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Claud Arditi

L'article analyse les relations commerciales entre le Tchad et le monde arabe depuis la période précoloniale jusqu'à aujourd'hui, mettant en lumière l'impact de la colonisation française sur le commerce transsaharien et les dynamiques économiques locales. Il souligne la transition des marchands musulmans vers des activités licites après l'abolition de l'esclavage, ainsi que l'évolution des échanges commerciaux informels avec les pays arabes, notamment depuis les années 1990. Enfin, l'article questionne si les politiques coloniales ont constitué une parenthèse dans l'histoire économique pluriséculaire de la région.

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L'article analyse les relations commerciales entre le Tchad et le monde arabe depuis la période précoloniale jusqu'à aujourd'hui, mettant en lumière l'impact de la colonisation française sur le commerce transsaharien et les dynamiques économiques locales. Il souligne la transition des marchands musulmans vers des activités licites après l'abolition de l'esclavage, ainsi que l'évolution des échanges commerciaux informels avec les pays arabes, notamment depuis les années 1990. Enfin, l'article questionne si les politiques coloniales ont constitué une parenthèse dans l'histoire économique pluriséculaire de la région.

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Afrique contemporaine 2003/3 n° 207

Article de revue

Le Tchad et le monde arabe : essai


d'analyse des relations commerciales de
la période précoloniale à aujourd'hui
 Par Claude Arditi

Pages 185 à 198


Islam et monde musulmanÉtudes africainesHistoire africaineHistoire de
l'Afrique de l'OuestHistoire de l'Afrique de l'EstHistoire de l'IslamHistoire du
MaghrebHistoire de la LibyeHistoire économique

Article

Résumé

Bibliographie

Auteur(e)s

Cité par
Sur un sujet proche

Abstract in English

Le pouvoir colonial qui s’est installé en Afrique équatoriale


française (AEF [1]) et particulièrement au Tchad au début du
XXe siècle a mis progressivement fin à la traite esclavagiste à
destination du monde arabe. Pratiqué depuis des siècles par les
royaumes du Soudan central (Baguirmi, Bornou, Kanem et
Wadday), le commerce des esclaves avait favorisé de diverses
manières la création d’une "classe" de marchands musulmans qui
s’est reconvertie pendant la colonisation dans des activités licites
telles que, par exemple, le commerce des céréales ou du bétail.
Par la réalisation, à partir de 1930, de voies ferrées, par
l’amélioration des voies de transport fluvial et routier et par
l’aménagement de ports sur la côte, les puissances coloniales
voulaient réorienter totalement les axes du commerce
international à partir des pays qu’elles contrôlaient désormais.
Leur objectif était de faire pénétrer dans l’intérieur du continent,
par ces nouvelles voies commerciales, des marchandises
européennes et d’évacuer les nouvelles productions agricoles
d’AEF (café, coton, etc.) destinées aux industries de la métropole.
Dans la logique du projet colonial, au fur et à mesure que ce
nouvel ordre économique et politique serait instauré, les flux
marchands transsahariens devaient diminuer peu à peu voire
s’éteindre au profit des nouveaux axes économiques. En outre,
cette stratégie économique était liée à la volonté politique de
protéger les populations musulmanes du Tchad de la contagion
des idéologies panislamistes, véhiculées par certaines confréries
(principalement la Sanusiyya) qui s’étaient opposées par les
armes à la pénétration coloniale ; elle visait au contraire à
favoriser celles qui avaient été plus tolérantes vis-à-vis du
pouvoir colonial (Tijaniyya).

Quel bilan de cette politique peut-on établir à l’aube du


XXIe siècle ? L’inachèvement du projet colonial (en raison d’un
faible peuplement dans un immense espace, par manque de
moyens financiers, surtout pendant les deux guerres mondiales,
et par les diverses formes de résistances de certaines
populations) a eu pour conséquence le maintien en marge de
cette évolution de régions sahariennes telles que le Borkou-
Ennedi-Tibesti (BET) ou sahéliennes comme le Wadday. Les
peuples qui y vivent, surtout musulmans, se sont d’abord opposés
par les armes au pouvoir colonial et ont ensuite exprimé un ferme
refus de l’école française fondé sur un attachement profond à
l’islam et à ses valeurs (Khayar 1976). Parallèlement, les
relations avec le monde arabe se sont poursuivies avec les
migrations de travail et l’envoi d’élèves dans les universités
islamiques (Egypte). Mais ce sont surtout les échanges
commerciaux informels de produits manufacturés d’origine
asiatique qui ont connu, à partir de 1990 (particulièrement
depuis la signature de programmes d’ajustement structurels avec
les institutions de Bretton Woods et la dévaluation du franc CFA
en 1994), le développement le plus important (Bennafla 1997,
2000). Si le coton tchadien est toujours intégralement vendu en
Europe et constitue la majeure partie des exportations contrôlées
du pays, le bétail est, quant à lui, commercialisé de manière
informelle principalement au Nigeria mais aussi dans d’autres
pays arabes (Libye) ; par ailleurs, les importations de biens
manufacturés, en provenance des pays européens, sont en baisse
au profit d’échanges informels par voie aérienne, maritime et
terrestre avec la péninsule arabique (Arabie Saoudite et
Emirats). On assiste aussi depuis 1994 à une reprise des
importations en provenance de Libye et à l’entrée au Tchad de
productions d’Algérie telles que les dattes (Arditi 1995, p. 878-
879). Ceci suscite deux questions auxquelles ce texte se propose
de répondre : d’une part, comment et pourquoi cette situation
s’est-elle produite et, de l’autre, si elle se poursuit dans l’avenir,
la politique que la colonisation a tenté de mettre en œuvre dans
le domaine commercial n’apparaîtra-t-elle pas rétrospectivement
comme une simple parenthèse (Piault 1987) dans une histoire
économique pluriséculaire ?

Quelques rappels historiques


Certains rappels historiques sont indispensables pour analyser la
constitution et l’évolution des communautés marchandes de la
région du Tchad (Arditi 1993). Les courants commerciaux
traversant le Sahara commencèrent à exercer leur influence sur
les sociétés de la savane dès le début du XV e siècle. Le royaume
du Kanem contrôlait un vaste espace au nord du lac Tchad,
traversé par une route commerciale reliant le bassin tchadien aux
oasis du Fezzan et à la côte méditerranéenne. Les souverains du
Kanem devinrent musulmans au début du XVII e siècle et
l’économie du royaume fut de plus en plus liée aux régions
situées au sud du lac Tchad car des esclaves pouvaient y être
capturés puis exportés vers l’Afrique du Nord. Le royaume du
Baguirmi, situé plus au sud et dont la classe dirigeante devint
musulmane au XVIe siècle, s’approvisionnait en esclaves chez les
Sara de la région du Moyen et du Haut-Chari. Au Dar For, situé à
l’est, l’Etat fit son apparition entre le XII e et le XIIIe siècle, et le
commerce des esclaves contribua à sa prospérité car il était situé
au terme du darb al arbaïn [2] qui passait au nord-est du Nil.
L’islam ne devint religion d’Etat qu’au XVII e siècle et le royaume
s’intégra à l’économie du Sahara et du monde musulman. Le
Wadday qui naquit au XVIIIe siècle connut un développement
similaire et une expansion dans toutes les directions en
approvisionnant le monde musulman en esclaves. La concurrence
entre ces États, dans le but de contrôler le commerce
transsaharien, fut à l’origine de guerres incessantes. Les activités
liées au commerce des esclaves stimulèrent l’éclosion de
pouvoirs centralisés et développèrent leur organisation militaire.

Plusieurs groupes de commerçants musulmans [3] firent leur


apparition. Les Jellaba, commerçants itinérants originaires de la
vallée du Nil, au nord de Khartoum, et appartenant à diverses
ethnies islamisées, établirent des liaisons étroites avec le Dar For
et le Wadday. Après la conquête du Soudan par l’Egypte, ils
poursuivirent leur expansion vers le sud, voyageant en petits
groupes, peu armés, apportant des marchandises sur leurs ânes.
Ils achetaient des esclaves et de l’ivoire, et contribuaient à
l’expansion de la langue arabe et de la culture islamique. Les
Hausa et les Kanuri, venus de l’ouest, étaient présents dans
l’Adamawa au début du XIX e siècle. Comme les Jellaba, ils étaient
à la recherche d’ivoire, de plumes d’autruche et d’esclaves. Les
échanges commerciaux et culturels entre le Soudan central et le
nord étaient depuis le début du XIX e siècle concentrés entre les
mains des Mejabra, berbères islamisés, qui étaient établis au
Bornou. Par la suite, leur affiliation à la Sanusiyya renforcera leur
position commerciale. A partir de 1850, l’accroissement de
l’activité commerciale portant sur les esclaves fut à l’origine de
profonds changements économiques et sociaux dans le Soudan
central. Le nombre de commerçants augmenta et des institutions
économiques et politiques liées à l’islam furent instaurées.

La pénétration militaire française


La pénétration militaire française et la paix coloniale marquèrent
le début du déclin du commerce transsaharien, avec l’abolition
progressive de l’esclavage. La mise en valeur du Tchad s’est faite
dans l’optique de relier le pays à la mer. Au Moyen-Congo, la
construction de la voie ferrée Congo-Océan (1921-
1934) [4] matérialisa la volonté de développer la "voie fédérale" à
partir de Brazzaville, capitale de l’AEF. Située entièrement en
territoire français, elle utilisait le réseau fluvial Congo-Oubangui
et présentait un double inconvénient : la longueur (plus de 3 000
km du port de Pointe-Noire à Fort-Lamy, capitale du Tchad) et un
fractionnement en quatre sections et trois ruptures de charge.
Après Bangui, capitale de l’Oubangui-Chari, la liaison avec les
villes du sud du Tchad (environ 650 km) n’est possible que par la
route [5]. Ces choix, liés au développement exclusif du coton
dans le sud, seront lourds de conséquences économiques et
politiques car ils marginaliseront les régions sahariennes et
sahéliennes, zones d’élevage et d’agriculture céréalière dans
lesquelles domine l’islam. Les liens culturels et religieux qui
unissent les élites locales, dont les religieux et les commerçants
font partie intégrante, au monde musulman continuèrent
pourtant à exister et furent à l’origine de tensions politiques avec
l’Etat colonial, puis indépendant.
Le commerce dans le BET
Le Borkou-Ennedi-Tibesti demeurera sous administration
militaire française jusqu’en 1965 du fait de la "turbulence" des
populations Toubou. Durant la période coloniale, Faya [6],
principal centre urbain, fut à l’origine d’une importante activité
commerciale dont bénéficièrent surtout des commerçants
d’origine libyenne. Le peuplement arabe du Borkou était, dans
les années 1960 – à l’exception de quelques groupes d’éleveurs
originaires du Batha ou du Wadday, venant acheter chaque année
du sel et des dattes et vendre des céréales –, composé
principalement de familles de commerçants ou d’artisans
Medjabra et Zweya, originaires de Cyrénaïque, de Tripolitains et
de Fezzanais. Au Borkou, leur implantation et leur succès
commercial avaient été d’autant plus faciles que, comme l’écrit
Capot-Rey (1961, p. 154) "ni les Teda, ni les Daza, pourtant
habitués à trafiquer sur les dattes, sur le sel et sur les chameaux,
n’[ont] jamais été capables de passer du troc au négoce. Sans
doute étaient-ils handicapés par rapport aux Arabes qui
possédaient une langue savante, une écriture, des chiffres."

Une cinquantaine de commerçants "libyens" exerçaient un quasi-


monopole sur les activités marchandes, ainsi que quelques
maisons de commerce françaises, syriennes ou égyptiennes.
Organisés en réseaux, ils possédaient des correspondants dans
les principaux centres urbains du pays (Abéché, Moussoro, Mao,
Fort-Lamy, etc.), et commercialisaient des produits locaux et
importés, dans un espace économique ne se limitant pas au
Tchad, pays de résidence, ou à la Libye, pays d’origine, mais
s’étendant au Soudan, à l’Egypte, à la Jordanie et au Nigeria.
Certains avaient aussi une activité de transporteurs. Comme la
plupart des commerçants musulmans, ils pratiquaient, malgré
l’interdit coranique, le prêt à intérêt [7].

Les bénéfices qu’ils réalisaient étaient en moyenne de 10 à 20 %


du prix de vente, mais susceptibles de varier de façon importante
en fonction de la conjoncture économique. En 1963, le commerce
avec la Libye avait connu un développement certain par suite de
l’amélioration des routes à partir de Benghazi et de Tripoli.
Malgré les taxes à l’importation, de nombreux produits venant de
Libye étaient moins chers dans le BET et dans le Kanem que ceux
arrivant par Fort-Lamy après avoir traversé le Congo et la
République centrafricaine (RCA) : c’était notamment le cas du
ciment et de la farine. Le départ des militaires français en 1965
et celui des marchands libyens à partir de 1970, à la suite de la
guerre entre le Tchad et son turbulent voisin du nord, ont
fortement ralenti les activités commerciales dans la région ;
celles-ci ont repris depuis le règlement du conflit d’Aozou en
1994. En 1996, le marché de Bardaï, comme ceux des autres
localités du BET, était approvisionné à plus de 70 % par des
produits provenant de Libye : vêtements et produits alimentaires
à des prix en moyenne deux fois moins élevés qu’à Ndjamena
(Nassar 1996). Un journaliste remarque très justement que "les
effets de la dévaluation du franc CFA tant dénoncés ailleurs sur
l’ensemble du territoire national ne sont nullement ressentis ici."

Le commerce au Wadday
Il existait au début du siècle un quartier commerçant, appelé Am
Siego, à Abéché, capitale du royaume du Wadday. Des Arabes,
originaires des oasis du Fezzan (Jalo), de Koufra et des Jellaba y
résidaient. Tous les commerçants offraient au souverain des
cadeaux (robes brodées, cuir travaillé, cola, etc.) afin de pouvoir
exercer leur activité sans entraves. Les esclaves, qui provenaient
principalement du Dar Kuti et du Dar Runga (dans l’actuelle
RCA), étaient achetés par certains commerçants Hausa soit à
d’autres commerçants, soit directement au souverain. Une
demande particulière concernait les femmes et les eunuques.
Avec l’occupation française, les institutions du royaume et le
commerce furent sérieusement menacés. En outre, en 1913 sévit
une terrible famine et, d’après les estimations, la population
d’Abéché, qui était alors la ville la plus peuplée du pays [8],
serait passée de 20 000 à 6 000 habitants. Une forte émigration
avait aussi suivi la conquête française en 1909, et le nombre des
commerçants avait beaucoup diminué.

Malgré l’occupation française, le commerce resta dominé par des


Africains, les succursales des grandes compagnies commerciales
européennes ne s’étant pas installées dans le Wadday. La crise
de 1929 frappa durement le commerce local car le pouvoir
d’achat avait baissé au Nigeria et au Soudan, pays qui
constituaient les marchés les plus importants pour le bétail local.
A partir de 1930, la position commerciale d’Abéché commença à
décliner au profit de Fort-Lamy, mieux placée depuis le
développement des transports modernes. De plus l’administration
coloniale s’intéressa surtout au développement de cultures de
rente, tel le coton dans la zone soudanienne. En conséquence,
beaucoup de commerçants partirent y faire des affaires car le
coton procurait des revenus réguliers aux paysans.
La création de Fort-Lamy et son rôle
commercial
Créée en 1900, Fort-Lamy a connu une forte croissance
démographique puisque sa population actuelle dépasserait 600
000 personnes. Durant les premières décades de son existence, la
ville subit dans de nombreux domaines (architecture,
organisation spatiale, populations) l’influence de Dikwa dont
Rabeh avait fait sa capitale après sa victoire sur le Bornou.
L’émigration à partir de cette dernière fut, au début, encouragée
par le colonisateur afin de peupler la nouvelle capitale du Tchad.
L’arabe, langue de communication des troupes de Rabeh,
s’imposa à Fort-Lamy comme langue véhiculaire, place qu’elle
occupe encore de nos jours [9]. Le quartier Djamb-al-bahr (en
arabe local : "près du fleuve") regroupait les artisans et les
commerçants de la ville et devint rapidement un centre de
transactions commerciales en dehors du marché quotidien qui
commençait à prendre une certaine importance. Le commerce
européen était peu développé car il subissait, pour de nombreux
produits, la concurrence du commerce transsaharien.

Aux premières populations vint s’ajouter une émigration hausa


dont existaient déjà des communautés à Abéché ou à Massenia.
Ce peuple a constitué deux types de diasporas : la première est
liée au commerce (de kola, d’esclaves, de peaux, de tissus, etc.),
et la seconde, à l’existence d’itinéraires conduisant à La Mecque.
Elle est à l’origine d’implantations humaines du Nigeria jusqu’en
Arabie dont la taille peut varier fortement. Ce n’est qu’à partir
des années 1930-1935 que le développement économique de
Fort-Lamy débuta réellement et que des Syro-Libanais, des
Arméniens et des Grecs, dont certains s’étaient déjà établis à
Abéché, venant du Soudan, s’y installèrent. Appelés khawadja, en
arabe, l’expérience et le type de commerce qu’ils pratiquaient
leur assurèrent assez rapidement une position privilégiée
jusqu’au début de la Seconde Guerre mondiale. Ils étaient en
relation étroite avec les commerçants locaux. C’est seulement
après 1945 que la prépondérance de Fort-Lamy fut
définitivement assurée, car les grandes sociétés commerciales
européennes, venues d’Afrique centrale, s’y étaient entre temps
installées. Certaines vendaient en gros ou en demi-gros tandis
que d’autres pratiquaient le commerce de détail. A partir de
1950, le développement de la culture du coton dans le sud
entraîna la création de nombreuses succursales qui
concurrencèrent très fortement le petit commerce africain ; celui-
ci fut sauvé uniquement grâce à l’intervention de la puissance
publique.

La présence de l’armée française a constitué très tôt au Tchad


une incitation au développement du commerce et ceci s’est
encore vérifié à partir de 1968, date de la première intervention
militaire française, suite à des rébellions paysannes dans l’est du
pays. Déjà, dans les années 1940, avec l’installation des troupes
de Leclerc à Fort-Lamy, après le ralliement du Tchad à la France
libre, le recrutement de troupes et l’agrandissement des casernes
avaient eu pour effet de développer le commerce, les transports
et les activités artisanales. Les conséquences économiques de la
présence militaire sont encore importantes de n os jours dans la
mesure où les dépenses annuelles, pour maintenir un effectif
d’environ 1 000 hommes répartis entre Ndjamena et Abéché,
dépassent 1 milliard de francs CFA. Par conséquent les
commerçants qui proposent leurs services à l’armée se livrent à
une âpre concurrence. L’armée tchadienne, dont les effectifs
étaient estimés dans les années 1990 à plus de 70 000 hommes,
constitue aussi un marché important pour de nombreux produits.

Le commerce dans la zone cotonnière


La culture du coton, introduite à partir des années 1930 dans une
région qui correspond de nos jours aux préfectures du Moyen-
Chari, des deux Logone et du Mayo-Kebbi, a connu des débuts
difficiles. Approchant les 4 000 tonnes en 1931-1932, la
production a atteint 60 000 tonnes en 1940 puis 76 000 tonnes en
1945-1946. Les 100 000 tonnes ne furent dépassées qu’en 1951-
1952 et, en 1975-1976, la production record s’éleva à 174 000
tonnes. Le Tchad figure désormais, avec environ 200 000 tonnes
de coton-graine par an, parmi les premiers pays producteurs
d’Afrique subsaharienne. Le faible pouvoir d’achat des habitants
de la zone cotonnière a pourtant depuis longtemps attiré sur les
marchés agents des sociétés commerciales, commerçants locaux
et agents de l’Etat (perception des impôts). Ainsi, dans le milieu
des années 1960, les revenus procurés par le coton, qui
intervenaient une à deux fois dans l’année, étaient dépensés de
façon immédiate, ne donnant pratiquement lieu à aucune
épargne.

A partir de 1950, la Société commerciale de l’Ouest africain


(SCOA) et la Nouvelle Société commerciale du Kouilou-Niari
(NSCKN) [10] créèrent des boutiques dans les centres urbains de
la zone cotonnière, de telle manière que leur nombre tripla entre
1950 et 1955. Ceci fut à l’origine de la faillite de nombreux
commerçants africains qui étaient auparavant leurs clients et
revendaient leurs marchandises sur les marchés de coton. Cet
essor ne fut stoppé que grâce à des mesures prises par
l’administration coloniale qui désirait sauvegarder le commerce
et le transport autochtones.

Jusqu’aux événements de 1979, le commerce fut florissant,


surtout pour les grandes sociétés. Ensuite, après leur départ et
celui des commerçants, grecs ou portugais notamment, l’activité
commerciale fut intégralement transférée aux négociants
musulmans qui remplacèrent avec efficacité leurs prédécesseurs
étrangers. Ils importent de n os jours des produits manufacturés et
achètent sur place des céréales, de l’arachide, etc. pour
approvisionner les principaux centres urbains de la région et des
pays voisins. La conjoncture actuelle, caractérisée par la crise de
la filière coton et par l’attribution des plus gros marchés liés au
projet pétrolier à des sociétés étrangères, ne leur est guère
favorable. Depuis une vingtaine d’années, des femmes en
majorité sara, appelées mosso [11], se sont lancées dans le
commerce de détail des céréales et dans les secteurs délaissés
par les musulmans (ouverture de bars proposant de l’alcool).

Commerce, islam et clientélisme politique


L’accession à l’indépendance en 1960 et la venue au pouvoir de
François Tombalbaye, originaire du sud du pays, ont été suivies
de tensions importantes entre l’Etat et la communauté
musulmane (manifestations wahhabites à Abéché, événements de
1963, rébellions paysannes dans l’est et le nord à partir de 1965,
etc.). Ceci n’a pourtant pas empêché certains commerçants
musulmans d’entretenir des relations d’affaires personnalisées
avec le pouvoir car les Sara qui l’incarnaient manifestaient peu
d’esprit d’entreprise. A partir de 1971, une nouvelle politique
musulmane fut instaurée. Le chef de l’Etat, bien que non
musulman, assista personnellement aux prières des grandes fêtes
musulmanes et les frais du pèlerinage à La Mecque de certains
fonctionnaires furent pris en charge par la puissance publique.
La période 1982-1990, qui vit l’arrivée au pouvoir d’Hissène
Habré et des Forces armées du nord après le renversement de
Goukouni, s’est achevée par la chute du régime. Elle fut
caractérisée par une corruption d’autant plus forte que l’aide
internationale dont le pays a bénéficié a été importante ; de gros
détournements de fonds publics eurent lieu, parfois à l’initiative
de la présidence. Il s’agissait, comme dans les rezzous, de
partager le butin après la victoire. Ce régime fut d’une extrême
dureté vis-à-vis des commerçants et certains payèrent de leur vie
le refus de participer financièrement à l’effort de guerre contre la
Libye. Ceux qui acceptèrent, au contraire, de soutenir
financièrement le pouvoir, prirent le risque d’être encore plus
fortement mis à contribution. Nombreux sont ceux qui
préférèrent l’exil et n’acceptèrent de rentrer au Tchad qu’après
le ralliement au régime des factions politiques qu’ils soutenaient.
Le climat d’insécurité et de suspicion générale qui régnait à
l’époque était peu favorable aux affaires. Les commerçants, à
l’exception de quelques protégés du Prince essayaient tant bien
que mal de cacher les signes de leur prospérité. Le pouvoir tenta
de métamorphoser des combattants gorane parlant à peine
l’arabe en commerçants et certains furent imposés comme
interlocuteurs privilégiés à l’Office national des céréales, tandis
que d’autres tentaient d’éliminer, le plus souvent sans succès,
d’anciens commerçants de kola ou de peaux. Le pouvoir plaça
aux postes de douane les plus stratégiques des individus qu’il
souhaitait récompenser : certains d’entre eux se virent octroyé
un monopole d’importation de quelques produits (alcools par
exemple). Ainsi le sucre, les pagnes et l’essence du Nigeria
franchissaient, le plus souvent en fraude, les frontières et étaient
proposés au consommateur à des prix inférieurs à ceux des
productions du pays, mettant en péril les rares industries locales.
Les mêmes phénomènes pouvaient s’observer à la frontière entre
le Tchad et le Soudan. Depuis 1990, la "criminalisation de l’Etat"
(Bayart et al. 1997) s’est encore amplifiée (corruption, trafics en
tous genres, circulation de fausse monnaie, etc.).

Le commerce avec la péninsule arabique :


un échange inégal ?
Les échanges économiques avec la péninsule arabique sont
pratiquement absents des statistiques officielles (Bennafla 1997,
p. 883-884). Celles-ci montrent que les principaux partenaires
commerciaux du Tchad sont la France (45 % des exportations), la
Belgique (10 %), le Cameroun (9 %) et le Nigeria (9 %) [12].
Pourtant depuis le début des années 1990, et surtout depuis la
dévaluation du franc CFA de 1994, les importations tchadiennes
en provenance de la péninsule arabique ont considérablement
augmenté. Elles sont en effet passées de 1 200 à 2 000 tonnes de
1993 à 1994 puis à 3 600 tonnes en 1998 (y compris celles de
Dubaï). Cet accroissement s’est fait au détriment du commerce
avec l’Europe dont le volume est passé de 4 000 à 1 600 tonnes
de 1993 à 1994 puis à 1 200 tonnes en 1998. Les importations en
provenance du Nigeria pâtissent aussi de cette situation. On
assiste aussi depuis peu à un fort développement du commerce
avec Abou Dabi et Dubaï [13] car l’Arabie est devenue plus
exigeante dans l’octroi des visas aux étrangers et le contrôle des
devises. En sens inverse des flux de marchandises, des princes
arabes séjournent de plus en plus souvent au Tchad ou dans les
pays voisins pour leurs affaires et/ou pour leur plaisir [14].

Les échanges avec la péninsule arabique ne peuvent cependant


qu’être qualifiés d’inégaux car les importations excèdent de loin
les exportations [15]. L’analyse ne saurait pourtant se limiter à
un strict bilan économique classique dans la mesure où par ce
biais l’Arabie Saoudite exporte aussi ses conceptions religieuses
fondamentalistes (wahhabisme) (Coudray 1992) qui, bien que
présentes au Tchad depuis longtemps, n’ont guère fait d’adeptes.
Celles-ci s’y développent désormais dans le milieu des nouveaux
commerçants (Kréda, Bilala, Zaghawa, etc.) qui ont débuté dans
les affaires après avoir séjourné en Arabie, en Libye ou au
Soudan et y avoir accumulé un capital (financier et relationnel).
Le fondamentalisme wahhabite, qui est la religion de l’Etat
saoudien, représente à terme un danger pour le Tchad dans la
mesure où la Tijâniyya, la confrérie la plus importante, fait
régulièrement l’objet d’attaques de la part de prédicateurs
intégristes. Des mouvements de jeunesse, des associations
religieuses ou de bienfaisance, des organisations non
gouvernementales (ONG), et des medersa de tendance wahhabite
ont vu le jour depuis 1990 et constituent les éléments d’une
stratégie d’autant plus offensive que le pouvoir est laxiste. On
assiste aussi depuis quelques années à une tentative de
promotion de l’arabe littéraire au détriment du parler véhiculaire
(Centre Al-Mouna 1998). Le Tchad, comme bien d’autres pays
africains, se trouve donc plus que jamais dans une situation
d’équilibre économique politique et religieux fragile car partagé
entre islam et christianisme, nord et sud.

La "prochaine" mise en exploitation, en vue de l’exportation,


d’importants gisements pétroliers situés dans le sud [16] suscite
beaucoup d’intérêt dans les milieux du pouvoir et chez les
commerçants et hommes d’affaires, surtout musulmans, qui y
voient de nouveaux marchés. Elle intervient cependant dans un
contexte politique caractérisé par l’existence d’une idéologie
séparatiste, pour l’heure très minoritaire mais en progrès
constant, incarnée par quelques hommes politiques sudistes. La
guerre de 1979 et le départ de la capitale des fonctionnaires vers
le sud – dont ils étaient en majeure partie originaires – avait
constitué pour certains la preuve que le "Tchad utile [17]"
pouvait exister et se développer de façon autonome dans le cadre
de l’Union douanière et économique de l’Afrique centrale
(UDEAC). Par réaction, les partisans d’un Etat tchadien arabo-
musulman intégré à une fédération dans laquelle la Libye jouerait
un rôle de premier plan sont aussi de plus en plus nombreux.

La diplomatie tchadienne a heureusement permis jusqu’à présent


de maintenir un certain équilibre entre une polarisation vers l’est
et la poursuite des relations avec les pays européens. Pourtant, si
les tendances analysées ici, perdurent et que les échanges
commerciaux du Tchad (et de bien d’autres pays africains
présentant des situations comparables) avec le monde arabo-
musulman prennent le pas sur ceux qui existaient avec l’Europe,
deux conséquences principales peuvent en découler : la politique
économique que la colonisation a tenté de mettre en œuvre
apparaîtra rétrospectivement comme une simple parenthèse dans
une longue histoire, et la réactualisation des relations anciennes
qui liaient le Tchad au monde arabo-musulman risque d’affecter
fortement celles qui l’unissaient à la France et à l’Europe.

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