Article
Espace public et figures du lien social
LAMBERT, Cédric, PELLEGRINO, Pierre, JACOT-GUILLARMOD, Frédéric Roland
Abstract
Par une mise en relation des concepts sociologiques d'espace public, communautaire et
privé, on se propose ici d'analyser les changements qui affectent le sens de l'espace public
contemporain dont l'unité se cherche à des échelles et dans des temporalités multiples; de
nouvelles formes d'articulation entre intégration et distanciation réorganisent le partage et la
communication des valeurs.
Reference
LAMBERT, Cédric, PELLEGRINO, Pierre, JACOT-GUILLARMOD, Frédéric Roland. Espace
public et figures du lien social. Espaces et Sociétés, 1990, vol. 62-63, no. 2-3, p. 11-27
DOI : 10.3917/esp.1990.62.0011
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Espace public et figures
du_ën scxaal
Pierre Péllegrino, Cédric Lambert et Frédéric Jacot
G.R.Â.ÂI1., Université de Genève
JLJ espace public ne s'ouvre à tous que selon certaines, conventions
qui sont les normes selon lesquelles une formation sociale admet le
rassemblement éphémère et la circulation des objets et des valeurs.
L'espace public traverse et dépasse l'espace de la communauté et
l'on y accède à d'autres: conditions qu'à celles, qu'une collectivité
locale imposerait à ce qu'une individualité s'inscrive en son sein.
Les conventions d'accès, à l'espace public sont des :modalités
d'interaction et constituent un moyen de communication, tout en
notant que la définition d'une situation interactive échappe à ses
protagonistes sur nombre de ses facettes latérales et de ses plis en
1; elles
profondeur portent sur les formes selon lesquelles l'interaction
doit s'y passer ; elles fixent la normalité, des comportements moins
à l'adhésion à des valeurs fondamentales qu'au respect d'apparences
formelles et à la présentation d'une unfformité de surface masquant
l'hétérogénéité: profonde des acteurs. Elles manifestent la compa-
1. , CTE. Goïïmann, La mise en scène de la vie quotidienne, tràd £r. Minuit, Paris, 1973.
12 , _ : _ . : Espaces et sociétés
tibilité du fait interactif avec l'ensemble d'une configuration sociale
en le représentant dans une unité de lieu, s'opposant à la fracture
des propriétés délimitées, et de temps, où la durée est une scandée
par des flux 2.En effet, la recherche que nous menons actuellement
montre que la ville offerte ne se réduit pas à un étalage de fonctions,
elle expose des confluences de l'imaginaire. .
Les conditions d'accès à une communauté, elles, sont des moda-
lités d'intégration et constituent le moyen d'une tradition ; elles visent
à,ce que, dans la variation de son volume, de sa densité et la mobilité
de ses membres, sa personnalité demeure, indivisible ; ces conditions
veillent en cela à ce que son espace et la forme de son occupation
d'un territoire restent adéquats à la solidarité nécessaire entre ses
membres vis-à-vis d'un extérieur, à la reproduction de son identité
comme unité constitutive d'une société globale. L'espace de la
communauté impose des valeurs stables et des réseaux de légiti-
mation locaux, en en limitant la multiplicité et la portée, en les
emboîtant dans une société plus large 3; société qu'il symbolise par
là-même. L'espace public, lui, connecte des trajets où transitent des
acteurs anonymes, selon des formes de coexistence et des valeurs;
éphémères-; -il met err place des processus d'évaluation- variante et
de test de réciprocité.
: Communautaire, l'espace est le lieu des interdépendances inté-
gratrices; public, il est le lieu des inférences évaluatrices. Les valeurs
se mesurent à ces deux dimensions de l'espace; à sa dimension,
communautaire, au sens où il s'agit d'y autoriser les poids relatifs des;
statuts sociaux, avec tout ce qu'il faut de capacité d'adaptation à la
dérive des légitimités issue des tensions entre autoréférence locale
et interdépendance globale ; à sa dimension publique, au sens où il
importe d'y donner de soi des représentations appropriées, un style
socialement valorisé, en jouant de toute la latéralité laissée à l'assi-
milation, entre apparence du rôle et consistance du statut.
L'espace public ouvre ainsi l'espace communautaire à la présence
du divers ; il implique les répertoires de valeurs et met à l'épreuve
les visions du monde, globales aussi bien que locales, mais ceci sans
constituer un plan de référence absolu. En effet, alors qu'il se donne
comme le toujours accessible, l'espace public et soumis de l'extérieur
aux règles de la séparation ; séparation de ce qui l'entoure, de ce
qui est clôturé et protégé, privé. L'espace privé se découpe et
s'enferme autour de propriétés stables et d'appropriations singulières,
individuelles et collectives, selon le modèle d'une universalité où
2. Cf. S. Ostrowetsky, J.-S.Bordreuil ef al, Structure de communication et espace urbain,
'
D.G.R.S.T, Paris, 1975.
3. Cf. R.Ledrut, Les images de la ville, Anthropos, Paris, 1973; nous devons beaucoup
à ses travaux, même si la forme et le sens de la ville sont pour nous, lorsqu'ils s'opposent,
plus des contraires que des contradictoires.
"• " • • '
Espace public et figures du lien social - - - - / .
'•
\ - •' -' 13
chaque partie a la forme, et la structure de toute autre, dans une
répétition du même monotone à l'infini;l'espace privé est en cela.
le terme instaurâteur d'un manque, de l'espoir d'une communauté
plus globale, puisque la totalité que constitue la communauté est
toujours inégale à la somme de ses parties ; s'il s'intègre comme unité
constitutive de la communauté, il en marque aussi toujours l'inachè-
vement.
.. Parce que, sur le ^mode de l'accessibilité, à l'autre, Use. démarque
de l'espace privé, le public: souligné la fermeture que son contraire
impose; il installe.le désir de virtualités dans.un sujet ihstaurateur
qui est collectif; des représentations globales et unificatrices man-
quent, à notre monde d'information massive,' nous eh convenons ;
mais le public s'oppose parl'opimon à Tinformation; il n'est.pas sans:
force de-cohésion sur le flux des événements 4. Aucune substance
ne peut être manifestée dans des,formes .communautaires sans acte;
collectif;; mais;l'acte collectif, s'il n'est qu'appropriation d'un espace,,
clos, comme l'a défendu R. Sennett, s'épuise dans un usage privatif -
de la communauté 5 ;:cependant nous sommes en désaccord avec sa
prophétie d'une ;dispàritioh de l'espace public ; le public se déplace,
transforme ses attentes et les lieux de leur exaucement, mais pour
autant, ne disparaît pas, pas plus que le jeu. A rencontré, de Cet
enfermement, la manifestation des formes communautaires demande
un acte public, où les attitudes collectives puissent ne pas être repli
sur soi, mais aspiration vers l'autre et présence de'l'autre dans le
même comme un autre monde possible ; un monde qui est d'abord
imaginaire, où la communauté ne s'oppose en rien à la personnalité
sociale, mais bien au contraire la fait s'épanouir dans sa singularité
et son étrangeté. Contrairement à R. Sennett, M. Maffesori a raison de
penser que la communauté comporte une.perspective: globale en
devenir,; mais si. rindividuation; s'y oppose, c'est non seulement
qu'entre les situations s'interposent des masques, mais aussi des
pertinences6.- ,\ -•-.-•.-" -,
G. Gurvitch affirme, que les degrés de continuité et discontinuité,
entre les paliers de la réalité sociale, trouvent leur mesure dans des
espaces qui rapportent les conjonctures locales à des structures
globales non seulement sur le mode de la. cohérence, mais aussi de
la rupture 7. Les formes communautaires ont un fondement spatial,
puisqu'en elles prévaut la discontinuité des formes sociales ; cette
discontinuité peut être étagée en des plans hiérarchisés aussi bien
qu'étalée en des surfaces juxtaposées sans solution de fusion ; mais
ces plans et surfaces tendent à s'absorber les uns les autres, par
4. Cf. B.Baczko, Les imaginaires sociaux, Payot, Paris, 1984.
5. Cf. R. Sennett, Les tyrannies de l'intimité, trad. fr. Seuil, Paris, 1979.
6. Cf. M. Maffesoli, Le temps des tribus, Méridiens, Paris, 1983.
7. G. Gurvitch, La vocation actuelle de la sociologie, PUE Paris, 1950.
- :
14 : ! , Espaces et sociétés
l'intérieur ou par l'extérieur ; l'espace public maintient une extériorité
radicale entre les plans et les surfaces du domaine privé et du
domaine: collectif, tout en proposant à l'individu une participation
directe, mais symbolique, aux contenus sociaux. Dans une modalité
qui s'oppose à la façon dont l'espace privé les distingue et les relie,
l'espace public subsume ainsi l'individuel et le collectif; s'il se dégage
comme un espace commun à chacun, c'est, dans le mythe de
fondation d'une communauté, comme lieu où le secret, pour un climat
d'instauration, semble levé parce que tout peut y être connu de tous,
discuté et vérifié dans une interaction passagère entre termes
provisoirement anonymes d'un groupement amorphe. Comme le dit
R. Barthes, le mythe est. une naturalisation, mais au sens littéral d'un
changement de nature ; il n'entre pas seulement dans la reproduction
telle quelle d'une communauté, mais aussi dans sa constitution telle
qu'autre 8.
La résurgence cyclique du mythe de la transparence 9, perçant
l'opacité d'une histoire sociale, a trois fonctions : dans l'espace public
celle de donner à la foule, hétéromorphe, l'espoir d'une possible
unification déchirant la violencedes apparences, dans l'espace privé
celle' de donner au -propriétaire, homéomorphe, l'illusion- d'une "diffé-
renciation personnelle, allant à rencontre de la répétition insensée
du même; dans l'espace de la communauté, qui réunit le public et
le privé tout en étant fracturé par eux, le sentiment d'une reconnais-
sance de l'altérité, rendant une valeur aux. renoncements individuels.
Ces trois fonctions sont elles-mêmes hiérarchisées puisque prédo-
mine la fonction communautaire dont découlentles lois qui régissent
les, rapports entre le; privé-et le public ; ces lois exigent que l'espace
privé ne puisse se répandre, ni en positivité ni en négativité, sur
l'espace public et réciproquement; quitte à ce que le collectif soit
modalisé autrement que le privé et le public ; et l'altérité autrement
déniée. Le lien social se nourrit de ruptures; dans la durée où à
l'illusion d'une identification se substitue une autre; mais aussi dans
l'espace où l'altérité est niée en même temps qu'affirmée, par sa
présence même, coextensive 10.
Lieu d'une présence de l'ensemble en son absence, le public est
l'espace de la parole comme dévoilement, ouverture au sens donné
à entendre par un sujet collectif instaurateur, accès au partage des
valeurs hétérogènes dont il informe, dans le mythe qu'il profère;
parole suspendue aux murs de la cité, écrite à la place laissée libre,
de l'agora athénienne aux boulevards parisiens. Commun, ouvert à
8.- Cf. R. Barthes, Mythologies, Seuil, Paris, 1957.
9. R Lefebvre,. La production de l'espace, Anthropos, Paris, 1974; la transparence qui
se veut présentation authentique d'une présence en est l'argument de contrôle ; toute
présence ne se défait pas d'un rôle, qui non seulement prend forme dans la manifestation
d'une substance, mais également sens dans la représentation d'une action.
10. Cf. E.Enriquez, De la horde à l'État, Gallimard, Paris, 1983.
- - - '
Espace public et figures du lien social : 15
la population dans son ensemble, l'espace.public est l'espace du.
public comme ensemble récepteur; mais c'est aussi l'espace d'un
public se prenant au jeu d'exception des acteurs, vivant par procù-.
ration .'existence des personnages éponymes d'un théâtre de la
communauté ; théâtre où se côtoient sur la même scène des drames
et des comédies, des spectacles dont le tragique est précisément
d'avoir à se donner à voir pour exister, en une existence éphémère
et réduite à s'achever en un microcosme ; moins que d'un face à face,
il s'agit bien du parcours d'un espace entre vu età voir; d'un face
au masque exposant, comme .une attente à faire partager, faux
espoir 11.
.":'"/' Mais cet espace, contradictoire, présuppose une réciprocité de
la personnalité sociale ; .dans le désir d'un objet pour en juger la
valeur, avant même d'en poursuivre la quête,: il faut sur cette scène
admettre d'être soi-même jugé; ce à quoi le public ne saurait se
soumettre sans la violence retenue, d'un rituel d'inversion des rôles,
où la réversibilité demeure toujours possible, juger d'une oeuvre, c'est
aussi bien saisir son sens ;.que son adéquation à des règles de
présentation du sens. Inverser des: rôles, c'est admettre qu'il puisse
.virtuellement se cdnj oindre en la même personne, même si cela n'est
habituellement pas le cas, L'espace public est lelieu où s'apprennent
les désobligeances que procurent les transformations de l'être social,
: durant une existence. Maisil est aussi ce lieu où
toujours, quelqu'autre
se donnant en spectacle, chacunquel qu'il suit peut se permettre d'en;
juger les performances comme des compétences; l'autre; en effet,
avant d'être l'aspect particulier d'une parole donnée,, en est d'abord
la langue ; le code n'est,pas seulement ce qui s'offre à l'autre pour
s'exprimer, mais ce qui le fait être en s'exprimant. Rappelons que si
pour R. Barthes, la langue est un réseau de consensus qui dans sa
.structure implique une. aliénation, U. Eco conteste cette clôture car
avec la langue on peut jouer, tricher ; un peu.de poésie, je voyage
vers un autre monde 12.
L'espace.public manifeste .'adhérence de la.forme au sens, de
l'acte de parole à la langue, du signe qui profère à la structuration
de l'univers qui le rend possible ; c'est un espace de représentation,
mais de représentation d'un monde possible, autant que d'un état
existant. Un monde possible n'annule pas le sens du monde présent,
mais il le dépasse et l'inverse en se.révélant des vertus restées
implicites. Ce monde irouve dans les.fonctions de l'imaginaire social
ce qui l'organise comme plan symbolique de référence. Ces fonc-
tions se.motivent moins dans une accomodatiori à des contraintes
11. . Cf. J.-S.Bordreui!, Identité et espace public, in: P.Pellegrino ef al.: La théorie de
l'espace humain;GRAKL-XJNESCO, Genève-Paris, 1986.
12. U.Eco, La guerre du faux, trad. fr. Grasset, Paris, 1985; R. Barthes, Leçon, Seuil, Paris,
- :
1978." . :
16 : : : : : ! Espaces et sociétés
actuelles que dans un parcours vers d'autres coutumes ; les instru-
ments de légitimation et d'invalidation des comportements déviants
sont mis en place à travers des essais symboliques où se teste leur
puissance de synthèse. Comme l'ont fait remarquer J. Remy et
L. Voyé, l'irrationnel comporte une puissance destructrice, mais aussi
une intelligibilité ; la ville est un dispositif pqur intégrer la violence
publique ; suffisamment ouvert pour la recevoir, suffisamment fermé
pour la contraindre, tautologique 13.
La certitude d'avoir des propriétés en commun, même renforcée
par une transparence, ne se double du sentiment d'appartenir à la
même communauté que lorsque ces propriétés contiennent des
valeurs positives de prédisposition à deS attitudes collectives. Pour
M. Weber la communauté est fondée sur un type de relations sociales,
la mise en commun, qui s'oppose, parce qu'elle lie en profondeur,
au compromis de surface et à la coordination calculée des intérêts
particuliers ; elle ne se réalise donc que dans la longue durée et par
tradition 14.Lorsque les propriétés communes ne sont que préfigurées
dans un monde possible, émerge un sujet instaurateur qui tente de
les prendre en charge pour les réaliser. Lé mode de composition d'un
'
groupé'*lbciâl est non -seulement là modalité selon laquelle' il se
reproduit actuellement, mais aussi celle de sa fondation première ;
le mode de composition d'un groupe renvoie à sa fondation ; dans
le rituel de passage en son sein, il met en scène et met en jeu ses
valeurs ; il teste celles de l'impétrant et mesure en quoi elles sont
compatibles :avec lessiennes, assimilables ou adaptables; l'incom-
plétude, la souplesse ouïe désir de changement de celui qui prétend
s'intégrer sont ainsi évalués comme une prédisposition de l'être au
faire être.
Le renvoi à la fondation première du groupe est son mythe
fondateur 15,récit d'une chute, la sortie du Jardin d'Eden fonde l'humain
13. Cf J,Remy et L. Voye, Ville, ordre et violence, PUÉ Paris, 1981,
14. CfM. Weber, Économie et société, trad. fr. Pion, Paris, 1971 ; la communauté est fondée
sur un type de relations sociales, la mise en commun, qui s'oppose, parce qu'elle lie en
profondeur, au compromis de surface et à la coordination calculée des intérêts particuliers
aux acteurs d'une association; elle ne se réalise donc que dans la longue durée et par
tradition.
15. E. Cassirer, La philosophie des formes symboliques, trad. fr. Minuit, Paris, 1972; le
mythe transpose en une disposition spatiale des différences qualitatives ; il motive ainsi dans
l'extériorité une partition interne à un groupe expulsant sa puissance destructrice; pour
G.Dumézil, («Mythe et épopée», Gallimard, Paris, 1973), une tripartition régule les échanges
entre les dieux, les hommes et la terre, en articulant des fonctions complémentaires, celles
des prêtres, des guerriers et des cultivateurs, dans le mythe indo-européen à son origine,
avant qu'il ne diverge en de multiples variantes. La division du travail (E. Durkheim, De la
division du travail social, rééd. PUE Paris, 1978) qui a pour fonction d'intégrer le corps social,
d'en assurer l'unité, en est le mythe fondateur contemporain ; cette division se légitime dans
un découpage du territoire, d'abord entre urbanité et ruralité, puis entre centres et périphé-
ries ; découpage sur lequel aussi se plaque le masque d'un espace public représentant la
communauté, au seuil de son extériorité.
- ' - ' '''
Espace public et figures du lien social : , _ 17
comme tel, ou celui d'une rédemption ; le sacrifice de Jésus réinstalle
l'humanité dans la divinité, pour lé chrétien. Selon que la chute et
la rédemption s'inscrivent dans le rapport entre deux époques de
l'existence du groupe, passée et présente, ou trois, faisant appel au
futur, la temporalité du lien qui rend le groupe solidaire est diadique
ou triadique. Dans le cas d'un groupe diadique, si la chute est située
dans le passé, la liquidation du manque qu'elle a créé est réalisée
dans, le présent ;le. groupe est conservateur au futur, il en a l'angoisse.
Dans celui d'un groupe triadique, le. manque, inexistant au passé, s'est
Créé dans un présent duquel il faut s'écarter et trouver dépassement
dans un futur; le groupe est innovateur, au futur, il en a le projet.
Comme nous l'avons montré ailleurs, le projet d'un groupe social n'est
pas nécessairement un montage auto-rëférentiel, volontariste etinti-.
miste; il y.a un état de.projet, comme il y a un état de conflit, qui
.s-oppose au désenchantement du monde16.;.
Mais, pourun groupe diadique, si le manque est comblé au passé,
';;-'..-..
la faute ancienne peut être renouvelée dansle présent, avec l'espoir :
que lesmêmes modalités permettront de la racheter;, la différence
s'absout dans: la répétition du même. Pour un groupe triadique rien
de tel, puisque la valeur permettant là réalisation de sa plénitude n'est
pas encore acquise, mais se trouve dansl'objet d'un projet. Le rapport^
temporel du groupe;à lui-même est donc: autre 17; le .durable ou
l'éphémère n'ont pour l'un et l'autre pas le même sens ; la fondation
de l'un renvoie à un passé lointain, celui de l'instauration d'un monde,
établi, alors que celle de l'autre se rapporte à un passé récent, çelui
de l'émergence du projet d'un monde possible. Selon M. Halbwachs,
il. n'y a pas de temps universel et unique, chaque groupe social a
sa durée propre, la mesure du temps diffère selon les milieux; le
rapport au temps est fataliste ou optimiste, tragique ou épique, fait
de mémoire ou d'espoir. Le temps est soit celui d'une conscience
refermée sur elle-même qui par-delà les fractures de ce qui demeure,
en quête d'identité, cherche partout des ressemblances reconstituant
l'unité d'une communauté perdue, indéfiniment divisée ; soit celui
d'une conscience ouverte sur la durée d'une substance imperson-
nelle, recueillant pour des différences présentes des causes passées
qui la transcendent.
Les jonctions catastrophiques de l'actuel au possible sont écartées
précisément parce quel'un est inféré de l'autre ; l'un n'est substituable
16. P.Pellegrino, et al. Espaces et développement, G.R.A.A.L-Unesco, Genève-Paris, 1986.
17. M.Halbwachs, La mémoire collective, PUE Paris, 1950; le.rapport au temps est
fataliste ou optimiste, tragique ou épique, fait de mémoire ou d'espoir ; le temps est soit celui
d'une conscience refermée sur elle-même qui par-delà les fractures de ce qui demeure, en
quête d'identité, cherche partout des ressemblances reconstituant l'unité d'une communauté
perdue, indéfiniment divisée; soit celui d'une conscience ouverte sur. la durée d'une
substance impersonnelle, recueillant pour des différences présentes des causes passées qui.
la transcendent.
18 : ; ; : : ; Espaces et sociétés
par l'autre que dans un processus. De même la conjonction totale
des contraires dans les simultanément possibles, leur fusion, tout
comme leur disjonction absolue, leur disparition, sont évitées par
combinaison de variations inverses, permettant des anticipations
compensatrices, où les ressemblances et différences initiales sont
complétées par des négations partielles; de telle sorte que les
simultanément possibles sont alors non seulement compatibles l'un
avec l'autre, mais aussi déductibles l'un de l'autre et donc nécessaires
l'un à l'autre; la construction des possibles se double alors de
relations nécessaires 18.
Ces variations inverses sont compensatrices en ce qu'elles adjoi-
gnent à une conjonction une disjonction et réciproquement 19; ce
faisant elles sont médiatrices puisqu'elles s'interposent entre deux
négations absolues, la fusion ou la fuite. Ces variations sont d'abord
jouées sur le plan symbolique où s'essayent toutes les assimilations
de l'écart inédit à la souplesse des cadres existants; mais elles
s'étendent aussi parfois à la création de compositions réglées par
d'autres invariants, à la production d'espaces dont les communes
mesures avec l'existant sont limitées à des rites de passage préfigu-
- - •'-••''•'--------- -
ratif ••-.;.-.--•'-- -- >' .--.:-..:-..'-•. .:- .- -- .; -.;.-;. .-- .-. . -,.--.;.
L'espace public est ce lieu où la communauté se défait d'un peu
de sa rigueur; elle y laisse, au moins un peu, jouer l'autre qui est
en chacun de nous; mais Cet espace est, on l'a vu, soumis à des
normes, l'amplitude des marges où disposer dérives et déviances est
restreinte 20et les interstices sont toujours éphémères ; des conver-
gences fortuites y prennent figure d'absolu le temps qu'un refus ou
quelque contrariété reporte tout désir de plénitude sur un autre objet.
L'espace communautaire ne reste pas quant à lui pareil à lui-
même sans ajustements ; puisque les statuts valent aussi parce qu'ils
permettent de montrer, d'affirmer dans un rôle, l'espace communau-
taire dépend du public, de ce sentiment d'exister que toute mons-
tration y procure. Pour G. Simmel, toute communauté compose un
18. J.Piaget, ef al, Le possible et le nécessaire, PUE Paris, 1981 ; lorsque les activités
antérieures ne se cumulent pas et ne se condensent pas en expériences, elles n'entraînent
pas la formation d'un champ de possibilités virtuelles ; du côté de ce qui la dépasse, une
conscience trouve alors de l'impossible, un réel qui lui résiste ; tout perd sa durée. Mais dans
le mythe ce qui n'est rien reçoit de son absence d'être une forme d'existence.
19. C. Levy-Strauss, Mythologiques, Pion, Paris, 1964 ; d'abord conflit, puis réconciliation
et fusion, ou bien dissociation, scandent le processus de formation mythique d'un groupe;
trop d'intégration empêche la différenciation du groupe, trop de différenciation menace la
cohérence du tout qu'il constituera situation contraire à la conjonction de positions
virtuellement ouvertes l'une à l'autre est l'absence de médiation, par excès ou par défaut.
20. J.Remy, «La limite et l'interstice», in: P. Pellegrino ef al: La théorie de l'espace
humain, C.R.AAL.-Unesco, Genève-Paris, 1986 ; marges et interstices résultent d'une mise à
distance, ce sont des lieux de communications d'une différence ; dans l'espace public, ils
maintiennent une extériorité entre formes normales et pathologiques qui régule les échanges
entre profondeurs sociales et surface sociable.
"" "• ''
Espace public et figures du lien social .' :.-'"• . '. 19
rituel de monstration. publique où se teste la capacité, de maintenir .
les distances nécessaires à la présence des autres, un équilibre entre:
intériorisation des valeurs et expression de l'imaginaire 21; lorsquèle
public n'est pas unanime, mais, se fragmente selon des points de goût
divers, s'oppose àlui-même en des jugements contraires, entre même
en conflit avec. ce; qui le représenté, les attitudes profondes, sur
lesquelles repose la communauté sont alors.touchées, une part d'être.
en chacun se rétracte.
:. Notre contemporanéité tente d'ajuster l'éphémère et le constant
dans une simultanéité. qui disloque rimaginaire et le fonctionnel. :G
Durand fait remarquer que toute positivité est rétrécissement du.
champ symbolique, réduction du pouvoir de médiation du; sym-
bole 22; alors, selon C. Castoriadis, rimaginaire est institué comme
modalité de l'identité à soi-même et de la possibilité d'être autre 23.
Dans un monde où vivre dans l'imaginaire s'oppose à avoir le. sens
des réalités, à rimaginable fait face un réel dont les traits sont le
raisonnable, l'utile, l'abordable ; mais, d'une part, dans ce même
monde rimaginaire, tel qu'il; est manipulé, a pour objet le fonctionnel, ;
à propos duquel des symboles ;font rêver, désirer,acheter:; et,.d'autre
part, l'imagination est un faire être, instrument d'adaptation, faculté qui;
permet d'accommoder un cadre de valeurs à un réel qui résiste par
ce qu'il a d'inconnu :; c'est donc un équilibre des rythmes .sociaux qui
les balance dans * des espaces où se; superposent continuités et.
discontinuités comme des marques de battements plus rapides et ;
plus .lents.. C'est la .présence, simultanée; d'un, temps,, diffusa où. les
durées fluctuent, apparaissent et disparaissent"".saris rupture, et d'un
temps compact, lait d'avance et de retard ; temps qui s'opposent par
. des répertoires inverses, le diffus mesurant le fonctionnel comme
constance et l'imaginaire comme évanescenee, le compact scandant
le fonctionnel par l'obsolescence et rimaginaire comme insistance. .
G. Gurvitch constate que si les temps sociaux sont multiples, ils
ne diffèrent pas seulement par. leur durée et leurs battements, mais
aussi par leur avance et leur retard ; le temps social est coordination
et décalage 24.Pour A, Cauquelin,-des temps différentiels, mythiques,
légendaires, statiques ou dynamiques, se superposent dans la simul-
tanéité en des plis marqués et des cassures profondes, en un même
lieu ; le temps public est marqué, dans sa modalité fonctionnelle, par
un cycle régulier et rapide, il s'oppose alors au temps diffus et
fluctuant desmasses aussi bien qu'au temps lent et au retard des
communautés ; mais, dans sa modalité imaginaire, le temps public est
21. G:Simmel, Sociologie et épistémologie, trad. fr. PUE Paris, 1981.
22. G. Durand, L'imagination symbolique, PUE Paris, 1964.
23. C. Castoriadis, L'institution imaginaire de la société, Seuil, Paris, 1975.
24. G. Gurvitch, op. cit.
20 ; - . Espaces et sociétés
flexible et communique un mouvement/souple à toutes les parties
du corps social 25.
Le.monde contemporain tend à produire d'une part un espace
pourvu de contraintes et doté de principes de fonctionnement
privilégiant rindividualité et l'efficacité; cet espace se manifeste
moins dans la réunion sur place publique que dans le déplacement
rapide et l'appel à distance, dans une mobilité qui, touchant tous les
acteurs sociaux, ne les met pas pour autant en communauté ; foule,
solitaire des gares et des métros, foule atomisée des autoroutes
décrites par D. Riesman pour qui selon son potentiel de croissance,
une société développe chez ses membres un type de caractère
social distinct (vouloir faire selon le devoir faire) ; lorsqu'elle est en
croissance transitoire, elle leur demande, de .poursuivre des buts
relevant de leur vie intérieure ; lorsqu'elle est au début du déclin de
sa croissance, elle fait en sorte qu'ils soient réceptifs aux espoirs et
préférences d'autrui; la frontière entre le familier et l'étranger alors
s'efface, l'individu, anonyme ou conforme, vit de solitude dans la
foulée-
"',". Le monde contemporain tend à produire d'autre part un espace
bouleversant l'imaginaire, la. quête d'identité; et .d'identification;, mar-
qué par l'hétérogénéité sociale, par l'accès diversifié aux biens de
consommation comme aux biens symboliques, par la superposition
des marqueurs et le brouillage de la lisibilité, il permet aussi bien
l'éclatement du sujet que sa mise enjeu dans une quête d'identité
polymorphe cherchant son équilibre dans l'interférence entre diffé-
rentes 1composantes du tissu social. Analysant le phénomène récent
de l'engouement pour la rénovation urbaine A Bo.urdin note que le
désir d'authenticité, nouvelle résurgence, du cycle de la transparence,
motive la quête d'une identité ; l'individu, se cherche dans l'espace
de son intériorité, comme s'il suffisait d'une bonne disposition à
l'empathie pour atteindre à la reconnaissance par autrui; mais le
territoire du moi repousse d'autant celui d'autrui 27.
; A l'écart de la pression de la foule se reprofilent, des configurations
de groupes anciens; à l'opposé d'un monde d'où l'impossible avait
disparu, reparaît l'irréalisable; sous la forme du manque l'unité se
Cherche à des échelles et dans des constances diverses; des
groupes, non seulement multiples, mais de composition et d'ampli-
tude distinctes, sondent la limitation des attitudes ; entre la solidarité
absolue, la réponse permanente aux normes, l'obligation d'être
ensemble, d'une part, et, d'autre part, la séparation dans l'isolement,
la différence dans la distinction, la rivalité dans le projet, entre le
groupe fusionnel et la concurrence individuelle, entre intégration et
25. A. Cauquelin, Essai de philosophie wbaine, PUE Paris, 1982.
26. D. Riesman, La foule solitaire, trad fr. Arthaud, Paris, 1964.
27. A. Bourdin, Le patrimoine réinventé, PUE Paris, 1984.
"- ' - ; ':- ""' 21
Espace public et figures du lien social ; / ; ""-., -.
distanciation des nouvelles formes d'articulation* réorganisent le
partage etla eornmuriication des valeurs 28.
;, Dans sa production contemporaine l'espace public résulte de ces
tendances:; c'est un lieu où s'effectue la miseà distance autant que
le rapprochement de l'autre ; le sujet,porté par la dynamique, urbaine,
y entre en interaction avec d'autres, comme sur une scène où touS
aufaient à.la fois à affirmer leurs appartenances, à s'en acquitter'en
les jouant, comme; à lés déjouer en se référant aussi à d'autres rôles.
L'espace public déplace sa.fonction de ;véridiction; dans un ;contrat
social qui scelle la permanence des;valeurs à la"temporalité des
groupes; il se disjoint de l'espacé communautaire.d'une façon.telle
que le lien social s'y diffracte dans une extension où l'allonomie a,
,de l'extérieur,; sa part ; et la personnalité sociale s'y -réduit: alors
d'autant à la captation d'un effet de milieu29-
Vers; une métamorphose de l'espace public ?
L'agglomération peut, dans une vision diachronique, être assimilée
à une surface où se formeraient des nodosités, qui ;ëh supplanteraient
d'autres, de forme et de consistance différente. « Désormais, àla cité
fermée, protégée, fortifiée », se substitue la région urbaine «poreuse,
percée de cavités multiples, infiltrée de courants.intérieurs >> 30.Ainsi
la lignedroite se-substitueà l'espace englobant circulaire.: La distinc-
tion peut être ici reprisé entre Se centrer sur un territoire, où l'espace
de centration résulte d'un désir '.collectif d'accumuler (dès valeurs
symboliques ou; des biens matériels), et mobiliser un territoire, où le
territoire transforme une société (orientation sélective et différencia-
tion). L'hypothèse d'une.phase actuelle de mobilisation de ragglomé-
28: L: Millet, « Intériorité, distance et liens sociaux», in: Y. Pélicier et al. : Espace et
psychopathologie, Economica, Paris, 1983; maturation stoppée entre la fusion originelle et
l'autonomie construite, l'anaclitie, partage nécessaire de l'espace intérieur avec celui d'autrui,
est le « fléau de notre époque » ; alors que l'autonomie, de l'individu (indépendant de l'objet
collectif) ou de la personne (différente dans sa relation à la communauté) se fonde sur la
séparation, l'anaclitie exige le contact permanent avec Un réel qui procède d'une réponse
constante aux normes sociales ; c'est une tyrannie de la tribalité.
29. A. Bourdin, « Champs et effets de champs», in: A.Bourdin, M. Hirschhorn etal:
Figures de la ville, Aubier, Paris, 1985 ; l'espace se faisant rare devient une ressource située
-répondant à une demande elle-même enchevêtrée dans un système de positions; sa
production est dès lors celle d'un champ social ; l'espace public aujourd'hui, qui est partie
constitutive de ce champ, risque de n'en être bientôt plus que l'effet résiduel; à l'origine
mythe d'une authenticité, il devient, simplificateur à l'extrême, vide fondateur d'une illusion,,
celle sur laquelle repose l'espoir d'une collectivité universellement accessible par le seul
' '
jeu des sociabilités. . . ,
30. Y.Stourdze, Les ruines du futur, Utopie, 1979, p.9041. Hestia, Déesse Mère qui
enracinait et conservait l'activité des hommes. Hermès, ouvrait la ville à la mobilité, aux
changements d'états.
22 _—:— ——__ :—. : ___ __—:—. Espaces et sociétés
ration semble tautologique ;par contre, si l'on définit l'agglomération
comme un «complexe de formes, de forces et de significations» 31
et si l'on distingue l'espace public et l'espace privé dont elle se
compose, cette hypothèse garde son intérêt : dans une perspective
diachronique, la forme et la signification de l'espace privé sont en
phase de mobilisation et tendent à déplacer celles de l'espace public.
Une des unités de base de l'espace privé est le logement. Il n'en
a cependant pas toujours été ainsi. Jusqu'au XVDPsiècle, la grande
maison, comme la maison des couches populaires (qui ne comprenait
souvent qu'une seule pièce), n'était pas divisée fonctionnellement.
Cependant, « dès le: xvme siècle, la séparation de la vie mondaine, de
la vie professionnelle et de la vie privée » aboutit à un rejet de la
vie professionnelle hors du logement et «à une territorialisation de
chacune des activités à l'intérieur du logement lui-même »32,augmen-
tant ainsi les lieux à forte connotation privée.
Aujourd'hui on assiste cependant: à une réintrusion de l'espace
public dans le logement par .intermédiaire de l'écran de télévision
qui, au même titre que l'automobile, transforme l'utilisation, la per-
ception et l'aménagement.de notre habitat et de son environnement.
.«Lautomobile n'est-élle pas devenue, une-pièce détachée du plan de
l'habitation, la condition nécessaire à l'apparition de la résidence
Secondaire, habitât détaché de la résidence principale ?33» L'inci-
dence de l'apparition, de ces deux nouvelles ouvertures sur l'amé-
nagement des espaces servants et servis à l'intérieur et à l'extérieur
des logements n'est plus à démontrer ; force, nous est de constater
qu'elle a des implications sur l'espace public ; la rue est transformée
en voie de circulation, le piéton écrasé entre façade et parcomètres...
Alors que l'espace privé est dédoublé et sa part d'imaginaire repor-
tée sur la secondarité d'une autre résidence, temporaire et parfois
lointaine.
Le rétrécissement de l'espace public est la conséquence de
l'entassement des populations dans des agglomérations de plus en
plus grandes ; entassement qui suppose une médiation croissante
des relations humaines non seulement de façon interne aux grands
centres, mais aussi de façon externe, lés territoires qui en forment
la périphérie devenant de plus en plus dépendants de flux d'images
et de transports de population.
Le rétrécissement de l'espace public par l'entassement urbain
n'est pas visible uniquement au niveau de l'empiétement sur des
limites physiques mais également dans la disparition d'un rayonne-
ment sur des alentours : « le repérage devient abstrait dans la mesure
31. A. Medam, La ville, conférence donnée à, l'UCL, dans le cadre de la chaire J. Leclerc,
1979, cité par J. Rémy et L. Voyé, 1981.
32. J. Remy, L. Voye, op. cit., p. 103.
33. P. Virilio, L'espace critique, Bourgeois, 1984, p. 20.
: ' :
Espace public et figures du lien social . ; . -;- ; 23
où il requiert des supports mobiles, porteurs de dessins et d'écrits
indiquant la- fonction du bâtiment» 34.Dans la perte de l'ambiance
dégagée par les lieux s'inscrit la perte de la connotation dont.les
bâtiments étaient chargés. «Déloin on devinait la gare, comme on
a pu deviner l'Église, le Prisunic, le Dancing, et, quand pn cesse de
pressentir ces.lieux, c'est qu'ils se résorbent dans le tissu urbain,
appauvrissant du même coup la ville 35.» On assisterait ainsi, à une
lente résorption de l'espace public, de son volume dans nos agglo-
mérations, ceci au profit dujaillissement de nouveaux espaces privés.
: Dans la littérature sociologique, on trouve différents points de. vue
36 '
sur la foule, son sens et son non-sens. Pour Engels et Poe 37,la foule '
est le lieu de l'aléatoire et de l'insensé, alors que pour Simmèl 38 la
foule est positive,au sens où s'y joue un art de la distance et de la.
proximité, du maintien de l'intégrité personnelle dans un désir de
fréquentation des massés où s'offre une multiplicité des'relations
.possibles. Fortes de points de vue apparemment contradictoires,fies
études dé micro-sociologie cherchent moins à savoir si l'un oul'autre
de l'espace publicpu de l'espace privé dévore l'autre qu'à compren-
dre comment, dans les contextes: divers qu'offre la vie urbaine
actuelle, les acteurs en interaction procèdent à des ajustements, des
classements et des dédoublements, des prises de distance et des
rapprochements, qui ne sont pas seulement fonctionnels, mais.aussi:
/conflictuels.
39
E..Gof_mân a développé une approche micro-Sociologique qui:
relève .d'une =question fondamentale :: :comment émerge le -sens.
donné au partage momentané des espaces et à une négociation qui
s'effectue dans le cadre de relations multiples ? Au départ de cette
interrogation, Goffman a mené de nombreuses observations dans
divers milieux à partir desquelles il développe les notions de
« territorialisatiôn du moi», de « rituel d'interaction » et. de « mise en
scène de la face». On peut retenir de ses travaux quelques points
importants pour l'analyse de la vie sociale dans les lieux publics, à
savoir que: .
Même l'évitement fait l'objet de précautions socialisées et socia-
lisantes ; il est parfois.tout aussi difficile, sinon plus, de s'éloigner de
.quelqu'un que de s'en approcher. Ainsi les exemples ne manquent
pas où dans un ascenseur ou un véhicule de transport collectif, un
34. J. Remy, L. Voye, op. cit., p. 67.
; '
35. P. Sansot, Poétique de la ville, Klincksieck, Paris, 1984, p. 27.
36. E Engels, La situât ion des classes laborieuses en Angleterre ( 1845), Paris,1975.
37. Ë.A. Poe, «L'homme des foules», (1841), m Nouvelles histoires extraordinaires, Paris,
1975.
38. G. Sirnmel, « Métropoles et mentalités », (1903), in I. Joseph et Y. Grafmeyer, LÉcole
de Chicago:naissance de l'écologie urbaine, Paris, 1979.
39. ; "E. Goffman, «L'ordre social et l'interaction» (1953), in Les Moments et leurs hommes,
Paris, 1988.
24 —'.—: . _ : : :—,—: _i : Espaces et sociétés
comportement d'évitement risque de devenir une offense; le pro-
blème n'étant pas seulement de ne pas perdre la face, mais aussi de
ne pas la faire perdre aux'autres. La conduite urbaine est paradoxale ;
dans nos villes où les citadins se trouvent si souvent rassemblés pour
divers motifs, l'indifférence contrôlée (par exemple les regards portés
au loin) est importante comme forme de socialisation. C'est aussi à
la périphérie des comportements que l'on retrouve l'identité du moi;
ainsi un faux pas en public peut donner lieu à de nombreuses
parades; camoufler le ridicule,.accentuer la difficulté et l'adresse
physique, dénoncer l'aspérité du sol
Les finesses stratégiques du comportement des acteurs laissent
entrevoir la multiplicité, des réponses possibles lors d'un empiète-
ment sur l'espace personnel du moi; on peut remarquer diverses
manières de réparer l'offense territoriale par des excuses où la
personne met fin à l'interaction, que ce soit.par l'affirmation du positif
dans la norme, ou au contraire par l'accentuation du négatif dans la
prosternation. On peut aussi remarquer l'importance de la parade,
lorsque l'acteur révèle un stigmate avant qu'il ne fasse l'objet d'une
découverte publique; mieux vaut une négociation contrôlée plutôt
qu'une révélationsoudaine-et difficile à-maîtriser. -Toutefois,-il n'est pas
inutile de noter.la carence du langage expressif dans le cas d'une
révélation soudaine de l'identité du moi par le langage du corps;
l'habillement, quant à lui, relevant plus de l'image de la coexistence,
donc d'une codification préalablement partagée, que de l'émergence
d'une spontanéité inventive. Dans la mise en scène interactionnelle,
la face est comme l'identité du moi mise en jeu; le sujet entre sur
la scène interactionnelle non seulement comme sujet percevant et
perçu, mais encore comme percevant.qu'il est perçu, et le négociant
avec l'environnement.
On ne peut cependant réduire l'expérience d'«être en public»
à un rapport de simple face à face ; l'expérience de l'autre peut être
virtuelle. Il n'y a pas que l'interaction face à face qui construit
l'appréhension de soi, le sentiment de soi, l'identification, fi' faut encore
tenir compte de trois types de facteurs : d'une part, la perception du
sujet, comme montant ou descendant d'une scène, se double d'une
variation de la tension de son exposition. D'autre part, la perception
du sujet, lors de l'attestation marquée d'une conformité exposée,
entraîne une structuration des comportements sur scène en rapport
avec la visibilité. Enfin, entre personnes qui se connaissent, la
réputation de chacun entre en jeu et donne lieu à une gestion de
micro-capitaux réputationnels dans la rencontre.
Les analyses des formes contemporaines de sociabilité en milieu
urbain posent conjointement une réflexion sur les notions de civilité
et d'urbanité. A. Bourdin définit l'urbanité comme l'ensemble des
procédés de gestion de la relation, du respect, d'un code d'interaction
à l'invention permettant de faire face à l'imprévu. Ces procédés sont
et figures du lien social : -- .; . -: 25
Espace public
destinés à maîtriser lés tensions qui pourraient naître de l'hétérogé-
néité des relations mettant en jeu la diversité des rôles et la
multiplicité des groupes: sociaux40.Une étude sur la « civilité tiède »
S. et Bordréuil'' 1 a étudié la variation de
dirigée par Ostrowétsky J.-S.
la, tension expositionnelle dans les centres commerciaux de quel-
ques villes /nouvelles. Les centres commerciaux étudiés sont struc-
turés sur plusieurs étages et ponctués de puits centraux,à la fois lieux
.de passage, lieux d'attente et de mise en spectacle. Le comportement
individuel d'un acteur qui s'y donne en spectacle .polarise, dès les
premiers mouvements,,un tissu intéractionnel et définit un espace de
relations avec un groupe de pairs jouant le rôle d'un jury de même :
qu'avec un public rasserriblé.par l'assignation d'un sens possible à
une situation présenté. La mise en spectacle, la définition d'un espace
par l'acteur, se double dé la structuration d'un tissu intéractionnel qui
rend problématique la conformité de l'entourage, qui en l'occurrence,
dans les centres commerciaux, est de Tordre au privé Collectif.
.. L'acteur, les pairs et le publicspatialisent des rythmes et des
temps sociaux multiples, qui tantôt s'accordent, le temps d'une scène,.
une' variation du taux de,
' tantôt sont séparés.;: On remarque 'ainsi
publicité mutuelle sans pour autant que l'environnement proprement
physique ne change. L'espace public.'est aussi bien un espace où:
Ton peut se perdre qu'un, espace: où la sphère du privé émerge dans
la publicité ; un espace paradoxal que chacun traverse Sans trop
sortir de sa privacité ; l'acteur y disparaît à moindres .'frais' symboli-
ques; C'est dans, ce sens que; s'y-joue une «civilité tiède», une
économie de socialité, une protection imaginaire de soi derrière un
sentiment d'étanchéîté : les vis-à-vis tendent à des 'regards vides
comme mode d'autorégulation socialisée et socialisante.
Les espaces publics ne sont pas forcément en passe de devenir:
des lieux d'asociajité, pour peu que Tévitement y soit encore, un jeu
social formateur du lien social, une régulation socialisée et sociali-
sante d'une socialité même minimale. Faut-il alors parler de la fin des
rituels de socialisation dans l'espace public? L'espace public donne,
sens à ce que Ton appelle ordinairement l'incivilité ; les réserves
territoriales du moi sont faites pour être violées dans la progression
de, la relation sociale et l'émergence de. son sens; les offenses
territoriales ne sont pas que de Tordre de l'intrusion mais aussi de
Tordre de la clôture et de Tévitement. Cependant l'offense, sociabilité
.agressive, peut aussi prendre la forme d'un yoilement, d'une négation,
de l'autre ; Tattaque.et Tautoviolation du privé, ou encore le spectacle
40. A,Bourdin, «Urbanité et spécificité de la ville», in: Espaces et Sociétés, Privât,
Toulouse, 1987.
41. .Collectif, La civilité tiède, Notes de recherche N°8, C.E.R.C.LE.S., Âix-en-Provence,
1988. Voir aussi S. Ostrowestsky, «La dynamique sociale Urbanité-Identité» et J.-S.Bordréuil,
«Identités et espaces publics», in; P.Peïïegrino étal.: La théorie de l'espace humain,
C.R.AA.L:-Unesco, Genève-Paris, 1986.
26 _ __ ^_—_ Espaces et sociétés
d'une indignité exposée, engendrent alors, dans l'indifférence face à
la dérive humaine, des relations asociales dans les lieux publics : ce
n'est pas le clochard gisant qui est inhumain, mais celui qui l'enjambe
sans le voir. On comprend ici que la figure qui oppose la scène et
les coulisses ne rend que partiellement compte de l'ambivalence des
glissements intra-scéniques 42.A l'image des relations de sociabilité,
lieu tantôt de mises en scène, tantôt d'évitements, l'espace public est
traversé par diverses formes d'éclatement du lien social autant que
par des logiques multiples de socialisation.
Résumé — Abstract — Resumen
Espace pubfic et figures du lien social
L'espace public urbain contemporain opère un glissement de sa fonction de
véridiction, qui scelle la permanence des valeurs d'un groupe à la manifestation
de déplacements rapides, d'appels à distance et de jeux de mobilité touchant tous
les acteurs sociaux. Cette transformation entraîne aussi bienlerisque d'éclatement
anomique du sujet que; la;, possibilité desa mise en scène dans une quête de
l'identité polymorphe, recherchant son. équilibre dans l'interférence entre diffé-
rentes composantes du tissu social. : .
Par une mise en relation des concepts sociologiques d'espacé public, commu-
nautaire et privé, on se propose ici d'analyser les changements qui affectent le sens
de l'espace public contemporain dont l'unité se cherche à des échelles et dans
des temporalités multiples; de nouvelles formes d'articulation entre intégration et
distanciation réorganisent le partage et la communication des valeurs... ."
Public space and figures of social ties
Contemporary public urban space is changing from its legitimizing function, that
affirms the permanence of group's values in the display of rapid exchanges,
longdistant communications and mobility-plays that concerna ail social actors. This
transformation provokes not only the risk of anomic disintegration of the subject,
but also the possibility of bringing into play the quest for polymorphic identity,
searching his stability at the interférence of différent components of social networks.
By interrëlating sociological concepts of public, community and private space,
we suggest an analysis of those changes affecting the meaning of contemporary
public space. The meaning of public space is to be found at multiple levels of spatial
and temporal sçales as weÛ as in nèw relationship between intégration and
différenciation that reorganises the sharing and the communication of values.
Espacio publico y vinculos sociales
El espacio ppblico contemporaneo en tanto que poseedor de una funcirn
legitimadora, estoe experimentando un cambio. en la medida en que los valores
de los grupos, en un contexte de desplazemientos rapidos, de desarrollo de las
telecomunicaciones y de mobilidad social, estan tambien en un proceso de cambio.
Esta transformacirn supone en primer lugar, el riesgo de una desintegracirn y
42. I.Joseph, Le passant considérable, Méridiens, Paris, 1984.
-- ' '.-''. •" • ' " "
Espace public et figures du lien «nriaY ;•" ;: ".' ;; -.'; 27
dêspersonalizacirn de los individuos, pérdtambien.en seguhdo lugar, facilita la
. posibilidad de bpsqueda de.una ideritidad polimorfiçà à travislas intérferencias
de los diversbs componentes dé la red social. ;
,.Nos proponemos ëri este articule» deponér en relacirn entre epos, los conçeptos
sociblogicos de espacio ppblico, espacio comunifario y espacio privoedp, asi comd
in anoeîisis de esos carnbios que.afectah la*sigr^çâ'OTh;'del'^paqib.ppblico;^
significacirn dèeste pltimo se eneuentra tanto en los multiplesnivelés'espaciales
y temporalescomo en losnuëvosimo.dos de relaçiônes entre, la integracirn y la
distanciacirn social queimplican nue vas formas de yâlores coleçtivos:
Revue scientifique internationale
n° 62-63
Espaces publics et
complexité du social
Fondateurs : H. Lefebvre et A- Kopp L
Ancien directeur: Raymond Ledrut (19744987)
Dtecteur: Jean Rémy
Comité de rédaction; B. Barraqué, F! Bèccôuche, G Benkp, M Blanc,
A. Bourdin, M. Coornaert, J.-RGârnier, A.Huet, B^Kâlâbra,
ELautier, M. Marié, S. Osrrowetsky, JM Offiier, PPêUegrino,
B. Poche, É. Pfeteceille, j. Remy, Q Sâint-Rayïriond, O. Sôubey-
ran.
Secrétariat: O.Saint-Raymond, secrétaire de rédaction,
M. Coornaert, J.M. Ofmer,
Correspondants: C.Almeida (Genève), M.Bâssand (Lausanne),
P.Boudpn (Montréal), M. Dear (Los Angeles), M. Dunford
(Bngrïtôn), G.Enyedi:(Budapest)-'A-Giddens (Cambridge),
A. Lagopoulos (Tessaloniquê), Z. Mlinar (Ljubljana), Ë Nâvez-
Bouckanine (Rabat), Ch Riçq (Genève), E Silvano (Lisbonne),
W. fochtérmân (Unesco), L. Valladares (Rio de Janeiro),
S. Vujovic (Belgrade), UJÏ Walther (Bonn), J. Wôdz (Kâtowice).
Editions L'Harmattan
5-7, rué de rÊçole-Ppl^eçhniqué
750Ô5 Paris
Les espaces publics sont susceptibles d'usages sociaux
contrastés. Leur évolution est-elle le reflet d'une société qui se
complexifie ? Quelle incidence cela a-t-il sur la signification des
interventions urbanistiques ? Ces problèmes sont évoqués sous des
angles divers.
La notion de « territorialité » telle que développée par les
analyses anthropologiques doit se composer avec les cultures
politiques des différents pays. En outre, le développement de
modes nouveaux de communication permet de déconnecter
espaces publics et scènes publiques. Des espaces publics peuvent
devenir des scènes vides à l'avantage des espaces médiatiques.
Espaces M S&èïétésrf 6%63, semestriel, n® 2-3/9®