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Super Pouvoirs Converti

Le livre 'Super pouvoirs d’un simple juriste' de Philippe Ribagnac explore la carrière d'un juriste à travers une agence fictive, illustrant les défis et les subtilités du droit et de la fiscalité. L'auteur partage ses expériences pour rendre ces concepts accessibles aux non-initiés, tout en soulignant l'importance de comprendre le système juridique pour mieux s'en défendre. Le récit mêle anecdotes et réflexions sur l'évolution du milieu juridique, tout en préservant l'anonymat des personnes et des situations évoquées.

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Super Pouvoirs Converti

Le livre 'Super pouvoirs d’un simple juriste' de Philippe Ribagnac explore la carrière d'un juriste à travers une agence fictive, illustrant les défis et les subtilités du droit et de la fiscalité. L'auteur partage ses expériences pour rendre ces concepts accessibles aux non-initiés, tout en soulignant l'importance de comprendre le système juridique pour mieux s'en défendre. Le récit mêle anecdotes et réflexions sur l'évolution du milieu juridique, tout en préservant l'anonymat des personnes et des situations évoquées.

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2

Super
pouvoirs
d’un

simple juriste
oOo

Du fond du cœur,

à ceux qui m’ont donné leur confiance.

3
« Super pouvoirs d’un simple juriste » © 2022 Philippe Ribagnac

Avertissement de l’auteur :

Le juriste est le samouraï des temps modernes : s’il a bien appris la maîtrise de
son art, tel le chevalier d’antan muni de sa seule épée, rien – absolument rien -
ne peut lui résister dans le monde d’aujourd’hui aussi impressionnant,
complexe et perfide soit-il. La passion du Droit a suffi au tout petit bonhomme
que je suis pour trouver sa place dans les meilleurs cabinets d’affaires et à
travers eux se rendre peu à peu indispensable auprès de l’élite sociale.

L’ "Agence" imaginaire au cœur de ce livre a été conçue tel un patchwork, en


m’inspirant du fonctionnement de plusieurs firmes du Droit que j’ai eu à
connaître pendant les 42 ans de ma vie de juriste.

J’ai transposé au sein de ce grand cabinet fictif, et recombiné de la façon la plus


réaliste possible, les multiples expériences professionnelles accumulées au
cours de cette longue carrière.

Le respect de la vie privée et du secret professionnel sont assurés par


l’impossibilité d’identifier objectivement quiconque : aucun nom, aucune
indication de lieu, aucune activité mentionnée, aucune entité, aucune
description de personnes ne correspond à des situations réelles.

Ainsi entièrement transfigurés et anonymisés, les litiges évoqués ne dévoilent


rien de plus que les "cas pratiques" tirés de l’expérience qui sont
habituellement présentés aux étudiants, tels que j’ai pu moi-même en fournir
régulièrement lors de mes nombreuses interventions dans les Fac de Droit.

Les aspects anecdotiques -dont j’ai volontairement forcé le trait pour


aiguillonner le lecteur- sont uniquement là pour servir un but didactique :

4
J’ai voulu faire toucher du doigt l’immense pouvoir du Droit et de la fiscalité,
leurs dérives souvent incroyables et l’exploitation qui peut en être faite,
même par un "franc-tireur" tel que moi qui n’en ai souvent fait qu’à ma tête !

Le défi était a priori intenable et, sauf erreur, jamais encore vraiment tenté en
littérature : comment rendre accessibles et enrichissantes les subtilités de la
"tambouille" juridique, a priori si indigeste ?

Mais justement, rien ne m’a semblé plus digne d’effort que d’aider les non-
initiés à comprendre "de l’intérieur " comment fonctionne vraiment notre
régime normatif, et peut-être ainsi mieux s’en défendre, plutôt que de passer
sa vie sur le bord du chemin à s’en plaindre stérilement. Car les errements
législatifs impactent nos vies bien plus qu’on ne croit...

Pour une fois qu’un juriste, libéré par la retraite du souci de rémunération, n’a
plus d’autre désir que partager ses expériences en aidant chacun à mieux
appréhender le « système », pourquoi ne pas en profiter ?

Bien sûr il restera loisible aux lecteurs paresseux (honte à eux !) - ou à ceux trop
pressés - de sauter les passages jugés encore trop ardus malgré mes
simplifications :

Pour faciliter cet éventuel "zappage", les parties tant soit peu
délicates sont signalées par une impression en bleu.
oOo

Au fait, pendant que j’y pense : mille pardons au fisc ! Certes, un individu n’est
jamais grand-chose à lui seul, mais je crois quand même qu’il eût mieux valu
pour le Trésor Public que je fisse un autre métier…

Que voulez-vous, c’est plus fort que moi : Je suis allergique au vampirisme.

*
* *

5
« Super pouvoirs d’un simple juriste » © 2022 Philippe Ribagnac

SOMMAIRE

Prologue ........................................................................................ 9
PREMIÈRE PARTIE : Naissance d’une vocation ....................... 16
1/1 (p.17) Engeance huguenote 4/1 (p.25) Le choix du Droit

2/1 (p.21) Éveil politique 5/1 (p.28) La Fac

3/1 (p.23) Chien fou 6/1 (p.30) Les profs

DEUXIÈME PARTIE : Affûter son cerveau ............................. 32


1/2 (p.33) Géraldine 6/2 (p.49 Au pied du mur

2/2 (p.36) Cours privés 7/2 (p.51) Les fondamentaux

3/2 (p.40) Travaux pratiques 8/2 (p.54) Un peu d’humour

4/2 (p.42) Le sablier 9/2 (p.56) Super-pouvoirs

5/2 (p.46) Le test 10/2 (p.61) L’ogre fiscal

TROISIÈME PARTIE : L’école des gladiateurs .......................... 65


1/3 (p.66) Le chef 5/3 (p.91) L’homme du destin

2/3 (p.71) L’Agence 6/3 (p.97) Le décollage

3/3 (p.76) Le choc pétrolier 7/3 (p.103) L’essor

4/3 (p.83) La sélection

QUATRIÈME PARTIE : Dans la fosse aux lions ........................ 110


1/4 (p.111) Le vieil oncle 7/4 (p.129) Une villa de rêve

2/4 (p.113) La promotion 8/4 (p.131) La fosse aux lions

3/4 (p.116) Sur le fil 9/4 (p.134) Le petit connard

4/4 (p.118) La séductrice 10/4 (p.140) Épinard sans beurre

5/4 (p.122) Laure du Rhin 11/4 (p.143) À bout de nerfs

6/4 (p.125) Saint Vincent 12/4 (p.146) La délivrance


6
CINQUIÈME PARTIE : S’endurcir, ou dépérir ...................... 152
1/5 (p. 153) Les trois compères 5/5 (p.173) Aller au bout !

2/5 (p.158) Frère et sœur 6/5 (p.176) Révolte fiscale

3/5 (p.162) Le parrain 7/5 (p.180) Veillée d’armes

4/5 (p.168) Nouveau départ 8/5 (p.186) En terrain miné

SIXIÈME PARTIE : Le goût du défi ................................. 196


1/6 (p. 197) Les atrabilaires

2/6 (p. 206) Sherlock

Cas Relage (p.207), cas Fouillage (p.209),

cas Tholique (p.211), cas Mouflet (p.212),

cas Ducée (p.216), cas Massoutra (p.217),

cas Fardeux (p.219), cas ZAC (p.222)

3/6 (p. 224) Holmes

Cas Pilaire ( p.226, cas Ouah ! (p.228)

cas Goule (p.231), cas Binet (p.234)

cas Soulet (p.237), cas Le Pain (p.240)

cas Tard (p.242), cas Fétéria (p.245).

4/6 (p.249) Sur tous les fronts

5/6 (p.262) Pétages de câbles

Cas Lachnikov (p.262), cas Ramba (p.264)

cas Thay (p.268), cas Vale (p.269)

cas Tastrophe (p.273)

6/6 (p.275) L’arme "atomique"

Cas Stor (p.280), cas Méléon (p.287)

cas Leçon (p.288), cas Tharsis (p.289)

cas Rapaces (p.294), cas Taplasme (p.297).

7/6 (p.302) Le grand jeu

7
8/6 (p.309) La quintessence

Cas Mion (p.309)

SEPTIÈME PARTIE : Le prix à payer ........................... 316


1/7 (p.317) Angoisse aux « Arènes»

2/7 (p.327) La fileuse dans tous ses états

3/7 (p.339) Vietnam fiscal

4/7 (p.352) Réconforts

5/7 (p.367) Big Brother

6/7 (p.382) Le malheur d’avoir un gendre

7/7 (p.394) Harpagon crucifié

8/7 (p.411) C’est mon fric !

9/7 (p.424) L’apothéose

10/7 (p.443) Prolongations

Épilogue ........................................................................... 456

oOo

8
Prologue
oOo

L’ "Agence" va - enfin ! - inaugurer ce soir les nouveaux locaux de la direction


régionale où nous sommes déjà installés depuis 2 ans.

Décidément la firme n’est plus ce qu’elle était car ces nouveaux bâtiments
banals et fonctionnels, bâtis à la hâte en lointaine périphérie du centre-ville,
sont sans âme comparés à ceux que j’ai connus autrefois à l’architecture et la
décoration stylées, alors dotés de gardien à demeure, parkings couverts, jardin
privé…

Et la proximité de l’autoroute crée un bruit de fond à peine masqué par le


double vitrage. Sans parler de la mauvaise fréquentation du secteur : la nuit
même précédant notre arrivée, une intrusion avait eu lieu par la verrière du
toit et des ordis avaient été volés ! Les traces de l’effraction, bien visibles,
avaient jeté un froid dans les têtes. Bien loin le temps où un factotum, logé sur
place, épiait jour et nuit les moindres bruits suspects au point d’avoir ouvert
brusquement ma porte tel un flic en pleine action un dimanche soir où j’avais
dû passer à l’improviste au bureau ! Malgré l’alarme sophistiquée dont nous
sommes aujourd’hui pourvus, nous subirons plusieurs autres visites
prédatrices des Arsène Lupin de la zone…

Tout ça va de pair avec la dégradation générale de l’ « esprit maison » : le


« brain-trust » de notre siège francilien n’inspire plus du tout le même respect
que lors de mon entrée dans notre direction de Grenoble en 1973, ni même
qu’il y a encore 15 ans…

Nos "grands" techniciens ne sont plus capables de créer eux-mêmes une


doctrine innovante, ni de renouveler ces recettes originales qui ont fait
longtemps notre profit : ils ne savent plus que répertorier l’information
externe, alerter des dangers croissants qui nous guettent et formater des
réponses-type. La stratégie de notre Conseil d’administration privilégie
9
désormais la multiplication des taches « standard » à la valeur ajoutée, le
quantitatif au qualitatif, une sécurité absolue plutôt que la moindre prise de
risque. Les collaborateurs trop brillants et les comportements élitistes font
peur…

Le siège central de notre grande maison est devenu un panier de crabes où


d’habiles manœuvriers pantouflent en laissant les « troupes » aller au charbon
pendant qu’eux-mêmes se consacrent à la satisfaction de leurs ambitions
personnelles. Au lieu de maintenir l’esprit de corps qui pendant des décennies
a fait la force de notre firme en privilégiant les formations et les promotions
"en interne", nos dirigeants ne jurent désormais que de croissance "externe"
en faisant sans cesse appel à des spécialistes venus d’ailleurs et recrutés à prix
d’or qui ne partagent en rien l’historique de notre bonne vieille "Agence".
Attention messieurs du Conseil d’administration ! Vous avez sans doute lu
comme moi que la faillite récente d’un très grand cabinet d’avocats américain
avait été précédée des mêmes symptômes…

Heureusement, ce déclin de l’ "Agence" ne m’afflige pas trop car je suis près


désormais de la retraite après 37 ans dans cette grande société d’optimisation
fiscale et juridique dont la clientèle est essentiellement tournée vers le monde
de l’entreprise (de la toute petite boîte jusqu’aux sociétés cotées en bourse).

Pour tenter de rehausser un peu le standing de la soirée, notre directeur


régional (j’ai désormais au-dessus de moi ce "jeunot" qui a dix ans de moins
que moi !) a fait décorer les murs encore trop nus par les tableaux d’un artiste-
peintre alsacien dont la présence active ajoutera à la convivialité de la
manifestation tout en lui permettant peut-être de vendre quelques toiles.

L’immeuble retentit de l’effervescence des préparatifs, car nous allons quand


même recevoir du beau monde : certes nous ne serons pas honorés de la
présence de Monsieur le Maire, comme lors de notre précédente installation
20 ans plus tôt en centre-ville. En revanche, nous pouvons toujours compter
sur la visite de plusieurs confrères avocats, d’un ou deux profs de la fac de
droit, d’experts-comptables de la place, et de quelques fidèles clients.

Mais c’est le nez dans les toilettes du premier étage que je me trouve en cet
instant, pris d’un accès de nausée !!!

10
Car je suis secoué par une subite crise d’anxiété fiscale, sans doute la plus
violente de toutes celles que j’ai eues à vivre jusqu’à présent (et Dieu sait que
j’en ai connu !). Cette fois-ci, je suis en effet complètement cassé, le souffle
court, le cerveau paralysé.

Au bout d’un moment, la vision de vieilles traces excrémentielles incrustées sur


les parois de la cuvette –triste symbole de ma détresse présente- me rappelle,
si besoin était, l’affligeante mocheté de notre condition humaine, tout en
m’incitant à me reprendre quand même au plus vite pour ne pas prolonger ce
désolant spectacle…

Il me faut un long délai pour tenter de refaire surface et reconstituer les étapes
du processus de récupération mentale suivi lors de mes précédentes alertes,
hagard devant la glace des lavabos où je m’efforce de me refaire un visage
présentable quand je sortirai enfin de ces cabinets (j’ai senti plusieurs fois déjà
des tentatives d’ouverture de la porte car nous sommes nombreux à nous
partager ces « commodités »).

Ma psyché, affolée, supplie mon intellect de lui trouver d’urgence un motif


d’espoir…

Normalement, après la panique pure, la sensation de vertige, l’adrénaline qui


vrille mon cerveau et les pulsations violentes et incontrôlables de mes artères,
va surgir une phase de colère par révolte contre ce système fiscal surpuissant
et tyrannique, qui devrait me donner ensuite la force de rebondir en cherchant,
avec l’énergie du désespoir :

- à minorer le problème (après tout j’ai déjà fait économiser assez d’impôts à
tous ces gens depuis toutes ces années ! Et de toute façon nous sommes
assurés…) ;

- puis à imaginer fiévreusement d’éventuelles parades de la dernière chance à


l’énorme boulette que je viens de commettre…

Mais je sais bien que, par-dessus tout, c’est mon amour propre qui va en
prendre un sacré coup en chutant brutalement dans la considération de mes
pairs, de mes collaborateurs et de mes clients. Pour tenter de me consoler, je
me demande quand même si, à 5 ans de la retraite, ce sera aussi dramatique
que ça l’aurait été précédemment ?
11
Je sens néanmoins que j’aurai énormément de mal à tenir pendant ces
quelques années jusqu’à mon départ, tant le besoin de confiance en soi est
quasi vital chez un avocat fiscaliste de haut vol qui n’existe en fait au sein de
son monde que par la fiabilité qu’il est capable d’inspirer. Or tout incident de
parcours tel que celui qui m’accable aujourd’hui se propage comme une
traînée de poudre dans ce microcosme des affaires auquel j’appartiens.

De toute façon, je savais bien au fond de moi que l’un ou l’autre de mes
savants montages juridiques pouvait à tout moment m’exploser à la figure et
détruire ma réputation professionnelle, puisque la moindre erreur - dans le
formalisme kafkaïen de notre législation - suffit à déclencher des
conséquences d’une ampleur colossale alors que nous sommes astreints à un
rythme de travail sans cesse accéléré pour satisfaire les urgence du monde
économique actuel.

D’autre part, l’administration brandit de plus en plus souvent son arme absolue
en invoquant un abus de droit ou un acte anormal dès qu’elle détecte un
schéma d’optimisation.

Une fois retrouvée une respiration plus normale, et constatant que je reprends
peu à peu une mine convenable, je récapitule ce qu’il vient de se passer : appel
urgent du D.A.F. du Groupe BW m’informant que leur Centre des impôts a
notifié la caducité immédiate de toutes les garanties données par les 10
principaux associés, rendant désormais exigibles sans délai les 15 millions
d’euros du litige fiscal en cours, dont je porte l’entière responsabilité pour
avoir eu seul l’idée de toute l’opération critiquée par le fisc.

Un scénario infernal s’est aussitôt insinué dans mon esprit : vu le changement


d’adresse de nos locaux, et vu le retard considérable pris par l’instance depuis
la saisine du tribunal administratif antérieure à notre déménagement, les
courriers récents du greffe ont dû être expédiés à nos anciens locaux, où le
service de réacheminement postal a cessé.

J’ai eu plus d’un an pour vérifier ça : QUE NE L’AI-JE PAS FAIT ? !

N’ayant pas été averti de la date d’audience, le jugement a donc dû être rendu
par défaut sans que j’aie pu intervenir à la barre. Or la justice elle-même n’est
plus ce qu’elle était : souvent les magistrats, complètement débordés, ne lisent

12
pas les écritures des avocats et font rédiger leurs décisions par des stagiaires
qui se bornent eux-mêmes à reprendre servilement les conclusions du
Rapporteur public.

Celui-ci, dont la mission légale est en principe de donner aux juges un éclairage
technique complet, neutre et objectif, n’a généralement devant les "petites"
juridictions qu’une connaissance hâtive et superficielle des dossiers.

De surcroît, son rapport n’est jamais disponible avant la clôture de l’instruction,


de sorte que l’avocat ne peut en tenir compte dans ses propres écritures et se
trouve réduit à ne le contrer que verbalement au dernier moment, lors de
l’audience.

Ma présence en chair et en os face à ce Rapporteur public (qui, quant à lui,


assiste obligatoirement aux débats et donne lui-même lecture de ses
conclusions), aurait donc été absolument nécessaire pour accrocher l’attention
des juges sur mes propres arguments. Quitte à laisser sur place au Greffier une
« note en délibéré » pour être sûr que le petit stagiaire qui sera seul rédacteur
du jugement- l’ait bien sous les yeux au moment où sa plume irresponsable
rendra justice !

Les absents ayant toujours tort, tout s’est manifestement tramé à mon insu
jusqu’à la brutale découverte, ce jour, de l’exigibilité immédiate des 15 M€ !

Car l’extraordinaire, dans un cas tel que celui-ci, c’est que notre système fiscal
autorise l’imposition de « profits » comptabilisés de façon purement théorique,
sans que le contribuable n’ai perçu la moindre somme d’argent !!

Il suffit par exemple, comme en l’espèce, que l’administration conteste


l’évaluation des parts ou actions d’une société que leur détenteur veut
apporter en nature à une autre société (donc par simple échange de droits
sociaux, sans percevoir le moindre sou),

alors même que cet apporteur de titres agit dans un pur but de restructuration
conforme aux intérêts des entreprises concernées (ce que les pouvoirs publics,
tout comme l’Union Européenne, ne cessent d’appeler de leurs vœux !).

Certes la plus-value bénéficie d’un différé d’imposition, mais pas l’avantage


anormal d’une sur-rémunération de l’apport.

13
Tout prétendu excès ou insuffisance du nombre de parts reçues en
contrepartie de l’apport est alors qualifié, selon le cas, de « distribution
déguisée imposable » ou inversement, de « libéralité taxable » réputée
obtenue de (ou consentie à) la société bénéficiaire de l’apport.

Or Dieu sait à quel point l’estimation de la valeur vénale réelle d’un bien est un
art difficile. Particulièrement lorsqu’il s’agit de sociétés non cotées en Bourse,
l’appréciation est tout sauf une science exacte. D’ailleurs, consulter plusieurs
experts c’est l’assurance d’obtenir autant d’avis différents, et souvent dans
d’importantes proportions !

Car les paramètres à prendre en compte varient considérablement selon le


contexte propre à chaque opération. Si le cédant est pressé de vendre,
l’acquéreur négociera facilement le prix. Et telle entité commerciale peu
rentable n’aura aucun intérêt pour un investisseur lambda mais présentera au
contraire un grand intérêt stratégique pour le développeur d’un réseau qui a le
besoin urgent de cette nouvelle implantation (qu’il sait pouvoir rentabiliser
bien mieux que le propriétaire actuel)…

Les inspecteurs des Finances publiques connaissent cette variabilité des prix et
en font leurs choux gras car elle leur permet – en toute impunité - de
contredire systématiquement toute valeur déclarée par le contribuable.

Ils savent en effet que la justice (si le redevable, terrassé par le redressement,
trouve néanmoins le courage de la saisir), est elle-même très mal armée pour
arbitrer des valeurs : elle fait donc appel à ses propres experts dont le verdict,
on vient de le dire, n’est rien d’autre qu’une loterie.

Le fisc joue ainsi en permanence au baccara sans avoir besoin de payer aucune
mise : il n’a jamais rien à perdre, il ne peut que gagner. Encore mieux que la
banque d’un Casino, car elle, au moins, n’a pas l’initiative du jeu !

C’est donc tout bonnement ce qui s’est produit dans mon dossier, portant -il
est vrai- sur une grosse entreprise : alors même que mes clients n’ont pas perçu
le moindre euro, la prétendue surévaluation de leurs apports alléguée par le
contrôleur (et prise par le tribunal pour argent comptant !), a suffi à les rendre
instantanément redevables des 15 M€ ressortis des fumeux calculs de
l’administration, pénalités incluses.

14
Mal rémunérés et souvent aigris, les magistrats se disent sans doute qu’après
tout, les « riches » n’ont qu’à payer puisque c’est seulement pour ça, n’est-ce
pas, que la société tolère leur existence…

Et comme toujours en pareil cas, ces contribuables pestiférés sont en réalité


frappés d’une triple peine puisque :

- outre l’absence d’argent disponible pour payer ce qu’on leur réclame,

- ils subissent de lourdes majorations pour un soi-disant « manquement au


devoir de probité » car, bien sûr, « ils ne pouvaient décemment ignorer
l’outrageante surévaluation à laquelle ils se sont prêtés (!) » ;

- tout ça sans aucune possibilité de sursis, car les décisions de première


instance rendues en matière fiscale sont immédiatement exécutoires, alors que
la procédure d’appel devant la cour administrative peut durer plusieurs années.

Mes clients vont donc devoir acquitter intégralement le montant de leur


condamnation qui reste pourtant farouchement contestée.

Or presque toute leur fortune est investie dans leur entreprise : pour pouvoir
verser au Trésor public les 1,5 M€ dont chacun est redevable sur les 15 M€
globaux, leurs économies personnelles patiemment accumulées ne suffiront
pas ! J’imagine la saisie de leurs comptes bancaires, les épouses des clients
voyant leur carte bleue rejetée au moment où elles font leurs courses…Honte
et abomination !

Pour la première fois dans ma longue carrière, je ne sais pas si je pourrai


trouver le moyen et l’énergie de rebondir. Comment ai-je pu en arriver à ce
sentiment d’échec et de dégoût que j’éprouve maintenant pour l’absurdité
d’une vie que je me suis pourtant construite pas à pas dès ma jeunesse, avec
constance et conviction ? Comment ai-je pu me laisser pourrir de l’intérieur par
ce métier qui fut si longtemps ma grisante passion ?

oOo

15
Première partie
oOo

Naissance d’une vocation

16
-1/1- Engeance huguenote
Pour tenter de comprendre le vieux cynique un peu cinoque que je crains
d’être devenu - prétendu « abuseur » du Droit aujourd’hui désabusé -, sans
doute faut-il commencer par un retour aux sources (expurgé autant que
possible du travers narcissique et de la fâcheuse tentation d’auto-
complaisance).

Aussi loin que je me souvienne, malgré un penchant rêveur et un angélisme de


façade, j’ai toujours senti que j’appartenais à la race des "acharnés", tel un pit-
bull tapi derrière le masque d’un gentil toutou :

- Hérédité de parents eux-mêmes très combatifs, même si leur pugnacité eut


surtout à s’exprimer dans la défense des droits de l’homme et de la foi
chrétienne à travers leur ministère pastoral au sein de l’Église réformée de
France ;

- Grand-père paternel directeur régional respecté et redouté au sein de cette


Agence juridique et fiscale où j’allais entrer 15 ans plus tard ;

- Grand-mère maternelle possédant la bosse des affaires (malgré, pour elle


aussi, une destinée de femme de pasteur !) et n’ayant jamais eu peur de rien
depuis son départ à 20 ans pour découvrir les Etats-Unis, bien avant l’ère des
voyages en avion ;

- Aptitude de mes ascendants à risquer leur vie pour de grandes causes


(Participation de papa à l’armée Delattre où il fut décoré de la croix de guerre,
légion d’honneur de grand-papa pour sa conduite héroïque lors des combats
aériens de la guerre de 14-18, tandis que mon autre papi -surmontant son
pacifisme inné- chargeait baïonnette au fusil les tranchées adverses avant
d’être grièvement blessé aux Éparges) ;

Plus directement, divers facteurs ont sans doute été décisifs :

- À la base, une excellente santé et un physique pas trop désavantageux : petite


gueule aux traits fins, yeux noirs brillants, chevelure brun clair, regard vif
inspirant la confiance (ce dernier atout étant loin d’être négligeable lorsqu’on
est en concours avec des gens moins aidés par leur bonne mine) ;

17
- Une compétition permanente avec mes nombreux frères et cousins ;

- La frustration du manque d’argent de mes parents

- Le besoin de faire mes preuves en surmontant deux petits handicaps


exaspérants : sinistralité et dyslexie ;

- La foi en mes aptitudes intellectuelles, depuis que maman, s’inquiétant de ma


baisse de résultats à mon arrivée en école primaire à Marseille après une
domination sans partage au village de ma prime enfance, s’entendit dire par
l’instituteur : « Madame, n’ayez crainte, je ne connais pas moi-même ses
limites ! » (Le petit prétentieux que j’étais, resté certain au fond de lui de ses
capacités, simplement masquées par une étourderie maladive, ne fut pas
vraiment surpris de cet éloge, quoique rassuré malgré tout...) ;

- Une envie de revanche face aux interdits sexuels et à la rigueur affective


d’une trop stricte éducation huguenote ;

- L’apprentissage de la dureté du monde dans un austère village cévenol


jusqu’à mes huit ans, puis dans un lycée mal famé des quartiers nord de
Marseille, avec aussi le rude régime (à l’époque) des colonies de vacances, du
scoutisme, des camps de jeunes, de l’auto-stop, des petits boulots d’été,
et bien sûr – pour couronner tout ça - le service militaire.

Certes, j’ai toujours eu parfaitement conscience de mes faiblesses : stature très


moyenne, cerveau plus enclin à la spéculation qu’à l’aise pour le « tac au tac »
(d’où une jalousie envers les esprits moins émotifs, doués de ce sang froid
indispensable pour dégainer le premier la « réplique qui tue »), tendance à trop
fantasmer, claustrophobie, vertige, gaucherie et raideur corporelle.

Mais ces petits désavantages ne faisaient qu’exacerber mon désir de


domination.

***

Sur ce terreau de compétiteur en herbe sont venues germer les graines qui
allaient conditionner toute ma vie :

- D’abord le principe marquant du protestantisme - accentué par mon


ascendance « pastorale » - selon lequel chaque homme a directement et

18
personnellement affaire à Dieu, d’où un rejet viscéral de toute forme de
collectivisme, d’uniformité et de panurgisme (allant jusqu’à la difficulté de
prononcer le "Notre-père" en public !), ainsi qu’une gêne spontanée devant
tout discours démagogique de même qu’une profonde suspicion pour
l’affichage de la générosité, de la solidarité et autres étalages de "bons
sentiments" ;

- Sentiment, comme membre de l’Église Réformée, d’appartenir à une élite :


lors de l’inauguration d’un monument sur l’esplanade de la corniche à
Marseille, l’archevêque s’était ému de se voir seul de sa confession dans tout
l’aréopage convié à la cérémonie en cette immense ville pourtant à large
dominante catholique. En effet, mis à part ses homologues des quatre autres
grandes religions, le maire Gaston Defferre était un protestant de souche, de
même que les dirigeants des plus importantes entreprises phocéennes (Jean
Fraissinet PDG de la fameuse société d’armateurs, Maxime Leenhardt
représentant les raffineries Esso, Remi Durand-Gasselin DG des "Sucres St
Louis"...). Le pasteur debout à ses côtés lui lança alors malicieusement :
« Monseigneur, vous avez la QUANTITÉ. Laissez-nous donc la QUALITÉ ! ».

- J’avais aussi l’obsession (due sans doute elle aussi à l’idéalisme parental) de
toujours aller vers l’essentiel, d’atteindre coûte que coûte la quintessence des
choses sans aucun complexe quant au choix des moyens : petit garçon, je
n’hésitais pas à couper la tête des limaces ou à crucifier par dizaines des bêtes-
gendarme sur des aiguilles de pin en espérant apercevoir ainsi leurs âmes
monter au ciel… Et surtout, pour défier le bon Dieu en attendant qu’il
m’empêche de poursuivre de telles horreurs !

- Il y avait enfin ces films fantastiques retraçant de grandes épopées (les 10


commandements, Ben-Hur, Les chevaliers teutoniques, le Cid, Austerlitz …),
d’audacieuses opérations commando (les canons de Navarone) ou d’héroïques
résistances (les 55 jours de Pékin, Khartoum, Zoulou, les 7 mercenaires) : Je
m’entends encore à l’âge de 11 ans, dire à mon père qu’ « on ne mérite pas de
vivre si l’on n’a pas vu le film "Alamo" ! »,

- allant de pair avec ma fascination pour les héroïques conquérants de


l’histoire, au premier rang desquels Napoléon (entre 11 et 15 ans, pas un soir à
mon retour du lycée sans me plonger, vautré sur mon lit, dans l’énorme

19
ouvrage d’Octave Aubry que je m’étais fait offrir sur ce personnage pour mon
entrée en sixième, au grand dam de mes parents plutôt partisans d’une
encyclopédie sur la civilisation grecque ou romaine…) ;

J’ai toujours vibré d’enthousiasme pour les situations conflictuelles, et ce dès


mon plus jeune âge au contact des catholiques du village cévenol où mon père,
pasteur calviniste jusqu’au bout des ongles (pas toujours très propres
d’ailleurs !), se plaisait à attiser les rivalités entre les dignes descendants des
camisards que nous étions et ces "papistes" affreux adorateurs de statues qui
vouvoyaient notre Créateur, laissaient le curé boire tout seul le vin de messe,
prétendaient que l’hostie se transformait matériellement en véritable chair du
Christ (!), attribuaient à la vierge Marie une divinité jamais reconnue par
l’Évangile tout en refusant l’ordination des femmes, prohibaient le mariage de
leurs prêtres et conféraient une « sainteté » aux apôtres alors que cette qualité
ne peut appartenir qu’au Père et au Fils !

J’entends encore ce tout jeune catéchumène, échauffé par le récit des 95


thèses de Martin Luther placardées à l’entrée de l’église de Wittenberg,
promettant à papa de prendre son petit pot de colle pour afficher illico sur la
porte du curé le tract de la prochaine conférence évangélique au temple.

Ceci allait de pair avec un besoin inné de tout régenter, à commencer par cet
« Avis à respecter sous peine de poursuites » que du haut de mes 9 ans, j’avais
affiché dans les toilettes surbookées de notre appartement de Marseille, où je
m’étais délecté à rédiger dix commandements d’hygiène et propreté (allant du
bon usage du balai-brosse et de la chasse d’eau jusqu’à la prohibition de toute
station prolongée, vu le grand nombre d’utilisateurs dans notre famille de 7
personnes, en passant par l’interdiction de pisser à côté et l’aération
obligatoire en quittant les lieux), affichette hélas rageusement arrachée par
notre père dès son premier passage !

Je ressentais une agressivité viscérale à l’encontre de tous ceux que je


percevais comme des adversaires ou des ennemis : les mahométans repoussés
par Charles Martel mais vainqueurs des croisades, les anglais bourreaux de
Jeanne d’arc, les dragons de Louis XIV persécuteurs de mes coreligionnaires
parpaillots (curieusement, sans jamais ressentir de haine envers les allemands,
pourtant nos plus redoutables ennemis dans l’histoire récente !) ;

20
En même temps, j’éprouvais une vive allergie pour toute marque
d’autoritarisme à mon encontre, ce qui me rendait souvent odieux pour mes
supérieurs :

Je devins par exemple la brebis galeuse de toute l’équipe de nos chefs scouts
lors d’un camp d’été : ils mirent à profit un grand jeu de combat à coup de
nœuds de foulard et de boules de plâtre organisé entre patrouilles pour
m’attirer à part et me faire subir un authentique passage à tabac.

Je me souviens aussi de l’exaspération manifestée à mon égard par le


responsable du restaurant d’autoroute où j’avais trouvé un petit job au cours
d’un mois d’août : il avait l’impression -sans doute pas totalement fausse- que
je montais le personnel contre lui…

- 2/1 - Éveil politique


Tous ces errements de Don Quichotte vont peu à peu s’effacer pour laisser
place à ma seule véritable phobie : le collectivisme.

Je finis en effet par considérer que l’idéologie socialo-communiste de l’époque


est, en réalité, le seul vrai danger pour l’individualisme et la soif de liberté qui
m’habitent si puissamment :

Il faut dire que je suis à bonne école, au sens propre du mot, car plusieurs de
mes camarades de lycée, enfants des "classes populaires", ne jurent que par
l’Internationale, Marx, Lénine, Staline ou Mao, encensent l’URSS, présentent de
Gaulle comme un vieillard sénile à la solde du capitalisme, qualifient
systématiquement tout ce que j’aime de « travers petit bourgeois » et
bRushrdent sans relâche toute passion autre que celle due à la révolution
prolétarienne en marche...

Je ne sens pas du tout ce qu’il y aurait de honteux à savoir s’enrichir : au


contraire je trouve cela difficile et méritoire, si bien sûr les règles du jeu sont
respectées.

21
On me parle d’exploitation de l’homme par l’homme, mais aucune société n’y
échappe, surtout pas l’URSS et son asservissement de l’Ukraine pendant les
terribles années de l’Holodomor !

De façon générale, c’est une partie importante de la société française des


années 60 qui s’imprégnait peu à peu d’un idéal égalitaire : même mon oncle et
parrain, psychiatre hospitalier fort bien rémunéré et dont l’épouse disposait
d’un patrimoine conséquent venu de ses parents, ne manquait pas une
occasion d’évoquer son vote pour la Gauche Démocrate et Socialiste, et je me
souviens de nos discussions homériques après avoir regardé des émissions
politiques sur sa télévision (mes parents n’en n’ayant pas ) :

À 15 ou 16 ans, j’étais déjà capable de lui faire observer que François


Mitterrand s’était systématiquement trompé : dans son inimitié pour de Gaulle
pendant la guerre, dans sa défense de l’Algérie française lorsqu’il était ministre,
dans son rejet de la nouvelle constitution ayant pourtant mis fin à l’instabilité
de la quatrième république, ou encore dans son refus de la dissuasion nucléaire
néanmoins indispensable pour restaurer l’autorité de la France dans le monde.
Toutes choses auxquelles il se rallia plus tard avec le même incroyable aplomb !

Selon mon oncle, réduire l’écart des salaires ne risquerait pas de décourager les
élites, car l’attrait intellectuel d’une profession est plus important que la
recherche du lucre. Mais je ressentais intuitivement ce discours comme
illusoire et hypocrite : j’aurais bien voulu le voir avec une paye d’ouvrier, lui
l’amateur de champagne et fumeur de luxueuses "Pall Mall", à l’existence si
confortable…

C’est plutôt moi, contraint de vivre chichement par les modestes ressources de
mes parents, qui aurais dû souhaiter un partage des richesses ! Or ce qui
m’intéressait, c’était de réussir dès que possible à jouer sur le terrain des nantis
en apprenant à gagner moi-même le maximum d’argent, pas de leur confisquer
leurs biens au profit de tout le monde, …autrement dit personne !

Détruire une fortune de un milliard et tuer ainsi le rêve, pour donner 20


malheureux francs à chacun de nos 50 millions de concitoyens ? Alors que de
surcroît pour ce milliard résiduel qu’on voudrait atomiser, l’État a déjà prélevé
à la source un montant d’impôts au moins équivalent…

22
La société moderne permettant l’accès du plus grand nombre à l’éducation, il
appartenait désormais à chacun de prendre son destin en mains au lieu de se
plaindre perpétuellement d’être la victime du « grand capital ».

Mais attention : mon allergie à l’égalitarisme se doublait d’une haine - tout


aussi puissante- pour les privilèges, le népotisme ou le corporatisme :

Donc rejet de Marat, Robespierre et Saint-Just, mais accord à 100 % avec


la nuit du 4 août 1789.

- 3/1 - Chien fou


L’antidote au gauchisme ambiant qui me perturbait tant surgit étrangement -
tant pis si ça semble ridicule - avec celui qui sera définitivement ma grande
idole : James Bond ! Du moins le véritable personnage créé par Ian Flemming,
reconnu aujourd’hui comme un élément à part entière de la culture
occidentale contemporaine, et non l’image dénaturée affichée au cinéma par
les successeurs de Sean Connery (le "seul", le "vrai" !).

Avant même son apparition dans les films, j’avais découvert son existence en
surprenant mon vénérable grand-père maternel, homme d’une immense
culture à la finesse intellectuelle remarquable, en train de lire dans son transat
sur la plage de Saint-Palais-sur-Mer un ouvrage des éditions Plon à la
couverture ornée de la mythique silhouette de l’agent 007 intitulé : « Bons
baisers de Russie». Je n’imaginais pas ce digne vieillard, capable de réciter par
cœur de longs passages en grec de l’Iliade ou de l’Odyssée, s’intéresser ainsi à
pareille bagatelle, avant de découvrir la véritable portée de l’œuvre de
Flemming.

Car ce héros opportuniste, pragmatique, capable de cynisme voire de cruauté


sans jamais se départir de la classe et de l’humour british, m’a très vite séduit
par son comportement franc-tireur mais diablement efficace dans sa défense
du monde libre contre les soviétiques (même si le SMERSCH et le KGB ont très
vite été remplacés par le SPECTRE afin de ne pas heurter frontalement la
susceptibilité du Kremlin).

23
Cette fascination, exaltée à l’écoute de la musique de John Barry, imprégna ma
vie quotidienne, en m’amenant par exemple à coller la photo de mon idole sur
le devant de ma porte de chambre afin que chacun pût immédiatement
comprendre de quel bois je me chauffais, moi !

Avec un tel modèle, il n’est pas étonnant que ma jeunesse ait pêché par des
accès récurrents de témérité malgré un naturel plutôt circonspect, comme
lorsque à 15 ans, ne voulant pas démériter face à des scouts encore plus jeunes
que moi, je me risquai au franchissement d’un profond ravin en tyrolienne sans
à en maîtriser suffisamment la technique, et sans la moindre sécurité, au point
de me retrouver soudain au beau milieu du précipice pendu à la corde par les
deux mains avant de parvenir par miracle à me reprendre pour finir lentement
le parcours en « cochon pendu », agité de violents tremblements nerveux face
aux regards anxieux des chefs du camp .

Ou bien lorsqu’ à 17 ans, j’acceptai, par goût du défi, de dépanner au pied levé
l’organiste de la paroisse pour le culte de Noël alors que ma préparation était
très insuffisante, si bien que de vilains "canards" vinrent copieusement se
mêler au son des cantiques, froissant douloureusement l’oreille des fidèles
pendant toute la cérémonie.

Ou encore quand j’eus le front, lors de la musique de recueillement faisant


suite au sermon pastoral, de jouer sur le grand harmonium le « Yesterday » des
Beatles : j’entends encore l’un des paroissiens, membre de la haute bourgeoisie
protestante, me tancer vertement à la sortie du culte en m’enjoignant de ne
pas confondre la maison de Dieu avec un vulgaire music-hall !

Et que dire de ce souci impérieux de prouver mon cran à mes copains lors
d’imprudentes descentes de routes de montagne à vélo ou de pistes noires à
ski quand mon niveau dépassait à peine celui d’un débutant, ou encore
d’affrontements à jets de pignes de pin ou même de pierres (!) entre équipes
d’ados se prenant pour des Bonaparte en herbe ?

Il est vrai que j’étais beaucoup moins audacieux dans mes rapports avec les
filles, freiné par mon éducation religieuse, une excessive cérébralisation des
sentiments, une certaine gaucherie naturelle et le manque d’aisance financière
de mes parents.

24
En fait j’étais un mélange de folie douce et de sagesse, ainsi que l’avait bien
perçu ma chère tante et marraine lors de mes séjours dans les camps de
jeunesse qu’elle organisait l’été avec son mari pour la restauration d’un vieux
hameau de Lozère. J’y étais respecté pour avoir du répondant et ne jamais
capituler face aux difficultés tout au long de ces laborieuses vacances que je
m’infligeais.

Je pris conscience peu à peu du danger, pour les visionnaires idéalistes tels que
moi, de prendre ses désirs pour des réalités et croire un peu trop vite que le
monde est à vos pieds :

La leçon la plus cuisante fut celle du baccalauréat : lors de l’oral, le prof de


français qui présidait le jury me fit mander avant le démarrage des épreuves
pour me dire à quel point il avait été bluffé par ma dissertation à l’écrit
(« jamais vu un devoir aussi nourri et argumenté en 25 ans de carrière, même
fait à la maison ! ») à laquelle il avait mis 19/20.

Sur un nuage, j’allai me vautrer lamentablement une heure plus tard devant la
prof de philo, quinqua pète-sec à chignon genre « mal-baisée », qui attendait
des réponses strictement techniques à recracher du cours à sa question : « La
perception », alors que je me répandis en fumeuses considérations
métaphysiques lui arrachant des grimaces de crispation…

Avant l’annonce des résultats, nouvelle convocation du président du jury :


« Qu’est-ce que vous avez foutu en philo ? J’ai été obligé de supplier votre
examinatrice de ne pas vous noter en dessous de 8 pour sauvegarder la mention
"Bien" que je tiens absolument à vous voir décerner, vu votre extraordinaire
écrit de français ! ».

- 4/1 - Le choix du Droit


Fort de ces premières expériences, le besoin obsessionnel de me confronter à
des adversaires guide très tôt mes réflexions sur mon avenir :

Le premier ennemi que je perçois, c’est tout bêtement la souffrance physique,


et je me rêve médecin ou mieux encore chirurgien ! Pour financer les très

25
longues études tout en satisfaisant mes goûts militaires, j’imagine faire cette
carrière dans l’armée…

Mais je me rends compte rapidement que je suis trop étourdi et que je manque
d’habilité manuelle ainsi que de sens pratique.

Je conçois alors de partir en guerre contre la mocheté de l’urbanisme que nous


subissons depuis trop longtemps (à vouloir avant tout loger les masses en
s’assurant que chaque lapin aura bien son clapier, on a renoncé au sublime des
palais et cathédrales. Résultat : la grande déprime du peuple des banlieues…).

Le métier d’architecte me paraît donc porteur d’espoir. Construire de beaux


immeubles est le summum de l’œuvre d’art puisque c’est ce qui impacte au
plus haut niveau à la fois le cadre esthétique de nos existences et le besoin
primal d’habiter le monde.

Mais je dois à nouveau abandonner cette idée, car plus j’avance au lycée plus je
constate hélas mon manque d’appétence pour les mathématiques.

Comment le simple « littéraire » que je suis pourra- t-il bien alors satisfaire ses
ambitions conquérantes ? Car malgré mes études de piano (auprès d’une
paroissienne bénévole, pas très pédagogue hélas) et mon goût de la lecture ou
du cinéma, le domaine artistique me laisse sur ma faim : je le ressens comme
une illusion de la vie et non comme la vie elle-même.

Je caresse bien quelque temps le fantasme d’accéder –pourquoi pas ? – à


l’école des hautes études cinématographiques car, comme l’architecture, il
s’agit d’un domaine où l’art rejoint de plain-pied la vie réelle, la réalisation d’un
film étant une véritable entreprise économique mettant en jeu une importante
communauté de personnes au service de l’œuvre.

Mais un minimum de lucidité me fait comprendre l’aspect suicidaire d’une telle


tentative pour un jeune esprit encore bien trop immature et sans la moindre
relation dans un milieu aussi fermé financièrement et imbu de sa supériorité.

A ce stade de mes réflexions, je me méfiais désormais de l’avis de mes parents :


ils n’avaient rien trouvé de mieux, à l’occasion d’une sortie de paroisse à St
Jean-du-Gard, que de me laisser soudain seul à seul avec le pasteur local, vieil
ami venu de l’église calviniste suisse, au faciès hiératique et à la stature

26
imposante. De sa voix grave et profonde, habituée à retentir en chaire, il
m’interpella alors par ces mots, restés gravés dans ma tête : « Philippe, tu sais
que l’Eglise manque de pasteurs ? ». J’eus l’impression qu’on voulait m’enterrer
vivant, comme si on avait demandé au jeune Napoleone Buonaparte de se faire
abbé !

Il était bien révolu le temps où, haut comme trois pommes, je montais sur une
caisse de bois pour imiter papa à l’office du dimanche

Mes parents n’étant donc plus d’un grand secours à ce stade de mon évolution,
ce sont à nouveau des discussions avec mon parrain qui vont m’aider à trouver
la seule voie adaptée à mon cas : le Droit !

Ici en effet, l’adversaire digne de moi et à ma portée est tout trouvé :


l’INJUSTICE.

Et surtout, je ressens clairement que l’essence profonde du droit est de nature


conflictuelle, moi qui adore la bagarre ! Le "bras de fer" qui me fascine le plus,
c’est celui où la puissance publique prétend s’approprier ce qui appartient en
propre aux simples particuliers (impôts, expropriations, réquisitions...).

Cette fois je suis convaincu d’avoir découvert mon graal. Je ne te remercierai


jamais assez cher oncle : pardon d’avoir parfois douté de l’utilité des Psy…

Reste à choisir entre le secteur public et le domaine privé. Mon parrain me


pousserait plutôt vers l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence (le plus
proche de notre ville de Marseille), mais je me dis qu’après tout le métier
d’avocat présente lui aussi bien des séductions, à commencer par le port de la
robe qui d’une certaine façon perpétuerait au sein de la famille l’usage de cet
accessoire vestimentaire revêtu chaque dimanche par mon père lors de ses
prêches au temple.

Je choisis donc pour l’instant de ne pas choisir, en tentant la double filière


puisqu’un tel cumul était rendu possible à Aix par l’harmonisation des horaires
d’enseignement entre la fac et l’I.E.P.

27
- 5/1 - La Fac
Me voici donc à tout juste 18 ans étudiant boursier locataire d’une petite
chambre à la cité universitaire « Les Gazelles », à un jet de pierre de
l’imposante faculté de Droit où je démarre ma première année, combinant les
cours magistraux qui y sont donnés le matin avec ceux de « Sciences Po » les
après-midi (ayant lieu, quant à eux, dans les vénérables locaux de cette
institution sise en vieille ville, face à la cathédrale). Ceci au prix d’un véritable
gymkhana quotidien dans le flot de circulation des rues étroites de la ville, sur
mon increvable vélo solex.

Malgré le charme immense du cours Mirabeau et l’ombre de ses platanes


centenaires, paradis des terrasses de café bercées du flot des fontaines, ces
quatre ans n’auront rien d’une sinécure :

Notre groupe de novices en avait été dûment averti dès la première visite des
locaux universitaires, intimidés par la solennité des lieux et le marbre de
comblanchien omniprésent dans l’édifice : les briscards de dernière année
croisés dans les escaliers de la faculté nous regardèrent en effet avec
commisération en lançant à la volée : « Pauvres gogos, si vous saviez seulement
ce qui vous attend ! ».

Fini en effet les belles spéculations intellectuelles de l’année de philo : pour


réussir son droit, qu’il soit public ou privé, il n’y a qu’une seule méthode, celle
d’apprendre le cours des profs par cœur, à la virgule près, pour pouvoir le leur
recracher à l’identique lors des examens. Le mieux est de prendre un maximum
de notes en assistant assidûment aux séances dans l’amphithéâtre, avec quand
même la possibilité de se rattraper grâce aux polycopiés…

A mon grand regret, je dus donc laisser à l’écart les quelques ouvrages -soi-
disant destinés à la première année de Droit- que j’avais cru bien faire
d’acquérir avec ma maigre bourse.

Ce long cursus qui démarrait se confirma comme bien plus austère que prévu,
notamment à la fac où, passé l’ébahissement initial à la vue des tous ces profs
en robe rouge et toge d’hermine, les rares moments de détente étaient
réservés aux matières secondaires :

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Par exemple le cours d’histoire du Droit, débutant systématiquement par un
quart d’heure de tohu-bohu avec les 400 voix de l’amphi scandant les deux
syllabes du prénom du prof : « Lé-on, Lé-on... » pour imiter le cri du paon, en
réplique à la posture fière et arrogante que ce maître original se plaisait à
afficher. De lui, je retins en tout et pour tout que :

1) « basé sur » n’est pas français, il faut dire : « fondé sur » ;

2) la seul décadence dans l’Histoire comparable à la chute de l’empire romain


fut celle de l’empire britannique ;

3) contrairement à ce qu’on nous serinait, il était inutile de perdre son temps à


lire les grands journaux dits « sérieux » comme « Le Monde » ou « Le Figaro » :
on apprenait infiniment plus sur la vraie vie dans des canards locaux comme
notre bon vieux « Le Provençal » ;

4) de façon générale, les juristes ne devaient pas se pendre trop au sérieux : le


Droit, finalement, ce n’est tout bêtement qu’un fastidieux travail de
classement des lois selon leur champ d’application !

Le doyen, chargé du cours de droit constitutionnel, était aussi pas mal chahuté
à cause des orientations bizarres prises parfois par son visage, sans doute sujet
au torticolis,

mais la palme revenait aux séances de droit international privé, discipline


particulièrement absconse dont le grand manitou à Paris était un certain
doyen Batiffol : nous imaginions effectivement cet éminent auteur en train de
folâtrer parmi tous les concepts sibyllins propres à une matière si déroutante.

Au premier rang des principes-clés de ce "DIP", notre prof d’ici, au visage


porcin, ne cessait d’invoquer de sa voix grasse et tonitruante le système dit du
« renvoi » (jeu de la « patate chaude » pratiqué d’une législation vers une
autre dans la recherche du juge national compétent) : dans sa bouche en forme
de groin, ce « renvoi » prenait la résonnance d’une authentique éructation.

Les choses ne se présentaient guère mieux à « Sciences Po » :

Je trouvais que l’enseignement y était donné à la va-vite et de façon


superficielle, à l’exception d’un cours de géographie où - entre autres
découvertes - j’avais pris conscience de l’extraordinaire migration de la vigne !
29
Chassée par l’islam de son terroir méditerranéen naturel en même temps
qu’elle était poussée par le christianisme vers le nord de l’Europe, puisqu’il
fallait bien disposer de vin de messe même dans les églises du fin fond de la
Norvège ou de l’Irlande où le raisin ne mûrit jamais : oh ! les abominables
piquettes ingurgitées, pour la bonne cause, par les curés des contrées
nordiques.

- 6/1 - Les profs


Certes, les premiers "exams" à la fac de Droit s’étaient révélés plutôt
déconcertants, mais tout compte fait, j’y préférais l’excès de concision à la
logorrhée en vigueur à l’I.E.P. :

Notre respecté professeur de droit civil était un adepte psychorigide de la


démarche dialectique à tout crin régissant les moindres paragraphes de son
cours tout au long des années de licence (sans pour autant dédaigner le lucre
de la pratique des affaires, puisqu’il était en même temps avocat à Marseille).

Tout intimidé face à lui lors de l’oral décisif de fin de deuxième année, son
unique question fut la plus laconique qu’on puisse imaginer :

« L’avion » ?

à laquelle je sus répondre en lui récitant, tout de go, les quatre uniques phrases
- parmi les 500 pages prises en dictée tout au long de l’année- dans lesquelles il
avait parlé de transport aérien, ce qui me valut aussitôt un 18/20 !

L’aspect tragique de ce type de formation était hélas l’oubli immédiat et


systématique de tout ce qui avait été ainsi appris par pur bachotage, dès
l’épreuve terminée (triste constat de la qualité pédagogique de l’université
d’alors…).

Finalement, ce que ces épreuves d’oral laissaient de mieux ancré dans les
mémoires, c’étaient les quelques anecdotes burlesques colportées par certains
camarades potaches :

30
Impossible par exemple d’oublier le cas de ce prof de droit commercial qui ne
pouvait s’empêcher de faire lui-même les réponses à ses questions, et qui fixait
la note – forcément bonne ! - en conséquence, à la grande joie du petit veinard
qui venait de passer devant lui sans avoir eu besoin d’ouvrir beaucoup la
bouche (sauf pour féliciter son brillant examinateur),

ni cet agrégé d’économie politique rescapé des camps de concentration, que


les tortures infligées par la Gestapo avaient rendu nerveusement fragile dans
les fins de journée, si bien que tout malheureux candidat convoqué après 17
heures se trouvait subitement confronté à ses crises d’agressivité incontrôlée
ou, pire encore, au besoin impérieux du prof de couper au plus court à
l’entretien au moindre prétexte en collant ipso facto une note catastrophique...

Et que dire de cet enseignant hautain et méprisant qui lorsqu’une réponse ne


le satisfaisait pas pleinement, demandait à l’étudiant d’aller au tableau et de
prendre une craie, en lui enjoignant de tirer un trait vertical à prolonger
toujours plus loin sur le côté ?

Quand le pauvre impétrant, parvenu au bord, lui demandait que faire ensuite,
il répondait :

«Vous continuez dans la même direction jusqu’à la porte, et vous sortez d’ici ! ».

oOo

31
Deuxième partie
oOo

Affuter son cerveau

32
-1/2- Géraldine
Malgré tous ces repoussoirs, et après deux premières années pénibles
de navigation à vue, voici soudain mon « chemin de Damas » : une
authentique passion pour le Droit finit – ô miracle ! - par surgir dans mon
esprit :

Le déclic s’était produit non pas pendant les cours magistraux mais lors de
séances de travaux dirigés, grâce au talent pédagogique du jeune doctorant et
élève-avocat qui en avait la charge. Il avait su en effet, avec force exemples
pratiques à la clé, me faire ressentir l’authentique puissance du raisonnement
juridique, bien supérieur au simple travail de "classement" dénigré par l’ami
Léon.

Grâce à lui, je compris qu’il y avait carrément là une « arme absolue » pour qui
voulait, dans notre société moderne toujours plus codifiée, appartenir au
camp des vainqueurs !

Du coup, les données ingurgitées mécaniquement depuis deux ans par pur
bourrage de crâne prenaient désormais tout leur sens.

Mon nouvel air avantageux fut vite remarqué par Géraldine, la copine de la fac
de lettres (en option philo) avec laquelle je sortais depuis quelques temps.

Jusqu’à présent, nous avions surtout échangé sur la provenance sociologique


des étudiants respectifs de nos deux filières, le Droit restant encore assez
largement un milieu de « fils et filles à papa » selon l’expression consacrée à
l’époque pour désigner les enfants des familles aisées, tandis que les Lettres
- qui recrutaient dans des milieux socialement plus difficiles - étaient perçues
comme un repère de "gauchistes" encore sous l’emprise de Mai 68…

Effectivement, la révolution n’y avait jamais vraiment cessé depuis : grèves


récurrentes des profs, occupations de salles transformées la nuit en fumoirs de
hach et en baisodromes, sans parler de leur restau-U à la nourriture infâme et
de surcroît fermé un jour sur deux. Bref, un fichu bordel !

Géraldine essayait quand même de s’accrocher, et jusqu’à présent mon propre


mal-être d’apprenti-juriste désabusé et snobé par les gosses de riches l’aidait à
accepter son triste sort de lettreuse "pestiférée".
33
Un peu jalouse de mon subit épanouissement intellectuel, elle voulut
absolument en comprendre la raison. Nous profitâmes donc d’un moment de
pause à la cafétéria de la Cité-U pour en parler à fond. Pour tenter de lui faire
partager mon enthousiasme tout neuf, il me sembla judicieux de partir de
l’approche philosophique des choses qui lui était familière :

- Il faut commencer, vois-tu, par se décomplexer face au Droit en comprenant


que celui-ci est frappé de tares originaires rédhibitoires qui le rendent
forcément à la fois contradictoire, imprécis et arbitraire ! Du coup, les juges se
réfugient derrière des concepts vieux comme le monde : moralité des débats,
équilibre des relations, intérêt "légitime", action -ou délai- "raisonnable",
proportionnalité des sanctions, équité, acte "anormal", bonne foi, abus...

- OK Philippe, tu veux me dire que finalement, derrière tout le jargon juridique,


la multiplication des lois et le décorum de la Justice, on serait réduit en fait à
s’appuyer sur son bon vieux bon sens pour tenter de dépasser ces carences ?
Tout compte fait, on en serait donc resté à Saint-Louis sous son chêne, ou
même au roi Salomon ?

- Bravo, tu as tout compris d’un seul coup !

• Les contradictions, qui animent toute société humaine, sont


omniprésentes, permanentes et extrêmement puissantes : pense à
l’opposition entre liberté et égalité, entre qualitatif et quantitatif, entre
essentiel et accessoire, entre droit personnel et droit d’autrui, entre droit
à l’information et droit au respect de la vie privée, entre propriété
privée et domaine public, développement des entreprises et protection
des plus faibles…
• L’imprécision est quant à elle inhérente à la nature même des choses :
Le monde réel est infiniment plus complexe et subtil que ce qu’il sera
jamais possible de formater dans des textes de loi !
La réglementation en est donc réduite à procéder par grossières
approximations, forcément sources d’ambiguïtés à n’en plus finir que la
jurisprudence (elle-même changeante et sujette à interprétations !)
essaie courageusement d’arbitrer sans jamais y parvenir vraiment…
• La résultante inéluctable de ces contradictions et de ces imprécisions ne
peut être, évidemment, que l’arbitraire :

34
Ne pouvant prendre en compte en même temps toutes les aspirations des
justiciables, ni toutes les configurations matérielles possibles et imaginables, le
législateur est contraint de tailler dans le vif en déterminant « à coups de
serpe » le champ d’application à donner à ses textes par des critères et seuils
forcément artificiels auxquels le juriste ne peut que chercher à raccrocher
chaque situation d’espèce par tâtonnements…

- Je suppose, Philippe, qu’il doit aussi y avoir pas mal de « vides » juridiques,
chaque fois qu’une évolution technique modifie les comportements sociaux
bien avant que le codificateur ait pu intervenir…

- Tu as absolument raison Gerri. Mais la plupart des vides juridiques sont dus,
tout bêtement, aux contraintes politiques qui sous-tendent les lois : en
multipliant les exceptions en faveur de telle ou telle catégorie de la population
jugée digne d’une protection particulière, on aboutit à des dispositifs mal
coordonnés qui fatalement débouchent sur des injustices ou des blocages. Soi-
disant, « nul n’est censé ignorer la loi », mais la démagogie du législateur
amène à une monstrueuse inflation de textes que plus personne n’est
réellement capable de maîtriser :

Sur certains sujets, des armées de juristes se disputent aussi âprement que ce
que tu peux voir toi, dans tes propres études, entre les grands gourous de la
philosophie !

- Ça devient un peu abstrait ! Donne-moi donc un ou deux exemples.

- Regarde ce qu’il se passe en cas de construction empiétant sur le terrain


d’autrui : normalement, le droit de propriété est protégé par la Constitution,
donc sacré, et la jurisprudence classique décide effectivement en ce cas la
destruction pure et simple du bâtiment contrevenant, même s’il ne déborde
que de quelques centimètres sur le sol du voisin.

Mais on entre ici en conflit avec une autre norme juridique définie par la
Déclaration européenne des droits de l’homme : si l’auteur de l’empiètement a
construit pour sa résidence principale, il sera éventuellement considéré, si
l’empiétement n’est pas trop important, que son droit fondamental à
l’habitation l’emporte sur la protection due au droit de propriété du voisin…

35
Idem quant à la difficulté bien connue des loueurs d’appartements d’obtenir
l’expulsion de locataires défaillants malgré parfois des années entières
d’arriérés de loyers.

Quant aux blocages, on les voit tous les jours dans la multiplication des
contentieux nécessaires pour savoir si on entre ou pas dans le bénéfice de tel
ou tel dispositif. Il faut par exemple des livres entiers de doctes analyses pour
tenter de définir le champ d’application exact du statut des baux
commerciaux :

Toute une bibliothèque de doctrine et de jurisprudence pour qu’un brave


étalagiste puisse savoir s’il peut continuer à vendre ses pommes et ses poires à
son emplacement habituel !

- OK Phil ! Mais quel est donc l’outil miracle dont tu disposes pour dominer
quand même cette matière floue et mouvante ? Car le « bon sens », ça veut
tout dire et rien dire ! Et surtout, encore faut-il arriver à le faire partager par le
magistrat qui va trancher ton affaire…

- C’est là que ça devient effectivement intéressant : mais la cafét va fermer. Je


te propose de poursuivre cette discussion ce soir dans ma thurne ?

- Petit coquin ! Je vois que tu ne perds jamais le nord. D’accord, je te retrouve


chez toi vers 22 heures.

-2/2- Cours privés


Assis tous deux sur le lit étroit de ma chambrette, encore à poils car la chaleur
de cette fin d’automne n’incite guère au rhabillage, elle tient absolument à ce
que je reprenne mon petit discours sur ce que j’estime être la « clé » magique
du Droit !

– Gerri, ce que je pense avoir compris c’est l’art d’exploiter au mieux ces deux
grandes tares congénitales déjà évoquées (imprécision + contradictions) qui
entachent fatalement toute législation, quelle qu’elle soit.

- Oui Philou, j’ai bien pigé l’erreur de base de tous les non-juristes croyant
naïvement que la loi a forcément tout prévu et qu’il est donc impossible
36
d’échapper aux mailles du filet ! C’est un peu le complexe post-Orwell (nous
l’étudions justement en ce moment), qui fait penser que « Big Brother » finira
toujours par avoir le dernier mot.

Mais vas-y, accouche, mon petit génie !

- Eh bien, justement, il faut commencer par la même démarche intellectuelle


que celle d’Einstein (non-non, je n’ai pas "pété un câble") !

Je veux dire qu’il faut partir purement et simplement de ce qu’on souhaite


obtenir, et vérifier seulement ensuite sa faisabilité juridique. Donc ne jamais se
laisser ankyloser le cerveau en débutant par la lecture de formules toutes faites
ou de solutions préétablies, mais faire comme si ce qu’on pense intuitivement
était possible, en n’ayant pas honte de noircir des pages entières de papier en
pures conjectures.

– Tu me surprends, car par définition, qu’y a-t-il donc au monde de plus


affreusement CONFORMISTE que le Droit ?

– Ma belle, oublie définitivement tous ces clichés. Voici comment je vois les
choses désormais :

• Tu commences par exploiter l’inéluctable IMPRECISION des concepts


juridiques en montrant à quel point ton propre cas particulier est subtil,
plurivoque et spécifique.
Autrement dit, tu expliques méticuleusement que ta situation est bien
trop nuancée pour pouvoir se laisser enfermer dans la case juridique où
l’on chercher à te piéger !
• Puis tu te sers des CONTRADICTIONS (pas moins inéluctables) qui
émaillent toute réglementation :
Pour cela, tu élargis ton champ d’analyse à toutes les normes voisines de
ton point de départ, des plus proches aux plus éloignées, jusqu’à ce que
tu tombes sur des « cases » juridiques plus favorables à la satisfaction de
ton objectif.

– Pitié, Philippe, il est tard et je commence à avoir la tête fatiguée : vite un


exemple bien parlant !

37
– En ce début de troisième année, nous étudions les contrats et notamment le
cautionnement. Prenons le cas d’un brave homme qui a dû se porter
personnellement caution solidaire de sa Banque pour garantir le
remboursement d’un emprunt souscrit par une société civile immobilière (SCI)
dans laquelle il est co-gérant et associé.

- Encore des problèmes de riches ! Tu sais, ça me laisse assez indifférente…

- Ne crois surtout pas ça : ce genre de situation touche énormément de gens


contraints, tôt ou tard, de recourir à un financement bancaire. Et beaucoup
passent par la création d’une petite société civile familiale pour pouvoir y
intégrer épouse et enfants.

Imagine donc que cette modeste SCI vienne à rencontrer des difficultés pour
rembourser (parce que son locataire ne paie plus lui-même ses loyers).

La banque se retourne immédiatement contre notre brave homme, puisque la


clause de solidarité rend précisément la caution tenue de payer sans discussion
ni délai à la place de l’emprunteur : or l’acte a été bien sûr impeccablement
rédigé (les établissements de Crédit disposent de services juridiques
pointilleux !), avec toutes les mentions requises par la loi, y compris la formule
manuscrite sacramentelle exigée de la part du souscripteur pour s’assurer de
sa parfaite conscience de la gravité de l’engagement financier qu’il a pris…

A priori, tu te dis : « C’est foutu, y’a plus qu’à raquer ! ».

Mais ça, c’est la réaction timorée du « bon père de famille », comme l’appelle
le Code civil, qui est complètement paniqué et dort très mal la nuit.

Le client est effectivement "grillé" s’il reste obnubilé par cet acte de
cautionnement qu’il a indiscutablement signé, et qui de surcroît le fait
gravement culpabiliser (car bien sûr il ne peut s’empêcher de trouver juste et
logique d’en assumer - j’allais dire « expier » - les conséquences).

Mais au lieu de rester fasciné comme une proie sous le regard du serpent, son
juriste va l’aider à dérouler -à l’infini !- les possibilités de parade :

OK, la banque a bien respecté ses obligations formelles, y compris celle du


rappel annuel de l’engagement à fournir par écrit à la caution.

38
En revanche, on peut d’abord chercher si elle a sérieusement vérifié que le
montant garanti n’était pas disproportionné aux ressources personnelles de la
caution, sous peine d’engager sa propre responsabilité…

On va aussi regarder si la banque, suffisamment rassurée par le cautionnement


obtenu sur ce brave monsieur, n’aurait pas par hasard négligé de formaliser
d’autres garanties de moindre importance qu’elle avait la faculté de prendre en
complément : a-t-elle effectivement régularisé le nantissement des parts de la
société civile comme il avait été prévu dans l’acte de prêt ? A-t-elle inscrit
l’hypothèque de deuxième rang dont le principe lui avait été octroyé mais
qu’elle a pu snober vu le coût et les aléas d’exécution d’une telle garantie de
second ordre…

Car là aussi, la caution peut se prévaloir de ce genre de carences…

- Comment diable peux-tu déjà savoir tout ça, Philippe, alors que tu n’as
encore aucune pratique ?

- Je t’avoue, Gerry, que je tiens tous ces détails de l’assistant qui anime nos
travaux dirigés : il déborde d’astuces car il exerce au sein du cabinet d’affaires
marseillais appartenant précisément à notre cher grand maître et prof de Droit
Civil ! Par chance, nous avons pu sympathiser et j’ai bénéficié de longues
discussions en aparté avec lui où j’ai pris plein de notes précieuses…

- All right Phil. Carry-on!

- Si les premières pistes ci-dessus ne donnent rien, on va examiner d’autres


secteurs du Droit dont les juristes de banque sont beaucoup moins familiers et
où on arrive plus facilement à les prendre en défaut !

Commençons par le régime matrimonial : le mari avait-il bien le pouvoir de


signer seul sans son épouse ? Souvent par exemple les banques croient qu’en
régime de communauté universelle, chaque époux dispose à lui seul du droit
d’engager toute cette communauté du simple fait de ce caractère « universel »,
ce qui est une fatale erreur !

Mais pardon, Géraldine, peut-être que tout ça commence à t’ennuyer ?

- Pas du tout, Philippe, c’est maintenant au contraire que je commence à être


vraiment intéressée !
39
- 3/2- Travaux pratiques
- OK, donc j’enchaine, tu l’auras voulu, fille insatiable !

En supposant maintenant que l’épouse ait bien co-signé, on va alors


s’intéresser à l’emprunt lui-même, tel que passé par la Société civile :

Tout d’abord, il arrive très souvent que la société emprunteuse ne soit pas
encore immatriculée au R.C.S. Or il suffit alors d’avoir écrit que l’engagement
est pris par cette entité en formation « représentée par Mr Untel » (au lieu de :
« M. Untel agissant pour le compte de la SCI en cours de constitution ») pour
que le contrat soit frappé de nullité (ce qui ipso facto fait tomber aussi le
cautionnement)!

- C’est quoi cette argutie ?

- Une entité qui n’a pas encore acquis la personnalité morale n’a pas
d’existence propre et ne peut donc -par hypothèse- être "représentée" !

D’autre part, un gérant ne peut souscrire un emprunt que s’il entre bien dans
l’objet statutaire de la société civile, ou à défaut si un accord unanime des
associés a été expressément acté au préalable. Et même en ce dernier cas,
encore faut-il que l’opération soit au minimum conforme à l’ « intérêt social »,
notion plutôt vague prêtant à de subtiles discussions…

Il faut aussi que l’utilisation effective des fonds dont la banque a eu


connaissance respecte leur destination d’origine telle qu’elle avait été spécifiée
dans l’acte de prêt.

On peut également regarder si l’emprunt n’est pas soumis aux règles


particulières du droit de la Consommation s’il a servi à financer l’achat par la
SCI d’un bien à usage privé (non professionnel) : en ce cas, une offre préalable
de prêt a-t-elle bien été présentée en temps utile, et le délai légal de
rétractation a-t-il été respecté ? Toutes les preuves en incombent à la Banque.

Si tout ça ne suffit pas, on peut se tourner vers le droit des faillites, puisque par
hypothèse la SCI est en difficulté financière :

L’emprunt a pu, en effet, être souscrit en « période suspecte », c’est-à-dire à un


moment où la SCI n’était déjà pas en mesure de faire face à tous ses
40
engagements (par exemple elle était sous le coup d’un gros contrôle fiscal, ou
d’une mise en cause au plan civil dans un autre dossier…). En ce cas, le prêt de
la banque pourrait être taxé de « soutien abusif », engageant ici encore sa
propre responsabilité…

Et last but not least, on peut aussi vérifier l’exactitude du taux effectif global
dont la mention expresse est imposée par la loi, car il s’agit d’un calcul fort
complexe. Or parfois, comme tu le sais, « le cordonnier est le plus mal
chaussé » !

- Mais mon gros malin, si tout ça n’a pas suffi tu finis bien quand même par être
coincé ?

- Tu restes encore bien trop naïve !

Si l’exploration juridique tous azimuts n’a toujours pas permis de déstabiliser la


banque, il restera une dernière carte –certes moins reluisante : rechercher des
moyens indirects de pression (attention, je n’ai pas dit : chantage !).

L’un des coassociés dans la SCI pourrait par exemple être ami d’un de leurs gros
clients ou même d’un de leurs propres agents.

Il n’est pas rare non plus de tomber carrément sur des histoires de cul…(On
découvre que le banquier qui poursuit le pauvre commerçant en difficulté a
profité de l’emprise psychologique que lui donnait cette situation pour trousser
son épouse dans l’arrière-boutique !).

L’avocat peut aussi faire comprendre qu’il est par ailleurs - lui-même ou sa
firme - conseil de très gros partenaires de la banque, comme par exemple du
propriétaire des locaux d’une de leurs agences.

Et s’il est aussi fiscaliste, il peut -mine de rien- flanquer la trouille au


responsable du dossier en faisant comprendre que la banque n’est peut-être
pas parfaitement à l’aise à tel ou tel égard (vu l’ancienne option exercée par le
bailleur, les loyers de son agence ne devraient-ils pas être soumis à la TVA, non
récupérable par les établissements de crédit ?)

Souvent, la simple menace de déposer le bilan (ou de se placer en procédure


de surendettement) suffit à convaincre le banquier de négocier afin d’éviter les
énormes délais et complications de ce genre de processus. Et de façon
41
générale, ces gens-là n’aiment pas beaucoup que leur nom soit associé à des
faillites qui parfois tournent mal (découverte de malversations, de pratiques
abusives de la banque, risque de suicide, que sais-je encore ?…) et peuvent
donc entacher leur réputation locale…

- Phil, arrête là ton char ! Tu m’as suffisamment épatée.

Je suis trop claquée pour continuer ce soir, mais promets-moi de poursuivre


dès que possible cette conversation, car j’en arrive carrément à me demander
si je ne devrais pas changer de voie et suivre désormais ta trace…

- Pas de problème Géraldine, RV dans ma piaule quand tu veux : tu connais le


tarif de mes "intromissions" au Droit !

-4/2- Le sablier
Chose promise, chose due.

Deux jours plus tard, cette chère Gerri, assise sur mon lit et plus remontée que
jamais contre sa fac de Lettres "bordélique", me fait à nouveau les yeux doux
en quêtant de nouvelles infos sur la filière juridique où elle voit peut-être son
véritable avenir.

- Philou, si je prends le train en marche et me raccroche à la première année de


Droit en cours, dans quel esprit dois-je aborder ces nouvelles études ?
Comment, selon toi, en tirer le meilleur parti au-delà du sinistre bachotage qui
sévit parait-il dans ta fac ?

- Ma belle, tu risques en effet d’être définitivement écœurée si tu ne te


pénètres pas d’abord à fond de cette vision pratique -et même bassement
pragmatique- que je dois personnellement à ce petit assistant de T.P. m’ayant
ouvert les yeux en révélant ses astuces, ce qui ne se fait jamais d’habitude.
Sans ça, j’en aurais été réduit en tout et pour tout aux poncifs de
l’enseignement universitaire, affreusement linéaire et rébarbatif, dont sont
gavés les étudiants.

– T’as vraiment du pot, Phil ! Ce n’est pas moi qui profiterais d’une occasion
pareille…

42
- On ne sait jamais, Gerri : en tout cas, tu m’auras au moins rencontré, MOI !
Tiens, je t’embrasse dans le cou ! Et par pitié, arrête de croiser et décroiser les
jambes sinon il va nous falloir faire illico une nouvelle pause crapuleuse…

- C’est pour tester ta capacité à garder la tête froide…Un vrai mec, ça doit
savoir se maîtriser en toute circonstance !

- Je poursuis donc, si tu veux bien :

Tout ce que je t’ai raconté jusqu’à présent n’était en fait que la seconde phase
(« opérationnelle ») de la démarche juridique :

Je t’ai décrit en effet une sorte d’ "entonnoir" inversé, où l’on part du problème
bien précis qui est posé pour s’ouvrir progressivement à un maximum de
domaines connexes pouvant fournir les solutions de secours.

Mais en fait le processus juridique complet a la forme d’un sablier dont nous
n’avons vu que le bas. La première partie de la démarche (la partie haute du
"sablier") se présente donc comme un« entonnoir» bien à l’endroit celui-ci :

Car à l’inverse du praticien élargissant toujours plus loin son champ d’action,
l’analyste part au contraire des généralités du sujet, et descend peu à peu
l’"entonnoir" jusqu’à cerner le cœur de ce qui fait DÉBAT :

• Il s’assure donc d’abord de ne rien omettre dans tout ce qui –de près
ou de loin -peut concerner le sujet, pour sélectionner progressivement
les idées forces, jusqu’à l’identification du clivage primordial qui anime
toute la matière étudiée, celui qui lui semble vraiment la source de
toutes les controverses inhérentes à celle-ci, grandes ou petites ;
• pour comprendre alors la logique dialectique par laquelle la législation
tente de surmonter ce clivage pour réaliser l’indispensable consensus.
C’est seulement avec cette « clé de lecture », ce véritable « fil
d’Ariane », qu’on peut enfin commencer à dérouler des stratégies
pratiques opérationnelles pour sortir du labyrinthe des textes…

- Je devrais être à l’aise sur ce terrain, car en philo, nous avons aussi une
approche dialectique : thèse, antithèse, synthèse…

- Attention Gerri ! C’est justement ici que l’approche juridique diverge


fondamentalement de celle des « littéraires » : pour nous, il ne s’agit pas de
43
traiter successivement d’une thèse « A », puis d’une thèse contraire « B », pour
enfin aboutir à encore autre chose en une synthèse « C ».

En Droit, la seule synthèse qui compte, c’est celle qui est déjà contenue dans
l’articulation des textes faite par le législateur (ou à défaut, par la Cour de
cassation ou le Conseil d’État), mais qu’il faut savoir retrouver car elle est
souvent noyée dans le flot de réglementations ou jurisprudences en apparence
disparates.

- Oh là-là ! Ça devient un peu dur à suivre…

- Pardon Géraldine, mille pardons pour ce passage un peu aride de mon


propos, mais j’ai horreur de ne pas aller au bout de ce que je commence. Fallait
pas me lancer, je ne sais pas m’arrêter !

- OK, je vais m’accrocher autant que je peux.

- Le travail de base du juriste, c’est donc de dépasser l’inventaire linéaire et


indigeste des règles (haut d’entonnoir) par une compréhension de la hiérarchie
à laquelle elles obéissent, qui canalise l’embrouillamini apparent.

Ç’est ici le goulot d’étranglement du « sablier » : le praticien peut prendre le


relais en comprenant maintenant les causes et la logique des interférences
entre les textes. Il peut ainsi repérer les liens entre toutes les cases de
l’échiquier juridique susceptibles de servir son objectif.

- Tu me fais penser à un amant accompli qui :

o pour me faire jouir sans se disperser en caresses à tort et à travers, paroles


pas forcément excitantes, succions intempestives, brouillons simulacres de
châtiment (fessée, tapes, griffures ou mordillements souvent non désirés),
o commencerait par étudier méthodiquement la "dialectique" fondamentale
de ma libido en croisant : 1 - Mes données psychiques (rapide ou lente ?
Douce ou brutale ? Sado ou maso ? Maniaque ou imprévisible ? Accro aux
préliminaires ?), avec : 2 - Mes appétences physiologiques (nerveuse ou
mollassonne ? Très épidermique ? Olfactive ? Avec des zones érogènes
particulières ? Vaginale ? Clitoridienne ? Ou carrément anale ?).

- Arrête Gerri, c’est brillant –bravo- mais tu me déconcentres terriblement !

44
– Bon, OK, finissons-en avec ta belle théorie tellement sérieuse : Ça donne quoi
pour le cours de droit civil ?

- Eh bien, l’ "entonnoir" de l’introduction générale au Droit, faite en première


année, s’effectue par :

1 - un rapide passage en revue des nombreuses branches -et sous-branches-


de l’ « arbre » juridique ;

2 – pour y identifier les deux principaux ressorts antagonistes expliquant toute


l’évolution suivie par notre législation, que sont :

• l’aspiration croissante aux libertés individuelles ;


• face aux contraintes dues au développement constant des besoins
collectifs.

3 – et aboutir, dès la fin de cette introduction générale, au mode synthétique


de résolution de ce conflit dans notre droit positif qui va constituer le plan de
l’ensemble des 4 ans du cours de Maîtrise :

• Satisfaction du besoin de liberté par le RENFORCEMENT DES DROITS


DE LA PERSONNE (protection des mineurs - y compris "adultérins" ou
"incestueux", renforcement des droits de la femme mariée, extension
des prérogatives des locataires – tant simples particuliers que
commerçants, agriculteurs ou professionnels libéraux-, protection des
consommateurs, prise en compte toujours plus grande des situations
de vulnérabilité, facilitation des moyens d’expression et de
revendication individuels ou en groupe…) ;

Mais en contrepartie :

• Satisfaction des besoins collectifs par la LIMITATION DES DROITS SUR


LES BIENS (multiplication des restrictions au droit de propriété –qu’il
s’agisse d’ immeubles ou d’entreprises-, primauté croissante donnée
au domaine public avec notamment l’essor des préemptions et des
expropriations, alourdissement considérable de la fiscalité, chasse aux
monopoles et abus de positions dominantes, renforcement constant
des règles de concurrence et des obligations d’information et de
sécurité…).

45
- Ça semble en effet très éclairant !

– Hélas Gerri, cette superbe dialectique s’est traduite par un style de rédaction
de ce cours particulièrement rébarbatif et indigeste, qui a suffi à lui seul à
dégouter définitivement du Droit près d’un étudiant sur deux !! Mais après
tout, n’est-ce pas un mode de sélection comme un autre ?

Ces efforts intellectuels nous ayant tous deux épuisés, nous passons à d’autres
exercices avant de convenir d’une prochaine « séance », cette fois –ci dans sa
piaule à elle pour changer.

-5/2- Le test
La cité-U des filles est heureusement accessible aux mecs depuis les
évènements de 68 : la chambre de Géraldine est nettement plus sympa que la
mienne : un peu plus d’espace, avec toilettes installées dans sa piaule alors que
nous –garçons- n’avons droit qu’à des chiottes collectifs à l’étage (Il est vrai que
nous n’aurions guère l’usage du bidet individuel si précieux pour ces
demoiselles).

J’envie surtout la grande baie vitrée équipée de stores, donnant vers la


montagne Sainte-Victoire s’il vous plait !

D’entrée, je comprends que ma leçon de Droit sera « gratuite » aujourd’hui car


question « étude des règles », c’est elle qui a les siennes…

Je suis mis aussitôt au défi d’improviser devant elle un plan dialectique –


« digne de celui du Prof de Droit civil », attention à moi ! – devant porter,
comme par hasard, sur le sujet du prêt bancaire (avec ou sans cautionnement)
qui l’avait tant impressionnée lors de mon exposé si plein d’esbroufe.

- Ça t’entraînera du même coup pour tes examens, hein Phil !

- C’est vrai « Gerri l’opportuniste », et je te demande donc, comme pour une


vraie épreuve, de m’accorder 10 minutes de préparation au calme.

- Parfait, Philou, il fallait justement que j’aille parler un moment avec une
copine de la résidence.

46
Dès son retour, je me jette à l’eau sous son regard taquin et faussement
sévère (marrant de voir comme elle se pique au jeu !) :

- En intro, j’ai identifié comme conflit de base celui qui oppose :

• la protection du consommateur de crédit, réputé la partie vulnérable


face au banquier prêteur ;
• et le respect de la liberté contractuelle, qu’on appelle « autonomie de
la volonté ».

La synthèse dialectique que je te propose, à travers ce que j’ai modestement


pu retenir de la législation concernée, est la suivante :

A – Protection du consommateur au niveau du DROIT BANCAIRE :


a) - Accroissement des précautions au profit de l’emprunteur :
- Multiplication des informations et mises en garde dues aux
débiteurs à peine de nullité de leur engagement ;
- Instauration du droit de rétractation ;
- Obligation de s’assurer de la capacité de remboursement de
l’emprunteur ;
- Procédures protectrices en cas de surendettement…
b) - Contrôle étroit des banques par l’autorité publique :
- Sanction des immixtions de gestion et des « concours abusifs »
dans le cadre du droit des faillites ;
- Mention impérative du taux effectif global ; Information
systématique due au fisc et pour la lutte contre le blanchiment ;
- Réserves de capitaux propres requises face aux risques de krach ;
- Interdiction des discriminations dans l’octroi de crédits…
B – Respect de l’autonomie de la volonté au niveau du DROIT CIVIL :
a) - Préservation de la liberté contractuelle :
- Droit pour l’emprunteur (ou la caution) de renoncer sciemment à la
partie non impérative des garanties prévues par la réglementation,
choix multiples de clauses possibles, faculté d’emprunter à
l’étranger…

47
- Et droit pour la banque de refuser de prêter, ou d’accroître ses
exigences, si c’est pour des raisons objectives non discriminatoires…

b) - Sanction de l’abus et de la mauvaise foi :

- Déchéance des protections légales en cas de déclarations


incomplètes ou fallacieuses de l’emprunteur ou de la caution. Idem
s’ils agissent sans préjudice réel ni motif légitime…
- Et répression des « abus de position dominante » par les banques,
faussant le consentement du client…

A peine ai-je terminé que part une salve d’applaudissements ! Manifestement,


Géraldine est de plus en plus séduite par la science juridique, même si la
mienne est encore un peu courte puisque c’est la simple reprise et
l’extrapolation de ce que j’ai déjà entendu dans la bouche de mon cher
assistant de T.D.

- Vois-tu Gerri, ce qui enrichit encore la démarche c’est que d’autres


dichotomies fondamentales peuvent toujours être substituées.

- J’y pensais justement, Phil : par exemple au lieu de l’opposition entre


libéralisme et collectivisme suivie par ton prof pour son cours de base, ne
pourrait-on pas tout ordonnancer selon le plan suivant :

A) - Développement inéluctable du formatage et du formalisme, pour


pouvoir gérer une société devenant infiniment complexe ;

B) - Contrebalancé par la prise en compte croissante des grands principes


de respect des droits de l’homme, respect de l’environnement, équité,
bonne foi et probité ?

– Gerri, tu es GÉNIALE ! Il faut que tu ailles toutes affaires cessantes au


secrétariat de ma fac pour t’inscrire en Droit.

oOo

48
- 6/2– Au pied du mur
Mon entraînement avec Géraldine porta rapidement ses fruits :

Lors d’une séance de travaux dirigés, l’animatrice nous demanda en effet de lui
proposer un plan pour synthétiser au mieux la problématique du « voisinage » :

Après avoir passé en revue toutes les notions susceptibles d’entrer dans ce
sujet (mitoyenneté, copropriété, servitudes privées ou publiques, troubles de
voisinage, empiétement et usurpation, lotissements …), je me dis que
l’antagonisme fondamental régissant toute cette matière pourrait bien être
celui-ci :

- la proximité entre voisins suscite des conflits d’intérêts :

- mais cette proximité crée également une communauté d’intérêts.

Ayant mis ainsi le doigt sur ce bel antagonisme, je poursuivis mon effort et
proposai le plan suivant :

• Renforcement constant de la protection des intérêts communs entre voisins :


(élargissement du statut de la copropriété, renforcement des règlements
intérieurs au sein des lotissements et autres zones d’urbanisation,
développement des servitudes administratives…) ;
• Rigueur croissante contre les atteintes aux droits privatifs des voisins :
(sanction de d’empiètement par la destruction totale du bâtiment même si la
construction n’empiète que d’un seul cm !, sévérité identique pour toute
violation de servitude entre fonds limitrophes, instauration d’une jurisprudence
protégeant contre l’abus de droit commis par un riverain, recherche de la
responsabilité du propriétaire même si le trouble de voisinage est uniquement
le fait de son locataire…).

La responsable de séance sembla satisfaite car elle me regarda d’un air


impressionné en me demandant de lui rappeler mon nom, que je la vis noter
aussitôt. Pour la toute première fois depuis le début de mes austères études,
j’éprouvai enfin un petit sentiment de fierté.

***

49
J’ignorais que cette conversion à la magie dialectique allait me sauver
carrément la mise pour mon mémoire de 70 pages en vue du diplôme de
l’Institut d’études politiques :

À un mois à peine de l’échéance j’étais complétement paniqué, ma chambre


remplie de toute la doc accumulée depuis un an sur la création du Parc
National des Cévennes (sujet choisi pour avoir vécu très jeune dans cette
magnifique région où mon oncle et ma marraine géraient une maison d’enfants
et organisaient chaque été ce camp de jeunes dont j’ai déjà parlé).

Le cerveau embrumé par ma surconsommation de cigarettes mentholées, je


bloquais complètement quant à l’angle d’attaque à donner à mon travail, faute
duquel j’en serais réduit à produire un descriptif linéaire et bêtement
chronologique de toutes ces données recueillies, si intéressantes fussent-elles,
pour rendre un pensum dépourvu de toute créativité intellectuelle.

Sans l’aiguillon d’une trouvaille stimulante, la rédaction d’un devoir de pareil


volume devenait un effort épouvantable et les jours passaient inexorablement
sans véritable avancée. Sans parler de ma honte à l’égard de la brave dactylo
bénévole (je n’avais pas un sou !) qu’un ami avait réussi à me trouver par
miracle et qui ne devait pas comprendre pourquoi je n’avais pas encore pu lui
remettre au moins les premiers feuillets, vu l’urgence…

Bien sûr, j’avais compris que la dialectique de base tenait dans l’opposition
entre protection de la nature et libertés individuelles. Mais sans ressentir un
déclic suffisant pour dynamiser ma rédaction. Faire simplement la liste des
éléments respectifs dans chaque sens n’aurait été qu’un travail de tâcheron…

Et soudain, tout se met en place dans ma pauvre tête : bon sang mais c’est bien
sûr ! La singularité de ce projet de Parc national, c’est d’être le seul au monde
à être créé dans une zone encore peuplée dotée d’une économie locale
significative.

Le plan magique tant convoité surgit aussitôt, autour de la notion juridique de


« droits acquis » :

50
• Autorisation par le Parc National aux autochtones de poursuivre leurs
activités à leur strict niveau actuel :
Je vais pouvoir décrire ici la nature de ces activités économiques et
montrer en détails les mesures prévues pour leur respect ainsi que pour
le contrôle du non-dépassement de leur périmètre précis à ce jour.
• Interdiction par le Parc National de toutes activités nouvelles :
Je vais pouvoir traiter ici du dispositif de protection de la nature en tant
que tel, ainsi que du processus politique de sa soumission à
l’acceptation de la population locale.

Je n’arrive pas à le croire : les 70 pages sont terminées en a peine trois jours, et
grâce au dévouement de ma dactylo de fortune, le précieux mémoire est prêt
in extremis.

-7/2- Les fondamentaux


L’esprit stimulé par cette conversion à l’ « esprit » du Droit, je me rendis ainsi
vite compte de la force incroyable des grands concepts juridiques, plus féconds
encore que les concepts philosophiques qui m’avaient tant fasciné en classe de
terminale.

D’ailleurs, curieusement, les cours de philosophie du lycée ne m’avaient rien


appris de vraiment intéressant sur le Droit en tant que tel (Platon, Rousseau,
Kant ou Hegel n’énonçaient à mes yeux que des évidences dans ce domaine.
Quant à Marx, sa vision du droit m’apparaissait plus politique que
philosophique). Mais il y avait quand même eu cette réflexion formidable de
Lagneau disant que « la Justice est ce doute sur le Droit qui sauve le Droit »...

Je réalisai maintenant à quel point le système de lois qui régit une


communauté humaine permet de la comprendre en profondeur, mieux que
toute autre approche. Dis-moi, ô société, quelle est ta législation, et je te dirai
quelles sont tes vraies valeurs !

Quoi qu’en fait, c’est seulement l’ "écume" réglementaire qui évolue au gré de
l’Histoire.

51
En revanche, les concepts de base du droit sont si puissants qu’ils perdurent -
mutatis mutandis - à travers les changements de civilisation.

Car ces concepts fondamentaux ont une portée encore supérieure à celle des
axiomes mathématiques : ils ne se limitent pas, en effet, à une démarche de
nature scientifique. Leur dimension est en même temps d’ordre politique et
philosophique, voire métaphysique, recoupant l’ensemble du champ de
réflexion des grands penseurs depuis Platon jusqu’à Heidegger.

Les piliers du Droit ne sont autres, en effet, que les trois grands constituants
de notre Monde :

• L’ ÊTRE :
droit des personnes (physiques et morales), libertés publiques,
droit pénal, autonomie de la volonté (en œuvre dans les conventions et
contrats), responsabilité…
• L’ ESPACE :
propriété et autres droits réels (servitudes, mitoyenneté,
volumes…), emprise locative, publicité foncière…
• LE TEMPS :
usufruit, prescription, causalité, durées de validité,
rétroactivité, aléa…

L’immense force de ces fondamentaux du Droit ainsi rivés aux lois naturelles,
c’est de ne rester jamais des concepts abstraits, mais d’être de véritables outils
d’action directe, permettant – par leur seul contenu - d’impacter la vie réelle au
quotidien :

Ceci vaut aussi bien socialement qu’économiquement, et même


physiologiquement (de l’éthique médicale et la sécurité sociale jusqu’aux
peines « physiques » d’incarcération ou d’obligation de soins),

dès-lors que ces préceptes sont tous - et toujours - sanctionnables par la force
publique.

Et le caractère quasi-instantané (presque surnaturel !) du pouvoir dont dispose


ainsi le juriste sur la vie concrète avec sa simple plume ou son clavier, lui
confère un avantage sans équivalent :
52
• sur tous autres intellectuels (écrivains, philosophes, ou même
scientifiques !), puisque leur pensée à eux ne peut agir sur le monde
que si autrui veut bien s’y associer, la propager et la développer, ce qui
dénature presque toujours leur message initial ou en retarde les effets,

alors que l’homme de loi peut imposer à tous et faire directement


exécuter -telles quelles- ses bonnes trouvailles par les services publics
de justice (et de police, si nécessaire !) ;

• ainsi que sur l’artiste, l’artisan ou l’industriel, qui quant à eux ne


peuvent opérer qu’en mobilisant la fastidieuse chaîne de moyens
matériels et humains nécessaires à la fabrication puis à la
commercialisation des objets qu’ils créent.

Même s’ils sont remarquables, les écrits d’un romancier débutant


devront subir un épuisant parcours du combattant pour trouver un
éditeur, puis un lectorat, alors que les écrits remarquables d’un juriste
débutant vont instantanément -et implacablement- s’accomplir.

Finalement le Droit concrétise spontanément toute l’ambition de la philosophie


qui est d’apprendre à JUGER EN DÉPASSANT NOS PRÉJUGÉS, partiaux et
tendancieux :

Mais alors que la philo est condamnée à errer perpétuellement au sein du


DOUTE, puisque c’est lui seul qui fonde sa démarche,

les concepts sur lesquels s’appuie la pensée du juriste sont pour leur part
suffisamment précis et objectifs pour permettre des conclusions TRANCHÉES
et rigoureuses, de nature à sanctionner le respect effectif des buts recherchés.

L’équité, sentiment subjectif perpétuellement mis en question - à juste titre -


par les philosophes, est ainsi dépassée et surmontée pour se muer en JUSTICE,
sans laquelle, concrètement, aucune société humaine ne peut prospérer.

53
-8/2- Un peu d’humour
Grisé par le sentiment d’avoir désormais le monde entier à mes pieds grâce à la
puissance du Droit rendant toutes choses logiques et maîtrisables, il fallait
quand même que je tempère mes ardeurs !

La puissance phénoménale des concepts juridiques dégagés de siècle en siècle


ne s’est pas faite sans à-coups, sans errements (telles les condamnations à
mort d’animaux au moyen-âge, les châtiments avilissants ou irrespectueux des
droits de l’homme incluant la peine capitale…). Ni sans un détestable
ésotérisme et de multiples faiblesses terminologiques qui n’ont pas manqué
d’alimenter l’humour potache à travers les générations !

Car même dans les civilisations « avancées » comme la France, ces scories
– sources d’incompréhensions et malentendus de toute sorte alors que « nul
n’est censé ignorer la loi » -sont loin d’avoir disparu :

Comment ne pas ricaner quand on lit l’article 978 du code civil, encore en
vigueur :

« Ceux qui ne savent ou ne peuvent lire, ne pourront faire de dispositions dans


la forme du testament mystique (= clos, cacheté et scellé) » :

Un bon « mystique » doit donc impérativement savoir lire et écrire !

Ou l’article 149 concernant le consentement au mariage : « Si l’un des deux est


mort, ou s’il est dans l’impossibilité de manifester sa volonté, le consentement
de l’autre suffit ».

Porte ouverte au mariage forcé ?


(En fait, il faut comprendre que cet article vise non pas le futur époux -comme le texte invite
d’abord à le penser- mais les parents de celui-ci, concernés par l’article précédent…).

Même réaction narquoise face à la clause-type rencontrée dans les baux : « Le


bailleur doit faire jouir le preneur du bien loué, et le maintenir dans sa
jouissance pendant toute la durée du bail… »

Et combien de termes techniques ayant suscité les rires gras de générations


d’étudiants "mal tournés" !

54
• Mariage putatif : avec une prostituée ?
• Communauté universelle : secte hippie prônant l’amour pour tous ?
• Fente successorale : obscénité ?
• Séparation de corps : technique chirurgicale pour séparer les siamois ?
• Grosse : une ancienne maigre, ou une future maigre ? (en fait, il s’agit
d’un titre exécutoire).
• Destination du père de famille : Pigalle ?
• Multi-jouissance : concept freudien ?
• Curateur au ventre (institution du code Napoléon) : avorteur patenté ?
(en fait, personnage qui était chargé de surveiller une veuve enceinte pour
protéger les droits du futur héritier).
• Nue-propriété : appliquée pour les naturistes ?
• Démembrement : châtiment ultime réservé aux grands délinquants ?
• Partage d’une "croupe" : pacte entre sodomites ? (la "convention de
croupier" est une forme de société en participation).
• Contrat de licence : l’amour entre les parties ?
• Abus de droit : ingurgitation boulimique de textes juridiques ?
• Venir à la barre : faire au magistrat une exhibition de "pole dance" ?
• Juge-commissaire : super flic pouvant juger lui-même les délinquants ?
• Personne physique : un type musclé ?
• Personne morale : un type bien ?

Cette notion de « personne morale » (= société ou association) mérite d’ailleurs


la palme de l’humour alors même que cette fiction juridique est l’un des
concepts les plus riches et passionnants qui soient en érigeant un groupe de
personnes associées en une véritable entité collective dont les droits et intérêts
sont distincts de ceux appartenant individuellement à chacun de ses membres :

On connaît en effet ce bon mot d’un humoriste à propos des frais généraux
qu’on met sur le dos de sa société (souvent scrutés avec intérêt par l’administration
fiscale !) :

« Je n’ai jamais diné avec une personne morale… En revanche, elle a souvent
payé l’addition ! ».

Ou, toujours au sujet des sociétés et des réunions entre leurs associés, cette
réaction ingénue d’un brave gérant de SARL quand son homme d’affaires lui

55
conseilla de réunir une assemblée générale mixte (= dont l’ordre du jour porte à la
fois sur des questions ordinaires et extraordinaires) :

« Ah bon ! Vous voulez faire venir aussi mon épouse ? ».

Il y a aussi cette réflexion fameuse d’un banquier à propos des demandes de


prêts dont abusent certains clients, distinguant soigneusement entre les traites
"à vue" (remboursables à première demande), à "longue vue" quand le
débiteur a des besoins de longue haleine, et celles à "perte de vue" quand
l’emprunteur n’est carrément plus fiable…

A propos du titre exécutoire qualifié de « grosse » déjà évoqué, un


amphithéâtre entier fut pris de fou rire inextinguible lorsqu’en réponse à une
étudiante demandant les mesures les plus efficaces à prendre pour faire
déguerpir un locataire récalcitrant, l’avocate conférencière -toute frêle et
menue- lui répondit de sa petite voix pointue :

« C’est très simple : vous lui envoyez une grosse.

• Ah bon ?
• Oui-oui, mademoiselle, une grosse ! ».

Petite dernière favorite au hit-parade estudiantin :

À la question « Quel est votre régime matrimonial ? » posée par un notaire à


son client, ce dernier, surmontant sa gêne, finit par lui répondre :

« Environ deux ou trois fois par mois… ».

-9/2- Super-pouvoirs
Mes efforts personnels m’ayant permis de surmonter l’amère déception des
cours magistraux, je parvins au terme des quatre ans à réussir la maîtrise de
droit privé, agrémentée d’une mention "bien".

L’année précédente j’avais déjà obtenu le diplôme de l’Institut d’Études


Politiques, mais avec juste la moyenne, n’ayant jamais vraiment « accroché » à
l’enseignement qui y était dispensé, comme déjà dit.
56
Cette désillusion pour l’IEP se confirma en effet jusqu’ y compris l’épreuve
finale de culture générale dite du « grand oral » où, en guise de test de ma
brillance intellectuelle (indispensable, n’est-ce pas, à tout futur haut
fonctionnaire), je me vis demander la liste exhaustive des produits dont le prix
était fixé d’autorité par le gouvernement : j’avais l’impression de passer à
nouveau mon code pour le permis de conduire ! (obtenu peu avant).

Quelle chance avait donc eue ce camarade qui, à la question « Qu’est-ce que
l’amour ? », avait pu faire le malin en répondant : « C’est ce grand fleuve du
nord-est de la Chine, proche de la frontière sibérienne ». Où cette candidate à
qui on avait demandé les noms et prénoms de chacun des quatre Beatles,
question si facile pour le fan absolu que j’étais.

Restait à prendre une décision quant à l’organisation concrète de mon avenir


professionnel :

De mes quatre années d’études, trop théoriques pour pouvoir imaginer


pleinement la vraie vie d’un juriste, quelques conclusions pratiques allaient
quand même s’imposer à mon esprit :

Primo :

La fonction publique semblait définitivement ne pas me convenir, car trop


empreinte de la langue de bois du « politiquement correct ». Et le prestige qui
s’y attachait encore à l’époque m’apparaissait finalement factice.

De surcroît, le passage par l’ENA, seule voie intéressante, était extrêmement


étroit puisque limité chaque année à quelques centaines d’individus pour toute
la France : certes j’avais obtenu la réservation d’une chambre en cité
universitaire à Paris en vue de la prépa incontournable au « Sciences Po » de la
rue Saint-Guillaume, mais je rejetais la perspective de devoir prolonger ce
statut d’étudiant si ingrat et tirer pendant encore plusieurs années le diable par
la queue ;

Deusio :

Toujours animé du désir de puissance, j’avais l’intuition profonde que le droit


administratif ne pourrait me donner que gloriole et illusion du pouvoir, alors

57
qu’au contraire le droit privé – bien que socialement moins "glamour" - collait
parfaitement à mes ambitions individualistes.

Comme déjà dit, j’avais bien deviné cette véritable « arme fatale » que peut
finir par acquérir un simple juriste muni de son seul code et de son petit
cerveau, ainsi que je pus le vivre plus tard à diverses reprises. La vraie
puissance, c’est la faculté d’agir "hic et nunc" (ici, et maintenant) en impactant
immédiatement le monde réel par le seul effet de sa pensée !

Pour bien me faire comprendre, voici un exemple simple lorsque, bien plus
tard, le propriétaire du terrain voisin de ma maison en banlieue de Strasbourg
se mit en tête de bâtir sa nouvelle résidence sur un emplacement devant
masquer ma jolie vue sur la nature :

Pour décrocher le permis de construire sur son emplacement sans accès à la


voie publique, il s’était prévalu de sa situation d’enclave pour obtenir du
conseil municipal la création, au frais de la mairie, d’une servitude de passage
sur le terrain communal séparatif de sa propriété.

Je tentai d’abord sans succès de faire valoir sa propre responsabilité dans cet
état d’enclave (qu’il avait lui-même provoqué en vendant sa précédente
demeure contigüe, qui était quant à elle reliée à la voie publique !), ainsi que la
nullité de l’arrêté municipal en invoquant une "rupture d’égalité" entre
citoyens.

Ceci ne réussit qu’à m’attirer les quolibets méprisants de cet individu, les
injures de son épouse et les aboiements rageurs de leur chien :

« Arrêtez donc de nous emmerder, vous perdez votre temps : nous avons eu
confirmation de notre parfait bon droit par deux notaires ! Oui monsieur, deux
notaires… ».

Mais refusant de baisser les bras (car, privés de notre chère vue sur les coteaux,
ma femme était résolue à déménager !), je compulsai frénétiquement le Plan d’
Occupation de Sols de la commune et trouvai enfin l’argument décisif :

La largeur du chemin auquel le voisin devait accéder était légèrement


inférieure au seuil requis pour pouvoir construire dans ce secteur précis.

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Il y avait urgence, car le matin même de ma découverte, un bulldozer
s’apprêtait à démarrer les travaux ! Je saisis mon téléphone pour alerter la
mairie du référé dont j’allais immédiatement saisir le Tribunal administratif
pour violation du P.O.S., ce qui suffit à faire stopper illico l’engin de chantier.

Et le tribunal ne put ensuite que me donner raison, malgré l’étrange réflexion


du Rapporteur Public disant que ce brave monsieur ainsi contraint de renoncer
à son projet n’avait « vraiment pas de chance d’être tombé sur un voisin
juriste ».

Voici donc bien toute la « magie » du droit : un simple coup de téléphone plus
fort qu’une pelle mécanique…

Ma vie privée allait me donner bien d’autres occasions de tester cet insolent
privilège du légiste :

• PV d’excès de vitesse annulé par le tribunal de police pour non-respect


par les flics du manuel d’utilisation du radar "Mesta", car malgré
l’absence à l’époque du smartphone doté d’un appareil photo, je pus
prouver qu’il était mal positionné derrière un parapet.
Pendant que ces messieurs me verbalisaient dans leur fourgon tel un
dangereux délinquant, mon signalement de l’anomalie avait rameuté
aussitôt le chef de patrouille depuis l’extérieur du véhicule où il paradait
avec un subalterne :
« MÔssieur, si vous avez une contestation à faire, c’est MOI que ça
concerne, car c’est MOI qui réponds entièrement de cette parfaite
installation ! ».
Il ignorait que la voiture qui me suivait était conduite par un ami qui put
confirmer mes dires au Tribunal.
• Contrat d’assurance-vie catastrophique suite au Krach de 2001, résilié
judiciairement avec restitution intégrale de ma souscription par la
compagnie, après que j’aie justifié aux juges d’une carence –pourtant
minime- dans la notice d’information du contrat…

Tertio :

Le droit privé m’apparaissait donc la bonne voie, mais je me méfiais beaucoup


désormais du métier traditionnel d’avocat qui m’avait tant séduit au départ :

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La défense de la veuve et de l’orphelin ne correspondait pas vraiment à mon
tempérament belliciste tourné vers des adversaires de haut vol. Et à 21 ans
maintenant, je comprenais toute l’importance d’une bonne situation
financière. Contrairement à nombre de mes camarades diplômés de droit issus
de la bourgeoisie locale, je ne pourrais en effet compter pour me lancer dans la
vie que sur mes strictes ressources personnelles.

Je réalisai alors que seul le droit des affaires, même s’il ne paraît pas très
glamour, pourrait permettre rapidement la réalisation de mes ambitions. Pour
cela je disposais d’un atout, le seul dans ma modeste manche : mon grand-père
paternel ayant été autrefois directeur du secteur dauphinois d’une société
fiduciaire à dimension nationale, son successeur actuel acceptait de me tester
en me recrutant comme stagiaire sur à la fin de mon service militaire, en
concurrence avec d’autres postulants et jusqu’au choix à opérer entre nous en
fin de période d’essai…

Il n’avait pas manqué de me prévenir qu’aucun favoritisme n’était à attendre et


que le travail dans ce cabinet était extrêmement exigeant : tenue en
permanence impeccable en costume-cravate, pas question de compter ses
heures, présence impérative même le samedi matin, exécution pendant les
premiers mois d’ingrates tâches de relecture, vérifications et classements,
poursuite en même temps d’une intense formation technique en interne, tout
ça avec un salaire modique tant que mon poste ne serait pas confirmé.

Content néanmoins d’avoir trouvé ce point de chute aussi rapidement, je


révoquai mon sursis pour me débarrasser de ce satané service national qu’il me
restait à accomplir pendant un an.

Le peu de souvenirs de mes études juridiques acheva de s’évanouir durant


cette période, où j’eus en revanche la chance d’être affecté à un service
intéressant : celui du chiffre, avec –au terme d’une brève formation- la
responsabilité du codage et décodage de messages confidentiels échangés
entre autorités militaires.

L’avantage de cette activité bien particulière était de se dérouler dans les


locaux du centre de transmissions de armées, au cœur de Nîmes, où nous
vivions à huit seulement et dans des conditions tout à fait privilégiées pour de
simples appelés du régiment.
60
C’est là pourtant que, pour la première fois, mes modestes réminiscences de
droit vont m’être enfin utiles ! L’adjudant responsable du site, m’ayant pris en
grippe à cause de mon allergie pour le lèche-bottes, s’apprêtait à me renvoyer
au "goulag" de la caserne, lorsqu’il s’avisa qu’avec mon diplôme de juriste je
pourrais peut-être le renseigner dans son prochain divorce (sa femme avait dû
se lasser des fantasmes d’échangisme et de triolisme dont il ne cessait de nous
rebattre les oreilles !).

Les quelques conseils que je lui donnai étaient probablement foireux mais
suffirent à calmer son animosité et assurer mon maintien dans l’équipe jusqu’à
l’heure de la « quille », avant qu’il ait eu le temps de s’en rendre compte.

- 10/2- L’ogre fiscal


La proximité de mon entrée dans la vie active stimulait mes réflexions sur
l’orientation précise à donner à ma future carrière :

Le directeur de l’agence grenobloise où j’allais bientôt arriver m’avait laissé


entendre qu’une partie importante de l’activité du cabinet au service des
clients consistait en la défense de leurs intérêts au plan fiscal. Et plus j’y
réfléchissais, plus je me disais que cet aspect du métier cadrerait parfaitement
avec mes aspirations profondes : résister au collectivisme rampant incarné par
l’administration des impôts !

Je gardais certes un mauvais souvenir de l’aridité technique et du caractère


insipide des rares cours de fiscalité suivis à la fac, et je savais également que
mon affectation à l’Agence devait en principe se limiter au droit des sociétés
commerciales. Mais même de cette manière indirecte, j’étais satisfait de
contribuer à la défense des entrepreneurs oppressés par l’administration.

Je connaissais la phrase fameuse de Winston Churchill affirmant qu’ « un pays


qui essaie de trouver le chemin de la prospérité en augmentant les taxes est
comme un homme debout dans un seau qui essaierait de se soulever en l’air en
tirant les poignées », que je paraphrasais à ma manière :

« Ceux qui disent : dépensons sans complexe, les "riches" paieront sont
comme les organisateurs d’un super-loto national voulant à la fois le

61
« beurre » (les mises de fonds des investisseurs, vitales pour l’économie mais
exposées à 100 % au risque de perte), et l’ « argent du beurre » (la confiscation
par l’ IS + l’IR + les CS + l’ISF, de 60 % ou plus des gains de ceux qui ont le toupet
de jouer gagnant ! ) ».

Bel encouragement à l’audace entrepreneuriale que ce matraquage outrancier,


alors que depuis l’échec du communisme, on sait pourtant que l’économie
d’une nation ne peut prospérer sans ce vaste casino qu’est le "marché", régi
par l’aléa des affaires mais bien régulé de nos jours par les autorités
monétaires.

Tout l’édifice social est tributaire de cette dynamique SPÉCULATIVE, sans


laquelle le moteur économique s’étouffe, ce que même Lénine avait compris
avec sa NEP ! Pourtant les pourfendeurs de richesses s’acharnent à la mettre à
mal, jusqu’au moment où, le fric s’étant complètement tari, ils se trouvent
contraints de rendre piteusement les clefs aux Thatcher et aux Reagan...

Car le collectivisme taxateur est sans limites : après le beurre et l’argent du


beurre, il n’hésite pas à s’en prendre encore au « cul de la fermière » en
attaquant le contribuable par ses arrières : une loi nouvelle peut en effet
décider à tout moment (pratique devenue banale !) une forte majoration des
droits de succession, impôt sur la fortune, taxes foncières ou contributions
sociales, venant frapper un beau matin les patrimoines "survivants", que les
assujettis n’ont pourtant pu constituer qu’avec des revenus ayant déjà subi en
leur temps tout le poids de la fiscalité alors applicable, et qu’ils croyaient
naïvement sauvés des griffes de l’ogre fiscal !

Quand l’IF vient prendre chaque année près de 2% de la valeur d’un


portefeuille boursier rapportant péniblement (en moyenne statistique) 2,5%
l’an, de qui se moque-t-on ?

Dans ces conditions, il n’est pas rare de devoir vendre une partie de ses avoirs
antérieurs, péniblement sauvegardés, pour pouvoir encore payer l’imprévisible
surdose de prélèvement obligatoire qui vous tombe sur la tête sans crier gare…

On est pris ainsi dans une spirale confiscatoire : Pas étonnant que tant
d’assujettis cherchent à fuir ces rackets successifs par l’expatriation, quand ce
n’est pas carrément dans la fraude….

62
De surcroît, les lois de finances votées chaque fin d’année ont
systématiquement un effet rétroactif (par la remontée au 1er janvier de
l’application des taxes votées en décembre suivant !). On ne connaît donc
qu’après la fin de la partie la règle du « jeu » (i.e. : la "sauce" à laquelle on va
être mangé) !

Après toutes ces décennies de persécution fiscale des élites, un invraisemblable


chassé-croisé finira par se dérouler chaque jour à nos frontières : Toutes les
deux heures environ - depuis l’arrivée au pouvoir de Mitterrand jusqu’en cette
année 2022 où j’écris ce livre -, un « riche » contribuable va aller se réfugier
dans un des très nombreux pays respectueux des créateurs de fortune,
pendant que durant ces mêmes deux heures, plus de 100 nécessiteux viennent
se faire secourir économiquement, à nos frais et à perpétuité !!!

Faute de sélection des « entrants », la France se transforme ainsi


inexorablement en un pays de "mendigots" ! (clin d’œil ironique du destin : le
pire inspecteur des impôts auquel j’allais un jour avoir affaire se nommerait
Mandigout !!).

L’hypocrisie des gens de gauche me sautait de plus en plus aux yeux : pourquoi
ne se réjouissent-ils pas lorsqu’une région se met à voter à droite, puisque c’est
a priori le signe que les résidents s’y sentent économiquement plus à l’aise ?

Et si le salut consiste à ponctionner indéfiniment les « riches », pourquoi donc


les 75 % de citoyens « pauvres » n’ont-ils pas déjà, depuis longtemps, voté
carrément la suppression de toute fortune individuelle ?

Peut-être comprennent-ils instinctivement, malgré les boniments destinés à


capter leurs voix, que le patrimoine de tous les riches réunis, une fois partagé
entre les innombrables « nécessiteux », ne laisserait finalement à chacun que
bien peu de choses, en tout cas pas de quoi « changer la vie » selon l’antienne
socialo-communiste !

En revanche, l’esprit d’entreprise – crucifié par la sur-fiscalité – ne serait plus


alors à la portée que de gangsters prêts à affronter par la violence le carcan
normatif. Brejnev n’était-il pas soupçonné d’être à la tête d’une véritable mafia
familiale mettant l’URSS en coupe réglée ? Bref, des « lendemains qui
chantent » dignes de Mad Max plutôt que de Karl Marx !

63
D’ailleurs, s’il suffisait de partager toujours plus pour assurer le bonheur des
peuples, il faudrait alors conclure que les gouvernements de gauche sont tous
atteints de masochisme : en effet, chacun de leurs passages au pouvoir se solde
immanquablement par l’opprobre de leurs électeurs pour cause de trahison
des idéaux égalitaires. Est-ce par pulsion suicidaire que ces dirigeants se
résignent ainsi à décevoir systématiquement leurs propres troupes ?

En fait, c’est tout simplement le prix à payer de l’odieuse hypocrisie déployée


par eux pour se faire absolument élire en ayant caché à leurs partisans des
vérités économiques qui leur reviennent immanquablement dans la figure
comme un boomerang…

Je concluais de tout ça qu’il était sans doute urgent d’arrêter de scier la


branche sur laquelle repose toute notre civilisation occidentale :

Face à la démagogie ambiante qui, telles certaines peuplades sauvages, serait


prête à abattre les arbres pour manger plus facilement leurs fruits quitte à
crever de faim les années suivantes, je n’aurai pour ma part aucun complexe à
aider les « riches » à sauvegarder leurs biens (en tout cas ceux qui assument
des responsabilités effectives en respectant les règles).

La perversité du système est que cette démagogie est constamment nourrie


par des carriéristes de l’altruisme : cette caste, minoritaire mais hyper-
agissante, qui vit aux crochets des multiples ONG, est payée pour attiser sans
fin la protestation populaire.

Son seul souci serait que la misère régresse vraiment, puisque c’est son unique
fonds de commerce ! Mais en favorisant par tous les moyens la venue en
Europe de réfugiés économiques du monde entier, elle s’assure du
renouvellement constant de sa clientèle de démunis. CQFD
***

Repassant en coup de vent à Aix-en-Provence pour revoir Géraldine (depuis


longtemps « à la colle » avec un autre mec) lors de la remise de son propre
diplôme de Droit privé, je fus triste de constater qu’elle ne partageait pas mes
idées politiques. C’est tout juste si elle ne me voyait pas désormais comme un
authentique salop ! Dur-dur d’être « de droite » dans ce pays, ou en tout cas
d’oser l’afficher…

64
Troisième partie
oOo

L’École des gladiateurs

65
-1/3- Le chef
Le "gamin" que je suis encore, s’imaginant à 23 ans rompu à toute épreuve au
sortir du service militaire, est épaté et intimidé en pénétrant ce 5 février 1973
dans le bâtiment bourgeois du centre de Grenoble, cours Jean-Jaurès, où
l’ "Agence" a établi sa direction régionale.

Quelle chance de pouvoir loger pour l’instant chez ma mère à quelques pas
d’ici (mon pasteur de père étant resté pour un an en mission au Cameroun).

Et quel changement d’avoir en quelques jours troqué l’uniforme kaki, sale et


défraîchi, pour ce flambant costume deux pièces acheté à la hâte avec l’aide de
maman, orné de l’indispensable cravate exigée ici (nettement plus décorative
quand même que l’austère longe beigeasse portée pendant un an…).

Mais quelle douche froide de devoir patienter à l’accueil, comme n’importe


quel clampin, à entendre pendant 25 minutes la grassouillette standardiste
gérer frénétiquement les appels entrants et sortants (aucune ligne directe à
l’époque, même pour les cadres du cabinet !). Les replis de son cou tressautent
et ondulent au gré de ses contorsions au bout du fil.

Les sens en alerte, j’observe chaque tête qui passe devant moi : arrivées et
départs de clients, collaborateurs affairés, allées et venues des secrétaires
logées dans un pool d’au moins 15 ou 20 comme j’ai pu l’entrevoir… Je ne peux
m’empêcher de repenser à mon héros James Bond lorsque pénètre dans le hall
un grand brun ténébreux de 1 mètre 90, jeune et svelte, muni d’un attaché-
case, qui semble être un agent du cabinet démarrant sa journée. Cette vision
glamour me redonne un peu de baume au cœur.

Arrive enfin l’instant fatidique où une secrétaire daigne m’accompagner vers le


bureau du maître des lieux en personne, au nom prédestiné de Lucien Lechef !

Ma gorge se noue à nouveau en longeant le grand couloir sombre et feutré


menant à la large porte de bois capitonnée du patron, et plus encore
lorsqu’une lumière verte et un bref signal sonore accompagnent son
ouverture : il me faut au moins huit pas à arpenter l’épaisse moquette pour
atteindre le siège qui m’est destiné face à son bureau.

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Je trouve le personnage particulièrement imposant : j’ignorais encore que le
fauteuil de ses visiteurs était volontairement surbaissé par rapport au sien,
avec de surcroît un léger roulis achevant d’inférioriser ses interlocuteurs…

Il pouvait peut-être passer pour un "bel homme", comme je l’entendis dire plus
tard par des secrétaires ou dactylos sans doute sensibles à son 1m 83, ses yeux
gris-bleu et son teint hâlé (dû en fait à la « maladie bronzée » touchant les
personnes au foie fragile !). Pour ma part, j’avais du mal à partager un tel
compliment pour ce presque sexagénaire plutôt dégarni, au regard froid et
intimidant, qui m’évoquait irrésistiblement un gradé de la gestapo !

D’une voix impassible, un peu mielleuse, il s’enquiert rapidement du bon


déroulement de mon service militaire et de la santé de ma grand-mère qu’il n’a
pas vue depuis près de 15 ans (mais grâce à laquelle j’avais pu entrer en
contact avec lui). Quel chemin parcouru depuis que mon grand-père recruta ce
Lechef, sans doute alors aussi emprunté que moi, 25 ans plus tôt…

Constatant que je débute chaque réponse par un « Oui Monsieur le Directeur


Régional », il me corrige sèchement : « Vous n’êtes plus à l’armée ici ! Appelez-
moi simplement Monsieur ».

Puis à ma grande stupéfaction, il me propose de repartir aussitôt en vacances


pour quelques semaines : « Si vous aimez le ski, profitez-en, nous sommes en
pleine saison ». Comment ne comprend-t-il pas que j’ai un besoin urgent de
gagner ma vie et de ne plus perdre le moindre temps après ces 12 mois de
régiment ? D’autant plus que je viens de me fiancer à une jeune étudiante des
beaux-arts qui n’a elle-même pas un sou en poche…

Le problème est qu’on ne sait pas très bien que faire de moi pour l’instant : le
maître de stage qui m’est promis est déjà fort occupé avec un autre stagiaire
arrivé depuis un an. Certes celui-ci, dès la fin prochaine de sa formation, va
rejoindre le bureau de Valence, mais ma situation ne s’améliorera pas pour
autant puisque, comme j’en ai été prévenu, trois autres jeunes recrues sont
attendues d’ici quelques mois.

De son ton monocorde, le patron me confirme que mon affectation probable


sera le bureau de Bourgoin-Jallieu, en cours de création et qui devrait être

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opérationnel dans les prochains mois… à condition bien sûr que d’ici là, mon
passage à Grenoble ait été pleinement concluant !

Sa grimace est révélatrice quand je lui dis persister néanmoins à vouloir


démarrer sans délai. Il me donne alors d’une voix bourrue quelques précisions
sur l’organisation du travail ici, puis me fait conduire sans plus de cérémonie
vers la pièce au fond du couloir où une table et une chaise me sont attribuées.

En ouvrant la porte, une énorme bouffée de fumée me saute à la gorge : cinq


personnes sont déjà logées dans ce local exigu doté d’une seule petite fenêtre,
dont trois semblent aussi accro que moi à la cigarette si j’en juge par l’état de
leur cendrier.

Je fais aussitôt connaissance de mes compagnons de « cellule »: il y a ici Jean-


Luc, ce fameux stagiaire prochainement valentinois, ainsi qu’une pétulante
dame Hossim, secrétaire juridique sexagénaire (ancienne avocate "défroquée"
et ex-militante pour le droit à l’avortement aux côtés de Giselle Halimi) la voix
ravagée par le tabac. Deux trentenaires pas trop moches, qui sont assistantes
techniques, complètent le tableau.

Mon jeune collègue bavarde un peu avec moi, sans que ces dames ne perdent
manifestement une seule miette de nos propos malgré tous leurs efforts pour
n’en rien laisser paraitre.

Il me parle notamment de Jean-Marie Carrignon, notre "tuteur" commun, hélas


presque toujours absent car sans cesse en vadrouille chez les clients ou courant
les cocktails… Il me fait comprendre qu’il n’en peut plus de ce séjour ici à la
direction régionale, à ronger son frein dans des tâches subalternes sans voir de
clients : Il attend avec une immense impatience son transfert pour la Drôme.
(J’apprendrai plus tard qu’il se ronge aussi les doigts de pieds la nuit ! Car c’est
un grand nerveux, complètement accro à la clope, de surcroît perturbé par une
vocation ratée d’acteur de théâtre…).

Pour l’heure, j’envie ces dossiers qui trônent sur son petit bureau et qui
semblent l’occuper pas mal, car le mien est ridiculement vide à l’exception d’un
fascicule polycopié intitulé « Droit des sociétés commerciales » reprenant la
doctrine « maison » de nos grands directeurs techniques nationaux.

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Ceux-ci appartiennent au "Siège", centre francilien de tous les pouvoirs au
sein de l’ « Agence », relayé servilement par les 9 Directeurs Régionaux
(ces prestigieux « D.R », dont Lucien Lechef fait partie) et les 29 bureaux
secondaires de cette firme aux 800 salariés,
dont plus de 300 ont le titre de « Conseil juridique » (inscrits sur les listes
tenues par les Procureurs de la République conformément à la loi de 1971
qui vient – enfin - de réglementer cette profession, née depuis longtemps
de la pure pratique).
Pour des raisons historiques, l’Agence est restée implantée dans la moitié
Est de la France, alors qu’un concurrent encore deux fois plus gros s’étend
- quant à lui- sur l’ensemble du pays.
Si j’ai bien compris, la lecture assidue de ce manuel va être mon unique
occupation jusqu’à nouvel ordre ! Affreuse déception, moi qui avais imaginé
me lancer sans délai dans le feu de l’action…

Peu à peu, nos compagnes de bureau interrompent leurs propres parlottes


pour se joindre à notre conversation. Tout le monde se montre fort bavard : il
est vrai qu’en cette époque sans ordinateurs ni internet, le rythme de travail
était nettement plus calme qu’aujourd’hui… Du coup j’ai droit, pour un bon
moment, à un maximum de ragots sur cette austère maison :

Le "Chef" est qualifié de « pervers narcissique ». Et les "collaborateurs" (ainsi


qu’on appelle - malgré le souvenir de Vichy ! - les agents exerçant leur
profession de conseils juridiques salariés au sein de l’Agence) sont jugés
timorés devant la hiérarchie, qui fait régner il est vrai une ambiance quasi-
militaire en dépit de ce que vient de me dire le "Boss"…

J’en suis à ma 6ème "Peter Stuyvesant" sans avoir vraiment pu commencer ce


"livre de chevet" - terriblement indigeste - dont je suis affublé, bloqué par les
sentiments d’absurde et d’ennui profond qui m’envahissent une fois cessés les
bavardages de mes « codétenus »,

quand retentit enfin la puissante sonnerie annonçant la délivrance de midi


partout dans les locaux (comme au lycée ou à la caserne !)

Ce scénario va se reproduire implacablement chaque jour : je n’aurais jamais


cru, parvenu à l’âge adulte, pouvoir encore scruter à ce point la grande aiguille
d’une horloge en attendant avec autant d’impatience l’heure libératrice du
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déjeuner pour filer manger chez ma mère et tenter de me consoler auprès
d’elle en escomptant une amélioration prochaine de mon sort.

Au bout de quelques jours, je finis par rencontrer brièvement mon maître de


stage entre deux portes, petit brun trentenaire assez speed et l’air un peu
rastaquouère malgré ses efforts vestimentaires : Rastapopoulos jeune devait
assez bien lui ressembler, quand il n’avait pas encore fait fortune...

Il ne trouve rien d’autre pour moi que me faire relire un gros acte de vente de
fonds de commerce : « Je sais me dit-il, ceci peut vous paraître inutile puisque
ce contrat a déjà été signé (!), mais ça vous permettra de vous imprégner des
bonne formules à utiliser dans ce type d’opération… »

Je tente de faire contre mauvaise fortune bon cœur en étudiant de plus en plus
attentivement le cours de droit des sociétés dont j’ai été doté, et bien m’en
prend car Monsieur Lechef en personne a décidé de m’interroger pour tester
lui-même mon niveau technique vu l’indisponibilité totale de Carrignon.

Son premier interrogatoire se passe très mal : manifestement, je n’ai pas


parfaitement assimilé l’ensemble de la procédure requise en cas de
renonciation au droit préférentiel de souscription des actionnaires. Mais au lieu
de m’expliquer gentiment mes erreurs, je n’ai droit qu’à une sèche invective :

« Ça ne va pas ! Veuillez sortir de mon bureau ».

J’ai beau réfléchir ensuite avec l’énergie du désespoir à l’erreur que j’ai donc
commise, impossible de mettre le doigt dessus. Jean-Luc n’est pas non plus en
mesure de lever l’énigme… Grâce à Dieu, je finis par comprendre tout seul
qu’une fois de plus j’ai été victime de mon péché mignon qui consiste à recréer
spontanément les règles à ma façon, avec ma propre logique, au lieu de me
concentrer sur ce qui est réellement écrit.

Car le "Chef" ne veut pas me lâcher et remue impitoyablement le fer dans la


plaie lors d’une nouvelle séance :

Voyant que cette fois j’ai pu donner la réponse attendue, il ne peut s’empêcher
de me critiquer quand même en me lançant ces mots qui resteront longtemps
à me hanter : « Monsieur Ribagnac, vous m’inquiétez beaucoup, car vous ne
savez pas vous exprimer ! »

70
Décontenancé, mais conscient de la difficulté d’être éloquent sur la forme
quand on maîtrise encore mal le fond de son sujet, je lui demande
ingénument :

- Pensez-vous qu’il y ait quand même un espoir de me corriger avant qu’il soit
trop tard ?

- Peut-être… En tout cas ça ne dépend que de vous, certainement pas de moi !

-2/3- L’ Agence
Les semaines passent avec une lenteur désespérante, sans aucun contact
intéressant avec les divers agents en place, qui eux aussi semblent vivre dans
leur petit monde clos, leurs bureaux envahis par l’empilement des dossiers de
tous ces clients que j’aimerais tant pouvoir rencontrer moi aussi.

De temps en temps, on me demande d’effectuer une ingrate recherche dans


les rayons de bibliothèque qui bordent les sombres couloirs moquettés : En
manipulant les lourds JurisClasseurs, j’ai parfois l’impression de m’être enterré
vivant à 23 ans, moi tellement épris d’activité physique, habitué de randonnées
cyclistes sur des centaines de kilomètres…

Je me demande de plus en plus si je n’ai pas fait fausse route et si je ne devrais


pas changer du tout au tout mon orientation en envisageant plutôt une carrière
dans le monde associatif : ceci me permettrait des contacts humains
enrichissants mieux en phase avec l’état d’esprit de ma fiancée, elle-même
proche du mouvement hippie, qui milite pour la non-violence et le retour à la
nature !

Lors d’un repas de midi après une matinée particulièrement ingrate au bureau,
je m’en entretiens avec ma mère. Celle-ci comprend ma réaction, mais me
convainc d’attendre encore un peu : une décision de cette importance ne se
prend pas sur un coup de tête, même si en cette époque des « 30 glorieuses » il
était encore assez facile de trouver un nouvel emploi.

Bien m’avait pris d’écouter cette voix de la sagesse car, le lendemain même,
j’apprends que je suis convié au « séminaire d’accueil » des nouvelles recrues,

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qui doit se dérouler dans 10 jours en ce fameux siège « parisien » de la firme
(situé plus exactement à Créteil-sur-Marne). Comment ne pas être flatté, ayant
touché le fond de l’insignifiance, du soudain privilège de rencontrer les grands
pontes de la boîte, à commencer par le billet SNCF de 1ère classe et la
réservation d’hôtel qui me sont alloués pour cette semaine enfin glamour ?

La découverte du vaisseau amiral de la firme -en compagnie de l’escouade


d’une trentaine de novices de mon acabit venus des autres régions - allait
confirmer mon enthousiasme naissant :

- vastes bâtiments flambant neufs aux larges baies vitrées et marbre


omniprésent, avec patio arborescent aux chemins joliment dallés ;

- restaurant d’entreprise moderne et lumineux, aux menus somptueux pour


l’ex-bidasse que j’étais, où se côtoyaient « démocratiquement » directeurs
(administratifs, aussi bien que techniques), collaborateurs et secrétaires ;

- bureaux tout aussi flamboyants, quoi qu’un peu moins grands qu’à Grenoble
(rareté du m2 francilien oblige !), répartis sur les 5 étages du bâtiment principal
selon le principe anglo-saxon : plus le poste est important, plus on est logé en
hauteur ! Pour avoir un trombinoscope en grandeur réelle, il suffisait de se
poster au pied de l’ascenseur à l’heure du lunch et voir ainsi défiler par petits
groupes les « gros bonnets » de la maison en quête de sustentation.

Surtout, je fus épaté par la classe et le brio dont firent preuve, chacun à sa
manière, les responsables des départements juridiques centraux
respectivement directeurs des services "fiscal", "sociétés", "économique et
social", "évaluations" et "patrimonial" : tous ces fringants quadra ou
quinquagénaires, sapés aux quatre épingles, faisaient montre d’une
authentique passion pour leur discipline, tellement loin de ces mines
renfrognées que j’avais croisées jusqu’à présent.

Idem pour les directeurs techniques de la grande "Fiduciaire" d’expertise


comptable partenaire de notre firme, cohabitant dans les lieux.

Enfin, je pouvais toucher du doigt, et au plus haut niveau, cet élan et cette
ambition sans lesquels le Droit n’est plus qu’une morne occupation réservée
aux esprits sénescents… Seule fausse note : avec toutes ces immenses portes
vitrées coulissantes, l’un des vieux pontes de la boîte peut-être un peu grisé par
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le bon vin servi au repas, se casse le nez sur une paroi de verre et doit rester un
bon moment la tête en l’air avec un gros mouchoir en attendant que cesse
l’hémorragie...

Quant à mes congénères stagiaires, je fus frappé par la diversité de leurs


profils : quelques-uns n’étaient certes guère plus avancés que moi, mais
j’éprouvai de la jalousie pour le vernis professionnel déjà affiché par d’autres.
Certains même avaient déjà été parachutés à des postes opérationnels au bout
de quelques semaines seulement, tel un collègue de Dole pourtant guère
mieux formé que je ne l’étais :

Au fin fond du Jura, l’Agence n’avait trouvé personne d’autre que ce "gamin"
pour suppléer le vieux briscard qui la représentait sur place depuis 30 ans,
emporté subitement par un infarctus. J’étais mort d’envie en apprenant qu’au
même âge que moi, il agissait entièrement à sa guise, signait seul tous les
courriers du bureau et même les chèques au nom de l’Agence ! Et je fantasmais
en imaginant la séduction que sa fonction devait opérer aux yeux de ses
employées…

On sentait bien la rivalité et le cynisme chez la plupart de ces jeunes aux dents
longues prêtes à rayer le parquet, qui se prenaient tellement au sérieux dans
leur costard-cravate : mais curieusement ceci n’excluait pas une certaine
camaraderie et une sorte d’esprit maison embryonnaire…

Le retour au petit bureau surpeuplé et asphyxié de tabac dans lequel je restais


pour l’instant confiné à la D.R. Grenoble, n’en fut que plus amer :

Mais j’avais retenu une parole essentielle dans la bouche du grand directeur du
département « Sociétés » (auquel j’étais censé appartenir) : « N’attendez pas
qu’on vous donne du travail : allez le chercher ! Embêtez les juristes des
bureaux voisins, harcelez-les s’il le faut, jusqu’à ce qu’ils se sentent obligés de
vous confier du boulot ! ».

Prenant mon courage à deux mains en me disant qu’après tout j’en avais bavé
encore bien plus que ça à l’armée, je découvris avec ravissement la vérité
profonde de la parole biblique : « Demandez, et l’on vous donnera ». Car ça
marchait à merveille ! A condition de ne pas aller voir les cadres, mais les
agents lambda, ravis de mes offres de service car non habitués à se faire

73
assister (de surcroît gratuitement, puisque mon maigre salaire fixe à la charge
de la boîte ne leur coûtait rien).

Certes il leur fallait perdre un minimum de temps pour m’expliquer la tâche à


déléguer, mais si je jouais à fond le jeu en bossant sans compter, ils se
rendaient vite compte que le « deal » était gagnant. Surtout si, en prime, je
pouvais apporter quelques idées originales comme il en germe parfois dans la
tête des néophytes.

Bien sûr, je n’y connaissais encore pas grand-chose, mais ma deuxième


découverte fut que « l’occasion fait le larron » : rien de tel que se jeter à l’eau
en s’immergeant dans un cas concret, même sur un sujet que l’on ne connaît
pas, pour prendre la doc à bras le corps et apprendre à la vitesse grand « V ».

Pour racoler un maximum d’agents pourvoyeurs, je me fis vite une spécialité :


rédiger - en termes particulièrement soignés – leurs courriers les plus
« chiants », tels que les lettres de condoléances ou de remerciements aux
clients… Un vieil agent, obscur juriste paperassier, se faisait ainsi pardonner
son indisponibilité à des obsèques dans des termes aussi châtiés que ceux d’un
secrétaire général de l’Elysée pour excuser l’absence de Georges Pompidou !

Une fois mon talent épistolaire remarqué, je pouvais espérer des tâches plus
intéressantes.

Je tentai aussi d’amadouer Denise Hénard, vieille fille spécialisée dans le droit
des marques, qui passant dans le bureau surpeuplé où je restais cantonné et
voyant l’orgie de mégots débordant de mon cendrier, s’était exclamée : « Non,
ce n’est pas possible : vous avez fumé TOUT ÇA ?! ». Pour ma formation, elle
accepta que je prépare avec elle un dossier destiné à l’INPI, puis insista
bizarrement pour que je l’accompagne chez le fabricant du tampon : « Rien de
tel, jeune homme, qu’une approche concrète des choses, vous verrez avec
l’expérience ! »

Vint enfin le grand jour où, en l’absence de l’agent concerné, il me fut demandé
de signer en mon propre nom la lettre que j’avais préparée pour son client :
aussi effarouché que pour un dépucelage, il me fallut plusieurs secondes avant
de me risquer à griffonner mon « sceau » (difficile à reproduire tant je l’avais

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vaniteusement sophistiqué !). Pas question en effet de tout faire retaper par la
dactylo au seul motif que "Monsieur" aurait raté sa signature !

Ces efforts ne pouvaient suffire hélas à suppléer la carence de mon prétendu


maître de stage, toujours aussi absent et indifférent à mon sort. Je supportais
de plus en plus mal de devoir continuer à travailler dans l’inconfort de cette
pièce commune où j’avais atterri à mon arrivée, tellement encombrée que la
brave madame Hossim, à force de se prendre les pieds dans les fils du
téléphone, finit un beau matin par piquer du nez sur la moquette en se cassant
un bras ! Un mois à ne plus entendre sa voix éraillée squattant sans cesse
l’unique appareil du bureau…

Quant à Jean-Luc, il venait de rallier avec soulagement son poste d’agent


« sociétés » à Valence, prélude à la brillante carrière qu’il escomptait
rapidement : Sa réflexion en partant devait s’imprimer définitivement dans
mon esprit :

« Dans cette boîte, si tu n’es pas promu cadre dans les 5 ans, il faut aussitôt
aller voir ailleurs ! »

Effectivement, la profession de Conseil juridique, crée en 1971, était en plein


essor et les possibilités d’embauche, ou mieux encore de création par des
jeunes de leur propre cabinet, se multipliaient de façon fantastique. Dans ce
contexte l’Agence jouait le rôle du « cocu magnifique », car elle forgeait à tours
de bras sa propre concurrence : sur trois stagiaires formés à ses frais, 2 au
moins quittaient la maison dès les premières années.

Fin mai 1973, le prestige de l’Agence, alors à son sommet, se manifesta tant au
siège que dans chaque direction régionale, par une digne célébration du
quarantième anniversaire de la firme : pour la circonstance, il fut offert à
chacun de ses collaborateurs un cendrier en cristal massif pesant au moins
deux kilos, muni de son pilon du même matériau étincelant. Je n’étais là que
depuis 5 mois à peine, et Lucien Lechef, après avoir beaucoup hésité, finit par
me dire – de sa voix sentencieuse et sans le moindre humour : « Je vous en
donne quand même un, mais vous ne le méritez pas ! ».

Je garde en mémoire le rictus de son visage, tourné timidement vers les


planches du dancing installé dans le parc du château de Sassenage, lorsqu’il

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dût inaugurer le bal clôturant les festivités commémoratives. Nous avions au
moins un point commun : celui de n’être guère à l’aise pour la danse…

-3/3- Le choc pétrolier


C’est dans ce contexte que les évènements s’emballèrent brutalement :

Tout d’abord le mariage ! Enfin je pouvais vivre auprès de Véronique, ma belle


artiste inscrite désormais aux Beaux-Arts de Grenoble, si éloignée des affres du
droit des affaires. Elle apportait un merveilleux souffle d’air dans ma nouvelle
vie souvent oppressante, tout en m’obligeant à redoubler d’efforts dans mon
travail car je devais désormais faire bouillir la marmite pour deux avec un
salaire encore riquiqui.

Or je pouvais compter sur Lechef pour me « mettre » systématiquement la


« pression » chaque vendredi après-midi : brève entrevue dans son intimidant
bureau, ou même simple coup de fil, pour trouver systématiquement quelque
chose à redire à mon encontre : d’où des week-ends pourris par l’angoisse d’un
possible licenciement, d’autant plus plausible que j’étais encore en période
d’essai.

Nous avions dégotté un tout petit appartement en vielle ville, tandis que mes
parents résidaient maintenant en région parisienne depuis le retour de papa du
Cameroun.

Vu la difficulté qu’avait encore la D.R. Grenoble à m’occuper à plein temps, je


n’avais eu aucun mal à obtenir trois semaines de congés (certes en partie sans
solde) pour un voyage de noces dans la péninsule ibérique avec la vieille 2 CV
rescapée de ma vie d’étudiant, qui m’aurait fait mourir de honte si j’avais dû la
montrer aux gens de l’Agence…

Deuxième nouveauté : l’arrivée des trois autres stagiaires dont la venue


m’avait été annoncée dès l’origine, tous heureusement fort sympathiques.
Nous avions le même âge, mais ma présence préalable depuis 6 mois me
donnait à leurs yeux une sorte de préséance naturelle, pas désagréable…

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L’un (Patrick) était le fils d’un pharmacien de Roanne, ville où la firme disposait
d’un bureau auquel il pouvait espérer être affecté si son stage était concluant.

Le père du second (Michel) était médecin généraliste à Valence, et pour lui


aussi, l’objectif était d’intégrer si possible le cabinet drômois de l’Agence, que
Jean-Luc venait déjà de rallier.

Le dernier (Marcel), issu d’un milieu populaire en banlieue grenobloise et grand


amateur de foot, pouvait espérer un poste définitif ici, tandis que je restais
moi-même destiné à la nouvelle antenne de Bourgoin-Jallieu devant ouvrir ses
portes dans quelques semaines…

On nous avait regroupés dans un bureau à part où, pour l’instant, notre sous-
occupation était à son comble : les jours se passaient pour l’essentiel à raconter
des blagues ou critiquer tel ou tel agent ou autre membre du personnel de
cette direction régionale où nous nous trouvions pour l’instant confinés.

C’est là que nous fûmes « cueillis » par un troisième bouleversement, de loin le


plus important : le déclenchement de la guerre du Kippour, sonnant du même
coup le premier choc pétrolier, la fin des « trente glorieuses » et une crise
économique sans précédent depuis 1945 :

Conséquences redoutables pour nous quatre :

- La firme renonce à ouvrir le bureau de Bourgoin-Jallieu !

- Elle ne pourra garder qu’un seul – ou au mieux deux- d’entre nous au terme
de notre stage commun dans un an. Le redoutable verdict sera donc rendu d’ici
septembre 1974.

Jusque- là, il allait ainsi falloir languir, en sous-emploi chronique, dans ce


bureau-purgatoire ! Pas question en effet d’aller voir la concurrence sans avoir
fini ici la formation de base et acquis un minimum d’expérience…

Nous avions certes bon esprit, mais l’épreuve était vraiment rude. J’en étais
réduit à tuer le temps en faisant le portrait au crayon de chacun de mes
camarades d’infortune : à ma propre surprise, ces esquisses furent si réussies
que je fus supplié de les leur laisser (après avoir quand même osé m’en faire
des photocopies avec l’angoisse d’être surpris dans cet agissement illicite,
prétexte peut-être suffisant d’un éventuel renvoi sur le champ ?). Du moins
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me disais-je, une reconversion sera peut-être envisageable comme dessinateur
si je suis viré d’ici…

À la guerre comme à la guerre : si je voulais rester dans ce job, il me fallait


adopter d’urgence une stratégie gagnante :

Carrignon était définitivement "inexistant" pour nous, puisqu’il venait d’être


promu à Paris sans que son successeur ici ne soit encore en place : avant son
départ, il avait quand même fini par s’intéresser un tout petit peu à moi, en me
lâchant, à ma grande surprise :

« Finalement, je vous trouve peut-être plus prometteur encore que Jean-Luc


Ramirez » !

Il n’avait pourtant guère eu d’occasions de me juger…

Je résolus de prendre le taureau par les cornes et d’aller voir son homologue
responsable du service patrimonial dans notre D.R.

Maintenant que je commençais à comprendre le droit des sociétés


commerciales (en ayant bénéficié d’un premier séminaire technique très
instructif dédié à cette discipline au siège de Créteil), je me dis que je pouvais
bien tenter, en parallèle, d’ouvrir mon champ d’action avec le droit civil en
retrouvant ainsi mes premières amours juridiques de la fac!

On ne pouvait concevoir personnage plus différent : Jean Sénevé était un


ancien notaire débauché trente ans plus tôt par l’Agence et qui s’approchait
tout doucement de la retraite, aussi grand que l’autre était petit, doté d’une
opulente crinière blanche surmontant son éternel costume trois pièces, et
célèbre pour ses éternuements homériques dans les couloirs (peut-être quand
la moutarde -clin d’œil à son patronyme- lui montait au nez ?)

Il prônait sans cesse la nécessité impérieuse, dans ce métier envahissant,


d’observer une certaine hygiène de travail en sachant quitter le bureau à des
heures décentes ainsi que « couper les ponts » une fois rentré chez soi ou
pendant ses congés.

Jean-Luc, qui avait travaillé parfois avec lui, tenait en très haute estime sa
science et son expérience dans le domaine patrimonial, les procédures
judiciaires et le droit des contrats.
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En outre, il était le cousin du Président du Conseil d’administration, grand
patron de toute la firme. (Quand ce dernier vint, peu de temps après, inspecter
notre Direction régionale, il eut la gentillesse de me dire, à moi petit blanc-bec,
qu’on lui avait déjà parlé à mon sujet : ce à quoi j’eus la réaction naïve de lui
répondre : « Moi aussi, j’ai beaucoup entendu parler de vous ! », parole
maladroite suivie d’un silence gêné à peine interrompu par le ricanement
étouffé d’un témoin de la scène…).

Lorsque je présentai donc mon offre de services au « grand senior », celui-ci


sembla embarrassé : il me lança en soupirant, d’une voix étrangement pointue
aux accents gaulliens, qu’à son âge, il n’avait plus le courage de former encore
des jeunes.

J’eus alors l’humilité bien venue de lui dire que, telle la Cananéenne de
l’Évangile, je me contenterais des miettes qu’il voudrait bien me laisser de son
temps si précieux.

Pour vérifier si ma modestie -qualité indispensable à ses yeux- n’était pas


feinte, il me dit alors sur le ton de la boutade qu’avec ma formation-maison sur
les SARL, les SA et les SNC, je pourrais sans doute lui apporter mes lumières…
Ne tombant pas dans le piège, je lui répondis : « Oh, je crois savoir que vous
n’ignorez quand même pas tout du droit des sociétés ! »

Touché par mon petit trait d’humour, ce catholique pratiquant - père de


famille nombreuse sur le tard et donc sensible à la difficulté pour un jeune de
se lancer sans un minimum d’aide des « anciens » - accepta derechef de me
charger d’une recherche de fond, fort intéressante :

Il s’agissait de déterminer si une centrale hydroélectrique (exploitée en


Auvergne par de vieux clients à lui) pourrait faire l’objet d’un partage
successoral entre le fils, qui recevrait le « fonds de commerce », et la fille qui
hériterait uniquement de la partie immobilière. Heureusement, le dossier
n’était pas urgent car il me fallut plus de 2 mois pour lui apporter enfin une
réponse documentée et argumentée, concluant bien à cette possibilité alors
même que le "fonds de commerce" en question ne comportait, en
l’occurrence, qu’un seul client : EDF.

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Le vénérable vétéran en conçut pour moi une sincère reconnaissance, teintée
même d’admiration (mais oui !) : à partir de là, il se décida à me confier des
tâches régulières et surtout, il obtint du toujours exécrable Lechef – malgré ses
fortes réticences – mon inscription officielle au département « Patrimoine »,
conjointement à mon appartenance au service « Sociétés ».

J’eus donc droit à une double dose de séminaires techniques au Siège ! Que de
voyages en 1ère et séjours d’hôtel aux frais de la princesse…

L’animateur parisien de ma nouvelle discipline, sexagénaire raffiné au look


d’Eddie Barclay, débordant d’astuces et d’anecdotes et dont la clientèle
comptait des noms prestigieux de la grande entreprise, de la politique ou du
spectacle, compléta ma fascination pour cette élite intellectuelle qui animait et
encadrait les activités de toute la firme.

J’avais déjà ressenti le même éblouissement pour Louis Bardeil, directeur


national des services « Sociétés », qui m’avait carrément subjugué lors d’une
séance au siège consacrée à la SARL en pointant une incroyable inadvertance
du législateur : Comment donc une loi aussi fondamentale que celle du 24
juillet 1966 (notre « bible » à tous) pouvait-elle avoir commis la bévue de
soumettre les transmissions de parts en cas de décès à un agrément donné à la
majorité des trois quarts du capital, alors que les survivants peuvent très bien
ne pas détenir ces 3/4 ?

Le même mentor m’avait aussi épaté en nous faisant toucher du doigt la notion
de VIDE JURIDIQUE : le créancier d’un commerçant est protégé par la loi contre
le risque de perte par ce dernier du bail des locaux où il exploite son magasin,
car c’est un élément décisif de la valeur de l’entreprise. Donc aucune cession ou
résiliation de bail n’est opposable à un créancier nanti sur le fonds de
commerce y-exploité sans son agrément…

…mais le code a complétement omis le cas où le preneur, en accord avec son


bailleur, abandonne son fonds de commerce actuel pour se lancer dans une
nouvelle exploitation complètement différente, pour laquelle le nantissement
du créancier devient donc ipso-facto caduc !

Le moteur de l’admiration est sans doute l’un des plus efficaces pour
progresser. Dans la foulée, je commençais également à m’intéresser de près

80
au droit fiscal : il me devenait de plus en plus insupportable qu’une matière
aussi incontournable puisse être réservée à d’autres !

Lors d’une réunion technique interne, j’avais été estomaqué par les échanges
incompréhensibles entre spécialistes de cette discipline, tous anciens
inspecteurs du fisc, qui s’exprimaient dans un pur jargon bourré d’articles du
Code général des impôts et d’arrêts du Conseil d’ Etat, aussi impénétrable
qu’un discours en hébreu.

J’achetai le manuel « Les impôts en France » des éditions Francis Lefebvre, que
je dévorais littéralement dès que j’avais un instant, même dans mes trajets en
bus. Ce livre avait en effet une grande efficacité pédagogique, en privilégiant la
logique et la raison d’être des textes à leur simple description.

Du coup, mes complexes de débutant s’effaçaient peu à peu et je trouvais la


motivation indispensable pour avancer toujours plus loin dans cette matière
particulièrement ingrate de prime abord, même si bien sûr j’étais encore largué
sur divers sujets particulièrement retors (tel que le régime des congés payés,
véritable usine à gaz à l’époque : croyant avoir tout compris là-dessus, je me
couvris de ridicule lors d’un entretien téléphonique avec un commissaire aux
comptes !). Mais qui n’ose rien n’a rien, n’est-ce pas ?

Malgré mes quelques couacs, il se produisit un effet « boule de neige » : les


agents en poste à Grenoble, informés de mon côté touche à tout
pluridisciplinaire et de mon goût pour les « moutons à cinq pattes »,
m’associaient toujours d’avantage à leurs affaires. Encore une fois, mon temps
ne leur coûtait rien…

Il fallait que je fasse attention de ne pas trop me « monter la tête » : j’avais


parfois ce péché mignon du débutant de se braquer sur des conclusions
perçues comme intellectuellement imparables, alors qu’il me manquait
l’expérience nécessaire pour savoir relativiser :

Je me souviens d’une réunion interne pluridisciplinaire de notre bureau de


Grenoble sur le cumul des fonctions de dirigeant de société et de salarié de
celle-ci. Je m’accrochais mordicus à la position de Bardeil prônant une
incompatibilité absolue entre ces deux « casquettes », car il est impossible par
définition d’être son propre subordonné ! Je refusais aveuglément d’en

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démordre, jusqu’à déclencher des quolibets : je n’avais pas encore intégré
l’idée d’une suspension du contrat de travail pendant l’exercice des fonctions
directoriales, l’intéressé redevenant salarié dès la fin de son mandat social.

J’adorais gérer les appels téléphoniques des agents : plus j’étais inondé de
coups de fil, plus j’éprouvais d’exultation! Une jouissance exaltée proche sans
doute de celle procurée par une drogue.

Emporté par cette effervescence, j’en arrivais à oublier parfois la bienséance


élémentaire envers le personnel. C’est ainsi que lors d’un retard de notre
rondouillette standardiste à me passer une communication, je luis lançai tout à
trac : « Vous êtes quand même gonflée, vous ! ». Quelle surprise de la voir
débouler peu après dans notre bureau de stagiaires pour me reprocher
vertement devant les trois autres mon manque de délicatesse…

Et le petit excité que j’étais s’impatientait beaucoup trop devant sa timide


dactylo débutante éclatant en sanglots après les innombrables retouches au
corrector que je l’obligeais à faire à la moindre petite anomalie de frappe,
jusqu’à en percer le papier à lettre et l’obliger à tout recommencer (les jeunes
secrétaires actuelles n’ont même plus conscience de ce miracle qu’est le
traitement de texte sur ordi !). Ah, ces remontrances de la cheffe du pool
venant au secours de la pauvre poulette pour m’engager à plus d’humanité.

Pour me « calmer » en me ramenant les pieds sur terre, on confia au petit


« bleu » que j’étais encore la vente d’un modeste commerce de fruits et
légumes d’orient par un juif pied-noir à un maghrébin de la « médina »
grenobloise, au prix –non négligeable pour l’époque- de 8.000 frs.

Intimidé d’assumer tout seul une telle transaction pour la première fois, et
doutant de la capacité de l’acquéreur -mal habillé et parlant à peine le français-
d’acquitter une telle somme alors que je gagnais péniblement moi-même 1.500
frs bruts par mois, quelle ne fut pas ma surprise de le voir m’exhiber sa fiche de
paie à 4.500 frs mensuels ! Le travail d’éboueur à la Communauté urbaine
n’était vraiment pas mal payé…

Cette précaution fut d’ailleurs inutile : au moment fatidique du paiement, alors


que les deux parties accompagnées de leurs familles se faisaient face le long de
la grande table dans un silence religieux, l’acheteur posa sous mes yeux une

82
énorme enveloppe bourrée de coupures de 5, 10 et 20 frs en me demandant -
dans son sabir caractéristique, et avec force tutoiements- de bien vouloir
compter tout ça à la vue de tous : rendu fébrile par le risque d’une mauvaise
manip, je dus à ma grande honte m’y reprendre au moins trois fois, croyant
devenir fou…

Les paiements en espèces étaient encore libres en ce temps-là : j’avais assisté


par hasard à une scène cocasse où un vieil agent au look rétro, confiné
d’habitude dans des tâches subalternes et tout éberlué d’avoir su finaliser à lui
seul une fusion de sociétés (!), avait montré fièrement à notre "bien aimé"
Directeur la liasse de grosses coupures reçue en paiement de ses honoraires,
laissant s’échapper de l’enveloppe plusieurs pièces de monnaie qui partirent
rouler dans tous les coins sous les yeux courroucés de Lechef !

- 4/3- La sélection
Ma stratégie d’ouverture pluridisciplinaire n’était gère conforme au principe de
base de la firme, consistant au contraire à enfermer chaque collaborateur dans
un domaine juridique le plus restreint possible, afin de réduire par là même
son autonomie et le risque de le voir damer le pion des cadres de la boîte
auprès des clients. Ceci sous l’alibi de cultiver la sacro-sainte spécialisation,
encensée comme meilleur gage du professionnalisme…

Mais l’approche synthétique des dossiers que j’avais décidée contre vents et
marées se révéla gagnante, car elle m’apportait un plus évident par rapport à
mes collègues stagiaires.

Notre effectif n’allait d’ailleurs pas tarder à se réduire !

Au bout de quelques mois, alors que nous étions tous les quatre dans l’un de
ces séminaires de formation réunissant au siège central la vingtaine
d’impétrants en droit des sociétés recrutés par la firme, une secrétaire
interrompit soudain la séance :

- Monsieur Marcel Flochet est informé qu’il doit rentrer immédiatement à


Grenoble ! ».

83
- Un malheur est-il arrivé chez moi ? », s’enquit Marcel d’une voix stressée.

- Pas du tout, Monsieur : c’est votre directeur régional qui a décidé de mettre fin
sans délai à votre stage.

- Puis-je quand même attendre la fin de la réunion ? s’enquit, tout


décontenancé, ce brave camarade chez qui j’avais pris l’habitude d’aller voir les
matchs de foot du grand Saint-Etienne, et qui avait réussi l’exploit de me faire
jouer au ballon rond comme arrière droit dans un vraie partie à 22 sur un vrai
terrain chez lui à Vénissieux…

- Non Monsieur, les instructions sont formelles : vous devez rentrer séance
tenante !

Le pauvre Marcel, complètement sonné, les yeux tournés vers le sol, sortit
aussitôt de la salle comme un zombie pour récupérer son sac de voyage et filer
à la gare, sans avoir même le loisir de nous faire ses adieux car Louis Bardeil,
irrité par cette interruption, avait repris aussi sec son exposé.

Ce manque du respect le plus élémentaire, je l’avais déjà constaté à plusieurs


reprises au sein de la boîte où, à chaque maillon de la hiérarchie, le
management consistait pour tout « supérieur » à intimider au maximum son
subalterne (ce n’est pas pour rien que l’Agence avait été créée au lendemain de
la guerre de 14/18 par d’anciens militaires !).

J’avais surpris ainsi, dans un couloir de la DR Grenoble, un directeur de service


humilier un collaborateur quinquagénaire présent dans la boîte depuis plus de
20 ans, pour avoir osé revendiquer une –modique- majoration de son taux
d’intéressement (La firme encaissait la totalité des honoraires facturés par les
agents, et les rémunérait par une fraction de ceux-ci limitée à 28% au départ
pour plafonner à 33 % en fin de carrière, avec acomptes mensuels fixes. Sauf
bien sûr si l’intéressé réussissait miraculeusement à accéder au statut de cadre,
bénéficiant alors d’un intéressement sur le chiffre d’affaires global du bureau
ou de la Direction régionale selon le cas).

Mais les traitements vexatoires n’étaient pas réservés au bas de la pyramide :


chacun en prenait pour son grade : je fus stupéfait, lors d’une inspection du
Siège, d’entendre entre deux portes Lucien Lechef lui-même subir une vive

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engueulade de la part du directeur général adjoint trônant à sa place, assis à
son bureau !

Il faut dire que chacun des 9 DR de la firme avait lui-même l’impression d’être
racketté par le Siège central, dont les prélèvements s’accroissaient d’année en
année pour financer la politique de prestige et d’excellence technique voulue
par le Conseil d’administration. En outre, la majorité du capital de l’Agence –
constituée en société anonyme- appartenait à l’époque à une famille
d’investisseurs suisses, extérieurs à la profession de conseil juridique, qu’il
fallait bien sûr rémunérer par des dividendes suffisants…

Quelques mois plus tard, ce fut au tour de Michel de quitter notre petit groupe
de stagiaires : contrairement à Marcel, il prit de lui-même cette décision. Ce
gentil fils unique, doté d’un grand amour propre et d’une belle finesse d’esprit,
n’avait jamais vraiment admis les vicissitudes de notre statut de jeunes recrues.

Il avait sans doute été trop gâté par ses parents : sans problèmes financiers,
doté d’une splendide Renault 12 qui nous faisait pâlir d’envie, logé dans un
coquet appartement du quartier de la Part-Dieu, il savait se montrer généreux.
Il avait tenu à m’inviter ainsi que ma femme pour un week-end chez ses
parents, séjour marqué par un diner somptueux au restaurant du 45ème
parallèle dont le chef étoilé (Michel Chabran) vint nous honorer de sa présence
à table pour prendre le digestif : véritable instant de grâce pour mon épouse et
moi qui devions tirer tous les jours le diable par la queue pour « joindre les
deux bouts »…

Méticuleux à l’extrême, il s’irritait parfois de mon mépris des détails et de mon


manque de sens pratique, au point de me lancer un jour un avertissement
prophétique : « Tu es vraiment incorrigible : tu verras, toute ta vie il te
manquera 19 sous pour faire 1 franc ! ».

De fait, combien de fois jusqu’au bout de ma carrière n’allais-je pas me sentir


en retard sur la dernière innovation bureautique ou organisationnelle en
vigueur au sein du cabinet, et m’exposer régulièrement à des critiques pour
trop sacrifier la forme au fond ?

Mais finalement, je me rendis compte qu’il m’enviait encore davantage que je


ne l’enviais moi-même, car outre ma plus grande facilité que lui au piano, ce

85
grand timide brûlait du désir de se marier lui aussi. Et j’avais bien compris que
mon épouse était du genre de femmes à son goût, contrairement à celle de
Patrick qu’il trouvait disgracieuse et revêche.

Sachant que ma (fort jolie) belle-sœur serait présente lors d’une visite des
parents de Véronique, il avait tenu à leur offrir l’hébergement chez lui, hélas
sans résultat pour sa quête amoureuse.

En revanche le repas qu’il nous fit servir à son domicile eut pour moi une
conséquence catastrophique: me pensant guéri de l’addiction au tabac depuis
l’arrêt total décidé à mon mariage, je me crus capable d’accepter un cigarillo au
dessert. Rechute inexorable garantie ! Car si on a fauté une fois, on peut bien
faire une deuxième exception, n’est-ce pas ? Et puis une troisième, tant que ça
reste exceptionnel…Deux mois plus tard, j’avais déjà retrouvé mes deux
paquets de clopes quotidiens.

Un beau matin, Michel m’annonça qu’il allait épouser - en toute discrétion –


l’une de ses cousines. Honneur suprême, il me confia l’immense responsabilité
de la ramener de Paris dans ma petite 2 CV à l’occasion d’un retour de visite à
mes parents saint-germanois.

Nos relations cessèrent définitivement lorsque, de passage à son futur domicile


conjugal de Valence, je trouvai le moyen d’incruster sur son divan flambant
neuf un chewing-gum qui collait à mon pantalon.

***

Pour les deux rescapés que nous étions désormais, Patrick et moi, l’horizon
sembla s’éclairer quelque peu :

Besogneux et aussi acharné que moi, il était celui de mes trois compagnons
avec lequel j’avais eu le moins d’affinités. Il faut dire que son épouse était du
genre acariâtre, ce qui n’avait pourtant pas empêché le directeur de l’agence
de Caisse d’Épargne où elle travaillait de tester sur elle son droit de cuissage !
Mon camarade vivait depuis lors dans la hantise de voir un jour sa « chère et
tendre » finir par « passer à la casserole » de ce vieux parasite, payé
grassement pour ne rien faire en profitant du système de pantouflage dénoncé
par François de Closets …

86
Outre le sentiment d’excellence éprouvé lors de nos séminaires franciliens,
l’encadrement local – y compris l’odieux Lucien Lechef – montrait par moments
une sorte d’admiration pour l’aptitude de notre jeune génération à intégrer
rapidement les dernières nouveautés de la législation, un peu trop foisonnante
pour les vieilles badernes fatiguées des perpétuels changements et enfermées
dans les poncifs.

Mon pourtant bien modeste diplôme d’anglais (« Lower certificate in english »


délivré par l’université de Cambridge pendant mes études de droit) avait
également produit son petit effet : occasionnellement, Lechef me faisait
traduire des lettres d’un client américain, et son regard froid semblait alors
s’éclairer, fugitivement. J’eus droit un peu plus tard à un rôle d’ « espion »,
convié à une négociation avec les acheteurs britanniques d’une entreprise
grenobloise cliente sans rien connaître du dossier, uniquement pour épier les
conversations que ces acquéreurs pourraient avoir en aparté… Mais cet
exercice était trop difficile vu mon manque de pratique de la langue, et le peu
que je captai ne fut sans doute pas d’une grande utilité.

Ne sachant si l’un de nous deux n’allait pas encore devoir passer à la trappe
dans le contexte économique désastreux qui perdurait depuis le premier choc
pétrolier, je mettais mon point d’honneur à engranger un maximum de
connaissances techniques dans le but de supplanter mon camarade : c’est ainsi
que je rédigeai une quantité de fiches type " memento" pour bien assimiler la
"gymnastique" du droit des obligations (cession de créance, subrogation,
délégation, novation, action oblique…), sachant qu’il se concentrait pour sa
part sur le seul droit des sociétés commerciales.

Il est vrai que j’avais déjà l’avantage sur Patrick de ne pas être limité comme lui
aux seules relations avec Claude de Mortet, pâle successeur de Carrignon (plus
disponible certes, mais ne semblant guère plus compétent que nous !) :
Il devait sa promotion depuis le petit bureau de Macon au gros volume de
chiffre d’affaires que lui avait sous-traité le fiscaliste local en lui faisant rédiger
à la chaîne PV d’assemblée sur PV d’assemblée…

Clairement, l’équation gagnante pour un avancement au sein de l’Agence


semblait être :

Productivité à tout crin + Dévouement absolu envers la hiérarchie.


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À bon entendeur, salut !

Au téléphone, ce nouveau "maître de stage" ne pouvait répondre à la moindre


question de clients sans feuilleter fébrilement le mémento des sociétés
commerciales de Francis Lefebvre, au point de lâcher involontairement dans
ses propos les numéros de paragraphes de l’ouvrage défilant sous ses yeux,
véritables codes cabalistiques aux oreilles de ses interlocuteurs !

Il tentait de retrouver sa superbe envers nous grâce à sa meilleure maîtrise des


formalités au registre du commerce, tout fier de relever un jour notre erreur
sur un détail de l’extrait "K- bis" : « Il ne faut pas confondre vitesse et
précipitation, messieurs ! ».

Mais complètement submergé par ses nouvelles fonctions et broyé par les
exigences insatiables de Lechef, ce stakhanoviste ne tarda pas à faire un
« burn-out » et s’effondrer carrément dans son bureau victime d’un collapsus
foudroyant.

Tandis que les ambulanciers le sortaient de l’immeuble « les pieds devant » sur
un brancard, et voyant la mine déconfite de Lechef, nous crûmes judicieux de
rassurer ce dernier en lui disant notre confiance dans le parfait rétablissement
de cette victime du boulot. À quoi nous l’entendîmes nous répondre, d’une
voix sèche et brutale :

- Mais j’y compte bien, encore heureux ! Qu’est-ce que vous croyez ?

Plus que jamais j’appréciai alors ce privilège sur Patrick (provisoirement


"orphelin", puisque privé de tout "tuteur") de pouvoir pour ma part continuer à
travailler avec le calme et rassurant Jean Sénevé, dans des domaines
complémentaires du droit des affaires.

Nous n’étions pourtant pas en symbiose parfaite, car (effet de l’âge ?) il


s’inquiétait un peu de mon côté iconoclaste.

Piqué au jeu par le vénéré Bardeil et sa chasse aux inadvertances du


législateur, il est vrai que j’avais du mal à admettre l’excès de prudence de mes
collègues et des clients eux-mêmes, enclins à exagérer les contraintes d’une
réglementation pourtant déjà pléthorique !

88
En fait, leur leitmotiv était de s’attirer le moins de complications possibles avec
l’administration, alors que le mien tenait en deux mots :

1) intransigeance 2) optimisation !

Ainsi, je refusais d’accepter qu’un fonds de commerce ne puisse pas être acquis
en poursuivant la location-gérance dont il était déjà grevé, bien que la loi
interdît de louer un fonds acquis depuis moins de deux ans. Cette disposition
n’avait en effet pour but que de lutter contre la spéculation sur le travail
d’autrui en empêchant d’accumuler la propriété d’entreprises pour se
défausser de leur exploitation sur de simples exécutants pieds et poings liés.

Or il me paraissait évident que dans mon cas, l’acheteur ne peut se voir


reprocher pareille spéculation puisque ce n’est pas lui qui consent la location-
gérance, celle-ci ayant par hypothèse été conclue par le précédent
propriétaire ! Certes à la lettre du texte légal, il se retrouve personnellement
loueur d’un fonds acquis depuis moins de deux ans, mais l’esprit de la
réglementation n’est en rien violé. Ceci me rappelait mes discussions
enflammées avec Géraldine pendant mes années de fac…

Découvrant que j’avais ainsi passé outre, Sénevé me passa le savon du siècle…

…avant que la Cour de cassation ne décide, six mois plus tard, de valider un cas
similaire au mien !

À plusieurs reprises au cours de ma carrière j’allais me retrouver dans ce type


de situation, et à chaque fois je n’eus qu’à me féliciter d’avoir suivi mes propres
intuitions :

• refus d’appliquer la TVA sur les dépôts de garantie versés par les locataires
puisqu’il ne s’agit pas de loyers mais d’une créance sur le bailleur, consacré
par le Conseil d’État moins d’un an après !
• rejet de la jurisprudence de la Cour de cassation qui déclarait « léonines » les
promesses d’achat de parts ou actions de société stipulant par avance un
prix ferme pour une cession qui par hypothèse ne se réalisera qu’à terme :

Pendant plusieurs années, les praticiens du droit n’oseront pas contester


cette confusion pourtant manifeste entre clauses statutaires -effectivement
illicites- exemptant un associé du risque de pertes, et clauses contractuelles

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bipartites entre un vendeur et un acheteur parfaitement indépendantes des
statuts,

jusqu’au revirement -pour moi dès le départ inéluctable- de la haute Cour


(dite « suprême », mais pourtant pas à l’abri de conneries !) ;

• aberration à mes yeux de l’analyse faite pourtant dans cette véritable


« bible » qu’était le mémento Francis Lefebvre selon laquelle, lorsqu’un bien
a été apporté à une société en usufruit (simple droit de jouissance limité
dans le temps), les titres sociaux remis à l’apporteur en rémunération de cet
apport deviennent eux-mêmes caducs à l’expiration de l’usufruit du bien
apporté :

Il me paraissait évident que la valeur de l’usufruit apporté, tenant compte


dès le départ -par définition- de sa nature limitée - est donc calculée et
figée une fois pour toutes pour enrichir définitivement la société
bénéficiaire à due concurrence, au même titre que l’apport d’une somme
d’argent de ce même montant aussi réduit soit-il.

Dès lors, il n’y a plus jamais lieu de revenir sur les parts sociales
représentatives de ce montant fixé forfaitairement, « ne varietur » !
Il faudra pourtant attendre plusieurs années avant que le sacro-saint
mémento ne soit corrigé sur ce point.

Ô la fierté inouïe pour un débutant d’avoir su ainsi prendre en défaut


l’ouvrage de référence de tous les commercialistes de France …

***

Mon chargement de travail commençait à peser sur mon temps de loisir, au


point de subir les amicales remontrances d’un vétéran du service
« Économique et social » tombant sur moi un soir où j’avais dû jouer les
prolongations pour finir une tâche plus ardue que d’habitude :

- Mon jeune ami, vous avez quel âge ? 24 ans ? Et jeune marié ! Croyez-moi,
allez donc retrouver d’urgence votre jeune épouse : c’est beaucoup plus
important que ce qui vous retient dans ce foutu bureau à des heures indues !
Dans notre métier, la règle de base c’est d’avoir une bonne hygiène de vie, sinon
vous êtes foutu. Croyez-en le vieux routier que je suis.

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Pensant à ce brave de Mortet toujours en convalescence, je sentis à quel point
ce sage senior avait raison…

-5/3- L’ homme du destin


Le moment fatidique arrive le 1er octobre 74, date à laquelle la firme débute
son nouvel exercice social : notre sort va être enfin fixé car c’est maintenant
que des stagiaires peuvent devenir agents à part entière en se voyant attribuer
la gestion directe de dossiers, avec l’obligation corrélative de réaliser le budget
d’honoraires attendu en contrepartie.

L’immense avantage de l’Agence par rapport aux autres cabinets était en effet
de mettre ses nouveaux collaborateurs gratuitement en relation avec les
clients, alors qu’ailleurs une telle intégration se monnayait chèrement ! Du
même coup, les agents ne devenaient jamais détenteurs de leur portefeuille,
restant après leur départ la propriété exclusive de la firme quels que soient les
développements apportés tout au long de leur carrière.

Une féroce clause de non-concurrence était stipulée en ce sens dans les


contrats de collaboration signés au préalable, même si l’histoire montra le
laxisme des tribunaux à les sanctionner, ce qui contribua à l’hémorragie
d’effectifs subie par la firme devenant peu à peu, à son corps défendant, la
« mère nourricière » de toute la profession de conseil juridique…

Première nouvelle : on nous garde tous les deux !

Nous recevons chacun la liste des sociétés que nous devrons suivre tout au long
de l’année. Bien sûr il ne s’agit pas des clients les plus « juteux » du bureau,
mais de petites entreprises où les tâches de départ risquent de se révéler
basiques et ingrates : essentiellement la tenue des assemblées générales
annuelles d’approbation des comptes, travail fastidieux sans grand intérêt
intellectuel. Mais il faut bien commencer par un bout…

Le but est évidemment d’accrocher peu à peu des missions plus


rémunératrices, comme les augmentations de capital pour lesquelles

91
l’honoraire d’usage est un pourcentage (souvent 1 %) du montant de
l’opération, alors que ce travail est en fait assez facile.

Deuxième nouvelle :

Grâce à ma double compétence supposée, j’ai droit à tous ceux des dossiers
attribués qui sont censés comporter une dimension juridique débordant le
strict droit des sociétés commerciales, alors que Patrick est confiné à ce seul
domaine. Il est vrai qu’une "perle" figure dans sa corbeille : chez son client le
plus important, une très grosse augmentation de capital est d’ores et déjà
programmée ! Pratiquement, cette seule opération devrait lui suffire à boucler
son budget pour toute l’année, alors que je vais devoir trouver tout seul de
quoi y parvenir…

Mais dans mon panier figurait ce qui allait se révéler décisif pour toute la suite
de ma carrière !

La DR Grenoble conseillait en effet depuis plusieurs années Gaston Boursin,


créateur d’un groupe de sociétés en plein développement dans le secteur des
super et des hyper marchés, dont j’avais été gratifié des deux plus petites
filiales. Le maître de l’ensemble des dossiers du groupe, notamment du
holding, n’était autre que Lechef en personne, seul membre du cabinet que
Boursin n’avait pas osé virer !

Ce requin des grandes surfaces était en effet un véritable tyran, impitoyable


avec les collaborateurs successifs que le cabinet lui jetait chaque année en
pâture. Les exigences de ce personnage hors normes étaient telles, en effet,
que les pauvres ne faisaient guère de vieux os. Il se plaignait, non sans raison
parfois, du flou artistique dans lequel les agents voilaient leurs consultations,
multipliant les réserves et les précautions alors que ce qu’il attendait, c’était
des conclusions nettes, franches et rapides ! Le baratin juridique et fiscal lui
sortait par les yeux, il exigeait une véritable aide à la décision, supposant de se
« mouiller » avec lui quand il le fallait.

S’il était resté client jusqu’à présent, c’est en raison de la taille de notre firme,
gage de solvabilité en cas de mise en cause de notre propre responsabilité, et
offrant un label reconnu auprès du fisc et surtout vis-à-vis des banques : car
l’empire qu’il était en train de construire, ouverture après ouverture de centre

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commercial, reposait sur un endettement vertigineux (il avait démarré avec, en
tout et pour tout, la petite épicerie de son père à Vienne en Isère).

En fait, son modèle économique reposait entièrement sur cette caractéristique


exceptionnelle des grands magasins d’être payés cash par les consommateurs
clients, alors qu’ils ne règlent eux-mêmes leurs fournisseurs qu’à 90, voire 120
jours…

Néanmoins, les montants empruntés étaient manifestement excessifs :


Les banquiers étaient sans doute à l’affut de récupérer à très bon compte
l’ensemble de ses magasins en cas de cessation de paiements : car déjà à
l’époque, chaque autorisation administrative d’exploiter une grande surface
s’arrachait à prix d’or, et d’énormes groupes tels Carrefour ou Casino étaient
forcément en embuscade, furieux de l’avoir laissé occuper tant de positions
stratégiques en région Rhône-Alpes.

Il avait l’habitude de parler sans ambages, de sa petite voix flûtée contrastant


avec son look imposant de « parrain » mafieux.

Il disait cyniquement de Lucien Lechef : « Ce que j’aime bien chez lui c‘est que,
maladivement scrupuleux comme il est, il ne dormira pas la nuit tant qu’une
solution n’aura pas trouvée quand j’ai un souci. Quitte à nous faire des
infarctus à répétition (parole cruellement prémonitoire) ! Tant que ce grand
angoissé sera là, je serai bien tranquille ».

Et ce n’était rien à côté de son propos sur le directeur du cabinet d’expertise


comptable également en charge de ses dossiers, bellâtre moustachu très imbu
de sa personne, qu’il avait carrément qualifié en public de « peigne-cul ».

Pour lui, les collaborateurs qui restaient plus de 3 ans à l’Agence étaient
forcément des mauvais : les meilleurs ne pouvaient que se "tirer" vite fait de ce
ramassis de médiocres besogneux pour voler de leurs propres ailes.

Mes premiers contacts avec le « Groupe Boursin » restèrent bien modestement


consacrés à de petits travaux rédactionnels, sous le contrôle total de Lechef,
toujours aussi hautain et méprisant à mon endroit, quoi qu’il ait condescendu
à me dire : « Vous avez toujours un certain mal à vous exprimer, mais c’est vrai
que vous "voyez des choses"… ».

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Jusqu’au jour ou Gaston Boursin en personne demanda à parler directement à
l’auteur de la consultation que j’avais rédigée la veille sur un problème urgent
de concurrence commerciale : voilà ainsi mon premier contact avec « Gaston la
terreur » et sa voix flûtée aigre-douce !

Il me charge illico de préparer -pour le lendemain matin !- un contrat avec l’un


de ses fournisseurs concerné par le problème traité dans ma note. Indisponible
le restant de la journée, je me vois contraint de m’y atteler le soir même à mon
domicile, affreusement stressé car je n’ai encore jamais conçu tout seul ce
genre d’acte « sui generis » pour lequel je ne peux disposer d’aucun modèle.
Devant ma chère épouse encore plus apeurée que moi, j’improvise avec
l’énergie du désespoir et parviens, après avoir fait déborder la corbeille de
brouillons successifs, à pondre miraculeusement quelque chose qui semble
tenir la route et aura des chances d’échapper aux sarcasmes du tyran…

J’ai suppléé le manque d’expérience par un surcroît de méfiance, un peu de


perversité et un maximum de pragmatisme, alors que la plupart du temps les
rédacteurs croient se donner de l’importance en paraphrasant inutilement la
loi et en se répandant en formules ronflantes et peu efficaces.

En fait, il suffit de repérer les points sensibles où le "bât" pourrait blesser, et


d’imaginer tout ce qui pourrait profiter au mieux à mon client tout au long de
sa relation avec son co-contractant :

• en pêchant par omission ou inopérabilité pratique des clauses, chaque


fois qu’il s’agit de ses propres contraintes,
• mais en enfermant au contraire l’autre partie dans un carcan
impitoyablement précis, réaliste et coercitif dès qu’il s’agit des
obligations incombant à celle-ci.

La convention doit être comme un champ de mines exposant la partie adverse


à un maximum de faux pas…

Et vu la difficulté, dans la majorité des contentieux, de rapporter la PREUVE


MATÉRIELLE des griefs que l’on veut invoquer, il sera très efficace de définir
conventionnellement des PRÉSOMPTIONS DE FAUTE (notamment dans les
types de contrats où la relation expose le co-contractant de mon client à des
risques de manquements : par exemple dans un bail, le preneur a une

94
multitude d’obligations locatives, alors que le bailleur n’en a qu’une seule :
fournir le local).

On inverse ainsi la charge de rapporter cette satanée preuve, en refilant ce


mistigri à l’adversaire !

Pris par l’urgence -et d’ailleurs peu à l’aise en la matière- Lechef valida illico
mon projet qu’il transmit lui-même « à qui de droit », sans jamais par la suite
m’informer du sort qui y serait donné ! Mais « pas de nouvelle, bonne
nouvelle » n’est-ce pas ?

Il faut croire en effet que mon document avait bel et bien " fait mouche", car
tout allait bientôt se précipiter :

Mes missions en direct auprès de Boursin se multiplient. Les premiers temps, je


suis accompagné de l’incontournable Lechef, qui toujours égal à lui-même ne
fait rien pour me mettre en confiance avant les réunions chez le client, me
tançant même vertement avant de descendre de sa voiture parce que le
bouton de ma chemise n’est pas fermé sous ma cravate.

Un autre jour je suis appelé en urgence par ce "cher" Directeur dans son
immense bureau en compagnie du vieil agent spécialiste des baux
commerciaux avec lequel je cohabite, venu lui-même avec son éternelle pipe
au bec :

Lechef fixe soudain la clope restée à ma main et me hurle carrément à la


figure : « Je vous interdis de fumer dans mon bureau : cessez
immédiatement ! ». Estomaqué par la violence de l’invective, j’en bafouille
tout en écrasant lamentablement mon mégot. Il faut savoir qu’à l’époque,
fumer au travail était monnaie courante : Lechef lui-même avait été addict au
tabac, jusqu’à sa première alerte cardio-vasculaire.

La scène ayant choqué mon collègue présent, le circuit « radio-moquette »


fonctionne aussitôt et l’incident vient aux oreilles de tous :

Maurice Lagorce, agent fiscal d’une cinquantaine d’années unanimement


respecté et qui a su rester humain malgré ses immenses compétences et
performances, vient me consoler en m’expliquant que Lechef appartient à la

95
catégorie des « timides-orgueilleux », gens particulièrement toxiques dans leur
relation à autrui.

Il achève de me rebooster en me déclarant : « Tel que je vous vois, et avec tout


ce qu’on dit de vous, croyez-moi vous allez finir un jour grand directeur de toute
la firme ! ».

Bien sûr ce ne sont que des mots, mais venant de sa bouche à lui, je ne peux
réprimer une immense fierté. J’avais bien besoin de ce soutien psychologique
car les propos vexatoires de Lechef se multipliaient, comme lorsqu’il se vanta
devant moi de sa nouvelle jeune recrue en droit social, immense gaillard à la
belle prestance et plein de bagout (futur député de la Haute-Loire !) :

En dressant bien la tête pour tancer mon modeste mètre soixante-quatorze, ce


"cher" boss me sortit tout de go : « À partir de maintenant, je ne recrute plus
personne en dessous d’un 1 M 80 ! ».

La remarque était d’autant plus amère que mon idéaliste épouse, toujours
aussi peu réceptive à mon travail « au service des riches » tomba quasiment en
pamoison en rencontrant ce nouveau collègue à l’occasion d’un pot,
découvrant qu’à l’Agence il était possible de se consacrer à une discipline aussi
noble que le droit du travail ! « Mais pourquoi donc est-ce que tu ne fais pas ça
toi aussi ? ».

Surmontant l’hostilité de Lechef, je parviens à profiter peu à peu de son savoir-


faire, admiratif notamment devant son aisance à jongler avec les postes du
bilan d’une entreprise pour calculer la juste valeur d’un apport ou d’une
cession de ses actions.

En une époque où l’option d’une société civile pour l’impôt société (IS)
n’existait pas, il m’épate avec son idée de transformer une Société civile
immobilière en Société Anonyme pour permettre quand même au client de
bénéficier de cette fiscalité de l’IS, plus favorable en l’espèce. Les compliments
que je lui formule chaleureusement au retour d’un RV doivent lui paraître
déplacés de la part d’un galopin comme moi, car je ne recueille qu’un rictus
crispé.

96
Je décide de ne voir que le côté positif des choses : Lechef, malgré son attitude
toujours aussi dure, me fait quand même l’honneur de m’emmener dans des
RV avec d’autres clients encore plus importants que Boursin :

- Paul Terrasson, le célèbre fabricant de pèse-personnes tout fier de montrer


son restaurant d’entreprise flambant neuf et qui me prend spontanément
d’affection en me voyant dévorer son hachis- Parmentier (je n’aurai plus affaire
à lui, hélas, car il sera bientôt racheté par l’illustre raider Bernard Moquette),

- ou le groupe S.T.C. (N° 2 français de l’électro-ménager), mais pour un dossier


très ponctuel et sans lendemain.

-6/3- Le décollage
Ma situation va évoluer radicalement avec l’accident cardiaque dont Lechef est
soudain victime, qui entraine son hospitalisation puis un séjour de plusieurs
mois dans un centre spécialisé.

Pendant sa longue absence, les langues se délient plus encore que d’habitude :

Christian Rossi, collaborateur du service « économique et social », se répand en


critiques sur la gestion déplorable des relations humaines au sein de la boîte,
pointant du doigt pèle mêle le manque de respect ambiant, la sous-
rémunération des effectifs, la honteuse attitude de Lechef consistant à
contrôler lui-même certains matins l’heure d’arrivée du personnel –agents
inclus- à l’entrée de l’ascenseur (les pointeuses automatiques n’existant pas
encore à l’époque !) , ou encore l’absence de toute fenêtre dans ce local
"aveugle" où sa secrétaire est enfermée toute la sainte journée…

À l’entendre, une seule solution : se barrer d’ici au plus vite !

En fait, il appartenait à cette catégorie de gens qui semblent attirer


continuellement les emmerdes, comme un paratonnerre la foudre ! Lors d’un
déplacement dans sa voiture pour visiter un client, il passa tout le temps à
vitupérer contre le fabricant du pneu défectueux s’étant déchiré -au péril de
leur vie- lors d’un trajet avec sa femme et ses jeunes enfants. J’eus droit ainsi à
une révision en règle de toute la doctrine juridique sur les « vices cachés »…

97
Mais l’indisponibilité du « Boss » a surtout pour effet de me placer désormais
en première ligne face à Boursin, avec lequel le courant passe de mieux en
mieux, ainsi qu’auprès de ses deux adjoints « semi-mafieux ».

Quelle fierté d’être le premier (en dehors de Lechef) à avoir tenu le choc depuis
plus d’un an au service de ce vautour des grandes surfaces : j’ai même droit à
des trajets à ses côtés dans sa Porsche (au prix d’une épouvantable nausée
dans les virages savoyards au retour de l’AGO de sa filiale de Sallanches, suivie
de mon baptême des 200 Km/h sur la portion toute droite d’autoroute nous
ramenant à Grenoble).

Lors d’une réunion à la BNP où il avait exprimé sa satisfaction à mon endroit, le


banquier me regarda, sincèrement impressionné, en disant :

« Être qualifié d’efficace par Gaston Boursin en personne, c’est croyez-moi mon
cher monsieur, un sacré compliment ! » Comment ne pas vibrer d’orgueil ?

Je me vois désormais confier directement des missions exceptionnelles qu’en


temps normal Lechef n’aurait jamais accepté que je puisse traiter seul vu mon
expérience encore bien courte :

C’est ainsi que toutes affaires cessantes, je dois rédiger entièrement un traité
de fusion entre deux grosses sociétés du groupe comportant des centaines de
salariés et des milliers de m2 de surfaces de vente. Mais sur ma lancée, je n’ai
plus peur de rien et me retrouve un dimanche après-midi tout seul dans les
immenses locaux de la DR en train de compulser frénétiquement l’énorme
formulaire des restructurations jusqu’à présent réservé à mes « grands aînés »,
obligé d’improviser à plusieurs reprises lorsque certaines indications ne me
sont pas suffisamment familières.

Je sais que mon travail est sans doute imparfait, mais mon intuition me dit que
je n’ai pas dû commettre de trop graves erreurs : lorsque je sors du bureau vers
10 heures du soir, je suis fier d’avoir relevé le défi de l’urgence extrême
imposée par Boursin :

Car sans une réalisation effective dans les tout prochains jours de cette fusion –
qui va permettre de réévaluer les capitaux propres du groupe (sous la
responsabilité de notre cabinet, que j’engage ainsi peut-être inconsidérément

98
au risque de me faire moi-même licencier pour faute ?), les banques menacent
en effet de le lâcher, rien de moins !

J’ai compris quelque chose d’essentiel dans le fonctionnement de l’Agence :


sans prise de risque, le collaborateur est condamné à végéter. Mais au premier
pépin, il sera impitoyablement désavoué et sanctionné.

Un minimum de "baraka" est donc indispensable pour percer ici.

Régis Aigle, nouveau chef du service fiscal de notre D.R. en provenance de


Chambéry, était l’exemple-type de ce dédoublement :

Cet homme d’expérience au look de « barbouze » à la Charles Hernu (dont le


patronyme avait quelque chose de rassurant puisque l’un de nos concurrents
grenoblois les plus virulents se nommait Faucon !), était toujours le premier en
effet à prôner une prudence de sioux lors des réunions officielles : mais quelle
audace de cow-boy dans ses échanges en privé pour la recherche de montages
performants !

C’est lui qui m’apprit par exemple l’intérêt des sociétés en participation entre
deux entreprises d’un même groupe , simple contrat mettant en commun une
branche d’exploitation et ses résultats sans création de filiale personne morale,
pour écraser les bases d’imposition des deux entités associées en compensant
les profits de l’une avec les pertes d’une autre (intégration avant la lettre !), à
condition bien sûr que cette manip soit un minimum justifiable au plan
économique.

Puisqu’il était toujours en poste à 50 ans passés, c’est qu’il était possible de
vivre dangereusement sur le long terme dans cette maison malgré l’hypocrisie
ambiante, constat plutôt rassurant…

Dans la foulée, Boursin continua de restructurer ses sociétés par de nouvelles


fusions ou apports partiels d’actif : dans sa frénésie de réévaluation des
éléments incorporels que représentent ses droits d’exploitation d’hyper-
marchés dans ses bilans, il en viendrait à « créer du capital avec du vent »
comme m’en met en garde Louis Bardeil en personne, notre vénéré grand
maître que j’avais désormais le droit de consulter directement par téléphone,
moi le petit jeunot !

99
Mais les commissaires aux apports, pas trop regardants, finissent toujours par
valider au moins en partie ses estimations, malgré leur optimisme…

Plus ça va, plus j’ai l’impression grisante (et dangereuse !) que rien ne peut plus
me résister. Je me retrouve même en position de confesseur tout puissant du
flamboyant Boursin lorsque, menacé de poursuites pénales pour tentative de
corruption dans l’obtention d’autorisation d’ouverture d’un nouvel "hyper"
près de Lyon, il m’assaille de questions angoissées alors qu’il revient de chez le
procureur au volant de sa Porsche (déjà dotée, en cette lointaine époque, d’un
téléphone mobile !), avec interruption forcée lors de son passage dans le
tunnel de Fourvières.

Le peu que je connais du droit criminel suffit à l’apaiser tant il me fait confiance
désormais…Quelle incroyable situation pour le blanc bec que je suis, qui vis
encore en HLM, de faire presque la pluie et le beau temps auprès d’une
vedette du patronat grenoblois propriétaire de l’une des plus somptueuses
villas de Saint-Égrève !

Coup de pot cette fois encore : j’avais deviné juste, rien de grave ne s’en suivit
pour lui. Mais l’alerte avait été chaude.

Définitivement enhardi, je me lance dans toujours plus d’opérations, bien que


de moindre importance. Les "bas" alternent inévitablement avec les "hauts" :
quelques « claques » dans la figure me remettent les pieds sur terre quand il le
faut.

Ainsi un beau matin le fiscaliste Maurice Lagorce, que j’admire tant, m’apprend
d’un ton gêné que le client "Papiers Peints du Sud-Est" chez qui j’interviens
sous sa houlette pour la tenue de l’AGO annuelle, a décidé de me virer et avec
effet immédiat :

Petit péteux que je suis, j’avais cru malin de répéter à leur comptable ce qui se
disait en aparté au sein de notre cabinet : « Après tout, le rapport annuel de
gestion, c’est le boulot du président de la boîte, ce n’est pas à nous simples
juristes de commenter à sa place l’activité commerciale de son entreprise ! ». Or
pour nos clients, nous étions payés bien trop cher : à nous de nous démerder
pour les décharger de toute la paperasse quelle qu’elle soit.

100
Quel terrible savon n’aurais-je pas subi de Lechef s’il n’était pas hospitalisé en
ce moment… En l’occurrence, c’est Claude de Mortet qui m’intime
solennellement l’ordre de modifier mes méthodes de travail, et ce d’urgence !

Il faut dire que les campagnes d’assemblées annuelles étaient particulièrement


éprouvantes : chaque agent du service « sociétés » avait plus de 50
approbations de comptes à finaliser au cours du seul mois de juin, travail
volumineux et extrêmement formaliste ne faisant appel à aucune créativité
mais où la moindre erreur ou inadvertance pouvait avoir de lourdes
conséquences :

Bref, rien pour se valoriser, rien que des coups à prendre ! Ma nervosité
naturelle me fit carrément « péter un câble » lors d’une overdose de ce sale
boulot : une onde paralysante remontant soudain de mes reins me submergea,
pour bloquer totalement ma tête et figer ma pauvre main (affligée du cale de
l’écrivain : tout se faisait de façon manuscrite à l’époque car le luxe de la sténo
étant strictement réservé aux cadres supérieurs de l’Agence).

Je dois aussi admettre que des dossiers encore bien plus importants que ceux
de Boursin me passaient complètement sous le nez : c’est à peine si je croisai
un jour dans un couloir le fameux Philippe Doriel-Lepesquet, fondateur de la
société "OK-Interim" devenue plus tard leader européen du travail temporaire !

Pour couronner le tout, je traversais régulièrement des périodes de doute


technique, avec l’impression vertigineuse de ne soudain plus rien maîtriser du
tout tant mon expérience était encore fraiche et précaire. À chaque alerte, un
seul remède :

Ré-immersion immédiate dans la doc, jusqu’au déclic où renaît la confiance en


se sentant à nouveau intelligent et prêt à en découdre !

Car tel un drogué, j’étais prêt désormais à tous les efforts pour atteindre ces
instants de grâce où l’on se sent comme un démiurge, comme en cet après-
midi de la Toussaint où seul dans tout l’immeuble, j’étais en train de « mettre
au monde » ma toute première société civile.

Magie de se dire que ces statuts dont j’étais l’auteur allaient régir pendant 50
ans la vie des associés (à l’époque, une Société civile acquerrait la personnalité
morale aussitôt la signature de ses statuts, sans besoin d’immatriculation !)
101
***

Après ma première rétribution annuelle pour 1975 (28% du montant net de


mes modestes honoraires de l’exercice, ne laissant aucun solde à percevoir au
final une fois déduit le salaire fixe déjà perçu), j’attends avec impatience
décembre 1976 :

Dans l’ambiance de Noël tout proche, cette rituelle « remise des prix » se fait
en donnant à chaque agent, sous enveloppe cachetée, le décompte tant
attendu de son intéressement restant à percevoir. La politique de la maison
est bien sûr celle d’une extrême confidentialité sur ce sujet sensible : nous
avons l’interdiction formelle de communiquer nos rémunérations.

Je lis avec émerveillement le montant de plusieurs milliers de francs qui va être


crédité sur mon compte au Crédit-Lyonnais. L’euphorie de cette « curée » vers
le pognon se lit sur les mines enjouées de la plupart des autres collaborateurs
qui, comme moi, défilent chez la secrétaire de direction pour lui remettre un
double de leur précieux bordereau dûment contresigné.

Ma tendre épouse voit ainsi pour la première fois une juste récompense à tous
les sacrifices que je lui fais endurer par mes si nombreuses absences et un
caractère de cochon causé par trop de stress. Nous pouvons enfin envisager de
remplacer ma 2 CV qui n’en finit pas de perdre de l’huile par une flambante GS
Citroën qui a pour nous des allures de Rolls-Royce. Pourtant, le vendeur se
montrera réticent pour m’octroyer le crédit indispensable, jusqu’à ce que son
chef, entendant que je bosse à l’ « Agence », lui donne l’ordre de finaliser illico
la vente : « Pour moi, lance-t-il, travailler dans une boîte aussi sérieuse vaut
toutes les garanties du monde ! ».

Notre couple peut également envisager plus sereinement d’élargir le cercle de


famille en donnant bientôt un petit frère Gabriel à notre adorable Hélène.

Comme pour notre fille, cette seconde naissance nous vaut la rituelle
enveloppe emplie de billets collectés auprès des collègues de bureau lors de
chaque évènement familial marquant au sein de l’équipe : après un landau la
première fois, ce sera maintenant pour l’achat d’une poussette !

Il faut reconnaître à l’Agence cette convivialité dans les moments forts, comme
ça avait été notamment le cas lors du pot champagnisé pour la promotion à
102
Paris de l’intrigant Carrignon, ou pour le départ en retraite du « bougnat »
Péroird, fiscaliste finaud aux accents à la Fernand Raynaud : cet amoureux de la
petite reine n’avait pu retenir ses larmes en se voyant gratifier d’un superbe
vélo de course.

Autre changement important dans mes conditions de vie : la DR Grenoble


déménage dans un bâtiment tout neuf à l’ Île Verte, construit sur mesure mais
achevé –forcément !- en retard. Comme l’annonce Régis Aigle (qui assure
l’intérim de Lechef) tandis que nous remplissons fébrilement nos cartons :
« Nous allons pénétrer dans ces nouveaux locaux avec la moquette qui se
déroule au fur et à mesure sous nos pieds ! ».

-7/3- L’essor
Retour du « Jedi » avant la lettre : Lucien Lechef réintègre enfin son poste
directorial, même si son nouveau bureau a moins de classe que l’ancien : plus
petit, sans boiseries ni siège surbaissé pour les visiteurs ! Tout va désormais en
ce sens dans cette France post soixante-huitarde aux tendances égalitaristes…

Mais le « boss » a bien changé : visiblement secoué par l’opération à cœur


ouvert qu’il a dû subir, je suis littéralement estomaqué lorsqu’à ma première
convocation, il exhibe de sa poche un paquet de cigarettes blondes (de ma
marque préférée !) qu’il tend vers moi :

- Ça vous surprend, hein !

Incapable de répondre, je saisis la clope offerte tandis qu’il s’en allume une lui-
même, qu’il écrase presque aussitôt après s’être à moitié étouffé.

Nous sommes au printemps 1977 et plusieurs gros clients s’inquiètent


bigrement du risque de voir Mitterrand gagner les élections législatives l’an
prochain. Sur la demande de Boursin, Lechef me propose de l’accompagner à
Genève pour étudier avec notre correspondant local les filières d’expatriation
fiscale susceptibles de se présenter.

103
Je n’ai encore aucune expérience dans ce domaine, mais j’ai appris à me lancer
à l’eau en toute circonstance. Après tout, mon vieux mentor Jean Sénevé ne
répète-il pas à tu et à toi : « Finalement, le droit ça n’est que du bon sens » ?

Je me sens boosté mieux que jamais lorsque j’entends Boursin, venu visiter
notre nouveau site et vérifier de visu si le « miraculé » Lechef reste bien apte à
traiter ses affaires, lâcher à celui-ci en repartant :

« J’aime bien Ribagnac, parce qu’il est vicieux ! ».

Le voyage en Suisse m’ouvre les yeux sur les perspectives prodigieuses offertes
par la fiscalité internationale, à condition de pouvoir surmonter sa redoutable
complexité et ses innombrables pièges. Notre interlocuteur, de son accent
helvète traînant et chantonnant, nous expose le montage (en fait classique
pour les spécialistes) consistant :

- à créer de toutes pièces dans les Antilles néerlandaises (paradis fiscal protégé
par le régime de faveur des anciennes colonies hollandaises) une super-holding
au capital modique, qui réinjecte cet argent dans le capital –tout aussi
modique- d’une filiale qu’elle crée aux Pays-Bas. Bien sûr il est recommandé
d’agir sous couvert d’un prête-nom (trust, fiducie) ;

- puis à céder à cette filiale batave les actions de l’entreprise française, le prix
étant financé par un emprunt bancaire souscrit par l’acquéreuse dans ce pays,
remboursable par les futurs dividendes devant lui remonter désormais depuis
la France sous le bénéfice du régime de quasi-exonération dit « mère-fille » en
vigueur au sein de la C.E.E., ),

après quoi les distributions (continuant d’arriver depuis notre pays)


remonteront – pratiquement sans impôt ! – jusqu’au super-holding à Curaçao.
C.Q.F.D. !

Je ne peux m’empêcher de faire remarquer à notre expert suisse que si notre


client veut profiter un jour des capitaux accumulés ainsi sans impôt aux
caraïbes, il sera alors dans l’obligation de quitter durablement la France.

Mais notre hôte balaie la remarque d’un revers d’une main (quoi de mieux que
de passer sa retraite dans un transat sous les cocotiers ?), pendant qu’il nous
sert le champagne avec l’autre…

104
Quoi qu’il en soit, pour prétendre maîtriser ce genre d’opération
internationale, encore faut-il - comme en toute matière - être confronté à des
situations concrètes permettant d’acquérir une expérience suffisante : pour
l’heure, le projet tourne court car Gaston Boursin, trop dépendant de ses
banques françaises, finit par se dégonfler, sauvé par sa baraka habituelle
puisque la gauche va finalement perdre les élections de 78.

Mon essor à la DR Grenoble se poursuit de façon grisante : rien de tel que


d’être encore très jeune pour se lever aux aurores et enchaîner sans douleur
les déplacements incessants en bagnole (au prix quand même de quelques
sueurs froides au volant), les séances nocturnes au bureau ou chez soi à
plancher encore et encore, les séminaires parisiens, les inaugurations, les
conférences…

Je garde un esprit curieux et admiratif de tout ce que ce métier me permet de


découvrir, même quand il s’agit de « bagatelle » comme lors de ce RV avec la
riche veuve d’une grande maison de vins, où je fus carrément subjugué par la
beauté et la classe de cette dame d’une distinction inouïe malgré ses 60 ans. La
vie permet vraiment de belles rencontres à ceux qui, comme Ulysse, font de
beaux voyages (pas forcément bien loin) au lieu de rester le cul rivé à leur
fauteuil.

La variété des affaires est extrême : un jour des éleveurs de chevaux qui
veulent créer un manège et un haras, le lendemain un grossiste en pharmacie
qui cherche à accroitre son réseau, puis un litige de répartition des frais de
chauffage entre les barres d’habitation d’une immense copropriété desservie
par plusieurs chaudières sans compteurs distincts (où j’épate Sénevé en faisant
établir une expertise selon laquelle la quote-part des dépenses globales
imputées au bâtiment " A" est forcément erronée car elle excède la capacité
maximale de combustion de celle des chaudières qui dessert cet immeuble,
d’où une révision obligatoire du règlement de copropriété que les titulaires des
autres résidences bloquaient jusqu’alors).

C’est le « téléphone arabe » qui me sert de prospect, car rien ne vaut les
recommandations d’un client à un autre pour étendre son champ d’action.
Surtout quand celui qui vous recommande a la pointure d’un Boursin !

105
Mais en cette région Rhône-Alpes qui fut historiquement le berceau de la firme
lors de sa création dans les années 20, il y a aussi, dans le maigre portefeuille
de départ qui m’avait été initialement alloué comme pour Patrick, quelques
vieux clients attachés de longue date à l’Agence qui finissent par « bouger » un
beau jour en offrant subitement une opportunité de mission…

Il s’agit souvent de sociétés en fin de course : par exemple cette vieille maison
spécialisée en maroquinerie de luxe où se pose la question de l’épineux partage
des parts entre les ayant-droits, enfin résolus à ne plus s’entredéchirer
d’assemblée générale en assemblée générale pour adopter une solution
rationnelle de liquidation.

C’est aussi le cas de cet héritier des fameuses « Chaussures Vergean » de


Romans-sur-Isère, reconverti dans l’exploitation d’une grosse concession
automobile en banlieue grenobloise, qui entend ouvrir son capital à un nouvel
associé. Je le trouve sympathique avec sa faconde pittoresque, jusqu’au
moment où, ne perdant pas le nord, il cherche par tous les moyens à me faire
acheter une Renault 5 « Alpine » : cette voiture sportive (reconnue par la suite
comme un véritable cercueil roulant) siérait parfaitement au jeune loup
dynamique que je suis devenu, n’est-ce pas ?

Vis-à-vis des autres conseils juridiques de l’Agence (je viens moi-même de me


voir reconnaître ce titre professionnel par le procureur de la République), il
n’est que peu de place pour une coopération technique sur leurs propres
dossiers : contrairement à l’objectif de « travail d’équipe » affiché par la firme,
chacun reste fiévreusement accroché à "ses" clients dans la hantise de se voir
supplanter par un collègue plus brillant ou performant.

En fait, le système est contrôlé par les agents du département fiscal : eux seuls
sont en position, par la prééminence de leur discipline et la récurrence des
déclarations d’impôts, de déceler des missions pour leurs collègues du service
« sociétés », souvent perçus par eux comme de vulgaires « pisseurs d’encre » !

Hélas, faute d’un système d’intéressement suffisamment motivant, ces « tax


lawyers » (comme on dit aujourd’hui), préfèrent le plus souvent s’en abstenir :
pourquoi se compliquer la vie et perdre du temps à briefer un autre
collaborateur de la boîte, avec le risque de surcroît qu’il ne se révèle comme

106
un « œil de Moscou » ? Autant rester bien peinard en gardant seul son aura
auprès du client…

J’eus donc beaucoup de chance lorsque le grand brun aux allures de Sean
Connery repéré dans le hall d’entrée le jour de mon arrivée, décidément gâté
par les dieux car déjà fiscaliste de haut vol à 30 ans tout juste, m’invita à
l’accompagner en appui ponctuel dans sa mission de restructuration chez un
industriel local. Mais l’absurdité de la vie voulut que ce garçon pétri de tous les
dons soit affligé de crises d’angoisse existentielle au point de finir quelques
années plus tard par se suicider en s’immolant par le feu !

***

Il est vrai que ma réputation de « border line » iconoclaste m’ouvrait quand


même quelques pistes auprès des autres agents chaque fois que se présentait
un « mouton à cinq pattes », tel ce franchisé de la prestigieuse marque
américaine de matériel agricole « John Truck » cherchant « le beurre et l’argent
du beurre » en vendant les parts de sa SARL à une holding crée par lui seul
dans ce simple but (vente financée bien sûr à 100% par un prêt bancaire à la
holding, atterrissant donc finalement dans sa poche) :

La plus-value de cession étant à l’époque très peu taxée, il comptait assurer


désormais son train de vie grâce l’argent du prix de cette « vente à soi-même »,
au lieu de continuer à percevoir sa rémunération de gérant lourdement
imposée et grevée de charges sociales.

Mais il y avait quand même un petit risque d’abus de droit….

Et il fallait aussi convaincre son tout puissant franchiseur U.S. ainsi que son
coassocié minoritaire dans la SARL, tout en se protégeant face à la menace de
son prochain divorce car son épouse (commune en biens) était du genre
coriace et vorace…

Ma fierté de pouvoir intervenir chez ce brillant quinqua aux airs avantageux


dans son blazer Cardin, se dissipa en découvrant la perversité du personnage
avec son insistance pour me faire terminer seul la bouteille de rouge à la fin
des repas (Allons, vous êtes jeune, ça passe tout seul ), dans l’espoir de me faire
lâcher des confidences sur des concurrents également suivis par notre cabinet !

107
Et davantage que les sols labourables par ses engins, c’est un autre type de
« terre glaise » qui semblait intéresser ce personnage graveleux.

Parfois les dossiers m’arrivaient tout simplement de l’indisponibilité – ou


l’incapacité !- d’autres agents à les traiter eux-mêmes.

C’est ainsi que Claude De Mortet, de retour à son poste de directeur du service
sociétés de la DR, finit par s’avouer inapte à mener à bien une nouvelle mission
dans un dossier il est vrai particulièrement original :

Il s’agissait d’un Magasin Collectif de Commerçants Indépendants implanté à


Salaise-sur-Sanne (sorte de copropriété de petits commerces regroupés en une
grande surface sous la forme d’un G.I.E. pour tenter de concurrencer les
hypermarchés « capitalistes » du type de ceux de l’ami Boursin !).

Ce cher Claude appartenait au genre d’hommes verbeux et confus capables de


conclure une longue phrase par le contraire de qu’elle signifiait au début. Pas
étonnant qu’il ait eu du mal à apporter des réponses claires face à la
contestation, par certains exploitants, du règlement intérieur (effectivement
ambigu) et du montant des charges collectives mal définies par celui-ci, alors
que cette fronde dramatique risquait d’entraîner l’implosion de toute la
structure.

N’ayant jamais peur de rien, je me jetai à corps perdu dans ce nouveau panier
de crabes pour sauver l’œuvre des deux fondateurs :

Invité par eux dans un charmant restaurant des Cévennes ardéchoises offrant
une vue idyllique, je goûtai une nouvelle fois l’ineffable plaisir d’être perçu
comme un messie dont on attend la solution miracle ! Seule cette emprise sur
des gens eux-mêmes méritants, dynamiques et expérimentés -donc vaccinés
contre l’esbroufe – permet de savoir qu’on a atteint une authentique valeur,
gage de cette "puissance" dont le désir ardent m’habite depuis l’enfance.

M’appuyant sur le prestige conservé par ces deux valeureux personnages


auprès des commerçants pour emporter le morceau face aux récalcitrants, je
parvins, in extremis, à convaincre ces derniers de renoncer aux arguties
juridiques mises en avant par leurs conseillers « à la petite semaine » pour
tenter de leur faire gagner trois francs six sous,

108
alors que, sans une régularisation unanime de la clé de répartition des
dépenses communes, un tel vide juridique n’aurait pu qu’entraîner la
dissolution du GIE avec des conséquences financières infiniment plus graves car
tous se sont lourdement endettés pour financer leur imposant bâtiment
collectif.

Je ne pouvais évidemment me douter de l’importance considérable de ce


modeste dossier pour toute la suite de ma carrière…

oOo

109
Quatrième partie

oOo

Dans la fosse aux lions

110
-1/4- Le vieil oncle
À ce stade de mon évolution, je peux déjà faire un premier bilan :

1 – Je sens que j’ai le vent en poupe dans cette fichue direction régionale
grenobloise : avec un peu de chance, et malgré mon très jeune âge, je pourrai
peut-être succéder d’ici 3 ou 4 ans à ce bon vieux Jean Sénevé, même si je suis
encore bien loin d’avoir son expérience. Certes, j’ai récolté quelques inimitiés
au sein de notre vaste équipe, notamment au service économique et social,
"culturellement" trop éloigné de moi et dont le chef du département, un
dénommé Olive venu de Toulon (bien plus arrogant, hélas, que le fameux
compère du Marius de nos blagues d’enfants), a du mal à me prendre au
sérieux et me témoigne un souverain dédain.

Mais je crois avoir acquis la confiance de la grande majorité de l’effectif, y


compris les trois « professeurs Nimbus » du service "Évaluations" que j’ai
réussi à avoir « à la bonne » à force de flatteries : leur aide est précieuse pour
défendre les valeurs à déclarer au fisc ou à négocier dans les transactions.

Surtout, j’ai enfin surmonté mon handicap avec Lechef, qui désormais me fiche
royalement la paix, et je développe sans cesse mes interventions auprès du
grand Gaston Boursin, qui vient de me confier d’un seul coup un nouvel apport
partiel d’actif portant sur 7 grands magasins !

2 – Je me sens bien désormais sur le plan familial : ma chère épouse, déjà fort
occupée par nos deux très jeunes enfants, a fini par trouver des relations
intéressantes dans cette grande ville en renouant avec le milieu protestant (elle
est elle-même, tout comme moi, fille de pasteur !). Nous fréquentons
notamment un groupe de jeunes couples très sympathiques, sous la houlette
du responsable de paroisse de notre quartier. Et Grenoble est proche de ce sud
de la France où j’ai vécu mon enfance puis fait mes études, et où réside la plus
grande partie de nos deux familles.

J’ai ainsi plaisir à pouvoir retrouver de temps en temps, d’un coup de voiture,
mon oncle préféré :

Ce tonton vieillissant, mélange de Jean Gabin et de Jean Marais, avait vendu 20


ans plus tôt les hôtels qu’il exploitait à Sanary-sur-Mer pour fonder ex nihilo

111
une spacieuse maison d’enfants dans le village cévenol du Pompidou, à 800
mètres d’altitude, hébergeant à l’année une soixantaine de petits
pensionnaires placés par la D.D.A.S de Lozère.

Il avait eu la gentillesse d’organiser et prendre en charge en août 73 les frais de


mon mariage dans le hameau voisin, où ma tante produisait chaque année des
soirées de « son et lumière », en intégrant les noces au spectacle de ce soir-là.

Je lui devais aussi l’emploi de secrétaire-comptable de sa maison d’enfants qu’il


m’avait procuré avant le service militaire, et même le choix de mon
incorporation dans la ville toute proche de Nîmes (grâce à une visite -fort
opportune- de son établissement par le sous-préfet de Florac).

Ainsi fus-je ravi de pouvoir tester mes talents de Conseil juridique en lui
apportant une aide décisive, qui restera une de mes grandes fiertés :

L’immeuble avait été construit sous couvert d’une association loi de 1901
dénommée A.G.A.P.P., regroupant divers bénévoles issus du milieu protestant
dont l’architecte du bâtiment, et quelques "bienfaiteurs" aux apports financiers
hélas très insuffisants :

Sachant "tout" faire, comme pas mal d’hommes de l’époque, il avait piloté lui-
même le vaste chantier, truelle à la main, en finançant l’essentiel des travaux
avec ses propres économies. Mais désormais l’association battait de l’aile :
seule restait active une toute petite poignée de membres, dont son beau-frère
(animé du seul objectif de prendre sa place comme directeur salarié de
l’établissement !).

Sentant l’âge venir, mon oncle se rendait compte de l’insuffisance de son


patrimoine personnel, englouti en bonne part dans le paiement de la
construction, puis l’entretien de l’immeuble de l’association.

Quel bonheur d’avoir pu lui rendre le moral et sauvegarder sa retraite


tellement méritée, en mettant en place le petit montage suivant :

- 1/ Reconstitution du montant exact de sa créance, grâce au travail de


bénédictin d’un ami expert-comptable qui put retrouver, tout au long des 20
années écoulées, des preuves suffisantes de ses versements ;

112
- 2/ Création d’une association "bis" (dénommée A.G.A.C.C.), venant prendre
en location l’immeuble de l’A.G.A.P.P. moyennant un loyer agréé par la DDASS
comme entrant désormais dans le prix de journée des enfants pensionnaires ;

- 3/ Remboursement progressif par l’A.G.A.P.P. de la créance de mon oncle


grâce à ce loyer, exonéré lui-même de tout impôt par le régime de faveur des
associations sans but lucratif.

-2/4- La promotion
C’est dans ce contexte que début septembre 1977, de retour de mes vacances
d’été (marquées dans les médias par le décès d’Elvis Presley), le destin vient
frapper à ma porte :

Lechef me convoque à son bureau avec sa tête des mauvais jours, pour
m’informer qu’une promotion (bigre de bigre !) m’est proposée par le Siège de
l’Agence...

…mais à ne surtout pas accepter !!

Il s’agirait du poste de « Chef de groupe » au bureau de Metz, dépendant de la


direction régionale de Strasbourg.

Selon lui, notre direction nationale cherche désespérément à pourvoir ce


poste, refusé par tous les agents déjà pressentis : pas étonnant donc que cette
offre puisse finalement échoir au petit jeunot que je suis encore à 27 ans…

Le promu devra en effet aussitôt s’atteler à une mission "catastrophe", pour


tenter de recoller juridiquement les morceaux d’une immense structure
commerciale (plus 20.000 m2 de surface de vente sur trois niveaux de parkings,
surmontés de trois niveaux à usage d’habitation !) construite pour la
rénovation du centre de Thionville, cité très proche de notre bureau de Metz
où est assurée l’intendance du dossier.

Le montage juridique cause de ce fiasco a pourtant été conçu par nos grands
directeurs techniques du Siège en personnes ! Ô surprise, ce schéma - fort
rare- est très proche de celui que je viens de traiter à Salaise-sur-Sanne :

113
De nombreux commerçants locaux – ainsi que quelques grandes enseignes
nationales comme les Hypermarchés « Babar », la « Cnaf » ou « France-
Hobbies » - sont réunis au sein d’un GIE « Magasin collectif », lui-même
locataire de l’intégralité des murs appartenant à une SA de « Construction-
attribution » (sorte de copropriété immobilière sous forme de société
fiscalement « transparente » où chaque lot correspond à un groupe d’actions).

Le centre commercial (inauguré en septembre 76 par le président Valery


Giscard d’ Estaing !) est donc ouvert au public depuis un an, mais court tout
droit à la faillite :
Car suite à diverses perturbations du chantier depuis 1973 (fouilles
archéologiques, glissements de terrain, erreurs dans la conception
architecturale initiale…), aucune des cellules commerciales ne correspond aux
plans au vu desquels les investisseurs ont souscrit leurs lots respectifs.

Et ces difficultés, jointes aux effets du choc pétrolier, ont provoqué un quasi-
doublement du coût prévisionnel de la construction !

Dans ces conditions, aucun des acquéreurs des quelque 100 emplacements (de
l’Hypermarché du niveau –3 aux moyennes et petites surfaces des deux
niveaux supérieurs) n’est en mesure de régulariser sa situation,

toute diminution de tantièmes des uns entraînant, mécaniquement, une


augmentation -souvent substantielle- des quotes-parts des autres dans le prix
de construction et les charges de fonctionnement futures…

Bref, une situation inextricable et d’une urgence absolue, car faute de pouvoir
asseoir les dossiers d’emprunts bancaires, il s’avère impossible de payer les 175
millions de francs (environ 200 M€ d’aujourd’hui) dus sans délai à l’entreprise
TMG, auteur de toute la maîtrise d’œuvre !

À tout moment, cette dernière est en droit de provoquer la vente judiciaire –


forcément au rabais - de tout le centre commercial, dépossédant ainsi les
commerçants en place de leurs droits en leur laissant de surcroît la charge, à
fonds perdus, de ce que l’adjudication forcée n’aura pas permis de
récupérer !!!

114
Les conséquences pour notre firme risquent d’être abyssales, à commencer par
la perte définitive de l’énorme paquet d’honoraires resté en souffrance. Le DR
de Strasbourg, homologue de Lechef, aurait avoué ne plus pouvoir en dormir la
nuit… C’est carrément la survie du bureau de Metz qui est en jeu.

En conclusion, il s’agirait pour moi d’une fausse promotion mais d’une vraie
condamnation au casse-pipe !

Mon orgueil viscéral m’empêche pourtant d’écouter à fond cette longue mise
en garde de Lechef. Comment ne pas gamberger en repensant au leitmotiv de
mon ex-copain Jean-Luc, puis de Gaston Boursin soi-même : ne surtout pas
rester dans cette boîte plus de 5 ans si on n’a pas été promu cadre ?

Ne serait-ce pas l’opportunité à saisir ? On dit tellement que « l’Histoire ne


repasse jamais les plats deux fois ».

Mais en même temps, j’essaie pour la première fois de tempérer mes ardeurs :
dois-je vraiment faire une croix sur tout ce que j’ai réussi à obtenir ici ? J’ai
trouvé ma place dans l’équipe locale, mon épouse parvient enfin à s’épanouir
auprès de nos récents amis, et ma petite famille se sent très bien dans notre
nouvel appartement moderne et lumineux, entouré de verdure au rez-de-
chaussée d’une coquette résidence proche de mon bureau actuel…

Tout ça pour partir dans une Lorraine inconnue, synonyme pour moi de temps
pourri et d’air pollué par les hauts fourneaux et les mines de fer ou de
charbon ?

L’avantage serait quand même de pouvoir tabler sur une meilleure


rémunération : mais Claude de Mortet enfonce le clou en me mettant
solennellement en garde contre les augmentations faites au « lance-pierres » :
on vous fait miroiter un intéressement sur des résultats futurs que vous
n’atteindrez bien-sûr jamais !

Je suis choqué de voir ainsi que des directions régionales de la même firme
puissent se comporter entre elles comme des cellules mafieuses.

Je note un soulagement dans le regard de Lechef quand je lui dis décliner dès à
présent cette offre : je me dis que s’il tient à me garder, c’est peut-être qu’un
destin intéressant m’est promis à Grenoble ?

115
Ou bien est-ce seulement son souci égoïste de ne pas perturber les dossiers de
Boursin par mon subit départ ?

Considérant l’affaire close, je me lève pour sortir quand Lechef me fait aussitôt
rasseoir : attendez, attendez ! La politesse élémentaire dans notre grande
maison est quand même de témoigner son respect devant une offre de
promotion, quelle qu’elle soit, en allant donc voir le DR Strasbourg pour
écouter gentiment ce qu’il a à vous dire, avant de lui faire part – bien
respectueusement - de votre décision.

-3/4- Sur le fil


C’est ainsi que je me retrouve contemplant à perte de vue le paysage ensoleillé
de ce début septembre, nez sur le hublot du petit avion parti ce midi de Lyon-
Satolas vers Paris, où j’ai ma correspondance pour Strasbourg-Entzheim.

Quand je pense que ce voyage est payé en pure perte par l’Agence, puisque ma
décision de refus est déjà prise ! Du moins aurai-je eu ainsi le plaisir de prendre
le deuxième vol de ma jeune vie, après la visite de mes parents au Cameroun
en 1971.

Tout en admirant le panorama, je laisse défiler dans ma tête les derniers


évènements :

1)- Ma femme m’a dit d’un air menaçant, inhabituel chez elle : « Si tu vas à
Metz, je te préviens, je divorce ! » avant que je ne la rassure tant bien que mal ;

2)- Patrick m’a déclaré gentiment : « J’étais sûr que ça allait t’arriver un jour ou
l’autre », avant de s’étonner de ma décision de rester à Grenoble : pour sa part,
il me fait l’aveu - sous le sceau du plus grand secret - de sa propre intention de
quitter l’Agence pour aller sur Lyon et intégrer notre concurrent le plus
prestigieux, le fameux cabinet « Ratheaux » implanté en presqu’île au cœur de
la cité des Gaules.

Depuis le feu de paille du beau dossier d’augmentation de capital trouvé dans


son portefeuille de départ, il a le sentiment de végéter et supporte de moins en
moins ces calculs de tantièmes d’administrateurs et ces déclarations de
116
précompte mobilier (l’atroce imprimé n°2750) qu’il enchaîne à longueur de
temps.

Ce qui a achevé de le décider à franchir le Rubicon, c’est le traitement


humiliant subi par son frère, collaborateur de notre DR en cette même ville de
Lyon, où le directeur le traite comme un chien en lui lançant carrément des
JurisClasseurs à la figure (!) lorsqu’il n’a pas terminé assez vite les tâches
fastidieuses qu’on lui confie…

Ce violent personnage aux manières de maquignon, ancien tabellion de la


place, se révèlera peu après doublé d’un authentique malfrat pour avoir
préparé en sous-main depuis plusieurs années l’installation comme notaire de
son fils, par transfert progressif à celui-ci d’une grosse partie du portefeuille-
clients de sa DR où il aura été pourtant grassement payé pendant 30 ans.

À son départ en retraite, notre firme découvrira qu’elle a perdu la moitié de


son implantation lyonnaise ! Il ne sera pourtant pas poursuivi en justice grâce à
ses amitiés avec plusieurs des membres de notre tout puissant Conseil
d’administration…

Encore un qui aura voulu le "beurre, "l’argent du beurre", et sans doute aussi
"le cul de la fermière", vu les familiarités déplacées qu’il se permettait
d’afficher sans vergogne avec ses plus jolies secrétaires lors de nos visites inter-
régionales !

3)- Il y a eu enfin mon étrange échange téléphonique avec Pierre Fouettard,


directeur général de notre firme aux côtés du président Louis Sénevé : Ce
dirigeant à l’ancienne, réputé pour sa poigne de fer, était du genre Gabin en
plus brute encore, avec son visage épais et impassible (n’ayant rien à envier au
faciès d’Al Capone de l’ami Boursin).

Il avait été recruté par mon grand-père un peu avant Lechef, qu’il avait précédé
au poste de DR Grenoble.

J’avais donc pensé judicieux de solliciter son avis, puisqu’après tout, ma


promotion avait forcément été étudiée par le Siège et que je devais éviter de
contrarier nos dirigeants.

117
Quelle n’avait pas été ma surprise devant sa méconnaissance apparente de ma
situation, notre très bref entretien s’étant conclu par cette phrase sibylline
prononcée de sa voix froide : «C’est à vous de bien réfléchir. Tout ce que je peux
vous dire, c’est de ne rien faire que vous pourriez regretter plus tard.» (sic !)

Le transit à Orly est marqué par la présence d’une nouvelle passagère de choix
vers l’Alsace : L’actrice Marie-José Nat, impatiente et la cigarette aux lèvres, fait
ostensiblement les cent pas dans la salle d’embarquement, juchée sur ses
hauts talons qui claquent. J’apprends qu’avec son metteur en scène de mari
Michel Drach, ils viennent présenter ce soir leur nouveau film.

-4/4- La séductrice
Aussitôt arrivé à bon port, un taxi m’emmène vers le siège local de la firme en
plein centre-ville, dans un immeuble de standing de 80 mètres de haut dont
nous occupons l’entresol, aussi cossu que nos anciens locaux grenoblois.

Je suis reçu tambour battant par le maître des lieux : Joseph Kalfon,
impeccablement sapé, est une nouvelle illustration - version petit modèle - du
genre « parrain tout puissant » affiché par Boursin ou Fouettard. Peut-être ai-je
été trop marqué par le film de Scorsese avec Marlon Brando, sorti il y a
quelques années ? En tout cas, je préfère encore ça au style « gestapiste » de
Lechef, qui m’a fait tant souffrir !

Ce pied-noir fils d’un marchand de tapis, ancien inspecteur des impôts à Alger
avant d’intégrer l’Agence, a une réputation d’esprit vif et pénétrant, quasi
napoléonien.

En contraste avec son faciès inquiétant digne de Jack Palance, je suis frappé par
sa voix de fausset, ridiculement flutée, à la fois délicate et tranchante : ton de
velours, mais esprit de fer.

Son cendrier débordant l’atteste : j’ai affaire à un grand un fumeur, raffiné de


surcroit vu la marque « Gold Leaf » du paquet de blondes posé sur son bureau.

Dès les présentations faites, il fait entrer en même temps :

118
- Laure Stanger, petite trentenaire châtain clair visiblement célibataire, ni belle
ni moche, dont l’élocution un peu sèche me fait penser à Isabelle Huppert, est
en charge du fameux centre commercial de Thionville objet de ma venue !

Les « valises » qu’elle a sous les yeux, son teint terreux et son air las confirment
l’usure qu’elle a subie dans ce dossier démentiel, jusqu’à un arrêt médical de
longue durée pour dépression nerveuse : c’est son départ forcé qui explique le
recrutement en cours. Mais son sens aigu du devoir lui donne la force de tenir
encore un peu, malgré les instructions de son médecin, juste le temps
d’introduire son successeur.

- et (décidément ce Kalfon aime les femmes !) : Florence Gandin, fringante


directrice du bureau de Metz tout proche de Thionville : cette très avenante
trentenaire, brune chic et intimidante dont le visage un peu sévère rappelle
Marie-France Garraud, respire la pondération et l’intelligence. Elle est
parfaitement à l’aise, telle une gravure de mode, dans son tailleur griffé. Je ne
peux m’empêcher d’être séduit par un tel personnage, aux antipodes de toutes
ces « sales gueules » que j’avais prises jusque-là comme un critère de
recrutement pour l’Agence !

En la voyant, j’ai soudain honte de mon prêt-à-porter de quatre sous…

Pour rompre la glace, je fais part de mon voyage en compagnie de la belle M.J.
Nat et son mari : le monde est petit, il se trouve que Kalfon va justement aller
assister ce soir à la présentation de leur film « Le passé simple » (l’actrice,
comme lui, est née en Afrique du Nord et appartient elle aussi à la
communauté juive dont il est membre actif ici).

L’entretien ne fait hélas que confirmer mes appréhensions : Kalfon a beau me


la jouer "sympa", je sens bien derrière le masque, le dépit de ce patron forcé
par les évènements de négocier avec un blanc bec comme moi. Je suppose que
Lechef a dû pas mal déblatérer à mon sujet…

Je perçois surtout son naturel « sûr de lui et dominateur » comme aurait dit de
Gaulle, qui revient au galop dès qu’il est question de ma future rémunération :
il me propose pour la première année un fixe de 120.000 francs (le double de
Grenoble !), mais avec le "lance-pierres" dont m’avait prévenu de Mortet : je
n’aurai qu’un acompte mensuel brut de 7.500 frs (pas mal quand même vu mes

119
5.500 frs actuels !), le solde –si tout va bien- seulement après la clôture de
l’exercice annuel. Ces chiffres sont néanmoins un puissant appât pour le jeunot
parti de rien que je suis…

J’apprendrai plus tard que ce roublard dans l’âme a l’habitude d’embobiner les
recrues du service fiscal (habituellement débauchées par la firme depuis
l’administration des impôts), en leur annonçant un salaire de base avec
cotisations sociales incluses : aucune charge n’existant dans la fonction
publique, ces jeunes fonctionnaires défroqués prennent le « brut » pour du
« net » en signant leur contrat ! Et la honte les empêche de s’en plaindre
ensuite.

Laure Stanger s’excuse de devoir nous quitter dans l’immédiat mais, d’un
regard triste, me confirme sa disponibilité si bien sûr j’accepte mes nouvelles
fonctions.

Avant que Florence Gandin ne m’emmène à Metz comme prévu pour découvrir
le bureau où je serai appelé à œuvrer (à 25 Km de ce centre commercial qui va
constituer mon unique client !), Kalfon conclut l’entretien par ces mots qui
achèvent de m’indisposer :

« Je vous aurais préféré moins jeune, mais je n’ai plus guère le choix. Je ne puis
qu’espérer vous voir tenir le choc si vous décidez de venir ».
*********

Le trajet sur l’autoroute dans la Peugeot de Gandin nous permet de faire mieux
connaissance : Fiscaliste mais non issue de l’administration, elle n’est directrice
de l’antenne messine que depuis un an seulement, et le dossier de ce Centre
« Les Arènes » est devenu une énorme préoccupation tant pour elle-même
que pour tous les agents du bureau, mobilisés pour essayer de sauver
provisoirement les meubles dans l’attente du « messie » qu’on rêve de me voir
être !

Contrairement à Kalfon, je constate qu’elle ne fait pas la fine bouche à mon


endroit, et j’aime cette franchise : question de génération, sans doute car elle
n’a que 5 ans de plus que moi.

Avant tout, elle m’apporte cette information précieuse : ici, il ne faut surtout
pas prononcer "MeTz" comme les allemands ou les parisiens, mais MeSS !

120
Ma visite des locaux me donne une impression favorable : Situés au 2ème étage
d’un bel immeuble ancien donnant sur une pittoresque rue piétonne dont le
rez-de-chaussée est occupé par un prestigieux magasin de vêtements pour
femmes, ils ont la configuration d’un grand appartement tout confort à la
moquette épaisse omniprésente.

Nous passons rapidement dans chacun des bureaux pour saluer mes (peut-
être?) futurs collègues. Je suis estomaqué par la jeunesse de l’effectif : le plus
âgé n’a même pas 40 ans. Je me dis que si je viens, ça facilitera nos rapports,
car comment pourrais-je, à même pas 28 piges, exercer une autorité de « chef
de groupe » auprès de vétérans ? Mais Gandin achève de calmer mon
inquiétude quant à la façon d’assumer mon statut de cadre :

« Comme vous l’avez sans doute déjà compris, le poste de « chef de groupe »
n’a qu’une portée honorifique, pour compenser les difficultés particulières de
votre nouvelle tâche. Normalement cette fonction- de toute façon assez
symbolique dans un simple bureau comme ici dont je suffis à assurer la gestion-,
aurait dû échoir à Paul-Étienne Boulet, le costaud barbichu de 39 ans que vous
avez vu tout à l’heure. Si vous venez, il vous faudra donc pas mal de diplomatie
envers lui… ».

Je note bien l’avertissement, car j’ai remarqué un sabre accroché au mur de


son bureau !

Je n’ai pas encore pris ma décision, mais tout va se jouer ce soir :

Gandin m’invite en compagnie de son blond et très bourgeois époux (un jeune
ophtalmo dont les grands yeux bleus sont une pub vivante pour son métier !),
et ce dans le meilleur restau de Metz, où une nouvelle fois, j’ai honte de mon
costume trop bon marché et fripé par le voyage.

Cette hôtesse si séduisante me fait clairement comprendre que le courant


passe et qu’elle me serait immensément reconnaissante si d’aventure je
daignais accepter l’offre qui m’est faite. Elle m’explique que l’équipe d’ici
s’entend à merveille et connaît une très belle progression, hélas remise en
cause par ce satané dossier des Arènes.

Charmé par cette délicatesse à laquelle je n’étais pas habitué, et émerveillé par
la classe de ce couple idéal, je me dis soudain que si une direction aussi cool et
121
sympa peut exister dans cette foutue Agence, je me DOIS de la rejoindre toutes
affaires cessantes !

Avant même de m’endormir dans le luxueux hôtel où m’a été réservée la plus
belle chambre de ma vie, je sais déjà que mon choix est fait : ni Véronique, ni
Lechef, ni même Boursin ne pourront m’en dissuader... Je vois tout en rose et
mes draps sont comme de soie !

-5/4- Laure du Rhin


Désormais, tout va très vite s’enchaîner :

1 - Violente déception de Lechef quand je lui annonce ma décision :

Je suis obligé de lui avouer que son attitude vexatoire m’a laissé des stigmates
indélébiles,

face à quoi il croit alors judicieux d’évoquer les mauvais traitement que mon
grand-père lui aurait lui-même fait subir à ses débuts il y a 25 ans !

Pour laisser une dernière chance à un destin grenoblois, je lui demande si -oui
ou non- il est en mesure de me proposer un plan de carrière ici : mais ça lui est
impossible. Donc, aucun regret !

2 – Ultime entretien, tout aussi redouté, avec Gaston Boursin :

J’avoue avoir ressenti de la déception en constatant que tout compte fait, il


accepte assez facilement mon départ : quelle connerie décidément que de se
croire indispensable à qui que ce soit ! De sa voix pointue au débit rapide et
glaçant qui m’a toujours impressionné, il me dit être bien informé du dossier du
Centre Les Arènes de Thionville : « Vous savez, dans la grande distribution nous
ne sommes qu’une petite famille où tout se sait très vite. Je vous souhaite
bonne chance là-bas ».

Quitte à avoir dû bluffer un peu, Lechef lui a certainement déjà donné


l’assurance que mon remplacement se ferait dans les meilleures conditions…
Dans ma tête, je l’entends dire quelque chose du genre : « Nous ne manquons

122
pas de nouveaux collaborateurs bien aussi talentueux ! Je m’engage
personnellement à ce que vous n’ayez rien à pâtir de ce départ».

Évidemment, ce caïd de Gaston est intransigeant sur le parfait achèvement


sans le moindre retard des 7 apports partiels d’actifs que j’ai en cours pour lui :
hélas, perturbé par les allées et venues que je vais très vite devoir effectuer
avec la Lorraine jusqu’à mon installation mosellane, je vais omettre carrément
un des magasins concernés, ce qui aurait entièrement remis en cause la
neutralité fiscale de l’opération si la brave Denise Hénard n’avait su amadouer
le Centre des impôts en faisant admettre une régularisation tardive :

Lechef me poursuivra de sa hargne après mon arrivée à Metz, en commençant


par réduire drastiquement l’intéressement auquel je pouvais normalement
prétendre pour mon dernier exercice grenoblois, avec force copies à
destination du siège afin que nul n’ignore la gravité de ma turpitude. Du coup,
ma situation financière devient très serrée (heureusement que mon
déménagement est pris en charge par l’Agence !), coincé entre cette sanction
de Lechef et le « lance-pierres » de Kalfon !

3 – Last but not least : ma femme !

Manifestement, elle a énormément de mal à admettre ma décision, même si


elle ne parle plus de divorce pour l’instant ... Dans l’immédiat, elle va devoir
subir mes absences répétées en s’occupant seule des deux gosses, car avant de
prendre définitivement mon poste à Metz fin octobre, je dois faire deux
séjours d’une semaine sur place pour amorcer ma prise en mains du dossier.

En fait, je serai basé à Strasbourg afin d’y rencontrer au maximum la "miss"


Stanger, la seule à contrôler l’ensemble de l’affaire, avec des allers-retours sur
Metz et Thionville pour prendre les premiers contacts et aussi chercher de tout
urgence le futur logement de ma petite famille…

***

Mon premier trajet solitaire vers ces « marches de l’Est » un dimanche après-
midi à bord de ma GS est une vraie expédition en terre inconnue : quittant
l’autoroute à Chalon sous un ciel gris, j’ai l’impression d’entrer dans un no
man’s land en suivant la méchante nationale mal carrossée qui,
interminablement, sillonne la triste campagne haut-saônoise, puis l’austère
123
vallée du Doubs, jusqu’aux sombres reliefs du sud vosgien. Quel changement
pour l’homme du midi que je suis ! Heureusement mon arrivée dans la plaine
d’Alsace, plus hospitalière, est égayée par quelques rayons du soleil couchant.

Alors qu’il fait déjà nuit-noire, la silhouette fantasmagorique de l’immense


cathédrale dont la flèche unique apparait tout au loin dans un halo m’apprend
que je touche enfin au but (ah ces voyages de l’époque sans GPS !).

Outre ce fameux édifice, je ne connais de Strasbourg que deux choses : c’est la


patrie de Gutenberg, et sa place Kléber dispose de nombreux restaurants et
brasseries : je me concentre sur tous les panneaux – heureusement nombreux-
y conduisant pour me garer, un peu hagard, aux abords de ce lieu prestigieux.

Après une collation chez « Kohler-Rehm », winstub à l’ancienne qui par chance
ne ferme que très tard, où je découvre avec gourmandise les bretzels géants
accrochés aux présentoirs sur toutes les tables, je me mets à la recherche de
l’Hôtel Mercure, où Kalfon m’a réservé chambre et petit-déj pour l’ensemble
de mes séjours ici.

Je suis surpris par le ton bourru du patron de l’établissement, encore "sur le


pont" à presque minuit ! J’apprendrai bientôt qu’il s’agit d’un client de
l’Agence en délicatesse de paiement d’un arriéré d’honoraires, dont Kalfon
entend se faire régler en nature par compensation avec les frais de mon
séjour ! Bonjour l’ambiance… Le tenancier des lieux tentera à plusieurs reprises
de me faire signer un chèque, d’un ton de plus en plus menaçant mais sans
parvenir à me faire craquer.

Dès le lendemain, à peine revu mon nouveau diable de boss, je me trouve


immergé dans le salon-bibliothèque où la "Miss", toujours aussi mauvaise
mine, me montre, étalés sur l’immense table de réunion sous mes yeux ébahis,
une soixantaine de chemises cartonnées serrées en rang d’oignon sur tout le
pourtour d’au moins 15 mètres !!

« Il y en a encore autant à notre bureau de Metz », juge-t-elle utile de préciser.

En état d’apnée, je me demande pour la première fois ce que je fous ici !

Comment prendre l’affaire par le bon bout ? À chacune de mes questions, elle
évoque un autre point qui interfère : c’est le « serpent qui se mord la queue ».

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Avec le peu de temps dont je dispose, il parait impossible de se faire une idée
complète et bâtir une stratégie opératoire.

Malgré l’état de lassitude de mon interlocutrice et son insensibilité à toute


tentative de lui faire du charme, j’obtiens quand même, après force
obstination, son engagement de me rédiger pour chacune des cellules du
centre commercial, un fichier récapitulant les seules données indispensables
pour avoir une chance de survivre dans cet enfer, telles que nous les listons
alors ensemble. Rien de tel que cet exercice de concision féroce vers
l’ESSENTIEL pour dominer rapidement un sujet, aussi vaste soit-il.

Pendant qu’elle s’attèle à cette tâche décisive qui va lui prendre plusieurs jours,
je prends connaissance des classeurs les plus urgents, faisant fiévreusement
appel à ma maigre expérience du magasin collectif de Salaise-sur-Sanne.

Miss Laure a la gentillesse de m’inviter le soir chez elle pour déguster un


baeckeoffe, la grande spécialité locale. Nous brisons un peu la glace, mais pas
question de s’éterniser, vu ma fatigue et son immense lassitude. Quelle
tristesse de voir cette femme brillante, encore jeune, détruite par ce monde
impitoyable qu’est la « jungle » des affaires.

Il va vraiment falloir que je fasse attention, car mon tempérament de « chien


fou » m’empêche de prendre pleinement conscience du danger pour ma
propre intégrité mentale, auquel je me suis exposé– ainsi que ma famille - en
venant me jeter dans ce guêpier !

-6/4- Saint-Vincent
La spirale s’enclenche :

À Thionville, je rencontre Vincent Muller, l’ "homme-clé" porteur de tous mes


espoirs, le seul des fondateurs du Centre qui n’ait pas été débarqué avec pertes
et fracas par la meute enragée des commerçants maudissant notre cabinet de
les avoir mis dans l’épouvantable merdier où ils pataugent aujourd’hui.

Grâce à Dieu, j’ai un bon contact avec cet héritier-repreneur d’un grand
magasin de maroquinerie, à peine plus âgé que moi et à l’esprit méthodique et

125
rigoureux. Nous commençons à lister calmement l’ordre des visites que nous
allons devoir faire à chacun (!) des exploitants de la centaine de boutiques :

o Chaque local appartient à l’actionnaire de la SA de construction-


attribution qui est titulaire du groupe d’actions y-affecté (au nombre
corrélé à la valeur propre de l’emplacement concerné), donnant vocation
à la propriété de ce lot après approbation définitive des constructions ;
o Chacun de ces mêmes lots est loué par l’actionnaire concerné au GIE
créé par les exploitants du Centre en tant que « Magasin Collectif de
Commerçants Indépendants » comme déjà vu à Salaise-sur-Sanne ;
Contrairement aux centres commerciaux classiques, aucun des
exploitants n’est donc personnellement titulaire d’un bail : on échappe
ainsi au statut légal extrêmement rigide du "droit au bail" commercial ;
o Le GIE a lui-même créé, pour chacune des cellules ainsi louées par lui, un
groupe de parts de son propre capital calqué sur le nombre d’actions de
chaque lot dans la SA : c’est ce nombre de parts qui donne droit pour le
membre qui les détient à la jouissance d’occupation de sa cellule, à
charge bien sûr de répondre, en proportion de ce nombre de parts, aux
appels de fonds du GIE pour couvrir l’ensemble des dépenses de celui-ci.

Tout problème de conformité concernant un lot au plan immobilier se


répercute ainsi automatiquement non seulement sur la situation du membre
du GIE titulaire du groupe de parts correspondant, mais par ricochet sur tous
les autres lots, ce qui rend tout absolument inextricable !

L’idée est de concentrer nos efforts en priorité :

- d’une part vers ceux qui ont souscrit les lots les plus importants : il s’agit bien
sûr de l’hypermarché "Babar Géant" (dont les locaux appartiennent à sa
holding, la banque FIC), mais aussi de la CNAF, du complexe de cinémas
Gaumont, de la grande surface "Ameublement St Paul "… Car ce sont eux qui
vont devoir subir, pour l’essentiel, les surcoûts colossaux qui plombent tout le
dossier;

- et d’autre part vers les gens les plus virulents et agressifs, les « meneurs » de
la révolte en cours.

En gros, il s’agit de faire comprendre :


126
- aux "grands" que sans leur sacrifice, c’est la faillite générale assurée, ce dont
ils seront les premiers à pâtir ;

- et aux "petits", que l’aggravation de leurs charges va pouvoir être maîtrisée à


un niveau supportable grâce, précisément, au sacrifice financier des plus gros
copropriétaires à condition de les rassurer quant à la bonne volonté de tous.

Cette démarche est notre seule chance de rétablir l’espoir en une issue
possible et restaurer ainsi la CONFIANCE, unique remède à la panique
ambiante.

Sinon, c’est la multinationale TMG, constructeur impayé, qui va tout bouffer à


vil prix, en ne laissant que les yeux pour pleurer ! Cet "ogre" côté en bourse
n’attend que ça, il suffit de lire les journaux spécialisés qui ne se gênent plus
pour l’évoquer.

Mais dans le détail, tout est d’une folle complexité. La construction du Centre a
en effet été conçue dans le cadre d’une opération de réhabilitation
architecturale de l’ancien quartier des Arènes protégé par les « bâtiments de
France » : les surfaces commerciales ultra modernes sont insérées derrière les
façades historiques, avec les contraintes inouïes qu’on imagine.

Sur ces bases atypiques, les retards considérables accumulés (fouilles gallo-
romaines, instabilité du terrain, erreurs des plans initiaux…) ont abouti à un
épouvantable casse-tête !

Outre la redéfinition architecturale complète de chaque local et de ses


spécifications techniques nécessitant de multiples réunions avec le bureau
d’études "Hot-Est", l’évaluation des quotes-parts respectives dans le coût
global de construction et la répartition des charges de fonctionnement
(requérant l’accord personnel de chacun) repose sur de nombreux
critères parfois flous :

En effet, la valeur d’un emplacement dépend à la fois :

• de celui des 3 niveaux où il se situe (le plus bas étant entièrement


souterrain avec de simples puits de jour, tandis que le niveau
intermédiaire n’est que partiellement enterré, alors que le plus élevé est

127
en totalité à l’air libre et se situe de plein pied dans le prolongement de
la plus grande artère commerçante de Thionville),
• de sa visibilité pour le public,
• du type d’activité autorisée,
• de son accessibilité,
• du volume intérieur,
• de son linéaire de vitrine,
• de la surface de réserves dont il dispose….

Pour couronner le tout, l’ensemble commercial ainsi étagé ne constitue lui-


même qu’une première copropriété enserrée entre deux autres : celle des trois
étages supérieurs affectés à l’habitation, et celle des trois sous-sols composant
le parking de 1.200 places. Or certaines des modifications architecturales
impactent toutes ces structures à la fois, ce qui requiert un agrément général
et unanime.

Cerise sur le gâteau, le parking a été directement et intégralement souscrit par


le GIE des exploitants des magasins, par prise en crédit-bail auprès d’une
banque spécialisée (Pico-Bail). Or les recettes de ces emplacements de
stationnement se révèlent très inférieures aux prévisions, ce qui entraîne déjà
un énorme retard de paiement au crédit-bailleur !

Et ce qui achève de dramatiser la situation, c’est que tout le monde est


solidaire de tout le monde : Solidarité légale de plein droit au sein du GIE, et
obligation des associés de la société immobilière d’attribution de combler
personnellement les impayés des actionnaires insolvables, en proportion de
leurs tantièmes respectifs. Or ce dernier point n’avait pas été décelé au départ
par les souscripteurs, pas même les services juridiques des trois banques
entrées dans la structure pour y implanter chacune une agence !

Mais il arrive, paradoxalement, que le salut surgisse du paroxysme de la crise


quand au bout du compte, c’est le problème qui finit par porter en lui-même
sa solution : parce que les commerçants les plus solvables s’exposaient à
devoir payer pour les insolvables, ils n’ont pu tout compte fait que se
résoudre au sacrifice d’une majoration –même lourde- de leur contribution
pour se « sauver le bras en coupant la main ».

128
-7/4- Une villa de rêve
Mon premier contact avec Hervé Filou, président du GIE, sera autrement plus
délicat : s’entendant dire au téléphone qu’un certain Ribagnac va lui répondre
à la place de Mademoiselle Stanger, il se montre menaçant en exigeant qu’elle
assume elle-même ses responsabilités, avant de se calmer un peu lorsqu’il
constate que j’ai déjà une connaissance des points sensibles du dossier. Il faut
dire que les fiches rédigées par la « miss » selon mes prescriptions se révèlent
extrêmement utiles, dans un temps record : Sans elles, j’étais cuit !

Lors d’un bref déjeuner à Thionville où elle m’a accompagné, surmontant son
affreuse allergie pour ce lieu où elle s’est détruite nerveusement, Laure me
brosse un portrait pittoresque des principaux protagonistes du dossier, et
notamment de ce Hervé Filou avec sa « tête de batracien » (sic).

Dans cet enfer de Quomodo, ce n’est pas Roland Lacrainte, prédécesseur de


Gandin à Metz devenu directeur "sociétés" à Strasbourg, qui aura contribué à
me rassurer, en me lançant entre deux portes, d’un ton dédaigneux :

« Mon pauvre ami, que vous êtes donc naïf d’avoir accepté cette promotion
bidon de chef de groupe ! C’est comme d’avoir mis votre tête sur le billot, vous
allez ramer comme un malade en accompagnant l’inexorable faillite de ce
centre commercial complétement ingérable, auquel je m’étais toujours opposé
quand j’étais là-bas ».

Apercevant sur l’étagère de son bureau une bouteille de Whisky à moitié vide,
j’en viens à espérer que cet oiseau de mauvais augure n’avait pas toute sa
lucidité en professant pareil pessimisme.

Entre deux rendez-vous avec Muller, je trouve miraculeusement le temps de


visiter à la hussarde quelques appartements à Metz, proches du bureau de
l’Agence d’où j’interviendrai à Thionville. Ils sont hélas tous tristes à pleurer !
Mais coup de chance inouï, l’un de mes futurs collègues messins habitant la
toute proche banlieue a aperçu par hasard dans son quartier le panneau de
location d’une superbe villa et noté le n° de téléphone à joindre !

Le proprio est un vieux mosellan bon teint, look d’hippopotame et accent à


couper au couteau, qui me propose de passer le voir avec sa femme. Ils n’en

129
reviennent pas qu’un gars aussi jeune puisse postuler la prise à bail d’une
maison de cette importance !

Mais le loyer mensuel (1.500 frs) est à ma portée, même s’il est prévu de devoir
supporter, en sus, la réfection intégrale des peintures et tapisseries lorsque
viendra le départ des lieux. Et je remarque que l’épouse (beaucoup plus jeune
que son mari) semble m’avoir à la bonne, émue d’apprendre que je suis tout
jeune père de famille et que mes deux marmots vont pouvoir profiter du cadre
enchanteur de la villa dans cette région par ailleurs si austère…

Plus qu’une rentabilité immédiate, ce qu’ils cherchent c’est un locataire de


parfaite confiance qui ne parte pas « à la cloche de bois » après s’être révélé
insolvable ou avoir dégradé les lieux.

Je me rends alors compte avec effroi que Kalfon ne m’a donné pour l’instant
aucun document attestant ma nouvelle rémunération : je promets donc à mes
hôtes de leur fournir d’urgence un justificatif, quitte à passer sur le corps de
mon nouveau boss !

Car je suis en compétition avec au moins 15 candidats, vu le coût fort


raisonnable de la location, et une visite collective est prévue dans trois jours.

J’ai toutes les peines du monde à arracher à « Joseph » un papelard fait à la va-
vite mentionnant ma nouvelle mensualité fixe de 7.500 Frs, sans aucune
précision quant au complément de fin d’exercice aux 120 KF annuels pourtant
bien promis lors de ma mutation !

Je sens qu’il est capital d’obtenir ce bail si je ne veux pas aller au clash avec ma
pauvre Véronique, tellement désemparée de devoir s’exiler en ces tristes
contrées du nord-est : Je suis tout ébloui à la vue du grand séjour moquetté
(doté d’un majestueux feu à l’âtre), de l’élégant balcon enserrant toute la
façade, du luxuriant jardinet, des grands escaliers de comblanchien, de cette
salle de bains sublime aux carrelages bleus impeccables et à la vaste baignoire
ocre clair…

Et je ressens des pulsions assassines à l’encontre des autres visiteurs, gens


d’âge mûr bien installés dans la vie, qui sembleraient tellement mieux à leur
place ici que moi.

130
Le bon dieu a dû m’entendre, car le lendemain de ma découverte émerveillée
de cette coquette villa tout confort, la douce voix de madame Herter m’appelle
au bureau pour me dire que son mari et elle ont retenu ma candidature !

Ma joie est encore plus forte qu’à la réussite du bac.

Tandis que nous signons le bail chez leur notaire, "Herr" Herter se montre
intarissable au sujet de la guerre qu’il a dû faire dans la Wehrmacht entre 1941
et 1945, avec sa « campagne de Russie » où il se retrouva à errer sans fin dans
les steppes avec un prisonnier dont il avait la charge. J’appris que ces régionaux
enrôlés de force s’appelaient des « malgré nous » et que la question de leur
indemnisation venait seulement ces jours-ci d’être mise sur la table par Giscard
d’Estaing et Helmut Schmitt…

-8/4- La fosse aux lions


Retour immédiat au front, avec ma première assemblée générale des
commerçants du GIE thionvillois, à une demi-heure d’auto :

Dans l’amphithéâtre construit au sein même du Centre pour lui donner aussi
une dimension « culturelle », je suis accueilli par une meute vociférante,
accompagné d’un tout jeune collaborateur à l’air encore plus gamin que moi,
tandis que Florence Gandin a tenu à assister à ce baptême du feu assise
discrètement dans les gradins.

Certains des participants agitent fébrilement les statuts du Groupement, en


hurlant « Le voilà, ce torchon avec lequel votre Agence nous a foutus dans la
merde ! Honte à vous, avec les honoraires indécents que vous nous avez
piqués ! Nous allons vous poursuivre en justice et exiger votre remplacement
immédiat par un cabinet digne de notre confiance : plusieurs offres de service
ont déjà été faites en ce sens… »

Moi qui imaginais les lorrains comme des gens posés et méticuleux « à
l’allemande », quelle n’est pas ma surprise de les voir aussi bordéliques !

Depuis l’estrade où je trône attablé - et accablé ! - à côté de mon petit


assistant terrorisé, environnés de paperasse, je fume clope sur clope en
131
attendant le retour au calme (eh oui, le tabac avait droit de cité partout en
cette époque !).

Quand j’essaie de prendre la parole, ma voix s’étouffe lamentablement : l’excès


de stress m’a complétement asséché la gorge. Et pas la moindre bouteille d’eau
en vue… Au prix d’un effort surhumain, je parviens à me reprendre :

Le problème urgent à régler tient au refus de l’hypermarché « Babar Géant »,


principal adhérent avec 42 % des parts, de contribuer au comblement « à fonds
perdus » des loyers des cellules restées vides, qui constituent encore près
d’1/5ème du centre commercial. Et il n’est bien sûr pas question pour les autres
membres – déjà en grande difficulté financière - de subir seuls cette
hémorragie supplémentaire !

Or le contrat constitutif du Groupement n’a pas prévu l’obligation formelle de


contribuer à cette perte commune, ni a fortiori la clé de répartition d’une telle
charge, tant les fondateurs s’étaient illusionnés sur le parfait dynamisme de ce
complexe marchand conçu avant la fin de la période euphorique des « 30
glorieuses » !

Je comprends que dans l’immédiat, l’abcès de fixation tient à une malheureuse


erreur de la miss Stanger, qui lors d’une précédente réunion a formellement
déclaré l’impossibilité d’imposer tout nouvel engagement sans l’accord
unanime des 80 membres du GIE, ainsi qu’il est expressément exigé dans le
contrat constitutif.

Une telle unanimité est manifestement impossible : veto farouche de Babar et


de la CNAF, autres membres absents ou définitivement "ingérables"… d’où un
blocage complet, et la violente colère des participants.

Mon intuition juridique me dit que cette exigence d’unanimité n’est pas du
tout évidente : Bravant le doute, je décide de me jeter à l’eau en osant
contredire devant tous (et sous les yeux horrifiés de Florence Gandin !) les
propos pourtant formels de ma devancière, malgré toute son expérience.

« Il ne s’agit pas ici », lançai-je avec force, « d’un "nouvel" engagement, mais
de la conséquence du bail souscrit dès le départ par le GIE sur la totalité des
surfaces commerciales. Or cette prise à bail est, quant à elle, bien spécifiée dans
les statuts !
132
Certes, il n’est prévu la répercussion du loyer d’une cellule qu’au seul membre
qui l’occupe lui-même personnellement, mais lorsqu’un local est vide il s’agit
alors forcément d’une charge commune, soumise aux appels de fonds
applicables aux frais généraux du Groupement au prorata des parts détenues!»

Louis Lesage, directeur du "Babar Géant", proteste vertement en affirmant que


tel n’est absolument pas l’avis de ses grands avocats parisiens.

Mais j’ai le plaisir de constater que l’un des commerçants jusqu’alors des plus
virulents, fort comme un turc, se dresse de toute sa stature et engueule
vertement l’assemblée en reprochant à ses compères de se laisser aveugler par
les problèmes au risque de passer à côté d’une solution lorsqu’elle se présente,
ainsi que ce Monsieur Ribagnac semble l’offrir aujourd’hui en affirmant aussi
clairement l’obligation au paiement de Babar !

N’ayant pas le choix, et voyant le regard d’encouragement de Vincent Muller,


j’enfonce le clou et me déclare absolument catégorique, balayant ainsi les
dénégations indignées de Lesage, jusqu’à ce que le climat s’apaise et qu’il me
soit demandé de notifier officiellement mon analyse au conseil de gérance du
GIE, sous mon entière responsabilité, puis d’engager d’urgence des poursuites
contre Babar et tous autres membres qui resteraient récalcitrants !

La suite, grâce à Dieu, me donnera raison, jusqu’à l’arrêt de la Cour de


cassation qui déboutera définitivement Babar Géant de son refus de
contribution. Cette société avait bien obtenu, lors de son adhésion, un
document semblant prévoir son exonération de toutes charges afférentes aux
autres cellules, mais une virgule oubliée après les mots « frais généraux »
faisait dire exactement le contraire à la phrase !

Il était écrit, en effet que « La grande surface ne contribuera pas aux loyers
d’autres locaux ni aux frais généraux expressément réservés aux autres
membres ». Or nulle part ailleurs il n’était stipulé de charges réservées à qui
que ce soit ! Du coup, la clause se trouvait dépourvue d’objet…

J’appris par la suite que la signature de l’acte avait eu lieu au terme d’un repas
un peu trop arrosé : manifestement, le juriste de Babar avait cru voir écrit :

133
« La grande surface ne contribuera pas aux loyers d’autres locaux ni aux frais
généraux , expressément réservés aux autres membres ».

Tout l’avenir du centre commercial va tenir à l’oubli de cette virgule.


Comme le disait si justement Cyrile Lacroix, l’un de nos grands directeurs
techniques au siège, notre métier doit avant tout être exercé avec MODESTIE
tant les choses peuvent ne tenir qu’à un fil…

-9/4- Le petit connard


Ma famille est désormais installée dans notre nouvelle et si charmante
résidence de Montigny-les-Metz. Véronique n’est pas aussi enthousiaste
qu’espéré : sans doute lui avais-je trop conté monts et merveilles sur cette
demeure afin d’arracher son consentement pour quitter Grenoble.

De notre départ en "exil ", je garderai toujours en mémoire la bonne petite


bouille de notre Gabriel, d’à peine 6 mois, émergeant de son couffin les yeux
écarquillés lors de l’arrêt à la dernière station-service sur l’autoroute avant de
se rendormir et plonger vers l’inconnu. Sa "grande" sœur Hélène, pas du tout
décontenancée, paraissait même enjouée de ce saut dans l’aventure.

Les premiers mois en Lorraine seront les plus éprouvants de toute ma vie
professionnelle : nuits courtes (alors qu’il me faut d’habitude près de huit
heures), trajets routiers incessants, consommation record de café et cigarettes,
régime sandwiches tous les midis qui perturbe ma santé et m’envahit de
mauvaise graisse, quand je n’en suis pas réduit à casser à la va-vite des œufs
durs sur mon bureau entre deux rendez-vous pris à toutes heures du jour,

jusqu’à ce regrettable incident d’en briser un resté cru, dont le contenu gluant
se répandit dans mon tiroir pour y laisser durant des semaines une odeur
pestilentielle. La femme de ménage me poursuivit longtemps de sa hargne…
Pour se venger, elle m’interpella un jour dans le couloir en présence de clients,
criant que dans ma précipitation, j’avais omis de tirer la chasse des W.C. !

Pour couronner le tout, je fus perturbé par l’étrange comportement d’un tout
jeune collègue fiscaliste qui s’occupait de la TVA immobilière lors des cessions
134
de groupes d’actions de la SA "Les Arènes". Son bureau se situant juste avant le
mien, j’étais contraint de passer chaque fois devant sa porte, toujours grand-
ouverte. Or il ne manquait pas une occasion de s’exclamer : « Alors, c’est
maintenant qu’on arrive ? »

Traumatisé par les contrôles de Lechef au bas de l’ascenseur à Grenoble, et


frappé par l’insolent aplomb de ce blanc bec, je me dis qu’il était forcément
protégé en haut lieu : il ne pouvait s’agir que d’un « œil de Moscou » chargé
par Kalfon de m’épier !

D’ailleurs, j’observai avec stupéfaction qu’il se permettait de faire le même


genre de remarques à Florence Gandin en personne !

« Alors, madame la directrice de bureau, c’est à cette heure-ci qu’on part déjà
en week-end » ?

Et n’était-il pas le seul ici à ne jamais serrer la main de quiconque ? (Sur ce


dernier point, je réalisai qu’en fait c’était dû à une malformation de sa main
droite, privée de plusieurs doigts…).

Je me surprenais à presser le pas quand j’arrivais à la hauteur de ce Lucien


Ménigon, dans l’espoir d’échapper à sa vigilance : bien sûr, mes horaires
atypiques étaient justifiés par la nature tout aussi atypique de ma tâche, mais
comment l’empêcher de penser que je n’en faisais qu’à ma guise en allant
peut-être au bistrot, au cinoche, ou même qui sait « taquiner la gueuse »
tandis qu’il devait se taper huit heures par jour enfermé le cul sur sa chaise ?

Lorsque je finirai par m’en livrer à Kalfon, celui-ci se tordra de rire en


s’exclamant de sa voix pointue à la Claude Piéplu :

« Ah- ah-ah ! Ménigon, ce petit côônarr ! Il arrive à faire peur à Ribagnac, vous
vous rendez compte, un chef de groupe ! »

Dans l’idée de resserrer les liens avec ma nouvelle directrice de bureau, je lui
propose de venir diner chez nous un soir avec son époux, sans avoir senti sa
réticence pourtant manifeste après deux refus successifs… Je compris ensuite
qu’elle devait être saturée de ce genre d’invitations, devenues sans doute aussi
horripilantes à ses yeux que la réception de ses feuilles d’impôts !

135
Complètement paniquée, Véronique s’était trompée de date. Résultat : enfants
couchés en catastrophe, carottes rappées en entrée, sardines en boîte et suite
du même acabit ! Heureusement j’avais déjà acheté le saint-honoré du dessert,
prestement sorti du freezer.

Affreusement gêné au souvenir du gueuleton que nos hôtes m’avaient offert


en débarquant à Metz, je tente de faire contre mauvaise fortune bon cœur en
forçant sur les amuse-gueule de l’apéro et l’enchainement des verres de ce
Clos-Vougeot que j’avais prévu pour accompagner un filet de bœuf Richelieu,
tout en abreuvant mes hôtes de mes exploits en randonnées cyclistes.

Toujours aussi courtoise que spirituelle, Florence Gandin eut la bonté en


partant de me dire : « Votre vin était excellent ! », tout en se déclarant
impressionnée par notre superbe villa : c’était sans doute la seule chose qu’elle
pût m’envier, au point de mettre assez vite en vente son propre pavillon pour
se reloger dans la gamme au-dessus.

Aurait-elle pu imaginer que, cédant à mes anciennes pulsions d’étudiant


fauché, j’avais chapardé cette bonne bouteille au supermarché au mépris de
toute prudence vu le risque de me faire carrément radier de la profession de
Conseil juridique ! J’avais beau désormais gagner décemment ma vie, j’étais
encore capable de tels errements quand mon compte bancaire virait au rouge
à force de dépenser « au jugé » sans aucune rigueur comptable, et le propos de
mon cher copain Michel lors de notre stage à Grenoble me revenait souvent à
l’esprit : « Il te manquera toujours 19 sous pour faire un franc ! »

***

Les réunions de négociation avec chacun des 100 commerçants thionvillois


s’enchaînent à un rythme effréné : heureusement, Muller connaît parfaitement
chaque situation et trouve les arguments adaptés pour rassurer au mieux. Mais
la grande inconnue restera jusqu’au bout la position de la banque propriétaire
des locaux de l’hypermarché au niveau -3.

Il y a aussi les rendez-vous avec le constructeur TMG, ce créancier qui tient le


destin de tous entre ses mains, ainsi que les séances interminables au bureau
d’études "Hot-Est" dont les experts pataugent toujours dans la foultitude des
problèmes techniques…

136
Sans parler de mes allers-retours incessants auprès de l’étude notariale censée
maîtriser les aspects de droit immobilier (La Moselle, comme l’Alsace, est
soumise à un régime foncier différent de celui du reste de la France dite « de
l’intérieur » : rien ne m’aura été épargné !). Ces gens- là étaient la caricature du
notaire à l’ancienne se reposant totalement sur le travail des clercs pour venir
simplement « relever les compteurs » et encaisser les chèques…

Au bureau, j’ai à peine le temps de voir mes collègues : drôle de « chef de


groupe » que je suis !

Gandin me déçoit un peu : j’avais déjà été surpris quand cette sémillante
experte fiscale m’avait mandé en son bureau toutes affaires cessantes pour
savoir si l’abattement de 100.000 frs en cas de donation s’appliquait bien pour
chaque donataire, ou bien une seule fois par donateur ! Je suis surtout meurtri
par son reproche de rester trop isolé du reste de l’effectif, alors que je devais
me démener sang et eau, nuit et jour, pour tenter de sauver tout le cabinet du
naufrage.

Mais je compris bientôt que même un tel personnage au calme olympien et au


port de reine dont se pâmaient les riches clients d’âge mur, pouvait receler
d’étonnantes vulnérabilités : j’appris qu’elle était en fait une grande angoissée
tenaillée la nuit par les soucis de son job. Et quelle stupéfaction de la voir
arriver un matin avec d’énormes lunettes noires recouvrant la moitié de son
visage : j’ignorais qu’elle était atteinte d’un forme grave d’allergie cutanée,
inexpliquée par la médecine, transformant périodiquement la séduisante
princesse en fée Carabosse !

Elle n’en restait pas moins dans mon Panthéon personnel, comparée à notre
partenaire expert-comptable, furieux que j’ose critiquer ouvertement devant
les commerçants des solutions qu’il avait personnellement validées (en
facturant des honoraires princiers), et jaloux sans doute de mon influence
naissante tant auprès du "gentil" Vincent Muller que même, désormais, du
"méchant" Hervé Filou . Pour lui, je n’étais qu’un petit imposteur racontant
n’importe quoi aux commerçants thionvillois pour calmer leur vindicte et ne
pas me faire lyncher… Pour juger un cadre, il suffit de regarder ses
collaborateurs : les siens avaient tous l’air de pauvres chiens battus…

***
137
Le moment de vérité aux Arènes arrive dès janvier 1978 : l’assemblée des
actionnaires de la société immobilière d’attribution est –enfin- appelée à
statuer sur le récolement général de toutes les surfaces du centre commercial,
c’est-à-dire l’état (et donc le coût) définitif de chaque lot intégrant l’ensemble
des bouleversements survenus par rapport aux plans initiaux.

Tout se joue en cet instant :


Si l’accord de chacun -sans exception- n’est pas maintenant recueilli, aucun
financement bancaire ne sera plus possible et TMG va immédiatement
déclencher la mise en faillite tant de la SA immobilière que du GIE. Mais signer
aujourd’hui signifie qu’on accepte quand même un important effort financier,
particulièrement important pour certains qui pensaient s’en tirer par la seule
mise en cause des concepteurs du projet…

Vincent Muller se montre l’homme de la situation : surmontant sa timidité et


son manque de brio, il fait preuve d’une éloquence dont je ne l’aurais jamais
imaginé capable, persuadant chacun –trémolos dans la voix- qu’il vaut mieux
"tenir" en votant ce récolement pour sauvegarder aussitôt les magasins, plutôt
que "courir" vers d’aléatoires dommages-intérêts après avoir vu le Centre Les
Arènes changer de mains.

Et le miracle se produit !

Kalfon m’appelle aussitôt et, pour la première fois, se lâche sans fausse pudeur
en me manifestant son énorme soulagement et sa profonde reconnaissance.

Mais si une bataille vitale vient d’être remportée, la « guerre » est encore loin
d’être finie…

***

Venant à point nommé pour me délasser de mes violents efforts, un intermède


ludique survient peu après :

Comme tout bénéficiaire d’une promotion (même si je ne suis qu’un tout petit
« chef de groupe » qui n’a d’ailleurs même pas vraiment de groupe à
"cheffer" !), je dois impérativement suivre le mystérieux stage dénommé
« Pygmalion » que l’Agence a fait mettre au point tout spécialement pour ses
nouveaux cadres.
138
Paul Wu-Hang, mon aîné de 4 ans, grand chauve balafré aux yeux bridés qui
vient lui-même d’être nommé directeur du bureau de Belfort, m’emmène à
bord de sa puissante berline allemande jusqu’à Reims, lieu où se tient pendant
deux jours cette réunion initiatique carrément digne des francs-maçons, à
laquelle participe la douzaine de promus dans toute l’Agence au cours du
semestre écoulé.

Ce séminaire repose sur la projection des épisodes successifs d’un film éducatif
de plus de trois heures ne lésinant ni sur les moyens ni sur la notoriété des
acteurs (Georges Descrières de la Comédie française, qui triomphait à l’époque
à la télé dans la série « Arsène Lupin », et la toute jeune Claude Jade, actrice
fétiche de François Truffaut).

Scènes de démonstration à l’appui, Descrières-Pygmalion s’emploie- non sans


un brin de condescendance sexiste- à initier Jade-Galatée aux bonnes pratiques
permettant de conquérir et conserver durablement une clientèle.

Je note entre mille autres conseils que, contrairement aux préceptes en vigueur
dans la compagnie d’assurances où mon frère cadet vient de trouver un emploi
précaire de démarcheur, il ne faut surtout pas chercher à s’imposer en
avançant un pied d’autorité à l’intérieur du logis de la personne visitée ! Le
"prospect " ne doit jamais avoir l’impression qu’on cherche à s’imposer ou à
l’intimider. Il faut tout faire au contraire pour le mettre en confiance…

Chaque projection est suivie de jeux de rôle plus vrais que nature animés par
des cadres de l’Agence sélectionnés pour leur talent de comédiens, auxquels
chacun de nous doit participer tour à tour : j’ai pour ma part à incarner un
malheureux directeur de bureau confronté à un client fou furieux dont j’ai
oublié d’opérer la prorogation de durée de sa société, de sorte que celle-ci se
trouve irrémédiablement dissoute de plein droit, avec toutes les conséquences
fiscales, économiques et sociales qui en découlent !

Mon « sparring-partner », un certain Bernard aux sourcils broussailleux,


directeur à Montpellier, est connu pour descendre quotidiennement sa
bouteille de Johnny Walker et ses trois paquets de clopes. Sa virulence est
carrément terrifiante !

Tout compte fait, je préfère encore mon fichu Centre Les Arènes…

139
-10/4- Épinard sans beurre
De retour au bureau de Metz, il est temps de redescendre très vite sur terre :

Certes, la solidarité financière de Babar et du FIC est désormais acquise, et la


régularisation des lots immobiliers a enfin permis le déblocage des prêts
bancaires finançant les trois niveaux de commerces.

Mais deux énormes problèmes subsistent :

1 - Le coût du crédit-bail souscrit au départ par le GIE pour acquérir les trois
niveaux de parkings reste largement supérieur aux recettes d’exploitation, et
la dette d’arriérés vis-à-vis de Pico-bail grossit de façon alarmante.
Le Groupement des commerçants se révèle en effet incompétent pour gérer un
tel immeuble de rapport, qui est affaire de spécialistes.

D’un autre côté, ce parc de stationnements est un outil capital pour la vie des
commerces, qu’il n’est pas question de confier à un gestionnaire obnubilé par
son seul chiffre d’affaires, qui pourrait privilégier la location à des résidents du
quartier plutôt qu’à l’accueil de la clientèle des boutiques…

2 – Plus de 4.000 m2 de surfaces de vente sur les 20.000 demeurent


désespérément vacants : il s’agit bien sûr des cellules les plus mal placées,
subissant de plein fouet le marasme économique du nouveau choc pétrolier.

Ces locaux vides appartiennent à une société civile dite « SCI Linkling » créée
par plusieurs des fondateurs du Centre, dont la fameuse entreprise TMG
constructrice du Centre. Comme tous les autres emplacements sans exception,
ils sont loués depuis l’origine au GIE des commerçants, lesquels supportent
donc ces loyers à fonds perdus. Cette situation est vécue par eux comme une
intolérable sujétion grevant la rentabilité déjà insuffisante de leurs magasins.

Pour sortir de ces impasses, il va falloir à nouveau obtenir la coopération


financière du FIC et de Babar, les deux « gros poissons » pris au piège de la
structure « collectiviste » si particulière du Centre Les Arènes pour n’avoir pas
su en mesurer les dangers, aveuglés en venant ici par l’obsession d’implanter
un hypermarché de plus, s’ajoutant à toute leur collection !

140
En revanche et bien qu’ils risquent gros eux-aussi, il y a peu à attendre des trois
banquiers locaux qui, tout aussi imprudemment, ont adhéré à la structure pour
pouvoir installer chacun une agence dans le Centre : complétement tétanisés
par la situation, ils nous font perdre un temps fou en vaines tergiversations...

Quant à la CNAF, qui fidèle à ses habitudes n’a pas investi dans le foncier
puisque ses locaux sont loués au GIE par une SCI de petits commerçants
locaux, il n’est pas question de lui demander quoi que ce soit, bien au
contraire… Elle n’attend qu’un prétexte pour déménager vers un site plus
hospitalier. Or c’est elle en fait la véritable locomotive capable d’attirer la
clientèle par son offre mirifique de produits culturels et électroniques, mieux
que l’hypermarché finalement mal adapté à un centre-ville.

Les négociations avec Jacques Lépinard, avocat du FIC aux allures


aristocratiques avec ses costards hors de prix ornés de la rosette et sa
préciosité à la Jean Cocteau, vont être aggravées par son tempérament hautain
et méprisant, lui qui se déclare honteux de ses propres origines lorraines (!) et
répugne à devoir se rendre dans ce pays de sauvages que sont nos « marches
de l’Est ».

Lors d’un premier entretien à Thionville en compagnie de son client Louis


Lesage (le directeur de l’hypermarché, déjà mentionné), j’avais été estomaqué
de le voir déclarer, entre deux réponses téléphoniques à un interlocuteur
l’appelant de New York :

« Si nous tombons d’accord sur ce premier arrangement, je vous paye


immédiatement 4 millions de francs sur mes prétendus arriérés », tandis que
Lesage sortait instantanément son chéquier pour s’exécuter !

J’appris très vite ensuite que ce "confrère" était en même temps l’un des
principaux actionnaires de la banque FIC, à la tête d’une énorme fortune
personnelle. Pour tenter d’amadouer Vincent Muller, il crut malin de lui faire
miroiter un séjour dans son île privée au Canada une fois trouvé un "bon"
accord.

Le dédaigneux Lépinard n’avait manifestement peur de personne, surtout pas


de la banque "Pico-bail", loueur du parking, dont il devait sans doute aussi
contrôler les dirigeants en sous-main :

141
Lui ayant fait part de réticences à ses propos formulées par René Miel, leur
responsable du dossier, il me lança ces mots glaçants :

« Miel ? Ce petit bonhomme insignifiant, cette pauvre chose ! »

Sacrée dose de fiel, pour le coup…

Une réunion organisée à Paris entre les principaux protagonistes s’étant enlisée
jusqu’au blocage total, il fut décidé de détendre les esprits en allant déjeuner à
la Maison du Danemark sur les Champs Elysées. Vu le grand nombre de
convives, il nous fut dressé une table tout en longueur par la pose d’immenses
lattes de bois sur des tréteaux.

Lépinard montrant une particulière répulsion envers Filou (ce "tout petit"
commerçant président du GIE madré tel un Bourvil, à des années-lumière de
l’intelligentsia parisienne !), il avait paru sage de les placer aux deux extrémités,
séparées d’au moins 7 mètres…

Jusqu’au moment où notre "père Hervé", appuyant involontairement son


coude sur son bout de planche provoqua - à l’autre extrémité- l’envol du
verre plein de Saint-Émilion de mon odieux confrère dont le splendide costume
de Savile Row fut aussitôt inondé ! Dans un calme impressionnant, ce dernier
commanda simplement aux serveurs un rapide débarbouillage au sel et à l’eau,
sans le moindre regard pour le coupable confondu en excuses…

Il est vrai que ce Filou savait se montrer lui aussi détestable, avec sa façon de
ne jamais rien lâcher et s’obstiner sur des détails au risque de faire capoter
l’essentiel. Un jour où, surmené comme jamais, j’avais dû convoquer ma
dactylo dès 7 heures du matin pour terminer un compte rendu, je ne pus
supporter la désinvolture avec laquelle il m’intima, aussitôt lu, de refaire
immédiatement ce document pour de pures broutilles de rédaction : pétant
carrément un "cable", je lui hurlai tel un forcené, malgré toute l’importance de
ce leader décisif et la présence d’autres interlocuteurs :

« Monsieur, vous m’ EMMERDEZ !!! ».

Même motif et même sanction pour le représentant de la Banque Solidaire de


Lorraine, roi absolu des « enculeurs de mouches » qui attendait les grandes
réunions avec un maximum de participants pour découvrir subitement mes

142
propositions - déjà communiquées à tous par écrit depuis des jours ! - en
venant au dernier moment casser tous mes effets par des contre-sens dus à
son impréparation.

Sa position de banquier donnait à ses réticences un effet dévastateur minant


ma cote de confiance aux yeux des petits commerçants, qui furent
complètement ébahis de m’entendre l’apostropher aussi trivialement et avec
autant de force.

Comme lors de ma crise de nerfs avec Filou, je constatai à ma grande surprise


l’absence de rancœur de ces notables pleins de suffisance ainsi publiquement
injuriés en les traitant de sales emmerdeurs : sans doute comprenait-il que
j’étais vraiment au bout du rouleau à force de nuits courtes, de repas sur le
pouce et d’efforts harassants tous azimuts depuis bientôt trois ans. On pouvait
donc bien pardonner ces « pétages de plombs », car qui d’autre que moi pour
continuer le " combat" ?

L’animosité persistante entre parisiens et mosellans donnait parfois lieux à des


scènes cocasses, comme cette fin de repas tendue au Novotel du Centre
commercial, où le serveur fit le tour de la table pendant plus de 5 minutes en
cherchant désespérément auquel des 12 convives, assis en chiens de faïence,
demander de bien vouloir payer l’addition !

Une autre fois, ce fut Vincent Muller qui propulsa malencontreusement le


contenu intégral de sa brochette de viande sur les genoux d’un adversaire…

-11/4- À bout de nerfs


Au-delà de ces péripéties, la stratégie était en fait assez simple : offrir en
sacrifice à Lépinard la dissolution du GIE pour mettre fin dès à présent à la
solidarité de Babar pesant sur les 80% de baux des cellules occupées à ce jour,
mais qu’il avait la hantise de voir elles aussi devenir vacantes un jour ou l’autre.

Le Groupement une fois en liquidation ne disparaîtrait certes pas


complètement, mais ces 80% d’emplacements cesseraient d’être loués par lui,
pour laisser place à des baux directs entre chaque commerçant et le

143
propriétaire de son local. Ainsi, Babar deviendrait directement locataire de sa
propre société-mère FIC, sans n’être plus jamais concerné par les baux des
autres exploitants et leur possible insolvabilité future.

Seuls resteraient donc sur le dos du GIE (et donc sur celui de Babar, pour sa
quote-part), les loyers des fameux emplacements vacants de la SCI Linkling, en
attendant de leur trouver peut-être –enfin !- des exploitants.

En contrepartie, l’objectif était d’obtenir de Lépinard que les commerçants


thionvillois les plus solvables puissent acquérir de Pico-bail, au moindre coût, la
moitié au moins des 1.200 places de ce parking absolument vital pour leur
activité.

Je m’attèle à la rédaction de statuts d’une société civile vouée à cet achat


baptisée « SCI Parking Les Arènes », qui sont scrutés à la loupe par le vénérable
Bernard Wieg, 84 ans (ancien résistant et ami de Maurice Couve de Murville !),
qui représente les Cinémas "Eden" propriétaires aux Arènes d’un complexe
multisalles.

Ce vieil homme méticuleux avait fini par capter le montage juridique envisagé
grâce à une panoplie de stylos de couleur facilitant la lecture des divers
organigrammes. Mais à son âge, on n’a plus guère de patience : Une fois où je
l’avais reçu avec 5 minutes de retard dans nos bureaux messins, il effraya la
standardiste en shootant soudain violemment dans son élégant attaché-case
tel un de ces vieillards vindicatifs de la B.D. « Quick et Flupke » d’Hergé…

La fille témoin de la scène n’était pourtant pas du genre timoré : un peu


nymphomane sur les bords, elle avait couché avec plusieurs des agents du
bureau, et restait plus ou moins « à la colle » avec l’homme au sabre dont
Gandin m’avait dit de me méfier... Sa tactique, à laquelle je finis moi-même par
être soumis, consistait à envoyer par la poste un message anonyme : « J’aurais
vraiment un très grand plaisir à pouvoir prendre un café en votre si aimable
compagnie », suivi d’un numéro de téléphone. L’ayant rapidement identifiée, je
me gardai bien de donner suite ! J’avais encore des principes en cette époque.

Rien de pire d’ailleurs que de se trouver aux prises avec une assistante trop
sexy : c’est ce qui m’arriva lorsque à l’arrêt maladie de mon grand "dragon" de
secrétaire habituelle, me fut affectée une gracieuse intérimaire toute en fesses

144
et en cuisses… On est soudain "coincé" comme un con, à faire des manières
ridicules devant une petite crâneuse à qui on n’ose plus rien reprocher tant sa
chute reins vous hante à longueur de journée .

Grâce à Dieu, sa nullité à la frappe était encore plus forte que son attrait
physique, si bien qu’elle fut virée illico par Gandin avant que j’aie pu tenter la
moindre bêtise.

***

Pendant que les discussions s’éternisent, l’avocat messin Michel Florange (très
influent auprès des commerçants, et sans le soutien duquel j’aurais déjà été
éjecté du dossier comme un malpropre !) cherche à promouvoir ma propre
notoriété naissante en m’invitant à donner une conférence sur ces « Magasins
collectifs de commerçants Indépendants » dont je deviens le grand spécialiste.

La séance a lieu dans la grande salle des audiences du TGI de Paris, en


présence de Simone Rosès, la présidente de la Cour de Cassation en personne !

Autres auditeurs de marque : Le professeur Leloup, connu comme le « loup


blanc » par tous les commercialistes, et – ô surprise- Jacques Lépinard soi-
même, dans son style « vieille France » plus smart que jamais, sans doute à
l’affût d’un scoop éventuel dont il pourrait faire son profit !

Cet épisode m’aura fait vieillir prématurément d’au moins 5 ans par
le stress d’une violence inouïe subi dans le trajet de l’aller Metz-
Paris :
Submergé par les dossiers en cours, je n’avais pu embarquer que dans le tout
dernier train possible, avec une marge d’une heure seulement une fois en gare
de l’Est.

Horreur absolue en entendant soudain les haut-parleurs crachoter que « suite


à un incident technique (rupture d’un essieu), notre rame est immobilisée en
rase campagne pour une durée indéterminée ». 400 personnes m’attendent
dans le temple du Droit quand que je suis misérablement pris dans les filets de
la SNCF !!!

145
Ai-je au Ciel un ange gardien ? Après une heure d’attente désespérée, pâle
comme un linge, nous redémarrons subitement et mieux encore, le conducteur
parvient à rattraper une partie du retard. Course effrénée jusqu’à l’île de la
Cité, café avalé en catastrophe pour éclaircir mes cordes vocales complètement
desséchées, entrée en trombe dans le Palais de justice de Paris, engueulade de
Michel Florange car la salle m’attend depuis déjà 10 minutes…

De retour à Metz, ma réputation technique a sans doute marqué des points,


mais mon crâne a perdu des cheveux : plaque de pelade et consultation d’un
neurologue…

-12/4- La délivrance
Le temps s’écoule toujours aussi laborieusement. Dans l’attente d’un
déblocage final du dossier Les Arènes, je commence à tâter de quelques autres
affaires, tout en m’habituant à ce pays mosellan qui m’avait paru tellement
hostile en arrivant :

Entendre le patois germanique local dans la bouche des ruraux de plus de 50


ans ne me choque plus, ni non plus l’écrasante architecture teutonne du
quartier de la gare, ni ce climat ingrat et frisquet qui avait frappé ma mère lors
de sa première visite, ni ces voies ferrées qui à l’entrée en Moselle doivent
franchir un "saut de mouton" pour passer à la circulation des trains à droite
héritée du Kaiser Guillaume II.

J’ai digéré également la stupéfaction, lors d’une recherche pour un client au


Livre foncier (remplaçant ici le "bureau des hypothèques" en vigueur pour le
reste de la France) d’une petite commune à l’est du département, en
découvrant que la parcelle de terrain en cause se situait toujours -bien
officiellement- au lieu-dit « Adolf Hitler strasse » !

Bien sûr, j’ai dû m’adapter au droit d’Alsace-Moselle, issu de l’occupation


allemande, qui continue d’imprégner la vie juridique des trois « départements
recouvrés », avec notamment ces sanctions à certaines infractions qui restent
libellées en deutsche marks (!) : c’est ainsi qu’un client condamné pour avoir
ouvert sa croissanterie un dimanche matin sur le territoire d’une commune

146
dotée d’un temple protestant (autre règle bizarre de ce fichu droit local), dut se
renseigner sur le cours du jour de la monnaie allemande (!!) pour pouvoir
convertir en francs le montant de son amande.

J’eus moi-même à pâtir de cette incroyable contrainte : voulant régaler des


invités avec un bon rôti de bœuf à acheter le matin même, mais oubliant la
fermeture des boucheries en ce jour dominical, je dus faire d’urgence en
voiture l’aller-retour Metz/Nancy pour donner -juste à temps- à mon épouse le
précieux rosbif.

Devenu mon meilleur ami, l’avocat Michel Florange (grand amateur de bonnes
blagues et fumeur de pipe invétéré intronisé par la confrérie de St Claude, à
l’impressionnante collection de bouffardes en tout genre) ne manquait pas une
occasion, du haut de ses 50 ans, de me galéjer sur le sujet : chaque fois que je
ne comprenais pas immédiatement une de ses argumentations, il me disait :
« C’est du droit local ! ».

Il est vrai que le code civil d’Alsace-Moselle était omniprésent : licéité des
clauses d’arbitrage entre personnes non-commerçantes, associations de 1908
(au lieu de 1901) permettant de poursuivre un but économique et de partager
entre les membres l’actif net après dissolution, primauté de l’hypothèque sur le
privilège des salariés, publicité foncière et registre matrimonial spécifiques,
faillite civile autorisant un simple particulier à profiter du régime de faveur
réservé aux entreprises dans le reste de la France (la "France de l’intérieur" ) …

Les tribunaux de commerce n’existant pas ici, les conseils juridiques des autres
départements étaient obligés de passer par un avocat inscrit au barreau de
Metz pour notifier devant le TGI les requêtes prévues par la loi sur les sociétés
commerciales alors que partout ailleurs, elles se font par simple lettre
recommandée avec AR adressée à la juridiction consulaire.

Les responsables du registre du commerce local n’étant pas eux-mêmes


toujours bien informés de ce particularisme local, Florange se faisait un malin
plaisir de le rappeler à qui de droit, afin de récupérer cette formalité et en
capter les honoraires au grand dam des juristes « parisiens » furibards !

***

147
À Thionville, les négociations du Centre "Les Arènes" traînent en longueur, les
parties prenant davantage leur temps depuis que le récolement des cellules a
écarté tout risque de faillite générale.

Je ne suis pas dupe des tentatives de subornation menées vers moi par
Bertrand Vassal, le n° 2 du FIC en personne ! Il est vrai que cette grande banque
d’affaires (future "HSB") est de loin la plus concernée puisqu’avec sa filiale
BABAR elle porte entièrement l’hypermarché soit presque 40 % du Centre à
elle-seule.

Fort de sa vieille expérience, cet immense bonhomme piriforme aussi


omnipotent que ventripotent (sa bedaine - grosse comme une barrique- peine
à se loger dans son luxueux pantalon d’alpaga), a compris qu’il avait tout
intérêt à flatter mon petit ego : j’ai donc droit de sa part à des compliments à
faire rougir de fierté sur mon exceptionnel esprit de synthèse, mon sens aigu
de l’efficacité et autres flagorneries…

Mais c’est mon tempérament de « chien fou » qui continue de l’emporter : pas
question de baisser la garde maintenant que j’ai enfin pu goûter, aux côtés de
Michel Florange, à ce statut de « gourou » vénéré par les commerçants locaux
pour qui, quoi qu’on fasse, les parisiens resteront toujours l’ennemi. Je soigne
donc ma réputation de pit-bull en restant plus intransigeant et virulent que
jamais.

Ce n’est pas pour rien que Florange m’a surnommé le « Michel Debré » du
Centre Les Arènes !

Même le recours de Vassal à une séduisante avocate (vraie Maria Pacôme


sublimée !) venue coopérer à mes côtés ne put infléchir mon tempérament de
cerbère : tout au plus ai-je eu ensuite matière à fantasmer, en proie au
fétichisme à la pensée des timbres fiscaux humectés de sa propre langue par
cette déesse du droit et collés par elle sur les pages du nouveau bail du parking
lorsqu’il fut enfin conclu.

Frédéric Ricard, n°3 au FIC, jouait pour sa part -dans son duo avec Vassal- le
rôle du méchant : Ce narcisse quarantenaire habillé avenue Montaigne se
montrait impatient et directif. Une réunion dans son somptueux bureau des
Champs-Elysées s’acheva brutalement au bout de 10 minutes alors que nous

148
autres lorrains subissions 6 heures de train aller-retour. Tout le monde se
retrouva sur le trottoir de la « plus belle avenue du monde », simplement parce
qu’un des commerçants avait eu une réflexion jugée discourtoise : « Monsieur,
vous êtes ici dans MON bureau : je ne discuterai pas une seconde de plus avec
des gens mal-élevés ».

***

Il faudra attendre décembre 1980 pour faire enfin sauter le carcan du GIE et
permettre ainsi aux commerçants du Centre Les Arènes de Thionville d’accéder
à la liberté dont ils avaient été injustement et cruellement frustrés jusque-là :

Grâce à la dissolution du Groupement, chaque commerçant acquiert son


autonomie en devenant directement locataire auprès du propriétaire de sa
cellule. Chacun bénéficie ainsi désormais du statut légal –très protecteur- des
baux commerciaux.

Comme prévu, le GIE, en état de liquidation, ne continue de louer – à fonds


perdus- que les seuls emplacements encore vacants toujours détenus par la
structure "balai" que reste la SCI «Linkling» (elle-même toujours propriété de
cinq fondateurs historiques du Centre ainsi que de l’entreprise TMG, dont c’est
le dernier point d’attache à cet immense ensemble immobilier entièrement
construit par elle).

En même temps, il est mis fin au ruineux crédit-bail du parking, qui grâce à
l’intervention décisive du FIC, a pu être racheté à Pico-bail au très bas prix
souhaité, ceci :

- à 50 % par la SCI réunissant les commerçants thionvillois, dite « Parking Les


Arènes », laborieusement crée avec l’aide du bon vieux Bernard Wieg ;

- pour 40 % par Babar via une SCI dite « De l’Amphi »,

- et pour les 10 % restants, par la SA parisienne « Servipro » (spécialiste des


parcs de stationnement) dont le président Gilles d’Ombrières a su, au terme
d’un long processus de sélection, obtenir la confiance de tous.

149
Même si les thionvillois n’ont donc pas réussi à se débarrasser totalement des
"parisiens", le résultat obtenu à ce stade n’en est pas moins remarquable :

J’ai droit aux vibrantes louanges de Kalfon (Gandin est, curieusement, moins
démonstrative), et même à une offre de recrutement par le prestigieux cabinet
parisien où exerce le « grand » Jacques Lépinard ! Leur stratégie est classique :
quand on n’a pas pu battre un adversaire, il reste la solution de le recruter.

Reçu dans leurs somptueux locaux avenue Kléber par un serviteur en livrée (!)
j’admire, subjugué, les tableaux de maîtres ornant leur salon d’attente
(j’apprends en effet qu’ils viennent de régler la succession d’un artiste célèbre:
je suis vraiment dans le saint des saints !!).

Le maître des lieux, Benoît Méreuil, est un vieux-beau à l’élégance blasée dont
le visage me fait penser –effet du mobilier 18 ème siècle garnissant les lieux ? –
au portrait du Louis XV à l’âge mûr peint par La Tour.

Il me fait comprendre que j’ai à ses yeux la qualité suprême : être un homme
de parfaite confiance… Contrairement à l’Agence où j’exerce, certes fort
honorablement connue, il ne s’agit pas chez lui de savoir calculer 2+2, mais de
maîtriser des stratégies de haut vol au service d’une clientèle « très riche, mais
très bête ! ».

Balayant du revers de la main ma question de savoir si une telle clientèle,


forcément vulnérable, ne va pas se montrer de plus en plus rare à force de se
faire plumer, il ajoute :

« Je crois savoir que dans votre firme, on plafonne assez vite question
rémunération ? Ici, c’est no limit ! Mon problème n’est pas de gagner
personnellement plus d’argent : j’en ai déjà tant que je ne sais qu’en faire, si ce
n’est engraisser toujours d’avantage les impôts. »

Instinctivement méfiant (peut-être un vague soupçon de velléités


pédérastiques chez mon brillant interlocuteur ?), et de peur de me sentir
orphelin désormais sans l’excellence technique dispensée au siège de notre
Agence, je finirai – non sans hésitations -par décliner cette offre pourtant si
séduisante, avec l’éternel remords d’avoir pu rater là l’occasion de ma vie…
Mais plutôt poursuivre une vie spartiate que risquer la sodomie, même dans
des draps de soie.
150
Du moins puis-je savourer les louanges de « tonton » Kalfon, qui publie dans la
gazette interne de sa direction régionale un article dithyrambique sur mon
« éclatante réussite dans le dossier Les Arènes » et exige du Conseil
d’administration de notre firme (sur lequel je découvre son étonnante
influence !) que me soit adressé un courrier officiel de félicitations. Il ne sait
pas à quel point je dois en fait cette réussite à Vincent Muller, qui à lui seul a
tout rendu possible…

Même le bilieux Roland Lacrainte surmonte son hostilité viscérale à mon égard
et se "rend à Canossa" : « Finalement, c’est vous qui aviez raison : notre firme
avait bel et bien une carte à jouer dans ce dossier hors normes… »

Je le sens dépassé par le jeune loup aux dents longues un peu « tête brûlée »
que je suis devenu. Usé prématurément par ce métier (sans doute aussi pour
avoir trop « donné de sa personne » en multipliant les tournées de bières avec
les clients lorsqu’il développait le bureau de Metz), il finira peu après par
démissionner de son poste de directeur du service « Sociétés » de la DR
Strasbourg et se reconvertir dans le secteur des laveries automatiques
(commerce béni dans lequel il n’y a aucun stock à gérer) !

D’autres n’auront pas la sagesse de quitter ce métier avant qu’il ne les


tue carrément : J’aurai été témoin dans ma carrière de deux décès au bureau
d’hommes encore jeunes dont la fragilité cardio-vasculaire n’était guère
compatible avec le stress permanant du monde des affaires. Dans les deux cas,
on les trouva rampant sur la moquette, agonisant dans un râle sinistre sans que
le Samu ne puisse les sauver. Deux autres collègues furent foudroyés par un
infarctus nerveux, spectaculaire mais bien moins grave heureusement…

oOo

151
Cinquième partie
oOo

S’endurcir, ou dépérir

152
-1/5- Les trois compères
La dissolution du GIE Les Arènes ne me valut pas que des amis : Aymeric Schott,
co-fondateur du Magasin Collectif et puissant dirigeant d’une énorme agence
de voyages implantée dans tout l’Est de la France, m’avait menacé en pleine
assemblée générale de poursuites pénales pour abus de confiance : selon lui,
j’aurais agi à la solde de Babar et du FIC !

Mais ce personnage truculent, petit roublard sexagénaire à la Danny de Vito


avec sa grosse bouille faussement conviviale, grand amateur d’alcools forts et
capable de faire en pleine réunion l’éloge du billet de 500 Frs pour être
exactement le tarif des putes de luxe lorsqu’un PDG est en voyage !) avait,
heureusement pour moi, perdu beaucoup de son influence sur les
commerçants locaux depuis que sa jeune et splendide épouse - en charge de la
grande boutique ouverte par lui au niveau 1 - avait succombé au charme du
blondinet recruté comme manager du Centre, lassée sans doute de son époux
beau parleur mais inactif au lit.

Après des mois de scandale alors que la belle dame était tombée enceinte,
"Maître" Aymeric - dernier des commerçants de Thionville à être informé de la
situation- mit toute sa rage à obtenir le licenciement immédiat, avec pertes et
fracas, de ce bourreau des cœurs dont on découvrit qu’il avait déjà fait chavirer
bon nombre de vendeuses et autres patronnes de magasins.

Ses menaces à mon encontre, aussi violentes qu’injustifiées, m’inquiétèrent un


moment mais restèrent lettre morte.

Bien plus embêtant, ma victoire dans le dossier Les Arènes fut en même
temps la cause de mon éviction partielle car elle provoqua le transfert de la
gestion du Centre commercial – désormais "normalisé" - à une grande société
lyonnaise spécialisée dénommée "FRC".

Mais ce passage de témoin était à la fois logique et salutaire : ces gens-là, dotés
d’énormes moyens, étaient taillés sur mesure pour ce type de job, ce qui
n’était pas du tout mon cas. J’avais en effet tendance depuis quelque temps à
sortir de mon rôle de conseil juridique pour me muer en « gérant de fait » du
Centre aux côtés de Muller et de Filou, contrairement aux principes

153
déontologiques et aux règles de base de l’Agence, ce que n’avait pas manqué
de dénoncer l’angoissé Roland Lacrainte depuis Strasbourg.

Mon rôle aux Arènes se limiterait désormais à l’assistance juridique des


structures résiduelles :

- le GIE en liquidation, resté locataire des cellules vides de la SCI Linkling, qu’il
cherchait avec grand mal à sous-louer ;

- et la SCI « Parking Les Arènes » (gérée par ce cher Wieg jusqu’au décès de
l’octogénaire quatre ans plus tard, puis par Muller lui-même), qui fonctionnait
parfaitement grâce aux loyers substantiels versé par Servipro.

L’essentiel de ma tâche consistait simplement à aider les commerçants


thionvillois dans leur projet d’acquérir les parts de cette satanée SCI Linkling
afin de récupérer les loyers des derniers locaux vacants toujours versés à celle-
ci à fonds perdus.

***

Rengainant ma frustration, je me consacrai résolument aux nouveaux


clients que j’avais déjà pu rencontrer quand les négociations à Les Arènes
s’enlisaient :

Tout d’abord, plusieurs propriétaires mosellans de lots importants au sein du


Centre Les Arènes, séduits par mon action au service de l’intérêt collectif, se
dirent que je pourrais sans doute aussi leur être utile dans leurs affaires
personnelles.

Je fus frappé de voir que presque tous appartenaient à la communauté


israélite, il est vrai fort implantée dans le secteur du vêtement : ne dit-on pas
que les trois grandes fêtes juives sont : le Rosh Hashana, le Yom Kippour et… le
salon du prêt à porter ?

Parmi eux, trois « figures » du commerce thionvillois étaient associées dans des
SCI détenant les lots loués à la CNAF ainsi que certains des emplacements les
mieux placés à l’entrée du niveau 1 donnant sur la prestigieuse avenue
Schuman :

154
- Isaac Sylberstein, immigré polonais aux traits fins et à l’opulente crinière
blanche aux faux airs d’ Horowitz, détenteur d’un patrimoine immobilier
considérable sur tout le " Grand Est " et au-delà ;

- Amos Rabbin, petit homme très religieux respirant la sagesse et l’intelligence


dont les boutiques de costumes étaient les plus réputées du département :
Impossible de fumer en sa présence pendant la Pâque ou le Yon Kippour ni de
lui demander de signer un chèque le samedi, jour du shabbat (où par contre il
pouvait en recevoir, puisque ceci est purement passif sans accomplissement
d’un quelconque « travail » proscrit par la Torah !) ;

- ainsi que leur compère Adam Stein, directeur de magasins aussi fort au
physique qu’au mental : c’était lui le grand costaud qui m’avait
miraculeusement prêté main forte dans la « fosse aux lions » lors de ma toute
première assemblée générale des membres du GIE !

Maintenant que les cellules étaient directement louées aux exploitants, la


vérité des prix explosa brutalement : les loyers des meilleurs locaux tels que les
leurs étaient carrément multipliés par 10 (!), tandis les mauvais emplacements
végétaient lamentablement.

Ceci déclencha bien sûr des enquêtes du fisc, toujours à l’affut des fluctuations
de valeurs souvent révélatrices d’ "actes anormaux de gestion". Mais en
l’occurrence, même ces petits fonctionnaires bornés et sans la moindre
connaissance des lois économiques purent comprendre sans trop de mal
l’incidence déterminante de la restructuration intervenue.

Ces nouveaux clients, particulièrement dynamiques, étaient experts dans l’art


de flairer les bonnes affaires en acquérant sans coup férir des locaux
commerciaux mal loués mais ayant un fort potentiel locatif :

Ce qui me permit de les accrocher définitivement, ce fut un procédé que


j’avais entendu- entre deux portes- dans la bouche de ma chère directrice de
bureau Florence Gandin, et dont ils se révélèrent extrêmement friands :

Un loyer trop bas ne pouvant être rectifié sans l’accord du preneur en place
(protégé par le statut des baux commerciaux), sauf versement à celui-ci d’une
indemnité de départ pour pouvoir relouer à de meilleures conditions, je leur
appris à optimiser leurs nouvelles acquisitions en procédant comme suit :
155
Au lieu d’attendre que le vendeur ait fait libérer les lieux à ses propres frais
pour lui acheter alors l’immeuble au prix fort débarrassé du "mauvais" bail",
sans aucune possibilité d’amortissement fiscal de ce prix maxi, il valait mieux :

• négocier eux-mêmes, concomitamment à l’achat du local, une


indemnité d’éviction avec l’actuel locataire venant donc diminuer à due
concurrence le prix de l’immeuble puisque le vendeur est, pour sa part,
corrélativement dégagé de cette charge,

cette indemnité étant déductible de leurs revenus fonciers futurs


(alors que le vendeur n’aurait pu en tirer lui-même aucun avantage
fiscal) ;

• puis relouer au nouvel exploitant le local rendu libre pour sa nouvelle


valeur locative, par hypothèse bien supérieure.

Ce processus étant évidemment dans le collimateur de l’administration qui


pouvait y voir une dissimulation partielle du prix d’achat de l’immeuble ainsi
qu’une cession déguisée de droit au bail entre locataires successifs (passible à
l’époque d’un droit d’enregistrement de 16,6 % !), des précautions devaient
impérativement être respectées, et là était tout mon savoir-faire…

***

Les multiples rendez-vous avec Sylberstein, Rabbin et Stein étaient parfois


agrémentés de quelques blagues juives fort savoureuses à mon goût, comme
celle de ce Samuel qui n’arrive pas à trouver le sommeil et empêche sa femme
de dormir en se retournant sans arrêt dans le lit conjugal.

« -Qu’est-ce qui te tracasse donc comme ça, mon pauvre Sam ?


- Je dois rembourser demain 10.000 Frs à Jacob, notre voisin d’en face,
et je n’ai pas réussi à trouver l’argent...
L’épouse réfléchit, puis ouvre soudain la fenêtre et crie en pleine nuit à
l’adresse de ce vis-à-vis si inquiétant :
- Jacob, Samuel doit bien te rendre 10.000 Frs demain ?

Au bout d’un moment, on entend les volets qui s’entrouvrent :

156
- Oui, oui, c’est parfaitement exact !
- Bon, eh bien il ne va pas pouvoir te payer. J’en suis désolée...
Puis elle se recouche en disant à son mari :
- Tu vas pouvoir mieux dormir : maintenant, c’est lui qui a un problème ! »
***

De façon générale, Florence Gandin avait su me sensibiliser à pas mal de


choses, notamment au risque d’abus de droit et à la façon d’y échapper en
trouvant un motif autre que purement fiscal pour justifier un montage.

Pour valider auprès du fisc le montant de telle ou telle indemnité versée d’une
entreprise à une autre, elle maitrisait également la stratégie des arbitrages de
complaisance : les « parties » désignaient -de concert- un conciliateur rendant
une « sentence compromissoire » qui fixait la prétendue somme due, avec la
même valeur juridique qu’une décision de justice (mon premier mentor
grenoblois Jean Sénevé avait déjà une pratique similaire avec les jugements
dits d’ « expédient » obtenus directement auprès du tribunal de Commerce).

C’est ainsi que je fus moi-même nommé arbitre dans un litige monté d’avance
entre deux sidérurgistes lorrains pour un site implanté à Fos-sur-Mer, ce qui
m’offrit l’occasion inattendue de revoir avec émotion ma chère ville de
Marseille, déjà bien changée hélas depuis ma tendre jeunesse…

Plus accessoirement, Gandin connaissait un tas de petits trucs utiles, comme


par exemple de décaler légèrement le dernier chiffre de droite dans sa
déclaration de revenus (bien sûr faite sur papier à l’époque) :

La plupart du temps, le système optique de lecture de l’imprimé par


l’administration omettait l’unité ainsi déplacée, si bien que le montant taxable
se trouvait divisé par dix, sans qu’aucune fraude ne puisse pour autant être
reprochée au contribuable puisque rien n’avait été omis !

Ayant testé ce stratagème avec succès, je reçus avec ravissement le


remboursement du « trop » payé de mes deux acomptes d’I.R. ! Bien sûr, cette
« erreur » fut découverte avant la fin du délai de prescription, mais sans
aucune pénalité ni intérêt de retard. J’avais donc disposé pendant trois ans

157
d’un crédit gratuit alors que le loyer de l’argent dépassait 10% l’an en cette
période de forte inflation…

Pour remercier Gandin, qui observait avec intérêt ma meilleure forme physique
depuis quelque temps alors qu’elle craignait lui-même de s’empâter à force de
cocktails mondains et repas d’affaires, je lui offris de partager mon secret :

Mon frère Paul, récemment nommé pasteur en Suisse, m’avait donné dans un
sachet plastique un échantillon de Kéfir, ce champignon miracle à conserver au
frigo dans une jatte emplie de lait où il se développe sans cesse et produit un
yaourt aux vertus bénéfiques expliquant, paraît-il, la longévité exceptionnelle
des paysans caucasiens.

Cette chère Florence, très satisfaite, ne put s’empêcher d’en parler à Kalfon,
auquel je dus fournir à son tour une dose du précieux tubercule. Mais quelle
surprise ! D’une voix acariâtre, l’intéressé m’appela bientôt pour me
demander :

« Quelle est donc cette saloperie que vous m’avez donnée, Ribagnac ? J’ai failli
m’intoxiquer gravement, et hier soir ma femme a tout balancé à la poubelle ! »

Au bout de quelques minutes je compris que Kalfon, au lieu de boire le liquide


caillé et de renouveler ensuite le lait dans la jatte, avait au contraire voulu
manger le champignon !

-2/5- Frère et sœur


Les bienfaits dispensés par la radieuse Florence Gandin allèrent bien plus loin
que ses seules astuces techniques :

Elle décida de m’introduire auprès de Francis Wagner, distributeur de matériel


médical à Forbach, dont la sœur Denise était elle-même l’épouse du grand
industriel de Sarreguemines Ambroise Mersch, fabricant d’articles de faïence
fort réputés.

Plus qu’un simple suivi classique en « secrétariat société » auprès de ce


Wagner, petit barbu sosie du chanteur Carlos (que Kalfon se permettait en
privé de qualifier de « face de cul » !) et personnage controversé auquel la
158
rumeur attribuait des agissements pédophiles, Gandin souhaitait que j’explore
les possibilités de sortie du conflit larvé l’opposant à sa sœur, guère mieux
dotée par la nature puisqu’elle-même grosse dondon acariâtre !

Il existait en effet entre eux un malaise profond : Denise, de par sa position


d’ainée, avait reçu très tôt de leurs parents quelques actions de l’entreprise
familiale qui, jointes à sa moitié dans leur succession, lui conférait depuis lors la
majorité du capital alors que c’était son frère qui gérait seul la société. Francis
se sentait ainsi spolié de ses efforts, alors que sa sœur avait déjà l’avantage
d’un mariage très avantageux qui lui assurait un train de vie bien plus luxueux...

Pour faciliter mon contact avec dame Denise, je fus -en parallèle- chargé du
suivi juridique courant des sociétés du groupe Mersch (jusqu’alors "chasse
gardée" du sinistre Roland Lacrainte, heureusement lassé de devoir faire
régulièrement le long trajet depuis Strasbourg).

Hélas malgré tout son prestige, l’empire Mersch naguère florissant commençait
à partir à vau-l’eau, en lien avec la sénescence de son patron Ambroise : ce
génial ingénieur, créateur des produits innovants qui firent la fortune de la
firme (payant de sa personne au point d’avoir perdu l’annulaire et l’auriculaire
de sa main droite, écrasés en testant une nouvelle machine), n’était plus que
l’ombre de lui-même.

Il était tombé sous la coupe de sa « chère et tendre » Denise, vielle rombière


prétentieuse mais totalement incompétente, qui avec son air de sorcière
famélique digne de madame Ceausescu se piquait de recruter elle-même les
nouveaux cadres de l’usine en se servant d’un pendule qu’elle agitait devant les
candidats éberlués, sans égard pour leurs diplômes bac + 7 !

Chaque RV avec les Mersch débutait invariablement avec un bon quart d’heure
de silence gêné, consacré par le vieil Ambroise à tenter de retrouver- dans les
tas de paperasses encombrant son bureau- le document faisant l’objet de la
réunion, avec moult allers-retours vers les placards de l’immense pièce…

Une blague de très mauvais goût, mais irrésistiblement drolatique, circulait à


son sujet au sein de notre direction régionale, imaginant une improbable
poignée de mains entre ce "grand monsieur" et le « petit connard » de
Ménigon, lui aussi en déficit de doigts

159
(Mais je me dois dès à présent de rétablir l’image de ce dernier, car il se révéla
bientôt un fiscaliste de haute volée, et devint vite un précieux ami !).

Au-delà de la clientèle déjà en place, Gandin avait un talent extraordinaire pour


dénicher sans cesse de nouveaux prospects : n’hésitant pas à payer de sa
personne, et soignant en permanence sa parfaite élégance vestimentaire, elle
se servait à merveille des contacts procurés par le Rotary dont elle était
membre assidu, ainsi que par sa fréquentation des courts de tennis et terrains
de golf les plus huppés.

J’eus ainsi droit à une introduction auprès du célèbre Gerd Burkhardt, géant
allemand de l’électro-ménager, en vue d’une éventuelle mission de suivi
juridique de la succursale qu’il venait de créer à Folschviller : mais son expert-
comptable, qui nous connaissait pour être également commissaire aux comptes
chez Wagner, mit tout son poids dans la balance pour nous évincer du dossier.
Il faut dire que comme la plupart de ses confrères, il avait une peur bleue de se
voir lui-même vite supplanté par l’énorme Fiduciaire d’expertise comptable à
laquelle notre Agence était associée.

En revanche, les choses se passèrent à merveille à Dijon avec Jean Bergerac,


créateur d’un énorme labo de traitement des photos et films Agfa pour tout
l’est de la France. Ce clone de Jean-Louis Trintignant (mais avec un cou et un
regard de taureau !) était un véritable visionnaire : il avait compris dès la fin des
années 70 que le numérique prendrait tôt ou tard la relève et s’y préparait
activement avec sa filiale « Multi-scan », tout en se diversifiant dans des
secteurs connexes à la photo et au cinéma. Pas un mois sans que je n’aie à
constituer pour lui une nouvelle filiale !

Hélas, il finit par payer très cher ses deux travers : recrutements féminins
uniquement dictés par l’aptitude des impétrantes à « passer à la casserole » au
mépris de l’efficacité dans le travail, et surtout négligence des tâches de
gestion -qu’il trouvait fastidieuses- jusqu’au jour où il découvrit avec
stupéfaction l’incompétence crasse de son chef-comptable, parfait glandeur
incapable de l’alerter en temps utile sur les problèmes de trésorerie que
traversait le groupe à force d’investir massivement à droite et à gauche !

Il faut dire que sa banque franc-comtoise était elle-même dirigée par un ami
intime lui aussi très porté sur la « gueuse » (aussi bien la bière que la femme),
160
qui n’était pas non plus suffisamment attentif à l’énorme dérapage financier en
train de se produire.

Une fois de plus, le « cul » se révéla le pire ennemi des affaires.

Résultat : dépôt de bilan et mise à la casse de toutes ses entreprises, sauf


Multi-scan rachetée à vil prix par le journal régional.

Quelle misère, lors d’un ultime rendez-vous, de revoir ce bouillant capitaine


d’industrie, habitué des luxueux coupés Mercédès, le regard éteint au volant
d’une vieille Peugeot rouillée…

***

Bien avant ce triste épilogue, Florence Gandin obtint la juste récompense des
exceptionnels résultats connus sous sa houlette par le Bureau de Metz, en
étant nommée Directrice de l’Agence pour la Région Ile- de- France.

Elle avait été remarquée, lors d’une visite d’inspection, par Pierre Fouettard en
personne. Celui-ci, qui venait de succéder à Louis Sénevé comme président de
notre grand Conseil d’administration, m’ignora en revanche totalement sans
m’adresser le moindre mot ! Rien n’existait manifestement pour lui en dehors
des petits tableaux de bord où il notait méticuleusement la progression
trimestrielle des honoraires sur chacun des 40 sites de la firme :

J’avais fait récupérer à l’Agence plus de 4 millions en souffrance et évité de


lourds dommages-intérêts, mais ces chiffres-là n’entraient pas dans sa
définition du sacro-saint chiffre d’affaires…

Peut-être avait-il ressenti comme un affront mon coupable oubli de lui adresser
un faire-part lors du décès de ma grand-mère, lui qui lors de nos rencontres
fortuites au restaurant du Siège lors des séminaires, se bornait à me demander
d’un ton mielleux des nouvelles de sa santé ?

Bien sûr, j’avais espéré succéder à Gandin, malgré une certaine répugnance
pour le travail administratif inhérent à la fonction, et sans avoir non plus révélé
– je l’avoue - de talent particulier pour la gestion des ressources humaines,
autre pilier pourtant incontournable du job de directeur de bureau.

161
Quoi qu’il en soit, le choix de Kalfon ne se porta pas sur moi, mais sur Jean-
Pierre Mardonnet, 30 ans lui aussi : ce remarquable fiscaliste - parfois un peu
"professeur Nimbus" - était fort apprécié de tous car il avait un grand sens du
collectif et de l’encadrement technique :

Voyant que j’étais beaucoup plus disponible depuis le dénouement du dossier


des Arènes, il n’avait pas hésité - sans être aucunement payé pour cela - à
consacrer le temps nécessaire à ma formation dans le secteur des professions
libérales dont il était grand spécialiste. Bien que cette clientèle eût mauvaise
presse (terriblement pingres sur le chapitre des honoraires, médecins et
dentistes manquaient trop souvent du sens des affaires et s’en tenaient à des
attitudes primaires dès qu’il s’agissait de droit ou de fiscalité), on verra que
mon initiation dans ce domaine devait se révéler un jour déterminante pour
ma vie intime…

-3/5- Le parrain
Suite à mon succès au Centre Les Arènes, le message d’éloges adressé par
notre Siège central à la requête expresse de Joseph Kalfon, avait été diffusé à
tous les autres D.R. de l’Agence.

Surmontant son ancienne rancœur, Lucien Lechef eut alors cette belle
réaction de solliciter de Kalfon mon retour à Grenoble avec le poste de
Directeur du service patrimonial pour succéder à ce cher vieux Jean Sénevé
partant en retraite !

Lequel Kalfon, plus roublard que jamais, se garda bien de m’en informer ! Et
pire encore, devait récidiver deux ans plus tard lorsque le grand Louis Bardeil
lui-même proposa à son tour ma venue dans son équipe technique au siège de
l’Agence !!

Parfaite omerta, de la part de ce "parrain" tendance mafioso…

Mais culpabilisé sans doute par cet odieux comportement, il m’appela un beau
jour de juin 1981 pour me proposer lui-même au sein de la D.R. Strasbourg ce
poste de directeur du département "Patrimoine" dont j’avais été privé à mon
insu dans ma chère cité iséroise.
162
Dès le lendemain, je me retrouve ainsi face au "boss" par un chaud après-midi,
les manches de chemise retroussées dans l’âpre négociation de mon nouveau
contrat de travail, noyés par une tabagie à couper au couteau.

Le grand avantage de mon nouveau poste, c’est de s’exercer désormais sur


l’ensemble du territoire de la direction régionale couvrant à la fois la Lorraine
et l’Alsace, d’où une rémunération en pourcentage du chiffre d’affaires total
de cette vaste entité, donc bien mieux protégée des aléas que pour les
directeurs de bureau intéressés sur leur seul secteur, forcément plus aléatoire
et fluctuant.

Bref, je vais pouvoir compter sur un salaire de cadre supérieur à la fois plus
élevé et plus stable, à condition bien sûr d’arracher à Kalfon le meilleur taux
possible. Heureusement, je le sens moins coriace qu’à mon arrivée 4 ans plus
tôt : sans doute déjà l’effet de l’âge, et peut-être de la grave opération
chirurgicale qu’il a dû subir en 1979.

De guerre lasse, il accepte de m’octroyer exactement le même contrat que


celui du ronchon Roland Lacrainte (auprès duquel je vais devoir cohabiter,
puisque mes nouvelles fonctions seront bien sûr basées à Strasbourg). Une
rapide simulation à partir du chiffre d’affaires du dernier exercice de la D.R.
porte ma future paie à plus de 200.000 frs annuels au lieu des quelque 120.00
actuels, même si l’acompte mensuel provisoire ne passe "que" de 7.500 frs à
10.000 frs.

***

Alors que j’ai tout en apparences pour me réjouir, la période qui s’ouvre va se
révéler en fait la pire de ma vie.

D’abord, il faut faire admettre à mon épouse un déménagement depuis notre


splendide villa messine vers un modeste F.4 dans une barre d’immeuble sans
âme, seul point de chute commode trouvé en centre-ville pour économiser au
mieux avant de se lancer dès que possible dans un achat…

Ce qui –me dis-je- devrait simplifier quand même les choses à son égard, c’est
qu’elle n’a toujours pas d’activité professionnelle propre : les cours d’art
graphique qu’elle a repris à Metz ne pourront qu’être facilités par la proximité
de la prestigieuse école des Beaux-Arts de Strasbourg à deux pas de notre
163
nouveau domicile. Quant aux enfants (6 et 4 ans maintenant), pas de souci a
priori : comme tous les gosses, ils s’adapteront à tout du moment qu’ils
pourront se faire de nouveaux copains.

Hélas le déménagement se révéla bien plus pénible que prévu : autant le


passage d’un appartement à une villa s’était déroulé à merveille en venant en
Moselle, autant le cheminement inverse fut traumatisant : sensation de
régresser, casse-tête pour recaser tous les meubles dans une surface réduite au
point d’avoir dû appeler ma mère au secours depuis Saint-Raphaël où
résidaient désormais mes parents !

Quelle galère, d’autre part, pour m’intégrer à mes nouveaux compagnons de


travail : outre mon manque d’atomes crochus avec Roland Lacrainte, le
personnel est ici à la fois bien plus nombreux et nettement plus âgé qu’à Metz,
dans une ambiance morose, même si les patronymes de certains prêtent
involontairement à sourire :

Le directeur du service de droit social s’appelle Louis Puceau (bien mal nommé
vu les ragots sur ses rapports torrides dans les archives avec une secrétaire de
Kalfon !). Et son adjoint a pour patronyme Robert Hanus (ce qui passe encore à
l’écrit, mais devient plus gênant à l’oral où le "H" est muet)…

Autre élément cocasse visible dans l’immense hall d’entrée du building :


quelqu’un (sans doute un patient mécontent) à tagué rageusement sur la
plaque de cuivre d’un toubib installé au premier niveau de la tour : « Médecin
de bas étage » !

Une place m’a été théoriquement attribuée dans le parking souterrain, mais
elle est régulièrement squattée par la BMW d’un jean-foutre, jeune cadre chez
cette Fiduciaire comptable qui -ici comme partout- est associée à notre Agence
et logée dans les mêmes lieux. Son tempérament de « pousse toi d’ là que j’m’y
mette » se révèlera manifestement efficace par la suite, puisque ce Serge
Gunther accédera assez vite à de hautes fonctions !

Lorsque je m’en plains à Kalfon, je constate pour la première fois chez lui ce
sens de la solidarité avec ses "troupes" dont le crédite la rumeur et qui lui
assure la sympathie de tous malgré ses remarquables défauts :

164
Il m’accompagne derechef chez Émile Bouin, son homologue directeur régional
du cabinet comptable à l’autre bout de l’immeuble, pour protester vertement
contre la voie de fait dont je suis régulièrement victime et qui me fait perdre un
temps précieux en m’obligeant chaque fois à chercher un autre emplacement
dans les rues voisines.

Quand je lui exprime ma surprise d’avoir vu l’autre encaisser aussi piteusement


son engueulade, il me précise que Bouin est un lâche, qui d’ailleurs s’est
installé de l’autre côté du bâtiment pour s’éloigner le plus possible de la
Synagogue à cause des risques d’attentats ! (le bureau de Kalfon étant au
contraire juste à côté de cet édifice, chose il est vrai naturelle pour un juif,
même non pratiquant).

Un soir où je me retrouve le dernier dans ces vastes et sombres bureaux, un


client inconnu appelle en demandant un monsieur Moïse : je lui réponds ne
connaître ici que Paul Abraham (expert-comptable adjoint de Bouin), ou bien
alors Joseph Kalfon ?

Il est vrai que Moïse est un nom associé au monde des affaires dans la culture
israélite : un confrère me raconta que lors d’un de ses déplacements aux USA,
on voyait partout placardé le long des routes une affiche proclamant en
caractères géants : « JESUS SAVES ! ». A quoi un petit malin avait ajouté au
pistolet à peinture : « but MOSES INVESTS !! »

***

Les dossiers tardant à venir dans ce secteur bas-rhinois où sévit un incroyable


chauvinisme local qui me met souvent à l’écart, moi le français "de l’intérieur",
l’essentiel de mon activité continue de s’exercer sur la Moselle avec la fatigue
d’incessants trajets sur l’autoroute déjà saturée à l’époque.

L’ambiance de travail à Strasbourg n’est pas très sympathique, tout le monde


semblant vouloir s’arcbouter sur ses positions et se « bouffer le nez ».
L’immense pool dactylographique est aussi malsain que celui que j’avais connu
à la DR Grenoble et malgré mes nouvelles fonctions, je n’ai même pas droit à
une assistante attitrée !

La politique de la firme est celle des économies de bout de chandelle, car les
directeurs de bureau et de région sont payés sur la base du résultat net de leur
165
entité, d’où une chasse impitoyable aux frais généraux. Mais comment
développer mon activité sans un minimum de moyens personnels ?

Comme toujours il y a quand même une exception avec ce rayon de soleil


qu’est France Klein, secrétaire trentenaire au port élégant dont le visage aux
traits fins correspond à mon image fantasmée de Marie-Antoinette !
Ô combien j’envie l’homme qui vient l’attendre tous les midis au pied de
l’immeuble, parfois avec des fleurs : j’apprendrai plus tard que ce n’était pas un
amant transi mais bien son mari légitime depuis 10 ans, toujours aussi
amoureux. Comme je le comprends…

Mais je n’ai encore rien vu !


Un matin où je peste contre un embouteillage qui m’empêche d’arriver à
l’heure au boulot, je finis par en apercevoir au loin la cause :

STUPÉFACTION : le bouchon est créé par plusieurs voitures de pompiers


affairés à dissiper, toutes lances et échelles dehors, les dernières fumées
s’échappant de notre immense building ! Toute la structure en « galette » qui
encadre sa base, où sont situés nos bureaux, est complètement cramée et
même effondrée par endroits !!

Au pied de l’immeuble, j’ai la vision homérique de Kalfon en vive discussion


avec un gradé des soldats du feu et un commissaire de police.

J’apprends très vite que l’incendie s’est déclenché en pleine nuit depuis un
magasin de sport du rez-de-chaussée visité par des cambrioleurs, qu’il a fallu
lutter pendant plusieurs heures pour évacuer les habitants de cette tour
infernale de 80 mètres de haut, et qu’un jeune stagiaire de la société de
surveillance qui venait de prendre son poste la veille est mort asphyxié dans
l’ascenseur, bloqué à mi-distance par la coupure générale de l’électricité : les
résidents descendant en pyjama par l’escalier de secours l’entendaient frapper
désespérément contre les parois de la cabine…

Lorsqu’après signature d’une décharge, nous sommes enfin autorisés à


pénétrer -avec d’infinies précautions et dument casqués -dans nos locaux
dévastés, le spectacle est dantesque : les structures métalliques s’étant
dilatées, le sol s’est effondré par endroits laissant un trou béant jusqu’au rez-
de-chaussée 5 mètres plus bas. Je retrouve la magnifique sacoche de cuir
166
reçue pour mon dernier anniversaire transformée en une infâme boule de
chewing-gum grisâtre.

Fahrenheit 451 ! Je repense à ce film à la vue de tous nos dossiers comprimés


dans leurs armoires : seul est carbonisé le pourtour de chaque feuille sur
environ 1,5 cm de large, qui tombe en débris dès ouverture. Le reste est lisible,
mais la lecture garantit des mains de charbonnier !

C’est muni d’un tel parchemin "médiéval" cerné de noir que je dois honorer,
deux jours après, mon premier (et hélas dernier !) RV avec des clients
allemands basés en Alsace que vient de me transmettre mon prédécesseur :

Le patron « teutonique » - austère et distant - qui me reçoit manifeste un


dégoût non dissimulé devant ma manipulation gantée des pages de son dossier
tombant en lambeaux :

Il voit là un impardonnable manque de professionnalisme (!?) qui, joint à ma


connaissance encore limitée de l’affaire, me disqualifie définitivement. Ah
cette arrogance germanique, dédaigneuse et glacée… Pire encore quand elle se
débride : peu après en effet, je connus le summum de l’infâme dans un grand
restaurant de Sarreguemines où, imbus de la toute-puissance du deutsche
mark leur offrant à bon compte les meilleures tables du Michelin, deux patrons
allemands -repus et éméchés- s’étaient dirigés vers la sortie en lâchant à la
face des autres clients une volée de pets tonitruants digne de mai 1940.

Heureusement Kalfon nous trouva vite de nouveaux locaux provisoires où nous


dûmes attendre un an la réhabilitation de notre ancien bâtiment. En fait, j’étais
moins gêné que mes collègues car j’avais toujours l’essentiel de mon activité
sur Metz où je disposais encore d’un bureau.

Grâce à la garantie "pertes d’exploitation" de notre police d’assurance, nous


disposions d’une indemnité globale, à partager en fonction du temps consacré
par chacun à la reconstitution de ses archives :

Ainsi que le notera le "boss" avec ironie, on assiste alors à une variation sur le
thème évangélique « les derniers seront les premiers » : les collaborateurs dont
le chiffre d’affaires habituel était au plus bas se retrouvent par miracle
champions des honoraires fictifs !

167
Cerise sur le gâteau : Notre "cher" grand patron Pierre Fouettard, qui n’a
toujours qu’une calculatrice dans le cerveau, se permet de houspiller Kalfon
pour son retard à fournir les comptes de l’exercice écoulé : la réaction cinglante
de ce dernier ( A-t-il été informé, dans sa tout d’ivoire, que nous venons de
subir un incendie ? ) fera le tour des autres Directions régionales, et la perte de
considération subie de ce fait par le Conseil d’administration contribuera,
quelques années plus tard, au départ en retraite anticipée de son inhumain
président.

-4/5- Nouveau départ


Je n’étais pas encore, loin s’en faut, au bout de mes peines :

Depuis notre arrivée en Lorraine, je m’étais rendu compte du malaise croissant


qui s’installait dans mon couple à force de sacrifier la vie familiale aux
exigences dévorantes de ma carrière en plein essor.

Je ne prenais pas assez le temps de m’occuper de mes merveilleux enfants : à


quatre ans à peine, le petit Gabriel avait pourtant un grand besoin de ma
présence au point d’avoir - à mon insu- posé un soir son tout petit cartable
d’école à côté de mon attaché-case dans l’espoir de partir avec moi au bureau
le lendemain matin. L’émotion de cette découverte, tôt le lendemain, me
culpabilisa durablement.

Sa sœur ainée Hélène, plus extravertie, semblait moins perturbée, ce qui ne


l’empêcha pas de manifester son manque affectif à sa façon, en avalant
carrément la boule de mercure d’un thermomètre alors qu’à 5 ans, elle savait
parfaitement que c’était défendu ! Appel en urgence à mon bureau en plein
rendez-vous, retour à la maison à cent à l’heure en brulant les feux… Pour
apprendre, grâce à Dieu, que ce métal est en fait sans danger lorsqu’il n’est pas
à l’état gazeux.

Véronique ne parvenait pas à se faire de nouvelles relations aussi intéressantes


que ce couple d’ingénieurs avec qui nous avions tant sympathisé à Grenoble :
lors de leur visite à Metz accompagnés de leurs deux enfants, l’empathie de

168
nos conversations et la joie de nos gamins réunis ravivèrent ce manque cruel
de vrais amis dont nous souffrions ici.

Surtout, il lui manquait une activité professionnelle qui pût l’aider à prendre
confiance en soi et s’épanouir.

Véronique manifestait de plus en plus souvent son mal-être face au


déséquilibre de nos vies : j’étais constamment sur le devant de la scène, alors
qu’elle se sentait confinée à domicile avec nos deux jeunes enfants. Elle eut
beau finir par décrocher son permis et pouvoir désormais conduire la petite
Audi d’occasion achetée dans la foulée, la frustration avait fait son œuvre et
quelque chose était définitivement cassé.

Le déménagement depuis la villa de Metz pour un austère appartement


strasbourgeois n’avait bien sûr rien arrangé ! Nous eûmes beau acheter à crédit
dès l’année suivante une petite maison dans la proche banlieue, le point de
non-retour avait été atteint. Lorsqu’arriva le divorce fin 1983, le déchirement
de me voir séparer des enfants me dévasta : mon travail s’en ressentit aussitôt,
ce que ne manqua pas de constater Kalfon après ses vains efforts pour nous
aider à recoller les morceaux en m’offrant un congé exceptionnel afin de
« mettre les choses à plat et repartir du bon pied avec votre épouse ? ».

***

Mon chiffre d’affaires, déjà handicapé par l’ostracisme de mes confrères


alsaciens, tomba au plus bas. Je négligeais encore plus que d’habitude mon
look vestimentaire, et je devenais presqu’aussi acariâtre que Lacrainte…

Je crus retrouver le bonheur en reprenant contact avec le grand amour de ma


jeunesse, une écossaise envoutante rencontrée peu après Géraldine, qui par un
hasard prodigieux, se trouvait libre en même temps que moi après son propre
divorce, vivant dans les lointaines Highlands avec sa fille unique de 6 ans. Notre
relation reprit si fort qu’après 3 mois de cohabitation chez moi, le mariage fut
carrément envisagé. J’allai jusqu’à rédiger un projet de convention
matrimoniale, prêt s’il le fallait à tout plaquer et tenter de repartir à zéro dans
son pays.

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Mais les obstacles – à commencer par le souci de mes enfants- étaient
vraiment trop grands pour que cette deuxième chance ouverte par le destin
pût se révéler viable, et notre espoir tourna court.

Lumière au bout du tunnel ? Je reçois un après-midi un appel de « Madame la


Directrice Régionale d’Île de France » en personne ! Florence Gandin, écœurée
par le cynisme et l’esprit partouzard qui règnent dans ses bureaux franciliens,
me propose de la rejoindre à Paris comme directeur du département
patrimoine, tant grande est sa confiance mon égard.

Hélas en cette époque où le voyage en train Paris-Strasbourg dure plus de


quatre heures, et conscient du nouveau surmenage qui m’attendrait là-bas, je
n’ai pas le courage de m’éloigner à ce point de mes enfants en un moment où
j’ai le besoin vital de les voir autant que possible (leur école, en plein centre-
ville, est toute proche de ma « Tour infernale »).

La mort dans l’âme, je dois donc décliner ce nouvel appel du destin : après
l’offre mirifique du cabinet Méreuil, le facteur aura donc bien « sonné deux
fois » à ma porte, selon le titre du fameux film, mais en vain...

Touchant le fond, et après quelques mois de papillonnage sexuel stérile et


frustrant, je décidai soudain de me ressaisir :

1 – Arrêt du tabac (grâce à une méthode psy miraculeusement efficace, car


j’aurais été incapable de me sevrer tout seul avec mes deux paquets par
jour), et adoption d’un régime alimentaire strict pour retrouver la meilleure
forme physique possible (mais sans le Kéfir, à la longue très décevant au point
d’avoir fini, comme pour Kalfon, dans ma poubelle).

Ces économies étaient particulièrement opportunes vu le maigre état de mes


finances, car outre les pensions alimentaires, j’avais sur le dos le
remboursement intégral du pavillon que nous venions d’acquérir et que
j’occupais seul maintenant, désespéré de l’absence des gosses.

Kalfon, qui pour sa part restait plus que jamais accro à la clope chercha (sans
doute jaloux) à me faire rechuter en me tendant son paquet de blondes à
chaque occasion. Mais pour mon plus grand bien, je pus compter sur une force
intérieure sous-estimée jusque-là : la constance.

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Mon cerveau perturbé par le sevrage tourna au ralenti pendant un mois, puis
se réactiva à grands coups de mastication de chewing-gums, après un petit
épisode risqué de recours au Whisky…

2 – Relance de ma formation continue en droit et fiscalité


patrimoniale, en profitant à fond des divers séminaires auxquels ma nouvelle
fonction me donnait maintenant accès :

Les plus intéressants se déroulaient dans un ancien hôtel en lisière de la forêt


de Compiègne, ancienne « maison de passes » au bord de l’Aisne achetée par
l’Agence et tenue par une dame Paulette et son mari, lesquels assuraient à
leurs hôtes "séminaristes" un accueil à l’ancienne avec sonnette pour avertir
des repas, cuisine familiale traditionnelle, soupe maison le soir et copieux petit-
déj agrémentés de tranches d’un jambon hors-pair…

Quel privilège, dans ce cadre apaisant -propice au jogging du petit matin- où


était réunie la trentaine de mes homologues, de pouvoir profiter de la belle
inventivité de nos directeurs techniques du Siège qui en cette époque étaient
capables d’innovation, comme notamment le lancement à grande échelle :

- des reconnaissances de don manuel sous-seings privés, nous permettant de


contourner le fichu monopole du notariat pour réaliser nous-mêmes des
transmissions d’actions de sociétés, sans limite de montant !

- ou du démembrement de propriété dit « en valeur économique », qui allait


être l’une des bases-clé de mon activité future.

Ces séances étaient rendues particulièrement bénéfiques par la qualité des


échanges entre les participants eux-mêmes, dont les plus âgés avaient acquis
une expérience fascinante : pendant tout la semaine que durait chaque session
en ce lieu, je n’arrêtais pas de prendre des notes, remplissant fébrilement des
chemises entières en consignant précieusement la moindre astuce recueillie
dans la bouche de l’u