Super Pouvoirs Converti
Super Pouvoirs Converti
Super
pouvoirs
d’un
simple juriste
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Du fond du cœur,
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« Super pouvoirs d’un simple juriste » © 2022 Philippe Ribagnac
Avertissement de l’auteur :
Le juriste est le samouraï des temps modernes : s’il a bien appris la maîtrise de
son art, tel le chevalier d’antan muni de sa seule épée, rien – absolument rien -
ne peut lui résister dans le monde d’aujourd’hui aussi impressionnant,
complexe et perfide soit-il. La passion du Droit a suffi au tout petit bonhomme
que je suis pour trouver sa place dans les meilleurs cabinets d’affaires et à
travers eux se rendre peu à peu indispensable auprès de l’élite sociale.
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J’ai voulu faire toucher du doigt l’immense pouvoir du Droit et de la fiscalité,
leurs dérives souvent incroyables et l’exploitation qui peut en être faite,
même par un "franc-tireur" tel que moi qui n’en ai souvent fait qu’à ma tête !
Le défi était a priori intenable et, sauf erreur, jamais encore vraiment tenté en
littérature : comment rendre accessibles et enrichissantes les subtilités de la
"tambouille" juridique, a priori si indigeste ?
Mais justement, rien ne m’a semblé plus digne d’effort que d’aider les non-
initiés à comprendre "de l’intérieur " comment fonctionne vraiment notre
régime normatif, et peut-être ainsi mieux s’en défendre, plutôt que de passer
sa vie sur le bord du chemin à s’en plaindre stérilement. Car les errements
législatifs impactent nos vies bien plus qu’on ne croit...
Pour une fois qu’un juriste, libéré par la retraite du souci de rémunération, n’a
plus d’autre désir que partager ses expériences en aidant chacun à mieux
appréhender le « système », pourquoi ne pas en profiter ?
Bien sûr il restera loisible aux lecteurs paresseux (honte à eux !) - ou à ceux trop
pressés - de sauter les passages jugés encore trop ardus malgré mes
simplifications :
Pour faciliter cet éventuel "zappage", les parties tant soit peu
délicates sont signalées par une impression en bleu.
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Au fait, pendant que j’y pense : mille pardons au fisc ! Certes, un individu n’est
jamais grand-chose à lui seul, mais je crois quand même qu’il eût mieux valu
pour le Trésor Public que je fisse un autre métier…
Que voulez-vous, c’est plus fort que moi : Je suis allergique au vampirisme.
*
* *
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« Super pouvoirs d’un simple juriste » © 2022 Philippe Ribagnac
SOMMAIRE
Prologue ........................................................................................ 9
PREMIÈRE PARTIE : Naissance d’une vocation ....................... 16
1/1 (p.17) Engeance huguenote 4/1 (p.25) Le choix du Droit
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8/6 (p.309) La quintessence
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Prologue
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Décidément la firme n’est plus ce qu’elle était car ces nouveaux bâtiments
banals et fonctionnels, bâtis à la hâte en lointaine périphérie du centre-ville,
sont sans âme comparés à ceux que j’ai connus autrefois à l’architecture et la
décoration stylées, alors dotés de gardien à demeure, parkings couverts, jardin
privé…
Mais c’est le nez dans les toilettes du premier étage que je me trouve en cet
instant, pris d’un accès de nausée !!!
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Car je suis secoué par une subite crise d’anxiété fiscale, sans doute la plus
violente de toutes celles que j’ai eues à vivre jusqu’à présent (et Dieu sait que
j’en ai connu !). Cette fois-ci, je suis en effet complètement cassé, le souffle
court, le cerveau paralysé.
Il me faut un long délai pour tenter de refaire surface et reconstituer les étapes
du processus de récupération mentale suivi lors de mes précédentes alertes,
hagard devant la glace des lavabos où je m’efforce de me refaire un visage
présentable quand je sortirai enfin de ces cabinets (j’ai senti plusieurs fois déjà
des tentatives d’ouverture de la porte car nous sommes nombreux à nous
partager ces « commodités »).
- à minorer le problème (après tout j’ai déjà fait économiser assez d’impôts à
tous ces gens depuis toutes ces années ! Et de toute façon nous sommes
assurés…) ;
Mais je sais bien que, par-dessus tout, c’est mon amour propre qui va en
prendre un sacré coup en chutant brutalement dans la considération de mes
pairs, de mes collaborateurs et de mes clients. Pour tenter de me consoler, je
me demande quand même si, à 5 ans de la retraite, ce sera aussi dramatique
que ça l’aurait été précédemment ?
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Je sens néanmoins que j’aurai énormément de mal à tenir pendant ces
quelques années jusqu’à mon départ, tant le besoin de confiance en soi est
quasi vital chez un avocat fiscaliste de haut vol qui n’existe en fait au sein de
son monde que par la fiabilité qu’il est capable d’inspirer. Or tout incident de
parcours tel que celui qui m’accable aujourd’hui se propage comme une
traînée de poudre dans ce microcosme des affaires auquel j’appartiens.
De toute façon, je savais bien au fond de moi que l’un ou l’autre de mes
savants montages juridiques pouvait à tout moment m’exploser à la figure et
détruire ma réputation professionnelle, puisque la moindre erreur - dans le
formalisme kafkaïen de notre législation - suffit à déclencher des
conséquences d’une ampleur colossale alors que nous sommes astreints à un
rythme de travail sans cesse accéléré pour satisfaire les urgence du monde
économique actuel.
D’autre part, l’administration brandit de plus en plus souvent son arme absolue
en invoquant un abus de droit ou un acte anormal dès qu’elle détecte un
schéma d’optimisation.
Une fois retrouvée une respiration plus normale, et constatant que je reprends
peu à peu une mine convenable, je récapitule ce qu’il vient de se passer : appel
urgent du D.A.F. du Groupe BW m’informant que leur Centre des impôts a
notifié la caducité immédiate de toutes les garanties données par les 10
principaux associés, rendant désormais exigibles sans délai les 15 millions
d’euros du litige fiscal en cours, dont je porte l’entière responsabilité pour
avoir eu seul l’idée de toute l’opération critiquée par le fisc.
N’ayant pas été averti de la date d’audience, le jugement a donc dû être rendu
par défaut sans que j’aie pu intervenir à la barre. Or la justice elle-même n’est
plus ce qu’elle était : souvent les magistrats, complètement débordés, ne lisent
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pas les écritures des avocats et font rédiger leurs décisions par des stagiaires
qui se bornent eux-mêmes à reprendre servilement les conclusions du
Rapporteur public.
Celui-ci, dont la mission légale est en principe de donner aux juges un éclairage
technique complet, neutre et objectif, n’a généralement devant les "petites"
juridictions qu’une connaissance hâtive et superficielle des dossiers.
Les absents ayant toujours tort, tout s’est manifestement tramé à mon insu
jusqu’à la brutale découverte, ce jour, de l’exigibilité immédiate des 15 M€ !
Car l’extraordinaire, dans un cas tel que celui-ci, c’est que notre système fiscal
autorise l’imposition de « profits » comptabilisés de façon purement théorique,
sans que le contribuable n’ai perçu la moindre somme d’argent !!
alors même que cet apporteur de titres agit dans un pur but de restructuration
conforme aux intérêts des entreprises concernées (ce que les pouvoirs publics,
tout comme l’Union Européenne, ne cessent d’appeler de leurs vœux !).
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Tout prétendu excès ou insuffisance du nombre de parts reçues en
contrepartie de l’apport est alors qualifié, selon le cas, de « distribution
déguisée imposable » ou inversement, de « libéralité taxable » réputée
obtenue de (ou consentie à) la société bénéficiaire de l’apport.
Or Dieu sait à quel point l’estimation de la valeur vénale réelle d’un bien est un
art difficile. Particulièrement lorsqu’il s’agit de sociétés non cotées en Bourse,
l’appréciation est tout sauf une science exacte. D’ailleurs, consulter plusieurs
experts c’est l’assurance d’obtenir autant d’avis différents, et souvent dans
d’importantes proportions !
Les inspecteurs des Finances publiques connaissent cette variabilité des prix et
en font leurs choux gras car elle leur permet – en toute impunité - de
contredire systématiquement toute valeur déclarée par le contribuable.
Ils savent en effet que la justice (si le redevable, terrassé par le redressement,
trouve néanmoins le courage de la saisir), est elle-même très mal armée pour
arbitrer des valeurs : elle fait donc appel à ses propres experts dont le verdict,
on vient de le dire, n’est rien d’autre qu’une loterie.
Le fisc joue ainsi en permanence au baccara sans avoir besoin de payer aucune
mise : il n’a jamais rien à perdre, il ne peut que gagner. Encore mieux que la
banque d’un Casino, car elle, au moins, n’a pas l’initiative du jeu !
C’est donc tout bonnement ce qui s’est produit dans mon dossier, portant -il
est vrai- sur une grosse entreprise : alors même que mes clients n’ont pas perçu
le moindre euro, la prétendue surévaluation de leurs apports alléguée par le
contrôleur (et prise par le tribunal pour argent comptant !), a suffi à les rendre
instantanément redevables des 15 M€ ressortis des fumeux calculs de
l’administration, pénalités incluses.
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Mal rémunérés et souvent aigris, les magistrats se disent sans doute qu’après
tout, les « riches » n’ont qu’à payer puisque c’est seulement pour ça, n’est-ce
pas, que la société tolère leur existence…
Or presque toute leur fortune est investie dans leur entreprise : pour pouvoir
verser au Trésor public les 1,5 M€ dont chacun est redevable sur les 15 M€
globaux, leurs économies personnelles patiemment accumulées ne suffiront
pas ! J’imagine la saisie de leurs comptes bancaires, les épouses des clients
voyant leur carte bleue rejetée au moment où elles font leurs courses…Honte
et abomination !
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Première partie
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-1/1- Engeance huguenote
Pour tenter de comprendre le vieux cynique un peu cinoque que je crains
d’être devenu - prétendu « abuseur » du Droit aujourd’hui désabusé -, sans
doute faut-il commencer par un retour aux sources (expurgé autant que
possible du travers narcissique et de la fâcheuse tentation d’auto-
complaisance).
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- Une compétition permanente avec mes nombreux frères et cousins ;
***
Sur ce terreau de compétiteur en herbe sont venues germer les graines qui
allaient conditionner toute ma vie :
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personnellement affaire à Dieu, d’où un rejet viscéral de toute forme de
collectivisme, d’uniformité et de panurgisme (allant jusqu’à la difficulté de
prononcer le "Notre-père" en public !), ainsi qu’une gêne spontanée devant
tout discours démagogique de même qu’une profonde suspicion pour
l’affichage de la générosité, de la solidarité et autres étalages de "bons
sentiments" ;
- J’avais aussi l’obsession (due sans doute elle aussi à l’idéalisme parental) de
toujours aller vers l’essentiel, d’atteindre coûte que coûte la quintessence des
choses sans aucun complexe quant au choix des moyens : petit garçon, je
n’hésitais pas à couper la tête des limaces ou à crucifier par dizaines des bêtes-
gendarme sur des aiguilles de pin en espérant apercevoir ainsi leurs âmes
monter au ciel… Et surtout, pour défier le bon Dieu en attendant qu’il
m’empêche de poursuivre de telles horreurs !
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ouvrage d’Octave Aubry que je m’étais fait offrir sur ce personnage pour mon
entrée en sixième, au grand dam de mes parents plutôt partisans d’une
encyclopédie sur la civilisation grecque ou romaine…) ;
Ceci allait de pair avec un besoin inné de tout régenter, à commencer par cet
« Avis à respecter sous peine de poursuites » que du haut de mes 9 ans, j’avais
affiché dans les toilettes surbookées de notre appartement de Marseille, où je
m’étais délecté à rédiger dix commandements d’hygiène et propreté (allant du
bon usage du balai-brosse et de la chasse d’eau jusqu’à la prohibition de toute
station prolongée, vu le grand nombre d’utilisateurs dans notre famille de 7
personnes, en passant par l’interdiction de pisser à côté et l’aération
obligatoire en quittant les lieux), affichette hélas rageusement arrachée par
notre père dès son premier passage !
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En même temps, j’éprouvais une vive allergie pour toute marque
d’autoritarisme à mon encontre, ce qui me rendait souvent odieux pour mes
supérieurs :
Je devins par exemple la brebis galeuse de toute l’équipe de nos chefs scouts
lors d’un camp d’été : ils mirent à profit un grand jeu de combat à coup de
nœuds de foulard et de boules de plâtre organisé entre patrouilles pour
m’attirer à part et me faire subir un authentique passage à tabac.
Il faut dire que je suis à bonne école, au sens propre du mot, car plusieurs de
mes camarades de lycée, enfants des "classes populaires", ne jurent que par
l’Internationale, Marx, Lénine, Staline ou Mao, encensent l’URSS, présentent de
Gaulle comme un vieillard sénile à la solde du capitalisme, qualifient
systématiquement tout ce que j’aime de « travers petit bourgeois » et
bRushrdent sans relâche toute passion autre que celle due à la révolution
prolétarienne en marche...
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On me parle d’exploitation de l’homme par l’homme, mais aucune société n’y
échappe, surtout pas l’URSS et son asservissement de l’Ukraine pendant les
terribles années de l’Holodomor !
Selon mon oncle, réduire l’écart des salaires ne risquerait pas de décourager les
élites, car l’attrait intellectuel d’une profession est plus important que la
recherche du lucre. Mais je ressentais intuitivement ce discours comme
illusoire et hypocrite : j’aurais bien voulu le voir avec une paye d’ouvrier, lui
l’amateur de champagne et fumeur de luxueuses "Pall Mall", à l’existence si
confortable…
C’est plutôt moi, contraint de vivre chichement par les modestes ressources de
mes parents, qui aurais dû souhaiter un partage des richesses ! Or ce qui
m’intéressait, c’était de réussir dès que possible à jouer sur le terrain des nantis
en apprenant à gagner moi-même le maximum d’argent, pas de leur confisquer
leurs biens au profit de tout le monde, …autrement dit personne !
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La société moderne permettant l’accès du plus grand nombre à l’éducation, il
appartenait désormais à chacun de prendre son destin en mains au lieu de se
plaindre perpétuellement d’être la victime du « grand capital ».
Avant même son apparition dans les films, j’avais découvert son existence en
surprenant mon vénérable grand-père maternel, homme d’une immense
culture à la finesse intellectuelle remarquable, en train de lire dans son transat
sur la plage de Saint-Palais-sur-Mer un ouvrage des éditions Plon à la
couverture ornée de la mythique silhouette de l’agent 007 intitulé : « Bons
baisers de Russie». Je n’imaginais pas ce digne vieillard, capable de réciter par
cœur de longs passages en grec de l’Iliade ou de l’Odyssée, s’intéresser ainsi à
pareille bagatelle, avant de découvrir la véritable portée de l’œuvre de
Flemming.
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Cette fascination, exaltée à l’écoute de la musique de John Barry, imprégna ma
vie quotidienne, en m’amenant par exemple à coller la photo de mon idole sur
le devant de ma porte de chambre afin que chacun pût immédiatement
comprendre de quel bois je me chauffais, moi !
Avec un tel modèle, il n’est pas étonnant que ma jeunesse ait pêché par des
accès récurrents de témérité malgré un naturel plutôt circonspect, comme
lorsque à 15 ans, ne voulant pas démériter face à des scouts encore plus jeunes
que moi, je me risquai au franchissement d’un profond ravin en tyrolienne sans
à en maîtriser suffisamment la technique, et sans la moindre sécurité, au point
de me retrouver soudain au beau milieu du précipice pendu à la corde par les
deux mains avant de parvenir par miracle à me reprendre pour finir lentement
le parcours en « cochon pendu », agité de violents tremblements nerveux face
aux regards anxieux des chefs du camp .
Ou bien lorsqu’ à 17 ans, j’acceptai, par goût du défi, de dépanner au pied levé
l’organiste de la paroisse pour le culte de Noël alors que ma préparation était
très insuffisante, si bien que de vilains "canards" vinrent copieusement se
mêler au son des cantiques, froissant douloureusement l’oreille des fidèles
pendant toute la cérémonie.
Et que dire de ce souci impérieux de prouver mon cran à mes copains lors
d’imprudentes descentes de routes de montagne à vélo ou de pistes noires à
ski quand mon niveau dépassait à peine celui d’un débutant, ou encore
d’affrontements à jets de pignes de pin ou même de pierres (!) entre équipes
d’ados se prenant pour des Bonaparte en herbe ?
Il est vrai que j’étais beaucoup moins audacieux dans mes rapports avec les
filles, freiné par mon éducation religieuse, une excessive cérébralisation des
sentiments, une certaine gaucherie naturelle et le manque d’aisance financière
de mes parents.
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En fait j’étais un mélange de folie douce et de sagesse, ainsi que l’avait bien
perçu ma chère tante et marraine lors de mes séjours dans les camps de
jeunesse qu’elle organisait l’été avec son mari pour la restauration d’un vieux
hameau de Lozère. J’y étais respecté pour avoir du répondant et ne jamais
capituler face aux difficultés tout au long de ces laborieuses vacances que je
m’infligeais.
Je pris conscience peu à peu du danger, pour les visionnaires idéalistes tels que
moi, de prendre ses désirs pour des réalités et croire un peu trop vite que le
monde est à vos pieds :
Sur un nuage, j’allai me vautrer lamentablement une heure plus tard devant la
prof de philo, quinqua pète-sec à chignon genre « mal-baisée », qui attendait
des réponses strictement techniques à recracher du cours à sa question : « La
perception », alors que je me répandis en fumeuses considérations
métaphysiques lui arrachant des grimaces de crispation…
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longues études tout en satisfaisant mes goûts militaires, j’imagine faire cette
carrière dans l’armée…
Mais je me rends compte rapidement que je suis trop étourdi et que je manque
d’habilité manuelle ainsi que de sens pratique.
Mais je dois à nouveau abandonner cette idée, car plus j’avance au lycée plus je
constate hélas mon manque d’appétence pour les mathématiques.
Comment le simple « littéraire » que je suis pourra- t-il bien alors satisfaire ses
ambitions conquérantes ? Car malgré mes études de piano (auprès d’une
paroissienne bénévole, pas très pédagogue hélas) et mon goût de la lecture ou
du cinéma, le domaine artistique me laisse sur ma faim : je le ressens comme
une illusion de la vie et non comme la vie elle-même.
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imposante. De sa voix grave et profonde, habituée à retentir en chaire, il
m’interpella alors par ces mots, restés gravés dans ma tête : « Philippe, tu sais
que l’Eglise manque de pasteurs ? ». J’eus l’impression qu’on voulait m’enterrer
vivant, comme si on avait demandé au jeune Napoleone Buonaparte de se faire
abbé !
Il était bien révolu le temps où, haut comme trois pommes, je montais sur une
caisse de bois pour imiter papa à l’office du dimanche
Mes parents n’étant donc plus d’un grand secours à ce stade de mon évolution,
ce sont à nouveau des discussions avec mon parrain qui vont m’aider à trouver
la seule voie adaptée à mon cas : le Droit !
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- 5/1 - La Fac
Me voici donc à tout juste 18 ans étudiant boursier locataire d’une petite
chambre à la cité universitaire « Les Gazelles », à un jet de pierre de
l’imposante faculté de Droit où je démarre ma première année, combinant les
cours magistraux qui y sont donnés le matin avec ceux de « Sciences Po » les
après-midi (ayant lieu, quant à eux, dans les vénérables locaux de cette
institution sise en vieille ville, face à la cathédrale). Ceci au prix d’un véritable
gymkhana quotidien dans le flot de circulation des rues étroites de la ville, sur
mon increvable vélo solex.
Notre groupe de novices en avait été dûment averti dès la première visite des
locaux universitaires, intimidés par la solennité des lieux et le marbre de
comblanchien omniprésent dans l’édifice : les briscards de dernière année
croisés dans les escaliers de la faculté nous regardèrent en effet avec
commisération en lançant à la volée : « Pauvres gogos, si vous saviez seulement
ce qui vous attend ! ».
A mon grand regret, je dus donc laisser à l’écart les quelques ouvrages -soi-
disant destinés à la première année de Droit- que j’avais cru bien faire
d’acquérir avec ma maigre bourse.
Ce long cursus qui démarrait se confirma comme bien plus austère que prévu,
notamment à la fac où, passé l’ébahissement initial à la vue des tous ces profs
en robe rouge et toge d’hermine, les rares moments de détente étaient
réservés aux matières secondaires :
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Par exemple le cours d’histoire du Droit, débutant systématiquement par un
quart d’heure de tohu-bohu avec les 400 voix de l’amphi scandant les deux
syllabes du prénom du prof : « Lé-on, Lé-on... » pour imiter le cri du paon, en
réplique à la posture fière et arrogante que ce maître original se plaisait à
afficher. De lui, je retins en tout et pour tout que :
Le doyen, chargé du cours de droit constitutionnel, était aussi pas mal chahuté
à cause des orientations bizarres prises parfois par son visage, sans doute sujet
au torticolis,
Tout intimidé face à lui lors de l’oral décisif de fin de deuxième année, son
unique question fut la plus laconique qu’on puisse imaginer :
« L’avion » ?
à laquelle je sus répondre en lui récitant, tout de go, les quatre uniques phrases
- parmi les 500 pages prises en dictée tout au long de l’année- dans lesquelles il
avait parlé de transport aérien, ce qui me valut aussitôt un 18/20 !
Finalement, ce que ces épreuves d’oral laissaient de mieux ancré dans les
mémoires, c’étaient les quelques anecdotes burlesques colportées par certains
camarades potaches :
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Impossible par exemple d’oublier le cas de ce prof de droit commercial qui ne
pouvait s’empêcher de faire lui-même les réponses à ses questions, et qui fixait
la note – forcément bonne ! - en conséquence, à la grande joie du petit veinard
qui venait de passer devant lui sans avoir eu besoin d’ouvrir beaucoup la
bouche (sauf pour féliciter son brillant examinateur),
Quand le pauvre impétrant, parvenu au bord, lui demandait que faire ensuite,
il répondait :
«Vous continuez dans la même direction jusqu’à la porte, et vous sortez d’ici ! ».
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Deuxième partie
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-1/2- Géraldine
Malgré tous ces repoussoirs, et après deux premières années pénibles
de navigation à vue, voici soudain mon « chemin de Damas » : une
authentique passion pour le Droit finit – ô miracle ! - par surgir dans mon
esprit :
Le déclic s’était produit non pas pendant les cours magistraux mais lors de
séances de travaux dirigés, grâce au talent pédagogique du jeune doctorant et
élève-avocat qui en avait la charge. Il avait su en effet, avec force exemples
pratiques à la clé, me faire ressentir l’authentique puissance du raisonnement
juridique, bien supérieur au simple travail de "classement" dénigré par l’ami
Léon.
Grâce à lui, je compris qu’il y avait carrément là une « arme absolue » pour qui
voulait, dans notre société moderne toujours plus codifiée, appartenir au
camp des vainqueurs !
Du coup, les données ingurgitées mécaniquement depuis deux ans par pur
bourrage de crâne prenaient désormais tout leur sens.
Mon nouvel air avantageux fut vite remarqué par Géraldine, la copine de la fac
de lettres (en option philo) avec laquelle je sortais depuis quelques temps.
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Ne pouvant prendre en compte en même temps toutes les aspirations des
justiciables, ni toutes les configurations matérielles possibles et imaginables, le
législateur est contraint de tailler dans le vif en déterminant « à coups de
serpe » le champ d’application à donner à ses textes par des critères et seuils
forcément artificiels auxquels le juriste ne peut que chercher à raccrocher
chaque situation d’espèce par tâtonnements…
- Je suppose, Philippe, qu’il doit aussi y avoir pas mal de « vides » juridiques,
chaque fois qu’une évolution technique modifie les comportements sociaux
bien avant que le codificateur ait pu intervenir…
- Tu as absolument raison Gerri. Mais la plupart des vides juridiques sont dus,
tout bêtement, aux contraintes politiques qui sous-tendent les lois : en
multipliant les exceptions en faveur de telle ou telle catégorie de la population
jugée digne d’une protection particulière, on aboutit à des dispositifs mal
coordonnés qui fatalement débouchent sur des injustices ou des blocages. Soi-
disant, « nul n’est censé ignorer la loi », mais la démagogie du législateur
amène à une monstrueuse inflation de textes que plus personne n’est
réellement capable de maîtriser :
Sur certains sujets, des armées de juristes se disputent aussi âprement que ce
que tu peux voir toi, dans tes propres études, entre les grands gourous de la
philosophie !
Mais on entre ici en conflit avec une autre norme juridique définie par la
Déclaration européenne des droits de l’homme : si l’auteur de l’empiètement a
construit pour sa résidence principale, il sera éventuellement considéré, si
l’empiétement n’est pas trop important, que son droit fondamental à
l’habitation l’emporte sur la protection due au droit de propriété du voisin…
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Idem quant à la difficulté bien connue des loueurs d’appartements d’obtenir
l’expulsion de locataires défaillants malgré parfois des années entières
d’arriérés de loyers.
Quant aux blocages, on les voit tous les jours dans la multiplication des
contentieux nécessaires pour savoir si on entre ou pas dans le bénéfice de tel
ou tel dispositif. Il faut par exemple des livres entiers de doctes analyses pour
tenter de définir le champ d’application exact du statut des baux
commerciaux :
- OK Phil ! Mais quel est donc l’outil miracle dont tu disposes pour dominer
quand même cette matière floue et mouvante ? Car le « bon sens », ça veut
tout dire et rien dire ! Et surtout, encore faut-il arriver à le faire partager par le
magistrat qui va trancher ton affaire…
– Gerri, ce que je pense avoir compris c’est l’art d’exploiter au mieux ces deux
grandes tares congénitales déjà évoquées (imprécision + contradictions) qui
entachent fatalement toute législation, quelle qu’elle soit.
- Oui Philou, j’ai bien pigé l’erreur de base de tous les non-juristes croyant
naïvement que la loi a forcément tout prévu et qu’il est donc impossible
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d’échapper aux mailles du filet ! C’est un peu le complexe post-Orwell (nous
l’étudions justement en ce moment), qui fait penser que « Big Brother » finira
toujours par avoir le dernier mot.
– Ma belle, oublie définitivement tous ces clichés. Voici comment je vois les
choses désormais :
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– En ce début de troisième année, nous étudions les contrats et notamment le
cautionnement. Prenons le cas d’un brave homme qui a dû se porter
personnellement caution solidaire de sa Banque pour garantir le
remboursement d’un emprunt souscrit par une société civile immobilière (SCI)
dans laquelle il est co-gérant et associé.
Imagine donc que cette modeste SCI vienne à rencontrer des difficultés pour
rembourser (parce que son locataire ne paie plus lui-même ses loyers).
Mais ça, c’est la réaction timorée du « bon père de famille », comme l’appelle
le Code civil, qui est complètement paniqué et dort très mal la nuit.
Le client est effectivement "grillé" s’il reste obnubilé par cet acte de
cautionnement qu’il a indiscutablement signé, et qui de surcroît le fait
gravement culpabiliser (car bien sûr il ne peut s’empêcher de trouver juste et
logique d’en assumer - j’allais dire « expier » - les conséquences).
Mais au lieu de rester fasciné comme une proie sous le regard du serpent, son
juriste va l’aider à dérouler -à l’infini !- les possibilités de parade :
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En revanche, on peut d’abord chercher si elle a sérieusement vérifié que le
montant garanti n’était pas disproportionné aux ressources personnelles de la
caution, sous peine d’engager sa propre responsabilité…
- Comment diable peux-tu déjà savoir tout ça, Philippe, alors que tu n’as
encore aucune pratique ?
- Je t’avoue, Gerry, que je tiens tous ces détails de l’assistant qui anime nos
travaux dirigés : il déborde d’astuces car il exerce au sein du cabinet d’affaires
marseillais appartenant précisément à notre cher grand maître et prof de Droit
Civil ! Par chance, nous avons pu sympathiser et j’ai bénéficié de longues
discussions en aparté avec lui où j’ai pris plein de notes précieuses…
Tout d’abord, il arrive très souvent que la société emprunteuse ne soit pas
encore immatriculée au R.C.S. Or il suffit alors d’avoir écrit que l’engagement
est pris par cette entité en formation « représentée par Mr Untel » (au lieu de :
« M. Untel agissant pour le compte de la SCI en cours de constitution ») pour
que le contrat soit frappé de nullité (ce qui ipso facto fait tomber aussi le
cautionnement)!
- Une entité qui n’a pas encore acquis la personnalité morale n’a pas
d’existence propre et ne peut donc -par hypothèse- être "représentée" !
D’autre part, un gérant ne peut souscrire un emprunt que s’il entre bien dans
l’objet statutaire de la société civile, ou à défaut si un accord unanime des
associés a été expressément acté au préalable. Et même en ce dernier cas,
encore faut-il que l’opération soit au minimum conforme à l’ « intérêt social »,
notion plutôt vague prêtant à de subtiles discussions…
Si tout ça ne suffit pas, on peut se tourner vers le droit des faillites, puisque par
hypothèse la SCI est en difficulté financière :
Et last but not least, on peut aussi vérifier l’exactitude du taux effectif global
dont la mention expresse est imposée par la loi, car il s’agit d’un calcul fort
complexe. Or parfois, comme tu le sais, « le cordonnier est le plus mal
chaussé » !
- Mais mon gros malin, si tout ça n’a pas suffi tu finis bien quand même par être
coincé ?
L’un des coassociés dans la SCI pourrait par exemple être ami d’un de leurs gros
clients ou même d’un de leurs propres agents.
Il n’est pas rare non plus de tomber carrément sur des histoires de cul…(On
découvre que le banquier qui poursuit le pauvre commerçant en difficulté a
profité de l’emprise psychologique que lui donnait cette situation pour trousser
son épouse dans l’arrière-boutique !).
L’avocat peut aussi faire comprendre qu’il est par ailleurs - lui-même ou sa
firme - conseil de très gros partenaires de la banque, comme par exemple du
propriétaire des locaux d’une de leurs agences.
-4/2- Le sablier
Chose promise, chose due.
Deux jours plus tard, cette chère Gerri, assise sur mon lit et plus remontée que
jamais contre sa fac de Lettres "bordélique", me fait à nouveau les yeux doux
en quêtant de nouvelles infos sur la filière juridique où elle voit peut-être son
véritable avenir.
– T’as vraiment du pot, Phil ! Ce n’est pas moi qui profiterais d’une occasion
pareille…
42
- On ne sait jamais, Gerri : en tout cas, tu m’auras au moins rencontré, MOI !
Tiens, je t’embrasse dans le cou ! Et par pitié, arrête de croiser et décroiser les
jambes sinon il va nous falloir faire illico une nouvelle pause crapuleuse…
- C’est pour tester ta capacité à garder la tête froide…Un vrai mec, ça doit
savoir se maîtriser en toute circonstance !
Tout ce que je t’ai raconté jusqu’à présent n’était en fait que la seconde phase
(« opérationnelle ») de la démarche juridique :
Je t’ai décrit en effet une sorte d’ "entonnoir" inversé, où l’on part du problème
bien précis qui est posé pour s’ouvrir progressivement à un maximum de
domaines connexes pouvant fournir les solutions de secours.
Mais en fait le processus juridique complet a la forme d’un sablier dont nous
n’avons vu que le bas. La première partie de la démarche (la partie haute du
"sablier") se présente donc comme un« entonnoir» bien à l’endroit celui-ci :
Car à l’inverse du praticien élargissant toujours plus loin son champ d’action,
l’analyste part au contraire des généralités du sujet, et descend peu à peu
l’"entonnoir" jusqu’à cerner le cœur de ce qui fait DÉBAT :
• Il s’assure donc d’abord de ne rien omettre dans tout ce qui –de près
ou de loin -peut concerner le sujet, pour sélectionner progressivement
les idées forces, jusqu’à l’identification du clivage primordial qui anime
toute la matière étudiée, celui qui lui semble vraiment la source de
toutes les controverses inhérentes à celle-ci, grandes ou petites ;
• pour comprendre alors la logique dialectique par laquelle la législation
tente de surmonter ce clivage pour réaliser l’indispensable consensus.
C’est seulement avec cette « clé de lecture », ce véritable « fil
d’Ariane », qu’on peut enfin commencer à dérouler des stratégies
pratiques opérationnelles pour sortir du labyrinthe des textes…
- Je devrais être à l’aise sur ce terrain, car en philo, nous avons aussi une
approche dialectique : thèse, antithèse, synthèse…
En Droit, la seule synthèse qui compte, c’est celle qui est déjà contenue dans
l’articulation des textes faite par le législateur (ou à défaut, par la Cour de
cassation ou le Conseil d’État), mais qu’il faut savoir retrouver car elle est
souvent noyée dans le flot de réglementations ou jurisprudences en apparence
disparates.
44
– Bon, OK, finissons-en avec ta belle théorie tellement sérieuse : Ça donne quoi
pour le cours de droit civil ?
Mais en contrepartie :
45
- Ça semble en effet très éclairant !
– Hélas Gerri, cette superbe dialectique s’est traduite par un style de rédaction
de ce cours particulièrement rébarbatif et indigeste, qui a suffi à lui seul à
dégouter définitivement du Droit près d’un étudiant sur deux !! Mais après
tout, n’est-ce pas un mode de sélection comme un autre ?
Ces efforts intellectuels nous ayant tous deux épuisés, nous passons à d’autres
exercices avant de convenir d’une prochaine « séance », cette fois –ci dans sa
piaule à elle pour changer.
-5/2- Le test
La cité-U des filles est heureusement accessible aux mecs depuis les
évènements de 68 : la chambre de Géraldine est nettement plus sympa que la
mienne : un peu plus d’espace, avec toilettes installées dans sa piaule alors que
nous –garçons- n’avons droit qu’à des chiottes collectifs à l’étage (Il est vrai que
nous n’aurions guère l’usage du bidet individuel si précieux pour ces
demoiselles).
- Parfait, Philou, il fallait justement que j’aille parler un moment avec une
copine de la résidence.
46
Dès son retour, je me jette à l’eau sous son regard taquin et faussement
sévère (marrant de voir comme elle se pique au jeu !) :
47
- Et droit pour la banque de refuser de prêter, ou d’accroître ses
exigences, si c’est pour des raisons objectives non discriminatoires…
oOo
48
- 6/2– Au pied du mur
Mon entraînement avec Géraldine porta rapidement ses fruits :
Lors d’une séance de travaux dirigés, l’animatrice nous demanda en effet de lui
proposer un plan pour synthétiser au mieux la problématique du « voisinage » :
Après avoir passé en revue toutes les notions susceptibles d’entrer dans ce
sujet (mitoyenneté, copropriété, servitudes privées ou publiques, troubles de
voisinage, empiétement et usurpation, lotissements …), je me dis que
l’antagonisme fondamental régissant toute cette matière pourrait bien être
celui-ci :
Ayant mis ainsi le doigt sur ce bel antagonisme, je poursuivis mon effort et
proposai le plan suivant :
***
49
J’ignorais que cette conversion à la magie dialectique allait me sauver
carrément la mise pour mon mémoire de 70 pages en vue du diplôme de
l’Institut d’études politiques :
Bien sûr, j’avais compris que la dialectique de base tenait dans l’opposition
entre protection de la nature et libertés individuelles. Mais sans ressentir un
déclic suffisant pour dynamiser ma rédaction. Faire simplement la liste des
éléments respectifs dans chaque sens n’aurait été qu’un travail de tâcheron…
Et soudain, tout se met en place dans ma pauvre tête : bon sang mais c’est bien
sûr ! La singularité de ce projet de Parc national, c’est d’être le seul au monde
à être créé dans une zone encore peuplée dotée d’une économie locale
significative.
50
• Autorisation par le Parc National aux autochtones de poursuivre leurs
activités à leur strict niveau actuel :
Je vais pouvoir décrire ici la nature de ces activités économiques et
montrer en détails les mesures prévues pour leur respect ainsi que pour
le contrôle du non-dépassement de leur périmètre précis à ce jour.
• Interdiction par le Parc National de toutes activités nouvelles :
Je vais pouvoir traiter ici du dispositif de protection de la nature en tant
que tel, ainsi que du processus politique de sa soumission à
l’acceptation de la population locale.
Je n’arrive pas à le croire : les 70 pages sont terminées en a peine trois jours, et
grâce au dévouement de ma dactylo de fortune, le précieux mémoire est prêt
in extremis.
Quoi qu’en fait, c’est seulement l’ "écume" réglementaire qui évolue au gré de
l’Histoire.
51
En revanche, les concepts de base du droit sont si puissants qu’ils perdurent -
mutatis mutandis - à travers les changements de civilisation.
Car ces concepts fondamentaux ont une portée encore supérieure à celle des
axiomes mathématiques : ils ne se limitent pas, en effet, à une démarche de
nature scientifique. Leur dimension est en même temps d’ordre politique et
philosophique, voire métaphysique, recoupant l’ensemble du champ de
réflexion des grands penseurs depuis Platon jusqu’à Heidegger.
Les piliers du Droit ne sont autres, en effet, que les trois grands constituants
de notre Monde :
• L’ ÊTRE :
droit des personnes (physiques et morales), libertés publiques,
droit pénal, autonomie de la volonté (en œuvre dans les conventions et
contrats), responsabilité…
• L’ ESPACE :
propriété et autres droits réels (servitudes, mitoyenneté,
volumes…), emprise locative, publicité foncière…
• LE TEMPS :
usufruit, prescription, causalité, durées de validité,
rétroactivité, aléa…
L’immense force de ces fondamentaux du Droit ainsi rivés aux lois naturelles,
c’est de ne rester jamais des concepts abstraits, mais d’être de véritables outils
d’action directe, permettant – par leur seul contenu - d’impacter la vie réelle au
quotidien :
dès-lors que ces préceptes sont tous - et toujours - sanctionnables par la force
publique.
les concepts sur lesquels s’appuie la pensée du juriste sont pour leur part
suffisamment précis et objectifs pour permettre des conclusions TRANCHÉES
et rigoureuses, de nature à sanctionner le respect effectif des buts recherchés.
53
-8/2- Un peu d’humour
Grisé par le sentiment d’avoir désormais le monde entier à mes pieds grâce à la
puissance du Droit rendant toutes choses logiques et maîtrisables, il fallait
quand même que je tempère mes ardeurs !
Car même dans les civilisations « avancées » comme la France, ces scories
– sources d’incompréhensions et malentendus de toute sorte alors que « nul
n’est censé ignorer la loi » -sont loin d’avoir disparu :
Comment ne pas ricaner quand on lit l’article 978 du code civil, encore en
vigueur :
54
• Mariage putatif : avec une prostituée ?
• Communauté universelle : secte hippie prônant l’amour pour tous ?
• Fente successorale : obscénité ?
• Séparation de corps : technique chirurgicale pour séparer les siamois ?
• Grosse : une ancienne maigre, ou une future maigre ? (en fait, il s’agit
d’un titre exécutoire).
• Destination du père de famille : Pigalle ?
• Multi-jouissance : concept freudien ?
• Curateur au ventre (institution du code Napoléon) : avorteur patenté ?
(en fait, personnage qui était chargé de surveiller une veuve enceinte pour
protéger les droits du futur héritier).
• Nue-propriété : appliquée pour les naturistes ?
• Démembrement : châtiment ultime réservé aux grands délinquants ?
• Partage d’une "croupe" : pacte entre sodomites ? (la "convention de
croupier" est une forme de société en participation).
• Contrat de licence : l’amour entre les parties ?
• Abus de droit : ingurgitation boulimique de textes juridiques ?
• Venir à la barre : faire au magistrat une exhibition de "pole dance" ?
• Juge-commissaire : super flic pouvant juger lui-même les délinquants ?
• Personne physique : un type musclé ?
• Personne morale : un type bien ?
On connaît en effet ce bon mot d’un humoriste à propos des frais généraux
qu’on met sur le dos de sa société (souvent scrutés avec intérêt par l’administration
fiscale !) :
« Je n’ai jamais diné avec une personne morale… En revanche, elle a souvent
payé l’addition ! ».
Ou, toujours au sujet des sociétés et des réunions entre leurs associés, cette
réaction ingénue d’un brave gérant de SARL quand son homme d’affaires lui
55
conseilla de réunir une assemblée générale mixte (= dont l’ordre du jour porte à la
fois sur des questions ordinaires et extraordinaires) :
• Ah bon ?
• Oui-oui, mademoiselle, une grosse ! ».
-9/2- Super-pouvoirs
Mes efforts personnels m’ayant permis de surmonter l’amère déception des
cours magistraux, je parvins au terme des quatre ans à réussir la maîtrise de
droit privé, agrémentée d’une mention "bien".
Quelle chance avait donc eue ce camarade qui, à la question « Qu’est-ce que
l’amour ? », avait pu faire le malin en répondant : « C’est ce grand fleuve du
nord-est de la Chine, proche de la frontière sibérienne ». Où cette candidate à
qui on avait demandé les noms et prénoms de chacun des quatre Beatles,
question si facile pour le fan absolu que j’étais.
Primo :
Deusio :
57
qu’au contraire le droit privé – bien que socialement moins "glamour" - collait
parfaitement à mes ambitions individualistes.
Comme déjà dit, j’avais bien deviné cette véritable « arme fatale » que peut
finir par acquérir un simple juriste muni de son seul code et de son petit
cerveau, ainsi que je pus le vivre plus tard à diverses reprises. La vraie
puissance, c’est la faculté d’agir "hic et nunc" (ici, et maintenant) en impactant
immédiatement le monde réel par le seul effet de sa pensée !
Pour bien me faire comprendre, voici un exemple simple lorsque, bien plus
tard, le propriétaire du terrain voisin de ma maison en banlieue de Strasbourg
se mit en tête de bâtir sa nouvelle résidence sur un emplacement devant
masquer ma jolie vue sur la nature :
Je tentai d’abord sans succès de faire valoir sa propre responsabilité dans cet
état d’enclave (qu’il avait lui-même provoqué en vendant sa précédente
demeure contigüe, qui était quant à elle reliée à la voie publique !), ainsi que la
nullité de l’arrêté municipal en invoquant une "rupture d’égalité" entre
citoyens.
Ceci ne réussit qu’à m’attirer les quolibets méprisants de cet individu, les
injures de son épouse et les aboiements rageurs de leur chien :
« Arrêtez donc de nous emmerder, vous perdez votre temps : nous avons eu
confirmation de notre parfait bon droit par deux notaires ! Oui monsieur, deux
notaires… ».
Mais refusant de baisser les bras (car, privés de notre chère vue sur les coteaux,
ma femme était résolue à déménager !), je compulsai frénétiquement le Plan d’
Occupation de Sols de la commune et trouvai enfin l’argument décisif :
58
Il y avait urgence, car le matin même de ma découverte, un bulldozer
s’apprêtait à démarrer les travaux ! Je saisis mon téléphone pour alerter la
mairie du référé dont j’allais immédiatement saisir le Tribunal administratif
pour violation du P.O.S., ce qui suffit à faire stopper illico l’engin de chantier.
Voici donc bien toute la « magie » du droit : un simple coup de téléphone plus
fort qu’une pelle mécanique…
Ma vie privée allait me donner bien d’autres occasions de tester cet insolent
privilège du légiste :
Tertio :
59
La défense de la veuve et de l’orphelin ne correspondait pas vraiment à mon
tempérament belliciste tourné vers des adversaires de haut vol. Et à 21 ans
maintenant, je comprenais toute l’importance d’une bonne situation
financière. Contrairement à nombre de mes camarades diplômés de droit issus
de la bourgeoisie locale, je ne pourrais en effet compter pour me lancer dans la
vie que sur mes strictes ressources personnelles.
Je réalisai alors que seul le droit des affaires, même s’il ne paraît pas très
glamour, pourrait permettre rapidement la réalisation de mes ambitions. Pour
cela je disposais d’un atout, le seul dans ma modeste manche : mon grand-père
paternel ayant été autrefois directeur du secteur dauphinois d’une société
fiduciaire à dimension nationale, son successeur actuel acceptait de me tester
en me recrutant comme stagiaire sur à la fin de mon service militaire, en
concurrence avec d’autres postulants et jusqu’au choix à opérer entre nous en
fin de période d’essai…
Les quelques conseils que je lui donnai étaient probablement foireux mais
suffirent à calmer son animosité et assurer mon maintien dans l’équipe jusqu’à
l’heure de la « quille », avant qu’il ait eu le temps de s’en rendre compte.
« Ceux qui disent : dépensons sans complexe, les "riches" paieront sont
comme les organisateurs d’un super-loto national voulant à la fois le
61
« beurre » (les mises de fonds des investisseurs, vitales pour l’économie mais
exposées à 100 % au risque de perte), et l’ « argent du beurre » (la confiscation
par l’ IS + l’IR + les CS + l’ISF, de 60 % ou plus des gains de ceux qui ont le toupet
de jouer gagnant ! ) ».
Dans ces conditions, il n’est pas rare de devoir vendre une partie de ses avoirs
antérieurs, péniblement sauvegardés, pour pouvoir encore payer l’imprévisible
surdose de prélèvement obligatoire qui vous tombe sur la tête sans crier gare…
On est pris ainsi dans une spirale confiscatoire : Pas étonnant que tant
d’assujettis cherchent à fuir ces rackets successifs par l’expatriation, quand ce
n’est pas carrément dans la fraude….
62
De surcroît, les lois de finances votées chaque fin d’année ont
systématiquement un effet rétroactif (par la remontée au 1er janvier de
l’application des taxes votées en décembre suivant !). On ne connaît donc
qu’après la fin de la partie la règle du « jeu » (i.e. : la "sauce" à laquelle on va
être mangé) !
L’hypocrisie des gens de gauche me sautait de plus en plus aux yeux : pourquoi
ne se réjouissent-ils pas lorsqu’une région se met à voter à droite, puisque c’est
a priori le signe que les résidents s’y sentent économiquement plus à l’aise ?
63
D’ailleurs, s’il suffisait de partager toujours plus pour assurer le bonheur des
peuples, il faudrait alors conclure que les gouvernements de gauche sont tous
atteints de masochisme : en effet, chacun de leurs passages au pouvoir se solde
immanquablement par l’opprobre de leurs électeurs pour cause de trahison
des idéaux égalitaires. Est-ce par pulsion suicidaire que ces dirigeants se
résignent ainsi à décevoir systématiquement leurs propres troupes ?
Son seul souci serait que la misère régresse vraiment, puisque c’est son unique
fonds de commerce ! Mais en favorisant par tous les moyens la venue en
Europe de réfugiés économiques du monde entier, elle s’assure du
renouvellement constant de sa clientèle de démunis. CQFD
***
64
Troisième partie
oOo
65
-1/3- Le chef
Le "gamin" que je suis encore, s’imaginant à 23 ans rompu à toute épreuve au
sortir du service militaire, est épaté et intimidé en pénétrant ce 5 février 1973
dans le bâtiment bourgeois du centre de Grenoble, cours Jean-Jaurès, où
l’ "Agence" a établi sa direction régionale.
Quelle chance de pouvoir loger pour l’instant chez ma mère à quelques pas
d’ici (mon pasteur de père étant resté pour un an en mission au Cameroun).
Les sens en alerte, j’observe chaque tête qui passe devant moi : arrivées et
départs de clients, collaborateurs affairés, allées et venues des secrétaires
logées dans un pool d’au moins 15 ou 20 comme j’ai pu l’entrevoir… Je ne peux
m’empêcher de repenser à mon héros James Bond lorsque pénètre dans le hall
un grand brun ténébreux de 1 mètre 90, jeune et svelte, muni d’un attaché-
case, qui semble être un agent du cabinet démarrant sa journée. Cette vision
glamour me redonne un peu de baume au cœur.
66
Je trouve le personnage particulièrement imposant : j’ignorais encore que le
fauteuil de ses visiteurs était volontairement surbaissé par rapport au sien,
avec de surcroît un léger roulis achevant d’inférioriser ses interlocuteurs…
Il pouvait peut-être passer pour un "bel homme", comme je l’entendis dire plus
tard par des secrétaires ou dactylos sans doute sensibles à son 1m 83, ses yeux
gris-bleu et son teint hâlé (dû en fait à la « maladie bronzée » touchant les
personnes au foie fragile !). Pour ma part, j’avais du mal à partager un tel
compliment pour ce presque sexagénaire plutôt dégarni, au regard froid et
intimidant, qui m’évoquait irrésistiblement un gradé de la gestapo !
Le problème est qu’on ne sait pas très bien que faire de moi pour l’instant : le
maître de stage qui m’est promis est déjà fort occupé avec un autre stagiaire
arrivé depuis un an. Certes celui-ci, dès la fin prochaine de sa formation, va
rejoindre le bureau de Valence, mais ma situation ne s’améliorera pas pour
autant puisque, comme j’en ai été prévenu, trois autres jeunes recrues sont
attendues d’ici quelques mois.
67
opérationnel dans les prochains mois… à condition bien sûr que d’ici là, mon
passage à Grenoble ait été pleinement concluant !
Mon jeune collègue bavarde un peu avec moi, sans que ces dames ne perdent
manifestement une seule miette de nos propos malgré tous leurs efforts pour
n’en rien laisser paraitre.
Pour l’heure, j’envie ces dossiers qui trônent sur son petit bureau et qui
semblent l’occuper pas mal, car le mien est ridiculement vide à l’exception d’un
fascicule polycopié intitulé « Droit des sociétés commerciales » reprenant la
doctrine « maison » de nos grands directeurs techniques nationaux.
68
Ceux-ci appartiennent au "Siège", centre francilien de tous les pouvoirs au
sein de l’ « Agence », relayé servilement par les 9 Directeurs Régionaux
(ces prestigieux « D.R », dont Lucien Lechef fait partie) et les 29 bureaux
secondaires de cette firme aux 800 salariés,
dont plus de 300 ont le titre de « Conseil juridique » (inscrits sur les listes
tenues par les Procureurs de la République conformément à la loi de 1971
qui vient – enfin - de réglementer cette profession, née depuis longtemps
de la pure pratique).
Pour des raisons historiques, l’Agence est restée implantée dans la moitié
Est de la France, alors qu’un concurrent encore deux fois plus gros s’étend
- quant à lui- sur l’ensemble du pays.
Si j’ai bien compris, la lecture assidue de ce manuel va être mon unique
occupation jusqu’à nouvel ordre ! Affreuse déception, moi qui avais imaginé
me lancer sans délai dans le feu de l’action…
Il ne trouve rien d’autre pour moi que me faire relire un gros acte de vente de
fonds de commerce : « Je sais me dit-il, ceci peut vous paraître inutile puisque
ce contrat a déjà été signé (!), mais ça vous permettra de vous imprégner des
bonne formules à utiliser dans ce type d’opération… »
Je tente de faire contre mauvaise fortune bon cœur en étudiant de plus en plus
attentivement le cours de droit des sociétés dont j’ai été doté, et bien m’en
prend car Monsieur Lechef en personne a décidé de m’interroger pour tester
lui-même mon niveau technique vu l’indisponibilité totale de Carrignon.
J’ai beau réfléchir ensuite avec l’énergie du désespoir à l’erreur que j’ai donc
commise, impossible de mettre le doigt dessus. Jean-Luc n’est pas non plus en
mesure de lever l’énigme… Grâce à Dieu, je finis par comprendre tout seul
qu’une fois de plus j’ai été victime de mon péché mignon qui consiste à recréer
spontanément les règles à ma façon, avec ma propre logique, au lieu de me
concentrer sur ce qui est réellement écrit.
Voyant que cette fois j’ai pu donner la réponse attendue, il ne peut s’empêcher
de me critiquer quand même en me lançant ces mots qui resteront longtemps
à me hanter : « Monsieur Ribagnac, vous m’inquiétez beaucoup, car vous ne
savez pas vous exprimer ! »
70
Décontenancé, mais conscient de la difficulté d’être éloquent sur la forme
quand on maîtrise encore mal le fond de son sujet, je lui demande
ingénument :
- Pensez-vous qu’il y ait quand même un espoir de me corriger avant qu’il soit
trop tard ?
-2/3- L’ Agence
Les semaines passent avec une lenteur désespérante, sans aucun contact
intéressant avec les divers agents en place, qui eux aussi semblent vivre dans
leur petit monde clos, leurs bureaux envahis par l’empilement des dossiers de
tous ces clients que j’aimerais tant pouvoir rencontrer moi aussi.
Lors d’un repas de midi après une matinée particulièrement ingrate au bureau,
je m’en entretiens avec ma mère. Celle-ci comprend ma réaction, mais me
convainc d’attendre encore un peu : une décision de cette importance ne se
prend pas sur un coup de tête, même si en cette époque des « 30 glorieuses » il
était encore assez facile de trouver un nouvel emploi.
Bien m’avait pris d’écouter cette voix de la sagesse car, le lendemain même,
j’apprends que je suis convié au « séminaire d’accueil » des nouvelles recrues,
71
qui doit se dérouler dans 10 jours en ce fameux siège « parisien » de la firme
(situé plus exactement à Créteil-sur-Marne). Comment ne pas être flatté, ayant
touché le fond de l’insignifiance, du soudain privilège de rencontrer les grands
pontes de la boîte, à commencer par le billet SNCF de 1ère classe et la
réservation d’hôtel qui me sont alloués pour cette semaine enfin glamour ?
- bureaux tout aussi flamboyants, quoi qu’un peu moins grands qu’à Grenoble
(rareté du m2 francilien oblige !), répartis sur les 5 étages du bâtiment principal
selon le principe anglo-saxon : plus le poste est important, plus on est logé en
hauteur ! Pour avoir un trombinoscope en grandeur réelle, il suffisait de se
poster au pied de l’ascenseur à l’heure du lunch et voir ainsi défiler par petits
groupes les « gros bonnets » de la maison en quête de sustentation.
Surtout, je fus épaté par la classe et le brio dont firent preuve, chacun à sa
manière, les responsables des départements juridiques centraux
respectivement directeurs des services "fiscal", "sociétés", "économique et
social", "évaluations" et "patrimonial" : tous ces fringants quadra ou
quinquagénaires, sapés aux quatre épingles, faisaient montre d’une
authentique passion pour leur discipline, tellement loin de ces mines
renfrognées que j’avais croisées jusqu’à présent.
Enfin, je pouvais toucher du doigt, et au plus haut niveau, cet élan et cette
ambition sans lesquels le Droit n’est plus qu’une morne occupation réservée
aux esprits sénescents… Seule fausse note : avec toutes ces immenses portes
vitrées coulissantes, l’un des vieux pontes de la boîte peut-être un peu grisé par
72
le bon vin servi au repas, se casse le nez sur une paroi de verre et doit rester un
bon moment la tête en l’air avec un gros mouchoir en attendant que cesse
l’hémorragie...
Au fin fond du Jura, l’Agence n’avait trouvé personne d’autre que ce "gamin"
pour suppléer le vieux briscard qui la représentait sur place depuis 30 ans,
emporté subitement par un infarctus. J’étais mort d’envie en apprenant qu’au
même âge que moi, il agissait entièrement à sa guise, signait seul tous les
courriers du bureau et même les chèques au nom de l’Agence ! Et je fantasmais
en imaginant la séduction que sa fonction devait opérer aux yeux de ses
employées…
On sentait bien la rivalité et le cynisme chez la plupart de ces jeunes aux dents
longues prêtes à rayer le parquet, qui se prenaient tellement au sérieux dans
leur costard-cravate : mais curieusement ceci n’excluait pas une certaine
camaraderie et une sorte d’esprit maison embryonnaire…
Mais j’avais retenu une parole essentielle dans la bouche du grand directeur du
département « Sociétés » (auquel j’étais censé appartenir) : « N’attendez pas
qu’on vous donne du travail : allez le chercher ! Embêtez les juristes des
bureaux voisins, harcelez-les s’il le faut, jusqu’à ce qu’ils se sentent obligés de
vous confier du boulot ! ».
Prenant mon courage à deux mains en me disant qu’après tout j’en avais bavé
encore bien plus que ça à l’armée, je découvris avec ravissement la vérité
profonde de la parole biblique : « Demandez, et l’on vous donnera ». Car ça
marchait à merveille ! A condition de ne pas aller voir les cadres, mais les
agents lambda, ravis de mes offres de service car non habitués à se faire
73
assister (de surcroît gratuitement, puisque mon maigre salaire fixe à la charge
de la boîte ne leur coûtait rien).
Une fois mon talent épistolaire remarqué, je pouvais espérer des tâches plus
intéressantes.
Je tentai aussi d’amadouer Denise Hénard, vieille fille spécialisée dans le droit
des marques, qui passant dans le bureau surpeuplé où je restais cantonné et
voyant l’orgie de mégots débordant de mon cendrier, s’était exclamée : « Non,
ce n’est pas possible : vous avez fumé TOUT ÇA ?! ». Pour ma formation, elle
accepta que je prépare avec elle un dossier destiné à l’INPI, puis insista
bizarrement pour que je l’accompagne chez le fabricant du tampon : « Rien de
tel, jeune homme, qu’une approche concrète des choses, vous verrez avec
l’expérience ! »
Vint enfin le grand jour où, en l’absence de l’agent concerné, il me fut demandé
de signer en mon propre nom la lettre que j’avais préparée pour son client :
aussi effarouché que pour un dépucelage, il me fallut plusieurs secondes avant
de me risquer à griffonner mon « sceau » (difficile à reproduire tant je l’avais
74
vaniteusement sophistiqué !). Pas question en effet de tout faire retaper par la
dactylo au seul motif que "Monsieur" aurait raté sa signature !
« Dans cette boîte, si tu n’es pas promu cadre dans les 5 ans, il faut aussitôt
aller voir ailleurs ! »
Fin mai 1973, le prestige de l’Agence, alors à son sommet, se manifesta tant au
siège que dans chaque direction régionale, par une digne célébration du
quarantième anniversaire de la firme : pour la circonstance, il fut offert à
chacun de ses collaborateurs un cendrier en cristal massif pesant au moins
deux kilos, muni de son pilon du même matériau étincelant. Je n’étais là que
depuis 5 mois à peine, et Lucien Lechef, après avoir beaucoup hésité, finit par
me dire – de sa voix sentencieuse et sans le moindre humour : « Je vous en
donne quand même un, mais vous ne le méritez pas ! ».
75
dût inaugurer le bal clôturant les festivités commémoratives. Nous avions au
moins un point commun : celui de n’être guère à l’aise pour la danse…
Nous avions dégotté un tout petit appartement en vielle ville, tandis que mes
parents résidaient maintenant en région parisienne depuis le retour de papa du
Cameroun.
76
L’un (Patrick) était le fils d’un pharmacien de Roanne, ville où la firme disposait
d’un bureau auquel il pouvait espérer être affecté si son stage était concluant.
On nous avait regroupés dans un bureau à part où, pour l’instant, notre sous-
occupation était à son comble : les jours se passaient pour l’essentiel à raconter
des blagues ou critiquer tel ou tel agent ou autre membre du personnel de
cette direction régionale où nous nous trouvions pour l’instant confinés.
- Elle ne pourra garder qu’un seul – ou au mieux deux- d’entre nous au terme
de notre stage commun dans un an. Le redoutable verdict sera donc rendu d’ici
septembre 1974.
Nous avions certes bon esprit, mais l’épreuve était vraiment rude. J’en étais
réduit à tuer le temps en faisant le portrait au crayon de chacun de mes
camarades d’infortune : à ma propre surprise, ces esquisses furent si réussies
que je fus supplié de les leur laisser (après avoir quand même osé m’en faire
des photocopies avec l’angoisse d’être surpris dans cet agissement illicite,
prétexte peut-être suffisant d’un éventuel renvoi sur le champ ?). Du moins
77
me disais-je, une reconversion sera peut-être envisageable comme dessinateur
si je suis viré d’ici…
Je résolus de prendre le taureau par les cornes et d’aller voir son homologue
responsable du service patrimonial dans notre D.R.
Jean-Luc, qui avait travaillé parfois avec lui, tenait en très haute estime sa
science et son expérience dans le domaine patrimonial, les procédures
judiciaires et le droit des contrats.
78
En outre, il était le cousin du Président du Conseil d’administration, grand
patron de toute la firme. (Quand ce dernier vint, peu de temps après, inspecter
notre Direction régionale, il eut la gentillesse de me dire, à moi petit blanc-bec,
qu’on lui avait déjà parlé à mon sujet : ce à quoi j’eus la réaction naïve de lui
répondre : « Moi aussi, j’ai beaucoup entendu parler de vous ! », parole
maladroite suivie d’un silence gêné à peine interrompu par le ricanement
étouffé d’un témoin de la scène…).
J’eus alors l’humilité bien venue de lui dire que, telle la Cananéenne de
l’Évangile, je me contenterais des miettes qu’il voudrait bien me laisser de son
temps si précieux.
79
Le vénérable vétéran en conçut pour moi une sincère reconnaissance, teintée
même d’admiration (mais oui !) : à partir de là, il se décida à me confier des
tâches régulières et surtout, il obtint du toujours exécrable Lechef – malgré ses
fortes réticences – mon inscription officielle au département « Patrimoine »,
conjointement à mon appartenance au service « Sociétés ».
J’eus donc droit à une double dose de séminaires techniques au Siège ! Que de
voyages en 1ère et séjours d’hôtel aux frais de la princesse…
Le même mentor m’avait aussi épaté en nous faisant toucher du doigt la notion
de VIDE JURIDIQUE : le créancier d’un commerçant est protégé par la loi contre
le risque de perte par ce dernier du bail des locaux où il exploite son magasin,
car c’est un élément décisif de la valeur de l’entreprise. Donc aucune cession ou
résiliation de bail n’est opposable à un créancier nanti sur le fonds de
commerce y-exploité sans son agrément…
Le moteur de l’admiration est sans doute l’un des plus efficaces pour
progresser. Dans la foulée, je commençais également à m’intéresser de près
80
au droit fiscal : il me devenait de plus en plus insupportable qu’une matière
aussi incontournable puisse être réservée à d’autres !
Lors d’une réunion technique interne, j’avais été estomaqué par les échanges
incompréhensibles entre spécialistes de cette discipline, tous anciens
inspecteurs du fisc, qui s’exprimaient dans un pur jargon bourré d’articles du
Code général des impôts et d’arrêts du Conseil d’ Etat, aussi impénétrable
qu’un discours en hébreu.
J’achetai le manuel « Les impôts en France » des éditions Francis Lefebvre, que
je dévorais littéralement dès que j’avais un instant, même dans mes trajets en
bus. Ce livre avait en effet une grande efficacité pédagogique, en privilégiant la
logique et la raison d’être des textes à leur simple description.
81
démordre, jusqu’à déclencher des quolibets : je n’avais pas encore intégré
l’idée d’une suspension du contrat de travail pendant l’exercice des fonctions
directoriales, l’intéressé redevenant salarié dès la fin de son mandat social.
J’adorais gérer les appels téléphoniques des agents : plus j’étais inondé de
coups de fil, plus j’éprouvais d’exultation! Une jouissance exaltée proche sans
doute de celle procurée par une drogue.
Intimidé d’assumer tout seul une telle transaction pour la première fois, et
doutant de la capacité de l’acquéreur -mal habillé et parlant à peine le français-
d’acquitter une telle somme alors que je gagnais péniblement moi-même 1.500
frs bruts par mois, quelle ne fut pas ma surprise de le voir m’exhiber sa fiche de
paie à 4.500 frs mensuels ! Le travail d’éboueur à la Communauté urbaine
n’était vraiment pas mal payé…
82
énorme enveloppe bourrée de coupures de 5, 10 et 20 frs en me demandant -
dans son sabir caractéristique, et avec force tutoiements- de bien vouloir
compter tout ça à la vue de tous : rendu fébrile par le risque d’une mauvaise
manip, je dus à ma grande honte m’y reprendre au moins trois fois, croyant
devenir fou…
- 4/3- La sélection
Ma stratégie d’ouverture pluridisciplinaire n’était gère conforme au principe de
base de la firme, consistant au contraire à enfermer chaque collaborateur dans
un domaine juridique le plus restreint possible, afin de réduire par là même
son autonomie et le risque de le voir damer le pion des cadres de la boîte
auprès des clients. Ceci sous l’alibi de cultiver la sacro-sainte spécialisation,
encensée comme meilleur gage du professionnalisme…
Mais l’approche synthétique des dossiers que j’avais décidée contre vents et
marées se révéla gagnante, car elle m’apportait un plus évident par rapport à
mes collègues stagiaires.
Au bout de quelques mois, alors que nous étions tous les quatre dans l’un de
ces séminaires de formation réunissant au siège central la vingtaine
d’impétrants en droit des sociétés recrutés par la firme, une secrétaire
interrompit soudain la séance :
83
- Un malheur est-il arrivé chez moi ? », s’enquit Marcel d’une voix stressée.
- Pas du tout, Monsieur : c’est votre directeur régional qui a décidé de mettre fin
sans délai à votre stage.
- Non Monsieur, les instructions sont formelles : vous devez rentrer séance
tenante !
Le pauvre Marcel, complètement sonné, les yeux tournés vers le sol, sortit
aussitôt de la salle comme un zombie pour récupérer son sac de voyage et filer
à la gare, sans avoir même le loisir de nous faire ses adieux car Louis Bardeil,
irrité par cette interruption, avait repris aussi sec son exposé.
84
engueulade de la part du directeur général adjoint trônant à sa place, assis à
son bureau !
Il faut dire que chacun des 9 DR de la firme avait lui-même l’impression d’être
racketté par le Siège central, dont les prélèvements s’accroissaient d’année en
année pour financer la politique de prestige et d’excellence technique voulue
par le Conseil d’administration. En outre, la majorité du capital de l’Agence –
constituée en société anonyme- appartenait à l’époque à une famille
d’investisseurs suisses, extérieurs à la profession de conseil juridique, qu’il
fallait bien sûr rémunérer par des dividendes suffisants…
Quelques mois plus tard, ce fut au tour de Michel de quitter notre petit groupe
de stagiaires : contrairement à Marcel, il prit de lui-même cette décision. Ce
gentil fils unique, doté d’un grand amour propre et d’une belle finesse d’esprit,
n’avait jamais vraiment admis les vicissitudes de notre statut de jeunes recrues.
Il avait sans doute été trop gâté par ses parents : sans problèmes financiers,
doté d’une splendide Renault 12 qui nous faisait pâlir d’envie, logé dans un
coquet appartement du quartier de la Part-Dieu, il savait se montrer généreux.
Il avait tenu à m’inviter ainsi que ma femme pour un week-end chez ses
parents, séjour marqué par un diner somptueux au restaurant du 45ème
parallèle dont le chef étoilé (Michel Chabran) vint nous honorer de sa présence
à table pour prendre le digestif : véritable instant de grâce pour mon épouse et
moi qui devions tirer tous les jours le diable par la queue pour « joindre les
deux bouts »…
85
grand timide brûlait du désir de se marier lui aussi. Et j’avais bien compris que
mon épouse était du genre de femmes à son goût, contrairement à celle de
Patrick qu’il trouvait disgracieuse et revêche.
Sachant que ma (fort jolie) belle-sœur serait présente lors d’une visite des
parents de Véronique, il avait tenu à leur offrir l’hébergement chez lui, hélas
sans résultat pour sa quête amoureuse.
En revanche le repas qu’il nous fit servir à son domicile eut pour moi une
conséquence catastrophique: me pensant guéri de l’addiction au tabac depuis
l’arrêt total décidé à mon mariage, je me crus capable d’accepter un cigarillo au
dessert. Rechute inexorable garantie ! Car si on a fauté une fois, on peut bien
faire une deuxième exception, n’est-ce pas ? Et puis une troisième, tant que ça
reste exceptionnel…Deux mois plus tard, j’avais déjà retrouvé mes deux
paquets de clopes quotidiens.
***
Pour les deux rescapés que nous étions désormais, Patrick et moi, l’horizon
sembla s’éclairer quelque peu :
Besogneux et aussi acharné que moi, il était celui de mes trois compagnons
avec lequel j’avais eu le moins d’affinités. Il faut dire que son épouse était du
genre acariâtre, ce qui n’avait pourtant pas empêché le directeur de l’agence
de Caisse d’Épargne où elle travaillait de tester sur elle son droit de cuissage !
Mon camarade vivait depuis lors dans la hantise de voir un jour sa « chère et
tendre » finir par « passer à la casserole » de ce vieux parasite, payé
grassement pour ne rien faire en profitant du système de pantouflage dénoncé
par François de Closets …
86
Outre le sentiment d’excellence éprouvé lors de nos séminaires franciliens,
l’encadrement local – y compris l’odieux Lucien Lechef – montrait par moments
une sorte d’admiration pour l’aptitude de notre jeune génération à intégrer
rapidement les dernières nouveautés de la législation, un peu trop foisonnante
pour les vieilles badernes fatiguées des perpétuels changements et enfermées
dans les poncifs.
Ne sachant si l’un de nous deux n’allait pas encore devoir passer à la trappe
dans le contexte économique désastreux qui perdurait depuis le premier choc
pétrolier, je mettais mon point d’honneur à engranger un maximum de
connaissances techniques dans le but de supplanter mon camarade : c’est ainsi
que je rédigeai une quantité de fiches type " memento" pour bien assimiler la
"gymnastique" du droit des obligations (cession de créance, subrogation,
délégation, novation, action oblique…), sachant qu’il se concentrait pour sa
part sur le seul droit des sociétés commerciales.
Il est vrai que j’avais déjà l’avantage sur Patrick de ne pas être limité comme lui
aux seules relations avec Claude de Mortet, pâle successeur de Carrignon (plus
disponible certes, mais ne semblant guère plus compétent que nous !) :
Il devait sa promotion depuis le petit bureau de Macon au gros volume de
chiffre d’affaires que lui avait sous-traité le fiscaliste local en lui faisant rédiger
à la chaîne PV d’assemblée sur PV d’assemblée…
Mais complètement submergé par ses nouvelles fonctions et broyé par les
exigences insatiables de Lechef, ce stakhanoviste ne tarda pas à faire un
« burn-out » et s’effondrer carrément dans son bureau victime d’un collapsus
foudroyant.
Tandis que les ambulanciers le sortaient de l’immeuble « les pieds devant » sur
un brancard, et voyant la mine déconfite de Lechef, nous crûmes judicieux de
rassurer ce dernier en lui disant notre confiance dans le parfait rétablissement
de cette victime du boulot. À quoi nous l’entendîmes nous répondre, d’une
voix sèche et brutale :
- Mais j’y compte bien, encore heureux ! Qu’est-ce que vous croyez ?
88
En fait, leur leitmotiv était de s’attirer le moins de complications possibles avec
l’administration, alors que le mien tenait en deux mots :
1) intransigeance 2) optimisation !
Ainsi, je refusais d’accepter qu’un fonds de commerce ne puisse pas être acquis
en poursuivant la location-gérance dont il était déjà grevé, bien que la loi
interdît de louer un fonds acquis depuis moins de deux ans. Cette disposition
n’avait en effet pour but que de lutter contre la spéculation sur le travail
d’autrui en empêchant d’accumuler la propriété d’entreprises pour se
défausser de leur exploitation sur de simples exécutants pieds et poings liés.
Découvrant que j’avais ainsi passé outre, Sénevé me passa le savon du siècle…
…avant que la Cour de cassation ne décide, six mois plus tard, de valider un cas
similaire au mien !
• refus d’appliquer la TVA sur les dépôts de garantie versés par les locataires
puisqu’il ne s’agit pas de loyers mais d’une créance sur le bailleur, consacré
par le Conseil d’État moins d’un an après !
• rejet de la jurisprudence de la Cour de cassation qui déclarait « léonines » les
promesses d’achat de parts ou actions de société stipulant par avance un
prix ferme pour une cession qui par hypothèse ne se réalisera qu’à terme :
89
bipartites entre un vendeur et un acheteur parfaitement indépendantes des
statuts,
Dès lors, il n’y a plus jamais lieu de revenir sur les parts sociales
représentatives de ce montant fixé forfaitairement, « ne varietur » !
Il faudra pourtant attendre plusieurs années avant que le sacro-saint
mémento ne soit corrigé sur ce point.
***
- Mon jeune ami, vous avez quel âge ? 24 ans ? Et jeune marié ! Croyez-moi,
allez donc retrouver d’urgence votre jeune épouse : c’est beaucoup plus
important que ce qui vous retient dans ce foutu bureau à des heures indues !
Dans notre métier, la règle de base c’est d’avoir une bonne hygiène de vie, sinon
vous êtes foutu. Croyez-en le vieux routier que je suis.
90
Pensant à ce brave de Mortet toujours en convalescence, je sentis à quel point
ce sage senior avait raison…
L’immense avantage de l’Agence par rapport aux autres cabinets était en effet
de mettre ses nouveaux collaborateurs gratuitement en relation avec les
clients, alors qu’ailleurs une telle intégration se monnayait chèrement ! Du
même coup, les agents ne devenaient jamais détenteurs de leur portefeuille,
restant après leur départ la propriété exclusive de la firme quels que soient les
développements apportés tout au long de leur carrière.
Nous recevons chacun la liste des sociétés que nous devrons suivre tout au long
de l’année. Bien sûr il ne s’agit pas des clients les plus « juteux » du bureau,
mais de petites entreprises où les tâches de départ risquent de se révéler
basiques et ingrates : essentiellement la tenue des assemblées générales
annuelles d’approbation des comptes, travail fastidieux sans grand intérêt
intellectuel. Mais il faut bien commencer par un bout…
91
l’honoraire d’usage est un pourcentage (souvent 1 %) du montant de
l’opération, alors que ce travail est en fait assez facile.
Deuxième nouvelle :
Grâce à ma double compétence supposée, j’ai droit à tous ceux des dossiers
attribués qui sont censés comporter une dimension juridique débordant le
strict droit des sociétés commerciales, alors que Patrick est confiné à ce seul
domaine. Il est vrai qu’une "perle" figure dans sa corbeille : chez son client le
plus important, une très grosse augmentation de capital est d’ores et déjà
programmée ! Pratiquement, cette seule opération devrait lui suffire à boucler
son budget pour toute l’année, alors que je vais devoir trouver tout seul de
quoi y parvenir…
Mais dans mon panier figurait ce qui allait se révéler décisif pour toute la suite
de ma carrière !
S’il était resté client jusqu’à présent, c’est en raison de la taille de notre firme,
gage de solvabilité en cas de mise en cause de notre propre responsabilité, et
offrant un label reconnu auprès du fisc et surtout vis-à-vis des banques : car
l’empire qu’il était en train de construire, ouverture après ouverture de centre
92
commercial, reposait sur un endettement vertigineux (il avait démarré avec, en
tout et pour tout, la petite épicerie de son père à Vienne en Isère).
Il disait cyniquement de Lucien Lechef : « Ce que j’aime bien chez lui c‘est que,
maladivement scrupuleux comme il est, il ne dormira pas la nuit tant qu’une
solution n’aura pas trouvée quand j’ai un souci. Quitte à nous faire des
infarctus à répétition (parole cruellement prémonitoire) ! Tant que ce grand
angoissé sera là, je serai bien tranquille ».
Pour lui, les collaborateurs qui restaient plus de 3 ans à l’Agence étaient
forcément des mauvais : les meilleurs ne pouvaient que se "tirer" vite fait de ce
ramassis de médiocres besogneux pour voler de leurs propres ailes.
93
Jusqu’au jour ou Gaston Boursin en personne demanda à parler directement à
l’auteur de la consultation que j’avais rédigée la veille sur un problème urgent
de concurrence commerciale : voilà ainsi mon premier contact avec « Gaston la
terreur » et sa voix flûtée aigre-douce !
94
multitude d’obligations locatives, alors que le bailleur n’en a qu’une seule :
fournir le local).
Pris par l’urgence -et d’ailleurs peu à l’aise en la matière- Lechef valida illico
mon projet qu’il transmit lui-même « à qui de droit », sans jamais par la suite
m’informer du sort qui y serait donné ! Mais « pas de nouvelle, bonne
nouvelle » n’est-ce pas ?
Il faut croire en effet que mon document avait bel et bien " fait mouche", car
tout allait bientôt se précipiter :
Un autre jour je suis appelé en urgence par ce "cher" Directeur dans son
immense bureau en compagnie du vieil agent spécialiste des baux
commerciaux avec lequel je cohabite, venu lui-même avec son éternelle pipe
au bec :
95
catégorie des « timides-orgueilleux », gens particulièrement toxiques dans leur
relation à autrui.
Bien sûr ce ne sont que des mots, mais venant de sa bouche à lui, je ne peux
réprimer une immense fierté. J’avais bien besoin de ce soutien psychologique
car les propos vexatoires de Lechef se multipliaient, comme lorsqu’il se vanta
devant moi de sa nouvelle jeune recrue en droit social, immense gaillard à la
belle prestance et plein de bagout (futur député de la Haute-Loire !) :
La remarque était d’autant plus amère que mon idéaliste épouse, toujours
aussi peu réceptive à mon travail « au service des riches » tomba quasiment en
pamoison en rencontrant ce nouveau collègue à l’occasion d’un pot,
découvrant qu’à l’Agence il était possible de se consacrer à une discipline aussi
noble que le droit du travail ! « Mais pourquoi donc est-ce que tu ne fais pas ça
toi aussi ? ».
En une époque où l’option d’une société civile pour l’impôt société (IS)
n’existait pas, il m’épate avec son idée de transformer une Société civile
immobilière en Société Anonyme pour permettre quand même au client de
bénéficier de cette fiscalité de l’IS, plus favorable en l’espèce. Les compliments
que je lui formule chaleureusement au retour d’un RV doivent lui paraître
déplacés de la part d’un galopin comme moi, car je ne recueille qu’un rictus
crispé.
96
Je décide de ne voir que le côté positif des choses : Lechef, malgré son attitude
toujours aussi dure, me fait quand même l’honneur de m’emmener dans des
RV avec d’autres clients encore plus importants que Boursin :
-6/3- Le décollage
Ma situation va évoluer radicalement avec l’accident cardiaque dont Lechef est
soudain victime, qui entraine son hospitalisation puis un séjour de plusieurs
mois dans un centre spécialisé.
Pendant sa longue absence, les langues se délient plus encore que d’habitude :
97
Mais l’indisponibilité du « Boss » a surtout pour effet de me placer désormais
en première ligne face à Boursin, avec lequel le courant passe de mieux en
mieux, ainsi qu’auprès de ses deux adjoints « semi-mafieux ».
Quelle fierté d’être le premier (en dehors de Lechef) à avoir tenu le choc depuis
plus d’un an au service de ce vautour des grandes surfaces : j’ai même droit à
des trajets à ses côtés dans sa Porsche (au prix d’une épouvantable nausée
dans les virages savoyards au retour de l’AGO de sa filiale de Sallanches, suivie
de mon baptême des 200 Km/h sur la portion toute droite d’autoroute nous
ramenant à Grenoble).
« Être qualifié d’efficace par Gaston Boursin en personne, c’est croyez-moi mon
cher monsieur, un sacré compliment ! » Comment ne pas vibrer d’orgueil ?
C’est ainsi que toutes affaires cessantes, je dois rédiger entièrement un traité
de fusion entre deux grosses sociétés du groupe comportant des centaines de
salariés et des milliers de m2 de surfaces de vente. Mais sur ma lancée, je n’ai
plus peur de rien et me retrouve un dimanche après-midi tout seul dans les
immenses locaux de la DR en train de compulser frénétiquement l’énorme
formulaire des restructurations jusqu’à présent réservé à mes « grands aînés »,
obligé d’improviser à plusieurs reprises lorsque certaines indications ne me
sont pas suffisamment familières.
Je sais que mon travail est sans doute imparfait, mais mon intuition me dit que
je n’ai pas dû commettre de trop graves erreurs : lorsque je sors du bureau vers
10 heures du soir, je suis fier d’avoir relevé le défi de l’urgence extrême
imposée par Boursin :
Car sans une réalisation effective dans les tout prochains jours de cette fusion –
qui va permettre de réévaluer les capitaux propres du groupe (sous la
responsabilité de notre cabinet, que j’engage ainsi peut-être inconsidérément
98
au risque de me faire moi-même licencier pour faute ?), les banques menacent
en effet de le lâcher, rien de moins !
C’est lui qui m’apprit par exemple l’intérêt des sociétés en participation entre
deux entreprises d’un même groupe , simple contrat mettant en commun une
branche d’exploitation et ses résultats sans création de filiale personne morale,
pour écraser les bases d’imposition des deux entités associées en compensant
les profits de l’une avec les pertes d’une autre (intégration avant la lettre !), à
condition bien sûr que cette manip soit un minimum justifiable au plan
économique.
Puisqu’il était toujours en poste à 50 ans passés, c’est qu’il était possible de
vivre dangereusement sur le long terme dans cette maison malgré l’hypocrisie
ambiante, constat plutôt rassurant…
99
Mais les commissaires aux apports, pas trop regardants, finissent toujours par
valider au moins en partie ses estimations, malgré leur optimisme…
Plus ça va, plus j’ai l’impression grisante (et dangereuse !) que rien ne peut plus
me résister. Je me retrouve même en position de confesseur tout puissant du
flamboyant Boursin lorsque, menacé de poursuites pénales pour tentative de
corruption dans l’obtention d’autorisation d’ouverture d’un nouvel "hyper"
près de Lyon, il m’assaille de questions angoissées alors qu’il revient de chez le
procureur au volant de sa Porsche (déjà dotée, en cette lointaine époque, d’un
téléphone mobile !), avec interruption forcée lors de son passage dans le
tunnel de Fourvières.
Le peu que je connais du droit criminel suffit à l’apaiser tant il me fait confiance
désormais…Quelle incroyable situation pour le blanc bec que je suis, qui vis
encore en HLM, de faire presque la pluie et le beau temps auprès d’une
vedette du patronat grenoblois propriétaire de l’une des plus somptueuses
villas de Saint-Égrève !
Coup de pot cette fois encore : j’avais deviné juste, rien de grave ne s’en suivit
pour lui. Mais l’alerte avait été chaude.
Ainsi un beau matin le fiscaliste Maurice Lagorce, que j’admire tant, m’apprend
d’un ton gêné que le client "Papiers Peints du Sud-Est" chez qui j’interviens
sous sa houlette pour la tenue de l’AGO annuelle, a décidé de me virer et avec
effet immédiat :
Petit péteux que je suis, j’avais cru malin de répéter à leur comptable ce qui se
disait en aparté au sein de notre cabinet : « Après tout, le rapport annuel de
gestion, c’est le boulot du président de la boîte, ce n’est pas à nous simples
juristes de commenter à sa place l’activité commerciale de son entreprise ! ». Or
pour nos clients, nous étions payés bien trop cher : à nous de nous démerder
pour les décharger de toute la paperasse quelle qu’elle soit.
100
Quel terrible savon n’aurais-je pas subi de Lechef s’il n’était pas hospitalisé en
ce moment… En l’occurrence, c’est Claude de Mortet qui m’intime
solennellement l’ordre de modifier mes méthodes de travail, et ce d’urgence !
Bref, rien pour se valoriser, rien que des coups à prendre ! Ma nervosité
naturelle me fit carrément « péter un câble » lors d’une overdose de ce sale
boulot : une onde paralysante remontant soudain de mes reins me submergea,
pour bloquer totalement ma tête et figer ma pauvre main (affligée du cale de
l’écrivain : tout se faisait de façon manuscrite à l’époque car le luxe de la sténo
étant strictement réservé aux cadres supérieurs de l’Agence).
Je dois aussi admettre que des dossiers encore bien plus importants que ceux
de Boursin me passaient complètement sous le nez : c’est à peine si je croisai
un jour dans un couloir le fameux Philippe Doriel-Lepesquet, fondateur de la
société "OK-Interim" devenue plus tard leader européen du travail temporaire !
Car tel un drogué, j’étais prêt désormais à tous les efforts pour atteindre ces
instants de grâce où l’on se sent comme un démiurge, comme en cet après-
midi de la Toussaint où seul dans tout l’immeuble, j’étais en train de « mettre
au monde » ma toute première société civile.
Magie de se dire que ces statuts dont j’étais l’auteur allaient régir pendant 50
ans la vie des associés (à l’époque, une Société civile acquerrait la personnalité
morale aussitôt la signature de ses statuts, sans besoin d’immatriculation !)
101
***
Dans l’ambiance de Noël tout proche, cette rituelle « remise des prix » se fait
en donnant à chaque agent, sous enveloppe cachetée, le décompte tant
attendu de son intéressement restant à percevoir. La politique de la maison
est bien sûr celle d’une extrême confidentialité sur ce sujet sensible : nous
avons l’interdiction formelle de communiquer nos rémunérations.
Ma tendre épouse voit ainsi pour la première fois une juste récompense à tous
les sacrifices que je lui fais endurer par mes si nombreuses absences et un
caractère de cochon causé par trop de stress. Nous pouvons enfin envisager de
remplacer ma 2 CV qui n’en finit pas de perdre de l’huile par une flambante GS
Citroën qui a pour nous des allures de Rolls-Royce. Pourtant, le vendeur se
montrera réticent pour m’octroyer le crédit indispensable, jusqu’à ce que son
chef, entendant que je bosse à l’ « Agence », lui donne l’ordre de finaliser illico
la vente : « Pour moi, lance-t-il, travailler dans une boîte aussi sérieuse vaut
toutes les garanties du monde ! ».
Comme pour notre fille, cette seconde naissance nous vaut la rituelle
enveloppe emplie de billets collectés auprès des collègues de bureau lors de
chaque évènement familial marquant au sein de l’équipe : après un landau la
première fois, ce sera maintenant pour l’achat d’une poussette !
Il faut reconnaître à l’Agence cette convivialité dans les moments forts, comme
ça avait été notamment le cas lors du pot champagnisé pour la promotion à
102
Paris de l’intrigant Carrignon, ou pour le départ en retraite du « bougnat »
Péroird, fiscaliste finaud aux accents à la Fernand Raynaud : cet amoureux de la
petite reine n’avait pu retenir ses larmes en se voyant gratifier d’un superbe
vélo de course.
-7/3- L’essor
Retour du « Jedi » avant la lettre : Lucien Lechef réintègre enfin son poste
directorial, même si son nouveau bureau a moins de classe que l’ancien : plus
petit, sans boiseries ni siège surbaissé pour les visiteurs ! Tout va désormais en
ce sens dans cette France post soixante-huitarde aux tendances égalitaristes…
Incapable de répondre, je saisis la clope offerte tandis qu’il s’en allume une lui-
même, qu’il écrase presque aussitôt après s’être à moitié étouffé.
103
Je n’ai encore aucune expérience dans ce domaine, mais j’ai appris à me lancer
à l’eau en toute circonstance. Après tout, mon vieux mentor Jean Sénevé ne
répète-il pas à tu et à toi : « Finalement, le droit ça n’est que du bon sens » ?
Je me sens boosté mieux que jamais lorsque j’entends Boursin, venu visiter
notre nouveau site et vérifier de visu si le « miraculé » Lechef reste bien apte à
traiter ses affaires, lâcher à celui-ci en repartant :
Le voyage en Suisse m’ouvre les yeux sur les perspectives prodigieuses offertes
par la fiscalité internationale, à condition de pouvoir surmonter sa redoutable
complexité et ses innombrables pièges. Notre interlocuteur, de son accent
helvète traînant et chantonnant, nous expose le montage (en fait classique
pour les spécialistes) consistant :
- à créer de toutes pièces dans les Antilles néerlandaises (paradis fiscal protégé
par le régime de faveur des anciennes colonies hollandaises) une super-holding
au capital modique, qui réinjecte cet argent dans le capital –tout aussi
modique- d’une filiale qu’elle crée aux Pays-Bas. Bien sûr il est recommandé
d’agir sous couvert d’un prête-nom (trust, fiducie) ;
- puis à céder à cette filiale batave les actions de l’entreprise française, le prix
étant financé par un emprunt bancaire souscrit par l’acquéreuse dans ce pays,
remboursable par les futurs dividendes devant lui remonter désormais depuis
la France sous le bénéfice du régime de quasi-exonération dit « mère-fille » en
vigueur au sein de la C.E.E., ),
Mais notre hôte balaie la remarque d’un revers d’une main (quoi de mieux que
de passer sa retraite dans un transat sous les cocotiers ?), pendant qu’il nous
sert le champagne avec l’autre…
104
Quoi qu’il en soit, pour prétendre maîtriser ce genre d’opération
internationale, encore faut-il - comme en toute matière - être confronté à des
situations concrètes permettant d’acquérir une expérience suffisante : pour
l’heure, le projet tourne court car Gaston Boursin, trop dépendant de ses
banques françaises, finit par se dégonfler, sauvé par sa baraka habituelle
puisque la gauche va finalement perdre les élections de 78.
La variété des affaires est extrême : un jour des éleveurs de chevaux qui
veulent créer un manège et un haras, le lendemain un grossiste en pharmacie
qui cherche à accroitre son réseau, puis un litige de répartition des frais de
chauffage entre les barres d’habitation d’une immense copropriété desservie
par plusieurs chaudières sans compteurs distincts (où j’épate Sénevé en faisant
établir une expertise selon laquelle la quote-part des dépenses globales
imputées au bâtiment " A" est forcément erronée car elle excède la capacité
maximale de combustion de celle des chaudières qui dessert cet immeuble,
d’où une révision obligatoire du règlement de copropriété que les titulaires des
autres résidences bloquaient jusqu’alors).
C’est le « téléphone arabe » qui me sert de prospect, car rien ne vaut les
recommandations d’un client à un autre pour étendre son champ d’action.
Surtout quand celui qui vous recommande a la pointure d’un Boursin !
105
Mais en cette région Rhône-Alpes qui fut historiquement le berceau de la firme
lors de sa création dans les années 20, il y a aussi, dans le maigre portefeuille
de départ qui m’avait été initialement alloué comme pour Patrick, quelques
vieux clients attachés de longue date à l’Agence qui finissent par « bouger » un
beau jour en offrant subitement une opportunité de mission…
Il s’agit souvent de sociétés en fin de course : par exemple cette vieille maison
spécialisée en maroquinerie de luxe où se pose la question de l’épineux partage
des parts entre les ayant-droits, enfin résolus à ne plus s’entredéchirer
d’assemblée générale en assemblée générale pour adopter une solution
rationnelle de liquidation.
En fait, le système est contrôlé par les agents du département fiscal : eux seuls
sont en position, par la prééminence de leur discipline et la récurrence des
déclarations d’impôts, de déceler des missions pour leurs collègues du service
« sociétés », souvent perçus par eux comme de vulgaires « pisseurs d’encre » !
106
un « œil de Moscou » ? Autant rester bien peinard en gardant seul son aura
auprès du client…
J’eus donc beaucoup de chance lorsque le grand brun aux allures de Sean
Connery repéré dans le hall d’entrée le jour de mon arrivée, décidément gâté
par les dieux car déjà fiscaliste de haut vol à 30 ans tout juste, m’invita à
l’accompagner en appui ponctuel dans sa mission de restructuration chez un
industriel local. Mais l’absurdité de la vie voulut que ce garçon pétri de tous les
dons soit affligé de crises d’angoisse existentielle au point de finir quelques
années plus tard par se suicider en s’immolant par le feu !
***
Et il fallait aussi convaincre son tout puissant franchiseur U.S. ainsi que son
coassocié minoritaire dans la SARL, tout en se protégeant face à la menace de
son prochain divorce car son épouse (commune en biens) était du genre
coriace et vorace…
107
Et davantage que les sols labourables par ses engins, c’est un autre type de
« terre glaise » qui semblait intéresser ce personnage graveleux.
C’est ainsi que Claude De Mortet, de retour à son poste de directeur du service
sociétés de la DR, finit par s’avouer inapte à mener à bien une nouvelle mission
dans un dossier il est vrai particulièrement original :
N’ayant jamais peur de rien, je me jetai à corps perdu dans ce nouveau panier
de crabes pour sauver l’œuvre des deux fondateurs :
Invité par eux dans un charmant restaurant des Cévennes ardéchoises offrant
une vue idyllique, je goûtai une nouvelle fois l’ineffable plaisir d’être perçu
comme un messie dont on attend la solution miracle ! Seule cette emprise sur
des gens eux-mêmes méritants, dynamiques et expérimentés -donc vaccinés
contre l’esbroufe – permet de savoir qu’on a atteint une authentique valeur,
gage de cette "puissance" dont le désir ardent m’habite depuis l’enfance.
108
alors que, sans une régularisation unanime de la clé de répartition des
dépenses communes, un tel vide juridique n’aurait pu qu’entraîner la
dissolution du GIE avec des conséquences financières infiniment plus graves car
tous se sont lourdement endettés pour financer leur imposant bâtiment
collectif.
oOo
109
Quatrième partie
oOo
110
-1/4- Le vieil oncle
À ce stade de mon évolution, je peux déjà faire un premier bilan :
1 – Je sens que j’ai le vent en poupe dans cette fichue direction régionale
grenobloise : avec un peu de chance, et malgré mon très jeune âge, je pourrai
peut-être succéder d’ici 3 ou 4 ans à ce bon vieux Jean Sénevé, même si je suis
encore bien loin d’avoir son expérience. Certes, j’ai récolté quelques inimitiés
au sein de notre vaste équipe, notamment au service économique et social,
"culturellement" trop éloigné de moi et dont le chef du département, un
dénommé Olive venu de Toulon (bien plus arrogant, hélas, que le fameux
compère du Marius de nos blagues d’enfants), a du mal à me prendre au
sérieux et me témoigne un souverain dédain.
Surtout, j’ai enfin surmonté mon handicap avec Lechef, qui désormais me fiche
royalement la paix, et je développe sans cesse mes interventions auprès du
grand Gaston Boursin, qui vient de me confier d’un seul coup un nouvel apport
partiel d’actif portant sur 7 grands magasins !
2 – Je me sens bien désormais sur le plan familial : ma chère épouse, déjà fort
occupée par nos deux très jeunes enfants, a fini par trouver des relations
intéressantes dans cette grande ville en renouant avec le milieu protestant (elle
est elle-même, tout comme moi, fille de pasteur !). Nous fréquentons
notamment un groupe de jeunes couples très sympathiques, sous la houlette
du responsable de paroisse de notre quartier. Et Grenoble est proche de ce sud
de la France où j’ai vécu mon enfance puis fait mes études, et où réside la plus
grande partie de nos deux familles.
J’ai ainsi plaisir à pouvoir retrouver de temps en temps, d’un coup de voiture,
mon oncle préféré :
111
une spacieuse maison d’enfants dans le village cévenol du Pompidou, à 800
mètres d’altitude, hébergeant à l’année une soixantaine de petits
pensionnaires placés par la D.D.A.S de Lozère.
Ainsi fus-je ravi de pouvoir tester mes talents de Conseil juridique en lui
apportant une aide décisive, qui restera une de mes grandes fiertés :
L’immeuble avait été construit sous couvert d’une association loi de 1901
dénommée A.G.A.P.P., regroupant divers bénévoles issus du milieu protestant
dont l’architecte du bâtiment, et quelques "bienfaiteurs" aux apports financiers
hélas très insuffisants :
Sachant "tout" faire, comme pas mal d’hommes de l’époque, il avait piloté lui-
même le vaste chantier, truelle à la main, en finançant l’essentiel des travaux
avec ses propres économies. Mais désormais l’association battait de l’aile :
seule restait active une toute petite poignée de membres, dont son beau-frère
(animé du seul objectif de prendre sa place comme directeur salarié de
l’établissement !).
112
- 2/ Création d’une association "bis" (dénommée A.G.A.C.C.), venant prendre
en location l’immeuble de l’A.G.A.P.P. moyennant un loyer agréé par la DDASS
comme entrant désormais dans le prix de journée des enfants pensionnaires ;
-2/4- La promotion
C’est dans ce contexte que début septembre 1977, de retour de mes vacances
d’été (marquées dans les médias par le décès d’Elvis Presley), le destin vient
frapper à ma porte :
Lechef me convoque à son bureau avec sa tête des mauvais jours, pour
m’informer qu’une promotion (bigre de bigre !) m’est proposée par le Siège de
l’Agence...
Le montage juridique cause de ce fiasco a pourtant été conçu par nos grands
directeurs techniques du Siège en personnes ! Ô surprise, ce schéma - fort
rare- est très proche de celui que je viens de traiter à Salaise-sur-Sanne :
113
De nombreux commerçants locaux – ainsi que quelques grandes enseignes
nationales comme les Hypermarchés « Babar », la « Cnaf » ou « France-
Hobbies » - sont réunis au sein d’un GIE « Magasin collectif », lui-même
locataire de l’intégralité des murs appartenant à une SA de « Construction-
attribution » (sorte de copropriété immobilière sous forme de société
fiscalement « transparente » où chaque lot correspond à un groupe d’actions).
Et ces difficultés, jointes aux effets du choc pétrolier, ont provoqué un quasi-
doublement du coût prévisionnel de la construction !
Dans ces conditions, aucun des acquéreurs des quelque 100 emplacements (de
l’Hypermarché du niveau –3 aux moyennes et petites surfaces des deux
niveaux supérieurs) n’est en mesure de régulariser sa situation,
Bref, une situation inextricable et d’une urgence absolue, car faute de pouvoir
asseoir les dossiers d’emprunts bancaires, il s’avère impossible de payer les 175
millions de francs (environ 200 M€ d’aujourd’hui) dus sans délai à l’entreprise
TMG, auteur de toute la maîtrise d’œuvre !
114
Les conséquences pour notre firme risquent d’être abyssales, à commencer par
la perte définitive de l’énorme paquet d’honoraires resté en souffrance. Le DR
de Strasbourg, homologue de Lechef, aurait avoué ne plus pouvoir en dormir la
nuit… C’est carrément la survie du bureau de Metz qui est en jeu.
En conclusion, il s’agirait pour moi d’une fausse promotion mais d’une vraie
condamnation au casse-pipe !
Mon orgueil viscéral m’empêche pourtant d’écouter à fond cette longue mise
en garde de Lechef. Comment ne pas gamberger en repensant au leitmotiv de
mon ex-copain Jean-Luc, puis de Gaston Boursin soi-même : ne surtout pas
rester dans cette boîte plus de 5 ans si on n’a pas été promu cadre ?
Mais en même temps, j’essaie pour la première fois de tempérer mes ardeurs :
dois-je vraiment faire une croix sur tout ce que j’ai réussi à obtenir ici ? J’ai
trouvé ma place dans l’équipe locale, mon épouse parvient enfin à s’épanouir
auprès de nos récents amis, et ma petite famille se sent très bien dans notre
nouvel appartement moderne et lumineux, entouré de verdure au rez-de-
chaussée d’une coquette résidence proche de mon bureau actuel…
Tout ça pour partir dans une Lorraine inconnue, synonyme pour moi de temps
pourri et d’air pollué par les hauts fourneaux et les mines de fer ou de
charbon ?
Je suis choqué de voir ainsi que des directions régionales de la même firme
puissent se comporter entre elles comme des cellules mafieuses.
Je note un soulagement dans le regard de Lechef quand je lui dis décliner dès à
présent cette offre : je me dis que s’il tient à me garder, c’est peut-être qu’un
destin intéressant m’est promis à Grenoble ?
115
Ou bien est-ce seulement son souci égoïste de ne pas perturber les dossiers de
Boursin par mon subit départ ?
Considérant l’affaire close, je me lève pour sortir quand Lechef me fait aussitôt
rasseoir : attendez, attendez ! La politesse élémentaire dans notre grande
maison est quand même de témoigner son respect devant une offre de
promotion, quelle qu’elle soit, en allant donc voir le DR Strasbourg pour
écouter gentiment ce qu’il a à vous dire, avant de lui faire part – bien
respectueusement - de votre décision.
Quand je pense que ce voyage est payé en pure perte par l’Agence, puisque ma
décision de refus est déjà prise ! Du moins aurai-je eu ainsi le plaisir de prendre
le deuxième vol de ma jeune vie, après la visite de mes parents au Cameroun
en 1971.
1)- Ma femme m’a dit d’un air menaçant, inhabituel chez elle : « Si tu vas à
Metz, je te préviens, je divorce ! » avant que je ne la rassure tant bien que mal ;
2)- Patrick m’a déclaré gentiment : « J’étais sûr que ça allait t’arriver un jour ou
l’autre », avant de s’étonner de ma décision de rester à Grenoble : pour sa part,
il me fait l’aveu - sous le sceau du plus grand secret - de sa propre intention de
quitter l’Agence pour aller sur Lyon et intégrer notre concurrent le plus
prestigieux, le fameux cabinet « Ratheaux » implanté en presqu’île au cœur de
la cité des Gaules.
Encore un qui aura voulu le "beurre, "l’argent du beurre", et sans doute aussi
"le cul de la fermière", vu les familiarités déplacées qu’il se permettait
d’afficher sans vergogne avec ses plus jolies secrétaires lors de nos visites inter-
régionales !
Il avait été recruté par mon grand-père un peu avant Lechef, qu’il avait précédé
au poste de DR Grenoble.
117
Quelle n’avait pas été ma surprise devant sa méconnaissance apparente de ma
situation, notre très bref entretien s’étant conclu par cette phrase sibylline
prononcée de sa voix froide : «C’est à vous de bien réfléchir. Tout ce que je peux
vous dire, c’est de ne rien faire que vous pourriez regretter plus tard.» (sic !)
Le transit à Orly est marqué par la présence d’une nouvelle passagère de choix
vers l’Alsace : L’actrice Marie-José Nat, impatiente et la cigarette aux lèvres, fait
ostensiblement les cent pas dans la salle d’embarquement, juchée sur ses
hauts talons qui claquent. J’apprends qu’avec son metteur en scène de mari
Michel Drach, ils viennent présenter ce soir leur nouveau film.
-4/4- La séductrice
Aussitôt arrivé à bon port, un taxi m’emmène vers le siège local de la firme en
plein centre-ville, dans un immeuble de standing de 80 mètres de haut dont
nous occupons l’entresol, aussi cossu que nos anciens locaux grenoblois.
Je suis reçu tambour battant par le maître des lieux : Joseph Kalfon,
impeccablement sapé, est une nouvelle illustration - version petit modèle - du
genre « parrain tout puissant » affiché par Boursin ou Fouettard. Peut-être ai-je
été trop marqué par le film de Scorsese avec Marlon Brando, sorti il y a
quelques années ? En tout cas, je préfère encore ça au style « gestapiste » de
Lechef, qui m’a fait tant souffrir !
Ce pied-noir fils d’un marchand de tapis, ancien inspecteur des impôts à Alger
avant d’intégrer l’Agence, a une réputation d’esprit vif et pénétrant, quasi
napoléonien.
En contraste avec son faciès inquiétant digne de Jack Palance, je suis frappé par
sa voix de fausset, ridiculement flutée, à la fois délicate et tranchante : ton de
velours, mais esprit de fer.
118
- Laure Stanger, petite trentenaire châtain clair visiblement célibataire, ni belle
ni moche, dont l’élocution un peu sèche me fait penser à Isabelle Huppert, est
en charge du fameux centre commercial de Thionville objet de ma venue !
Les « valises » qu’elle a sous les yeux, son teint terreux et son air las confirment
l’usure qu’elle a subie dans ce dossier démentiel, jusqu’à un arrêt médical de
longue durée pour dépression nerveuse : c’est son départ forcé qui explique le
recrutement en cours. Mais son sens aigu du devoir lui donne la force de tenir
encore un peu, malgré les instructions de son médecin, juste le temps
d’introduire son successeur.
Pour rompre la glace, je fais part de mon voyage en compagnie de la belle M.J.
Nat et son mari : le monde est petit, il se trouve que Kalfon va justement aller
assister ce soir à la présentation de leur film « Le passé simple » (l’actrice,
comme lui, est née en Afrique du Nord et appartient elle aussi à la
communauté juive dont il est membre actif ici).
Je perçois surtout son naturel « sûr de lui et dominateur » comme aurait dit de
Gaulle, qui revient au galop dès qu’il est question de ma future rémunération :
il me propose pour la première année un fixe de 120.000 francs (le double de
Grenoble !), mais avec le "lance-pierres" dont m’avait prévenu de Mortet : je
n’aurai qu’un acompte mensuel brut de 7.500 frs (pas mal quand même vu mes
119
5.500 frs actuels !), le solde –si tout va bien- seulement après la clôture de
l’exercice annuel. Ces chiffres sont néanmoins un puissant appât pour le jeunot
parti de rien que je suis…
J’apprendrai plus tard que ce roublard dans l’âme a l’habitude d’embobiner les
recrues du service fiscal (habituellement débauchées par la firme depuis
l’administration des impôts), en leur annonçant un salaire de base avec
cotisations sociales incluses : aucune charge n’existant dans la fonction
publique, ces jeunes fonctionnaires défroqués prennent le « brut » pour du
« net » en signant leur contrat ! Et la honte les empêche de s’en plaindre
ensuite.
Laure Stanger s’excuse de devoir nous quitter dans l’immédiat mais, d’un
regard triste, me confirme sa disponibilité si bien sûr j’accepte mes nouvelles
fonctions.
Avant que Florence Gandin ne m’emmène à Metz comme prévu pour découvrir
le bureau où je serai appelé à œuvrer (à 25 Km de ce centre commercial qui va
constituer mon unique client !), Kalfon conclut l’entretien par ces mots qui
achèvent de m’indisposer :
« Je vous aurais préféré moins jeune, mais je n’ai plus guère le choix. Je ne puis
qu’espérer vous voir tenir le choc si vous décidez de venir ».
*********
Le trajet sur l’autoroute dans la Peugeot de Gandin nous permet de faire mieux
connaissance : Fiscaliste mais non issue de l’administration, elle n’est directrice
de l’antenne messine que depuis un an seulement, et le dossier de ce Centre
« Les Arènes » est devenu une énorme préoccupation tant pour elle-même
que pour tous les agents du bureau, mobilisés pour essayer de sauver
provisoirement les meubles dans l’attente du « messie » qu’on rêve de me voir
être !
Avant tout, elle m’apporte cette information précieuse : ici, il ne faut surtout
pas prononcer "MeTz" comme les allemands ou les parisiens, mais MeSS !
120
Ma visite des locaux me donne une impression favorable : Situés au 2ème étage
d’un bel immeuble ancien donnant sur une pittoresque rue piétonne dont le
rez-de-chaussée est occupé par un prestigieux magasin de vêtements pour
femmes, ils ont la configuration d’un grand appartement tout confort à la
moquette épaisse omniprésente.
Nous passons rapidement dans chacun des bureaux pour saluer mes (peut-
être?) futurs collègues. Je suis estomaqué par la jeunesse de l’effectif : le plus
âgé n’a même pas 40 ans. Je me dis que si je viens, ça facilitera nos rapports,
car comment pourrais-je, à même pas 28 piges, exercer une autorité de « chef
de groupe » auprès de vétérans ? Mais Gandin achève de calmer mon
inquiétude quant à la façon d’assumer mon statut de cadre :
« Comme vous l’avez sans doute déjà compris, le poste de « chef de groupe »
n’a qu’une portée honorifique, pour compenser les difficultés particulières de
votre nouvelle tâche. Normalement cette fonction- de toute façon assez
symbolique dans un simple bureau comme ici dont je suffis à assurer la gestion-,
aurait dû échoir à Paul-Étienne Boulet, le costaud barbichu de 39 ans que vous
avez vu tout à l’heure. Si vous venez, il vous faudra donc pas mal de diplomatie
envers lui… ».
Gandin m’invite en compagnie de son blond et très bourgeois époux (un jeune
ophtalmo dont les grands yeux bleus sont une pub vivante pour son métier !),
et ce dans le meilleur restau de Metz, où une nouvelle fois, j’ai honte de mon
costume trop bon marché et fripé par le voyage.
Charmé par cette délicatesse à laquelle je n’étais pas habitué, et émerveillé par
la classe de ce couple idéal, je me dis soudain que si une direction aussi cool et
121
sympa peut exister dans cette foutue Agence, je me DOIS de la rejoindre toutes
affaires cessantes !
Avant même de m’endormir dans le luxueux hôtel où m’a été réservée la plus
belle chambre de ma vie, je sais déjà que mon choix est fait : ni Véronique, ni
Lechef, ni même Boursin ne pourront m’en dissuader... Je vois tout en rose et
mes draps sont comme de soie !
Je suis obligé de lui avouer que son attitude vexatoire m’a laissé des stigmates
indélébiles,
face à quoi il croit alors judicieux d’évoquer les mauvais traitement que mon
grand-père lui aurait lui-même fait subir à ses débuts il y a 25 ans !
Pour laisser une dernière chance à un destin grenoblois, je lui demande si -oui
ou non- il est en mesure de me proposer un plan de carrière ici : mais ça lui est
impossible. Donc, aucun regret !
122
pas de nouveaux collaborateurs bien aussi talentueux ! Je m’engage
personnellement à ce que vous n’ayez rien à pâtir de ce départ».
***
Mon premier trajet solitaire vers ces « marches de l’Est » un dimanche après-
midi à bord de ma GS est une vraie expédition en terre inconnue : quittant
l’autoroute à Chalon sous un ciel gris, j’ai l’impression d’entrer dans un no
man’s land en suivant la méchante nationale mal carrossée qui,
interminablement, sillonne la triste campagne haut-saônoise, puis l’austère
123
vallée du Doubs, jusqu’aux sombres reliefs du sud vosgien. Quel changement
pour l’homme du midi que je suis ! Heureusement mon arrivée dans la plaine
d’Alsace, plus hospitalière, est égayée par quelques rayons du soleil couchant.
Après une collation chez « Kohler-Rehm », winstub à l’ancienne qui par chance
ne ferme que très tard, où je découvre avec gourmandise les bretzels géants
accrochés aux présentoirs sur toutes les tables, je me mets à la recherche de
l’Hôtel Mercure, où Kalfon m’a réservé chambre et petit-déj pour l’ensemble
de mes séjours ici.
Comment prendre l’affaire par le bon bout ? À chacune de mes questions, elle
évoque un autre point qui interfère : c’est le « serpent qui se mord la queue ».
124
Avec le peu de temps dont je dispose, il parait impossible de se faire une idée
complète et bâtir une stratégie opératoire.
Pendant qu’elle s’attèle à cette tâche décisive qui va lui prendre plusieurs jours,
je prends connaissance des classeurs les plus urgents, faisant fiévreusement
appel à ma maigre expérience du magasin collectif de Salaise-sur-Sanne.
-6/4- Saint-Vincent
La spirale s’enclenche :
Grâce à Dieu, j’ai un bon contact avec cet héritier-repreneur d’un grand
magasin de maroquinerie, à peine plus âgé que moi et à l’esprit méthodique et
125
rigoureux. Nous commençons à lister calmement l’ordre des visites que nous
allons devoir faire à chacun (!) des exploitants de la centaine de boutiques :
- d’une part vers ceux qui ont souscrit les lots les plus importants : il s’agit bien
sûr de l’hypermarché "Babar Géant" (dont les locaux appartiennent à sa
holding, la banque FIC), mais aussi de la CNAF, du complexe de cinémas
Gaumont, de la grande surface "Ameublement St Paul "… Car ce sont eux qui
vont devoir subir, pour l’essentiel, les surcoûts colossaux qui plombent tout le
dossier;
- et d’autre part vers les gens les plus virulents et agressifs, les « meneurs » de
la révolte en cours.
Cette démarche est notre seule chance de rétablir l’espoir en une issue
possible et restaurer ainsi la CONFIANCE, unique remède à la panique
ambiante.
Mais dans le détail, tout est d’une folle complexité. La construction du Centre a
en effet été conçue dans le cadre d’une opération de réhabilitation
architecturale de l’ancien quartier des Arènes protégé par les « bâtiments de
France » : les surfaces commerciales ultra modernes sont insérées derrière les
façades historiques, avec les contraintes inouïes qu’on imagine.
Sur ces bases atypiques, les retards considérables accumulés (fouilles gallo-
romaines, instabilité du terrain, erreurs des plans initiaux…) ont abouti à un
épouvantable casse-tête !
127
en totalité à l’air libre et se situe de plein pied dans le prolongement de
la plus grande artère commerçante de Thionville),
• de sa visibilité pour le public,
• du type d’activité autorisée,
• de son accessibilité,
• du volume intérieur,
• de son linéaire de vitrine,
• de la surface de réserves dont il dispose….
128
-7/4- Une villa de rêve
Mon premier contact avec Hervé Filou, président du GIE, sera autrement plus
délicat : s’entendant dire au téléphone qu’un certain Ribagnac va lui répondre
à la place de Mademoiselle Stanger, il se montre menaçant en exigeant qu’elle
assume elle-même ses responsabilités, avant de se calmer un peu lorsqu’il
constate que j’ai déjà une connaissance des points sensibles du dossier. Il faut
dire que les fiches rédigées par la « miss » selon mes prescriptions se révèlent
extrêmement utiles, dans un temps record : Sans elles, j’étais cuit !
Lors d’un bref déjeuner à Thionville où elle m’a accompagné, surmontant son
affreuse allergie pour ce lieu où elle s’est détruite nerveusement, Laure me
brosse un portrait pittoresque des principaux protagonistes du dossier, et
notamment de ce Hervé Filou avec sa « tête de batracien » (sic).
« Mon pauvre ami, que vous êtes donc naïf d’avoir accepté cette promotion
bidon de chef de groupe ! C’est comme d’avoir mis votre tête sur le billot, vous
allez ramer comme un malade en accompagnant l’inexorable faillite de ce
centre commercial complétement ingérable, auquel je m’étais toujours opposé
quand j’étais là-bas ».
Apercevant sur l’étagère de son bureau une bouteille de Whisky à moitié vide,
j’en viens à espérer que cet oiseau de mauvais augure n’avait pas toute sa
lucidité en professant pareil pessimisme.
129
reviennent pas qu’un gars aussi jeune puisse postuler la prise à bail d’une
maison de cette importance !
Mais le loyer mensuel (1.500 frs) est à ma portée, même s’il est prévu de devoir
supporter, en sus, la réfection intégrale des peintures et tapisseries lorsque
viendra le départ des lieux. Et je remarque que l’épouse (beaucoup plus jeune
que son mari) semble m’avoir à la bonne, émue d’apprendre que je suis tout
jeune père de famille et que mes deux marmots vont pouvoir profiter du cadre
enchanteur de la villa dans cette région par ailleurs si austère…
Je me rends alors compte avec effroi que Kalfon ne m’a donné pour l’instant
aucun document attestant ma nouvelle rémunération : je promets donc à mes
hôtes de leur fournir d’urgence un justificatif, quitte à passer sur le corps de
mon nouveau boss !
J’ai toutes les peines du monde à arracher à « Joseph » un papelard fait à la va-
vite mentionnant ma nouvelle mensualité fixe de 7.500 Frs, sans aucune
précision quant au complément de fin d’exercice aux 120 KF annuels pourtant
bien promis lors de ma mutation !
Je sens qu’il est capital d’obtenir ce bail si je ne veux pas aller au clash avec ma
pauvre Véronique, tellement désemparée de devoir s’exiler en ces tristes
contrées du nord-est : Je suis tout ébloui à la vue du grand séjour moquetté
(doté d’un majestueux feu à l’âtre), de l’élégant balcon enserrant toute la
façade, du luxuriant jardinet, des grands escaliers de comblanchien, de cette
salle de bains sublime aux carrelages bleus impeccables et à la vaste baignoire
ocre clair…
130
Le bon dieu a dû m’entendre, car le lendemain de ma découverte émerveillée
de cette coquette villa tout confort, la douce voix de madame Herter m’appelle
au bureau pour me dire que son mari et elle ont retenu ma candidature !
Tandis que nous signons le bail chez leur notaire, "Herr" Herter se montre
intarissable au sujet de la guerre qu’il a dû faire dans la Wehrmacht entre 1941
et 1945, avec sa « campagne de Russie » où il se retrouva à errer sans fin dans
les steppes avec un prisonnier dont il avait la charge. J’appris que ces régionaux
enrôlés de force s’appelaient des « malgré nous » et que la question de leur
indemnisation venait seulement ces jours-ci d’être mise sur la table par Giscard
d’Estaing et Helmut Schmitt…
Dans l’amphithéâtre construit au sein même du Centre pour lui donner aussi
une dimension « culturelle », je suis accueilli par une meute vociférante,
accompagné d’un tout jeune collaborateur à l’air encore plus gamin que moi,
tandis que Florence Gandin a tenu à assister à ce baptême du feu assise
discrètement dans les gradins.
Moi qui imaginais les lorrains comme des gens posés et méticuleux « à
l’allemande », quelle n’est pas ma surprise de les voir aussi bordéliques !
Mon intuition juridique me dit que cette exigence d’unanimité n’est pas du
tout évidente : Bravant le doute, je décide de me jeter à l’eau en osant
contredire devant tous (et sous les yeux horrifiés de Florence Gandin !) les
propos pourtant formels de ma devancière, malgré toute son expérience.
« Il ne s’agit pas ici », lançai-je avec force, « d’un "nouvel" engagement, mais
de la conséquence du bail souscrit dès le départ par le GIE sur la totalité des
surfaces commerciales. Or cette prise à bail est, quant à elle, bien spécifiée dans
les statuts !
132
Certes, il n’est prévu la répercussion du loyer d’une cellule qu’au seul membre
qui l’occupe lui-même personnellement, mais lorsqu’un local est vide il s’agit
alors forcément d’une charge commune, soumise aux appels de fonds
applicables aux frais généraux du Groupement au prorata des parts détenues!»
Mais j’ai le plaisir de constater que l’un des commerçants jusqu’alors des plus
virulents, fort comme un turc, se dresse de toute sa stature et engueule
vertement l’assemblée en reprochant à ses compères de se laisser aveugler par
les problèmes au risque de passer à côté d’une solution lorsqu’elle se présente,
ainsi que ce Monsieur Ribagnac semble l’offrir aujourd’hui en affirmant aussi
clairement l’obligation au paiement de Babar !
Il était écrit, en effet que « La grande surface ne contribuera pas aux loyers
d’autres locaux ni aux frais généraux expressément réservés aux autres
membres ». Or nulle part ailleurs il n’était stipulé de charges réservées à qui
que ce soit ! Du coup, la clause se trouvait dépourvue d’objet…
J’appris par la suite que la signature de l’acte avait eu lieu au terme d’un repas
un peu trop arrosé : manifestement, le juriste de Babar avait cru voir écrit :
133
« La grande surface ne contribuera pas aux loyers d’autres locaux ni aux frais
généraux , expressément réservés aux autres membres ».
Les premiers mois en Lorraine seront les plus éprouvants de toute ma vie
professionnelle : nuits courtes (alors qu’il me faut d’habitude près de huit
heures), trajets routiers incessants, consommation record de café et cigarettes,
régime sandwiches tous les midis qui perturbe ma santé et m’envahit de
mauvaise graisse, quand je n’en suis pas réduit à casser à la va-vite des œufs
durs sur mon bureau entre deux rendez-vous pris à toutes heures du jour,
jusqu’à ce regrettable incident d’en briser un resté cru, dont le contenu gluant
se répandit dans mon tiroir pour y laisser durant des semaines une odeur
pestilentielle. La femme de ménage me poursuivit longtemps de sa hargne…
Pour se venger, elle m’interpella un jour dans le couloir en présence de clients,
criant que dans ma précipitation, j’avais omis de tirer la chasse des W.C. !
Pour couronner le tout, je fus perturbé par l’étrange comportement d’un tout
jeune collègue fiscaliste qui s’occupait de la TVA immobilière lors des cessions
134
de groupes d’actions de la SA "Les Arènes". Son bureau se situant juste avant le
mien, j’étais contraint de passer chaque fois devant sa porte, toujours grand-
ouverte. Or il ne manquait pas une occasion de s’exclamer : « Alors, c’est
maintenant qu’on arrive ? »
« Alors, madame la directrice de bureau, c’est à cette heure-ci qu’on part déjà
en week-end » ?
« Ah- ah-ah ! Ménigon, ce petit côônarr ! Il arrive à faire peur à Ribagnac, vous
vous rendez compte, un chef de groupe ! »
Dans l’idée de resserrer les liens avec ma nouvelle directrice de bureau, je lui
propose de venir diner chez nous un soir avec son époux, sans avoir senti sa
réticence pourtant manifeste après deux refus successifs… Je compris ensuite
qu’elle devait être saturée de ce genre d’invitations, devenues sans doute aussi
horripilantes à ses yeux que la réception de ses feuilles d’impôts !
135
Complètement paniquée, Véronique s’était trompée de date. Résultat : enfants
couchés en catastrophe, carottes rappées en entrée, sardines en boîte et suite
du même acabit ! Heureusement j’avais déjà acheté le saint-honoré du dessert,
prestement sorti du freezer.
***
136
Sans parler de mes allers-retours incessants auprès de l’étude notariale censée
maîtriser les aspects de droit immobilier (La Moselle, comme l’Alsace, est
soumise à un régime foncier différent de celui du reste de la France dite « de
l’intérieur » : rien ne m’aura été épargné !). Ces gens- là étaient la caricature du
notaire à l’ancienne se reposant totalement sur le travail des clercs pour venir
simplement « relever les compteurs » et encaisser les chèques…
Gandin me déçoit un peu : j’avais déjà été surpris quand cette sémillante
experte fiscale m’avait mandé en son bureau toutes affaires cessantes pour
savoir si l’abattement de 100.000 frs en cas de donation s’appliquait bien pour
chaque donataire, ou bien une seule fois par donateur ! Je suis surtout meurtri
par son reproche de rester trop isolé du reste de l’effectif, alors que je devais
me démener sang et eau, nuit et jour, pour tenter de sauver tout le cabinet du
naufrage.
Elle n’en restait pas moins dans mon Panthéon personnel, comparée à notre
partenaire expert-comptable, furieux que j’ose critiquer ouvertement devant
les commerçants des solutions qu’il avait personnellement validées (en
facturant des honoraires princiers), et jaloux sans doute de mon influence
naissante tant auprès du "gentil" Vincent Muller que même, désormais, du
"méchant" Hervé Filou . Pour lui, je n’étais qu’un petit imposteur racontant
n’importe quoi aux commerçants thionvillois pour calmer leur vindicte et ne
pas me faire lyncher… Pour juger un cadre, il suffit de regarder ses
collaborateurs : les siens avaient tous l’air de pauvres chiens battus…
***
137
Le moment de vérité aux Arènes arrive dès janvier 1978 : l’assemblée des
actionnaires de la société immobilière d’attribution est –enfin- appelée à
statuer sur le récolement général de toutes les surfaces du centre commercial,
c’est-à-dire l’état (et donc le coût) définitif de chaque lot intégrant l’ensemble
des bouleversements survenus par rapport aux plans initiaux.
Et le miracle se produit !
Kalfon m’appelle aussitôt et, pour la première fois, se lâche sans fausse pudeur
en me manifestant son énorme soulagement et sa profonde reconnaissance.
Mais si une bataille vitale vient d’être remportée, la « guerre » est encore loin
d’être finie…
***
Comme tout bénéficiaire d’une promotion (même si je ne suis qu’un tout petit
« chef de groupe » qui n’a d’ailleurs même pas vraiment de groupe à
"cheffer" !), je dois impérativement suivre le mystérieux stage dénommé
« Pygmalion » que l’Agence a fait mettre au point tout spécialement pour ses
nouveaux cadres.
138
Paul Wu-Hang, mon aîné de 4 ans, grand chauve balafré aux yeux bridés qui
vient lui-même d’être nommé directeur du bureau de Belfort, m’emmène à
bord de sa puissante berline allemande jusqu’à Reims, lieu où se tient pendant
deux jours cette réunion initiatique carrément digne des francs-maçons, à
laquelle participe la douzaine de promus dans toute l’Agence au cours du
semestre écoulé.
Ce séminaire repose sur la projection des épisodes successifs d’un film éducatif
de plus de trois heures ne lésinant ni sur les moyens ni sur la notoriété des
acteurs (Georges Descrières de la Comédie française, qui triomphait à l’époque
à la télé dans la série « Arsène Lupin », et la toute jeune Claude Jade, actrice
fétiche de François Truffaut).
Je note entre mille autres conseils que, contrairement aux préceptes en vigueur
dans la compagnie d’assurances où mon frère cadet vient de trouver un emploi
précaire de démarcheur, il ne faut surtout pas chercher à s’imposer en
avançant un pied d’autorité à l’intérieur du logis de la personne visitée ! Le
"prospect " ne doit jamais avoir l’impression qu’on cherche à s’imposer ou à
l’intimider. Il faut tout faire au contraire pour le mettre en confiance…
Chaque projection est suivie de jeux de rôle plus vrais que nature animés par
des cadres de l’Agence sélectionnés pour leur talent de comédiens, auxquels
chacun de nous doit participer tour à tour : j’ai pour ma part à incarner un
malheureux directeur de bureau confronté à un client fou furieux dont j’ai
oublié d’opérer la prorogation de durée de sa société, de sorte que celle-ci se
trouve irrémédiablement dissoute de plein droit, avec toutes les conséquences
fiscales, économiques et sociales qui en découlent !
Tout compte fait, je préfère encore mon fichu Centre Les Arènes…
139
-10/4- Épinard sans beurre
De retour au bureau de Metz, il est temps de redescendre très vite sur terre :
1 - Le coût du crédit-bail souscrit au départ par le GIE pour acquérir les trois
niveaux de parkings reste largement supérieur aux recettes d’exploitation, et
la dette d’arriérés vis-à-vis de Pico-bail grossit de façon alarmante.
Le Groupement des commerçants se révèle en effet incompétent pour gérer un
tel immeuble de rapport, qui est affaire de spécialistes.
D’un autre côté, ce parc de stationnements est un outil capital pour la vie des
commerces, qu’il n’est pas question de confier à un gestionnaire obnubilé par
son seul chiffre d’affaires, qui pourrait privilégier la location à des résidents du
quartier plutôt qu’à l’accueil de la clientèle des boutiques…
Ces locaux vides appartiennent à une société civile dite « SCI Linkling » créée
par plusieurs des fondateurs du Centre, dont la fameuse entreprise TMG
constructrice du Centre. Comme tous les autres emplacements sans exception,
ils sont loués depuis l’origine au GIE des commerçants, lesquels supportent
donc ces loyers à fonds perdus. Cette situation est vécue par eux comme une
intolérable sujétion grevant la rentabilité déjà insuffisante de leurs magasins.
140
En revanche et bien qu’ils risquent gros eux-aussi, il y a peu à attendre des trois
banquiers locaux qui, tout aussi imprudemment, ont adhéré à la structure pour
pouvoir installer chacun une agence dans le Centre : complétement tétanisés
par la situation, ils nous font perdre un temps fou en vaines tergiversations...
Quant à la CNAF, qui fidèle à ses habitudes n’a pas investi dans le foncier
puisque ses locaux sont loués au GIE par une SCI de petits commerçants
locaux, il n’est pas question de lui demander quoi que ce soit, bien au
contraire… Elle n’attend qu’un prétexte pour déménager vers un site plus
hospitalier. Or c’est elle en fait la véritable locomotive capable d’attirer la
clientèle par son offre mirifique de produits culturels et électroniques, mieux
que l’hypermarché finalement mal adapté à un centre-ville.
J’appris très vite ensuite que ce "confrère" était en même temps l’un des
principaux actionnaires de la banque FIC, à la tête d’une énorme fortune
personnelle. Pour tenter d’amadouer Vincent Muller, il crut malin de lui faire
miroiter un séjour dans son île privée au Canada une fois trouvé un "bon"
accord.
141
Lui ayant fait part de réticences à ses propos formulées par René Miel, leur
responsable du dossier, il me lança ces mots glaçants :
Une réunion organisée à Paris entre les principaux protagonistes s’étant enlisée
jusqu’au blocage total, il fut décidé de détendre les esprits en allant déjeuner à
la Maison du Danemark sur les Champs Elysées. Vu le grand nombre de
convives, il nous fut dressé une table tout en longueur par la pose d’immenses
lattes de bois sur des tréteaux.
Lépinard montrant une particulière répulsion envers Filou (ce "tout petit"
commerçant président du GIE madré tel un Bourvil, à des années-lumière de
l’intelligentsia parisienne !), il avait paru sage de les placer aux deux extrémités,
séparées d’au moins 7 mètres…
Il est vrai que ce Filou savait se montrer lui aussi détestable, avec sa façon de
ne jamais rien lâcher et s’obstiner sur des détails au risque de faire capoter
l’essentiel. Un jour où, surmené comme jamais, j’avais dû convoquer ma
dactylo dès 7 heures du matin pour terminer un compte rendu, je ne pus
supporter la désinvolture avec laquelle il m’intima, aussitôt lu, de refaire
immédiatement ce document pour de pures broutilles de rédaction : pétant
carrément un "cable", je lui hurlai tel un forcené, malgré toute l’importance de
ce leader décisif et la présence d’autres interlocuteurs :
142
propositions - déjà communiquées à tous par écrit depuis des jours ! - en
venant au dernier moment casser tous mes effets par des contre-sens dus à
son impréparation.
143
propriétaire de son local. Ainsi, Babar deviendrait directement locataire de sa
propre société-mère FIC, sans n’être plus jamais concerné par les baux des
autres exploitants et leur possible insolvabilité future.
Seuls resteraient donc sur le dos du GIE (et donc sur celui de Babar, pour sa
quote-part), les loyers des fameux emplacements vacants de la SCI Linkling, en
attendant de leur trouver peut-être –enfin !- des exploitants.
Ce vieil homme méticuleux avait fini par capter le montage juridique envisagé
grâce à une panoplie de stylos de couleur facilitant la lecture des divers
organigrammes. Mais à son âge, on n’a plus guère de patience : Une fois où je
l’avais reçu avec 5 minutes de retard dans nos bureaux messins, il effraya la
standardiste en shootant soudain violemment dans son élégant attaché-case
tel un de ces vieillards vindicatifs de la B.D. « Quick et Flupke » d’Hergé…
Rien de pire d’ailleurs que de se trouver aux prises avec une assistante trop
sexy : c’est ce qui m’arriva lorsque à l’arrêt maladie de mon grand "dragon" de
secrétaire habituelle, me fut affectée une gracieuse intérimaire toute en fesses
144
et en cuisses… On est soudain "coincé" comme un con, à faire des manières
ridicules devant une petite crâneuse à qui on n’ose plus rien reprocher tant sa
chute reins vous hante à longueur de journée .
Grâce à Dieu, sa nullité à la frappe était encore plus forte que son attrait
physique, si bien qu’elle fut virée illico par Gandin avant que j’aie pu tenter la
moindre bêtise.
***
Pendant que les discussions s’éternisent, l’avocat messin Michel Florange (très
influent auprès des commerçants, et sans le soutien duquel j’aurais déjà été
éjecté du dossier comme un malpropre !) cherche à promouvoir ma propre
notoriété naissante en m’invitant à donner une conférence sur ces « Magasins
collectifs de commerçants Indépendants » dont je deviens le grand spécialiste.
Cet épisode m’aura fait vieillir prématurément d’au moins 5 ans par
le stress d’une violence inouïe subi dans le trajet de l’aller Metz-
Paris :
Submergé par les dossiers en cours, je n’avais pu embarquer que dans le tout
dernier train possible, avec une marge d’une heure seulement une fois en gare
de l’Est.
145
Ai-je au Ciel un ange gardien ? Après une heure d’attente désespérée, pâle
comme un linge, nous redémarrons subitement et mieux encore, le conducteur
parvient à rattraper une partie du retard. Course effrénée jusqu’à l’île de la
Cité, café avalé en catastrophe pour éclaircir mes cordes vocales complètement
desséchées, entrée en trombe dans le Palais de justice de Paris, engueulade de
Michel Florange car la salle m’attend depuis déjà 10 minutes…
-12/4- La délivrance
Le temps s’écoule toujours aussi laborieusement. Dans l’attente d’un
déblocage final du dossier Les Arènes, je commence à tâter de quelques autres
affaires, tout en m’habituant à ce pays mosellan qui m’avait paru tellement
hostile en arrivant :
146
dotée d’un temple protestant (autre règle bizarre de ce fichu droit local), dut se
renseigner sur le cours du jour de la monnaie allemande (!!) pour pouvoir
convertir en francs le montant de son amande.
Devenu mon meilleur ami, l’avocat Michel Florange (grand amateur de bonnes
blagues et fumeur de pipe invétéré intronisé par la confrérie de St Claude, à
l’impressionnante collection de bouffardes en tout genre) ne manquait pas une
occasion, du haut de ses 50 ans, de me galéjer sur le sujet : chaque fois que je
ne comprenais pas immédiatement une de ses argumentations, il me disait :
« C’est du droit local ! ».
Il est vrai que le code civil d’Alsace-Moselle était omniprésent : licéité des
clauses d’arbitrage entre personnes non-commerçantes, associations de 1908
(au lieu de 1901) permettant de poursuivre un but économique et de partager
entre les membres l’actif net après dissolution, primauté de l’hypothèque sur le
privilège des salariés, publicité foncière et registre matrimonial spécifiques,
faillite civile autorisant un simple particulier à profiter du régime de faveur
réservé aux entreprises dans le reste de la France (la "France de l’intérieur" ) …
Les tribunaux de commerce n’existant pas ici, les conseils juridiques des autres
départements étaient obligés de passer par un avocat inscrit au barreau de
Metz pour notifier devant le TGI les requêtes prévues par la loi sur les sociétés
commerciales alors que partout ailleurs, elles se font par simple lettre
recommandée avec AR adressée à la juridiction consulaire.
***
147
À Thionville, les négociations du Centre "Les Arènes" traînent en longueur, les
parties prenant davantage leur temps depuis que le récolement des cellules a
écarté tout risque de faillite générale.
Je ne suis pas dupe des tentatives de subornation menées vers moi par
Bertrand Vassal, le n° 2 du FIC en personne ! Il est vrai que cette grande banque
d’affaires (future "HSB") est de loin la plus concernée puisqu’avec sa filiale
BABAR elle porte entièrement l’hypermarché soit presque 40 % du Centre à
elle-seule.
Mais c’est mon tempérament de « chien fou » qui continue de l’emporter : pas
question de baisser la garde maintenant que j’ai enfin pu goûter, aux côtés de
Michel Florange, à ce statut de « gourou » vénéré par les commerçants locaux
pour qui, quoi qu’on fasse, les parisiens resteront toujours l’ennemi. Je soigne
donc ma réputation de pit-bull en restant plus intransigeant et virulent que
jamais.
Ce n’est pas pour rien que Florange m’a surnommé le « Michel Debré » du
Centre Les Arènes !
Frédéric Ricard, n°3 au FIC, jouait pour sa part -dans son duo avec Vassal- le
rôle du méchant : Ce narcisse quarantenaire habillé avenue Montaigne se
montrait impatient et directif. Une réunion dans son somptueux bureau des
Champs-Elysées s’acheva brutalement au bout de 10 minutes alors que nous
148
autres lorrains subissions 6 heures de train aller-retour. Tout le monde se
retrouva sur le trottoir de la « plus belle avenue du monde », simplement parce
qu’un des commerçants avait eu une réflexion jugée discourtoise : « Monsieur,
vous êtes ici dans MON bureau : je ne discuterai pas une seconde de plus avec
des gens mal-élevés ».
***
Il faudra attendre décembre 1980 pour faire enfin sauter le carcan du GIE et
permettre ainsi aux commerçants du Centre Les Arènes de Thionville d’accéder
à la liberté dont ils avaient été injustement et cruellement frustrés jusque-là :
En même temps, il est mis fin au ruineux crédit-bail du parking, qui grâce à
l’intervention décisive du FIC, a pu être racheté à Pico-bail au très bas prix
souhaité, ceci :
149
Même si les thionvillois n’ont donc pas réussi à se débarrasser totalement des
"parisiens", le résultat obtenu à ce stade n’en est pas moins remarquable :
J’ai droit aux vibrantes louanges de Kalfon (Gandin est, curieusement, moins
démonstrative), et même à une offre de recrutement par le prestigieux cabinet
parisien où exerce le « grand » Jacques Lépinard ! Leur stratégie est classique :
quand on n’a pas pu battre un adversaire, il reste la solution de le recruter.
Reçu dans leurs somptueux locaux avenue Kléber par un serviteur en livrée (!)
j’admire, subjugué, les tableaux de maîtres ornant leur salon d’attente
(j’apprends en effet qu’ils viennent de régler la succession d’un artiste célèbre:
je suis vraiment dans le saint des saints !!).
Le maître des lieux, Benoît Méreuil, est un vieux-beau à l’élégance blasée dont
le visage me fait penser –effet du mobilier 18 ème siècle garnissant les lieux ? –
au portrait du Louis XV à l’âge mûr peint par La Tour.
Il me fait comprendre que j’ai à ses yeux la qualité suprême : être un homme
de parfaite confiance… Contrairement à l’Agence où j’exerce, certes fort
honorablement connue, il ne s’agit pas chez lui de savoir calculer 2+2, mais de
maîtriser des stratégies de haut vol au service d’une clientèle « très riche, mais
très bête ! ».
« Je crois savoir que dans votre firme, on plafonne assez vite question
rémunération ? Ici, c’est no limit ! Mon problème n’est pas de gagner
personnellement plus d’argent : j’en ai déjà tant que je ne sais qu’en faire, si ce
n’est engraisser toujours d’avantage les impôts. »
Même le bilieux Roland Lacrainte surmonte son hostilité viscérale à mon égard
et se "rend à Canossa" : « Finalement, c’est vous qui aviez raison : notre firme
avait bel et bien une carte à jouer dans ce dossier hors normes… »
Je le sens dépassé par le jeune loup aux dents longues un peu « tête brûlée »
que je suis devenu. Usé prématurément par ce métier (sans doute aussi pour
avoir trop « donné de sa personne » en multipliant les tournées de bières avec
les clients lorsqu’il développait le bureau de Metz), il finira peu après par
démissionner de son poste de directeur du service « Sociétés » de la DR
Strasbourg et se reconvertir dans le secteur des laveries automatiques
(commerce béni dans lequel il n’y a aucun stock à gérer) !
oOo
151
Cinquième partie
oOo
S’endurcir, ou dépérir
152
-1/5- Les trois compères
La dissolution du GIE Les Arènes ne me valut pas que des amis : Aymeric Schott,
co-fondateur du Magasin Collectif et puissant dirigeant d’une énorme agence
de voyages implantée dans tout l’Est de la France, m’avait menacé en pleine
assemblée générale de poursuites pénales pour abus de confiance : selon lui,
j’aurais agi à la solde de Babar et du FIC !
Après des mois de scandale alors que la belle dame était tombée enceinte,
"Maître" Aymeric - dernier des commerçants de Thionville à être informé de la
situation- mit toute sa rage à obtenir le licenciement immédiat, avec pertes et
fracas, de ce bourreau des cœurs dont on découvrit qu’il avait déjà fait chavirer
bon nombre de vendeuses et autres patronnes de magasins.
Bien plus embêtant, ma victoire dans le dossier Les Arènes fut en même
temps la cause de mon éviction partielle car elle provoqua le transfert de la
gestion du Centre commercial – désormais "normalisé" - à une grande société
lyonnaise spécialisée dénommée "FRC".
Mais ce passage de témoin était à la fois logique et salutaire : ces gens-là, dotés
d’énormes moyens, étaient taillés sur mesure pour ce type de job, ce qui
n’était pas du tout mon cas. J’avais en effet tendance depuis quelque temps à
sortir de mon rôle de conseil juridique pour me muer en « gérant de fait » du
Centre aux côtés de Muller et de Filou, contrairement aux principes
153
déontologiques et aux règles de base de l’Agence, ce que n’avait pas manqué
de dénoncer l’angoissé Roland Lacrainte depuis Strasbourg.
- le GIE en liquidation, resté locataire des cellules vides de la SCI Linkling, qu’il
cherchait avec grand mal à sous-louer ;
- et la SCI « Parking Les Arènes » (gérée par ce cher Wieg jusqu’au décès de
l’octogénaire quatre ans plus tard, puis par Muller lui-même), qui fonctionnait
parfaitement grâce aux loyers substantiels versé par Servipro.
***
Parmi eux, trois « figures » du commerce thionvillois étaient associées dans des
SCI détenant les lots loués à la CNAF ainsi que certains des emplacements les
mieux placés à l’entrée du niveau 1 donnant sur la prestigieuse avenue
Schuman :
154
- Isaac Sylberstein, immigré polonais aux traits fins et à l’opulente crinière
blanche aux faux airs d’ Horowitz, détenteur d’un patrimoine immobilier
considérable sur tout le " Grand Est " et au-delà ;
- ainsi que leur compère Adam Stein, directeur de magasins aussi fort au
physique qu’au mental : c’était lui le grand costaud qui m’avait
miraculeusement prêté main forte dans la « fosse aux lions » lors de ma toute
première assemblée générale des membres du GIE !
Ceci déclencha bien sûr des enquêtes du fisc, toujours à l’affut des fluctuations
de valeurs souvent révélatrices d’ "actes anormaux de gestion". Mais en
l’occurrence, même ces petits fonctionnaires bornés et sans la moindre
connaissance des lois économiques purent comprendre sans trop de mal
l’incidence déterminante de la restructuration intervenue.
Un loyer trop bas ne pouvant être rectifié sans l’accord du preneur en place
(protégé par le statut des baux commerciaux), sauf versement à celui-ci d’une
indemnité de départ pour pouvoir relouer à de meilleures conditions, je leur
appris à optimiser leurs nouvelles acquisitions en procédant comme suit :
155
Au lieu d’attendre que le vendeur ait fait libérer les lieux à ses propres frais
pour lui acheter alors l’immeuble au prix fort débarrassé du "mauvais" bail",
sans aucune possibilité d’amortissement fiscal de ce prix maxi, il valait mieux :
***
156
- Oui, oui, c’est parfaitement exact !
- Bon, eh bien il ne va pas pouvoir te payer. J’en suis désolée...
Puis elle se recouche en disant à son mari :
- Tu vas pouvoir mieux dormir : maintenant, c’est lui qui a un problème ! »
***
Pour valider auprès du fisc le montant de telle ou telle indemnité versée d’une
entreprise à une autre, elle maitrisait également la stratégie des arbitrages de
complaisance : les « parties » désignaient -de concert- un conciliateur rendant
une « sentence compromissoire » qui fixait la prétendue somme due, avec la
même valeur juridique qu’une décision de justice (mon premier mentor
grenoblois Jean Sénevé avait déjà une pratique similaire avec les jugements
dits d’ « expédient » obtenus directement auprès du tribunal de Commerce).
C’est ainsi que je fus moi-même nommé arbitre dans un litige monté d’avance
entre deux sidérurgistes lorrains pour un site implanté à Fos-sur-Mer, ce qui
m’offrit l’occasion inattendue de revoir avec émotion ma chère ville de
Marseille, déjà bien changée hélas depuis ma tendre jeunesse…
157
d’un crédit gratuit alors que le loyer de l’argent dépassait 10% l’an en cette
période de forte inflation…
Pour remercier Gandin, qui observait avec intérêt ma meilleure forme physique
depuis quelque temps alors qu’elle craignait lui-même de s’empâter à force de
cocktails mondains et repas d’affaires, je lui offris de partager mon secret :
Mon frère Paul, récemment nommé pasteur en Suisse, m’avait donné dans un
sachet plastique un échantillon de Kéfir, ce champignon miracle à conserver au
frigo dans une jatte emplie de lait où il se développe sans cesse et produit un
yaourt aux vertus bénéfiques expliquant, paraît-il, la longévité exceptionnelle
des paysans caucasiens.
Cette chère Florence, très satisfaite, ne put s’empêcher d’en parler à Kalfon,
auquel je dus fournir à son tour une dose du précieux tubercule. Mais quelle
surprise ! D’une voix acariâtre, l’intéressé m’appela bientôt pour me
demander :
« Quelle est donc cette saloperie que vous m’avez donnée, Ribagnac ? J’ai failli
m’intoxiquer gravement, et hier soir ma femme a tout balancé à la poubelle ! »
Pour faciliter mon contact avec dame Denise, je fus -en parallèle- chargé du
suivi juridique courant des sociétés du groupe Mersch (jusqu’alors "chasse
gardée" du sinistre Roland Lacrainte, heureusement lassé de devoir faire
régulièrement le long trajet depuis Strasbourg).
Hélas malgré tout son prestige, l’empire Mersch naguère florissant commençait
à partir à vau-l’eau, en lien avec la sénescence de son patron Ambroise : ce
génial ingénieur, créateur des produits innovants qui firent la fortune de la
firme (payant de sa personne au point d’avoir perdu l’annulaire et l’auriculaire
de sa main droite, écrasés en testant une nouvelle machine), n’était plus que
l’ombre de lui-même.
Chaque RV avec les Mersch débutait invariablement avec un bon quart d’heure
de silence gêné, consacré par le vieil Ambroise à tenter de retrouver- dans les
tas de paperasses encombrant son bureau- le document faisant l’objet de la
réunion, avec moult allers-retours vers les placards de l’immense pièce…
159
(Mais je me dois dès à présent de rétablir l’image de ce dernier, car il se révéla
bientôt un fiscaliste de haute volée, et devint vite un précieux ami !).
J’eus ainsi droit à une introduction auprès du célèbre Gerd Burkhardt, géant
allemand de l’électro-ménager, en vue d’une éventuelle mission de suivi
juridique de la succursale qu’il venait de créer à Folschviller : mais son expert-
comptable, qui nous connaissait pour être également commissaire aux comptes
chez Wagner, mit tout son poids dans la balance pour nous évincer du dossier.
Il faut dire que comme la plupart de ses confrères, il avait une peur bleue de se
voir lui-même vite supplanté par l’énorme Fiduciaire d’expertise comptable à
laquelle notre Agence était associée.
Hélas, il finit par payer très cher ses deux travers : recrutements féminins
uniquement dictés par l’aptitude des impétrantes à « passer à la casserole » au
mépris de l’efficacité dans le travail, et surtout négligence des tâches de
gestion -qu’il trouvait fastidieuses- jusqu’au jour où il découvrit avec
stupéfaction l’incompétence crasse de son chef-comptable, parfait glandeur
incapable de l’alerter en temps utile sur les problèmes de trésorerie que
traversait le groupe à force d’investir massivement à droite et à gauche !
Il faut dire que sa banque franc-comtoise était elle-même dirigée par un ami
intime lui aussi très porté sur la « gueuse » (aussi bien la bière que la femme),
160
qui n’était pas non plus suffisamment attentif à l’énorme dérapage financier en
train de se produire.
***
Bien avant ce triste épilogue, Florence Gandin obtint la juste récompense des
exceptionnels résultats connus sous sa houlette par le Bureau de Metz, en
étant nommée Directrice de l’Agence pour la Région Ile- de- France.
Elle avait été remarquée, lors d’une visite d’inspection, par Pierre Fouettard en
personne. Celui-ci, qui venait de succéder à Louis Sénevé comme président de
notre grand Conseil d’administration, m’ignora en revanche totalement sans
m’adresser le moindre mot ! Rien n’existait manifestement pour lui en dehors
des petits tableaux de bord où il notait méticuleusement la progression
trimestrielle des honoraires sur chacun des 40 sites de la firme :
Peut-être avait-il ressenti comme un affront mon coupable oubli de lui adresser
un faire-part lors du décès de ma grand-mère, lui qui lors de nos rencontres
fortuites au restaurant du Siège lors des séminaires, se bornait à me demander
d’un ton mielleux des nouvelles de sa santé ?
Bien sûr, j’avais espéré succéder à Gandin, malgré une certaine répugnance
pour le travail administratif inhérent à la fonction, et sans avoir non plus révélé
– je l’avoue - de talent particulier pour la gestion des ressources humaines,
autre pilier pourtant incontournable du job de directeur de bureau.
161
Quoi qu’il en soit, le choix de Kalfon ne se porta pas sur moi, mais sur Jean-
Pierre Mardonnet, 30 ans lui aussi : ce remarquable fiscaliste - parfois un peu
"professeur Nimbus" - était fort apprécié de tous car il avait un grand sens du
collectif et de l’encadrement technique :
-3/5- Le parrain
Suite à mon succès au Centre Les Arènes, le message d’éloges adressé par
notre Siège central à la requête expresse de Joseph Kalfon, avait été diffusé à
tous les autres D.R. de l’Agence.
Surmontant son ancienne rancœur, Lucien Lechef eut alors cette belle
réaction de solliciter de Kalfon mon retour à Grenoble avec le poste de
Directeur du service patrimonial pour succéder à ce cher vieux Jean Sénevé
partant en retraite !
Lequel Kalfon, plus roublard que jamais, se garda bien de m’en informer ! Et
pire encore, devait récidiver deux ans plus tard lorsque le grand Louis Bardeil
lui-même proposa à son tour ma venue dans son équipe technique au siège de
l’Agence !!
Mais culpabilisé sans doute par cet odieux comportement, il m’appela un beau
jour de juin 1981 pour me proposer lui-même au sein de la D.R. Strasbourg ce
poste de directeur du département "Patrimoine" dont j’avais été privé à mon
insu dans ma chère cité iséroise.
162
Dès le lendemain, je me retrouve ainsi face au "boss" par un chaud après-midi,
les manches de chemise retroussées dans l’âpre négociation de mon nouveau
contrat de travail, noyés par une tabagie à couper au couteau.
Bref, je vais pouvoir compter sur un salaire de cadre supérieur à la fois plus
élevé et plus stable, à condition bien sûr d’arracher à Kalfon le meilleur taux
possible. Heureusement, je le sens moins coriace qu’à mon arrivée 4 ans plus
tôt : sans doute déjà l’effet de l’âge, et peut-être de la grave opération
chirurgicale qu’il a dû subir en 1979.
***
Alors que j’ai tout en apparences pour me réjouir, la période qui s’ouvre va se
révéler en fait la pire de ma vie.
Ce qui –me dis-je- devrait simplifier quand même les choses à son égard, c’est
qu’elle n’a toujours pas d’activité professionnelle propre : les cours d’art
graphique qu’elle a repris à Metz ne pourront qu’être facilités par la proximité
de la prestigieuse école des Beaux-Arts de Strasbourg à deux pas de notre
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nouveau domicile. Quant aux enfants (6 et 4 ans maintenant), pas de souci a
priori : comme tous les gosses, ils s’adapteront à tout du moment qu’ils
pourront se faire de nouveaux copains.
Le directeur du service de droit social s’appelle Louis Puceau (bien mal nommé
vu les ragots sur ses rapports torrides dans les archives avec une secrétaire de
Kalfon !). Et son adjoint a pour patronyme Robert Hanus (ce qui passe encore à
l’écrit, mais devient plus gênant à l’oral où le "H" est muet)…
Une place m’a été théoriquement attribuée dans le parking souterrain, mais
elle est régulièrement squattée par la BMW d’un jean-foutre, jeune cadre chez
cette Fiduciaire comptable qui -ici comme partout- est associée à notre Agence
et logée dans les mêmes lieux. Son tempérament de « pousse toi d’ là que j’m’y
mette » se révèlera manifestement efficace par la suite, puisque ce Serge
Gunther accédera assez vite à de hautes fonctions !
Lorsque je m’en plains à Kalfon, je constate pour la première fois chez lui ce
sens de la solidarité avec ses "troupes" dont le crédite la rumeur et qui lui
assure la sympathie de tous malgré ses remarquables défauts :
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Il m’accompagne derechef chez Émile Bouin, son homologue directeur régional
du cabinet comptable à l’autre bout de l’immeuble, pour protester vertement
contre la voie de fait dont je suis régulièrement victime et qui me fait perdre un
temps précieux en m’obligeant chaque fois à chercher un autre emplacement
dans les rues voisines.
Il est vrai que Moïse est un nom associé au monde des affaires dans la culture
israélite : un confrère me raconta que lors d’un de ses déplacements aux USA,
on voyait partout placardé le long des routes une affiche proclamant en
caractères géants : « JESUS SAVES ! ». A quoi un petit malin avait ajouté au
pistolet à peinture : « but MOSES INVESTS !! »
***
La politique de la firme est celle des économies de bout de chandelle, car les
directeurs de bureau et de région sont payés sur la base du résultat net de leur
165
entité, d’où une chasse impitoyable aux frais généraux. Mais comment
développer mon activité sans un minimum de moyens personnels ?
J’apprends très vite que l’incendie s’est déclenché en pleine nuit depuis un
magasin de sport du rez-de-chaussée visité par des cambrioleurs, qu’il a fallu
lutter pendant plusieurs heures pour évacuer les habitants de cette tour
infernale de 80 mètres de haut, et qu’un jeune stagiaire de la société de
surveillance qui venait de prendre son poste la veille est mort asphyxié dans
l’ascenseur, bloqué à mi-distance par la coupure générale de l’électricité : les
résidents descendant en pyjama par l’escalier de secours l’entendaient frapper
désespérément contre les parois de la cabine…
C’est muni d’un tel parchemin "médiéval" cerné de noir que je dois honorer,
deux jours après, mon premier (et hélas dernier !) RV avec des clients
allemands basés en Alsace que vient de me transmettre mon prédécesseur :
Ainsi que le notera le "boss" avec ironie, on assiste alors à une variation sur le
thème évangélique « les derniers seront les premiers » : les collaborateurs dont
le chiffre d’affaires habituel était au plus bas se retrouvent par miracle
champions des honoraires fictifs !
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Cerise sur le gâteau : Notre "cher" grand patron Pierre Fouettard, qui n’a
toujours qu’une calculatrice dans le cerveau, se permet de houspiller Kalfon
pour son retard à fournir les comptes de l’exercice écoulé : la réaction cinglante
de ce dernier ( A-t-il été informé, dans sa tout d’ivoire, que nous venons de
subir un incendie ? ) fera le tour des autres Directions régionales, et la perte de
considération subie de ce fait par le Conseil d’administration contribuera,
quelques années plus tard, au départ en retraite anticipée de son inhumain
président.
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nos conversations et la joie de nos gamins réunis ravivèrent ce manque cruel
de vrais amis dont nous souffrions ici.
Surtout, il lui manquait une activité professionnelle qui pût l’aider à prendre
confiance en soi et s’épanouir.
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Mais les obstacles – à commencer par le souci de mes enfants- étaient
vraiment trop grands pour que cette deuxième chance ouverte par le destin
pût se révéler viable, et notre espoir tourna court.
La mort dans l’âme, je dois donc décliner ce nouvel appel du destin : après
l’offre mirifique du cabinet Méreuil, le facteur aura donc bien « sonné deux
fois » à ma porte, selon le titre du fameux film, mais en vain...
Kalfon, qui pour sa part restait plus que jamais accro à la clope chercha (sans
doute jaloux) à me faire rechuter en me tendant son paquet de blondes à
chaque occasion. Mais pour mon plus grand bien, je pus compter sur une force
intérieure sous-estimée jusque-là : la constance.
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Mon cerveau perturbé par le sevrage tourna au ralenti pendant un mois, puis
se réactiva à grands coups de mastication de chewing-gums, après un petit
épisode risqué de recours au Whisky…