiques l'unique signification qu'ils
revelation, on est precisement dans l'impossibilite d'en comportent. . . Sans leur signification tiree de l'ethique, les
refuser le don, dans l'impossibilite de ne pas titre saisi par concepts theologiques demeurent des cadres vides et formels 26 .
l'obligation . Cette impossibilite est indispensable a
Cette incurvation du theologique vers 1'ethique est la
1'ethique. La revelation ouvre le champ de 1'ethique
anterieure a la connaissance, dans la mesure ou l'on est
dans l'impossibilite de connaitre a l'avance et d'examiner 25 . Quatre lectures talmudiques, op. cit., p . 93 .
26 . Totalite et Infini, op . cit., p . 51 . [Soulignd par 1'auteurl . << Ainsi,
ce qu'elle revele, dans la mesure oil elle n'ouvre pas a un
dcrit Levinas, le langage thdologique dtruit la situation religieuse de la
transcendance . L'Infini se prdsente "an-archiquement" ; la thematisation -
22 . Quatre lectures talmudiques, op. cit., p . 79 . perd 1'anarchie qui, seule, peut 1'accrediter . Le langage sur Dieu sonne faux
23 . Totalite et Infini, op . cit., p . 50 . ou se fait mythique, c'est-a-dire ne peut jamais titre pris A la lettre .>>
24 . Quatre lectures talmudiques, op . cit., p . 50 . Autrement qu'etre ou au-dell de 1'essence, op . cit., p. 155, n . 25 .
36 37
Noesis n°3 v La m€taphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 « La mdtaphysique d'Emmanuel Levinas
Levinas, penseur juif on juif qui pense
David Banon
marque indelebile de la tradition juive pour qui on ne pour Hermann Cohen, dans le fait brut que << Dieu entre en
saurait rien dire de Dieu27 , mais tout dire de la parole de rapport avec l'homme »29 . Mais a ses yeux, le judalsme
Dieu qui commande et detourne le soi du moi en 1'orientant
presente Pinsigne merite de s'illustrer dans la revelation
vers et en le vouant a autrui . d'une loi - preceptes et sentences - plutot que daps celle
d'une doctrine30. La revelation nest ni devoilement de
b) L'autre parente Dieu, ni union de Dieu avec l'homme : elle est donation de
L'hommage appuye que Levinas rend a Franz la Torah . La revelation ne porte donc pas sur des verites
historiques ou doctrinales, mais sur les seules lois de la
Rosenzweig dans la Preface de Totalite et Infini n'a pas
raison, plus precisement de la raison pratique - de
toujours permis de situer et de recentrer son oeuvre . La
1'ethique. La connaissance de Dieu n'en trouve son
situer non plus dans le cadre de la phenomenologie
expression la plus sure et la plus eloquente que dans le
husserlienne ou de Pontologie heideggerienne dont on sait
comment it s'en demarque, mais dans celui de la service du prochain . < Dieu West connaissable qu'a travers
philosophie juive du vingtieme siecle : notarnment celle de la notion de morale3t >> . Certes la correlation entre Dieu et
l'homme n'est pas (encore) experimentee ou vecue comme
Hermann Cohen et de Martin Buber, contemporains et
« mitres > de Rosenzweig . S'il est permis - et meme une conscience de Pheteronomie, mais comme une
recommande - de situer cette ceuvre dans un tel cadre 28 , it conscience de l'autonomie contractee dans un souci de
convient d'ajouter immediatement que Levinas se situe par saintete - conscience religieuse -, distincte de celle
rapport a lui, et se situe critiquement. Neanmoins on peut contractee dans le souci du bien - conscience morale . Ces
entrevoir des filiations ou mieux des idees-forces deux consciences ne s'en entremelent pas moins dans une
exprimees chez ces penseurs, chacun selon sa singularite meme vocation : la vocation ethique . <<Pour la conscience
juive, it n'y a aucune separation entre religion et
propre et son style philosophique . Des idees qui sont chez
les uns a I'etat d'ebauche sont menees a leur terme chez
l'autre, en meme temps qu'elles se trouvent inserees dans
sa problematique propre . Ainsi de la notion de revelation . 29 . Hermann Cohen (1842-1918) a d'abord requ une formation tr8s
poussee au Seminaire Rabbinique de Breslau (1857-1863) avant de devenir
La signification generale de la revelation s'exprime, une des plus grandes figures philosophiques de 1'Universite allemande au
tournant du siecle, en tant que chef de file de 1'Ecole neo-kantienne de
27. Rappelons que Maimonide, 1'aigle de la synagogue, dans son Marbourg . Les derrieres annees de sa vie (1912-1918) seront consacrees A
Guide des Egares [Lagrasse, Verdier, 1979, Coll . <<Les Dix Paroles»] prend des cours a 1'$cole des hautes etudes des sciences du judaisme de Berlin qui
bien soin de distinguer entre attributs d'essence (Guide I, 50) et attributs trouveront leur aboutissement dans son maitre-oeuvre Religion de la
d'actions (Guide I, 52) . Alors qu'on ne saurait rien dire des premiers, Raison tiree des sources du juda'isme, publie pour la premiere fois en 1918 .
Maimonide engage A imiter les seconds dans la conduite envers autrui et le Traduit de i'allemand par Marc B . De Launay et Anne Lagny, Paris, Presses
prochain . C'est, bien entendu, parce qu'on ne saurait rien dire des premiers universitaires de France, 1994, p . 105 .
30 . Religion de la Raison, op. cit., p . 115 . En cela, Cohen est proche
que Maimonide se voit dans l'obligation d'elaborer une theologie
negative . de M . Mendelssohn, dont it discute 1'idee, op . cit., p. 494 et ss .
28 . 3t Id., ibid ., p . 490 . Les traducteurs ont rendu cette phrase « . . .1'on
Outre ce cadre < strictement> philosophique, it en existe un autre qui
est le prolongement et 1'aboutissement de ses lectures talmudiques, savoir reconnait dans le concept de Dieu le concept de la moralite» . Nous
celui que constitue l'ouvrage de Rabbi Hayim de Volozhine, l Ame de la Vie traduisons de 1'hebreu, Dat Hatevouna mimegorot hayahadout, Jerusalem,
[Lagrasse, Verdier, 1986, traduit, presente et annote par Benjamin Gross] . Mossad Bialik, 1971, p . 379 .
38 39
Noesis n°3 « La metaphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 « La metaphysique d'Emmanuel Levinas
David Banon Levinas, penseur juif ou juif qui pense
moralite' 32 >> . Cette identite qui marque une ethicisation de Dieu qui s'eprouve dans une communaute . L'humain ne
la religion, represente un tournant dans la pensee juive du temoigne de la Presence divine que dans et par sa relation
vingtieme siecle . Elle met 1'accent sur la religion sociale des au prochain (cette consideration de la transcendance sur le
prophetes d'Israel - attentifs a preserver les droits des plus mode de la presence sera, bien sur, critiquee par Levinas) .
demunis, ceux de la veuve, du pauvre et de l'orphelin - au La centralite de la Revelation, chez Franz Rosenzweig,
detriment de la religion nationale des Hebreux . Cette saute aux yeux . C'est sur elle que repose l'impressionnant
distribution d'accents est censee trouver son accom- edifice de l'Etoile de la Redemption 36 - oeuvre que 1'auteur
plissement dans le monotheisme-ethique de Hermann a tenu a publier dans une maison d'edition juive
Cohen . L'autre homme est donc decouvert dans cette
(J. Kaufmann Verlag, Frankfurt A.M., 1921) . La
ethique sociale des prophetes qui incite au souci du pauvre
et de 1'etranger - ethique exprimee en des termes qui «pensee nouvelle > se propose de < reunir > les trois
elements provenant de 1'eclatement de la totalite, elements
annoncent Emmanuel Levinas 33 . Hermann Cohen a ete le
premier a incliner la relation verticale homme-Dieu et a la irreductibles les uns aux autres, dans la trame d'un recit qui
placer au plan horizontal homme-homme ou homme- etablirait entre eux des relations : entre Dieu et l'homme, la
revelation ; entre Dieu et le monde, la creation ; et, entre
autrui/prochain . Dans cette incurvation, it met 1'accent sur
1'autre qui constitue ma propre subjectivite . 1'homme et le monde, la Redemption . Pour Levinas, c'est
la une audacieuse tentative de rehabiliter, contre la pensee
Ceest uniquement par le to que le je pourra surgir . Voild ancienne, la religion comme source de sens .
l'idee qui, chez tous les prophetes, est au fond rectrice 3 a
Dieu et le Monde . . . . Dieu et l'Homme . . ., l'homme et le
Cette courbure - aplatissement35 ? t - de la relation Monde . Creation . Revelation . Redemption entrent ainsi dons la
religieuse en relation morale maintient une distance entre philosophie avec la dignite de «categories' ou de «svntheses de
Dieu et l'homme pour se garder contre toute forme de l'entendement>> pour parlerun lan2a2e kantien . Dieu et
paganisme. l'Homme, c'est d'emblee Dieu dons la vie de l Homme et
l Homme dons la vie de Dieu. La conjonctioni designe une
Martin Buber, quant a lui, va accentuer la convergence jonction vecue, accomplie, et non pas une forme vide de
entre morale et religion, tout en recusant a la revelation un liaisons constatables par un tiers dons un spectacle37 .
quelconque contenu . Elle n'est, pour lui, ni doctrine, ni loi,
mais 1'experience humaine d'un lens de la presence de Or, on sait que pour le judafsme, tel qu'il est expose par
les penseurs juifs du vingtieme siecle, la revelation ne se
32 .
Id. ibid., p . 54 . [Souligne par 1'auteur] . separe pas du commandement . Ce nest pas non plus le
33
«L'indigent est to propre chair . Ce que to es toi-meme, ce West pas joug de la Loi auquel un nouveau message de revelation
ton corps, et to femme, objet de ton amour sexue, nest plus seule A titre devrait substituer la charite .
chair de to chair, car c'est l'indigent qui devient to propre chair . C'est lui
qui to revs le autrui ; et autrui, en tant qu'indigent, est celui qui le premier
amine aux hommes l'amour de Dieu, sous une juste lumiPre et dans une
vraie intelligence .>> Id ., ibid., op. cit ., p . 212 .
36
Traduit de l'allemand par Alexandre Derczanski et Jean-Louis
34 . Id., ibid., p . 255 . Schlegel, Paris, Seuil, 1982, Coll . «Esprit/Seuil» .
37 . E
35
D'aucuns -dont Y. Leibovitz- raillent Cohen pour cet . Levinas, Hors Sujet, Montpellier, Fata Morgana, 1987, p . 82-
<<aplatissement>> de la relation Je-Absolu en relation je-tu . 83 . [Nous soulignons, sauf et] .
40 41
Noesis n°3 « La m€taphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 « La metaphysique d'Emmanuel Levinas
David Banon
42
Noesis n°3 « La metaphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 « La metaphysique d'Emmanuel Levinas
Jacques Rolland La mort en sa negativite
toute lumiere, rendant impossible toute assomption ck recurrente, permet de mettre en lumiere la continuite de
possibilite, mais oil nous-memes sommes saisis . 1 l'ceuvre, en s'inscrivant dans 1'evolution d'ensemble de
celle-ci, pour l'sclairer d'un jour nouveau, quoi qu'il en
Ces propos, qui remontent a 1'immediat apres-guerre,
soit peu aborde par la critique . Ce qui veut dire enfin que la
contiennent a la fois 1'enonce d'une these philosophique
tentative plusieurs fois recommenc6e de questionner la mort
sur la question de la mort - these qui certes svoluera avec
ne s'est jamais separee du sentiment de cette insatisfaction
l'evolution de l'ceuvre - et l'aveu d'un malaise ou d'une
ou plus exactement, et plus radicalement, que celle-ci est le
insatisfaction envers les propositions sur la mort leguees terreau dans lequel merit cette pensee, l' atmosphere dans
par la tradition philosophique occidentale, par la laquelle elle s'elabore . C'est au demeurant pourquoi le
philosophie qui nous est transmise, selon 1'expression Cours, differant en cela de la maniere habituelle de l'ceuvre
chere au Levinas des annees soixante-dix et quatre- ecrite ou la discussion avec la tradition, oil le recours a
vingt, sentiment qui sera reaffirms, ou qui percera entre les 1'histoire de la philosophie - presente a chaque ligne -
lignes, chaque fois que le philosophe reviendra sur cette restent cependant le plus souvent a l'arriere-plan de
question, jusqu'au Cours sur La Mort et le Temps . Ce qui 1'expression, dans une sorte de presence latente ou
indique que cette question - pour etre restse, sinon souterraine qui ne s' articule pas en discussion a proprement
marginale, du moins laterale, dans le questionnement parler, mais en vient a se confronter avec les philosophies
d'ensemble de Levinas - Wen a pas moins accompagne du passe et du present (de Platon a Heidegger et au-dela, si
1'evolution, se manifestant ici ou la, et souvent a des tant est que l'utopisme de Bloch peut se considerer comme
moments-clefs, avant de faire l'objet d'une reflexion un au-dela de Heidegger), pour chercher dans cette
radicale et systematique, dans le Cours, en quete de confrontation a elaborer ce que l'on continuera ici a
1'expression d'une veritable pensee de la mort, exhaustive nommer une pensee de la mort. Mais notons que cette
si faire se peut, et en tout cas bien articulee . Ce qui signifie confrontation ne prend pas - meme dans le Cours oil
en outre que cette pensee, latsrale peut-etre mais tout autant 1'histoire de la philosophie est beaucoup plus presente -
l'allure du Gesprach heideggerien oil s' accomplit une
* Les pages qui suivent developpent le contenu d'une allocution authentique Auseinandersetzung avec la pensee prise en
prononcee le 29 janvier 1996 dans le grand amphitheatre de la Sorbonne, vue. Chez Levinas, pour le dire de cette facon, it s'agit de
lors d'une soiree d'hommage a Emmanuel Levinas, decede le 25 decembre prendre ses marques par rapport au legs de la tradition
1995 . philosophique, dans le but de tracer son propre chemin,
t . Le Temps et l'Autre, conferences prononcees au College d'elaborer sa propre < doctrine >>, si tant est que ce mot
philosophique de Jean Wahl en 1946-1947 et publiees dans le recueil Le convienne lorsque c'est de la mort qu'il est question 2 .
choix, le monde, l'existence, Grenoble, Arthaud, 1948 . Repris par Fata
Maniere du discours qui West evidemment pas sans
Morgana (Montpellier, 1980), edition dans laquelle ce texte sera
desormais cite, appele par le titre abrege Le Temps. Il en ira de meme pour
influence sur la facon meme de l' approcher et qui a en tout
Totalite et Infini. Essai sur l'exteriorite, (La Haye, M . Nijhoff, 1961); cas determine le parti pris de depart de la presente etude . Je
cite Totalite et Infini, Autrement qu'etre ou au dela de l'essence (La Haye, veux dire qu'il ne me semble ni possible - dans le cadre de
M .Nijhoff, 1974), cite Autrement qu'etre ; La Mort et le Temps, cours de
1975/1976, cite dans 1'edition, etablie et annotee par mes soins, de Dieu, 2 . J'ai aborde ces questions dans la postface du Cours, ainsi que dans
la mort et le temps (Paris, Grasset, 1993), appele Cours . Cette premiere une etude a paraltre, A quelques instants d'eclair . Philosophie et histoire de
citation de Le Temps vient de la page 58 . la philosophie chez E. L., travaux auxquels je ne peux que renvoyer .
44
45
Noesis n°3 « La metaphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 « La metaphysique d'Emmanuel Levinas
La mort en sa ndgativit€
Jacques Rolland
ce qui West pas un livre - ni veritablement necessaire Negativite a saisir - ou a patir - dans l'ineffectivite qu'elle
induit, dans ce qu'un Blanchot, pour le convoquer peut-
d'entrer dans le detail des differentes < doctrines » de la
etre trop tot dans 1'economie de cette etude, appellerait sa
mort, ni dans une approche erudite ni dans un abord
critique qui viserait a justifier les analyses et les jugements neutralite, et qui amena Georges Bataille a la penser comme
de Levinas sur les philosophies du passe et du present - ou exces ou excedence. Negativite, quoi qu'il en soit, que
se verrait oblige de les remettre en cause - mais de pointer, Levinas n'evite pas, devant laquelle it ne se detourne pas
a chaque fois, ce qui entrain son insatisfaction et ainsi le (je pense evidemment a la Preface de la Phenomenologie),
pousse a sans cesse reprendre et affiner sa propre mais dont it demande seulement si le neant lui suffit .
interrogation, a aiguillonner sa propre recherche .
Insatisfaction, on s'en doute, qui n'a pas une motivation 1. - Mort et neant .
unique, dans la mesure meme ou elle est suscitee par la Car les propos d' apres-guerre cites sur le seuil de cette
pluralite des positions philosophiques sur la question, analyse ne signifient pas une negation, bergsonienne ou
insatisfaction qu' it faut des lors dire multiple ou complexe - autre, du neant et du neant de la mort . Si l'on pouvait le
ce qui oblige a d'emblee avertir le lecteur que nous entrons croire - ou le craindre - la reprise de la question dans les
ici, des le depart, dans 1'indeniable difficulte du discours annees soixante-dix, dans La Mort et le Temps, suffirait a
levinassien, que le commentaire ne doit pas chercher a lever cette anxiete . Car le Cours ne cesse de repeter que
amoindrir mais au contraire a aggraver, et peut-etre a le neant de la mort est indeniable >4 . Si la tache de la
exacerber, dans la mesure au moins ou la complexite et la philosophie consiste a rechercher et a interroger la qualite
difficulte de ce moment critique introduiront a celles de la propre de ce neant (<< dont precisement nous ne savons
pars construens de ce discours sur la mort - de cette pensee rien >>, du moins au depart), a en determiner la negativite
de la mort . sui generis, cela veut aussitot dire qu'il est absolument
Mais, avant de s'engager sur ce chemin, it importe de necessaire de le reconnaitre et de penser ce neant avec
preciser ce qu'il en est de cette insatisfaction qui pas a pas lequel, pour toute une philosophie, la mort se confond ou
accompagne Levinas dans sa recherche . Enoncons alors auquel elle se reduit. Affirmation, donc, incontournable,
l'hypothese de fond de la presente lecture : cette meme si elle reserve une question : celle de savoir si
insatisfaction a sa source dans le sentiment d'une . . . la mort [n']indique [pas] un sens qui surprend comme si
insuffisante pensee de la negativite de la mort, trop vite l'aneantissement pouvait introduire daps un sens qui ne se
ramenee a ce que Hegel ne manquerait pas ici de designer reduit pas au neant. 5
comme le bien-connu . Negativite de la mort qui excede la
C'est probablement ici que se marque avec le plus de
pensee ou qui nous confronte a ce qu'un Grec avait
nettete le deplacement qui s'opere entre les Conferences des
subodore : qu'il est << certaines pensees plus fortes que
annees quarante et le Cours, en meme temps que
nous >>3 . Negativite qui, en tout cas, nous ecarterait
commence a s'exposer la complexite de la pensee qui
radicalement de la spiritualite de l'idealisme allemand oti la s' exprime dans ce dernier .
mort en sa neantite est condition de la vie de 1'Esprit .
3 . Philolaos, dans 1'8dition Diels-Kranz, B 19 ; 4 . Op. cit ., p . 84 : ce n'est evidemment IA que l'une des occurrences
voir Les
Presocratiques, ed . etablie par J.-P . Dumont et al., Paris, Gallimard, coll . de cette affirmation.
<< Bibliotheque de la Pldiade >>, 1988 ; op . cit ., p . 509 . 5 . Op . cit ., p. 22 .
46 47
Noesis n°3 << La metaphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 < La metaphysique d'Emmanuel Levinas
Jacques Rolland La mort en sa negativite
Mais ici s' indique egalement le premier ecart avec la pour lui opposer ce qu'il appellerait < un dogmatisme a
tradition philosophique, telle du moins qu'elle s'inaugure l'envers » - l'affi oration d'une fmitude indepassable - ni
avec le Platon du Phedon . Qui fait bien commencer la meme en s'engageant dans une discussion avec les
philosophie avec la mort, mais en posant le dogme de arguments de Socrate, les objections de Simmias ou de
l'immortalite de l'ame qui, enfin delivree de l'obstacle Cebes mais en remarquant comment la < mise en scene
corporel, parvient a la pensee pure, parvient ainsi en du dialogue, l'atmosphere ou 1'emotion dans lesquelles it
presence de 1'etre de sorte que, loin de signifier le neant, la prend son commencement, battent en breche la souveraine
mort doit titre comprise comme 1' achevement meme de affirmation socratique de « la theorie plus forte que
1'exercice philosophique, comme l'accomplissement meme l'angoisse de la mort » 9 . Ce qui peut en effet etonner dans
du theoretique (Phedon, 67-68) 6. De cette position ce dialogue, c'est que le discours resolument positif de
dogmatique a laquelle se rattache toute une tradition Socrate s'affirmant sur le point d'acceder, avec la mort, au
moderne, avec par exemple Spinoza7 ou avant lui bonheur supreme et au parfait accomplissement de l'acte
Descartes$, Levinas s'ecarte d'emblee, non pas cependant philosophique, soit rapporte par un narrateur qui ne
parvient pas a masquer le trouble qui 1' envahit au moment
meme oil it lui faut entendre cette lecon magistrale
6. J'ai developpe ces remarques sur le Phedon, suivant l'inspiration du Non, sincerement j'etais envahi par un sentiment
Cours dans << Les larmes d'Apollodore >>, Etudes, novembre 1997 . deconcertant, curieux melange of entrait certes du plaisir
7 . Voir Ethique, V, 23 . De la demonstration de cette proposition, je [plaisir semblable a celui que je prenais lorsque, comme nous
retiendrai ceci : « Puisque ce qui est concu avec une certain necessite
en avions I'habitude, nous etions plonges daps la philosophie,
eternelle par l'essence meme de Dieu est quelque chose, ce quelque chose
venait de preciser Phedon], mais aussi de la douleur quand me
qui appartient a l'essence de l'esprit sera necessairement eternel . >> (Trad .
R . Caillois, in Oeuvres completes, Paris, Gallimard, coil . << Bibl . de la revenait a l'esprit que cet homme-la, tout a l'heure, allait cesser
Pleiade >>, 1954, p . 582) . de vivre . (Phedon, 59a)
8. La position de Descartes est tout a fait traditionnelle. Dans une Trouble qui, chez Apollodore, va passer les bornes ou
lettre du 10 octobre 1642 a Huyghens, qui venait de perdre un fr8re, elle tomber dans 1' exces 1 °, comme chez les femmes, et d' abord
s'enonce cependant d'une mani8re remarquable, en ce qu'elle est port6e -par
l'amitie : a Je sais bien que vous avez 1'esprit tr8s fort, et que vous
n'ignorez aucun des rem8des qui peuvent servir pour adoucir votre douleur, exceptionnel est modifie par la phrase qui le suit, sorte de codicille qui ne
mais je ne saurais neanmoins m'abstenir de vous en dire un que j'ai trouve peut pas laisser indifferent : < Et quoique la religion nous enseigne
trios puissant, non seulement pour me faire supporter patiemment la mort beaucoup de choses a ce sujet, j'avoue neanmoins en moi une infirmite qui
de ceux que j'aimais, mais aussi pour m'empecher de craindre la mienne, est, ce me semble, commune a la plupart des hommes, a savoir que, quoique
nonobstant que je sois du nombre de ceux qui aiment le plus la vie . Il nous veuillons croire et meme que nous pensions croire fort fermement
consiste en la consideration de la nature de nos times, que je pense tout ce que la religion nous apprend, nous n'avons pas toutefois coutume
connaltre si clairement devoir durer plus que les corps, et titre nees pour des d'en titre si touches que de ce qui nous est persuade par des raisons
plaisirs et des fdlicites beaucoup plus grandes que celles dont nous naturelles fort evidentes . >> (Ed. Adam-Tannery, Correspondance, III,
jouissons en ce monde, que je ne puis concevoir autre chose de ceux qui pp. 798-799 ; la modernisation de 1'orthographe est celle d'Andre Bridoux
meurent, sinon qu'ils passent a une vie plus douce et plus tranquille que la dans son edition des (Euvres et Lettres, Paris, Gallimard, Coll . Bibl . de la
notre, et que nous les irons trouver quelque jour, meme avec la souvenance Pleiade, 1953) .
du passe ; car je reconnais en nous une memoire intellectuelle, qui est 9 . Cours, op. cit., p . 27 .
assurement independante du corps . » Mais ce propos fort peu 10 . Idem .
48 49
Noesis n°3 << La metaphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 << La mdtaphysique d'Emmanuel Levinas
Jacques Rolland La mort en sa negativite
Xanthippe, que Socrate devra faire chasser (Phedon, 59- Or le visage, selon les analyses sans cesse reprises par
60). Et trouble qui, lorsque la mort adviendra Levinas, West pas un portrait ; it ne se qualifie pas, pour
effectivement, saisira tous les participants du drame, dont citer qui est plus qu'un commentateur, par « la bouche ou
aucun ne saura retenir des larmes qui, pour le Maitre, ne quelque autre element d'un "blason" > : it est << vu >>,
sont autant que de < fausses notes > (Ibid., 117e) . exclusivement, dans
Malgre 1'affirmation souveraine de l'immortalite de . . .les yeux, et les yeux dans leur centre ce point, noir toujours,
fame, quelque chose revient a 1'esprit de Phedon, quelque puisqu'il s'agit, en fait, d'un simple trou, la pupille 14
chose que son affirmation meme aurait du tenir resolument est - c'est du moins la premiere definition qu'on en
II
a 1'ecart. Et ce refoule qui fait retour n'a rien de theorique,
puisse donner - l'animation meme de quelqu'un, son
rien qui de pres ou de loin permettrait une objection mais it expression ou son expressivite . Mais, comme tel, rien .l 5
est une pure emotion, emotion devant l'inoubliable ou Loin d'etre forme, loin d'etre plastique, le visage << est >>
l'indessaisissable 11 : devant ce < fait » indeniable que la defection de la forme et de la plasticite - << la defection de
celui qui tient ce discours sur l'immortalite va cesser de la phenomenalite en visage >>,
vivre . Qu'il est au bord de l'aneantissement, au bord du
neant en tant qu'il est au bord de la fin . Fin qui, dans le . . . la defection de la correlation intentionnelle du devoilement
Phedon meme, s' annonce comme arret, dans le oii Autrui apparaissait plastiquement comme une image,
refroidissement et le raidissement progressifs du corps de comme un portrait, 16
Socrate, dans la paralysie progressive, pour s'accomplir Ou encore, et pour cette fois s'en referer a Totalite et Infini,
dans l'immobilite definitive de la fixite du regard (Ibid., ouvrage qui s'est prioritairement attache a fournir une
117-118a) . phenomenologie ou une contre-phenomenologie du
Ce que decrit ainsi Phedon - a l'insu, oserait-on dire, de visage
Platon, absent de la scene 12 , mais nous conduisant deja, de Le visage, encore chose parmi les choses, perce la forme
maniere inattendue, au cceur meme de la pensee de Levinas qui cependant le delimite [. . .] Et cependant cette nouvelle
- c'est la mort en tant que fin de quelqu'un . Quelqu'un, dimension s'ouvre dans l'apparence sensible du visage.
. ..ce que Descartes, tout en protestant contre l'image du pilote L'ouverture permanente des contours de sa forme dons
l'expression, emprisonne dons une caricature cette ouverture qui
en sa nacelle, substantifie, ce dont Leibniz fait une monade, ce
que Platon pose comme dme contemplant les Idees, ce que fait eclater la forme .
Spinoza pense comme mode de la pensee, se decrit Ainsi, le visage est « au bord de la saintete et de la
phenomenologiquement comme visage . 13 caricature » 17 . La mort est aneantissement en tant qu'elle
est fin du visage ainsi defini . En tant qu'elle est retour de
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Noesis n°3 < La m6taphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 o La m6taphysique d'Emmanuel Levinas
Jacques Rolland La mort en sa negativite
quelqu'un a quelque chose, immobilisation definitive dans Dans la mort ainsi comprise apparalt une image - le
une forme, petrification dans la plastique d'une image, semblant du visage en tant que forme et ouverture
emprisonnement dans une caricature : apparition . Comme permanente de la forme - tandis que < disparait > le visage
le dira le Cours : < Quelqu'un qui meurt : visage qui comme ce qui < dechire le sensible >>, tandis qu'il
devient masque >18 . -De toutes les qualifications qui s'exprime dans le sensible >21 . Dans la mort ainsi
viennent d'etre donnees - quelque chose, forme, image, comprise apparait la seule apparence « comme un
caricature, apparition ou masque - et qui doivent etre accoutrement que [le visage] abandonne en se retirant >> 22
comprises comme des quasi-synonymes - la plus tandis que << disparait > ce qui n'avait jamais apparu
importante est sans doute aucun donnee par le mot l'echappee ouverte par le trou noir de la pupille, la
image >>, dans le renvoi qu'il induit aux analyses menees defection de la phenomenalite, l' ouverture de la forme, la
dans La realite et son ombre, etude contemporaine des dechirure du sensible. La mort ainsi comprise,
conferences sur Le Temps et l'Autre, et dont je ne transformation du visage en image ou en caricature, est
retiendrai qu'un aspect aneantissement - non pas cependant du phenomene mais de
sa defection, non du sensible mais de sa dechirure, non de
Voici une personne qui est ce qu'elle est ; mais elle ne fait
pas oublier, n'absorbe pas, ne recouvre pas entierement les
1'eidos mais de son animation - aneantissement ouvrant un
objets qu'elle tient et la maniere dont elle les tient, ses gestes,
neant qui ne debouche sur rien, sinon, peut-etre, sur
ses membres, son regard, sa pensee, sa peau, qui s'echappent de
l' inconnu. On voit donc bien que, loin que l' inconnu
sous 1'identite de sa substance, incapable, comme un sac troue,
annonce par Le Temps et l'Autre vienne se substituer au
de les contenir. Et c'est ainsi que la personne porte sur sa face,
neant de la mort pour « la rendre inoffensive [ . . .] la
a cote de son etre avec lequel elle coincide, sa propre caricature
justifier [ou] promettre la vie eternelle > 23 , ce neant est
[. . .] Et cependant tout cela est la personne [ . .] Il y a donc dons
reconnu comme le trait determinant de la mort, comme le
cette personne [. . .] une dualite, une dualite dans son etre . Elle
trait necessaire a une pensee de la mort . Loin que neant et
est elle-meme et elle est etrangere a elle-meme et it y a un
inconnu s'opposent comme par exemple negatif et positif,
rapport entre ces deux moments . Nous disons [qu'elle] est elle-
une pensee de la mort doit traverser le neant ou, comme
meme et son image . Et ce rapport entre [elle] et son image est
dirait Hegel, < le regarder en face > 24 . Tout cela reservant,
la ressemblance. 19
comme it se doit, la question de savoir si ce regard suffit a
la < consideration > de la mort, si le neant est a la mesure
En ce sens, la mort est fin du visage en tant que de celle-ci . On y reviendra .
transformation de la < personne > en son < image > - et
cette transformation est ressemblance, ressemblance Mais it faut d'abord remarquer que le neant ouvert par la
cadaverique comme 1'a bien vu Maurice Blanchot 20 . mort ainsi comprise est < pur neant >> ou « neant total >
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Noesis n°3 << La metaphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 << La metaphysique d'Emmanuel Levinas
Jacques Rolland La mort en sa negativite
Un neant tel que celui de la mort, rigoureusement pense, que 1'avoir-ete West pas porte par lui mais par le survivant,
West gros de rien . Il est neant absolument indetermine qui ne en l' occurrence par la famille . Le mort qui a ete vivant, qui
fait allusion a aucun titre, et non pas chaos aspirant a une a ete une conscience et une conscience de soi, est
forme : la mort est mort de quelqu'un et l'avoir-ete de maintenant
quelqu'un West pas porte par le mourant mais par le . . .seulement un titre passif pour autrui, abandonne en proie a
survivant. 25 toute basse individualite irrationnelle et aux forces de la matiere
Loin d'etre une simple remarque, cette proposition nous abstraite [<< une pure chose, la proie de l'individualite
confronte avec le second motif d'insatisfaction ressenti par elementaire, la terre, ou des autres vivants >>, commente Jean
Levinas envers la tradition philosophique, et qu'il enonce Hyppolite], dont les premieres a cause de la vie qu'elles
d'une maniere on ne saurait plus brutale possedent, les secondes a cause de leur nature negative, sont
desormais plus puissantes que lui (Hegel) .
Dans la mort, neant pur, sans fondement ressentie plus
dramatiquement, avec l'acuite de ce neant plus grande dans la S'il en est ainsi, << la mort est seulement negation
mort que dans l'idee de neant de l'etre [ . . .] nous arrivons a naturelle qui ne conserve pas en meme temps ce qu'elle nie,
quelque chose que la philosophie europeenne n'a pas pense . 26 qui West pas l'Aufhebung spirituelle >> et c'est pourquoi
Ce < quelque chose >>, c'est bien evidemment le neant . . . la fonction eminente de la famille est de restituer a la mort
en tant que pur neant, et la philosophie qui n'a pas ete son sens veritable, de l'enlever a la nature et d'en faire une
capable de le penser, ou qui a ete << defiee > par lui, ce operation spirituelle [ . . .] La famille pose sa propre operation a
West rien d'autre que la pensee qui va d'Aristote a Hegel ! la place de la nature, elle unit le parent au sein de la terre ; elle
- II est certes impossible de reparcourir ici la discussion qui en fait un daimon . La communaute familiale [. . .] donne un
serait censee justifier une proposition aussi exorbitante, sens a la mort. Le Soi singulier est eleve a l'universalite, it est
mais ii est essentiel d' en mettre en lumiere l' angle celui-ci disparu, mais un celui-ci disparu qui continue d'etre
d'attaque, de facon a faire apparaitre en quoi, selon Levinas comme esprit. (Hyppolite)
- ici fortement marque par les analyses d'Eugen Fink2 7 -
ces deux philosophes, et avec eux 1'ensemble de la pensee La famille ecarte du mort cette operation deshonorarcte des
d'origine grecque, ont achoppe sur la pensee de la mort en desirs inconscients et de l'essence abstraite, pose sa propre
esquivant le neant qui lui est propre . operation a la place des leurs, et unit le parent au sein de la
terre, a l'individualite elementaire imperissabl ; elle en fait par
Chez Hegel, avec les premieres pages du chapitre sur la l'associe dune communaute qui domine, au contraire, et
l'Esprit de la Phenomenologie, on arrive, selon Levinas, a
retient sous son controle les forces de la matiere singuliere et
une authentique pensee de la mort . On y parvient en les basses vitalites qui voulaient se decha?ner contre le mort et
pensant la relation avec le mort, dont on peut certes dire le detruir. (Hegel)
25 . Ce que Levinas admire ici, c'est que la mort West pas
Cours, op . cit p . 84.
26 .Ibid ., p .83 . seulement decrite, mais qu'elle est pensee ; en l'occurrence
27 . Voir Metaphysik and Tod, Stuttgart, W . Kohlhammer, 1969, pensee comme un moment necessaire de la marche de/
souvent cite dans le Cours . On se reportera aussi A l'exceilent petit livre de l'Esprit vers lui-meme, de la Phenomenologie, et pensee de
Francoise Dastur, La Mort. Essai sur la finitude, Paris, Hatier, 1995 (en la maniere la moins reifiante qui soit, < le mort n'etant ici
particulier pp . 19-36), qui se refere else-meme a Fink .
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Noesis n°3 « La m6taphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 « La m€taphysique d'Emmanuel Levinas
Jacques Rolland La mort en sa negativite
ni une chose ni une personne, mais une ombre >>28. Et 1'entree dans une vie nouvelle, expriment au fond la meme
cependant, au sein de ce qu'il revere comme pensee de la union de l'etre et du neant .
mort, Levinas se demande s'il n'y a pas quelque chose Cependant
d'infonde dans la description . (<< Comme si, ajoutait-il
Mais ces expressions ont un substrat, qui est le lieu ou se
avec son beau sourire, Hegel pouvait quelque part titre produit le passage ; titre et neant sont maintenus a l'exterieur
naif ! >) Dans le cas d'espece, ce serait la relation
l'un de l'autre dans le temps, representes comme se produisant
subrepticement etablie entre la mort et le sang (l'inhumation
tour a tour en lui ; mais ils ne sont pas penses dans leur
etant accomplie par les parents par le sang, on est ici en abstraction, et non plus, par consequent, de telle sorte qu'ils
dera de la citoyennete) . De meme qu'il se demande s'il est soient en et pour soi la meme chose . 30
legitime - s'il est a la hauteur ou a la profondeur du neant
de la mort - de recuperer ou de < relever >> cette exception Its ne peuvent l'etre et ainsi convenir a < Ce que doit
dans et par la < ceremonie des adieux > accomplie en titre le commencement de la science >> - que s'ils sont
guise d'inhumation, de reunion du mort avec l'individualite respectivement penses comme titre pur et pur neant . Au
elementaire, avec 1'elemental, avec la terre : comme retour commencement, it y a donc un neant pur . Mais - et c' est la
au fond, au fond de 1'etre, par dela le neant 29. question insidieuse et obsedante qui preoccupe ou qui
taraude Levinas - ce neant est-il << a la mesure de la
C'est, ce me semble, cette seconde objection - ou cette mort >>, ou parvient-il a contenir < ce qu'il y a de hors-
seconde question - qui est la plus importante, car elle circuit dans la mort, dans la mort que connait
rejoint celle que Levinas oppose, non plus au Hegel de la 1'homme >>31 ? Et la question se pose effectivement si le
Phenomenologie, mais a celui de la Logique . Laquelle,
neant pur, << egalite simple avec lui-meme, vacuite parfaite,
dans ses premieres pages, pense 1'identite de 1'identite et de absence de determination et de contenu, etat-de-non-
la difference de 1'etre et du neant dans le devenir . Et qui, differenciation en lui-meme >>, est < 1' intuitionner et le
dans une premiere Remarque, met cette problematique en penser vides eux-memes >> . Des lors, < le meme
rapport avec celle de la mort
intuitionner et penser vides que 1'etre pur >> . Ce dernier, en
Les maximes populaires, surtout orientales, selon effet, << dans son immediatete indeterminee West egal . qu'a
lesquelles tout ce qui est a dans sa naissance elle-meme le lui-meme, et aussi it West pas inegal en regard d'autre
germe de son disparaitre, tandis qu'a l'inverse la mort est chose ; it n' a aucune diversite en lui, ni vers le dehors [ . . . ]
Il est l'indetermine et vacuite pure >> . En ce sens, << it n'y a
rien a intuitionner en lui [ . . .] ou it est seulement cet
28. Cours, op . cit, p . 103 . intuitionner meme, pur et vide >> . La conclusion ne peut
29. Hegel, Phenomenologie, II, p . 21 ; Jean Hyppolite, Genese et titre que la suivante : << L'etre, l'immediat indetermine, est
structure de la K Phenomenologie de I'Esprit » de Hegel, Paris, Aubier- en fait neant, et ni plus ni moins que neant >>, conclusion
Montaigne, 1946, II, pp . 332-333 . Voir le Cours, pp . 93-103 . On strictement parallele a celle du paragraphe suivant
ajoutera une remarque : qu'en est-il du sens des obs8ques lorsqu'elles ne
s'accomplissent pas en guise d'ensevelissement mais de cremation ? La
description de Hegel, et des lors sa pensee, est-elle alors encore conforme 30 . Science de la Logique ( e d. de 1812), Tome I, ler livre, trad. Pierre-
au phenom6ne ? Et est-ce pour cela que 1'Eglise, dogmatiquement, rejette Jean LabarriPre et G. Jarczyk, Paris, Aubier-Montaigne, 1972, p . 60
la cremation ? Ou, a l'inverse, nest-ce pas en cela - parmi sans doute bien (p . 24 du texte allemand) .
d'autres choses - que Hegel est essentiellement chretien ? 31 Cours, op. cit., p . 89 .
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Noesis n°3 « La metaphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 « La metaphysique d'Emmanuel Levinas
Jacques Rolland La mort en sa n6gativite
Le neant est donc la meme determination, ou plutot la pensees par lui, et crier ainsi l'existence du processus ( . . .] Le
meme absence-de-determination, et, partant, absolument la devenir est donc une existence purement logique qui signifie la
meme chose que ce quest l'etre pur . non-existence de l'etre a l'etat pur et du neant a l'etat pur, et
On sait ce qui decoule de ce parallelisme, et qu'enonce le qui les precede tous les deux . Cela veut dire que l'origine est un
troisieme paragraphe processus qui cree tout le reste : l'origine est le penser. 33
Ce qui est la verite, ce West ni l'etre ni le neant, mais le S'il en est ainsi, le neant pur signifie la non-existence du
fait que l'etre - non point passe - mais est passe en neant, et le neant a l'etat pur >>, comme l'titre celle de < 1'titre a 1'etat
neant en titre. pur >> . L'un et l'autre signifient leur impossibilite en tant
Non point cependant que cette verite soit 1'etat-de-non- qu'entites ou leur titre-deja-dans-le-devenir
differenciation des deux termes, mais leur absolue . ..ou les entites, qui apparaissent existantes et fixes
difference, telle neanmoins qu'elle se donne comme ("immediates"), ne le sont que parce qu'elles Wont pas iti
passage ou processus (non temporel evidemment : Fun est pensees suffisamment, parce que le penser n'a pas encore
deja passe dans 1'autre), comme trouve les negations correspondantes qui vont les degrader en
"moments", depourvus d'independance et doues uniquement
. . .mouvement du disparaitre de l'un daps l'autre (. . .]
d'existence "ideelle" (ce qui est le mode d'etre des moments
mouvement ois les deux sont differents, mais par le truchement supprimes et sublimes) 3 a
d'une difference qui s'est dissoute tout aussi immediatement .
Ce que Levinas retiendra de ce texte fondamental ici a
Ce passage, ce processus, ce mouvement est ce que peine effleure, c'est que le << pur neant > n'excede pas le
Hegel nomme Werden, le devenir 32 .
processus qui l'englobe en meme temps qu'il comprend
On ne peut ici entrer si peu que ce soit dans l' analyse de F<< titre pur > - le devenir en tant que «surgir et
ce texte, l'un des plus essentiels et des plus difficiles, mais disparaitre >> (Entstehen and Vergehen)
on voudrait retenir au moms l'interpretation qu'en donne Mais ces directions si differentes, notera Hegel daps le
Eugene Fleischmann, laquelle consonne avec , les
paragraphe sur les "Moments du devenir", se compenetrent et
conclusions qu'en tire Levinas se paralysent mutuellement. L'une est disparaitre ; l'etre passe
En pensant l'etre, qui est limite par le neant et le neant, Bans le neant mais le neant est tout aussi bien le contraire th
qui est limite par l'etre, je fais nitre ces deux notions l'une de soi-meme, et plutot le passer dans l'etre, ou surgir. Ce surgir
l'autre, c'est-a-dire que ce processus de penser est ici la realite. est l'autre direction, le neant passe dans l'etre, mais l'etre se
Les deux entites impliquees ici s'excluent mutuellement, elles sursume tout aussi bien lui-meme, et est plutot le passer dons
ne peuvent exister en tant qu'"objets" ou "realites" : c'est le neant, ou disparaitre. Surgir et disparaitre sont pa -
pourquoi c'est le processus qui s'aff rme et se maintient. Ce consequent, non pas deux sortes de devenir, mais
processus n'elimine pas la contradiction : it est la
contradiction, non en tant que distribuee entre deux "choses"
differentes, mais en tant qu'une seule existence . Cette existence
naIt parce que le penser peut nier les negations entre entites
33
La Science universelle ou la Logique de Hegel, Paris, Plon, 1968,
pp . 68-70 .
32 .
Science de la Logique ( dd . de 1812), Tome I, ler livre ., pp. 58-60 . 34 .Ibid., p . 69 .
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Jacques Rolland La mort en sa n6gativit6
immediatement une-seule et meme-chose (Eines and speciale ; par exemple, la generation du non-blanc au blanc est
dn sselbe) 35 . generation specialement de celui-ci, tandis que celle qui va du
non-titre absolu a la substance est absolue ; quand it s'agit
Or cet « un-seul-et-meme > est la pensee, pensee forte d'elle, on dit que la chose est engendree absolument, et non
comme elle-meme, ou telle, pour songer encore a qu'elle est engendree telle ou telle . Le changement qui va d'un
Philolaos, que rien West plus fort qu'elle, et pas en tout cas sujet a un non-sujet est la destruction ; absolue quand elle va
le neant ni la pensee du neant. Ce qui veut dire qu'elle est la de la substance au non-titre, speciale quand elle va vers la
pensee, du moins ce que Levinas nous aura appris a negation opposee, comme on l'a dit pour la generation 38.
entendre comme la pensee du Meme 36
Comme chez Hegel, disparaitre West chez Aristote que
La proposition speculative de Hegel serait donc l'inverse de surgir, c'est-a-dire qu'il est la meme chose . Ou
essentiellement la negation de la negation abstraite (non
plutot, s'il West pas exactement le meme, c'est seulement
relevee), 1' affirmation de la non-existence du neant separe parce que
(aussi bien d'ailleurs que de celle de 1'etre separe) . Mais la
proposition hegelienne ne repeterait-elle pas alors, sur le .. . ces deux termes (Entstehen et Vergehen] rappellent la
mode speculatif, la definition aristotelicienne du genesis et la phtora aristoteliciennes, mais [qu'lil ne s'asit
changement, de la metabole ? Car, chez Aristote - et pour pas ici de ces mouvements, qui sontdejabeaucoup plus
le dire encore avec une excessive rapidite - concrets39
. . .la metabole est le retournement de l'etre en neant et De ces analyses, ou plutot de ces notations, it est
[Aristote] semble, en ce sens, admettre la possibilite de penser possible de retenir la conclusion suivante, en citant
separement le neant . Mais, dans son analyse, la corruption [la quelques lignes qui ne sont pas de la plume de Levinas
phtora, le Vergehen ou le disparaitre], le passage au neant mais que celui-ci aurait en un sens pu signer
sont toujours en liaison avec la generation [la genesis, le
Entstehen ou le surgir] . Generation et corruption, qui se D'Aristote a Hegel, cette negativite absolue, cette cesure
distinguent certes de l'alteration [alloiosis], sont structurees radicale, cet impensable pur et simple qu'est la mort se voient
de la meme maniere . Comme si Aristote se refusait a penserde convertis en "non-titre relatif' et "negativite determinee", en
neant pour lui-meme37 . cesure "relevable" et en simple limite du pensable : ce qui, en
fin de compte, temoigne de l'incapacite de la metaphysique a
Nous permettra-t-on de dire que c'est, en tout cas, ce affronter veritablement la mort 40.
que 1'on peut retenir du passage suivant de la Physique, qui
a son tour requerrait un long commentaire ? 2. - Neant et inconnu .
Maintenant, le changement qui va d'un non-sujet a un sujet Mais la signataire de ces lignes les fait immediatement
selon la contradiction est la generation : quand c'est suivre par cette question
absolument, elle est absolue, quand c'est specialement, elle est
35 . Hegel, Science de la Logique, pp . 79-80 (p . 44 du texte allemand) 38 . Physique, V, 1, 225a 12-20 ; trad. H . Carteron, Paris, Les Belles,
.
36 On tient sans doute 1A un des points otl l'influence de Rosenzweig Lettres, 1926, vol . II, pp . 13-14 .
sur Levinas - ou la proximit6 des deux philosophes - est la plus marqu6e. 39 . Eugen Fleischmann, op . cit., p. 71 ; je souligne .
37 . Cours, op. cit, p . 83 ; je souligne. 40 . Francoise Dastur, op . cit ., p . 36 .
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Ce qui est proprement impensable pour la metaphysique relation avec ses possibilites que s'il est d'abord relation
peut-il apparaitre dans un autre type de discours ? avec la possibilite comme telle, que s'il est lui-meme
Or it me semble clair que, tant que le «proprement possibilite, que s'il West autrement que possiblement .
impensable >> reste determine comme << nsant pur > que ne Mais, pour etre tel, it doit etre rattache a une possibilite qui
saisissent ni Aristote ni Hegel, Levinas aurait pu rspondre elle-meme ne se realise pas, mais qui, en restant ultimement
positivement a cette question, precisant qu'une telle possibilite, conditionne toutes les possibilites . Cette
« apparescence > s'est produite chez un penseur, possibilite a un nom : la mort . Par celle-ci en effet, je ne
Heidegger, et dans un livre, Sein and Zeit . Autrement dit choisis plus (si l'on peut ici admettre un lexique sartrien)
dans un certain sens et en un premier temps . entre telle et telle possibilites determines, mais je suis
confronts a la possibilite supreme - la possibilite que me
Qu'est-ce qui, en effet, se produit avec Heidegger ? soit retiree toute possibilite, l'impossibilite : la mort . La
Qu'est-ce qui se passe dans Sein and Zeit ? C'est encore mort qui, lorsqu'elle a lieu, m'ote toute possibilite, mais
rapidement que l'on procedera . Ce qui se passe avec Sein qui, tant qu'elle n'a pas lieu - hora incerta, Jankslsvitch y
and Zeit, c'est que l'humain West plus concu comme une insistait42 - me tient en haleine, en me suspendant a cette
subjectivite mais comme un etre-la, un Dasein . Ou, plus possibilite ultime, qui ne se realisera (certainement) qu'en
precisement, et comme Heidegger ne le dira que plus tard, m'otant toute possibilite et, en vsrite, la possibilite meme
comme un Da-Sein . Comme le lieu oil 1'etre lui-meme, qui de toute possibilite, mais qui, tandis qu'elle n'est pas
West aucun etant, a lieu, ou it < se fait >>, et, par la, se (encore) realise . . . me rend possible. Possibilite, donc, de
comprend . Comprehension dans ou par laquelle l'humain la fin de toute possibilite, ou de l'impossibilits de la
devient « je >>, devient ipseite, en cela meme qu'une tache possibilite, et non pas seulement de la realite, et moins
lui incombe : comprendre ce qui en lui se comprend . Mais encore de la necessite . En ce sens, possibilite d'un nsant
cela ne se peut plus dans le style de la philosophie pur. Mais possibilite < a saisir >> et que precisement it faut
classique, pour autant que celle-ci pense, essentiellement, saisir pour que le neant ne soit pas «moins que rien >>,
que la relation du < je > a << quelque chose > ne peut se mais permette precisement la saisie du possible comme
produire qu'en guise de relation d'un sujet a un objet : Au possible . Possibilite qui, ainsi, ne peut etre < existee -»
sein du Dasein, la relation du Da au Sein, du « je > a que sur le mode de l'anticipation . Mais anticipation qui,
1'etre, ne se fait pas en cette maniere - ou signifie tout chez Heidegger, n'aura pas le teint de jeune fille que lui
autrement. La relation du je a 1'etre - qui se passe a travers prete Kant43 , mais se pourra comme angoisse . Car alors
son etre et grace a laquelle 1'etre se comprend et se fait elle se pourra ! L'ineffectivite dont parlait Hegel sera alors
comprehensible ; par la prouesse du langage, comme le
precise Gadamer : « Sein, das verstanden werden kann, ist
Sprache » 41 , s'exerce comme relation du je a ses
possibilites, dans le jeu desquelles le < je >> se saisit tandis
que 1'etre se comprend . Mais le < je > ne peut etre ainsi 42 . Voir La Mort,
Paris, Flammarion, 1966, en se souvenant que le
Cours renvoie plusieurs fois A ce livre .
43 Voir Anthropologie du point de vue pragmatique, § 27
41 Hans Georg Gadamer, Wahrheit and Methode,
Tubingen, Mohr, Succedant d'ordinaire A un vertige [ . . .] 1'6vanouissement est une
1960, 2e 6d., 1960, p . 450 ; trad. partielle E . Sacre revue par P . Ricoeur, anticipation de la mort . » (Trad. P . Joulabert in (Euvres philosophiques,
Paris, Le Seuil, 1976, p . 330. Paris, Gallimard, col ; « Bibl . de la Pleiade >>, 1986, vol . III, p . 984) .
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regardee, et, plus profondement que regardee44 : existee. dans sa tension extreme, dans sa rigueur incomparee, la
Par la mort, par son anticipation, le neant sera la, et, plus meditation de Heidegger parvient . .. a bout de souffle, IA
precisement, fera du la ou du Da ce qu'il est, celui du Sein. ou, comme chez Schonberg, la parole fait defaut 48 , quand
Alors la mort << apparaitra > (et je prends le mot dans le it West plus question de saisir ni meme d'accueillir, mais
sens oil 1'entend Francoise Dastur) dans son < concept peut-etre seulement de recueillir le dernier souffle du
existential plein » 45 : la mort est la possibilite la plus mourant, avant d'en baiser le front dont le froid vous
propre, indepassable, certaine, indeterminee dans sa stupefiera .
certitude - et telle que seule l'angoisse peut l'anticiper ou la Disant cela, on a, sans doute aucun, passe les bornes
devancer dans sa propriete . on est passe, diront les maitres, de l'analyse rigoureuse a la
Tout au long de son oeuvre, Levinas n'a jamais fait sentimentalite la plus echevelee, c'est-a-dire la plus plate .
mystere de son admiration pour la somptueuse Peut-etre . Il Wen reste cependant pas moins que si la
phenomenologie de Heidegger, et en particulier pour la metaphysique a toujours echoue dans son projet de dire la
description de la mort donnee dans Sein and Zeit. Quel que mort - sauf, si l'on en croit ce qui fut remarque plus haut,
fQt son regret d' avoir une dette envers qui s'etait dans les marges du texte platonicien, dans les larmes
compromis avec le Mal, et, plus vicieusement peut-etre d'Apollodore - c'est peut-etre pour s'etre voulue trop
encore, avait plus tard pensivement evite la question d'une rigoureuse, rechte, disait Husserl, lorsque, precisement, it
mort donnee six millions de fois 46 . Le debat West pas la ou reclamait une philosophie comme science, et celle-ci
plutot ce debat n'a pas ici sa place . La question est, ici, comme science rigoureuse . Ainsi amen, de gre ou de
strictement theorique47 . Elle consiste a se demander si, force, a poser que « tout acte, ou tout correlat d' acte,
enveloppe en soi un facteur "logique", implicite ou
44 . Car le regard est toujours theorein, alors que la frappe de la mort
explicite »49 . Autrement dit, et si l'on nous accorde encore
une fois de parler en chaussant les bottes de Sept lieues,
touche 1'humain - on 1'a dit, en accord avec le Cours, sur le seuil de cette
Etude - plus profondement que la theorie ou le theorique . amen a supposer un inevitable substrat theorique engonce
45 Selon le titre du § 52 de Sein and Zeit. dans les limites de l'intentionnalite pour tout penser et tout
46 Sur les rapports de Levinas avec Heidegger sur ce point, voir faire humains, pour tout agir et meme tout patir . Mais on
Autrement qu'etre, op . cit., p . 49, note 28 ainsi que le Cours, op . cit., des peut justement se demander si le neant de la mort a
la premiere s6ance (p . 16) . Voir 6galement les mots de Jacques Derrida jamais pu etre pense dans la pensee ou it aurait du etre
dans son hommage funebre : « La chance de notre dette a 1'6gard de
Levinas, c'est que nous pouvons, nous, l'assumer et l'affirmer, grace a lui,
sans regret, dans une joyeuse innocence de I'affirmation . >> (Adieu, a
Emmanuel Levinas, Paris, Galilee, 1997, p. 26). Il faut encore ajouter que pas le voir - et ne pas chercher a le comprendre - ce serait passer a cote de
ces « remarques o de Levinas doivent se lire dans 1'espace ouvert par la ce que porte un beau livre paru voici quelques mois, La Force du Refus .
double 6pigraphe, francaise et h6braique, d'Autrement qu'etre . Philosopher apres Auschwitz d'Ariane Kalfa (Paris, L'Harmattan, 1995) .
47 . Mais, d'autre part, ob, sinon ici, (ici-meme, et toujours,
a chaque Ce serait repeter le geste aveugle et sourd contre lequel ce livre cherche a
fois, ici - et maintenant) la question a-t-elle sa place, a-t-elle lieu ? Et, penser, au dela duquel it tache a reveiller la pensee .
allant plus loin dans son questionnement que le seul theorique, n'engage-t- 48 . Je pense a l'op6ra inachev6 Moise et Aaron, acte II, sc . 5 .
elle pas avec elle la profondeur du theorique, et de l'universel qui lui est 49 Voir Husserl, Idees directrices pour une phenomenologie, trad.
lie ? C'est en tout cas ainsi que je comprends Maurice Blanchot, par Paul Ricceur, Paris, Gallimard, 1950, § 117, p . 400 (p . 244 du texte
exemple dans les pages 128-129 de L'Amitie (Paris, Gallimard, 1971) . Ne allemand) ; la phrase est cit6e par le Cours, op . cit., p . 82 .
64 65
Noesis n°3 « La metaphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 <(La metaphysique d'Emmanuel Levinas
Jacques Rolland La mort en sa ndgativit6
egale >>, intentionne 50 . Et l'on peut reconnaitre a Heidegger transmise >>, selon la formule quasi-consacree de Levinas .
l'incomparable merite d'avoir degage le neant de son ;Mais vers oii ? Mais vers quoi ? - si «quelque part > et
emprise theorique dans la philosophie pour le ressaisir - «quelque chose > ont encore ici un sens . Vers nulle part,
jusque dans ses consequences theoriques - grace a en echappee vers le nowhere de Baudelaire : Any where,
1'affectivite, grace a une affectivite liberee de tout substrat out of the World54 . Ici passerait le souffle de l'inconnu . -
ou de tout enveloppement theoriques . Meme si nous allons Nous voici done renvoyes vers l'inconnu, dont les
vite, on nous accordera que c'est bien la le sens de la premieres pages de cet essai etaient parties, pour ensuite
conference Qu'est-ce que la metaphysique ?, tout juste affirmer que, daps la pensee de Levinas, it ne s'oppose pas
posterieure a Sein and Zeit. a proprement parler au neant de la mort - mais sans
II faut cependant faire un pas de plus : on doit se legitimer cette affirmation, ni preciser comment alors neant
et inconnu se rapportent l'un a l'autre. Ce qui a present doit
demander s'il n'y a pas encore trop de violence - trop
d'appetit - dans ce geste qui cherche justement a ressaisir titre fait.
dans 1'affectivite ce qu'il a theoriquement abandonne, pour Reprenons ; ce West pas du neant de la mort que
ainsi l'accueillir avec le moins de violence qui soft . Se 1' analyse doit partir -
demander si la saisie - ou meme si l'accueil - conviennent . . .mais d'une situation of quelque chose d'absolument
encore a la fin de la mort . Cest la, pour Levinas, si l' on inconnaissable apparait 1 . . .I c'est-a-dire etranger a toute
reprend un titre de chapitre dans l'edition du Cours51 , poser lumiere, rendant impossible toute assomption de possibilite,
la question radicale, que l'on peut provisoirement formuler mais ou nous-memes sommes saisis .
en remarquant, avec Blanchot, que la fin signifiee par la
mort II faut serrer de pres ces quelques lignes.
L'<< inconnaissable >>, c'est l'inconnu - et
. . .est certes comprise dons cette possibilite qu'est la mort,
. . .l'inconnu de la mort signifie que la relation meme avec la
mais [qu']elle est aussi `reprise' par elle, si dans la mort se
mort ne peut se faire dans la lumiere - plus pr6cisdment - que le
dissout aussi cette possibilite qu'est la mort 52 .
sujet est en relation avec ce qui ne vient pas de lui. 55
C'est des lors ici qu'il faut faire - demandons encore a
Blanchot de nous aider a parler - a le pas au dela » 53 . Au Cette seconde proposition explicite la premiere, en
meme temps qu'elle nous introduit au cceur de la pensee
dela de la metaphysique, pour reprendre le lexique
heideggerien - au dela de < la philosophie qui nous est Levinassienne de 1'immediat apres-guerre, exprimee plus
completement dans un texte contemporain, qui, cite un peu
longuement, se laissera comprendre sans requerir de
50 . Cours, op . cit, p . 82 . commentaire
51 .Voir la s6ance du 6 f6vrier 1976 . Profitons de cela pour rappeler Qu'elle emane du soleil sensible ou du soleil intelligible,
que les titres donnds aux lecons appartiennent aux 6diteurs du Cours. la lumiere, depuis Platon, conditionne tout titre . Quelle que
52 .
L'Espace litteraire, op . cit., p . 355 .
53 Voir Le Pas au-de"
Paris, Gallimard, 1973, qui West peut-titre
qu'une reprise de toutes les questions de Blanchot, et en particulier de celle 54 Baudelaire, Le Spleen de Paris (piece XLVIII) in (Euvres
du neutre, A partir de la mort . Reprise proche de la meditation de Levinas, completes, Paris, Gallimard, col . << Bibl . de la P16iade », 1975, vol . I,
comme en temoigneront ici les premiers mots du livre (p . 7) : << L a p . 356 .
mort, nous n'y sommes pas habitu6s . ss Le Temps, op . cit., p . 56 ; je souligne .
66 67
Noesis n°3 « La metaphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 « La metaphysique d'Emmanuel Levinas
Jacques Rolland La mort en sa negativite
puisse etre la distance qui les separe de 1'intellect, la pensee, la pur de tout etant »59 - mais bien en rapport avec lui : dans
volition, le sentiment sont avant tout experience, intuition, la nuance ou la qualite propre qu' ils lui conferent .
vision claire ou clarte qui cherche a se faire (. . .I La lumiere qui
Car s'il n'est pas question de revenir sur l'indeniable
remplit notre univers - quelle qu'en soit l'explication physico-
neant de la mort, ni sur la facon dont it a ete < mis au
mathematique - est phenomenologiquement la condition du
jour > par Heidegger, it s'agit de penser - et c'est la la
phenomene, c'est-a-dire du sens : 1'objet, tout en existant,
proposition forte de Levinas - le neant < nuance > par
existe pour quelqu'un, lui est destine, se penche deja sur un l'inconnu, c'est-a-dire comme neant-et-inconnu, ou plus
interieur et, sans s'absorber en lui, se donne . Ce qui vient a precisement comme ambiguite du neant et de 1'inconnu . Ce
dehors - illumine - est compris, c'est-a-dire vient de nous .
serait la serrer de plus pres le neant de la mort ou rendre
C'est par la lumiere que les objets sont un monde, c'est-a-dire mieux compte de la «negativite absolue > et de la
sont a nous. La propriete est constitutive du monde : par la
cesure radicale >> qu'elle inscrit dans le monde et dans la
lumiere, it est donne et apprehende . 56
pensee . Cela en inscrivant un pur point d'interrogation 6o
Inversement, l'inconnu, < stranger a la lumiere >>, n'est dans 1'aneantissement pur qu'< est > son evenement . Et
ni «donne > ni «apprehends » - et, comme tel, et ainsi en approchant enfin la mort dans sa negativite propre,
expressement comme inconnu de la mort, it nous fait entrer ou excessive, dont on a dit qu'elle constituait le but de la
. . .dans une relation avec quelque chose qui est absolument recherche de Levinas : le neant comme neant-et-inconnu
autre, quelque chose portant l'alterite, non pas comme une etant, si l'on peut se permettre un tel langage, < plus
determination provisoire [ .] ] mais quelque chose dont neant >>, plus negatif que le pur neant61 .
l'existence meme est faite d'alterite . 57 II ne faut cependant pas se masquer que ces
Autre encore indetermine, ou plutot n'ayant que 1'alterite considerations vont, en nous renvoyant une fois encore
comme determination ; non pas autre comme Autrui (vers vers le propos cite au commencement, nous placer en
lequel deborderont les pages immediatement posterieures porte-a-faux sur Heidegger ou nous faire decouvrir dans sa
des Conferences, et dont De 1'existence a 1'existant donnera phenomenologie admiree un nouveau motif
une premiere < thematisation >>), mais qu'il faut darts son d'insatisfaction. Car le commentaire du texte de depart a
indetermination dire « Tout Autre >>, formule initialement laisse a 1'ecart quelques-uns des mots qui le composent,
reprise a Jankelevitch, mais dont nous ne pouvons pas ne disant de l'inconnu qu'il < rend impossible toute
pas percevoir le lointain echo chez Rudolf Otto58 . assomption de possibilite >>, en cela qu'avec lui << nous-
Inconnu > ou < Tout Autre > qui ne doivent pas etre memes sommes saisis >>. Autrement dit, que la mort
opposes au neant - lui aussi < indetermine », on se
rappelle Hegel ; et que Heidegger definit comme « autre 59 . Voir la Postface (1943) de Qu'est-ce que la Metaphysique ?, trad .
R . Munir in Questions I, Paris, Gallimard, 1968, p . 76 .
60 . Voir Cours, op. cit . p . 130, qui ne souligne pas 1'expression .
56 De l'existence a l'existant, Paris,
e d. de la Revue Fontaine, 1947 61 Il faut ajouter deux choses : d'abord que l'inconnu ainsi pense est
(repris par Vrin en 1978 avec la meme pagination), pp . 74-75 . clairement de provenance kantienne (voir en ce sens, au moins, les
57 . Le Temps, op . cit. p . 63 ;
je souligne . seances des 30 janvier et 6 fevrier 1976) ; ensuite que c'est dans cette
58 . Je pense evidemment au fameux livre de R . Otto sur Le Sacre, non ambiguIte de neant -et- inconnu que la mort trouve la negativite sui generis
sans oublier que Levinas conquiert sa propre pensee en s'ecartant d'une que cette etude s'efforce de manifester comme le trait de la recherche de
problematique telle que celle d'Otto . Levinas .
68
69
Noesis n°3 « La metaphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 « La m6taphysique d'Emmanuel Levinas
Jacques Rolland La mort en sa negativite
pensee a partir de l'inconnu, dans le saisissement, nous lien que la pensee etablissait avec elle grace a 1'anticipation
entrain dans une direction autre que 1'anticipation de la dans l'angoisse
mort en tant que 6 possibilite supreme, possibilite de
La mort tranche sur tout cela, inconcevable, refractaire a la
1' impossibilite,
pensee, et cependant irrecusable et indeniable . Ni phenomene, a
. . .assomption de la derriere possibilite de l'existence par le peine thematisable, ni pensable - l'irrationnel commence la .
Dasein, qui rend par consequent possibles toutes les autres Meme dans l'angoisse, meme par l'angoisse, la mort reste
possibilites62 . impensee. Avoir vecu l'angoisse ne permet pas de la penser .65
Propos complete par une note Admettons . Mais ne risque-t-on pas en poussant ainsi
les choses, de devoir renoncer a la pensee, de risquer de
La mort chez Heidegger West pas, comme le dit M. Wahl,
sombrer dans 1'aphasie - alors que depuis le debut de cette
l' "impossibilite de la possibilite ", mais "la possibilite d° etude on n' a cesse de repeter que Levinas etait en quete
l'impossibilite ". Cette distinction, d'apparence byzantine, a d'une pensee de la mort, enoncee dans un discours qui,
une importance fondamentale .63
pour n'etre pas lineaire, se voulait cependant bien elabore ?
Elle signifie, en accord avec les rappels operes au debut - Echapper a cette eventualite - a la menace de cet echec -
de ce paragraphe, que si chez Heidegger la mort est nous oblige peut-etre a un renversement66
possibilite, pour Levinas cet etre-possibilite est un en-
rester-a-la-possibilite, affirmant - encore ou 3 - La mort d'autrui .
superlativement - une maitrise, supremement virile, dans Pensee comme neant pur, grace a l' anticipation, dans
cette approche de l'impossibilite . Car, pour lui, comme it le 1'angoisse, de la possibilite de l'impossibilite de toutes
souligne dans Le Temps et l'Autre ,
possibilites, la mort ne serait pas encore << saisie » dans la
. . .la mort n'annonce pas une realite contre laquelle nous ne negativite qui lui est propre . Mais, chez Heidegger, la mort
pouvons rien, contre laquelle notre puissance est insuffisante [ . . .] West determine comme telle que parce qu'elle est pensee
Ce qui est important b l'approche de la mort, c'est qua un certain comme ma mort, saisie comme fin de ma possibilite
moment nous ne pouvons plus pouvoir .64 La mort, pour autant qu'elle "soit", est toujours
pas meme ou surtout pas la mort, oserai je ajouter, pas essentiellement mienne67 .
meme ou surtout pas l'impossibilite .
C'est la une affirmation fondamentale de Sein and Zeit,
C'est seulement ainsi abordee comme neant-et-inconnu, qu' it n' y a pas ici a commenter, mais dont it faut rappeler
que la mort serait << saisie >> dans sa negativite sui generis, qu'elle est une de celles dont, fondamentalement, Levinas
car alors, et seulement ainsi, comme « cesure radicale >> . s'ecarte - cet << ecart > n'etant pas simplement reaffirms a
Mais it faudrait dire alors de la mort, qui rompt avec le
«non-etre relatif >> et la < negativite determine » comme 65 Cours, op. cit . p . 83 .
le notait Francoise Dastur, qu'elle brise en outre l'ultime 66 Et c'est pourquoi, si Platon est le premier rencontre sur le chemin
du Cours, c'est essentiellement avec Heidegger que celui-ci doit se mesurer
- de meme que toute la recherche Levinassienne, ici et ailleurs .
62 . Le Temps, op . cit. p . 57 . 67 . Sein and Zeit, § 47, trad . E . Martineau, Paris, Authentica, 1985
63 Note 5 ; texte p . 91 (ed. hors commerce retenue par Levinas et utilisee pour 1'edition du Cours),
64 . Op. cit. p . 62 .
p . 178 (p. 240 du texte allemand) .
70
7
Noesis n°3 < La mdtaphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 < (La mdtaphysique d'Emmanuel Levinas
Jacques Rolland La mort en sa negativite
chaque page du Cours, mais tendant le nerf meme de la en premier - mais egalement l'effroi pour la mort d'autrui 69.
pensee qui s'y cherche . Ecart dans lequel passe une autre Celui-ci est nomme en second, ce qui ne veut cependant
inspiration, venant d'une autre tradition, et dont on peut pas necessairement dire qu'il est secondaire ; it peut en effet
trouver 1'echo - ou 1'origine ? - dans une glose de Rachi . s'entendre en ce sens que ce qui est premier dans le verset
Glose qui West pas mentionnee dans le Cours, ni, a ma -1'effroi devant ma mort - ne parvient pas a etouffer 1'effroi
connaissance, citee dans aucun ecrit - mais qui fut suscite par (1'eventualite de) celle d'autrui . Que cette
commentee par Levinas lors d'une de ses lecons bibliques seconde frappe prolonge au contraire la premiere, qu'elle
du samedi matin . Je vais essayer de restituer ce en est un prolongement de sens, et que de la sorte elle
commentaire, en le rapportant a la question qui nous s'enonce a la meme hauteur que la premiere - que Tune et
importe ici et a la facon dont elle est traitee 1'autre sont egalement premieres : effroi suscite par ma fm
philosophiquement, dans le Cours et le reste de l'oeuvre 68. et effroi qui me vient de celle d'autrui ; pour parler avec les
Le chapitre XXXII de la Genese raconte l'attaque deux philosophes, angoisse (Heidegger) et crainte
preparee contre Jacob par Esai accompagne de quatre cents (Levinas) - d'egale dignite .
hommes . Le verset 8 commence ainsi Angoisse devant ma mort et crainte pour celle d'autrui
qui, pensees ensemble, et dans la proximite de la
Jacob s'effraya beaucoup et it fut angoisse. . . signification neant-et-inconnu, nous conduiraient peut-titre
Etonne par ce redoublement de 1'effroi par 1'effroi, par vers le < plein concept >> de la mort . On retiendra
cette repetition qu'iI ne peut croire fortuite, Rachi seulement ici leur egale dignite, leur ex aequo. Qui, me
commente semble-t-il, devrait permettre (dans la mesure ou la pensee
Il eut peur d'etre tue, et it fut angoisse d'avoir peut-titre a de la mort comme ma mort nous avait conduits dans
tuer autrui. 1'embarras parce qu'elle s'etait montree a l'origine d'une
II y a donc dans ce verset une double frappe de la mort, insatisfaction) de proposer d'ouvrir une autre voie pour la
une double marque de 1' emotion qui l' accompagne : d' une recherche : de penser d' abord la mort comme celle
part, pour Jacob, 1'effroi devant sa mort et son d' autrui. II faut cependant pour cela commencer par se
aneantissement consecutif - indeniable, irrefutable, enonce debarrasser d'un lieu commun qui parcourt la philosophie,
selon lequel la mort est experience . Laquelle, en accord
avec la lecon d'Epicure, ne peut titre experience de la
mienne propre, et ne saurait dons titre que celle de la mort
68 . Rachi est ce rabbin de Troyes en Champagne dont les gloses
des autres, a partir de laquelle je < pense > la mienne - ou
accompagnent, depuis le Moyen Age, 1'edition des Bibles juives . Levinas plutot dont j'induis la probabilite ou la certitude ; Spinoza
lui a consacre un texte bref mais important, « La lettre ouverte >>, repris et Kant, pour ne songer qu' a eux, sont fort clairs a cet
dans le Cahier de I'Herne dirige, en 1991, par Catherine Chalier et Miguel
Abensour. Le commentaire de Levinas lors des lecons bibliques du samedi
a 1'Ecole Normale Israelite Orientale etait le commentaire d'un passage de / 69 Rachi n'ayant, si j'ose dire, pas lu Heidegger, la difference qu'il
la lection hebdomadaire de la Thora (paracha), telle que commentee par etablit entre peur et angoisse - et qui est marquee dans la lettre du texte
Rachi . Ces exercises etant denature intrinsequement orale et 1'ecriture hebraique - est sans rapport avec celle elaboree dans Sein and Zeit . C'est
etant ldgalement proscrite durant le chabbat, la pensee qui s' y pourquoi je la gomme purement et simplement, en utilisant A deux reprises
communiquait ne peut titre que recherchee et, si faire se peut, restituee, dans le meme mot << effroi o . (Je remercie Ariane Kalfa pour les precisions
la reprise de la memoire . linguistiques qu'elle m'a donnees sur ce point) .
72
73
Noesis n°3 « La metaphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 « La m6taphysique d'Emmanuel Levinas
Jacques Rolland La mort en sa negativite
egard70 . Mais si la mort est ainsi experience, elle ne releve toute dependance a 1'egard de la signification, de 1'expression .
que d'une constatation de fait, elle debouche ainsi sur un La mort est decomposition ; elle est le sans-reponse . C'est par
discours necessairement empirique, et ne saurait jamais cette expressivite de son comportement - qui habille l'etre
s'elever a la dignite de ma mort en tant que possibilite de biologique et le denude au dela de toute nudite : jusqu'a en faire
l'impossibilite anticipee dans l'angoisse - existential aussi a un visage - que s'exprime quelqu'un, un autre que moi,
priori qu'un transcendantal . different de moi, qui s'exprime au point de m'etre non-
indifferent, d'etre un qui m'importe . 71
Or, s'il salue Heidegger d'avoir ainsi surmonte ce lieu
commun, le Cours ne cesse de repeter que, en tant que celle Du point de vue du commentaire, it n' y avait qu' un mot
d'autrui, la mort West pas une experience . En partant, tres a souligner : « visage >> . (C'est en revanche le texte qui
modestement, de celle-ci, pour montrer ce qui derriere elle souligne < quelqu'un >>) . II nous renvoie aux analyses du
est en jeu, dans un long passage qui exige d'etre cite visage conduites plus haut, dont le texte cite est un
presque in extenso, la suite de ce paragraphe pouvant Wen autrement dit, et qui, si elles ont ete comprises, doivent
titre qu'un commentaire, qui devra neanmoins encore nous faire comprendre pourquoi la mort d' autrui ne peut
tricoter - au point de croix ! - avec le texte . titre ravalee au rang d'experience . Car ce qui << disparait >>,
Que savons-nous de la mort, quest-ce que la mort ? Sin ce qui << finit » ou ce qui meurt dans la mort d'autrui, c'est
l'experience, c'est l'arret d'un comportement, l'arret de le visage, 1'expressivite qui englobe et cache les
mouvements expressifs et de mouvements ou processus mouvements physiologiques selon notre texte - ce qui
physiologiques qui sont enveloppes par les mouvements perce la forme qui cependant le delimite >>, et non pas ce
expressifs, dissimules par eux - cela formant `quelque chose' qui est « -encore chose parmi les choses >>, disait Totalite et
qui se montre, ou plutot quelqu'un qui se montre ; fait plus Infini . Pour en passer a Autrement qu'etre, ce West pas le
que se montrer : s'exprime [. . .] La vie humaine est phenomene, mais < la defection de la phenomenalite en
1'enrobement des mouvements physiologiques : elle est visage >> -1'enigme du visage ou le visage comme enigme,
decence. Elle est un cacher, un habiller - qui est en meme pour en appeler a un autre texte72 . C'est la trouee dans le
temps un denuder, car elle est un s'associer [. . .] La mort trou de la pupille,l'echappee du phenomene en enigme . Or
est ecart irremediable : les mouvements biologiques perdent Levinas est trop bon kantien pour imaginer qu'il puisse y
avoir experience d'autre chose que du phenomenal ! Ce
70 . Pour Epicure : o Habitue-toi A penser que la mort West rien par
qui ne veut pas dire, comme on croirait devoir en conclure
rapport A nous ; car tout bien - et tout mal - est dans la sensation : or la dans un premier temps, qu'il n'y a pas de relation avec la
mort est privation de la sensation . > (Lettre a Menecee, 124 . trad . Marcel mort d'autrui comme visage - ce qui signifie en revanche
Conche in Epicure, Lettres et maximes, Paris, Presses universitaires de que cette relation est autre qu'experience, < plus ancienne
France., 1992, 3e ed., p . 219) . Pour Spinoza : < Par experience vague, que toute experience » 73 . Relation qui, si 1' on se rappelle la
je sais que je mourrai, car je l'affirme parce que j'ai vu de mes semblables
mourir, bien qu'ils n'aient pas tous vecu le meme temps et ne soient pas
71 . Cours, op. cit ., p . 20 .
morts de meme maladie . » (Traite de la Reforme de l'entendement, § 20,
72 . Voir < Enigme et phenomene >>, etude de 1965 reprise dans En
ed. francaise citee, p. 108) . Pour Kant : « De la mort, nul ne peut faire
1'experience en lui-meme (l'experience postule la vie) ; on ne peut decouvrant 1'existence avec Husserl et Heidegger, Paris, J . Vrin, 1974,
l'observer que chez les autres » (Anthropologie, § 27 ; trad . citee, (2e ed .) .
73 . Cours, op . cit . p . 24 .
p . 97) .
74 75
Noesis n°3 <(La m6taphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 « La m6taphysique d'Emmanuel Levinas
Jacques Rolland La mort en sa negativite
fin de la citation de la page 20 du Cours et sa facon de dans les pages auxquelles nous nous sommes referes, avait
parler du visage comme de quelqu'un qui s'exprime au affaire au << sujet seul >>. On reviendra sur ce point . Mais it
point de m'etre non-indifferent, de me concerner, de me faut d'abord s'attarder sur la «traduction > elle-meme -
regarder, pourrait bien recevoir le nom d' inquietude dont on trouve d'autres versions dans le Cours - et sur les
Le rapport a la mort dans son ex-ception [est] rapport
deux termes qu'elle implique . L'<< inconnu >>, nous
purement emotionnel, emouvant d'une emotion qui nest pas
l' avons vu, est le < hors lumiere >>, refractaire a
faite de la repercussion, sur notre sensibilite et notre intellect,
1'experience, parce que non phenomene, et en ce sens it
d'un savoir prealable 74 . C'est une emotion, un mouvement, qualifie la mort qui est «mystere »76 . Mais, pour les
memes raisons, it nomme aussi le visage qui, nous l'avons
une inquietude dans l'inconnu [. . .] Mais inconnu qui West pas
a son tour objective et thematise, vise ou vu, mais inquietude
note plus haut, est «enigme » . Frele difference, pas
of s'interroge une interrogation inconvertible en reponse [ . .]
toujours rigoureusement maintenue comme it le faudrait
sans doute dans la definition d'axiomes mathematiques .
L'inquietude de l'emotion ne serait-elle pas la question qui,
Mais par laquelle «mystere » est traduit en < enigme
dans la proximite de la mort, serait precisement a sa
exactement dans la mesure ou «inconnu > Pest en
naissance ? Emotion comme deference a la mort, c'est-a-dire
<< question >>, et cette double traduction est traduction
emotion comme question ne comportant pas, dans sa position
ethique . Essayons d'etre precis.
de question, les elements de sa reponse (. . .] Inquietude qui,
ainsi, est refractaire a tout apparaitre, a tout aspect La question ici invoquee est question sans egale, en cela
phenomenal, comme si l'emotion allait, par la question, sans qu'elle est question << qui ne se trouve pas etre une
rencontrer aucune quiddite, vers cette acuite de la mort et modalite de la conscience, qui est sans donnee » - alors
instituait l'inconnu non purement negatif, mais dons la que
proximite sans savoir (. . .] Emotion comme deference a la ...le neant issu de la negation reste toujours lie au geste
mort, c'est-a-dire emotion comme question ne comportant pas, intentionnel de la negation et garde ainsi la trace de l'etre que ce
dans sa position de question, les elements de sa reponse . 75 geste refuse, repousse, renie 77 ;
Deux mots, cette fois, ont ete soulignes par le Cours lui- qui West pas question de. . ., mais irruption originelle de
meme (que je n'ai pas cite dans l'ordre de ses propositions, tout questionnement ou question saisie dans son pur
mais selon 1'<< ordre des raisons >> qui pourrait ressortir de soulevement . Question pure, sans donnee, sans position de
son commentaire) : inconnu et question - qu'un troisieme question : selon une formule de Blanchot, << question qui
relie : «inquietude >> . On pourrait dire, un peu ne se pose pas »78 . Mais qui, dans cette non-position, dans
abruptement, que la << question > du Cours de 1975-1976 la non-coincidence que celle signifie, ouvre la pensee a
est la traduction, dans et grace a 1' < inquietude », de l'inconnu de la mort en 1'ouvrant au non-repos - lui
1'<< inconnu » des Conferences de 1946-1947 . Grace ou donnant, et seulement ainsi, a repondre au sans reponse qui
dans l' inquietude qui est inquietude pour autrui car fait l'acuite de la mort . << Sans reponse > qui, on 1'a vu
precisement le Cours interroge la mort d' autrui, et mon
rapport avec celle-ci, lorsque les Conferences, du moins
76 . Le Temps, op . cit ., p . 56.
77 . Cours, op. cit., p . 130 .
74 . Ni, bien entendu, d'une experience prealable .
78 . L'Entretien infini, Paris, Gallimard, 1969, p . 20 ; c'est toute la
75 . Cours, op . cit ., pp . 25-27 .
phrase qui, chez Blanchot, est soulignee .
76
77
Noesis n°3 « La metaphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 « La metaphysique d'Emmanuel Levinas
Jacques Rolland La mort en sa negativite
dans la longue citation de la page 20 du Cours, est ce que comprehension de cette misere et de cette faim instaure la
m'envoie le visage lorsqu'il s'absente dans la mort - la proximite meme de l'Autre . 84
mort (d' autrui) etant Double radicalisation : de ce que le visage a d'imperatif
(dans Autrement qu'etre, le visage n'invite pas, et surtout
. . .depart, dices, negativite dont la destination est inconnue [. . .]
pas a la comprehension), comme de ce qu'il a de fragile .
depart sans retour, question sans donnee, pur point
d'interrogation . 79
Fragilite qui, dans le Cours et les textes contemporains 85 ,
va s' aggraver en mortalite d' autrui, d' ou me viendrait la
Point d'interrogation tout seul, mais marquant aussi une
demande [car] toute question est demande, priere . 80
question sans egale, et ou elle prendrait sa caracteristique
propre, c' est-a-dire son caractere ethique . Le Cours le dira
C'est la que se fait la traduction ethique, le « passage au sechement 86 : « Nous rencontrons la mort dans le visage
plan ethique >>81 : entre saintete et caricature,
d' autrui » - et l' on peut se permettre d' aj outer que cette
. . .le visage me parle et par la m'invite a une relation sans rencontre, ni invitation ni comprehension, est obligation et
commune mesure avec un pouvoir qui s'exerce, commandement87 .
dit Totalite et Infini 82 . Autrement qu'etre est plus rude La mortalite prend sa signification ethique avec la
question sans egale ou pure, en ce sens precis que cette
Le visage du prochain me signifle une responsabilite question « est a elle-meme sa propre reponse » 88 .
irrecusable, precedant tout consentement libre, tout pacte, tout Reponse non theorique, mais ethique
contrat [. . .] Le prochain me frappe avant de me frapper comme
si je 1'avais entendu avant qu'il ne parle [. . .] Le prochain Crainte et responsabilite pour la mort de 1'autre homme,
m'assigne avant que je ne le designe - ce qui est une modalite meme si le sens ultime de cette responsabilite pour la mort
non pas d'un savoir mais d'une obsession et, par rapport au d'autrui etait responsabilite devant l'inexorable et, a la derniere
connaitre, un fremissement de l'humain tout autre [. . .] Dans extremite, l'obligation de ne pas laisser l'autre homme seul en
l'approche, je suis d'emblee serviteur du prochain, deja en face de la mort. Meme si, face a la mort oil la droiture meme
retard et coupable de retard Je suis comme ordonne du dehors - du visage qui me demande, revele enfin pleinement et son
traumatiquement commande - sans interioriser par .1a
representation et le concept 1'autorite qui me commande . 83 84 .
TotaliteetInfini, op. cit., p . 174 .
85 .
Mais le deuxieme livre nest ainsi plus rude que le Principalement dans Autrement qu'etre, mais aussi dans un
precedent que parce qu'il radicalise a fond la lecon qui fiat important texte de 1981, « Notes sur le sens >>, repris dans De Dieu qui
dejA celle de celui-ci vient a l'idee, Paris, J . Vrin, 1982 .
86 . Op. cit., p. 122 .
L'infini se presente comme visage dans la resistance 87 .
Sur le sens de cet ecart d'Autrement qu'etre par rapport a Totalite et
ethique qui paralyse mes pouvoirs et se leve dure et absolue du Infini, voir aujourd'hui principalement la preface h l'edition allemande de
fond des yeux sans defense dans sa nudite et sa misere . La ce dernier livre, dont on trouve le texte frangais dans Entre nous, Paris,
Grasset, 1991 . Je me permets en outre de renvoyer h mon intervention
79 . Cours, op . cit ., p . 23 . Un chemin de pensee, Totalite et Infini - Autrement qu'etre > au
B° colloque « Visage Sinai » organise en decembre 1996 A la Sorbonne par
Ibid . p . 130 .
81 .Ibid . p . 13 4 . le College international de Philosophie sous la responsabilite de Danielle
82 . Op . cit., p . 172 . Cohen-Levinas . Actes sous presse .
88 .
83 .
Autrement qu'etre, op. cit., pp. 110-112 . Cours, op . cit ., p . 134 .
78 79
Noesis n°3 ((La metaphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 <(La metaphysique d'Emmanuel Levinas
Jacques Rolland La mort en sa negativite
exposition sans defense et son faire face lui-meme - meme si, a responsable > qui, selon la formule terrible de Blanchot 93,
la derniere extremite, le ne-pas-laisser-seul-l'autre-homme ne caracteriserait la responsabilite comme telle . Impossibilite
consiste, dans cette confrontation et cet impuissant de la responsabilite dans la responsabilite, qui ne m'en
affrontement, qu'a repondre "me voici" a la demande qui dispense pas, mais m'astreint a la responsabilite comme
m'interpelle 89 . responsabilite : comme impossibilite . Impossibilite qui, a
En ce sens, l'angoisse de Jacob, son effroi << second >>, nouveau, West pas < ma faute >>, mais, precisement, le
celui d'<< avoir peut-titre a tuer autrui », ne serait pas a pur effet de l'irreductible alterite d'autrui dans sa proximite
interpreter seulement en songeant a la violence de la guerre de visage ou de prochain, laquelle me met toujours et par
et aux exces involontaires que le guerrier est amen a y necessite en retard au rendez-vous qu'il m'assigne .
commettre, mais manifesterait le trait de la mort, en
consequence duquel la crainte de Jacob est 4. - Ma mort .
. . . craintepour tout ce que mon exister, malgre son innocence Il reste encore un pas a faire, mais pour lequel on pourra
intentionnelle et consciente, peut accomplir de violence et & titre beaucoup plus bref. II s'agit de se demander, pour
meurtre 90 autant que ce qui a ete dit soit exact ou au moins
soutenable, ce qu' it en est de ma mort au regard de la mort
Ce que Totalite et Infini avait pense 9 l et que le Cours a
de l' autre telle qu' elle a ete decrite . On peut une fois encore
retenu
partir des Conferences sur Le Temps et l'Autre .
Il faut penser tout ce qu'il y a de meurtre dans la mort
Cette fafon pour la mort de s'annoncer ( . . .] en dehors d°
toute mort est meurtre, est prematuree, et it y a responsabilite
toute-lumiere, est une experience de la passivite du sujet qui
de survivant. 92
jusqu'alors a ete actif, qui demeurait actif meme quand it etait
Repponsabilite de survivant - et culpabilite de survivant, deborde par sa propre nature, mais preservait sa possibilite
si l'on en croit les mots plus haut cites d'Autrement d'assumer son etat de fait. Je dis : une experience de la
qu'etre : « deja en retard et coupable de retard > - oil le passivite. FaVon de parler, car experience signif e toujours deja
«deja > signifie un necessairement . Mais culpabilite sans connaissance, lumiere et initiative ; car l'experience signifie
faute - ou renvoyant a une circonstance .. . « ayant entrain aussi retour de l'objet vers le sujet . La mort comme mystere
la mort sans intention de la donner >> . Et culpabilite tranche sur l'experience ainsi comprise . Dans le savoir, toute
remontant a son tour a < l'impossibilite d'etre passivite est, par 1'intermediaire de la lumiere, activite . L'objet
que je rencontre est compris et, somme toute, construit par
89 .<< La mauvaise conscience et l'inexorable » dans De Dieu qui moi, alors que la mort annonce un evenement dont le sujet
vient a l'idee, op. cit., p . 263 . Il y a dans ces propos une tentative pour West pas le maitre, un evenement par rapport auquel le sujet
contester l'irrecusable deni du sacrifice dans Sein and Zeit . Sur ce point, n'est plus sujet . 94
voir par priorite les dernieres pages de « Mourir pour . . . » dans Entre
nous, qui cite le § 47 de Sein and Zeit : « Nul ne peut prendre son mourir A
93 Dans « Discours sur la patience (en marge des ecrits d'Emmanuel
autrui . (p . 178 ; 240 du texte allemand), egalement cite par le Cours,
>>
80 81
Noesis n°3 « La metaphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 « La metaphysique d'Emmanuel Levinas
Jacques Rolland La mort en sa negativite
N'est du moins plus sujet au sens des Conferences, de non pas ouvre, mais a ouvert le Meme a 1'Autre . Et
1'essai contemporain De 1'existence a 1'existant et, en un passivite que le Meme - s'il peut encore recevoir ce nom,
sens legerement different, de Totalite et Infini, ou it ne ramene pas a lui comme une de ses alterations, et dont it
s'appelle Moi . C'est-a-dire, essentiellement, qu'il West West pas meme capable (au sens oiu, en geometrie, on parle
plus le Maitre - ni le Meme . Prenons le dernier livre d'arc capable), qu'il ne recoit meme pas a la maniere de la
mentionne receptivite, car elle est « plus passive que toute
Etre moi, c'est (. . .] avoir 1'identite comme contenu . Le passivite >>, selon le mot sans cesse repete par Levinas,
moi, ce West pas un etre qui reste toujours le meme, mais dont
lequel, pour se voir souvent repete, Wen a pas moins un
1'exister consiste a s'identifier, a retrouver son identite a travers sens precis : passivite
tout ce qui lui arrive . Il est l'identite par excellence, l'ceuvre . . . plus passive que la receptivite radicale dont parle Heidegger
originelle de 1'identification . Le Moi est identique jusque dams a propos de Kant, of 1'imagination transcendantale offre au
ses alterations . Il se les represente et les pense . L'identite sujet une "alveole de neant" pour devancer la donnee et
universelle of l'heterogene peut etre embrasse, a l'ossature l'assumer96
d'un sujet, de la premiere personne . Pensee universelle est un
Passivite sans assomption . La responsabilite dont on
` je pense " .95
parlait plus haut, 1'impossible responsabilite, est la fagon
Jusqu'a ce que l'heterogene s'impose comme Autre en dont la question sans egale se vrille dans le moi pour
tant que Tout Autre : dans la mort ou dans le visage, sur structurer le sujet humain comme cette passivite .
lequel le Moi ne < peut > plus, c'est-a-dire one peut plus Prononce au lendemain de la parution d'Autrement
pouvoir > : ne peut plus pouvoir son pouvoir de pouvoir qu'etre, le Cours reprend cette facon de < comprendre » le
ou d'identification ; de reprise de tout Autre dans le Meme . sujet, mais l'incline dans une direction particuliere, et
Sujet, en ce sens, dans un premier temps, « actif » et qui indeniablement inquietante . Dans la passivite prise, dans ce
ne se montre passif que dans un deuxieme moment, mot comme dans ceux qui vont suivre, au sens qui vient
lorsque son pouvoir de pouvoir, d'identifier ou d'etre esquisse, la responsabilite est tout aussi infinie
d'embrasser, est deborde par ce qui est plus • que qu'elle est impossible : encore responsable d'un retard
1'<< heterogene » . qu'elle ne saurait combler. C'est-a-dire qu'elle est passivite
Le pas philosophique decisif fait par Autrement qu'etre qui ne mesure pas ses limites, mais << repond de ce que ses
par rapport a cette problematique consiste a ne plus penser intentions Wont pas mesure »97 . Et c'est la, dans la
ainsi en deux temps, l'un actif et le second passif, mais a passivite absolue de cette responsabilite infinie, que ma
envisager le sujet, ce que du moins le livre appelle par ce mort pourrait prendre un sens . Je cite longuement les
nom, comme passivite en son origine meme, et qui ne penultiemes lignes du Cours.
deviendra << actif >> . .. que de maniere derivee et seconde .
Cette relation avec l'Autre dans la question que pose la
Passivite d'un sujet non plus pense comme le Meme deja
constitue qui ensuite rencontre 1'Autre et, avec lui, la limite mortalite d'Autrui peut perdre sa transcendance de par la
de son pouvoir - mais, originairement, structure comme coutume qui l'organise, en devenant continuite dans la societe
Autre-dans-le-Meme, Autre qui, si l'on peut plagier Hegel,
96 . Autrement qu'etre, op . cit., p. 111, note 25 .
97 . << Signature » in Difficile liberte, Paris, Albin Michel, 1977 (2e
95 Totalite et Infini, op. cit., p
. 6. ed .), p . 379 .
82
83
Noesis n°3 « La metaphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 « La metaphysique d'Emmanuel Levinas
La mort en sa negativite
Jacques Rolland
oil autrui et moi appartenons a un meme corps social . Le pour- humaine dans 1'egalite des droits et des devoirs . Ce que
l'autre se produit alors raisonnablement, comme une activite d' autres appellent la Republique . Mais avouons que la
sensee . Par consequent, la substantialite du sujet remit de ses plupart des lecteurs d'Autrement qu'etre a sa parution - a
cendres. La subjectivite ne se fige-t-elle pas ainsi ? La commencer par le signataire de ces lignes - ne s'etaient pas
passivite West possible que si une folie pure peut etre doutes que, quelques mois apres, cette indispensable
soupconnee au sein mime du sens qui signifie dans le folie >> allait se dire mortalite : mort en sa negativite.
devouement codifte a l'autre. Cette absurdite est ma mortalite,
ma mort pour rien - qui empeche que ma responsabilite ne
devienne assimilation de l'autre dons un comportement . C'est
ma mortalite, ma condamnation a mort, mon temps a Particle
de la mort, ma mort qui West pas possibilite de l'impossibilite
mais pur rapt, qui constituent cette absurdite qui rend possible
la gratuite de ma responsabilite pour autrui .98
A-t-on compris ? Les pages 200 et suivantes
d'Autrement qu'etre pourraient y aider . Elles montrent que
la passive ou demesuree responsabilite est toujours deja
recouverte << dans la societe ou autrui et moi appartenons a
un meme corps social >> . Mais c'est pourquoi precisement,
pour que le Meme s'ouvre a 1'Autre et se donne finalement
comme Autre-dans-le-Meme, it faut cette passivite ultime
au fond et comme fond sans fond de 1'humain . C'est
pourquoi it faut le geste vertigineux de Levinas pour penser
excessivement I'alterite demesuree qui court dans l'humain,
et qui seule conditionne la possibilite de la moindre morale
raisonnable . Rappelons, en effet, la gravite de la derriere
page d'Autrement qu'etre
Il Wen faut pas, en tout cas, moins pour le peu d'humanite
qui orne la terre, ne serait-il que de pure politesse ou de pure
des moeurs . 99
Ce <<pas moins >>, c'est la passivite pensee a sa
demesure ou pensee < a la folie > - < le psychisme [est]
deja psychose >>, osait dire ce livre 100 - et ce pourquoi it le
faut West rien d' autre ni rien de plus que la co-existence
84
85
Noesis n°3 « La m€taphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 < La metaphysique d'Emmanuel Levinas
LEVINAS ET LA QUESTION POLITIQUE
Gerard BENSUSSAN
t . << Politique apres 1 >>, tel est le titre rdsolument explicite d'un des
textes recueillis dans L'au-dell du verset :lectures et discours talmudiques,
Paris, ed . Minuit, 1982, pp . 221 et suiv .
2. E. Levinas, Humanisme de l'autre homme, Montpellier, Fata 3. E. Levinas, De l'Existence a l'existant, Paris, J . Vrin, 1993,
Morgana, 1972 ; reed . Paris, Le Livre de poche, coil . « Biblio >>, 1994, p . 69 . Levinas voit meme la < grande force > et la << sincerite
p . 49 . essentielle > du marxisme dans le refus radical de cette « Hypocrisie >> .
88 89
Noesis n°3 « La mdtaphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 < La mdtaphysique d'Emmanuel Levinas
G€yard Bensussan Levinas et la question politique
d'une immediatete qui lui est anterieur et l'impose comme conflictuelle des actions humaines et de leur organisation la
question, peut ouvrir a une idee de l'humanite qui ne serait plus juste possible? ), lorsqu'il s'en va << de la
pas le partage d'un commun prealable et donne, mais au responsabilite au probleme >> 4 .
contraire la tentative de mise en commun de ce qui serait
partage, clive, dissemine sans identite . Le souci ethique en Kant ou Hegel
design la provenance : a cote du prochain, it y a un autre Tient-on alors, avec cette symetrisation de ce qui est
prochain, le tiers . Autrui West jamais seul face a moi : la asymetrique, avec ce qui ressemble a une entree en
relation ethique, absolument immemorialement originaire, politique de 1'ethique ou a une application de la Bonte en
ne resorbe nullement en elle ce qui vient apres elle ; au justice, une philosophie politique levinassienne, ou au
contraire, elle en est la condition insue . Le tiers peut meme moins l'indication de l'essence d'une politique morale . II
avoir ete victime de celui-la dont je reponds et que faut repondre que non . D'abord, Levinas ne fait jamais la
j' approche . Je ne peux donc pas entendre autrui me description du < meilleur regime >>, a 1'instar des
commander, sans me demander ce qu'il en est du tiers, et classiques . Chez lui, cette question, nullement illegitime,
qui peut bien etre l' autre du prochain . La relation ethique ne peut etre que derivee des criteres externes . C'est
ou asymetrique appelle un correctif, une symetrisation . l'origine ethique du sens, l'origine ethique de toute
D'elle-meme, elle m'oblige a comparer les instances de signification, qui permettra que la question du bon regime
1' autre face a moi et les requetes du tiers face a 1' autre, a soit investie a partir de son excentration, ce qui ruin la
entrer ainsi dans une tonalite determine, destine a prendre possibilite d'une constitution autonome du champ de la
en charge les modalites de la comparaison et a prevenir de philosophie politique . Ensuite, et c'est encore plus
possibles violences. II ne peut en effet y avoir d'inscription important, Levinas pense la realite historique des Etats en
politique que dans la symetrisation de tous les rapports, ce prenant pleinement acte de leur etre hegelien tel que
qui autorisera la production de 1'egalite, la reciprocite des Rosenzweig en a analyse les modalites structurelles et
droits et des devoirs et la reversibilite des places et des fonctionnelles 5 . II le fait non seulement sous consideration
fonctions . Je pourrai devenir a mon tour l'autre de l'autre, de ce qu' ont ete en Europe, au XXe siecle, les experiences
le different, avoir part a la dialectisation des lieux occupes d'<< Etat total >>, mais aussi en ne negligeant jamais de
par tous les sujets et acceder ainsi a un ordre qui, par prendre en vue nos Etats aujourd'hui, les < violences » du
l'anonymat et l'interchangeabilite, sera le garant en bon fonctionnement > de 1'<< ordre de la raison
universalite de mon statut de membre : un espace universelle > et les << larmes > produites par les regimes
homogene et un meme temps pour tous . La politique a la raisonnables 6 . Pour cette double raison, inteme et externe,
son commencement, dans l'instauration d'une
comparabilite generale, et non dans un contrat fondateur ou
un sens de l'histoire, «origin » ou < fin > par rapport a 4 . « Telle est la voie >>, ajoute Levinas, Autrement qu'etre ou au-dela
de 1'essence, La Haye, M . Nijhoff, 1974, p . 205 .
quoi tel ou tel systeme institue jugerait lui-meme du degre
5 . Au sens d'une « affinite elective > (Franz Rosenzweig, trad . Gerard
d'universalite de son institution selon le degre d'abdication
Bensussan, Hegel et I'Etat, Paris, Presses universitaires de France, 1991,
de la singularite au profit de la totalite . La, c' est-a-dire
p . 398) entre la philosophie hegelienne de 1'histoire et 1'histoire
lorsqu'un sujet repondant ou responsable passe de effective, celle-ci confirmant cruellement les concepts de celle-1a .
l'inquietude ethique (ai je le droit d'etre et de perseverer 6 . o Pour moi, 1'element negatif, 1'element de violence dans 1'Etat,
dans cet etre ?) a la question politique (ai je le droit de me dans la hierarchie, apparait meme lorsque la hierarchie fonctionne
soustraire aux interrogations issues de la pluralite
90 91
Noesis n°3 « La m6taphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 <(La metaphysique d'Emmanuel Levinas
Levinas et la question politique
Gdrard Bensussan
Levinas offre les lineaments d'une pensee du rapport entre contraignant, oblige et obligeant, et toute affirmation d'un
politique et ethique comme rapport entre une totalite droit creera un devoir, et inversement . L' asymetrie ne peut
constituee et une exteriorite intotalisable . Nous le savons avoir cours dans la grande foret close de la societe civile .
Elle serait plutot le lot malheureux des arbres « rabougris,
depuis Hegel et Durkheim, 1'Etat, ou plus largement la
sphere politique, est une structure ou la somme excede les inclines et courbes > qui lancent leurs branches comme it
individus qui la composent, oil le tout est superieur a leur plait, loin de ceux qui atteignent le ciel . Issue de
1'ensemble de ses parties . C'est donc une instance qui a l'usage pratique pur du vouloir, la morale imperative se
naturellement tendance a s' autonomiser par rapport aux contredistingue de la singularite poursuivant des fins
elements ou aux moments dont elle procede et a totaliser en empiriques et mue par ses mobiles materiels . Elle exclut
elle les determinations qu'elle integre . Aussi, des lors donc toute consideration de motifs sensibles et ne vaut que
qu'on s'efforce de reflechir politiquement 1'ethique ou de pour l'etre raisonnable, d'oiu < l'insociable sociabilite >> .
fonder une ethique politique, on n' echappe qu' assez La responsabilite ethique de Levinas loge au contraire dans
difficilement a l'altemative Kant ou Hegel : soit une l'unicite inamissable du sujet appele par un autre qui s'en
separation entre individu moral et individu empirique soit saisit asymetriquement . L'<< titre sensible >>, le sujet de
une realisation de l'individu moral par la sursomption de 1'economie >> 8 est d'emblee dans un rapport a l'infini,
son empiricite dans 1'esprit . donc pris dans une courbure ethique de sa relation a
1'exteriorite . Situation proprement << pathologique >>, dans
Dans le premier cas de figure, une morale s'universalise une perspective kantienne, que cette «passivite plus
a partir d'un sujet dont la liberte conditionne la soumission passive que toute passivite > qui caracterise selon Levinas
a la loi rationnelle . Cette autoposition de la liberte est une la position du sujet ethique, c'est-a-dire repondant a un
autoposition de la raison comme reellement pratique dans le visage, a une parole non universalisable, a une expression
sujet dont elle determine immediatement la volonte . A cette qui ne se laisse jamais reprendre ou reduire . On relevera,
volonte desinteressee it faut une fin proposee par la raison en passant, que la conceptualite levinassienne a
pure . L'etre raisonnable doit viser l'universalite de la loi l'incontestable merite de nous rappeler quelque chose que,
morale, condition transcendantale en lui de . sa
sans doute, sous 1'effet d'une extension de plus en plus
reconnaissance d'autrui, et vouloir que sa maxime devienne individualiste du principe democratique, nous pouvons
une loi universelle . Le mouvement meme de la moralite
avoir tendance a oublier : toutes les relations humaines ne
kantienne, l'universalisation, emporte son exteriorisation
sont pas contractualisables, toutes ne sont pas librement
dans une construction juridique positive oil les volontes choisies ni fondees ou fondables sur l' autonomie de la
seront unifiees pour assurer la compatibilite des libertes volonte raisonnable . Le modele electif et contractuel ne
entre elles comme « les arbres, dans une foret, . . .
saurait s'appliquer par exemple, on en conviendra, a la
contraints les uns par les autres, . . . acquierent par la une
relation amoureuse, conjugale, filiale . Peut-titre pourrait-on
belle et droite .croissance »' . Le sujet y est contraint et
d'ailleurs nommer ethique, au sens levinassien, la relation
ou le tiers manque, ou 1'egalite, la reversibilite, Wont gu6re
parfaitement, lorsque tout le monde se plie aux iddes universelles >>, de sens, soit l'ensemble des relations interhumaines non-
« Transcendance et Hauteur >>, in Cahier de 1'Herne : Emmanuel Levinas,
sous la direction de Catherine Chalier et Miguel Abensour, 1991, p . 105 .
8. Totalite et Infini, Essai sur 1'exteriorite, La Haye, M . Nijhoff,
7 . E. Kant, Idee d'une histoire universelle au point de vue
cosmopolitique, 58me proposition, AK VIII, 22 . 1961, p . 81 sq.
92 93
Noesis n°3 a La mdtaphysique d'Emmanuel Levinas
Noesis n°3 « La mdtaphysique d'Emmanuel Levinas
Gerard Bensussan Levinas et la question politique
contractualisables, ou les sujets sont uniques et non horizon de totalisation, prendre en charge l'impossibilite
remplagables, < pris » dans « le fait originel de la d'une conversion de toutes les < croix du present » en
fraternite »9 . Cette .<< prise > du sujet precede toute « rose de la raison >>, pour parler comme Hegel, c'est au
constructibilite d'une communaute de genre'°, comme le moins essayer de penser dans le degagement d'avec les
don precede 1'echange . Ce sujet toujours-deja emporte dans contaminations de la violence du meme . < L'Etat total ne
sa donation va rendre pensable une universalite traversee tolerera pas de difference entre droit et morale >>,
par l' approche de ce qui I' aura devancee, differenciee et proclamait Hitler dans ses discours . Volonte de ne rien
ebranlee par cet accueil - condition de possibilite (c'est-a- laisser dans l'ouvert d'une faille, au-dehors, volonte de
dire en meme temps d'impossibilite) de la communaute et ramener 1'exteriorite ethique a la positivite totalisante de
de la loi. l'institution, de l'Etat, voire de la societe civile : face aux
L'alternative hegelienne offre a penser un depassement perils apparemment contraires mais souvent conjugues de
synthetique de 1'ethique et de la politique, une realisation de la politisation de la morale ou de la moralisation du
Tune, < l'Idee ethique >>, dans l'autre, « 1'Etat >> . Ce politique, face a la reduction au meme, la lecon de Levinas
dernier peut seul effectuer la re-totalisation de 1'ecart, de la consiste, depuis une remarquable reevaluation de la vie
difference entre les deux moments, soit la neutralisation empirique, de la jouissance, du «vivre de >>, a rappeler
sous leur unite objective de tout le disparate de 1'exteriorite que la seule facon de laisser sa fecondite a la pensee du
- non point saisie essentiellement ici comme productrice rapport ethique/politique, c'est de bannir tout schema de
d' heteronomie, mais comme le bord extreme de deduction, de derivation, de modelisation, de laisser
1'entendement ou l'unite se perd dans la mauvaise 1'ethique et la politique en tension .
opposition du formalisme de la loi et de 1'empiricite de
1'evenement . La pensee dialectique prefere toujours Inspiration
l'accomplissement a la promesse, le fruit a la fleur. Aussi le Leur ecart pourrait autoriser ce qu'on appellera une
dechirement de la morale et de la politique est-il a ses yeux inspiration de la politique par 1'ethique, soit du meme par
le point ou les parties disjointes se touchent l' autre, de l' autre dans le meme . Inspiration qui libererait
douloureusement. Mais la douleur de l'unite perdue engage ladite politique de ses strictes dimensions etatiques en
sa releve dans les retrouvailles de 1'esprit se recuperant lui- mettant en dispositif des situations ou tout jugement serait
meme en son concept . Les differences doivent et peuvent non-total et non-totalisant, oil tout jugement pourrait etre
donc etre tolerees comme aspects particuliers du monde juge, a commencer par celui de 1'historien sur l'histoire, en
phenomenal, et le mode un peu plat du mot d' ordre tant que « tout historien justifie les violents du passe » 11
humaniste qui nous y convie contrevient moins qu' on croit Cette detotalisation vaut deformalisation, elle tient a
aux regles hegeliennes de la raise en mouvement du distance les figures plus complementaires que concurrentes
systeme . En tolerer en revanche l'irreductibilite d'une nature qui, pour la concorde des hommes, veut la
insursumable, hors toute nostalgie dialectique, sans nul discorde malgre eux, et d' un enracinement ontologique de
1'ethicite dans les mceurs d'une communaute . Le politique
9. Ibid ., p . 189 laisserait des lors voir ses < interstices >> dans la pluralite,
10. Autrement qu'etre ou au-dela de l'essence, op . cit ., p . 203 : << la
fraternite precede ici la communaute de genre . Ma relation avec autrui en
tant que prochain donne le sens A mes relations avec tous les autres >> . II. Eric Weil, Essais et conferences, II, Paris, Plon, 1970, p . 252
94 95
Noesis n°3 <(La metaphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 « La metaphysique d'Emmanuel Levinas
Gerard Bensussan Levinas et la question politique
la contestation, la diversite, au sein d'un ensemble mobile, toute loi, pourrait-on dire au sens of Joyce, evoquant
voire un peu fragile, correspondant institutionnellement a la Moise, ecrit que les tables de la loi furent gravees dans la
democratie . Ainsi la socialite ethique, pre-origination de langue des hors-la-loi 13 . Il y a << une application de la loi
tous les liens interhumains dans un lien effectif entre deux, qui toujours precede la loi » 14 puisque la loi resulte du fait
va venir deranger, desautonomiser partiellement la structure d'un autre, de 1'evenement d'une rencontre . Et c'est ce pre-
integrative, 1'empecher d'oublier les parties qu'elle aura commencement dans une << prise >> du sujet qui va pouvoir
depassees comme ses autres empiriques . Toutefois, ce jeu inaugurer des droits, leur donner sens et, eventuellement,
les inspirer au-dela meme de leur positivite . Une
si indispensable, pour se maintenir comme tel, ne saurait se
bonne > politique, a cet egard, la « justice » selon
constituer et finalement s'eriger en contre-totalite . Sans
Levinas (laquelle qualifie, comme on voit, non pas un
doute y a-t-il la une grande difficulte pratique que l'horizon
regime, mais un mode d'investissement de la politique par
d'une politique inspiree de 1'ethique levinassienne ne peut ce qui West pas elle, etant avant elle, et qui pourtant, apres,
qu' attester. Cette inspiration peut en cela etre dite
saurait neanmoins l'irriguer), serait une politique qui, au
prophetique, au sens precisement biblique du mot,
moins en retrait, permettrait ou mieux faciliterait le
inspiration qui vient, ou ne vient pas, mais en tout cas se
deploiement dynamisant de l' inspiration ethique et en
place avant toute politique . Ce qui fait evenement dans la
assurerait, meme negativement, les conditions . Des lors
sphere ethique est anterieur a tout ce qui releverait en
qu' elle 1' empecherait, soit en s' y substituant soit en ne
particulier du devoir, ressortissant de 1'immediatete d'une
reconnaissant ni en-deca ni au-dela d'elle-meme, elle
reponde d'un sujet voue dans les plus intimes structures de
son ipseite . Cette obligation de responsabilite West donc mettrait en peril potentiel les subjectivites et leurs
pas imputation juridique (car alors on retrouverait les reliaisons . Certains sages du Talmud disent que si
mecanismes des reciprocations et des mediations), mais Jerusalem a ete detruite, c'est parce que on n'y pratiquait
assignation ethique, c'est-a-dire anarchique, hors et avant que le droit et la justice, au sens strict et etroit de leur
toute autorite . Le visage me parle et me contraint bien plus institution positive, sans le «jeu >> laisse avec ce qui les
anciennement > que tout droit et que toute force .
D'ailleurs, si je ne reponds a l'appel de l'ami, de l'aime(e), saurait . . . . traiter l'Etat en camarade . . . Autant lui demander de se faire une
a 1'appel d'une detresse, soit a un appel << ethique >>, que idee de 1'Eglise sans le Christ et les Evangiles . . . L'Etat est un maitre peu
par devoir >>, c'est que je n'y ai pas repondu et que ma fantasque (qui) ne reclame que le respect sans 1'amour > ( Les enfants
«responsabilite » a deja vire en << probleme >> . Citoyen, humilies, Paris, Gallimard, coil . << Folio >>, pp . 65-69) . L'imprecation,
membre d'une collectivite politique, d'une communaute, je ici, aveugle quant A la necessite imparable de l'Etat face 4 la fragile
dois faire ceci ou cela . Sujet pris dans le face-a-face avec le sentimentalite des pures relations d'adhesion, lesquelles ne manquent pas
de se figer en formes instituees de la communaute, le Volk par exemple .
visage, je reponds ou pas, mais it me faut inventer, dans le
Mais cet aveuglement meme permet une judicieuse description des
desaisissement, une regle, un «devoir > qui West inscrit
necessaires limites de cette necessite (voir plus loin) . Lisant ces pages d i
nulle part' 2, avant tout devoir donc, avant toute loi et hors Journal, on hesite entre le rappel h 1'ordre kantien et la reconnaissance
ethique >> .
12 . L'intelligence de cette distinction est souvent decisive dans 13 . James Joyce, Ulysse, Paris, Gallimard, 1996, coll . << Folio >>,
l'analyse politique concrete . Dans son Journal des annees 1939-1940, p . 207 .
14 Maurice Blanchot, La communaute inavouable, Paris, Minuit,
Bernanos oppose << une notion juridique de 1'Etat » A < un sentiment de
la patrie o dont it deplore la perte : << Aucun homme de bon sens ne 1983, p . 73 .
96 97
Noesis n°3 < La metaphysique d'Emmanuel Levinas o Noesis n°3 << La mctaphysique d'Emmanuel Levinas
G6rard Bensussan Levinas et la question politique
excede et sans autoriser les reponses precedant leurs multiplicite des microconflits de base, les refus subjectifs
propres questions . Dans la sphere ethique (qu'il faut tres de 1'humiliation, les resistances inorganisees a la
soigneusement se garder de confondre avec la sphere neantisation de la conscience et du langage, a 1' abolition
privee15), la « regle >> doit a chaque fois s'inventer des histoires individuelles et des evenements (au pays de
puisque la reponse y est impredictible . Si la regle juridico- l'Histoire necessaire, les < faits divers >>, la diversite
politique se la subordonne, c'est l'invention ethique qui infinie de la facticite, ne pouvaient avoir cours ni place) .
s'en trouvera par elle regie et ainsi tarie. On a mesure, it y a Havel explique comment cette multiplicite pouvait finir par
quelque mois, combien une loi qui entendait faire de faire masse, par se transformer en « morale agissante
1'accueil d'un etranger un delit, soit proscrire par la loi un suffisamment compacte pour gener sans arret 1'Etat et
avant-loi, une possible responsabilite ethique de la politique 1'empecher d'etatiser sans reste dans la belle circularite
degage un critere empirique qui, s'il n'assure nulle d'une totalite close et lisse . Lisant Havel avec Levinas, on
fondation theorique a une philosophie politique, permet comprend tres aisement que cette politique antipolitique,
expressement de determiner la justice relative d'une loi ou cette inspiration par 1'ethique de la politique, ne peut etre
d'une action politique . Les Ecrits politiques de Vaclav entendue au sens d'un ideal regulateur, d'un systeme de
valeurs tronant au ciel et s'imposant d'en-haut . Elle requiert
Havel, textes issus de la pratique oppositionnelle de la
bien plutot d'etre imperieusement pratiquee, elle exige que
Charte 77, presentent a cet egard un interet remarquable .
soit interrompu ce qui West plus supportable, ce qui West
Une «politique antipolitique >>, expression singulierement
pas juste . Elle consiste donc le plus souvent en une
schellingienne ou rosenzweigienne, y est esquissee 16. Dite
intervention negative. < Pouvoir des sans-pouvoir »18,
aussi «politique d' en-bas >>, elle aurait consiste en un
incessant effort pour transformer une masse d'experiences elle ne tend pas a opposer une contre-force et une
prepolitiques >>, vecues dans la confrontation dechirante organisation de cette contre-force, a la force organisee, un
entre < vie dans la verite > et << vie dans le mensonge >>, parti a un parti par exemple . Contre les < pretentions
en potentialites revolutionnantesl 7 . Le prepolitique design (d'un Etat, d'une institution), elle mobilise des
ici ce que Levinas appellerait le < secret de l'ipseite >> : la intentions > toujours singulieres qui s'agregent
momentanement pour dire non, indifferentes a toute visee
15 Dans la sphere ethique, structuree dans la bipolarite du face-a-face,
de prise de pouvoir' 9. Car quand bien meme ce pouvoir
serait pris au nom de la << vie facticielle > (Havel) ou de la
je suis pris dans le duo-duel qui me dessaisit au benefice de l'autre et me
desidentifie . L'opposition prive/public ou individu/totalite est en
revanche la matrice (ii partir d'un, d'un je, de Fun identifie) d'une
18. Ibid., pp . 65 ss .
19 .
transaction, d'un contrat futur ou s'entr'impliquent des echanges et des Dans un livre recent consacre a un mouvement zapatiste, on peut
concessions mutuelles . lire que celui-ci, A en croire un sous commandant Marcos plutot
16 Op . Cit . p . 245 de 1'ed . Calman-Levy de « havelien >>, entend « inventer une guerilla qui n'a pas la prise du
1991 . Pour le
rapprochement avec Schelling et Rosenzweig, je me permets de renvoyer A pouvoir pour objectif > : « On est un mouvement de citoyens en armes,
deux textes : << Schelling, une politique negative » in Le dernier avec des exigences de citoyens. Quand un citoyen se plaint de la police, i I
Schelling . Raison et positivite (dir. J .-F . Courtine et J .-F. Marquet, Paris, ne se propose pas de devenir policier, it demande que la police fasse son
J . Vrin, 1994), et « Etat et etemite chez Franz Rosenzweig > in La travail. . . Nous critiquons le pouvoir mais pas pour le supplanter, on veut
Pensee de Franz Rosenzweig (dir. A . Munster, Paris, Presses universitaires simplement un pouvoir qui fasse son travail, qui soit au service de la
de France, 1994) . societe . . . >> (Y . Le Bot, Le Reve zapatiste, Paris, Le Seuil, 1997, cite in
17 . Op. cit ., p . 93 . Liberation, 16 juin 1997) .
98 99
Noesis n°3 « La metaphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 « La metaphysique d'Emmanuel Levinas
Gerard Bensussan
Levinas et la question politique
103
102 Noesis n°3 « La metaphysique d'Emmanuel Levinas
Noesis n°3 « La metaphysique d'Emmanuel Levinas
Gerard Bensussan Levinas et la question politique
d'esquive, de derobade devant une reponse trop lourde et pourtant insubsituables a ma responsabilite ethique . << Il
trop risquee, et de raison . On conclura par un exemple qui faut >> une police, une cite, une politique, une justice . Mais
ne fait qu'en laisser raisonner a son tour d'autres, rien n'y fait cependant : ma reponse a la voix du visage est
nombreux et semblables 26 . On bat un homme sous mes incessible, je suis irremplacable dans cet instant ou je suis
yeux : instant d'unicit6 ou, avant tout choix, toute pesee du appele, comme pour ma propre mort . Partant de la, on
pour et du contre, it me faut repondre ou refuser de pourrait sans doute en bonne part comprendre les
repondre, ce que personne, en cet instant precis, ne peut servitudes volontaires > comme des regimes ou
faire a ma place . Je peux me dire (et dsja je me suis l' assentiment a des ordres institutionnels qui
«arguments un peu >>, ma subjectivite s'est en quelque desencombrent le sujet, qui le debarrassent du dur desir de
sorte resubstantialisee) qu'il est plus prudent pour moi, si l'inassouvissable et de la charge du prochain, cimente le
je veux sauver ma peau, d' aller chercher la police, au lien social jusqu' a le betonner . Et peut-titre aussi ces
risque de la mort de l'autre . Je peux donc m'en remettre a moments historiques, point si rare, ou les peuples semblent
l'institution juridiquement competente et effectivement saisis d'une etonnante haine de leur propre liberte, d'un
responsable 27 . Cet exemple n'invalide en aucun cas la voeu panique d'echapper a la fraternite, a sa prise, pour
necessite et la legitimite de la police . Il rappelle simplement s'en remettre a la fusion communautaire.
qu'y recourir, comme fait tout bon citoyen, peut sous Tournant et retournant sans relache autour de ce qui
certaines circonstances couvrir un refus de repondre et me fait question avant toute question - l'accueil indomiciliable
couvrir en justifiant, en droit et en raison, ma non-reponse de l'autre, 1'hospitalite dans le sujet, 1'hebergement de
par 1'invocation legale dun ordre, d'une universalite l' inabritable -, la meditation de Levinas permet a qui en suit
le cheminement insistant et patient d'entr'apercevoir de
l'inapercu quant a la pensee du politique . Elle est astreinte
26 . De la parabole du bon Samaritain (Luc, 29-37) au fameux passage
du dedans d'elle-meme a un ecart entre une sorte de
du Discours sur l'origine et les fondements de 1'inegalite parmi les sagesse negative (et parfois meme un realisme instruit de ce
hommes (J .-J . Rousseau, (Euvres Completes, Paris, Le Seuil, II, p. 224)
que tout Etat condense un rapport de forces) et une utopie
« Il n'y a plus que les dangers de la socidt6 enti8re qui troublerit le
sommeil tranquille du philosophe et qui l'arrachent de son lit . On peut du bien qui ne replie jamais ses inquietudes en ontologies
impun6ment 6gorger son semblable sous sa fenetre ; it n'a qu'a mettre ses politiques. Transcendance sans transcendantaux, elle ouvre
mains sur ses oreilles et s'argumenter un peu, pour empecher la nature qui et re-ouvre toute immanence sur un dire qui en signifie
se revoke en lui de l'identifier avec celui qu'on assassine . . . >> . Rousseau l' infini. Elle pose ainsi ce qui viendrait avant toute
pressent ici tr8s fortement, et la suite du texte le confirme encore combien opposition, une marque, une tension entre < ce qui eut
l'appel precede la raison . humainement, lieu >> et qui < n'a jamais pu rester enferme
27 .
Au sens ob elle a A repondre de tous les tiers et de ce qui pourrait dans un lieu >>, 1'Humain donc et le politique, «titre
leur titre imputable . La police et plus gen6ralement le droit doivent
ensemble dans un lieu >> 28 .
pr6supposer une hostilite g6nerale et r6ciproque des sujets socialis6s et
Wont 6videment pas pour vocation de les inciter a 1'entraide mais de les
empecher de (se) nuire . Cette responsabilite juridico-politique peut donc
meme pr6voir de limiter la responsabilit6 ethique : l'article 63, alinea 2,
du code Penal fait obligation A quiconque de porter assistance A personne
en danger, mais sous 1'expresse reserve que le secours soit << sans risque 28 . Autrement qu'etre ou au-dela de l'essence, op . cit ., in fine et
pour (le sauveteur) ni pour les tiers o . p . 200 .
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Noesis n°3 a La m6taphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 « La m6taphysique d'Emmanuel Levinas
DIACONIE ET DIACHRONIE
DE LA PHENOMENOLOGIE
A LA THEOLOGIE
Paul OLIVIER
qui apparait dans la lumiere de la connaissance 2 , mais elle nous la mettons en rapport avec un theme de plus en plus
tente d'approcher, dans un mouvement oblique, 1'en-deca insistant du dernier Levinas, mais present egalement des le
ou I'au-dela de toute vision . Le retour aux choses memes, debut de sa quete, savoir la necessite de deformaliser
telles qu'elles sont donnees dans l'intuition originaire, 1'experience du temps. La diachronie est diaconie, service et
s'accomplit paradoxalement dans un effort toujours irruption de l'autre qui brise la continuite du phenomene ;
recommence pour laisser percer le non-donne ou, si l'on cet autre, qui ne cesse de venir, ne se laisse ni construire ni
nous permet ce neologisme, le «non-donnable » de toute anticiper ; it se laisse rencontrer ou plus exactement
donation. Car la diachronie est absence dans la presence, approcher dans une attente infinie. L'objection de
distance daps--laproxitiite, non-coincidence, c'est-a-dire Dominique Janicaud est forte la pratique de la
! destitution du propre3 et cart dans l'origine : l'ipseite du phenomenologie cesse d'etre une phenomenologie, des
,: meme est instituee et habitee par 1' autre . qu'elle se detourne du phenomene tel qu'il apparalt, c'est-a-
dire tel qu'il est donne dans et par la vision et, ajouterait
Le temps est diachronie . Cette affirmation pourrait Levinas, tel qu'il est traduit dans le discours qui le
egacement eclairer ce que Dominique Janicaud appelle le rassemble . De fait, 1'enigme qui derange le phenomene
tournant theologique de la phenomenologie 4, si du moins
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Noesis n°3 « la metaphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 < (La metaphysique d'Emmanuel Levinas
Paul Olivier Diaconie et diachronie : de la phenomenologie a la theologie
defie, dans son paradoxe, tout tentative de recuperation, de 1'orthodoxie husserlienne, parce que, depuis toujours, la
descnption op de devoilemen ~ phenomenologie, incapable d'assurer son propre sol qui lui
.
En decouvrant le futur de la mort dans le present de echappe, se situe hors d'elle meme' . En ce sens, la lecture j
1'amour comme Fun des secrets originels de la temporalite, que Levinas propose de l'oeuvre de Husserl s'inscrit moms
Levinas se donne le moyen sinon de repondre directement a dans la tradition phenomenologique qu'elle ne la met
cette objection du moins de la recuser en la situant 6 . Si la radicalement en question . II restera a determiner si Levinas
se donne les moyens de son ambition .
temporalite nalt d'une relation a autrui radicalement
asymetrique, la theologie pourrait n'etre que la condition ou
la garantie de cette socialite qui excede toute presence . I. Le temps comme experience
Levinas est, avec Michel Henry et Jean-Luc Marion, le L'experience du temps ou, pour mieux dire, le temps`
temoin de la crisede_la phenomenologie . _II ne suffit comme experience$ constitue une excellente introduction a la
probablement pas, pour resoudre cette crise, d'en revenir a problematique d'Emmanuel Levinas, depuis _ les premiers
ecrits comme Le Temps et l'autre ou De l'Existence a
l'existant (1946-1947) jusqu'aux articles qui explicitent le
. La lecture de « Enigme et phsnom8ne > est de ce point de vue tr8s contenu de l'insolite Autrement qu'tre ou au-dela de
eclairante, En decouvrant 1'existence avec Husserl et Heidegger, pp . 203-
l'essence (1978) en passant par Totalite et Infini (1961) et
215 . En allant au-dela de la rationalite de la presence, Levinas ne pretend
pas aller au-dela de toute rationalite . < Tout depend de Ia possibilite de
vibrer a une signifiance qui ne se synchronise pas avec le discours qui la ' . On nous permettra de renvoyer ici a ,'excellente etude de Didier
capte, qui ne se range pas dans son ordre ; tout depend de la possibilite Franck, Chair et Corps . Sur la Phenomenologie de Husserl (Paris, e d . de
d'une signification qui signifierait dans un derangement irreductible . Si Minuit, 1981) . En particulier, Didier Franck n'hesite pas a formuler une
une description formelle d'un tel derangement pouvait etre tentee, elle nous question qui rapproche singulierement la problematique de Husserl de celle
laisserait dire un temps et une intrigue et des normes qui ne se reduisent pas de Levinas . << Si, trios frequemment, Husserl a associe le passe et
a la comprehension de 1'etre, prstendue comme ,'alpha et ,'omega de la l'intersubjectivite, cela ne signifie pas que la transcendance de 1'autre soit
philosophie > (p . 205) . Levinas appelle Enigme cette fissure qui, du meme ordre que celle du passe . Au contraire, elle est plus radicale et
dsrangeant le phsnom8ne, nous fait sortir de 1'etre en introduisant une risque pour ce motif d'etre plus fondamentale . Est-ce a dire, et contre'toute
irreductible alterite . « Le phenom8ne, ,'apparition en pleine lumi8re, la apparence, que le passe vient a ,'ego de sa relation a l'autre ? >>, (op. cit .,
relation avec 1'etre assurent l'immanence comme totalite et la philosophie p .138) .
comme atheisme . L'Enigme, intervention d'un sens qui derange le g . Levinas distingue deux sens du mot experience, selon que le sujet
phenomene, mais tout dispose a se retirer comme un stranger indesirable, a rami ne tout ,'objet a soi et 1'assimile enti6rement, ou selon que ce qui est
moins qu'on ne tende l'oreille vers ces pas qui s'eloignent, est la experiments, debordant les capacites du sujet, se situe toujours au-dela de
transcendance meme, la proximite de 1'Autre en tant qu'Autre > (p . 213) . ses prises . L'experience est alors nouveaute, surprise, decentrement ; elle
6 . Cette formule, en nommant les situations concretes (,'amour et la exclut radicalement le mouvement d'interiorisation de l'autre . On peut
mort) oil passe et avenir prennent sens, illustre le theme de la deformation legitimement parler, dans ce cas, de ,'experience du temps ou du temps
de la notion du temps, en meme temps qu'elle destitue le present de comme experience ; mais, pour eviter toute ambiguite, Levinas prefere
l'aperception transcendantale de son privilege et met en oeuvre le parler de la transcendance du temps ; ce qui souligne mieux l'ecart
mouvement par lequel Levinas remonte en decd de l'ipseite, car le present originaire et la distance . L'opposition de l'autonomie et de l'heteronomie
de ,'amour est un passe immemorial qui m'oblige avant tout engagement et est clairement thdmatisse au debut de « La Philosophic et 1'idee de
le futur de la mort une devotion sans reserve a l'autre, une responsabilite l'Infini », in En decouvrant l'existence avec Husserl et Heidegger,
irreductible pour Ia mort d'autrui . (pp . 165-178) .
110 111
Noesis n°3 « la metaphysique d'Emmanuel Levinas » Noesis n°3 « La m6taphysique d'Emmanuel Levinas
Paul Olivier Diaconie et diachronie : de la phenomenologie a la theologie
les articles qui accompagnent cet ouvrage . Dans Ethique et attenuer la portee ni a relativiser le caractere central de la
Infini, en dialogue avec P. Nemo, it precise ainsir le sens de these ici formulee : le temps est la transcendance ou, ce qui
ses premieres tentatives dit la meme chose, la transcendance est diachronie .
Le Temps et 1'Autre est une recherche sur la relation
1 . La diachronie comme Chiffre de 1'Autre
avec autrui en tant qu'elle a pour element le temps ; comme si
le temps etait la transcendance, etait, par excellence 1'ouverture La diachronie ne fait pas couple avec la synchronie : elle
sur autrui et sur l'Autre . 9 n'est pas la succession representee, c'est-a-dire en definitive
mais, ce faisant, it caracterise le theme presque unique de sa annulee dans la conscience qui la rassemble et la survole
meditation sur le temps et l'autre en son developpement pour se la representer . La diachronie du temps, exteriorite
progressif. En effet, ajoute-t-il, irreductible a toute exteriorite purement spatiale, relation
avec ce qui demeure absolument dehors" est, des ce
. . .cette these sur la transcendance, pensee comme dia-chronie, premier moment, malgre des theses insuffisantes ou, plus
ou le Meme est non-in-different a l'Autre sans l'investir tard, rejetees, mise en question de la representation qui
aucunement - pas meme par la coincidence la plus formelle avec ramene l'autre a la presence et a la co-presence", raise en
lui daps une simple simultaneite-, of l'etrangete du futur ne se accusation encore plus fondamentale de l'idee meme de
decrit pas d'emblee dons sa reference au present of it aurait a- pouvoir, < telle qu'elle est incarnee dans la subjectivite
venir et oh it serait deja anticipe dans une pro-tention, cette transcendantale, centre et source d'actes intentionnels >>1 s
these (qui me preoccupe aujourd'hui) n'etait , it y a trente ans, Le temps est socialite, c'est-a-dire relation sans relation ou
qu'entrevue. 10 sans reciprocite, ou 1'Autre se rend present dans son
Le developpement progressif d'une these, simplement absence meme, dans une distance qui est proximite et dans
entrevue a l'origine, ne va pas sans corrections ni une proximite qui maintient la distance. Le temps est relation
inflechissements, mais le caractere preparatoire de Le Temps a, relation pure, sans terme, plus exactement impossibilite
et 1'autre, qui nous est suggere et les reserves de Levinas de coincider avec le terme de la relation, inadequation
sur sa premiere approche de la transcendance temporelle, radicale au contenu de 1' evenement qui s' annonce . Le temps
que nous aurons a expliciter, ne nous conduiront pas a originaire ou mieux pre-originaire est denegation de
l'originaire, puisqu'il signifie a la fois le toujours de la non-
coincidence et le toujours de la relation 14 . Il y a un paradoxe
9 . Op . cit ., p . 56 . Dans la meme serie d'entretiens, Levinas fait du temps, du sujet et de l'autre, puisque c'est l'alterite
observer que la relation avec autrui, dans la droiture de Fen-face-de lui, transcendante qui ouvre le temps 15, que c'est l'allegeance a
definit un rapport direct avec 1'autre, qui ne se laisse ramener ni A la l'inegalable qui fait le sujet, mais que les descriptions de
consideration d'un objet, ni A la communication d'une connaissance ; cette
cette alterite, de cette distance-proximite qui est le jeu de
socialite comme rupture de la solitude et de la reciprocite anticipait, d'une
certain mani6re, le depassement de l'ontologie, radicalise dans Autrement l'autre et le tournant du sujet,
qu'etre . « Le fait d'etre est ce qu'il y a de plus prive ; 1'existence est la
11
seule chose que je ne puisse communiquer ; je peux la raconter, mais je ne Le Temps et I'autre, Montpellier, Fata Morgana, 1979, p . 13 .
peux partager mon existence . La solitude apparait donc ici comme .Ibid., p. 9.
12 Ibid.,
13
p. 15 .
I'isolement qui marque l'evenement meme d'etre . Le social est au-dela de
14
l'ontologie . » Ethique et infini, p . 58 . Ibid., p. 10 .
10 .Ibid ., pp . 56-57 . 15 .Ibid., p. 14 .
112 113
Noesis n°3 << la metaphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 << La metaphysique d'Emmanuel Levinas
Paul Olivier Diaconie et diachronie : de la phenomenologie a la theologie
. . .ne sauraient titre qu'approximatives ou metaphoriques, pas le Discours ; tout West pas inexorable . Ainsi seulement la
puisque la diachronie du temps en est et le sens non-figure, le violence reste supportable dans la patience' 9 .
sens propre et le modele l6 . Dans Dieu qui vient a l'idee, Particle « La pensee de
L'impossibilite de coincider, l'inadequation, 1'ecart ne l'etre et la question de 1'Autre > explicite ce role de la
sont pas des notions negatives ou derivees ; elles prennent patience, comme ajournement et difference, dans la genese
sens dans « le phenomene de la non-coincidence donnee du temps .
dans la diachronie du temps > ". Dans la diachronie du Attente sans aucun attendu, ou espoir oii rien d'esperer ne
temps par l'irruption de l'Autre, se noue l'intrigue du sujet, vient incarner 1'Infni, oii aucune pro-tension ne vient dejouer
d' autrui et de l' Infini, mais la diachronie est le Chiffre la patience ; passivite plus passive que toute passivite du subir
irreductible's de cette intrigue . - lequel serait encore accueil - patience et longueur du temps ;
Le temps originel est le temps de la patience et non le patience ou longueur du temps. Dans l'ajournement ou la
temps du pouvoir ; c'est ce temps de la patience, dans difference incessante de cette pure indication, nous soupconnons
1'epreuve de la passivite pure qu'est la souffrance, que le temps lui-meme mais comme une incessante diachronie
Totalite et Infini nous demande de reconnaitre. proximite de l'Infini, le toujours et le jamais d'un
L'epreuve supreme de la volonte nest pas la mort, mais la desinteressement et de 1'a-Dieu . Affection mais sans tangence
souffrance . Dans la patience a la limite de son abdication, la affectivite. Proximite dans la crainte de 1'approche, traumatisme
volonte ne sombre pas dans l'absurdite, car, par-dela le neant qui de l'eveiL La dia-chronie du temps comme crainte de Dieu 20 .
reduirait au purement subjectif, a l'interieur, a l'illusoire, a Le temps est religion, c'est-a-dire rapport a Dieu, a
I'insignifant, 1'espace du temps qui s'ecoule de la naissance a la condition d'ajouter que la religion est une relation «qui
mort, la violence que la volonte supporte - vient de l'autre West pas structure comme savoir, c'est-a-dire comme
comme une tyrannie, mais, par la-meme, se produit comme une intention-nalite >> 21 .
absurdite qui se detache sur la signification . La violence n'arrete Autrement qu'etre accentuera le theme d'une passivite
plus passive que toute passivite, a l'oeuvre dans l'experience
du temps ; le temps pre-originel ne releve ni de la memoire,
16 .Ibid., p . 10 .
ni de 1' anticipation ; aucune synthese active ne le constitue
17 . Le Temps et 1'autre, op . cit., p . 10 . Cette formule capitale, qu'il it se donne (en se refusant ?) dans la dolence de la douleur,
faudra commenter, souligne admirablement l'originalite et les difficultes dans la peine du travail et du vieillissement .
d'une phenomenologie de i'invisible . En effet, it s'agit bien de phenomene
et de donation, de phenomene donne a l'intuition ; mais ce qui est donne, La passivite propre de la patience - plus passive ainsi que
c'est la non-coincidence et le phenomene qui apparait, c'est 1'ecart toute passivite correlative du volontaire - signif e daps la
22.
originaire . synthese passive de sa temporalite
Is . L'expression
qui rappelle Jaspers se trouve dans un article
(<< Notes sur le sens u), recueilli dans Dieu qui vient a l'idee . Parlant du
Dieu invisible qui commande dans une responsabilite irreversible, it ecrit
«Infini auquel je suis voue par une pensee non-intentionnelle dont aucune 19 Totaliti et Infini, op. cit., pp . 216-217 .
preposition de notre langue - pas meme le a auquel nous recourons - ne 20 . De Dieu qui vient a l'idee, op . cit., p . 184 .
saurait traduire la devotion . A-Dieu dont le temps diachronique est le chiffre 21 . Le Temps et l'autre, op . cit., p . 8 .
unique, a la fois devotion et transcendance >>, (op . cit. p . 250) . 22 . Autrement qu'etre, ou au-dela de l'essence, op . cit., p . 66 .
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Noesis n°3 < la metaphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 v La metaphysique d'Emmanuel Levinas
Paul Olivier Diaconie et diachronie : de la phenomenologie A la theologie
Ce temps sans commencement, irrecuperable pour la de l'unicite d'assigne. Le sujet est pour 1'autre ; son titre s'en va
temporalite issue de la memoire et de la representation, se pour 1'autre ; son titre se meurt en signification . 26 .
temporalise comme, laps de temps, intervalle, perte de
temps, une perte de temps qui n'est 1'oeuvre d'aucun sujet La mort de 1'etre en signification est le sujet avant 1'etre,
en dehors de 1'etre . La subjectivite, unique et irremplacable,
mais qui revile dans le vieillissement, l'adversite pure, le
contre soi en soi 23 . Plus precisement s'expose dans la passivite de l'obeissance ; ces traits
constitutifs de la subjectivite, qui semblent s'exclure
Cette diachronie du temps ne tient pas a la longueur de radicalement, ne peuvent se resoudre qu'en responsabilite
l'intervalle, telle que la representation ne saurait l'embrasser . pour Autrui plus ancienne que tout engagement 27 . La
Elle est disjonction de 1'identite oit le mime ne rejoint pas le temporalite signifie ici une obeissance sans desertion ; cette
mime : non-synthese, lassitude . Le pour soi de 1'identite n'y obeissance sans desertion ne deploie pas un Monde qui
est plus pour soi mais malgre soi . 24 apparait, mais ouvre un Regne qui s' annonce, le Regne du
La vie, dans la souffrance, est arrachement a soi . La vie, Bien qui, dans sa Bonte, ne peut entrer dans le present de
dans le vieillissement, West plus pour soi, mais malgre soi. la conscience" . Resumant une approche semblable, dans la
diversite des terminologies, la Preface de 1979 de Le Temps
Le malgre soi marque cette vie dans son vivre mime . La et l'Autre notait : < Le mouvement du temps doit titre
vie est vie malgre la vie : de par sa patience et son entendu comme transcendance a l'infini du tout Autre , 29
vieillissement. 25
La passivite du sujet est si irreductible qu'elle vit le temps 2. Difficile Temporalite
comme un dehors sans possible interiorisation et une Levinas n' ignore pas que le temps peut titre pense comme
anteriorite sans possible recouvrement . «une quantite continue, se developpant en une serie
L'identite du mime dans le lie" lui vient malgre soi du irreversible, simple et unique >> 10 . Cette definition du
dehors, comme une election ou comme l'inspiration, en guise temps, comme une serie d'instants successifs, ne vaut
cependant que pour le temps mathematique, purement
abstrait et lineaire, que la science utilise dans sa description
du monde et pour la maitrise de la nature . Dans une telle
23 .
Ibid., p . 66 . Vieillissement et senescence Wont pas un sens
representation, inevitable a ce niveau, l'instant, pris
purement biologique . « DejA la synthese des retentions et des protentions
oil 1'analyse phenomenologique de Husserl - en abusant du langage -
recup6re le laps, se passe de Moi . Le temps se passe . Cette synthese qui 26 .Ibid ., p . 67 .
patiemment se fait - appelee avec profondeur, passive - 27,
est Idem .
vieillissement . Elle eclate sous le poids des ans et s'arrache 28 . Idem .
irreversiblement au present, c'est-A-dire A la re-presentation . Dans la 29 .
Le Temps et l'autre, op. cit., p . 11 .
conscience de soi, it n'y a plus presence de soi A soi, mais senescence . 30 Cette definition banale est celle d'Hamelin dans Essais sur les
C'est comme senescence par delA la recuperation de la memoire, que le elements principaux de la representation (Presses universitaires de France,
temps - temps perdu sans retour - est diachronie et me concerne >>, (Ibid., 1951, p . 44) ; it West pas arbitraire de se referer A Hamelin, parce que
p . 67) . Levinas qui le cite ailleurs, 1'a certainement lu ; peut-titre lui emprunte-t-il
24 .Ibid. p . 67 .
25 des elements de son vocabulaire, par exemple, le nom des elements
Ibid ., p . 65 . constitutifs du temps : l'instant, le laps ou intervalle et la duree .
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Noesis n°3 « la metaphysique d'Enunanuel Levinas Noesis n°3 « La metaphysique d'Emmanuel Levinas
Diaconie et diachronie : de la ph6nombnologie a la theologie
Paul Olivier
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Noesis n°3 a La mbtaphysique d'Emmanuel Levinas
Noesis n°3 « la m6taphysique d'Emmanuel Levinas
Paul Olivier Diaconie et diachronie : de la phenomenologie A la theologie
Oui, it y a un temps qu'on peut entendre a partir de la comme experience ou comme transcendance . Pour bien
presence et du present et oii le passe West qu'un present retenu comprendre cette approche, it faut la rattacher au projet,
et le futur un present a-venir . La representation serait la formule par Levinas, de deformaliser la notion de temps 42 .
modalite fondamentale de la vie mentale . Mais, a partir de la Cette deformalisation est destitution de l'unite formelle du Je
relation ethique a autrui, j'entrevois une temporalite of les pense
dimensions du passe et du futur ont une signification propre . Nous avons cherche le temps comme deformalisation de la
Dans ma responsabilite pour autrui le passe d'autrui qui n'a forme, la plus formelle qui soit, de l'unite du je pense. 43
jamais ete mon present, "me regarde", it nest pas pour moi
representation. Quant au futur - ce West pas mon anticipation Cette recherche peut etre caracterisee comme une
d'un present qui m'attend deja tout pret et semblable a 1'ordre
phenomenologie materielle44 . Si la phenomenologie
imperturbable de l'etre, "comme si deja it etait arrive", comme
materielle, telle que la definit Michel Henry, est liberation de
si la temporalite etait une synchronie 40 l'essence du sous jacent de la subjectivite, decouverte de la
composante hyletique ou impressionnelle de
Dans la perspective ethique qui court tout au long de son
oeuvre en prenant des tonalites differentes, Levinas l' intentionnalite, reduction radicale du rapport de la pensee
au monde, qui est la seule forme de transcendance que
comprend ce passe qui n'a jamais ete un present comme
« cette histoire de l'humanite a laquelle je n'ai jamais reconnaisse Husserl, alors on peut dire que Levinas a fait
plus qu'anticiper cette notion et meme lui a donne une tres
participe, a laquelle je n'ai jamais ete present » et qui
large extension, en recherchant les contenus senses qui
devient en quelque sorte mon propre passe, et le futur
forment la trame du temps .
comme ce qui est donne dans leTemps de la prophetie, qui
Cette entreprise de deformalisation est l'occasion pour
est un imperatif, un ordre moral, le message d'une
Levinas d'opposer Kant, Hegel, Husserl, d'un cote,
inspiration 41 . Prophetie, inspiration, revelation meme Heidegger, Bergson, Rosenzweig de 1'autre . Kant presente
prennent un sens dans 1'experience ethique, mais plus explicitement le temps comme forme de 1'experience : les
fondamentalement contribuent sinon a constituer le temps, sensations doivent remplir la forme d'une matiere sans que
du moins a destituer le present de son privilege . Le temps cette derniere puisse contribuer a la constituer ; Hegel tente
abstrait, le temps de la memoire et de l'anticipation, le temps de construire dialectiquement le temps, en reconduisant la
de la patience et de la prophetie forment trois niveaux de forme vers son propre contenu par simple developpement
1'experience du temps et donnent en meme temps trois sens interne. Les philosophies de la temporalite formelle
differents a 1'experience elle-meme ; mais le niveau le plus constituent donc la forme meme de la temporalite sans
originaire est le troisieme, le temps de 1' autre . exiger pour cette forme elle-meme une condition c'est-a-dire
«une certain conjoncture de "matiere" ou d'evenement,
3. Deformaliser la notion de temps .
Mort et douleur, travail et vieillissement, patience et 42
responsabilite pour autrui, histoire et inspiration, forment la Ibid ., p .263 .
43
trame de 1'experience du temps et donnent sens au temps Ibid ., p . 196 .
44 .
Nous empruntons le terme de phenomenologie materielle h Michel
Henry, dont nous citons certaines formules, tirees de Phenomenologie
40 materielle (Paris, Presses universitaires de France, coll . << Epimeth6e >>,
Entre nous . Essais sur le penser-a-l'autre, op . cit ., pp . 133-134 .
41
Ibid ., p . 134. 1990), sans confondre bien entendu les deux philosophies .
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Noesis n°3 « la metaphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 < La metaphysique d'Enunanuel Levinas
Paul Olivier Diaconie et diachronie : de la phenomenologie A la theologie
un contenu sense en quelque sorte prealable a la forme >> 41 . de la Redemption chez Rosenzweig 49, nous sommes bien en
C'est ainsi que Husserl lui-meme, parce qu'il constitue le presence d'une phenomenologie materielle consciente de ses
temps a partir presupposes et de ses exigences .
. . .d'une conscience deja effective de la presence dans son Cette deformalisation de la notion du temps est a 1'ceuvre
evanouissement et dans sa "retentio" et dans son imminence et des les premiers ecrits, meme si la formulation claire du
dans son anticipation, projet de recherches est plus tardif . Resumant, dans sa
meconnait la necessite de se placer devant Preface de 1979, le propos de Le Temps et l'Autre, Levinas
. . . la situation empirique privilegiee a
laquelle ces modes ecrit
d'evanouissement dans le passe et d'imminence dans le futur
Le Temps et l'Autre pressent le temps non pas comme
seraient attache 46
horizon ontologique de l'etre de l'etant, mais comme un mode
En revanche, Bergson, Heidegger, Rosenzweig, chacun de l'au-dela de l'etre, comme relation de la pensee a l'Autre et - a
a leur maniere, partent d'un concret plus ancien que la forme travers diverses figures de la socialite en face du visage de l'autre
pure du temps47 . Qu' it s' agisse de la liberte, de l' invention, homme : erotisme, paternite, responsabilite pour le prochain
de la nouveaute chez Bergson, des situations concretes (in- comme relation au tout Autre, au Transcendant, a l'Infini. 5o
der-Welt-Sein, Geworfenheit Sein-zum-Tode) auxquelles
sont attachees les extases temporelles chez Heidegger48, ou
49 Dans Hors sujet Levinas a consacre une etude fort interessante a
de la conjoncture biblique de la Creation, de la Revelation et Rosenzweig, mais nous emprunterons A «Philosophie, Justice et
Amour >>, des remarques qui eclairent les allusions precedentes . << Dans
l'ceuvre de Rosenzweig, les moments abstraits du temps - passe, present,
45 Entre nous
. Essais sur le penser a l'autre . op. cit ., p . 263 . avenir - sont deformalises ; it ne s'agit plus du temps forme vide ot1 it y a
46 . Idem .
trois dimensions formelles. Le passe c'est la Creation . Comme si
47 .Ibid
., p . 196 . Rosenzweig disait : pour penser concretement le passe, it faut penser la
48. Levinas a toujours reconnu la grandeur speculative de Heidegger . Creation . Ou le futur, c'est la Redemption ; le present, c'est la
Ainsi dans «Philosophie, Justice et Amour >>, un entretien recueilli dans Revelation >>, (Entre nous. Essais sur le pens'er-a-I'autre Figures, op . cit .
Entre nous, it ecrit : «Heidegger est pour moi le plus grand philosophe du p . 137) .
si6cle, peut titre l'un des tres grand du millenaire ; mais je suis trios peine de 50 Le Temps et l'autre, op . cit ., p . 8 . Il faut se tourner vets Totaliti
cela, parce que je ne peux jamais oublier ce qu'il etait en 1933, meme s'il ne et Inini pour mieux preciser ce lien 3 l'Infini . < L'idee de 1'infini,
1'etait que pendant une courte periode . Ce que j'admire dans son ceuvre c'est l'infiniment plus contenu dans le moins, se produit concretement sous les
Sein und Zeit . C'est le sommet de la phenomenologie. Les analyses sont especes d'une relation avec le visage . Et seule l'idee de l'infini - maintient
geniales ; quant au dernier Heidegger, je le connais beaucoup moins bien . 1'exteriorite de I'autre par rapport au Meme, malgre ce rapport ; de sorte
Ce qui m'effraie un peu, c'est aussi le deroulement d'un discours oit l'humain qu'ici se produit une articulation analogue A 1'argument ontologique : en
devient une articulation d'une intelligibilite anonyme ou neutre, h laquelle 1'esp6ce, 1'exteriorite d'un titre s'inscrit dans son essence ; seulement
la revelation de Dieu est subordonnee . Dans le Geviert, it y a les dieux au ainsi ne s'articule pas un raisonnement, mais l'epiphanie comme
pluriel >>, (Entre nous . Essais sur le penser-a-l'autre, op . cit ., p . 134) . visage >>, (Totalite et Infini, op . cit ., p . 170) . << La Trace de I'autre
Plus loin, it precisera ses reserves : << La relation ethique chez Heidegger, recueilli dans En decouvrant I'existence avec Husserl et Heidegger,
le Miteinandersein, titre-avec-autrui, West qu'un moment de notre presence precisera ces rapports complexes de 1'autre, du visage et de l'Infini (cette
au monde . Elle n'a pas la place centrale. Mit, c'est toujours titre A cote de . . . fois ecrit avec une majuscule) en introduisant la notion de trace et d'Ileite .
ce West pas l'abord du Visage, c'est zusammensein, peut titre La trace qui signifie sans faire apparaitre, qui signifie en dehors de route
zusammenmarschieren >>, (Ibid ., pp . 134-135) . intention de faire signe et en dehors de tout projet dont elle serait la visee
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Paul Olivier Diaconie et diachronie : de la phenomenologie a la theologie
Ces figures sont differents aspects d'une alterite-contenu, d'une experience fondamentale, celle de l'insomnie ou de la
comme it le dira un peu plus loin a propos de la feminite, nausee, qui nous revele un temps sans commencement ni
qui sera percue comme la qualite meme de la difference 51 fin, pure existence impersonnelle 52.
Mais d'autres analyses utilisent le meme procede avant
meme de le formuler . Ainsi, le temps comme succession
II. Phenomenologie materielle et metaphysique
d'instants qui se repetent sans se renouveler, n'est
probablement pas autre chose que 1'expression theorique En recherchant une alterite-contenu, un concret plus
ancien que toute presence, Levinas entend creuser
1'experience de la phenomenologie husserlienne pour etablir
(p . 199), derange l'ordre du monde et vient en sur-impression (p . 200) . La le caractere derive de la conscience intentionnelle. La
notion d'Ileite permet de preciser l'originalite de la trace : « En tart que Il methode, en privilegiant le contenu sense, les conjonctures
et troisi8me personne elle est en quelque facon, en dehors de la distinction et les circonstances, en un mot la matiere plutot que la
de 1'etre et de 1'etant . Seul un titre transcendant peut laisser une trace forme, est a rapprocher de la recherche parallele de Michel
(p . 201) . Dans la trace ot1 luit le visage, quelqu'un a deja passe et ce Henry ; c'est pourquoi nous avons parle sans hesiter de
Quelqu'un, ce Dieu, qui a deja passe, nest pas le modele dont le visage phenomenologie materielle. Cette phenomenologie
serait l'image, mais l'absolu qui toujours s'absente . Ii y a dons un passage materielle en recusant le primat de l'intentionnalite, se definit
progressif depuis Le Temps et l'Autre, ou fecondite et paternite sont les
elle-meme comme une paradoxale phenomenologie de
situations concretes dans lesquelles la possibilite de 1'evenement, que
donne la mort, regoit un contenu et devient temps, jusqu'a Totalite et
l'invisible . Chez Levinas, le paradoxe est redouble ; en
Infini, otl le Visage et la dimension Ehique deviennent determinants et effet, alors que, chez Michel Henry, la phenomenologie
introduisent le theme de l'infini en conservant un vocabulaire ontologique, materielle se presente comme une phenomenologie de
puis a < La Trace de l'autre >>, oit l'Infini qui se donne dans le visage et l'immanence qui nous permet d'atteindre l'invisible dans la
donne au visage son caract8re transphenomenal, est le Dieu qui passe en parfaite coincidence avec soi de la vie qui s' affecte elle-
dehors du pli de 1'etre et de 1'etant et enfin a Autrement qu'etre, oit le temps meme, chez Levinas la phenomenologie materielle serait une
s'avance dans la crainte de Dieu et 1'injonction de I'autre, en dehors de phenomenologie de la transcendance en un sens different de
1'etre, comme structure du sens . non-
Husserl, une phenomenologie de' 1'ecart et de la
coincidence,
51 . Le Temps et l'autre . op . cit. p . 14 . Dans Ethique et Infini, (Paris, une phenomenologie du non-phenomene l
Fayard, 1882), it precise le sens de I'alterite erotique : << le feminin est
Plus exactement cette phenomenologie se resumerait en une
autre pour un titre masculin, non seulement parce que nature differente, mais
aussi en tant que l'alterite est, en quelque facon sa nature . Il ne s'agit pas,
formule que nous avons deja citee : le phenomene de la
dans la relation erotique, d'un autre attribut en autrui, mais d'un attribut
non-coincidence, qui doit titre recherche dans une altet
d'alterite en lui >>, (pp . 67-68) . Ainsi, « dans Le Temps et l'autre », dit- contenu, est donne dans la diachronie du temps" . Mais cette
il, < le feminin est decrit comme le de soi autre, comme l'origine du phenomenologie nous conduit au-dela de la
concept meme d'alterite >>, (Idem) . La verite de ces analyses semble phenomenologie, parce qu'elle nous a d'abord conduit en-
independante de la pertinence ultime de ces vues sur le feminin et des deca du phenomene . En outre, des premiers ecrits a
correctifs qu'on pourrait leur apporter . Un de ces correctifs est indique un Autrement qu'etre en passant par Totalite et Infini, on
peu plus loin : « toutes ces allusions aux differences ontologiques entre le
observe non seulement un approfondissement mais
masculin et le feminin paraitront-elles moms archaiques, si, au lieu de
diviser 1'humanite en deux esp8ces (ou en deux genres), elles voulaient
signifier que la participation au masculin et au feminin etait le propre de 52 . Le Temps et l'autre, op. cit., p . 27 .
tout titre humain > ( Ibid., p. 71) . 53 Ibid ., p . 10 .
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Paul Olivier
Diaconie et diachronie : de la phenomenologie a la theologie
egalement un changement de perspective . Si les premiers qui nee le present, effectuer la mise en relation du present et
secrits distinguent esseritielleinetlr objet et evenement, le =ode l'avenir ainsi definis . Si la comprehension du present
Monde qui se deploie dans la lumiere et le Regne qui comme avenement de la liberte et l'approche de l'avenir
s'annonce dans la transcendance du Bien, si Totalite et comme imminence de la mort satisfont aux deux premieres
Infini se maintient, dans une certain mesure, dans 1'horizon exigences, la relation avec autrui opvre la mise en relation
de 1'etre et restaure, contre Heidegger, l'interet pour 1'etant, des deux instances qui respeCte leur specifictte
Autrement qu'etre, en rupture avec toute ontologie, repose Avant le sujet, avant 1'existant qui se pose lui-meme et
sur la distinction de 1'etre et du sens, et sur le privilege de la ,.subsiste dans sa position (hypostase), it n'y a que
signification . Le temps joue toujours le meme role central de 1'existence impersonnelle et anonyme : l'absence de toutes
Chiffre de la transcendance, mais l' ouverture de la choses qui retourne comme une presence 55 , le simple fait
signification comme exposition a l'Autre s'y exprime de qu'il y a56. Cet exister anonyme West pas encore un etant,
maniere de plus en plus abrupte et radicale. un substantif : c'est l'ceuvre me-m-e de l'e_tre quiest.verbe57.
L'insomnie, cette vigilance pure, cette impossibilite de se
1 . Objet et Evenement . soustraire a un «temps > qui coule sans jamais se
Le Temps et 1'Autre veut etablir que renouveler, parce qu' it y a un temps sans commencement ni
. . .le temps West pas le seul fait d'un sujet fin, est 1'experience irrecusable de 1'exister anonyme . Cet
isole et seul, mais
qu'il est la relation mime du sujet avec autrui. 54
exister West ni pour soi ni en soi, c'est un sans soi . La
conscience n'etait pas presupposee dans 1'irremediable de la
Prise dans une plus grande generalite, cette proposition vigilance, c'est plutot l'inverse qui est vrai : << La
exprime la pensee profonde de Levinas et se retrouve dans conscience est le pouvoir de dormer »58. La conscience
l'ensemble de son oeuvre sous des formes diverses . Mais un
vient rompre la vigilance anonyme obsedee par I'd y a le
autre theme se trouve mis en oeuvre, qui structure
sulet se pose en maitrisant 1'exister . Cete maitrise de
l'argumentation, la distinction de l'objet et de 1'evenement,
exister par un existant mtroduit 1'ecoulement uniforme du
du Monde et du Regne ; cette distinction permet d'effectuer
une veritable remise en question de la phenomendlogie 55
Ibid ., p . 26 .
husserlienne qui, en privilegiant l'intentionnalite, aurait 56
Idem .
neglige l'originalite de 1'evenement . L'autre qui vient dans 57 .
De l'Existence a l'existant donne une bonne description de cette
la fragihte de 1'evenement conteste la suffisance de 1'objet a'uvre mime de l'etre, de ce bruissement de l'existence, en decrivant
comme du sujet, et, deja, d'une'n certame 'maniere, la 1'oppression anonyme par le fait brut de la presence . « On est tenu A 1'etre,
puissance et la dynamique de 1'etre . 'Ce faisant, Levinas on est tenu A etre . On se detache de tout objet, de tout contenu, mais it y a
anticipe, en que que so e, a stinction ulterieure de 1'etre presence . Cette presence qui surgit derriere le neant n'est ni un etre, ni le
fonctionnement de la conscience s'exercant A vide, mais le fait universel de
et du sens, qui donne a sa philosophie du temps sa
l'il y a, qui embrasse et les choses et la conscience », (p . 109) . L'acte par
coloration definitive . lequel 1'existant maitrise son existence met fin A cette oppressante
La genese du temps suppose trois moments : etablir la presence de l'il y a ; la critique de I'exister, de l'etre anonyme, n'est pas
consistance du present, manifester l'originalite de l'avenir j critique de la presence de 1'etant et de l'acte de liberte qui le pose . L'etant ou
1'existant est encore ce qui vient rompre l'anonymat de 1'exister, meme si
c'estgpour enchainer 1'etant au present .
sa Ibid ., p . 17 . 5
. Le Temps et l'autre, op . cit., p . 30 .
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Diaconie et diachronie : de la phenomenologie A la theologie
Paul Olivier
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Noesis n°3 << la m8taphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 << La m6taphysique d'Emmanuel Levinas
transformerait en realite le temps en espace, ni dans le
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Noesis n°3 « la metaphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 « La m€taphysique d'Emmanuel Levinas
Paul Olivier
Diaconie et diachronie : de la phenomenologie is la th6ologie
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Paul Olivier Diaconie et diachronie : de la phenomenologie a la theologie
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Noesis n°3 << la metaphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 << La metaphysique d'Emmanuel Levinas »
Paul Olivier Diaconie et diachronie : de la phenomenologie A la theologie
obligation dont la mort ne delie pas et donc un futur qui est equivalence, comparaison et donc simultaneite, alors
absolu >>, un futur pur, qui ne parvient pas au sujet l'etre en tant qu'etre est fonction de justice 9a
comme un a-venir, comme l'horizon de (ses) anticipations L'essence de l'etre - et la conscience avant d'etre et apres
ou de (ses) pro-tensions 90 . Le sens originel du futur est avoir ete signifient . Ni le realisme ni l'idealisme, freres
rupture avec l'ordre naturel de l'etre ; en lui, s'entend un jumeaux, Wont de droit d'ainesse . C'est la justice signifee par
ordre qui serait parole de Dieu . 91 La futurition du futur est la signification, par 'Tun pour l'autre" qui exige la
comme la venue meme de Dieu a son idee ; it est comme phenomenalite c'est-a-dire l'equivalence ou la simultaneite entre
1'a-Dieu de la theologie 92 . En pensant ainsi le temps, a partir la conscience accedant a l'etre et l'etre ouvert a la conscience 9s
du visage d'autrui oh "Dieu nous vient a l'idee ", nous le Ces affirmations permettent de reprendre a nouveaux
pensons dans la devotion d'une theologie sans theodicee 93 frais la question de 1'etre de l'ipseite et de la maitrise de 1'il y
Le Dire est anterieur au dit, la signification comme a. En effet, tout se dit dans 1'etre et se dit selon les
exposition a l'autre precede et justifie la signification structures de la signification objective, y compris la
rassemblee et donnee dans la presence ; mais la signification et la justice . La diachronie de Fun pour 1'autre
signification objective qui se montre et s'enonce dans le dit elle-meme se montre dans le temps indefni, dans le temps
doit etre comprise a partir de la responsabilite pour autrui et de l'essence.
fondee en elle . La signification objective est fondee lorsque L'essence imperturbable, egale et indii ferente a toute
un tiers apparait dans la socialite asymetrique de la relation responsabilite que, desormais elle en globe, vire, Bans
originaire ; c'est pourquoi si - le face-a-face s'exprime de 1'insomnie, de cette neutralite et de cette egalite, en monotonie,
maniere ethique dans la responsabilite Emitee envers en anonymat, en insignif ante, en bourdonnement incessant que
autrui, la relation ou entre la consideration du tiers peut etre rien ne peut plus arreter et qui absorbe toute signification,
caracterisee comme justice . Si tout se montre dans la justice, jusqu'a celle dont ce remue-menage est une modalite' 96
90 .Ibid Lorsque la signification de l'un pour l'autre se thematise
., p . 192 .
91
Idem .
et s'assemble, alors l'un se pose comme moi, c'est-a-dire
92 .Ibid ., p . 193 . comme present, comme commencement et comme liberte ;
93 .
Ibid ., p . 196 . Ce theme fondamental, les << Entretiens » de la mais cette faron pour le sujet de se poser comme etre est
revue Esprit, que nous avons dejA cites (cf . infra note 64), disent des choses
essentielles . << Le temps est la relation la plus profonde que l'homme
94
puisse avoir avec Dieu precisement comme allant-vers-Dieu . II y a une Autrement qu'etre ou au-deli de l'essence, op . cit ., 207 . << La
excellence dans le temps qui serait perdue dans l'eternite . Desirer 1'eternite, temporalite de l'interhumain ouvre la signification de 1'alterite et de
c'est desirer se perpetuer, continuer a vivre soi-meme, etre toujours . Une l'alterite du sens . Mais parce qu'il y a plus de deux personnes dans le
vie eternelle qui ne suspendrait pas le temps ou ne le reduirait pas a une monde, nous passons inevitablement de la perspective ethique de l'alterite
presence absolue est-elle concevable ? Accepter le temps, c'est accepter la a la perspective ontologique de la totalite » (<< De la phenomenologie a
mort comme l'impossibilite de la presence . Etre dans 1'eternite, c'est etre 1'ethique >>, in Esprit, juillet 1997, p . 129) . Peut-on admettre aussi
un, etre soi-mime eternellement . Etre dans le temps, c'est etre A Dieu, un a- facilement de Tier le passage de 1'ethique a l'ontologie au fait purement
Dieu perpetuel >>, (op. cit., p . 131) . Ce qui permettra A Levinas d'ajouter empirique qu'il y a plus de deux personnes . Pourquoi sommes-nous toujours
que << dans l'ordre infini, l'absence de Dieu est meilleure que sa presence ; au moins trois ?
95
et l'angoisse du souci et de la quete de Dieu par l'homme est meilleure que la Autrement qu'etre, ou au-dela de I'essence, op. cit., p . 207 .
96
consommation et le confort » (Ibid . p . 139) . Idem .
137
136
Noesis n°3 << la metaphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 << La metaphysique d'Emmanuel Levinas
Paul Olivier Diaconie et diachronie : de la phenomenologie A la theologie
l'incessant bourdonnement de 1'il y a. Le bourdonnement de Autrement qu'etre, s' appuyant sur la phenomenologie
1'il y a est le non-sens en lequel tourne 1'essence et la justice materielle que nous avons resumee, se demande si, en
issue de la signification 97. L'absurdite de 1'il y a West done exposant l'en soi de la subjectivite persecutee, 1'expression
plus le fait premier de 1'existence anonyme, mais c'est la utilisee a ete assez fidele a l'an-archie de la passivite 102 et,
modalite de l'un pour l'autre en tant que supportee 98 . C'est pour rester pleinement fidele a ce fond d'anarchique
en supportant sans compensation, cet ecceurant passivite qui constitue le Soi, propose en consequence
bourdonnement, cet encombrement de l'il y a que le Soi est d'utiliser, en la separant de son contexte ontologique, la
delivre par la substitution a l' autre et que la signification se pensee qui nomme la creature, afin de rompre defimtivement
consomme comme expiation pour l'autre 99 . Le dernier mot avec les seductions de l'ontologie . Certes, dans la pensee
de Levinas sur l'ipseite c'est que le soi West pas un etre en ontologique, la dia-chronie absolue de la creature s'efface
dehors de 1'etre, mais substitution a dautre, et que et, dans le Dit, le sujet est rassemble en present et en
l'absurdite de 1'il y a ne prend sens que daps ce sujet representation, mais le mot creature a une signification plus
capable de tout supporter et de supporter le tout' 0o vieille que toutes celles qui sont utilisees dans 1'onto-
theologie ; en effet, quand la creation est pensee de maniere
3. Creation et Salut . originelle,
La phenomenologie materielle part d'un contenu sense, . . .1'appele a I'etre, repond a un appel qui n'a pu l'atteindre,
d'une conjoncture ou d'une circonstance concrete, comme puisque, issu du neant, it a obei avant d'entendre l'ordre .' 03
nous l'avons montre en nous appuyant sur des textes La creation ex nihilo permet de penser une
empruntes aux differentes periodes de la pensee de
Levinas ; a partir de 1'experience d'Eros, Le Temps et passivite sans retournement en assomption, une passivite "plus
passive" que la passivite de la matiere.
104
1'autre et Totalite et infini pensent le temps comme
fecondite, paternite et filiation ; dans Autrement qu'etre, la Penser le Soi comme creature, c'est le penser en deco de
temporalite originaire est la temporalite d'une spiritualite oiu sa virtuelle coincidence avec lui-mime . La notion de
se passe l'infini, plus ancien que le temps de la creature permet de poser la non-coincidence de soi a soi
rememoration, diachronie sans memoire et, ainsi, comme plus fondamentale que l'identite, de penser une
intempestive 101 Cette phenomenologie s'accomplit dans une liberte anterieure a 1'initiative, de decouvrir une recurrence a
metaphysique du sens, qui apprehende la diachronie du soi qui ne s'arrete pas a soi, mais va en deco de soi 105 Dans
temps comme Creation et comme Redemption . Le sujet est, la trace de la creaturalite, si on nous permet ce neologisme
comme creature, promis a un salut qui West rien d'autre que le mot Je signifie me voici, repondant de tout et de
l'imminence de Dieu dans le temps infini . tous >> 106 , de telle sorte que Moi ne soit plus un etant, parce
97 .Ibid ., p 102
. 208 . Ibid ., p . 144 .
98 .Ibid ., p . 209 .
99
103 .Ibid ., p. 145 .
Idem . 104
Idem .
100
Ibid ., p . 208 . 105 Idem .
101 Ibid ., p . 209 . 106
Idem .
138 139
Noesis n°3 « la metaphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 « La metaphysique d'Emmanuel Levinas
Paul Olivier
Diaconie et diachronie : de la phenomenologie a la theologie
qu'il ne s'agit pas pour lui, dans son etre, d'etre 107 La perspective encore ontologique de Totalite et Infini
Expiation originelle, le Moi West pas Etre, mais Bonte . entrain dans ce cas des consequences plus negatives et des
oscillations plus importantes que dans le cas precedent .
Dans Totalite et Infini, le theme de la creation etait
D'une part, la notion d'eternite reste la reference ultime de la
present dans une perspective qui, tout en contestant la
notion de salut
neutralite de 1'etre, n'abandonnait pas completement le
langage ontologique'° 8 ; a ce theme repondait, relativement Le reve d'une eternite heureuse qui subsiste en l'homme a
a 1'avenir, le theme du temps comme salut . Filiation et cote du bonheur, West pas une simple aberration,
paternite, Mort et resurrection, liberation et pesanteur mais, d'autre part, Levinas se demande, sans vouloir en
annoncent, dans la discontinuite du temps, le theme du decider, si cette eternite est une nouvelle structure du temps
Messianisme. ou si elle est une vigilance extreme de la conscience
L'instant dans sa continuite - trouve une mort et ressuscite . messianique'" . L'infmite du temps, dans un inachevement
Mort et resurrection constituent le temps . Mais une telle positif, sera ulterieurement le sign du salut et de la
structure formelle suppose une relation de Moi a Autrui et, a sa Redemption. Le dernier mot sur creation et salut est
base, la fecondite a travers le discontinu qui constitue le probablement donnee par < L'Autre, Utopie et Justice >>,
temps' 09 repris dans Entre Nous
La fecondite, qui pose tous les compossibles sacrifies Mon discours sur ce que je vous ai dit de l'obligation envers
dans le present, realise l'infinite du temps . L'infnite du autrui anterieure a tout contrat - reference a un passe qui n'a
temps ouvre une carriere ou la verite peut se dire, mais la jamais ete present ! - sur le mourir pour 1'autre - reference a un
verite exige a la fois un temps infini oil elle peut se deployer futur qui ne sera jamais mon present - vous paraitra-t-il, apres
et un temps acheve oil elle peut se clore ou se sceller . Temps cette ultime evocation de Heidegger et de Rosenzweig, comme
messianique ne dit rien d'autre que cet achevement d'un une preface a des recherches possibles" 2
temps infini qui est salut du present et dire de la verite .
L'inachevement constitutif de la pensee de Levinas
L'achevement du temps West pas la mort, mais le temps temoigne, a l'interieur du discours, de la transcendance du
messianique of le perpetuel se convertit en eternel . Le triomphe temps et du temps comme sens .
messianique est le triomphe pur . Il est premuni contre la
revanche du mal dont le temps infini n'interdit pas le retour 1 10 . III. Phenomenologie et Theologie .
Si la phenomenologie de Levinas est une phenomeno-
107
Ibid ., p . 150 . logie materielle, elle s' accomplit comme metaphysique du
108
Totalite et infini consacre un court chapitre (Separation et absolu) sens, dans laquelle 1'experience ethique donne un contenu a
et un paragraphe (la creation ) au theme de la creation ex nihilo . Dans les des concepts, comme celui de Creation ou celui de
Cahiers de La nuit surveillee, consacres A Levinas, S . Petrosino consacre Redemption, qui permettent de penser 1'experience
quelques remarques interessantes au theme de la creation (<< D'un livre is originelle, en dehors de 1'amphibologie de 1'etre et de
1' autre >>) . Il semble cependant commenter la conception de Autrement 1'etant. La question se pose neanmoins de savoir si la
qu'etre A 1'aide d'extraits tires de Totalite et infini ; ce qui nous semble
contestable .
109
Totalite et infini, op . cit ., p . 261 . 111 Idem .
110 112 . Entre nous . Essais sur le penser-a-l'autre, op . cit ., p. 264.
Idem .
140 141
Noesis n°3 « la mdtaphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 < La metaphysique d'Emmanuel Levinas
Paul Olivier Diaconie et diachronie : de la phenomenologie A la theologie
methode ou la pensee de Levinas s'inscrivent vraiment dans radical puisque leur unite, exterieure et finalement assez
la tradition phenomenologique . On peut en douter si la problematique, ne se decouvre retrospectivement que dans
phenomenologie, etant la description de ce qui apparait a la une commune remise en cause de la notion de pouvoir .
conscience, toute tentative d'apprehender 1'insaisissable ou Levinas reprend alors des remarques methodologiques dont
de voir l'invisible semble vouee a 1'echec . En outre, lorsque it a parseme son travail . Par exemple, au moment de
le contenu sense est celui d'une tradition religieuse, on peut montrer comment le moi peut assumer la mort sans
raisonnablement soupconner Levinas d'effectuer un l'assumer comme une possibilite, it precisait ainsi sa
veritable tournant theologique qui denature completement le methode
sens de la tradition a laquelle it se rattache . Levinas est Nous venons de decrire une situation, dialectique . Nous
parfaitement conscient de cette difficulte et, des Le Temps et allons maintenant montrer une situation concrete oil cette
L'Autre it hesite a qualifier sa propre demarche . Nous allons dialectique s'accomplit. Methode sur laquelle it nous est
essayer de comprendre le sens de ces hesitations . impossible de nous expliquer longuement ici et a laquelle nous
1 . Les hesitations de Levinas . avons constamment recours . On voit en tout cas qu'elle West
15
Dans le dernier chapitre de Le Temps et IAutre, it pas phenomenologique jusqu'au bouts
resume le mouvement de son essai Nous serions tente, pour notre compte, de dire qu'elle
Tai commence par la notion de la mort, par la notion du West phenomenologique que de maniere secondaire,
feminin, j'ai abouti a celle du fils ; lorsqu'elle se realise dans la description des situations
puis it ajoute concretes, alors que son point de depart West pas
Je n'ai pas procede de maniere phenomenologique . 113 phenomenologique du tout . La dialectique eliminee, it
resterait une phenomenologie materielle qui s'accomplirait
Pour caracteriser sa methode, it n'hesite pas a parler de dans ce que nous avons appele un empirisme radical . C'est
dialectique, ce qui ne serait contradictoire avec son refus bien cette solution que Levinas suggere, a la fin de
d'une genese dialectique du temps que si la dialectique, Philosophie, Justice et Amour >>, oa, apres avoir evoque
proche ici d' un simple procede formel, ne se boriiait a
la pensee de Rosenzweig, it ajoute
conduire la pensee jusqu'a la rencontre d'un contenu sense
qu'elle doit recevoir de 1'experience . Ce que je retiens, ce West pas cette deuxieme ou troisieme
identification' 16, mais cette idee tres precoce que certaines
La continuite du developpement est cello d'une dialectique
notions formelles ne sont pleinement intelligibles que dans un
qui partant de 1'identite de l'hypostase, de l'enchafnement dct
evenement concret, qui semble encore plus irrationnel qu'elles
moi au soi, allant vers le maintien de cette identite, vers le
mais oil elles sont veritablement pensees. C'est certainement
maintien de l'existant, mais dans une liberation du moi a l'egard
aussi l'une des idees apportees par la phenomenologie
du Soil 14 17
husserlienne que Rosenzweig n'a pas connue1
Les situations concretes invoquees (mort, sexualite,
patemite) representant l' accomplissement de cette
dialectique, mais expriment tout aussi bien un empirisme
115
Ibid ., p .67 .
116 Levinas fait ici reference 3 l'identification du passe A la Creation,
113
Le Temps et 1'autre, op . cit., p . 87 . du present a la Revelation et du futur A la Redemption .
114
Idem . 117 Entre nous . Essais sur le penser-a-1'autre, op. cit., p . 137 .
142 143
Noesis n°3 « la metaphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n ° 3 « La metaphysique d'Emmanuel Levinas
Paul Olivier Diaconie et diachronie : de la phenomenologie A la theologie
La derriere remarque est d'ailleurs importante a un autre voudrait completer une phenomenologie de l'objet par une
point de vue, car Husserl se voit allusivement credite d'une phenomenologie de 1'evenement, comprendre l'etre a partir
decouverte qui permettrait de deformaliser la notion de du sens, mieux a partir du temps comme sens et fonder une
temps, sans pour autant se voir attribuer la realisation de phenomenologie du visible sur une phenomenologie de
cette deformalisation et la destitution de 1'aperception 1' invisible .
transcendantale . On comprend mieux des lors une certain Une phenomenologie de 1'evenement (ou de l'invisible)
ambivalence dans les rapports de Levinas au fondateur de la est cependant equivoque, car evenement peut se prendre en
phenomenologie . D'une part, Levinas ne cesse d'insister deux sens differents dont un seul - le moins significatif -
sur l'appartenance de Husserl a la tradition classique ; autorise une veritable phenomenologie . L'evenement, en
Husserl ne pense pas d'autre temporalite que la temporalite effet, c'est ce qui arrive et dont le contenu est donne ou peut
de la presence, de la memoire et de l'anticipation, bien que titre donne dans le present, mais c'est aussi ce qui, ne
l'on puisse reconnaitre dans la phenomenologie les cessant d'arriver, n'est jamais donne et ne peut pas titre
pressentiments d'une temporalite differente 118 . D'autre part, donne dans son eventualite meme, non par impuissance
dans sa lecture de 1'ceuvre de Husserl, Levinas tente de mais de maniere constitutive . C'est ce deuxieme sens,
montrer que l' aperception transcendantale et la methode de essentiel chez Levinas, qui autorise la distinction de
reduction presupposent une ipseite dont le fondateur de la 1'experience de l'objet et de la transcendance de
phenomenologie ne parvient pas a rendre compte a partir des l'evenement. La mort est l'approche d'un evenement parce
ressources de sa propre philosophie' 19 Au fond, Levinas qu'elle ne peut jamais titre presente . Rappelons une fois de
plus la formule par laquelle Levinas definissait ce que nous
11s
avons appele une phenomenologie materielle de la
C'est ce qu'il observe en de nombreux passages et encore dans les transcendance : « le phenomene de la non-coincidence est
entretiens avec R . Kearney : < Bien que la theorie husserlienne du temps
semble se diriger radicalement dans cette direction (NB : d'une alterite au-
donne dans la diachronie du temps >>, avant de constater
delA de l'Etre), surtout dans la Phenomenologie de la Conscience Intime du qu'elle West guere soutenable . En effet, l'evenement se
Temps, elle reste malgre tout une notion cosmologique du temps ; la definit ici par l'impossibilite d'etre donne . On comprend
temporalite est encore vue sous l' angle du present, sous l' angle dune mieux alors l'affinite de la pensee de Levinas avec ce type
ontologie de la presence > (Esprit, juil . 1997, p . 133) . particulier de contenus senses que sont les contenus
119
Un texte important de ce point de vue, est << Intentionnalite et religieux et l'invocation qu'il fait du sur-naturel qui excede
sensation » in En decouvrant I'existence avec Husserl et Heidegger, necessairement les limites de la manifestation phenomenale .
(op . cit ., pp. 145-162) . Levinas va jusqu'a ecrire : < Par sa theorie du De ce point de vue, les references qu'il donne pour justifier
sensible, Husserl restitue A 1'evenement impressif sa fonction
l'idee de deformalisation de la notion de temps ne peuvent
transcendantale . Dans sa masse remplissant le temps, it decouvre une
premiere pensee intentionnelle qui est le temps meme, une presence A soi A
pas toutes titre mises sur le meme plan . Heidegger ne
travers le premier ecart, une intention dans le premier laps de temps et la
presuppose bien evidemment aucune revelation, mais it n'en
premiere dispersion ; it apercoit au fond de la sensation une corporeite va pas de meme, de l'aveu meme de Levinas, pour Bergson
c'est-h-dire une liberation du sujet h 1'egard de sa petrification meme de
sujet, une marche, une liberal qui deja la structure > (p . 162) . On comprend s'identifiant comme incessant eveil o (op . cit ., p . 233) . C'est la
mieux alors la lecture du demier article de Hors Sujet, qui donne son nom h proximite, la transcendance hors tout sujet, qui est cet eveil h
1'ensemble : < Le moi pur, sujet de la conscience transcendantale oil se << 1'indescriptible moi pur de la constitution transcendantale >>, Hors
constitue le monde, est lui-meme hors sujet : soi sans reflexion - unicite Sujet, op . cit ., p . 236 .
144 145
Noesis n°3 o la m6taphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n° 3 « La metaphysique d'Emmanuel Levinas
Diaconie et diachronie : de la ph6nom6nologie h la th6ologie
Paul Olivier
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Noesis n°3 << La m&taphysique d'Emmanuel Levinas »
Noesis n°3 « la m6taphysique d'Emmanuel Levinas
Paul Olivier Diaconie et diachronie : de la phenomenologie A la theologie
Levinas repond de maniere subtile en refusant d'identifier Cette socialite, cette proximite, cet 9tre-proche-de West pas
rencontre d' autrui et revelation de Dieu, tout en soulignant le du tout un simple succedane de la coincidence, encore moins
lien entre les deux experiences . une croyance remplagant une certitude . La fameuse sagesse dont
Cette relation a autrui est tellement extraordinaire dons la philosophie est amour - nest-elle pas cette proximite ?
l'ordre naturel des choses, dans le pur monde de l'etre et de la Si nous pouvions repondre positivement, sans hesitation,
connaissance ou du fondement sur l'etre et le savoir - qu'elle a cette question, alors Levinas aurait pleinement realise
peut nous ramener au probleme de la Revelation au sens 1'ambition qui est la sienne, puisque la proximite, sagesse
religieux du terme 1 26 dont la philosophie est l' amour, ouvrirait la dimension
Pierre-Jean Labarriere commente fort justement cette ethique de la pensee rationnelle autre que le savoir .
reponse en rappelant que, chez Levinas, c'est 1'inoua de la
rencontre d'autrui, dans sa radicalite et son absoluite, qui 3. Quelle phenomenologie ? Quelle Revelation ?
donne sens a l'idee ou a la realite ou a la possibilite d'une Ces theses et les justifications que Levinas en donne
Revelation et non pas 1'inverse 12'. suscitent quelques interrogations relatives au caractere
Levinas est, dans cette reponse, parfaitement coherent phenomenologique de ses recherches, a la nature de la
avec les theses qu'il a toujours dsfendues . La rencontre Revelation qu'il invoque et aux rapports de la raison et de la
d'autrui n'est pas une experience mais une approche ; foi.
l'ordre du Bien West pas une intuition mais un imperatif . La a) Comment peut-on parler de phenomenologie
religion est essentiellement ethique et Dieu s' approche, a lorsque l' on donne conge a 1' experience ? Jean-Francois
travers le commandement, dans un temps infini . Lyotard a, sur ce point parfaitement marque l'originalite de
Simplement dans le dialogue qui suit Autrement que savoir, Levinas . Rappelant que ni l'Etre ni l'Autre ne peuvent etre
it souligne surtout avec force l'originalite de la pensee qui constitues, que le terme d'experience, essentiel a toute
est precissment autrement que savoir . phenomenologie West pas pertinent dans les recherches de
Levinas, it observe
En evoquant la possibilite d'une pensee qui ne soit pas
savoir, j'ai voulu affirmer un spirituel qui, avant tout - avant . . .nous n'avons pas d'experience du temps dans sa dimension
toute idee - est daps le fait d'etre proche de quelqu'un . La destitutive, si l'on peut dire, puisqu'il appartient a la conscience
proximite, la socialite elle-meme, c'est autrement que le de n'etre jamais a son temps, de se manquer toujours' 29 .
savoir qui 1'exprime . Autrement que le savoir West pas la En outre, on peut ajouter que dans de nombreux textes,
croyance 12a les Lectures Talmudiques en particulier, Levinas nous
Cette conception de la pensee ne nous fait pas sortir de la avertit que < le rapport avec autrui West pas a proprement
tradition philosophique meme si elle recuse le primat du parle experiments »130. Mais, si le rapport a autrui est d'un
discours rassemblant et l'ontologie de la presence, qui la autre niveau que l'experimentation, peut-on se contenter,
caracterisent . pour sauver le caractere phenomenologique de ces
tentatives, de soutenir que la phenomenologie est plus ou
126
Ibid ., p . 80 .
.Ibid ., p .81 . 129 .Ibid ., p . 88 .
127 Ibid ., p . 90 .
128 130 Idem .
148 149
Noesis n°3 « la m€taphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 « La m6taphysique d'Emmanuel Levinas
Paul Olivier Diaconie et diachronie : de la phenomenologie A la thdologie
moins suggestive, qu'elle est une pensee essentiellement Le Temps et l'Autre et celui qu'exprime Autrement qu'etre ;
inachevee en tant que renouvelable ou, encore, ce qui pose dans Le Temps et l'Autre, l' approche de la mort donne bien
d' autres problemes, que la vie intellectuelle est la possibilite de 1'evenement, mais seule la rencontre
essentiellement phenomenologique ? Lorsque, a un autre d'autrui permet de rendre raison du temps ; or si autrui est
moment, toujours dans la meme discussion, Levinas precise vraiment autre et pas seulement mon semblable, ce West
que qu'a la condition de s'inscrire dans la trace de l'Infini et, par
. . .faire de la phenomenologie, c'est aussi s'efforcer de remonter,
consequent, c'est la decouverte de 1'Infini, comme sens du
temps, qui est determinante . A quelle situation concrete
du passe qui circule tout fait dams la conscience, a 1'homme qui
correspond cette decouverte de l'Infini ? Le Dieu de
repond de l'homme, c'est-a-dire, en obeissant, rentre dons
Descartes, 1'Imperatif categorique et le Devoir, le Dieu de la
l'ordre1 31 ,
Bible ne font qu' un, de telle sorte que le Dieu de la
ne suppose-t-il pas le probleme resolu ? De ce point de vue, revelation donnerait la situation concrete oil se profile
Lyotard me semble avoir raison lorsqu'il souligne que la l'Infini et qu'inversement, ce Dieu de la Bible ne serait rien
pensee de Levinas est mieux comprise quand on la situe d'autre que le commandement absolu ou le visage de
sous 1'autorite de la Bible que sous 1'autorite de la l'Infini . Il y a donc un cercle et le cercle que nous
phenomenologie' 3 2 . Il faut d' ailleurs, selon lui, pleinement rencontrons ici serait encore plus clairement present dans
reconnaitre que le Dieu de Levinas est le Dieu de 1'Ancien Autrement qu'etre et les textes qui l'accompagnent, puisque
Testament . S'adressant directement a son interlocuteur, it ce sont la prophetie et l'inspiration qui d'emblee accusent
observe l'ipseite, mais qu'inversement prophetie et aspiration ne font
Le visage daps votre pensee nest pas precisement qu'un avec cette approche de l'Autre ; ce cercle exprime,
phenomenal . Il est non phenomenal . Exactement comme le semble-t-il, deux choses : d'une part le refus de Levinas de
visage qui manquera, qui appellera toujours, qui donnera choisir entre philosophie et revelation, et, par consequent,
toujours lieu a hermeneutique, a interpretations de toutes sortes, tout en pensant comme un penseur juif de se dire penseur
et par rapport auquel la dissymetrie est et sera absolue . tout court ; d'autre part, implicitement, le refus sinon de
J'ajouterais encore : par rapport auquel l'amour nest . pas reconnaltre deux sources de la pensee (une philosophic qui
suffisant West pas assez 133 reconnait rationnellement les insuff sances de la
phenomenologie et une revelation susceptible d'introduire
Laissant de cote la question soulevee au sujet de 1' amour, des hypotheses capables de porter la philosophie au dela
nous observerons que le texte pose deux questions : une
d'elle-meme), du moins d'en penser l'articulation .
phenomenologie de l'invisible, soit comme phenomenologie
de 1'evenement, soit comme phenomenologie du visage, est- b) Nous pouvons maintenant reprendre 1'examen des
elle encore une phenomenologie ? Cette phenomenologie de deux questions que nous avons posees plus haut. Une
1'evenement ou du visage peut-elle s'accomplir sans garantie phenomenologie de 1'evenement ou du visage, c'est-a-dire
theologique ? Il faut distinguer au moins deux moments de l'invisible, est-elle possible ? Une phenomenologie de
dans la pensee de Levinas : celui que represente clairement 1' invisible est-elle possible sans garantie theologique ? Une
phenomenologie de l'invisible remonte en deca du voir ou
131 .Ibid ., pp . 73-74 . tente de le faire, parce qu'elle decouvre les insuffisances du
132
133
Ibid ., p .78 . visible et de ce qui le rend possible ; pour dire les choses
p . 79 . autrement, elle peut attendre 1'eventualite de 1'evenement et
150 151
Noesis n°3 « la mdtaphysique d'Enumnuel Levinas Noesis n°3 « La mdtaphysique d'Emmanuel Levinas
Paul Olivier Diaconie et diachronie : de la phenomenologie A la thBologie
se laisser surprendre par la situation concrete qui lui donne presence prevenante du Dieu qui ne cesse de se donner . On
sens, que parce qu'elle a auparavant eprouve les peut alors se demander si la metaphysique de Levinas,
insuffisances memes.de l'objet. Le Regne du Bien ne va pas comme sa conception de la revelation, repond bien aux
sans la decouverte de l'inconsistance du Monde des Choses . attentes qu'elles ont suscitees .
Comment cela est-il possible, si la vie intellectuelle est Pour saisir le sens de la question que nous venons de
essentiellement phenomenologique ? Levinas pourrait poser ; it faut se souvenir que Levinas, quand it parle de la
invoquer, pour repondre a cette question, le Desir signification comme exposition a l'autre, entend
essentiellement metaphysique dans son mouvement infini . parallelement comprendre la possibilite de la signification
Cette reponse n'est pas depourvue d'interet et renvoie aux objective, ou plus exactement qu'il ne separe pas proximite
classiques interpretations que Descartes et Malebranche et justice, Dire et Dit, et par consequent qu'il ne devrait pas
donnent de la presence de Dieu en nous . En termes distinguer aussi radicalement qu'il le fait Sens et Etre,
blondeliens, le Desir designerait la volonte voulante qui Metaphysique et Ontologie . Par consequent, certains
deborde et entrain sans cesse la volonte voulue, c'est-a-dire concepts utilises et empruntes directement a la revelation
la volonte adequate a son objet. Mais une telle reponse judeo-chretienne, comme Creation et Redemption, ne
fonde alors la phenomenologie sur la reflexion qui nous devraient pas servir seulement a penser le retrait infmi de
revele que, selon la formule bien connue de Descartes, Dieu, mais aussi la donation d'etre ; s'il en est ainsi le Dieu
. . .nous avons premierement en nous l'idee de l'Infini que du fzni de Levinas ne peut titre pense seulement comme le Dieu qui
et de Dieu que de nous-memes . s' absente, mais aussi comme le Dieu qui se donne, non
seulement comme le Dieu qui commande, mais comme le
Contrairement aux pieges que nous tend la langue, c'est
le fini qui est le negatif de l'Infini et non l'inverse . L'infini Dieu qui aime et qui promet. II faut se souvenir egalement
West donc pas seulement ce qui se profile dans 1'epiphanie que, daps la discussion plus d'une fois evoquee de
Autrement que savoir, Le P . Beauchamp observe que
du Visage, mais 1'exces qui depuis toujours suscite le Desir .
Dans ces conditions, l'evenement, le visage, l'invisible sont . . .la premiere parole du decalogue West pas un commandement,
des notions negatives et sinon vides, du moins en attente de elle est : "Je suis le Seigneur ton Dieu, qui t'a fait sortir du
leur contenu . En outre, le temps est promesse, pas pays d'Egypte ". Il n'y a pas d'exemple dans la structure biblique
seulement attente, le passe immemorial West pas seulement oil un ordre ne soit precede d'un rappel des dons anterieurs de
celui de l'accusation mais aussi celui du don . C'est alors Dieu 13a
seulement que la Revelation peut intervenir pour proposer Levinas ne semble pas s' apercevoir de ce que cette
une figure du sur-naturel que les insuffisances de la nature remarque implique ; elle destitue, en effet, d'une certain
appellent, mais ne rendent point necessaire . L'empirisme facon, le commandement de sa primaute . Certes, Levinas
radical se dedouble en quelque sorte : it est 1'empirisme n' a pas tout a fait tort de dire que cette observation pourrait
negatif > de l'attente (celle de situations concretes qui se resumer dans cette parole : Je vous donne la liberte pour
debordent la presence de l'objet) et 1'empirisme < positif que vous m'obeissiez, mais it ne semble pas voir que, daps
de la rencontre (celle d'une revelation inedite et inesperee) . ce cas, le don resterait toujours anterieur au commandement,
Si l'Infini ne s'annonce pas seulement dans l'imperatif, et que, par consequent, l'amour de la sagesse s'accomplirait
mais se pressent dans le mouvement du Desir, 1'attente de
l' Autre, dans la rencontre d' Autrui, s' accomplit non 134 .Ibid ., p . 83 .
seulement dans l' absence du Dieu qui vient, mais dans la
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Noesis n°3 « la metaphysique d'Emmanuel Levinas u Noesis n°3 « La metaphysique d'Emmanuel Levinas
Diaconie et diachronie : de la phenomenologie h la theologie
Paul Olivier
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Noesis n°3 << la metaphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 < La metaphysique d'Emmanuel Levinas
Paul Olivier Diaconie et diachronie : de la phenomenologie a la theologie
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Noesis n°3 a la metaphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 o La metaphysique d'Emmanuel Levinas
Paul Olivier Diaconie et diachronie : de la phenomenologie a la theologie
meconnaitrait moins la double origine de la philosophie que a deux termes, qui oppose pensee grecque (ontologie) et
son veritable sens . La necessite d'admettre une revelation pensee biblique (ethique) d'une part, et une structure a trois
proprement religieuse pour accomplir la tache de la termes, qui distingue phenomenologie de l'objet
philosophie ne permet pas de confondre purement et (ontologie), phenomenologie de l'evenement (ethique) et
simplement ethique et revelation, parole de Dieu et revelation, d'autre part . Si 1' on choisit, pour sauvegarder le
commandement, ni d'identifier la revelation avec le pur caractere rationnel de la reflexion philosophique et la
mouvement de l'obeissance . La hauteur de Dieu ne va pas transcendance de la revelation, cette demiere structure, on
sans sa prevenance et la Loi ne dispense pas de la doit en outre se demander si la Parole de Dieu, qui definit la
Communion . Mais cela nous renvoie probablement a une revelation est correctement comprise quand on se contente
autre conception de la nature meme de la revelation et nous d'opposer le dit et le dire, la signification objective et
introduit a une autre experience de la spiritualite . 1'exposition a autrui tandis que Dieu ne se manifeste que
Precisons notre critique . Levinas affirme dans la hauteur du commandement . Que Dieu parle, cela
signifie-t-il qu'il commande l'obeissance pure
Je fais toujours une distinction, dans ce que j'ecris, entre les (transcendance de la Loi), qu'il organise un monde (creation
textes confessionnels et les textes philosophiques . . . J'affirme au sens ontologique) ou bien qu'il se communique en disant
simplement qu'il est necessaire de tirer une ligne de demarcation et en donnant quelque chose de lui-meme ? Entre la parole
entre les deux comme ayant des methodes d'exegese distinctes, qui thematise et la parole qui enjoint et accuse, ne peut-on
des langages separes. Je n'essayerais jamais, par exemple, reconnaitre une parole qui institue, en la personne, une
d'introduire un passage talmudique ou biblique dens l'un de mes nouvelle forme de l'ipseite, une parole qui distingue les
textes philosophiques pour essayer de prouver ou de justifier un personnes en les reliant, qui relie les personnel en les
argument phenomenologiquel as distinguant ? La reciprocite de l' amour d' abord en Dieu lui-
Dans la ligne de cette argumentation, it est clair que la meme, puis entre l'homme et Dieu, ne permet-elle pas de
distinction de l'ontologie et de 1'ethique est interieure a la comprendre la Parole comme ce qui previent et suscite avant
philosophie et que l' allant-vers-Dieu qui ouvre le temps d'ordonner et de commander et la personne comme
s'inscrit dans la reflexion rationnelle ; en revanche, reconnaissance et accueil (d'un don) avant d'etre pure
lorsqu'il ecrit que la pensee biblique a influence sa lecture exposition a l'autre et soumission a un commandement ?
ethique de l'interhumain et que la philosophie peut etre Nous terminerons sur cette question qui accompagne notre
ethique aussi bien qu'ontologique, parce que la philosophie lecture de Levinas comme un doute et un aiguillon .
peut etre en meme temps grecque et non grecque dans son
inspiration, it semble her l'ontologie a la pensee grecque et
1'ethique a la tradition biblique ; ce qui est tout a fait
conforme a la notion de phenomenologie materielle telle que
nous 1'avons interpretee, mais pose la question du statut de
1'ethique et du sens qu'il convient de reconnaitre a la
division de la philosophie .11 faut choisir entre une structure
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Noesis n°3 « la metaphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 « La metaphysique d'Emmanuel Levinas
FAIRE OU NE PAS FAIRE D'IMAGES .
EMMANUEL LEVINAS ET
L'ART D'OBLITERATION
Franpoise ARMENGA UD
le numero special des Cahiers de l'Herne 3 qui lui fut Pour ma part, j'ai essaye de contribuer a l'investigation
consacre en 1991, est-elle mince ; mais si elle ne comporte de cet aspect que je crois important de la philosophie
qu'une seule etude 4,, elle fait enfm largement connaitre un d'Emmanuel Levinas, notamment avec un entretien sur les
beau texte sur le peintre Jean Atlan5 . On pouvait egalement Sculptures obliterees de Sacha Sosno 9. Ce travail est la
se rejouir de ce que la meme annee 1991 voit la parution raison de ma presence a ce seminaire, auquel je remercie
d'une longue reflexion de Jacques Colleony sur un article vivement le Professeur Mattei de m'avoir invitee .
decisifS . Daniel Charles a recemment attire notre attention Aujourd'hui je voudrais evoquer dans un premier temps ce
sur les affinites kierkegaardiennes ainsi que sur l'influence que j'appelle les trois < points de depart > de la meditation
exercee par Maurice Blanchot' . Quant a Daniel Payot, sa levinassienne sur fart : 1) l'interdit de la representation ;
sensibilite au << caractere contradictoire > et a la 2) F<< exotisme >> de fart ; 3) 1'<< ombre >> ( non
dissonance interieure de fart » ne pouvait que l'amener exclusive d'une redoutable suffisance) que porte l'image
a rencontrer Levinas sur son parcours 8. sur 1'etre . J'insisterai sur les textes correspondants a
chacun de ces points, qui sont sans doute moins connus
que les grands ouvrages Totalite et Infini et Autrement
3
. Sous la direction de Catherine Chalier et Miguel Abensour qu'etre . Puis je me livrerai a quelques breves hypotheses
o Emmanuel Levinas », Cahiers de l Herne Paris, printemps 1991 . concernant 1'evolution de la pensee de Levinas a propos de
Reedite en collection de Poche, Paris, LGF, col . « Biblio .essais >>, 1993 . Fart, les rencontres avec les poetes et avec les artistes
4
. Emmanuel Levinas : « Jean Atlan et la tension de Fart >>, Musde jouant, a mon sens, un role capital .
des Beaux-Arts de Nantes, catalogue de 1'exposition tenue en 1986
« Atlan, premieres periodes 1940-1954 >> . Reedite dans les Cahiers de Au point de depart : les relegations de l'art
l Herne, op. cit., pp . 509-510 . Jean Atlan est ne en 1913 a Constantine
(Algerie) . Venu a Paris en 1930, i1 etudie la philosophie a la Sorbonne et 1 . Faire ou ne pas faire d'images . Allusion a
se met a peindre en 1941 . Un an plus tard, emprisonne par les nazis, it doit l'interdit biblique
son salut a la simulation de la folie, jusqu'a sa liberation en 1944 . Il se Tu ne feras pour toi ni sculpture ni image de ce qui est Bans
consacre a la peinture et meurt prematurement en 1962 . les cieux en haut, sur la terre en bas, et daps les eaux sous
5 . Francoise Armengaud
: « Ethique et esthetique : de 1'ombre a
terre t 0.
l'obliteration >>, in Cahiers de I'Herne, op . cit ., pp . 499-508 . Etude
poursuivie dans : « Emmanuel Levinas : une poetique de l'obliteration .
La rencontre avec Sacha Sosno », communication au Colloque
<< Hommage a Levinas > organise par I'ACIPAM a I'Universite de Nice- 9 . Emmanuel Levinas : De l'Obliteration, conversation avec
Sophia-Antipolis, aotit 1997 . Francoise Armengaud a propos de fart de Sacha Sosno, Paris, Editions de
6. Jacques Colleony : < La Realite et son ombre » in La Part de fail, La Difference, 1990 .
10 Exode, XX, 4 ; Deuteronome V, 7 . L'interdit comporte plusieurs
dossier « Art et phenomenologie >> realise par Eliane Escoubas,
Bruxelles, printemps 1991, pp . 81-90 . volets : a) interdit dune imitation, en hybris, de la divinite, car seul Dieu
' . Daniel Charles : « Petite sosnologie comparee >>, preface a cree ; b) interdiction de forger des creatures pas vraiment vivantes (par
Francoise Armengaud : L'Art d'obliteration . Essais et entretiens sur suite de la faiblesse de la capacite creatrice humaine) ; c) interdiction de
1'ruvre de Sacha Sosno, a paraitre . l'idolatrie : < Tu ne to prosterneras pas devant elles et to ne les serviras
8. Daniel Payot : Anachronies de 1'xuvre d'art, Paris, Galilee, 1990 . pas » (ibid.) . Fabriquer des images, c'est fabriquer des idoles, et les idoles
Effigies . La notion d'art et les fins de la ressemblance, Pans, Galilee, sont a la fois des dieux << autres > et des etres non vivants, doublement
1997 . mortiferes donc.
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Noesis n°3 (( La metaphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 « La m6taphysique d'Emmanuel Levinas »
Francoise Armengaud
Faire ou ne pas faire d'images
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Noesis n°3 « La metaphysique d'Emmanuel Levinas
Noesis 03 o La metaphysique d'Emmanuel Levinas
Francoise Armengaud Faire ou ne pas faire d'images
. . . la pensee qui aborde comme des formes visibles et plastiques ressentie comme grevant toute phenomenologie du visible .
jusqu'a l'unicite de l'unique qui s'exprime dans le visage . Risque de meconnaissance de la veritable transcendance .
Celle-ci est
Ce n'est donc pas d'une eventuelle non-materialite ou
non-spatialite du visage qu'il est question . La . . .vivante duns le rapport a 1'autre homme, c'est-a-dire dans la
representation par Pimage porterait atteinte non tant a la proximite du prochain dont l'unicite, et, par consequent,
« spiritualite > du visage qu'a son unicite . Le visage en l'irreductible alterite seraient, encore deja, meconnues dans la
effet est essentiellement non duplicable ; it n'a pas de perception qui de-visage autrui. Sous la figure plastique qui
double, pas Sombre, pas de copie, pas de portrait, pas apparaft le visage est deja manque .
d'exemplaire . Il reclame pour lui cette declaration de Ainsi < simplement » percevoir serait deja ebaucher
. . .l'unicite de l'unique dans son genre - ou unicite ayant rompu 1'image, deja faire du visage une figure, deja 1'assimiler a
tout genre- au sens of l'aime est unique pour 1'aimant . la plasticite de ses contours . Nous verrons tout a l'heure
Or des qu'il y a image, it y a, semble-t-il, reduction, et qu'il y a, si l'on ose dire, quelque chose de pire, c'est que
meme fart s'avere reducteur . La pensee meme sans qu'intervienne une quelconque perception, en
toute < simplicite > ontologique, 1'etre deja, par une
. . .accede au visage d'autrui reduit a ses formes plastiques,
etrange perversite, secrete sa propre ombre, son propre
fussent-elles exaltees et fascinantes et procedant dune
double, sa propre image, son propre neant. Ce West dons
imagination exacerbee - Fussent-elles oeuvre d'art !
pas en s'abstenant de << faire » des images que 1'on
Voici deja qu'aux yeux de Levinas se profile echappera a l'idolatrie. Ni, si meme c'etait possible, en
1'imminence de l'idole, decrite trait pour trait selon les s'abstenant de percevoir . Ni en empechant - c'est
termes prophetiques . C'est par le biais de la caricature que evidemment impossible - cette sorte de processus auto-
1'on glisse de 1'image a 1'idole dupliquant, auto-imageant, qui mine et vide 1'etre de
A un certain regard, dons la plasticite de l'apparaitre pur, 1'interieur, et qui le vide, en quelque sorte, pour rien . Seule
s accuse la caricature dune "bouche qui ne parle point", des 1'attitude ethique a 1'egard d'autrui (expression tautologique
"yeux qui ne voient pas", des "oreilles qui n'entendent pas", des quasiment : toute ethique nest-elle, en pays levinass en, a
"narines qui Wont point d'odorat" du psaume 115 . 1'egard d'autrui ?) permet d'interrompre . Interrompre quoi
au juste ? Il s'agit, pour emprunter 1'expression de Jacques
En somme, la caricature et 1'idole sont depuis toujours
Colleony, de se «deprendre de 1'activite assimilatrice du
tapies en filigrane dans 1'image, pretes a affleurer sous la
meme »15 . Or c'est, toujours selon Colleony, cette
sollicitation du regard, pretes a proliferer, a fasciner et a possibilite de se deprendre du meme qui « definira le
envahir. Pretes a << effacer l'unicite de l'unique >>, c'est-a-
dire a le < restituer, individu, a la generalite - a 1'extension
Sun genre >> . Tel est donc, de 1'image, le mefait dont it
convient de proteger le visage .
is 11 s'agit de la note 9 de Particle de Colleony, La Part de l'ceil,
Toutefois, selon Levinas, it semble que cette duplication
op . cit ., p . 90. o Le visage, ecrit-il, est la paradoxale revelation de ce
representative ou imagiere, qui vient rompre Punicite, ne
qui se soustrait au devoilement >> . Et it cite : << se manifester comme
soit pas seule en cause . Car avant toute reproduction, donc
visage ( . . .) sans intermediaire d'aucune image, dans sa nudite >> . Totalite
avant toute image, c'est deja dans la perception que la
et infini . Essai sur l'exteriorite, La Haye, Martinus Nijhof, 1961, p . 174 .
difficulte nous guette . Cette difficulte, croyons-nous, est
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Noesis n°3 « La m6taphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 « La metaphysique d'Emmanuel Levinas
Francoise Armengaud Faire ou ne pas faire d'images
visage comme separe, comme etant de 1'ordre de ce que Particle, a la question des droits de l'homme), qu'est-ce qui
Levinas nomme "saintete" >> 16 encore peut ecarter Levinas d'une reflexion < positive
Le sort de 1'image est-il pour autant regle ? Tout nest sur fart ? Je vois deux arguments : 1) le fait que 1'image,
peut-titre pas perdu . L'image pourra peut-titre ne pas titre selon lui, provoque 1'evidement de 1'etre en meme temps
une idole, elle pourra peut-titre echapper a l'infamante que sa fixation ; 2) la suffisance qu'il attribue a la fois a
accusation ; mais elle ne pourra pas cependant devenir une l'ceuvre d'art et a 1'attitude esthetique . Darts fart, l'ceuvre
image sainte, une icon . Car it n'y a pas d'image se fige et se suffit ; elle se clot, elle fascine . Phenomene
salnte >> . La saintete ne saurait resider dans aucune decrit dans Particle des Temps Modernes de 1948, ou
image. II n'y a pas, en ce sens, d'icone possible dans la Levinas repond, sans le nommer, a l'Imaginaire de Sartre -
pensee levinassienne" . II y a pour le visage un possible et sans doute aussi a l'Etre et le neant, et par dela Sartre, a
devenir idole, par la caricature -qu'elle soit dessin, image, d'autres penseurs . Mais un an avant la parution de < La
ou deja dans la perception, ou deja dans 1'etre meme . Et Realite et son ombre >>, ce texte austere et rude oil l'interdit
c'est aussi pour le visage, et seulement pour le visage, qu'il de la representation etait deja present 19, Levinas publiait un
y a un possible devenir icon, vers la «saintete >> . Ce livre intitule De l'Existence a l'existant20, ou la reflexion
qu'exprime la formule de Totalite et infini : le visage est sur Part apparait sous la rubrique surprenante de
« a la limite de la saintete et de la caricature »' g . En fait le 1'« exotisme >> .
visage d'autrui (fait a 1'image divine) regarde ethiquement Nous allons a present aborder ces deux autres « points
constitue la seule icon admissible . Du coup it exclut aussi de depart > - cette fois selon l'ordre chronologique (tout au
toute autre pretention a l'iconicite . moins celui des parutions) - de la meditation de Levinas sur
La conclusion a tirer est celle d'une separation fart. Dans le premier (1947), fart apparait comme
domaniale de 1'ethique et de 1'esthetique . On pourrait instrument d'une exterritorialisation ; dans le second
s'arreter la . Solution de facilite sans doute . Et cette (1948), it se voit decrit comme porteur d'ombre et vecteur
separation nest peut-titre jamais acquise, toujours a d'obscurite . Curieusement, le traitement de Fart semble
preserver . Peut-titre n'est-elle pas tenable . Peut-'titre s'indexer a celui de l'espace, sous le sign d'une certain
1'insistante proximite des interrogations ethique et
esthetique aura-t-elle raison de cet ecart, de ce qui est, pour 19
Levinas affrme : « La proscription des images est veritablement
fart, mise a l'ecart initiale ? Poursuivons notre enquete .
le supreme commandement du monotheisme, d'une doctrine qui surmonte le
Apres ce point primordial qu'est l'Interdit de la destin - cette creation et cette revelation h rebours >> . In « La Realite et
representation (lequel est associe, voire subordonne, dans son ombre >>, Les Temps Modernes, 1948, n°38, novembre, p . 786 .
Texte repris dans E . Levinas : Les Imprevus de l'histoire, avec une preface
16 de Pierre Hayat, Montpellier, Fata Morgana, 1994 .
Ibid .
17 20 . Emmanuel Levinas : De l'existence a l'existant, Paris, Vrin, 1947 .
L'icone appartient a un autre registre . Idole est un terme commun
.
aux Juifs et aux chretiens : icon est seulement chretien, et meme Dans son avant-propos Levinas affirme que la « formule platonicienne
appartient seulement au christianisme d'Orient . Voir 1'ouvrage de Marie- plagant le Bien au-dessus de 1'etre est 1'indication la plus generale » qui
Jose Mondzain : Image, icone, economie . Les sources byzantines de guide ces essais . Cela signifie surtout que « le mouvement qui conduit un
Pima~inaire contemporain, Paris, Le Seuil, 1996 . existant vers le Bien nest pas une transcendance par laquelle 1'existant
1
. Emmanuel Levinas : Totalite et Infini . Essai sur l'exteriorite s'e18ve 4 une existence supdrieure, mais une sortie de 1'etre (je souligne) et
op . cit ., p . 172 . des categories qui le decrivent » .
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Noesis n°3 « La metaphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 « La metaphysique d'Emmanuel Levinas
Francoise Armengaud Faire ou ne pas faire d'images
ambivalence qui doit peut-etre quelque chose a la difficulte esthetique idealisante, ce n'est pas l'ceuvre qui se situe hors
pour Levinas d'adopter - implicitement du moms - une du monde
position definitive a l'egard de Bergson21 • Ambivalence de Le tableau, la statue, le livre sont des objets de notre
l'espace, qui se desambiguise selon le rapport au temps, a monde, mais a travers eux, les choses representees s arrachent a
savoir selon que l'espace demeure le lieu de l'immobile et notre monde .
le siege d'une fascination, d'une sideration (ou d'un
En somme, des que les images ont fait leur entree dans
engourdissement) idolatre, ou bien qu'il est l'occasion d'un
notre monde, les objets ont cesse d'y demeurer. La
arrachement, le facteur d'une alterite - d'ou une mobilite
representation ne vient pas doubler le represente : elle le
selon le temps, condition de la liberte . << La Realite et son
repousse . Inversement, bien avant T . Pavel, Levinas note
ombre > explore le premier programme . < L'Exotisme l'effet esthetisant de 1'eloignement
illustre une partie du second programme, que nous allons
preciser dans ce qui suit. Tout ce qui appartient a des mondes passes, l'archa'ique,
l'antique, produit une impression esthetique 22.
2 . Dans ce chapitre consacre a fart (plus exactement,
it s'agit de la premiere partie du chapitre intitule Second effet de fart : de meme que 1'objet, en quelque
Existence sans monde >>) plutot que de chercher a definir sorte, cede la place a l'image, la perception cede la place a
une eventuelle nature de l'image, Levinas s'attache a ses la sensation .
effets . Le premier effet de l'image est, si 1'on peut dire, de Le mouvement de fart consiste a quitter la perception pour
bouter l'objet hors du monde . Ce que fart vient exemplifier rehabiliter la sensation ( . . .) et c'est cet egarement dans la
et illustrer, c'est la possibilite que nous avons, dans notre sensation, dans l'aisthesis, qui produit l'effet esthetique
relation avec le monde, de nous < arracher au monde >> . Levinas propose d'appeler < musicalite de la
L'art nous arrache au monde pour nous installer dans sa sensation » cette < maniere dont, dans fart, les qualites
propre immanence de quasi-monde : l'ceuvre . L'image est sensibles qui constituent 1'objet, a la fois ne conduisent a
le premier operateur de cet arrachement . Si la fonction de aucun objet et sont en soi o . Ceest alors l'<< evenement de
fart est bien, comme le pense Levinas, de fournir 'une la sensation en tant que sensation, c'est-a-dire 1' evenement
image de l'objet a la place de l'objet lui-meme, cette image esthetique >> . On parvient a une redefinition paradoxale de
constitue un instrument d'arrachement de la chose < a la 1'exotisme, pour laquelle it faudrait utiliser une tournure de
perspective du monde >> . D'ou 1'exotisme, au sens style levinassien, quelque chose comme << autrement que
etymologique : le dehors -1'exotisation, pourrait-on dire, la dehors >> . En effet, poursuit Levinas
mise hors . Representes, images, les objets se voient ipso
facto mis dehors . Contrairement a une conception La sensation et l'esthetique produisent donc les choses en
soi, non pas comme des objets de degre superieur, mais en
ecartant tout objet, elles debouchent dans un element nouveau -
etranger a toute distinction entre un "dehors" et un
21 .
Le temps bergsonien, tout vecteur de libertd qu'il soit, est sans "dedans". be souligne]
doute insuffisant pour Levinas . Du coup it va chercher paradoxalement du
cote de l'espace de quoi faire irruption dans le temps . Tout se passe comme
si 1'espace proposait secr8tement au temps le modele dune rupture plus 22 . En termes contemporains, on parlerait de decontextualisation . Qui
forte . s'effectue simultanement par une recontextualisation .
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Noesis n°3 « La metaphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 « La mdtaphysique d'Emmanuel Levinas'>
Faire ou ne pas faire d'images
Francoise Armengaud
Retenons cette image (verbale) - appelons cela un 3. Texte «severe, derangeant et corrosif >>, dit
scheme pour eviter les confusions - le scheme fort de Pierre Hayat24 , << La Realite et son ombre > introduit une
1'arrachement : it s'agit - comme 1'a precise 1'introduction a perspective morale qui etait plus que discrete, carrement
absente, du texte precedent . II s'agira desormais de savoir
l'ouvrage, de < position dans 1'etre >>, mais aussi de sortie
de 1'etre. Le tableau << arrache et met a part un morceau de si 1'esthetique constitue un detournement (un devoiement)
l'univers >> . C'est sa fonction esthetique . Dans cette lignee pour 1'ethique - dont nous serions alors irremediablement
se situent de beaux propos sur Rodin ; la fulgurance de ecartes - ou un simple (quoique complexe en ses
1'apercu qui nous y est livre, provient, on le concoit, d'une meandres!) detour au terme - eventuellement asymptotique
longue meditation - duquel nous rejoindrions la problematique de 1'ethique .
En bref, Fart est-il contrefacon coupable et ruineuse de la
Tels aussi les blocs indii ferencies que prolongent les morale, ou cheminement de propedeutique proximite, voire
statues de Rodin . La realite s'y pose daps sa nudite exotique th d'alliance ?
realite sans monde, surgissant dun monde casse .
Ce qu'on peut appeler la phrase-titre de Particle en
Ces schemes de la brisure et de 1'arrachement ont une resume la these
suite, un avenir, dans la reflexion de Levinas sur Fart : ils
la jalonnent, lui fournissent, d'une certaine maniere, La realite ne serait pas seulement ce qu'elle est, ce qu'elle se
1'issue . 23 devoile dans la verite, mais aussi son double, son ombre, son
image .
Enfin Levinas mentionne, pour la refuter, l'idee -
d'ascendance hegelienne - d'une interiorite specifique Nous voici introduits a Faventure d'une imprevisible
qu'exprimerait l'ceuvre . L'exotisme - ou 1'exotisation - dialectique : en effet, si la realite nest pas seulement ce
West pas 1'exteriorisation au sens de 1'expression, categorie qu'elle est, c'est qu'elle est aussi ce qu'elle n'est pas . A
rejetee par Levinas . La modernite en peinture et en poesie partir de la : sequitur quod libet ? Pas tout a fait. Nous
s'inscrit en faux contre l'idee repandue de l'ceuvre comme approchons de cette "non-verite" qu'a cernee Daniel
expression d'une interiorite, d'une ame, d'un monde de Charles dans le precedent seminaire 25. Et maintenant,
1'artiste . On comprend bien que 1'exotisme nest pas la pourquoi Lombre ? L'ombre contient les deux aspects
manifestation d'un dedans, d'une intimite ; c'est une mise double, image ; ce qui West pas reciproque . Et Lombre
hors beaucoup plus radicale, d'un ordre autre, et que (qui ne s'identifie pas a la tenebre) est solidaire de la
Levinas porte au credit de fart moderne . lumiere ; produite a partir d'elle, elle en marque
l'obscurcissement .
La reflexion qui nous est proposee la revet une allure
intempestive, inactuelle, a contre-courant . Un veritable
23
. Ainsi dans le texte sur Atlan : « N'entend-il pas arracher par le
desaveu de fart, peut-etre surtout le desaveu des espoirs
pinceau - A la simultaneite des formes continues, A la coexistence mis par certains penseurs dans la valeur civilisationnelle ou
primordiale qui s'accomplit sur la toile, A la spatialite originelle de 24 . Pierre Hayat : Preface A E . Levinas : Les Imprevus de l'histoire,
1'espace que le pinceau meme affirme ou consacre - la diachronie du rythme
ou le battement de la temporalite ou la duree ou la vie qui renie cet espace op . cit ., p . 15 .
25 . Daniel Charles : « L'art comme non-verite >> . Dans ce meme
du rassemblement ou de la synth6se recouvrant et dissimulant cette vie >> .
Cahiers de l'Herne, op . cit., p . 509 . recueil .
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Noesis n°3 <(La metaphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 <(La metaphysique d'Emmanuel Levinas
Francoise Armengaud Faire ou ne pas faire d'images
spirituelle de 1'art . Levinas s'y revele non seulement anti- :)n aurait pu le croire apres un premier temps
hegelien mais aussi anti-heideggerien, anti-nietzscheen . (< platonicien >> - reflue sur le reel qui fut son modele, c'est
Mais aussi anti-Bergson, anti-Malraux .. . Surtout on peut de l'interieur de soi que 1'etre se retire, et en une bien
penser que c'est un texte ecrit peu apres la guerre, peu etrange kenose se desincarne au profit de son vampirique
apres la Schoah : comme on 1'a dit et redit, une nation simulacre . Dans cette perspective, dart apparait comme
cultivee, musicienne, esthete, avait etc capable ayant vocation serve d'accomplissement, de manifestation,
d'Auschwitz . Ce serait donc l'impuissance de 1'art a de cette mortifere tache ontologique d'abord inauguree et
garantir quoique ce soit du cote de la morale et du droit qui poursuivie au plus intime de l'etre . L'ceuvre serait toujours
se trouverait ainsi stigmatisee, de maniere implicite et et necessairement «oeuvre au noir >> .
indirecte, par le seul biais d'analyses phenomenologiques On pourrait croire, puisque la production d'images et la
de l'image et de la temporalite qu'induit cette derniere, car degradation de 1'etre sont des processus, que cela prend du
des evenements de l'Histoire, la, Levinas ne dit rien . Leur temps, que cela se situe dans le temps . Ou nous situe dans
pensee doit, toutefois, me semble-t-il, se lire entre les le temps . Or it Wen est rien . Ou plutot, ce West pas cela,
lignes.
qu'a ce moment de sa reflexion, Levinas retient du rapport
Etant maintenant entendu que la confection d'images de fart et de l'image au temps . Ce sur quoi it insiste, c'est
constitue 1'essentiel de 1'activite de Fart, voyons au contraire l'arret du temps opere par l'image . D'ou le
conjointement les effets nefastes et malefiques de 1'art et de second effet nefaste de l'art . Pour resumer, disons que
l'image . Ensuite viendront les effets fastes et benefiques du l'image place l'etre dans un destin fige, ou it apparait prive
langage de la critique . Les effets «nefastes > peuvent se de liberte . On comprend la reference frequente, dans les
ranger sous trois rubriques : 1) le dedoublement oiseux de premiers textes, a la statue - prototype pour Levinas de
1'etre et sa degradation ; 2) 1'arret du temps ; 3) la l'ceuvre d'art (le poeme lui succedera dans cette fonction) .
suffisance de 1'ceuvre . La degradation ne reside pas dans
Toute oeuvre d'art est en fn de compte, statue, un arret du
l'image tandis que le prototype demeurerait intact (ce serait temps ou plutot son retard sur lui-meme
26.
la version platonicienne) . La degradation reside dans l'etre
lui-meme, qui est image, qui se laisse imager, voire qui
s'image, ineluctablement, de l'interieur . L'etre est
26 . C'est ce < retard > du temps sur lui-meme qu'interrogera Daniel
amoindri, neantise . Le redoublement par l'image n'institue
pas un rapport d'original a copie, sur la fidelite de la Payot et dont it nourrira son concept d'<< anachronie >> . Confrontant le
ressemblance desquels on s'interrogerait - ou sur leur chapitre sur 1'exotisme (1947) aux conferences donnees par Levinas au
superfluite . II s'agit d'un redoublement interne a 1'etre . College de Philosophic en 1946-47 (publiees sous l'intitule Le Temps et
l'autre dans les Cahiers du College Philosophique chez Arthaud en 1948)
C'est l'original qui a la fois se dissemble et se ressemble,
ainsi qua la preface redigee pour l'edition chez Fata Morgana (1979) de ces
se ressemble et se dissemble . Du coup on peut penser que memes conferences, it souligne, dans cette preface, ces propos de
l'art ne vient pas du dehors comme un intrus, ajouter sa Levinas : << Le temps signifie ce toujours de la non-coincidence, mais
copie, sa fabrique, a un titre qui jusque la ne demandait rien aussi ce toujours de la relation de 1'aspiration et de I'attente >> . II y voit le
a personne . L'art semble appele, requis, pour redoubler -et <' theme d'une relation ouvrant une relation autre » et it estime que la
non simplement doubler - cette derealisation de soi que << tentative dune pensee positive de l'interruption constitue la fidelite a
1'etre effectue a son propre detriment, ce qui lui echappe . . . soi de l'ceuvre de Levinas, A trente annees de distance >> . Anachronies de
Ainsi l'amoindrissement imagier non seulement - comme l'ceuvre d'art, op. cit ., p . 84 .
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Noesis n'3 < La m6taphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 << La metaphysique d'Emmanuel Levinas »
Francoise Armengaud Faire ou ne pas faire d'images
Plus rien ne peut survenir, on est dans la petrification, la suffisance ; it y fait irruption salvatrice en la mettant a la
statue de sel . Et nous avons la aussi le prototype de Fidole . question .
Idole et statue ne possedent qu'une vie « derisoire qui
West pas maitresse d'elle-meme >>, une presence Les lignes d'evolution : vers une reevaluation
. . .qui ne se recouvre pas elle-meme et qui se deborde de tous
de fart.
cotes, qui ne tient pas en main les fils de la marionnette qu'elle Je distingue trois «lignes >>, plutot que trois etapes, car
est. c'est quelque chose qui se poursuit continument . Par souci
de brievete, je ne fais que signaler des directions de
Theme recurrent, voire permanent : c'est a son propos recherche.
que Levinas fait allusion a < La Realite et son ombre
dans Totalite et infini et dans Autrement qu'etre . 1. La reflexion sur la sensibilite, ou « quand le v o i r
se fait toucher >> .
Troisieme effet nefaste : la suffisance . L'idee de C'est une reflexion sur le tact, la vulnerabilite . A vrai
l'achevement de l'ceuvre, liee au temps mais pas seulement dire it y a une ambivalence du toucher (comme it y avait
au temps, introduit a la suffisance : ce qui n'a pas de une ambivalence de 1'espace), soit cette saisie predatrice qui
manque, qu'un avenir viendrait eventuellement combler . fournit son modele a la << saisie >> du concept, violence du
Donc pas d'avenir . La disqualification ethique de fart est « porter la main sur >>, soit la proximite, la caresse .
Me a son degagement, a son desinteressement, qui nest Moment de reflexion phenomenologique
que 1'envers de son irresponsabilite . L'art a le tort, l'intersubjectivite se profile comme intercorporeite .
d'apporter au monde, comme le note Pierre Hayat, Moment de la rencontre effaree, troublee, ebranlee, avec
1'amour du fait >>27. Jean Whal, avec Maurice Merleau-Ponty, avec Alphonse de
Le langage, la critique, viennent relayer, << relever >>, Waelhens29 . Rflexion sur la signification et la perception
Fart sur les trois points precedents . Ces effets << fastes quand le sens comme signification fonde le sensible" .
du langage se deploient selon les orientations suivantes . 2. La reflexion sur la poesie, ou « quand le langage
1) Le langage pourrait redoubler a son tour' le se fait art >> .
redoublement ; or it suspend la degradation . 2) Non Quand le langage, qui etait en 1948 dans < La Realite et
seulement, comme le signale Daniel Charles, it replace son ombre >>, le recours rationnel et critique pour sauver la
I'ceuvre dans son contexte et son histoire 28, mais it remet
les choses - l'ceuvre - dans le temps de 1'echange avec verite (ou pour dialectiser la non-verite de Fart) et placer
autrui. II livre I'ceuvre - meme < achevee >> - a l'ceuvre dans la temporalite du dialogue ainsi que, du meme
l'inachevement et au sans fin du commentaire et de coup, dans le rapport a autrui, quand ce langage, donc, se
l'interpretation (il ouvre l'ceuvre, si deja elle n'etait fait art, c'est-a-dire poesie, quel est alors le recours ( s'il en
ouverte >>, comme le veut Umberto Eco) . Il la livre a la est un) ? Mais aussi, s'il est vrai que la poesie est a la fois
temporalisation (pour autant qu'elle ne recelait en elle cette
29 .
temporalisation) . 3) Du coup it delivre I'ceuvre de sa Emmanuel Levinas : Noms propres, Montpellier, Fata Morgana,
1976 .
27 .
30 Emmanuel Levinas : « La signification et le sens >>, Revue de
Pierre Hayat : Preface aux Imprevus de l'Histoire, op . cit ., p .16 . Metaphysique et de morale, 1964 . Reedite dans Humanisme de l'autre
28 .
Daniel Charles : « Petite sosnologie comparee >>, op . cit . homme, Montpellier, Fata Morgana, 1973 . Reedition Le Livre de Poche .
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Noesis n°3 « La metaphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 « La metaphysique d'Emmanuel Levinas
Francoise Armengaud Faire ou ne pas faire d'images
du langage et de fart - c'est encore et toujours du langage Il s'agira de penser autrement les rapports de l'ceuvre et
et c'est deja de fart - alors, fart, en tant que poesie, ne de la critique . Sur ce point je Wen dis pas davantage, ce
saurait encourir le meme opprobre que 1'art en tant qu'il serait difficile de faire apres Daniel Charles !
qu'image . Moment d'une reflexion qu'on voudrait dire
3 . < Quand le philosophe se fait ecrivain d'art >> .
exegetique, voire hermeneutique - encore que ces termes
C'est-a-dire quand Levinas pratique lui-meme - on regrette
demeurent reserves par Levinas au traitement des textes que ce fut rare - cette critique, ou tout au moins ce
bibliques et talmudiques et ne soient point appliques (peut- commentaire, tant ressenti comme necessaire . C'est le
etre point applicables), aux textes poetiques . Et pourtant moment de la rencontre avec les artistes, c'est le moment
Levinas parle merveilleusement bien des poetes qu'il oil le philosophe s'instruit au contact des oeuvres (et ou it
aime : Edmond Jabes, Samuel Agnon, Paul Celan, sans instruit noire regard sur ces oeuvres) . Ainsi avec Rodin,
oublier Proust" . avec Charles Lapicque . Et plus fortement avec Atlan, avec
Une mention speciale doit titre reservee a Maurice Sosno . Le langage tenu sur les oeuvres a une sorte d'effet
Blanchot . Plus nettement encore qua propos des retrospectif sur la consideration de 1'art . Parlant moins de
precedents s'opere une assimilation de l'ceuvre d'art et du l'art en general que des oeuvres, comme it le reclamait dans
poeme . Lorsque Levinas ecrit La Realite et son ombre >>, Levinas n'en dit plus
exactement - ne peut plus en dire - ce qu'il en disait dans ce
L'aauvre d'art, le poeme, se situe pour Blanchot en dehors meme texte 3 a
du royaume du Jour32 ,
Les rencontres
nous pouvons entendre : « l'ceuvre d'art, c'est-a-dire le
poeme >>, aussi bien que « l'ceuvre d'art, notamment le Dans le propos consacre a Atlan, plusieurs points
poeme >> . Certes, Blanchot confirme Levinas dans 1'idee remarquables . Tout d'abord la << suffisance > a change de
de non-engagement de fart ; mais ce West pas 1'essentiel . camp . Elle West plus suffisance de fart . C'est 1'art qui fait
L'essentiel est plutot dans ce que signale Daniel Charles rupture dans la suffisance de 1'etre .
N'ouvre-t-on pas, de par l'engagement artistique, Fun des
Une recherche comme celle de Blanchot (qui n'etait pas
modes privilegies par l'homme de faire irruption dans la
encore prise en consideration dans le texte de 1948) non
suffisance pretentieuse de l'etre qui se veut deja
settlement recoit droit de cite en 1956 mais se voit creditee
d'apporter au "philosophe" une "categorie" et un "mode d°
connaissance" decisifs 33
34
Je ne suis pas d'accord avec Colldony sur deux points . 1) Sur la
question de 1'evolution de la pensee du philosophe quant A Fart . Pour lui, i1
n'y a pas evolution . Pour moi, oui . 2) Sur la place faite A 1'art, plus
exactement, sur la place que Levinas pense qu'il y a A faire A Fart . Colleony
31
Emmanuel Levinas : Noms propres, op. cit . ecrit : u Il ne s'agit donc pas pour Levinas de chercher si Fart serait d'un
32
. Emmanuel Levinas : < Le regard du po8te >>, in Monde Nouveau, autre ordre que celui de la jouissance irresponsable, mais bien de l'integrer
n°98, 1956 . Reedite in Sur Maurice Blanchot, Montpellier, Fata Morgana, au monde comme source de plaisir et de lui assigner, en fonction de cela,
1995, p . 12 . une place, certes moindre, dans la Cite >>, (in La Part de l'ceil, op . cit .,
33
Daniel Charles : v Petite sosnologie comparee >>, op. cit. p . 90). Je m'inscris en faux .
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Noesis n°3 « La metaphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 « La metaphysique d'Emmanuel Levinas
Francoise Armengaud Faire ou ne pas faire d'images
accomplissement et den bouleverser les lourdes epaisseurs et C'est 1'art qui instruit la reflexion philosophique : it
les impassibles cruautes ? donne acces a l'etre et pas seulement a la non-verite de
l'etre comme dans < La Realize et son ombre >> .
Telle est la nouvelle question posee par Levinas . L'art Premonition de la portee de cet art d'obliteration que
nest plus detente irresponsable mais tension : < Tension Levinas ne connaissait pas encore, lorsqu'il parle d'un
de 1'art, vecue entre desespoir et esperance de l'homme >> .
Quelque chose s'effectue d'une mise en equivalence de . . .mouvement traversant leurs formes percues qui sont aussi
1'entreprise de fart avec l'entreprise liee au Vrai et celle liee des ecrans et qui bouchent le regard qu'elles emplissent .
au Bien : Levinas pane d'une Insistant sur ces traits de 1'evolution de Levinas,
. . .lutte aussi dramatique que le devoilement du Vrai et que sommes-nous en train de suggerer qu'il se serait renie ?
1'exigence imperative du Bien . Non bien sur. Ce qui s'est passe, c'est peut-titre un certain
dedoublement dans l'idee de fart, ou plutot une distinction
Or le terme de Beau nest pas prononce . Sans doute le
Beau est-il toujours la seule categorie esthetique 35 , mais dans les manieres de faire de l'art . En se gardant d'aller
c'est une categorie suspecte . On assiste enfin a une certain jusqu'au manicheisme, it y aurait bien quelque chose
minoration de la critique (deja amorcee dans le dialogue comme un « mauvais > art, celui de la fuite, de
avec Blanchot) l'irresponsabilite, et de 1'image diabolisee, tel que decrit
dans < La Realite et son ombre >>, et un « bon > art, non
Il faut peut-titre ne pas commenter les oeuvres elles-memes point conforme a quelque precepte ethique que ce soit, mais
quand elles semblent avoir le dernier mot en se montrant. prenant sa part de la responsabilite humaine . Voici en effet,
a titre suggestif, comment Levinas conclut sa presentation
35 On pourrait s'etonner de 1'absence de la categorie esthetique du d'Atlan
sublime . C'est une enigme : pourquoi Levinas n'a-t-il jamais envisage
cette sortie hors du Beau ? Le sublime prendrait-il trop vite la place de La peinture informelle, ceest peut-titre cela : erotisme
1'ethique ? Ou bien est-il enti8rement absorbe dejA par 1'ethique ? Il est chaste, tendresse, compassion et peut-titre misericorde qui font
significatif quune these aussi exhaustivement documentee que cello que penser a la Bible.
Baldine Saint-Girons a consacree au sublime ne comporte nulle reference, Ceest un art de semblable portee que Levinas -allait
fOt-ce allusive, aux textes de Levinas - Baldine Saint-Girons : Fiat lux . rencontrer dans les obliterations de Sosno36 . Pour le dire
Une philosophie du sublime, Paris, Quai Voltaire, 1993 . Sans doute le tres vite, l'obliteration sosnonienne illustre, je crois, cette
sublime, dans sa definition kantienne, nous mene-t-il vers les voies de
rupture de l'ensorcellement que Levinas appelait de ses
l'impersonnel, confrontant certes 1'ego a ce qui le depasse, mais pas en
autrui . Meme si Kant affirme ne < rien connaltre de plus sublime » que le vceux dans un passage cle de Difficile liberte , oil it decrit le
commandement du Decalogue : « Tu ne to feras pas d'image taillee >> . . . temps comme un arrachement et cet arrachement comme la
En fait, tout se passe comme si en general (ou peut-titre seulement depuis le
maniere d'etre du sujet humain
XVIIIeR1e sii cle ?), on avait besoin de deux categories qu'on va continuer
a appeler esthetiques et qu'on peut nommer de mani8re indicative et
formelle : 1'adequation et 1'inadequation . Pour parler sommairement : cote 36 Sacha Sosno . Ne a Riga (Lettonie) en 1937 . Vit et travaille A Nice,
beau, cote sublime . Le sublime refuse pour telle ou telle raison, A Paris et a New-York . Voir Emmanuel Levinas : De l'obliteration, op . cit.
l'inadequation se cherche et s'exprime ailleurs : << anachronie >>, par 1990 . Michel Thevoz et Pierre Restany : Sosno, Paris, La Difference,
exemple, chez Derrida que cite Payot . Et chez Levinas, d'un cote le 1992 . Et Francoise Armengaud : L'art d'obliteration, essais et entretiens
totalisable, la suffisance ; de 1'autre : l'infini, le manque . sur l'suvre de Sacha Sosno, avec une preface de Daniel Charles, A paraitre .
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Noesis n°3 a La m6taphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 a La m6taphysique d'Emmanuel Levinas
Francoise Armengaud Faire ou ne pas faire d'images
Un tel arrachement nest pas un moindre titre mais la facon demeurent vives ; it est significatif qu'elles s'appliquent
du sujet. Elle est pouvoir de rupture, refus de principes neutres davantage au beau, ou a 1'esthetique (toujours une petite
et impersonnels, comme le refus de la totalite hegelienne et al& tonalite pejorative comme si c'etait synonyme
la politique, comme le refus des rythmes ensorceleurs c d'esthetisme), qu'a l'art - en tout cas pas a tout art.
l'art37 . Levinas continue en effet a penser que
Pas plus que les precedentes, la rencontre entre Levinas .. . la perfection du beau impose silence sans s'occuper du reste.
et Sosno nest le fruit d'un hasard . Non seulement la Il est gardien du silence. Il laisse faire . C'est la que la
rupture, mais les modalites de la rupture, decrites civilisation esthetique a ses limites.
verbalement chez le philosophe, et en quelque sorte mises En revanche, it arrive qu'une forme d'art ne s'effectue
en oeuvre chez le sculpteur, etonnent par leur profonde pas, n'advienne pas, pourrait-on dire, sous l'emprise du
affinite. Celui qui a ecrit beau . C'est le cas de cet art d'obliteration oiz Levinas voit
Autrui qui se manifeste daps le visage, perce, en quelque un art qui, au contraire, < denonce les facilites ou
facon, sa propre essence plastique, comme un titre qui ouvrirait l'insouciance legere du beau >> . De surcroit, cet art, sans en
la fenetre of sa figure pourtant se dessinait deja 38 . donner une image a proprement parler (et it est significatif
aussi que ce terme d'image semble avoir quasiment disparu
ne pouvait qu'etre sensible a cette insistante reiteration de la
percee qui structure - non sans susciter d'ailleurs un des choix terminologiques de Levinas), cet art nous
sentiment d'inquietante etrangete - les obliterations par le «rappelle » quelque chose d'important au sujet de
vide 39 l'etre : it
. . .rappelle les usures de l'etre, les "reprises" dont it est couvert
Dans 1'entretien que Levinas a bien voulu m'accorder a et les ratures, visibles ou cachees, dans son obstination a titre,
propos des oeuvres de Sosno, a propos de ce qu'il a lui-
meme appele 1'<< art d'obliteration >>, les reserves et a paraltre et a se montrer.
reticences formulees it y a tout juste quarante ans Voici cet art apte a entrer en analogie eclairante avec
l'univers decrit dans le Manteau de Gogol, oil < la realite
se montre deja hors d'usage, deja obliteree comme le veut
37 .
Emmanuel Levinas : chapitre intitul6 << Signature », in Difficile 1'art de Sosno >> . Comme nous 1'avions annonce, it ne
Liberte. Essais sur le judatsme, Paris, Albin Michel, 1963 . Dans une note s'agit donc plus de faire des images, ni meme de ne pas en
(p . 325) Levinas renvoie A << La R6alit6 et son ombre » ainsi qu'au texte
faire . Nous sommes en presence d'un art que j'aimerais
sur Jean Wahl, << Jean Wahl et la sensibilit6 » , Cahiers du Sud, 1955,
n° 331 (repris dans Noms propres, op . cit .).
dire << autrement qu'imageant >> ... D'autant plus que
38 .
Emmanuel Levinas : Humanisme de l'autre homme, op. cit., p .51 .
l'obliteration satisfait a 1'exigence Levinassienne
39
Daniel Payot retrouve ce scheme de la «percee » Bans son d'interruption qui fasse place au langage, a la relation. Pour
commentaire d'un passage des Grands courants de la mystique juive de conclure, je citerai encore ce propos que Levinas
Gershom Scholem . Il remarque qu'il s'agit de << d6couvrir une "percde", une m'adressa
ouverture : en somme, titre au plus pres de 1'immanence, des mailles
Vous dites : l'obliteration interrompt le silence de l'image.
serr6es de son tissu, justement pour y d6celer ce qui l'ajoure, ce qui le troue
Oui, it y a un appel, du mot, a la socialite, l'etre pour l'autre .
ou le d6chire en chacune de ses mailles, et laisse passer quelque chose d'un
jaillissement dissimuld et pourtant effectif dans la concr6tude du monde » . Dans tie sens la, evidemment, l'obliteration nous mene a
Effigies, op . cit ., p . 165 . autrui.
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Noesis n°3 o La mdtaphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 « La m6taphysique d'Emmanuel Levinas
Francoise Armengaud
N.B . Afin d'alleger les notes, j'ai omis systematiquement, dans ETHIQUE ET ESTHETIQUE DANS
chaque partie de cette etude oit it est explicitement question d'un texte LA PENSEE D'EMMANUEL LEVINAS
determine, de mentionner, pour chaque citation de ce texte, sa
reference. Les phrases de Levinas citees sans reference appartiennent
Daniel CHARLES
donc au texte dont it est principalement question dans chacune des
parties .
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Noesis n°3 « La m6taphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 < La metaphysique d'Emmanuel Levinas
Daniel Charles Ethique et esth6tique dans la pensee d'Emmanuel Levinas
Peut-titre sa pensee a-t-elle reellement evolue a cet egard . ingratitude de l'Autre. La gratitude serait precisement le
Mais que ce soit ou non le cas, 1'estime qu'il voue a la retour du mouvement a son origine. I
critique philosophique > - c'est-a-dire a 1'« oeuvre L'ceuvre, si elle est sans retour, West cependant pas
critique > de son ami Maurice Blanchot - est et restera un jeu en pure depense » 2 . Levinas prend ses distances
entiere . Blanchot est celui qui nous apprend a quitter << le a 1'egard de Georges Bataille . Mais cela lui permet de
monde heideggerien que 1'art rend habitable >>, en nous preciser la part de la temporalite : parce qu'elle West pas
intimant d'avoir a considerer les < merveilles de notre entreprise en pure perte >>, l' oeuvre, qui ne revient pas
architecture » comme autant de « cabanes dans le au Wine, a son origine, a son auteur, beneficie a ce dernier
desert >>, et par consequent en nous persuadant que 1'art en quelque sorte a terme. Autrement dit, elle suppose chez
poursuit le < non vrai > (et non pas la verite) comme lui une « patience > : celle d'attendre sa propre disparition
« source de toute authenticite >> . Ce qui, si l'on y songe, avant de pretendre a une quelconque gratitude .
ne correspond que tres exterieurement a la condamnation
des pokes a 1'exil dans le texte platonicien ! Renoncer a titre le contemporain du triomphe de son oeuvre,
c'est entrevoir ce triomphe dons un temps sans m o i, viser
Levinas nous conseille d'autre part de prendre en ce monde-ci sans moi, viser un temps par-Ma l'horizon &
compte I'ceuvre romanesque, et non pas seulement critique, mon temps eschatologie sans espoir ou liberation a l'egard th
de Maurice Blanchot . C'est qu'elle contient a ses yeux la mon temps .
reference a une epiphanie du sens qui excede radicalement
la dimension du langage . C'est assumer « le passage au temps de 1'Autre . » 3
II s'agit d'un point capital . Reportons-nous en effet a la On comprend la defiance de Levinas a l'endroit des
artistes > au sens institutionnel, a l'endroit des artistes
presentation (anonyme, mais redigee en fait par Merleau-
Ponty) de < La Realite et son ombre > dans le numero de arrives > : leur celebrite nest jamais qu'extorquee .
novembre 1948 des Temps modernes . Merleau-Ponty avait La patience ne consiste pas, pour 1 Agent, a tromper sa
cru pouvoir desamorcer le scepticisme de Levinas a 1'egard generosite en se donnant le temps dune immortalite
de la doctrine sartrienne de 1'engagement en denoncant le personnelle . 4
defaut de «generosite > qui percait, selon lui, sous une
telle attitude . La reponse de Levinas intervient dans le texte
que ce dernier consacre en 1964 a Merleau-Ponty et qu'il
intitule << La Signification et le sens >> . Elle consiste en une t . Emmanuel Levinas, « La Signification et le sens > in Humanisme
defmition < dynamique > de l'autre homme, Montpellier, Fata Morgana, 1972, p . 41 . Cf. ce que
de l'ceuvre comme disait Merleau-Ponty dans sa presentation de < La realite et son ombre >>
«mouvement du Meme vers 1'Autre qui ne retourne jamais (Les Temps Modernes, 41°'° annee, n°38, novembre 1948, p . 769)
au Meme >> . L'ceuvre «pensee jusqu'au bout >>, ajoute S'il (Levinas) respecte i'indifference de la conscience artiste, it ne
Levinas, consent pas A 1'appeler generosite, et it y a du mepris dans ce respect .
. . .exige une generosite radicale du mouvement qui dans le Le texte de « La Realite et son ombre > a ete imprime dans Les Imprevus
de l'histoire, Montpellier, Fata Morgana, 1994, pp . 123-148 .
Meme va vers l'Autre . Elle exige, par consequent, une
2 . Emmanuel Levinas, « La Signification et le sens >>, op . cit .,
p . 42 . loc. cit ., ibid .
3 . Emmanuel Levinas, Loc. cit., ibid .
4 . Emmanuel Levinas, Loc. cit., ibid .
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Noesis n°3 < (La metaphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 « La m6taphysique d'Emmanuel Levinas
Daniel Charles Ethique et esthdtique dans la pensde d'Emmanuel Levinas
Ainsi Levinas West pas loin d'acquiescer a 1'exigence 1'Autre, cette < noblesse > qui est un trait d'<< epoque >>
utopique d'un Ernst Bloch : ceuvrer pour la revolution sans et fait ou fera << epoque >>, faut-il pour la reconnaltre la
chercher a faire main basse sur la Terre Promise, la reside rabattre sur une legalite et la convertir en une maxime plus
sans doute le veritable << engagement >> . La settle ontologie ou moins kantienne ? Levinas en doute, et opte en faveur
acceptable est peut-titre celle du < n'etre-pas-encore > - d'un decrochage par rapport a toute legitimation
celle qui consiste a << titre pour la mort afn d'etre pour ce philosophique .
qui est apres moi > 5 ; donc, a triompher de la mort, mais
Qu'importe, dit-il, la philosophie par laquelle Leon Blum
hors de toute pretention a < s' > immortaliser .
justifle cette force etrange de travailler, sans travailler pour le
Cette < jeunesse radicale de l'elan genereux >>, Levinas present. La force de sa confiance est sans commune mesure
la definit comme «liturgie >> . Elle ne renvoie a aucune
avec la force de sa philosophie . 8
signification empruntee a une religion positive
quelconque >>, et << ne se range pas comme culte a cote des Cette distance a 1'egard de la philosophie, meme si le Dit
"oeuvres" et de 1'ethique > : nous ne sommes pas chez de la philosophie dit vrai, meme s'il remet nos pendules a
Kierkegaard, et c'est bien 1'<< oeuvre > 1'heure en nous intimant d'avoir a aller de 1'avant, Levinas
qu'il faut
considerer comme liturgique ; 1'ceuvre, et non 1'office en fait Fun des ressorts majeurs de son magnum opus,
religieux . Autrement qu'etre ou au-dela de F essence . Le livre
s'ouvre en effet sur une critique sinon de la Terre Promise,
Ainsi comprise, donc, la liturgie fait partie integrante de du moins de la verite qui << se promet >> .
1'esthetique . Et quels sont ses rapports exacts avec
1'ethique ? Reponse : la liturgie, c'est << 1'ethique Toujours promise, toujours future, toujours aimee, la
meme > 6 . D'ou un reexamen necessaire de la notion verite est dons la promesse et 1'amour de la sagesse, meme s'il
d'<< epoque >> . Sous ce vocable, i1 convient desormais nest pas interdit d'apercevoir, dans le temps du devoilement,
d'entendre non plus, comme dans < La Realize et son 1 'oeuvre structuree de 1 'histoire et une progression dans le
ombre > 1'ere des festins en pleine peste, mais bien successifjusqu'au bord de la non philosophie .
1'<< action pour un monde qui vient >>, au sens oit Leon La philosophie, toutefois,
Blum n'hesitait pas a ecrire au fond de sa prison, en 194 - 1,
. . .amour de la verite toujours future, se justifie dans sa
qu'il travaillait << dans le present, non pour le present >>' .
signification plus large : sagesse de l'amour. 9 .
L'epoque, dit Levinas, c'est le < depassement de son
epoque >> . La justification d'une telle suspension du temps Il lui faudra, au fil du parcours levinassien, se redimer
s'efforcer d'egaler la << confiance > de Leon Blum en
present peut tujours se reclamer d'une theorie, et Blum,
par exemple, disait prendre appui, pour legitimer son assumant non pas settlement son propre temps, mais le
attitude, sur une parole de Nietzsche : << Que 1'avenir et les temps de 1'Autre, temps de 1'ethique et temps esthetique de
plus lointaines choses soient la regle de tous les jours la liturgie .
presents . >> Mais la << noblesse > du geste par lequel le Soi En effet, it est clair que le temps de la verite qui << s e
saute par-dessus son temps pour assumer le temps de promet > et se profile a l'horizon de 1'etre est un temps
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Noesis n°3 « La mdtaphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n ° 3 a La mdtaphysique d'Emmanuel Levinas
Daniel Charles
Ethique et esthdtique dans la pensde d'Emmanuel Levinas
fini, un temps qui revient au Meme et dont la gratitude L'insatisfaction a laquelle fait droit Autrement qu'etre
permet de venir a bout. En art aussi, tout est bien qui finit
porte precisement sur la «recapitulation >>, si 1'on peut
bien ; l'ceuvre achevee, non liturgique, comble en quelque
dire, de cette « dispersion originelle de 1'opacite »'' en un
sorte le besoin esthetique . Elle repond, meme par son seul faisceau lumineux, dument simultaneise et
inachevement - songeons a Fopera aperta selon Umberto synchronise, qui homogenise tout ce qu'il rencontre en
Eco -, a 1'exigence de calculabilite au nom de laquelle le une meme transparence, comme si les choses exigeaient
sujet, se confectionnant des objets temporels finis, d'etre dematerialisees, comme si ce vieux meuble attendait
s'accomplit, cuve sa tautologie et sa totalite, bref s'en remet que lui soit epargnee 1'humiliation de craquer dans la
en « fin de compte » a l'ontologie et a la verite de 1'etre . penombre. A la lumiere < originelle > de l'essence,
La finition du non finito, comble et acme du raf fnement, 1'etre sort de la nuit, ou, du moins, quitte le sommeil -
s'inscrit dans la legalite, dans la jurisprudence du jugement nuit de la nuit » 12 ; mais « avant > l'essence et << avant >>
esthetique : elle obeit a la loi de 1'essence comme le jour, rien n'est encore dit et pourtant le Dire pre-dispose,
temporalisation du temps > ou « diastase de pre-dit tout apparaitre, comme si la prehistoire de la
1'identique > ou < verbalite du verbe » ; dans Nomos synchronie relevait de la diachronie . Ce Dire, le Dire du
alpha de Xenakis, « le violoncelle violoncellise > comme poete' 3 1'exprime-t-il' a
« le rouge rougeoie > ou < A a-oie >> . Le miracle
esthetique, c'est cette < modification sans alteration ni A cette derriere question, une note d'Autrement
transition » par laquelle le Meme « se dessaisit de lui- qu'etre . . . repond en resumant, d'un trait ou presque, < La
Realite et son ombre
meme > et < se decouvre >>, sort de sa nuit et se denude
de son opacite, pour se livrer en pleine lumiere ; c'est la Le passe immemorial est intolerable a la pensee . D'oii
phenomenalisation de l'essence par laquelle celle-ci ne se 1'exigence de l'arret : ananke stenai . Le mouvement au-dela
borne plus a designer « les aretes des solides ni la ligne de l'etre devient ontologie et theologie . D'ou aussi l'idoldtrie du
mobile des actes ou une lumiere scintille >>, mais fait beau . Dans son indiscrete exposition et dons son arret de statue,
irruption et vient en premiere ligne, bref occupe le terrain dans sa plasticite, l'ceuvre d'art se substitue a Dieu. Par une
en se montrant et en s'auto-designant . Ainsi Raoul Dufy, subreption irresistible, l'incomparable, le dia-chronique, le non-
chez qui < les couleurs sortent de leurs contours ou ne les contemporain, par l'effet d'un schematisme trompeur et
frolent pas » 10, en illustrant les theses du chimiste Maroger merveilleux, est o imite » par fart qui est iconographie . Le
sur la diffraction de la lumiere par la couleur, allege les
choses et les erige en titres : sa peinture va droit a
l'essentiel, en elle l'essence des choses ne fait pas que
promettre et se promettre, elle se compromet et purifie la
pate a laquelle elle met la main, lumiere < etalant > les 11
Cf. La « multiplication de l'identique > dont parle Levinas, ibid.
12 .
couleurs pour mieux les echantillonner et en autoriser le Emmanuel Levinas, op . cit., ibid.
13
survol et 1'inventaire exhaustif . Cf. Emmanuel Levinas, < Maurice Blanchot ou le regard du
po8te >>, Monde nouveau, 118me ann6e, n°98, mars 1956, pp . 6-19 ;
r6imprim6 dans Sur Maurice Blanchot, Montpellier, Fata Morgana, 1975,
pp . 8-26 (sous le titre < Le regard du po8te >>)
14
'o Emmanuel Levinas, op. cit., p . 38 .
. Emmanuel Levinas, Autrement qu'etre ou au dela de l'essence,
op . cit ., pp . 38-39 .
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Noesis n°3 « La m6taphysique d'Emmanuel Levinas
Noesis n°3 « La mdtaphysique d'Emmanuel Levinas
Daniel Charles Ethique et esthdtique dans la pensde d'Emmanuel Levinas
mouvement au-dela de l'etre se fixe en beaute. La theologie et . . .l'authenticite de fart doit annoncer un ordre de justice, la
fart << retiennent H le passe immemorial . 15 morale d'esclaves absente de la cite heideggerienne 18 ;
On ne saurait mieux exprimer 1'equivoque dans laquelle autrement dit, que
se tient necessairement la transcendence a l'instant ou, pour . . .dans le monosyllabisme de la faim, daps la misere ou
se manifester, elle est tenue de traverser l'immanence .
maisons et choses retournent a leur fonction materielle, au sein
C'etait le risque qu'affrontait Maurice Blanchot : le langage
dune jouissance sans horizon, luit le visage de l'homme . 19
du poeme peut << passer a l'indicible >>, mais cet indicible
est cenre se dire, et done, au rebours de ce qu'exige la La conjonction de 1'ethique et de 1'esthetique se laisse
liturgie, < revenir au Meme >> . Dans < Maurice Blanchot discerner comme telle. Mais l'ceuvre proprement litteraire
et le regard du poete >>, Levinas constatait que de Blanchot ne tient-elle pas les promesses d'une telle
critique philosophique > ? A en juger par
. . . de cette alternance de contraires, l'un submergeant l'autre, ne 1'extraordinaire exegese qu'il propose de L'Attente 1'oubli,
se degage point un plan de pensee of cette alternance se Levinas semble bien repondre par l'affirmative .
surmonte et of la contradiction s'apaise . 16
En se pretant apparemment a un deferlement langagier
Commentant de son cote Autrement qu'etre . . ., Pierre resolument monotone, centre sur la thematique du
Hayat diagnostique
ressassement indefmi et l'indecidabilite du positif et du
. . . une veritable difficulte . Car les mimes categories - negatif, Blanchot a fait oeuvre minimaliste en se contentant
l'entretemps, le degagement, l'incomparable- servent a Levinas de se tenir a l'ecoute d'un Neutre ou d'un Tiers exclu qui
a penser aussi bien l'art que l'ethique . On peut en deduire que parait venir d'ailleurs en ce qu'il evoque, comme par une
l'art est la contrefapon de l'ethique . Mais on peut supposer inspiration > atmospherique, la mysterieuse presence
aussi que par sa ressemblance - fut-elle trompeuse - avec d'une absence. Rien, pourtant, ne justifie dans un tel
l'ethique, l'experience esthetique eduque au langage de recit > l'impression d'une ouverture sur un monde
l'« autrement qu'etre » l 7 . autre, tant l'auteur parait respectueux de << l'acte
Peut-etre l'amorce d'une solution est-elle, aver les ontologique que ce discours accomplit et qui deja emmure
analyses que Levinas a consacrees a Blanchot, a portee de ce discours >> 20 ; rien, si ce West une repetition poussee
la main . L'ceuvre critique de Blanchot, nous dit Levinas, se jusqu'a l'incantation poetique, et qui, a force de nomadiser
situe < bien en-dessous de fart qui est le voyage au bout sur place, fait vaciller la cloture dans laquelle s'est enferme
de la nuit, et non seulement le recit du voyage . > Elle n'en le texte, comme sous 1'emprise d'un souffle qui aurait en
a pas moins le merite de nous rappeler que mime temps - c'est-a-dire de maniere immemoriale
depuis toujours - precipite l'ontologie hors de ses gonds .
Epiloguant sur cette puissance d'<<oubli> , Levinas en
souligne 1'efficace : Blanchot, dit-il, est parvenu a refuter
15
Emmanuel Levinas, op. cit., p . 191, note 21 . A comparer avec la 18 . Emmanuel Levinas, Sur Maurice Blanchot, op . cit ., p. 24.
19
p . 185, note 10 . Emmanuel Levinas, Sur Maurice Blanchot, op . cit ., p. 25 .
16
Emmanuel Levinas, Sur Maurice Blanchot, op . cit., p . 18 . 20 . Emmanuel Levinas, << La servante et son maitre >>, Critique,
17 .
Pierre Hayat, pr6face aux Imprevus de 1'histoire, op . cit., pp . 22- n°229 (Maurice Blanchot), juin 1966, pp . 514-522 (cf. p . 516) ;
23 note 23 . reimprim6 dans Sur Maurice Blanchot (op. cit.), pp . 27-43 (cf. p. 32).
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Noesis n°3 « La mdtaphysique d'Emmanuel Levinas >> Noesis n°3 « La mdtaphysique d'Emmanuel Levinas
Daniel Charles Ethique et esthetique dans la pensee d'Emmanuel Levinas
. . .1'enseignement hegelien sur la mort de fart depuis la fin & Le sense -, demande Levinas, tient-il a un certain ordre d -
l'antiquite, sur sa subordination a la Religion au Moyen Age, propositions baties selon une certain grammaire pour
et a la philosophie de nos jours . 21 constituer un discours logique ? Ou le sens fait-il exploser le
langage pour signifier parmi ces eclats (la grammaire etant
Comment en effet Blanchot s'y prend-il pour donner
sauve pour Blanchot ! ), mais deja en esprit et en verite sans
l'impression d'une ouverture sur 1'Autre, alors meme que
attendre d'interpretation ulterieure ?24
rien, dans le texte de L'Attente l'oubli, ne s'enonce qui ne
se trame dans l'enclos - rigoureusement boucle - du Il parait impossible, ici, de ne pas reconsiderer le statut
Meme ? Reponse : le langage de la circularite ne recoit ni de l'aletheia chez le dernier Heidegger : ne convient-il pas
ne transmet aucun sens excepte celui, ancillaire, qu'il de prendre en compte la < noire lumiere » a laquelle fait
suscite en aval et qui se dissemine aux quatre vents . allusion Levinas a propos du << non vrai » chez
A quoi it est tentant d'ajouter, avec le Jean Grenier des Blanchot25 ? De meme, s'il s'avere que
Entretiens sur le bon usage de la liberte L'Attente 1'oubli refuse au langage philosophique &
Mais 1'existence de 1'absolu se cache et bouge derriere la l'interpretation, qui "pane sans arret" (et auquel Blanchot,
tapisserie du monde . On ne la voit pas, elle se manifeste par critique liueraire, se plie), la dignite d'ultime langage 26 ,
une absence qui est plus active que les presences, comme a une ne doit-on pas revenir sur la problematique heideggerienne
soiree a laquelle manque le maitre de maison . 22
de 1'Ursprache, et faire droit, a partir de 1'<< explosion
Tout le genie de Blanchot est la : faire ressortir le du langage dont pane Levinas, a 1'enquete menee sur < la
manque a partir de la profusion . Ou bien, selon la formule Dite > (die Sage) d'Unterwegs zur Sprache par Gerald
de Deleuze et Guattari dans Mille plateaux, < ecrire a n - Bruns27 ?
1»
Mais Levinas va encore plus loin . C'est a une
La priorite du sens oblige celui-ci a se defalquer du Dit musicalisation du Dire qu'il songe probablement, lorsqu'il
le langage ne sera jamais qu'ouroborique, entravant conduit son analyse de L'Attente l'oubli a son terme . Tout
(nomos) l'errance (nomas) du Dire . D'oil le constat de
Levinas : ce que Blanchot apporte est de Fordre an-
archique - du desenclavement . II 24 .
Emmanuel Levinas, op. cit., p . 33 .
25 .
Emmanuel Levinas, op. cit., p . 23 .
. . .met en cause la pretention, en apparence incontestable, dun 26 . Emmanuel Levinas, op. cit., p . 33 .
certain langage d'etre le porteur privilegie du sense, den titre la 27 .Cf. Gerald L . Bruns, Heidegger's Estrangements, New Haven, Yale
source, l'embouchure et le lit . 23 University Press, 1989 ; « The Otherness of words : Joyce, Bakhtin,
Et sans doute faut-il s'interroger sur le destin de Heidegger >>, in Hugh J. Silverman ed., Postmodernisme - Phylosophy
l'hermeneutique et du logocentrisme sur lequel elle fait and the Arts, New York, Routledge, 1990, pp . 120-136 ; « Heidegger
and the problem of philosophical language >>, in Gary Shapiro ed ., After
fond.
the Future, Postmoder Times and Places, Albany, State University of New
York, 1990, pp . 303-314 . Sur le rapport entre ethique et langage dans
21 . l'art d'aujourd'hui, cf. G .L. Bruns, « Poethics : John Cage and Stanley
Emmanuel Levinas, Sur Maurice Blanchot, op . cit., p . 32 .
22 . Cavell at the Crossroads of Ethical Theory H, in Marjorie Perloff and
Jean Grenier, Entretiens sur le bon usage de la liberte, Paris,
Gallimard, 1948, p . 115 . Charles Junkerman ed ., John Cage : Composed in America, Chicago, The
23 . University of Chicago Press, 1994, pp . 206-225 .
Emmanuel Levinas, Sur Maurice Blanchot, op . cit., pp. 32-33 .
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Noesis n°3 « La metaphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 « La m6taphysique d'Emmanuel Levinas
Daniel Charles Ethique et esthetique dans la pens6e d'Emmanuel Levinas
ce qui vient d'etre developpe milite en faveur de l'idee que direction d'une Terre Promise, celle a laquelle songeait le
la confrontation de ces deux disciplines canoniques que Wittgenstein du Tractatus lorsqu'il affirmait qu'<< ethique
sont 1'ethique et 1'esthetique a donne lieu a ce que l'on et esthetique ne font qu'un > ? Seulement, pour atteindre a
pourrait denommer une << moralisation de 1'esthetique >> . une telle fusion, it reste a parcourir l'autre moitie du
Si tel est bien le cas, ne faut-il pas se demander, comme 1'a chemin : a < esthetiser 1'ethique >> . La demarche
fait John Llewelyn28, si la voie n'est pas ainsi ouverte en Levinassienne s'y prete-t-elle ? Oui sans doute, si l'on
veut bien se rendre attentif a la suite du raisonnement de
Levinas a propos de L'Attente l'oubli .
28. Cf . John Liewelyn, a L'intentionnalite inverse o, in Eliane
Escoubas ed ., Art et phenomenologie, La part de 1'ceil, n°7, 1991, p . 97 . Querir, dit-il, le logos qui rassemble par-dela le discours
John Liewelyn propose une lecture << restrictive > de Levinas ; it croit poetique qui dit, disperse, l'impossible issue du discours, c'est
devoir s'appuyer sur Merleau-Ponty pour soutenir que la << chose qui nous boucher l'ouverture ou s'annonce, mais aussi se denonce - et
regarde nous impose une responsabilite non-derivee envers elle o, ce qui par la se transcende -, le tournoiement en rond du discours
i'oblige A recuser << la restriction qu'apporte Levinas a la responsabilite coherent. 29
directe lorsqu'il la limite au cas oit je suis 1'accusatif du regard de l'autre Considerer en effet l'histoire de Fart comme
homme (ou de Dieu) . » (p . 101) De meme, dans son livre sur Emmanuel terminee > en l'integrant au systeme de la totalite, c'est
Levinas : The Genealogy of Ethics (Londres et New-York, Routeledge, la verrouiller dans le cercle d'une Logique de la philosophie
1995, p . 194) it mentionne la reference de Levinas a Rodin dans Entre au sens d'Eric Weil . Mais la poesie, avec ses hesitations et
nous, Essais sur le penser a I'autre (Paris, Grasset/Fasquelle, 1991,
p . 262) comme marquant le point extreme en assomption de
ses surprises, ses intermittences et ses rebonds, brouille les
responsabilite, en dehors de 1'evocation directe d'un visage . Ce texte, it
canes et gomme le sens de l'histoire . C'est que rien ne
est vrai, suggere qu'au visage peut venir se substituer << la nudite d'un bras l'infeode au primat du seul espace visuel dans lequel
sculpte par Rodin o, ou encore la nuque de la personne qui vous precede eclosent les idees et se devoile le < monde vrai » ; a la
devant un guichet de la Loubianka, selon une observation de Vassili synchronie d'une ontologie achevee, elle substitue la quete
Grossmann dans Vie et destin (exemple que Levinas reprendra dans son diachronique de la rencontre avec 1'Autre et des imprevus
dialogue avec Francoise Armengaud A propos de Sacha Sosno, cf . De du dialogue . L'<< esthetisation de 1'ethique > -
l'obliteration, Paris, La Difference, 1993) . Il n'empeche que Levinas a 1'enchevetrement de l'impulsion vers le Bien et de
pris soin de dissuader son interlocuteur d'entendre le mot visage << d'une l'aisthesis, de la sensation comme telle - passe par
maniere etroite >> . De meme, it avait dejA confie A Philippe Nemo (dans
l'abandon de la reference au genius loci, a la toute-
Ethique et infini, Paris, Fayard, 1982, pp . 125-126) qu'il faut se garder de
puissance du lieu, au profit de la poetique du < sejour sans
banaliser le statut des livres, en les rejetant << parmi les outils ou les
produits culturels de la Nature ou de l'Histoire, alors que leur litterature
lieu >>, que Particle sur << Maurice Blanchot et le regard du
op8re une rupture dans 1'etre et se ram6ne aussi peu h je ne sais quelle voix poete >> decrivait comme une sorte d'arte povera .
intime ou A ('abstraction normative des "valeurs" que le monde lui-meme
od nous sommes ne se reduit A l'objectivite de ses objets . Je pense qu'a primordial . >> Il s'agit donc pour Max Picard de < dechiffrer l'univers a
travers toute litterature pane, ou balbutie, ou se donne une contenance, ou partir de ces images ou metaphores fondamentales que sont les visages
lutte avec sa caricature, le visage humain . > Il est probable que Levinas a humains » (<< Max Picard et le visage >>, in Noms propres, Montpellier,
fait sienne la these de Max Picard selon laquelle < Par le visage humain fata morgana, 1976, p . 143 ; ce texte date de 1966, annee de publication
concu A l'image de Dieu, I'univers se fait forme plastique ; le grouillement de << La Servante et son maitre >>) .
des particules prend un sens en se cristallisant en images, en metaphores 29 . Emmanuel Levinas, << La Servante et son maitre >>, loc . cit .,
initiates, a mime la sensibilite, en un langage originel, en un po8me p . 33 .
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Noesis n°3 << La m€taphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 << La metaphysique d'Emmanuel Levinas
Daniel Charles Ethique et esthetique dans la pensee d'Emmanuel Levinas
Sur ce point, la reflexion de Levinas se fait plus donne. Si cependant it peut apparaitre comme un phenomene,
incisive . Elle a montre comment venir a bout du discours comme ici - c'est que sa fonction de transcendance ne s'impose
de la totalite, lequel,, sous couleur de perfection formelle, que dans le son verbal . 31
coupait a la racine toute velleite de signifiance ethique . L'art par excellence du « son verbal >>, la poesie, se
Contester le privilege du visible, c'est se premunir contre defalque par consequent du monde a toujours acheve
1'assujettissement de Part a l'universel, lequel ne (c'est-a-dire controle par le << discours coherent >>) < de la
s'accommode que d'un discours prefabrique et vision et de fart >> . C'est - au moins en premier lieu - dans
precontraint, donc muet a proportion de son immuabilite et par la poesie que 1'esthetique se revele apte a investir
decreter la fin de l'histoire de fart, c'est imposer aux 1'ethique ; c'est dans et par la poesie que, si tant est que la
artistes le silence des cimetieres . A 1'inverse, tenir que poesie consiste en 1'application au langage des procedes de
les presupposes du parler coherent ne peuvent plus la musique 32 ,1'ethique trouve a se musicaliser. II reste que
refuter ce que parler veut dire >> 10 , c'est ouvrir la voie au
Dire en faisant sauter le mur du visible . Et c'est en ce sens -
plenier... - qu'est autorisee ce que nous appelions plus haut 31
Emmanuel Levinas << La transcendance des mots : A propos des
la « musicalisation » de ce Dire . Dans le commentaire Biffures >>, Les Temps modernes, juin 1949 ; reimprime dans sujet,
Hors
qu'il avait ecrit en 1949 a propos des Biffures de Michel Montyellier, Fata Morgana, 1987, p . 219 .
Leiris, Levinas regrettait la relative timidite dont cet auteur 3 . Cf. I'exegese de cette definition cagienne de la poesie dans Gerald
faisait preuve a 1'egard de tout ce qui n'etait pas le L. Bruns, << Poethics : John Cage and Stanley Cavell . . . >> cit .,
(loc .
«contenu pense > de son discours : en choisissant de p . 214) : lorsque Cage pane du silence non pas A la fawn de Mallarme,
privilegier 1'<< immanence >> contre la << transcendance des c'est-A-dire comme excluant la materialite du langage, mais en tant
mots >>, 1'ecrivain se coupait en quelque sorte la parole a qu'<< ouvrant les portes de la musique aux sons qui se trouvent jaillir dans
lui-meme ; 1'ambiguite des Biffures venait de ce parti-pris I'environnement n (Cage, Silence, Middeltown, Connecticut, Wesleyan
University Press, 1961, p . 8), it introduit l'idee d'une << porosite > de
de << clarte >> , finalement ruineux parce trop exclusivement
i'ceuvre musicale -et donc du langage- a l'egard du monde . Le monde dit
voue a magnifier 1'intellect . En compensation, Levinas Gerald Bruns, << recoit l'autorisation d'occuper le site de l'art sans avoir a
esquissait le programme d'une veritable musique du verbe . payer le prix esthetique habituel o . On se trompe toutefois en interpretant
II decouvrait en particulier dans le son, cet eclatement de I'ceuvre comme une simple concession A l'informel : iI
ne s'agit precisement pas, chez Cage, d'une revolution de palais, mais
... et dans la conscience comprise comme audition - une rupture d'un retournement radical, car le bouleversement auquel on assiste consiste
du monde toujours acheve de la vision et de l'art . Le son, tout $ ne plus faire dependre la relation de la musique et du bruit d'un choix
entier, est retentissement, eclat, scandale . Alors que daps la esthetique (pour ou contre la definition classique de l'harmonie), mais d'un
vision une forme epouse le contenu et l'apaise, le son est geste de << reconnaissance >>, au sens de Stanley Cavell (acknoledgment),
comme le debordement de la qualite sensible par elle-meme, le geste ethique par lequel la «musique laisse les sons etre eux-memes >>
l'incapacite ou se trouve la forme de tenir son contenu - une (Cage, cf . Silence, et Pour les Oiseaux, Entretiens avec Daniel Charles,
veritable dechirure dans le monde - ce par quoi le monde qui est Paris, Belfond, 1976, passim) . Comme le dit Bruns, << la musique devient,
ici prolonge une dimension inconvertible en vision . C' est par a la mani8re heideggerienne, autant un ecouter qu'un jouer » : else est A
la que le son est symbole par excellence -depassement dct considerer comme repondant au bruit << en tant que person, t et meme, de
fagon encore plus sublime, en tant que I'Autre de Levinas » - Levinas,
dont Bruns releve que, des << La Realite et son ombre u, it professait que
30 << la musicalite appartient au son naturellement a (cf. Les Imprevus de
Emmanuel Levinas, op. cit., ibid .
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Noesis n°3 << La metaphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 << La metaphysique d'Emmanuel Levinas
Daniel Charles Ethique et esthdtique dans la pensde d'Emmanuel Levinas
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Noesis n°3 << La mdtaphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 << La mdtaphysique d'Emmanuel Levinas
Daniel Charles Ethique et esthdtique dans la pensde d'Emmanuel Levinas
- parce que 1'ecriture blanchotienne se veut tout entiere - remontee de l'auteur de Totalite et infini vers Fen deca de
meme si c'est avant tout - vouee a ce vceu . Cette tout systeme ?
discontinuite, ce clignotement, ce < scintillement » que Nous venons d'evoquer 1'anti-hegelianisme de
laisse filtrer le texte, ils sont - remarquablement - Kierkegaard . Pour mieux apprehender le veritable enjeu du
concertes : le < sujet > du livre, c'est bien le debat, rafraichissons-nous la memoire en rappelant en
dessaisissement de la signification, et donc l'amenagement, quels termes le defmissait 1'auteur du Post-scriptum aux
de phrase en phrase, des interstices, ou (pour reprendre un << Miettes philosophiques
mot levinassien) des << entre-temps > par lesquels
Etre un systeme et titre clos se correspondent l'un a l'autre.
s'insinuera la transcendance . Blanchot, poete de la poesie,
Mais l'existence est justement l'oppose . Du point de vue
pousse en somme le raffinement jusqu'a ceuvrer en offrant,
abstrait, systeme et existence ne se peuvent penser ensemble,
en guise d'ceuvre, 1'exegese de cette oeuvre meme . Mais
parce que la pensee systematique, pour penser l'existence, doit
n'etait-ce pas, apres tout, ce a quoi visait < le discours
la penser comme abolie, et non pas comme existante .
acheve de Hegel >> ? Ne pourrait-on adresser a Blanchot le
L'existence est ce qui serf d'intervalle, ce qui tient les choses
reproche que 1'on a si souvent fourbi contre Kierkegaard, separees, le systeme est la fermeture, la parfaite jointure . 38
de reproduire (fit-ce a 1'envers) Hegel a force de chercher a
s'en demarquer ? On s'expliquerait alors la retombee La consequence va de soi : < Un systeme de 1'existence
necessaire dans les rets de la coherence : des lors que << la ne peut titre donne . > La logique hegelienne du concept
grammaire est sauve >> (selon le mot de Levinas concemant s'en tient la . D'ou son abstraction a quoi fait echo, selon
Blanchot), tout est a recommencer . Faudra-t-il, pour en Parrochia, la mathematique des modernes,
sortir, avoir recours a un quelconque lettrisme ? La fondamentalement ensembliste depuis Cantor .
destruction devra-t-elle venir relayer la deconstruction ? Mais se contenter de classer et de repartir, de repertorier
Sous couvert de ranimer la transcendance, ne reveille-t-on et de mettre en ordre, c'est laisser echapper le pre-
pas le nihilisme 36 individuel et 1'antepredicatif, c'est perdre de vue
Es serait cependant envisageable de revenir a une l'instantane et le discontinu, le spontane et le contingent .
perspective plus sereine . Dans le commentaire qu'il a Plus la totalite se suffit a elle-meme et plus elle tend : a. se
propose de la pensee levinassienne, Daniel Parrochia s'est faire totalitaire, a ne meme plus percevoir comme un
demande a quel degre de malleabilite it est aujourd'hui manque le defaut de prise en compte de ce qui ne lui
possible de porter les structures < ensemblistes manque > pas et lui parait des lors relever du superflu,
d'inclusion et d'appartenance qui president, en bonne qu'il s'agisse de la racine de marronnier dans La Nausee ou
logique, au fonctionnement du discours coherent37 . du Bien chez Platon .
Autrement dit, le mathematicien est-il en mesure En regard, reconnaitre
d'accompagner - ne serait-ce que sur un bout de chemin - la
36
Cf. Denise Souche-Dagues, Nihilismes, Paris, Presses
38 .
universitaires de France, 1996, p. 246 . Soren Kierkegaard, Post-scriptum aux "Miettes philosophiques",
37 .
Daniel Parrochia, Mathematiques et existence, Seyssel, Champ trad . F . Prior et M .H . Guignot, Pais, Gallimard, 1968, p . 202, cite par
Valon, 1991, pp . 172-186. Daniel Parrochia, op . cit ., p . 177 .
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Noesis n°3 « La metaphysique d'Emmanuel Levinas Noesis n°3 « La metaphysique d'Emmanuel Levinas
Daniel Charles Ethique et esthetique dans la pensee d'Emmanuel Levinas
. . .autrui comme l'absolument Autre qui ne fait pas nombre l'ordre du Bien >>, < un ordre qui ne contredit pas, mais
avec moi et qui ne peut, de ce fait, reveler son essence en une depasse les regles de la logique formelle »43 . Ce que
commune appartenance a un ensemble (quel qu'il soit)39 , confirme Autrement qu'etre
c'est renoncer a ne le jauger qu'en fonction de ce qui le . . .c'est le superlatif, plus que la negation de la categorie, qui
limite . A la finitude de l'etre, Levinas substitue la interrompt le systeme, comme si l'ordre logique et litre qu'il
<< separation a 1'egard de l' infini »40 ; it y a certes un arrive a epouser gardaient le superlatif qui les excede : dans la
paradoxe a opter pour un infini subjectivite la demesure du non-lieu, dans la caresse et la sexualite
- la << surenchere » de la tangence, comme si la tangence admettait
. . .admettant un etre en dehors de soi qu'il n'englobe pas - et
une gradation, jusqu'au contact par les entrailles, une peau allant
accomplissant grace a ce voisinage dun etre separe son
sous l'autre peau. 44
infinitude meme4 l
Et c'est en songeant a la tradition judaique que Levinas
reclame un infini 43 Emmanuel Levinas, op . cit ., ibid . ; cf. la discussion de la
substitution de la difference ii la negation chez Levinas dans le livre de
. . .qui ne se ferme pas circulairement sur lui-meme, mais qui se
Parrochia, pp . 180-181 .
retire de Vi-tendue ontologique pour laisser une place a l'etre as
Emmanuel Levinas, Autrement qu'etre op . cit ., p . 8, note 4 ;
separe42 . cite par D . Parrochia, op . cit ., ibid . La disqualification du sens de la vue,
Neanmoins, un tel infini renvoie tout autant a comme le montre cette note, n'entraine nullement celle du toucher : cf. les
l'enseignement le plus haut du platonisme : it << s'ouvre commentaires d'Edith Wyschogrod (<< Doing before Hearing : on the
Primacy of Touch >>, in Frangois Laruelle ed ., Textes pour Emmanuel
Levinas, Paris, ed. Jean-Michel Place, 1980, pp . 179-203), Paul Davies
39 (<< The face and the Caress : Levinas's Ethical Alterations of
Parrochia, op . cit ., p . 180 .
40
Emmanuel Levinas, Totalite et infini . Essai sur I'exteriorite, La Sensibility >>, in David Michael Levin ed ., Modernity and the Hegemony
Haye, Martinus Nijhoff, 1971, p . 78 ; cite par D . Parrochia, op . cit ., of Vision, Berkeley, University of California Press, 1993, pp . 252-272)
ibid. et Martin Jay (Downcast Eyes, Berkeley, University of California Press,
41 . Emmanuel Levinas, Totalite et infini, op pp . 546-560) . C'est que le touche - et singulierement la caresse . .. - se
. cit ., p . 76 . La
comptabilite entre infini et separation A 1'egard de 1'infini introduit a un meut dans la diachronie (la «tangence > et ses gradations) plus que dans
scheme de pensee que psychanalystes (Serge Leclaire) et philosophes la synchronie, laquelle demeure une dimension << visuelle >> . Si l'on veut
(Gilles Deleuze) ont inventorie de leur cote : << le lien du sans lien » . 11 que <' l'indicible (ou l'an-archique) epouse les formes de la logique
s'agit de ce que Levinas denomme < religion » ; le rattacher A I'<< au-de13 formelle >>, comme Levinas en emet 1'hypoth8se, it lui faudra proceder de
de 1'essence > revient 3 recuser toute theologie (cf . Levinas, ibid .), en facon caressante . << L'autrement qu'etre s'enonce dans un dire qui doit
particulier neo-platonicienne . Que la pensee de Levinas recroise, au moins aussi se dedire pour arracher ainsi l'autrement qu'etre au dit otl l'autrement
A ce propos, et meme dans 1'ensemble de sa trajectoire, l'itineraire qu'etre se met deja h ne signifier qu'un etre autrement. ( . ..) Ce dire et ce se
nietzscheen, c'est ce que montre admirablement un ouvrage au sous-titre dedire_peuvent-ils se rassembler, peuvent-ils etre en meme temps ? En
revelateur : Levinas, The Genealogy of Ethics, de John Llewelyn fait, exiger cette simultaneite, c'est dejA ramener A l'etre et au ne pas etre,
(op . cit . ; cf. en particulier la << declaration d'intentions » proposee en i'autre de 1'etre . Nous devons en rester A la situation extreme, d'une pensee
introduction, pp . 3-4) . diachronique >> . (Autrement qu'etre. . ., op . cit ., ibid
. Chez Max Picard,
.)
42 . Emmanuel Levinas,
op . cit ., p . 77 . On pense, bien sur, au tsim- Levinas a decouvert une argumentation exactement parall8le, dans un
tsoum ; cf. aussi, dans l'ouvrage de D . Parrochia, le theme de la Chekhina petit conte de vingt lignes » qu'il lui avait offert peu avant sa mort
evoque A partir de Martin Buber (op. cit., pp . 220-221) . Quelqu'un passe son chemin en bordure de la foret . La se tient
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Daniel Charles Ethique et esth€tique dans la pensee d'Emmanuel Levinas
En d'autres termes, it s'agit non pas, pour Levinas, de Ce West qu'a une telle condition, semble-t-il, que sans
nier la totalite ou l'ontologie, en jetant par-dessus bord cesser le moins du monde d'etre elles-memes, ethique et
coherence et rationalite, mais de rappeler a l'ordre une esthetique pourraient, du point de vue coherent, ne faire
pensee philosophique muree dans son inaptitude a assumer qu' un .
1'<< exces transgressant la pensee categorielle >>, et, dans
son sillage, une pensee mathematique incapable de fonder
sur << des relations non collectivisantes >> les «lineaments
d'une logique de la separation >>. 41
D'oi un elargissement des perspectives sur lesquelles
ouvre la recherche : en prolongeant la theorie des graphes,
le mathematicien peut fort bien construire une << theorie des
assemblages heterogenes > qui soit susceptible de prendre
en compte le « lien du sans-lien >> des philosophes (et,
ajouterons-nous, des artistes) contemporains ; en
developpant une « logique des territoires >> propre a
formaliser non seulement la separation, mais les
empietements entre systemes, on se donne la faculte - deja
exploree dans les annees 30 dans le cadre de la
« mereo l ogie > de Lesniewski - d'aborder les
« interfaces > et les «pseudo-frontieres >> entre les
« stades existentiels >>, tant kierkegaardiens que
l evinassiens 46
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Noesis n°3 < La mdtaphysique d'Emmanuel Levinas > Noesis n°3 « La m&taphysique d'Emmanuel Levinas >
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Bibliographie Bibliographie
Noesis n°3 « La metaphysique d'Emmanuel Levinas >> Noesis n°3 a La metaphysique d'Emmanuel Levinas »
Bibliographie
• Bibliographie
• Burggraeve Roger : Emmanuel Levinas. Une
bibliographie primaire et secondaire, Louvain, Peeters,
1986
• . . . et sur internet : on peut se reporter aux pages du
web consacrees a Emmanuel Levinas . Signalons la page
tenue par Peter Atterton, ou celle tenue par Gen
Nakayama . La premiere presente une importante
bibliographie secondaire en langue anglaise, la seconde
une bibliographie primaire tres detaillee . Les deux
proposent differents liens : a noter celui avec le Levinas
Center de l'University of North Caroline at Charlotte
aux USA, (dir : Prof. Richard A . Cohen) .
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IXO 3
Automne 1999
CENTRE DE RECHERCHES
D'HISTOIRE DES IDEES