Explication linéaire n°5
L’Abbé Prévost, Manon Lescaut, Première partie de « J’avais marqué le temps de mon départ » à « e
balancer un moment sur ma réponse. » (p.26-28)
Eléments d’introduction
Constituant le septième et dernier tome des Mémoires et aventures d’un Homme de qualité, Histoire du chevalier Des
Grieux et de Manon Lescaut, plus couramment intitulé Manon Lescaut, est un roman de l’Abbé Prévost, publié en 1731.
Né en 1697 et mort en 1763, Antoine François Prévost, dit « L’Abbé Prévost » était destiné par sa famille à devenir
prêtre. Mais il a mené une vie assez peu ordinaire, hésitant entre vie religieuse, vie militaire et vie littéraire. Son dernier
roman est le plus célèbre et malgré la censure, il a obtenu un succès immédiat et durable. Il retrace les aventures des
deux personnages éponymes, que leur passion va conduire aux marges de la société.
L’extrait que nous allons étudier se situe dans la première partie du roman. Renoncour, « l’homme de qualité » et
narrateur du récit cadre, vient de céder la parole au narrateur du récit encadré, le chevalier Des Grieux. Les deux
hommes s’étaient rencontrés deux ans plus tôt et le marquis était alors venu en aide au jeune homme. (Celui-ci désirait
s’embarquer pour l’Amérique afin d’y suivre sa maîtresse.) Les deux hommes se retrouvent par hasard à Calais ; questionné
par Renoncour sur son état misérable, Des Grieux va alors entreprendre le récit de ses malheurs, en commençant par le
jour de sa rencontre avec Manon : jeune noble brillant et vertueux, il est sur le point de quitter Amiens, en compagnie de
son ami Tiberge, pour y suivre une carrière ecclésiastique à Paris.
Lecture orale : attention à bien restituer les parenthèses faites par Des Grieux, qui marque la différence
entre celui qu’il était avant et celui qu’il devient lors de cette rencontre.
Annonce mouvements et projet de lecture
La scène de première rencontre est un topos de la littérature amoureuse (= une scène classique,
incontournable…) Nous nous demanderons comment l’auteur met en scène ce coup de foudre. On peut
distinguer trois mouvements dans cette scène :
L1 à 5 (jusqu’à « curiosité ») : Des Grieux présente les circonstances de la rencontre ;
L5 à 12 (jusqu’à « vers la maîtresse de mon cœur ») : Des Grieux vit un coup de foudre ;
L12 à la fin : les deux jeunes gens se rencontrent (dialogue narrativisé).
Explication linéaire
1er mouvement L1 à 5 Des Grieux (DG) présente les circonstances de leur rencontre
L'essentiel à retenir : Récit mené rétrospectivement par un Nr personnage ; ce recul lui permet de porter un
regard critique sur cette rencontre et qui laisse présager des conséquences malheureuses. L’Abbé Prévost superpose
habilement la voix de DG personnage et de DG narrateur.
L1 à 2 : Récit conduit par DG : rencontre vue à travers le regard de DG, via focalisation interne. Emploi du
PQUEparfait marque qu’il s’agit d’un récit rétrospectif (temps du passé + aspect accompli) : insiste sur le fait que son
départ était organisé et sur le point de s’accomplir, mais que la rencontre a bouleversé plans du jeune homme.
Immédiatement, récit se déroule sur ton lyrique et sur le mode du regret, comme le souligne la phrase exclamative de
forme négative « Que ne le marquais-je un jour plus tôt ! » associée à l’interject° « hélas » ; celle-ci traduit aussi le
sentiment d’avoir commis une faute.
La suite de la phrase confirme cela, avec l’emploi du conditionnel passé, qui est le mode du regret : «J'aurais porté
chez mon père toute mon innocence ». Le champ lexical de la pureté morael est présent à travers le terme
« innocence » ; l’emploi de l’indéfini « toute » suggère qu’elle est alors intacte et qu’il va la perdre ce jour-là.
L3 à 5 : L’indicateur temporel « la veille même » associé au 1er emploi du PS signale l’élément perturbateur, à
savoir l’arrivée du « coche d’Arras » (L4). Le contexte est celui du désoeuvrement, de l’oisiveté : les deux jeunes gens
n’ont rien à faire avant leur départ le lendemain. Plusieurs éléments le soulignent: « étant à me promener avec mon
ami » (L3), « nous suivîmes » « le coche d’Arras » (L4) et « Nous n’avions pas d’autre motif que la curiosité » :
La négation restrictive souligne que la rencontre a eu lieu à cause de la « curiosité », qui peut être considérée comme
un péché dans le contexte catholique. Tous ces éléments suggèrent que la rencontre aurait pu, ou aurait dû, ne pas avoir
lieu mais que le destin a mené DG à rencontrer Manon.
2e mouvement : DG vit un coup de foudre spectaculaire (L5-12)
L'essentiel à retenir : Scène de 1ère rencontre qui comporte les éléments propres à ce topos : le premier regard
déclenche la passion, l’amour est instantané et irrémédiable. En même temps, DG Nr donne de DG personnage l’image
d’un jeune homme innocent et vertueux, transformé par le coup de foudre.
L5-6 : La rencontre est retardée car ce sont d’abord « quelques femmes » qui descendent du coche. Mais ce groupe
anonyme désigné par le dét. indéfini « quelques » disparaît rapidement.
L6-7 : L’apparition de Manon est mise en valeur par son opposition avec ce groupe indéfini de femmes, opposition
formulée par la conjonction « Mais ». On relève ici une double antithèse : le pluriel « quelques femmes » s’oppose en
effet au singulier « une », renforcé par l’emploi de l’adj. « seule » ; de plus, le verbe « resta » s’oppose à « disparurent
aussitôt ». Enfin, la jeunesse de Manon est mise en valeur par l’évocation de l’ « homme d’un âge avancé » qui s’occupe
de ses bagages. Tous ces éléments contribuent à dramatiser l’apparition de la jeune fille.
Cet homme plus âgé semble être le chaperon de Manon (une jeune fille ne peut se déplacer seule au 18 e siècle). Du fait
de la focalisation interne, le lecteur n’en sait pas plus que DG. On en aura la confirmation dans le passage qui suit notre
extrait (Manon trouvera une ruse pour l’éloigner.)
Les adverbes d’intensité « fort » et « si » et les choix des adjectifs indiquent aussi la subjectivité de la perception. DG
ne décrit pas précisément la jeune fille. Le lecteur dispose seulement de ces deux indications, soulignant sa jeunesse et
sa beauté. Celle-ci apparaît surtout à travers les effets qu’elle produit sur DG, qui est saisi…
L8 à 10 Cette phrase assez longue est construite sur une sub cir de conséquence : « elle me parut si charmante
que (…) « je me trouvai enflammé tout d’un coup jusqu’au transport » (L8-10) mais deux relatives viennent s’insérer
dans la phrase: « moi, qui n’avais jamais pensé à la différence des sexes ni regardé une fille avec un peu d’attention,
moi, dis-je, dont tout le monde admirait la sagesse et la retenue »
Cette phrase montre le phénomène du coup de foudre, très spectaculaire ici : voir l’autre, c’est l’aimer, passionnément
et irrémédiablement : la phrase commence en effet par « elle me parut » (L8) et cette vision rend DG « enflammé
jusqu’au transport » (L10). Le choix de la métaphore du feu amoureux témoigne du rapport de causalité directe entre la
vision et le sentiment amoureux. Les termes sont forts et reflètent la passion immédiatement éprouvée par DG. L’adj
« charmante » peut alors être compris au sens fort : « qui ensorcelle, qui envoûte ». L’adverbe « tout d’un coup »
souligne que cette passion est instantanée et qu’elle est un vrai choc pour le jeune homme.
Par ailleurs, ce qui est notable ici, c’est que DG oppose deux « moi » : le « moi » ancien et le « moi » transformé
par la vision de Manon. Les termes mêmes de « sagesse » et « retenue » forment une antithèse avec la métaphore du
feu amoureux. Les deux sub. relatives, (« moi, qui n’avais jamais pensé à la différence des sexes ni regardé une fille
avec un peu d’attention, moi, dis-je, dont tout le monde admirait la sagesse et la retenue »), au pque parfait et à
l’imparfait, évoquent ainsi une époque révolue, celle de l’innocence et de la pureté. DG insiste en effet sur la retenue de
son comportement, soulignée par la double négation partielle « « moi, qui n’avais jamais pensé à la différence des
sexes ni regardé une fille avec un peu d’attention ». On trouve aussi le CL correspondant, à travers les termes
« sagesse et retenue » ; l’emploi du verbe « admirer » suggère que le jeune homme était exemplaire. La répétition du
pronom tonique « moi » semble traduire rétrospectivement l’étonnement du jeune homme devant sa réaction
Il y a donc une opposition forte entre le DG avant la rencontre et le DG nouveau, transformé par la vision de Manon.
L’extrait nous donne à voir cet avant et cet après et cette transformation s’opère dans la phrase elle- même.
L10-11 La phrase suivante confirme le balancement du texte entre un avant et un après. On retrouve le CL de
l’innocence caractérisant l’ancien DG, à travers les termes « excessivement timide et facile à déconcerter » L11 ; mais
le NR qualifie ces traits de caractère de « défaut » puis de « faiblesse » alors que ce sont en fait des signes de vertu ; de
même, il emploie l’adverbe « excessivement ». Cela montre bien que DG change radicalement en voyant Manon,
comme le confirme l’emploi de la conjonction d’opposition « mais ». Il affirme en effet « mais loin d’être arrêté alors par
cette faiblesse ». On peut aussi remarquer que DG narrateur, en présentant le jeune homme qu’il a été comme vertueux
et naïf, tend à se disculper à l’avance des actes qu’il a commis par amour pour Manon.
Dans la dernière proposition, c’est le « nouveau » DG qui agit pour la 1ère fois : je m’avançai. Le PS est ici employé
avec un verbe d’action. La périphrase galante, « maîtresse de mon cœur » est assez emphatique ; elle est mise en valeur
par l’allitération de la consonne « m » dans la proposit°. Cette expression montre que, dès ce moment, Manon exerce
une fascination et un pouvoir absolu sur DG et qu’il s’y soumettra, qu’il sera prêt à tout pour elle. Le coup a eu lieu et le
phénomène du « transport amoureux » est total : DG est enlevé à lui-même ! Le destin de DG semble scellé. (+ par
connotation, DG semblait destiné à jouer le rôle de « chevalier » soumis à sa dame…).
3e mouvement : la rencontre se produit
L'essentiel à retenir : Scène de 1ère rencontre qui construit une image indirecte de Manon Lescaut, habile et
audacieuse avec les hommes, manquant de vertu morale. Dimension tragique du destin des deux amants introduite à
travers le champ lexical correspondant et le champ lexical du religieux. Prolepses qui programment la suite du roman et
qui contribuent à placer cet amour naissant sous le signe du malheur.
L12-13 La concession (« quoique ») marque d’emblée la singularité de Manon : compte tenu de son jeune âge et
de sa position de jeune fille, elle devrait se montrer plus timide. Mais le Nr souligne au contraire son absence de
réticence. (« Quoiqu’elle fût encore moins âgée que moi, elle reçut mes politesse sans paraître
embarrassée ») Manon ne réagit pas comme les conventions de l’époque le lui commanderaient.
L13-14 Le dialogue s’engage mais il est rapporté au discours indirect. On constate que DG a perdu sa timidité
car il interroge tout de suite l’inconnue ; toutefois, sa question semble naturelle car une jeune fille ne voyage pas seule ni
sans raison précise.
L14-15 Le dialogue se développe entre les deux jeunes gens avec la réponse de Manon. Mais les propos sont
de nouveau rapportés au discours indirect. De ce fait, entend la voix de Manon seulement par le biais de DG NR. Le
lecteur voit et entend la jeune fille uniquement par le biais de la focalisation interne. Cela contribue à créer un certain
mystère autour de ce personnage. Sa réponse ne le dissipe pas. En effet, on ignore qui sont ses parents et ce qui a
motivé leur décision de l’envoyer au couvent.
L15-16 De nouveau, une proposition consécutive souligne la métamorphose vécue par DG : « L’amour me
rendait déjà si éclairé que je regardai ce dessein comme un coup mortel pour mes désirs »L16 L’adverbe « déjà » met
en valeur la rapidité de ce changement, même si DG semble lanier avec la remarque « depuis un moment qu’il était dans
mon cœur ». Ce « moment » est en effet très bref aux yeux du lecteur ! La construction même de la phrase montre que
DG est déjà conduit par sa passion : le nom « amour » est le sujet du verbe de sens passif, « rendre », et repris par le
pronom « il », il est sujet du verbe «être ». Mais bien loin de combattre ses sentiments, DG présente l’amour comme une
puissance capable « de [l’]éclairer ». (On peut noter qu’au 18e siècle, la métaphore des « Lumières » est employée pour la raison,
ici, elle l’est pour la passion…) La force de la passion suscitée par la jeune fille est aussi traduite par l’expression
hyperbolique de « coup mortel ». Le jeune homme, après avoir échangé qqs mots avec Manon, ne peut déjà plus
envisager de la perdre. Il s’agit enfin d’une passion charnelle, comme le montre l’expression « mes désirs ».
L17-18 DG résume ici ses propos ; le lecteur doit comprendre seul le langage de l’amour . On comprend en tout
cas que c’est le nouveau DG qui s’exprime . L’explication que fournit DG complète le portrait de Manon : si elle le
« comprend » c’est parce qu’elle est « bien plus expérimentée » que lui. Le comparatif de supériorité suggère que Manon
est habile avec les hommes. Sa maturité dans le domaine de l’amour contraste avec la naïveté et la fougue du jeune
homme. Comme le lecteur sait qu’elle est plus jeune que lui, la remarque de ce dernier introduit l’idée que Manon
manque de moralité.
L18 à 20 Le passage au discours indirect libre crée une incertitude sur l’auteur des paroles rapportées. En effet, la
première proposition peut être attribuée à Manon : « C’était malgré elle qu’on l’envoyait au couvent » ; elle confirme
l’image d’une jeune fille assez libre et peu soucieuse de morale religieuse. Mais la suite des paroles rapportées semble
tenue par DG, comme le suggère le modalisateur « sans doute » : « pour arrêter sans doute son penchant au plaisir, qui
s’était déjà déclaré ». L’expression « penchant au plaisir » associée au plus-que-parfait (action passée et accomplie +
antérieure) développe l’idée que Manon possède déjà un passé immoral –dont on ne saura rien-.
Surtout, DG Narrateur établit d’emblée un lien de causalité entre la personnalité de Manon, son « penchant au
plaisir » et leur histoire. La prolepse « qui a causé dans la suite tous ses malheurs et les miens » annonce en effet que
l’amour entre les deux jeunes gens entraînera leur malheur, mais DG narrateur fait peser la faute sur Manon.
En fait, cette scène de rencontre peut apparaître comme une réécriture du péché originel, Manon incarnant la
tentatrice (Eve) qui pousse DG (Adam) à commettre un péché (ici péché de chair + se détourner de la voie religieuse).
Leur rencontre entraîne leur chute : c’est une passion fatale.
L20 à 22 DG a déjà succombé à la tentation, comme le montre son récit de paroles ; son amour est donc loin
d’être « naissant » : il met en effet son « éloquence scolastique » (= son art de bien parler appris au séminaire), au
service d’un projet immoral puisqu’il veut détourner la jeune fille du couvent ; il qualifie l’entrée au couvent de « cruelle
intention » alors que lui-même devait entrer dans les ordres. Un bref retour à la narration souligne de nouveau la
différence entre Manon et DG. La réaction de la jeune fille suggère en effet son habileté. Elle ne s’effraie pas devant la
fougue de DG ni devant son projet : « Elle n’affecta ni rigueur ni dédain. » (L22)
L22 à 24 Le texte ensuite laisse la parole à Manon, mais toujours par le biais du discours indirect. La circonstance
de temps « après un moment de silence » suggère que la jeune fille a réfléchi. Son discours semble en effet très construit
et assez habile. En effet, elle affirme ne pas être faite pour la vie monastique – « elle ne prévoyait que trop qu’elle allait
être malheureuse » ; cela renforce l’image d’une jeune fille peu vertueuse. Si elle semble se résigner à suivre «la volonté
du Ciel », elle précise cependant que c’est faute d’entrevoir une autre solution, comme le souligne la subordonnée de
cause.
L25-26 Le retour à la narration renseigne le lecteur des effets sur DG des propos de Manon. DG NR semble
vouloir justifier sa « réponse » à travers une énumération ternaire : « la douceur de ses regards, un air charmant de
tristesse ou plutôt l’ascendant de ma destinée qui m’entraînait à ma perte » Les deux premiers éléments soulignent de
nouveau l’attraction physique de DG pour Manon. Son charme et sa beauté exercent sur lui un pouvoir absolu, comme le
souligne la négation totale « ne me permirent pas ». DG se comporte aussi selon son rang d’aristocrate, en amant
courtois soucieux de venir au secours de sa dame. Mais l’adverbe « plutôt » introduit une rectification importante car DG
semble attribuer son comportement irrationnel, passionnel à la « destinée ». Une nouvelle prolepse annonce au lecteur
que ce destin le mènera à sa « perte ». Le dernier terme de l’énumération introduit ainsi une dimension tragique dans les
aventures à venir des deux amants.
CCL L’auteur met en scène ce coup de foudre de manière spectaculaire car nous assistons à la
transformation radicale du jeune Des Grieux. Cette scène de première rencontre est bien romanesque et
programmatique à la fois. Elle est romanesque car la rencontre, qui semble le fruit du hasard, est présentée
par Des Grieux narrateur comme un événement inéluctable. Surtout, la scène, racontée par le héros et perçue
de son point de vue, exploite le topos de la rencontre amoureuse de manière originale et spectaculaire : nous
voyons le jeune homme se métamorphoser en quelques lignes, qui relatent quelques minutes, mais celles-ci
scellent son destin. Ensuite, elle est programmatique car elle annonce la suite de l’histoire : le narrateur porte
un regard rétrospectif sur le jeune homme qu’il a été et les prolepses placent cet amour sous le signe du
malheur. De plus, ce récit esquisse un portrait ambigu et mystérieux de Manon, portrait qui se confirmera
ensuite.
Ouverture : à vous !