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Moise Pour Quelle Sociolinguistique Urbaine

Article de Moise sur l'objet d'étude de la sociolinguistique urbaine

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Pour quelle sociolinguistique urbaine ?

Claudine Moïse
Université d’Avignon

La ville est un laboratoire en mouvement ; lieu de l’hétérogène et du pluriel, elle ne peut être saisie
que dans sa complexité. Mais c’est là réelle difficulté il est vrai, comme s’il fallait prendre de la
hauteur, et, au-delà des configurations propres de la ville, de son figement spatial, comprendre ses
mouvements, les constructions imaginaires que les habitants se font. Et pour le sociolinguistique,
il faudra voir comment les langues participent des définitions de la ville ou de villes singulières. Il
y aura alors des discours qui disent la ville, les discours sur ville, qui constituent une facette d’une
sociolinguistique urbaine possible mais qui nous intéressera peu ici. On peut, en effet appréhender
la ville par ce que l’on dit d’elle, les descriptions mêmes, - polyphoniques, celles des
professionnels, urbanistes ou politiques, celles des habitants et usagers -, les études d’itinéraire, les
stratégies de description d’appartements, par exemple (Mondada, L., 2000). Et il y a les discours,
les paroles, les langues dans la ville, centre même de notre propos. Mais si la référence à la ville
et à l’urbain en sociolinguistique est abondante, la conceptualisation de ce qu’est l’urbain, la
théorisation du lien entre la ville et les langues, la caractérisation précise et argumentée de
conduites comme relevant des spécificités de l’espace urbain, sont en revanche peu développées
(Mondada, L., 2000 : 72). Que dire alors des “ parlers urbains ”, d’une “ sociolinguistique
urbaine ” ? Comment cerner un champ de recherche particulier, une sociolinguistique qui mettrait
en son centre la ville, pour dire les langues ou pour que les langues la disent. Dans un lien
indéfectible entre ville et paroles. Peu de textes aujourd’hui se sont penchés sur la délimitation d’un
espace de travail qui, en linguistique, prendrait pour noyau l’urbain. Dans les ouvrages généraux
de sociolinguistique en France (Baylon, C., 1996, ; Moreau, M.-L., 1997), aucune mention
spécifique n’est faite sur une “ sociolinguistique urbaine ”. Qu’est-ce à dire ? Qu’elle est en
manque de définition, qu’elle échappe quand on tente de la saisir, que la discipline serait en
émergence ? Tout à la fois peut-être…
1. 1. Une sociolinguistique urbaine des variations dans la ville
1. 1.1. Une vieille tradition variationniste
La plupart des travaux en France qui se disent explicitement d’une sociolinguistique urbaine
portent sur la description de la variation en langue. En ce sens, ces études s’inscrivent dans une
sociolinguistique, je dirai, traditionnelle de la variation. Dans le compte rendu d’un ouvrage récent
portant sur la sociolinguistique urbaine (Bulot, T., Bauvois, C., Blanchet P., 2001) rédigé pour la
revue électronique Marges linguistiques, N. Binisti souligne que l’étude des pratiques
linguistiques, analyses phonétiques et lexicales principalement mais aussi morpho-syntaxiques
dans certains cas, suivie de l’études des représentations linguistiques représentent l’essentiel des
contributions de cet ouvrage. Il s’agit, dans de telles démarches, de se fixer des variables sociales
(sexe, âge, niveau social, etc) pour mesurer la variabilité en langue. Mais la ville elle-même, ce
qu’elle impose dans les pratiques linguistiques, ce qu’elle induit sur les variations, n’apparaît pas.
Le danger est alors de prendre la ville, ou un quartier de ville, comme terrain d’enquête, de le
circonscrire dans ses caractéristiques géographiques, sociales ou économiques. La ville serait alors
un cadre qui permet, dans la mouvance des travaux de Labov, de penser la variabilité linguistique,
face à la norme de référence. Cette sociolinguistique a voulu marquer sa différence face à une
dialectologie plus ancienne qui était perçue comme décrivant la langue dans sa perte ou en voie de
fossilisation à travers quelques témoins, âgés et le plus souvent vivant en milieu rural.
Or, je ne sais dans quelle mesure cette sociolinguistique serait plus urbaine que sociolinguistique.
Les travaux de W. Labov, chantre de la sociolinguistique variationniste, portent sur des descriptions
phonologiques, comme la stratification du /r/ dans les grands magasins (Labov, W., 1976) ou sur
des descriptions plus systémiques, morphologiques notamment, comme pour le vernaculaire noir
américain des ghettos (Labov, W., 1978). Quelle est la place spécifique de la ville, où comment la
ville est-elle appréhendée en fonction des variables linguistiques ? Ce n’est pas là le sujet. En
France, l’équipe du GARS (Groupe Aixois de Recherche en Syntaxe) a travaillé sur la description
du français parlé, essentiellement en syntaxe (Blanche-Benveniste, C., 1990), à partir d’un corpus
recueilli dans les villes d’Aix et de Marseille, avec des locuteurs en situation de conversation ou
d’interviews. Est-ce pour autant de la sociolinguistique urbaine ? Le travail déterminant mené par
F. Gadet sur le français ordinaire (Gadet, F., 1997), travail sur la variation en français, pourrait-il
être lui aussi qualifié d’urbain ? Le corpus semble saisi dans la ville : Françoise Gadet fait
référence, par exemple, pour la constitution du corpus à des notations de hasard dans les lieux
publics, des conversations téléphoniques, des enregistrements d’étudiants (Gadet, F., 1997 : 150),.
Mais là sans doute n’est pas le propos, ni pour Françoise Gadet ni pour le GARS. Ces travaux sont
avant tout une analyse de la variation. On peut remarquer, d’ailleurs, à quel point dans les deux
ouvrages la description de la saisie des corpus et les contextes d’énonciation (donc la place
accordée à la composante “ ville ”) sont peu évoqués. En aucun cas, le critère “ ville ” apparaît
comme une donnée déterminante de l’analyse. Là encore cette sociolinguistique urbaine est avant
tout sociolinguistique, de celle que l’on connaît, une sociolinguistique varitionniste. Louis-Jean
Calvet montre bien combien certains travaux prennent simplement la ville comme cadre sans
apporter à leur réflexion une réelle dimension urbaine. Il cite (Calvet, L.J., 1994 : 15) deux études
qui utilisent un corpus urbain mais qui n’isolent pas un facteur urbain, une spécificité propre à la
ville. L’un traiterait de l’influence de l’âge et l’autre de l’influence du lieu de naissance et du milieu
social sur le changement linguistique.

1.2. “ Le parler des banlieues ”


En France, la description de la variation en ville s’attache essentiellement à ce que l’on nomme
maladroitement “ français des banlieues ”, “ parlers des jeunes ”. Ces travaux s’apparentent aux
études menées sur la variation, de celles qui vont du français “ ordinaire ”, aux français
“ périphériques ” de la francophonie et constituent un des champs les plus exploités actuellement
(pour un aspect détaillé de la question, voir Trimaille, C., 2002). Ces parlers ont été largement
décrits d’un point de vue lexical (Goudailler, J.-P., 1987, Merle, P., 1986). De ce point de vue, le
parler urbain est une langue construite à partir de la variété haute, le français ; il s’en démarquerait
fonctionnellement pour remplacer les langues ethniques disparues, inutiles ou d’usage limité au
milieu familial (Calvet, L.J, 1994). De tels travaux sont donc menés sur la langue dominante dans
une perspective monolingue, dans une analyse de la variation en français. Ce qui fait que ces parlers
des banlieues - et c'est le lot de toute variété linguistique – comprennent des particularismes
lexicaux éloignés des modèles standards. Ces créations découlent de procédés sémantiques comme
les emprunts à l’arabe [être fellèh = être nul de fellah = paysan], à l’occitan ou aux langues
africaines (Binisti, N. 2001) ou les métonymies [airbags = seins] (Goudailler, J.-P., 1987). On
notera que la création lexicale se développe dans les champs sémantiques relevant de la violence,
des actes de parole, de la femme, de l’argent (Lopez, J. 1999). On trouve aussi comme procédés
lexicaux des effets formels, comme l’utilisation du verlan [Il a kécla (claqué en verlan) tout son
gencaille, sa race ! (Gencaille, mot hybride, mixte de argent et caillasse/caille, = argent) (cité par
Caubet, D . corpus, 2001)] ou des apocopes et aphérèses [plème pour problème, lèz pour balèze,
tasse pour pétasse, zic pour musique, (cité dans Goudailler, J.-P., 1987) ]. Mais il est aujourd’hui
aussi des descriptions, particulièrement sérieuses et intéressantes, d’un point de vue phonologique
ou morphologique, éléments de description du parler d’adolescents grenoblois (Trimaille, C.) ou
d’adolescents marseillais (Binisti, N.)
Toutefois, on ne peut, sans mauvaise foi, réduire toutes les études qui font état de spécificités
linguistiques, à de simples descriptions systémiques mesurant le changement linguistique dans une
situation de contacts de langues. Nombre d’entre elles (sans oublier Labov même) s’appuient aussi
sur les représentations et attitudes linguistiques des locuteurs, notamment dans des pratiques
bilingues ou diglossiques (Billiez, J., 1992) rendant compte de pratiques sociales et de rapports de
forces symboliques. Dans quelques études récentes, par le biais de l’analyse des interactions, on
voit se dessiner la volonté d’interpréter la dynamique sociale en jeu dans l’usage de la variation
stylistique ; variations maîtrisées et utilisées par les jeunes pour déjouer l’assignation sociale et
identitaire par exemple (Trimaille, C. 2002).

Mais malgré tout… que nous dit tout cela sur la ville ? Comment circulent les variables dans la
ville, dans les groupes sociaux ? Comment dessinent-elles des espaces urbains ? Inversement,
comment joue la dynamique sociale, les espaces sociaux et urbains sur la variation ? Il faut donc
aller plus loin et, d’une part comprendre le rôle joué par la ville (mais qu’est-elle ?) sur les langues
et donc sur le changement linguistique mais plus encore saisir la ville dans son mouvement à travers
ses langues.

3. 1.3. La notion de territoire


Plus intéressant et nécessaire est de croiser ces études sur la variation avec la notion de territoire et
donc d’espace urbain. Ce serait poser une vraie question de sociolinguistique urbaine : quels sont
les liens entre la structuration de l’espace et les formes et usages des variations ? Et par là, comment
faire de la dimension “ ville ” une variable sociale ? Comment la ville jouerait-elle sur les variations
et comme les variations permettrait-elles de circonscrire des territoires urbains spécifiques ? Il
s’agirait alors d’utiliser la variation langagière et linguistique pour faire l’analyse d’espaces urbains
dans leur organisation territoriale (Bulot, T., 2001). Thierry Bulot a d’ailleurs travaillé sur la
représentation de la ville de Rouen, ville partagée par la Seine, rive droite siège de la norme
prestigieuse et rive gauche, lieu de marginalisation linguistique, stigmatisée. Les comportements
linguistiques eux-mêmes structurent ces représentations et dessinent donc une ville par ses
pratiques langagières aussi (Bulot, T., 1997). En ce sens, il s’agit de déterminer les nouveaux
territoires des langues dans la ville, façonnés, remodelés par les déplacements de population, les
migrations (Pooley, T., 2001), par des nouvelles pratiques militantes des langues régionales comme
le provençal à Marseille (Gasquet-Cyrus, M., 2001).
Mais sans doute sommes-nous déjà dans une sociolinguistique urbaine qui dit la territorialisation
des langues en mouvement et qui me sied mieux.

3. 2. Pour une sociolinguistique urbaine en mouvement


Une telle approche de la sociolinguistique urbaine s’inscrit dans une autre vision, une autre
dimension de la sociolinguistique. Je ne reviendrai pas ici sur les différents champs de la
sociolinguistique relatifs à l’histoire même de la discipline si ce n’est pour souligner à la fois
combien ils sont divers, allant du variationnisme qui s’est emparé de l’étiquette
“ sociolinguistique ” (Chambers, J., 1994), à celui plus mouvant d’une sociologie du langage. Dans
un sens, il est une première sociolinguistique qui s’intéresse à la société pour ce qu’elle nous dit
sur la langue. C’est prendre souvent les différences sociales à travers des catégories préétablies,
essentialistes (sexe, âge, origine, catégorie socio-professionnelle) dans une forme de réduction
nécessaire, maniable et pratique, et s’en servir pour lire les variations en langue. Cette dimension
est celle choisie par la sociolinguistique urbaine de la variation. La sociolinguistique française,
marquée par l’histoire de la discipline et donc par la linguistique structuraliste, s’est longtemps, par
frilosité aussi, limitée à une dimension descriptive.
L’autre sociolinguistique (ou les autres sociolinguistiques) qui m’intéressent davantage disent la
société à travers l’étude de la langue et des discours. Serait-ce une sociologie du langage,
terminologie très (trop) associée à J. Fishman dès les années 60, critiquée aujourd’hui d’ailleurs
(Williams, G., 1992) ou une anthropologie linguistique ? Mais cette autre sociolinguistique
englobe alors un champ vaste, plus significative dans le monde anglo-saxon (Mesthrie, R., 2001),
allant de l’analyse des discours en œuvre dans la société à l’analyse des interactions notamment,
voire à une nouvelle façon d’aborder la variation comme ressource en contexte de la part des
locuteurs, la signification sociale n’est pas un donné déjà-là, mais une co-construction toujours à
produire et à interpréter. Au lieu de formulation comme “ la langue exprime ou reflète le social ”
où le locuteur n’est que support d’occurrences de variantes, il faut envisager un sujet en action
dans une activité discursive, elle même prise dans une interaction (Gadet, F., 2000).
Ainsi, la ville par les langues ne pourra s’appréhender non pas comme un objet de savoir, donné
mais dans sa multiplicité et ses changements, les langues participant de sa mouvance. Là est sans
doute, pour moi, le centre d’une sociolinguistique urbaine. Il s’agirait de saisir la ville dans sa
dimension spatiale, dans sa composition, son organisation et à travers ceux qui l’habitent, la vivent,
la traversent. La saisir en mouvement donc. Et donc comprendre comment dans les circulations ou
dans les replis, les langues s’articulent, s’entrechoquent, se développent, se transforment et se
créent. Vision et visées ambitieuses. Différentes tentatives ont été faites en ce sens et rendent
compte de vies spécifiques des langues en milieu urbain. Dire donc ce que la ville fait faire aux
langues et aux locuteurs de langues.

2.1. La ville plurielle


De cette façon il faut prendre la ville dans ses différents mouvements, qui passent par les liens entre
les personnes, les réseaux, d’une part, et par le contact propres aux villes d’aujourd’hui, le contact
par les cultures, du multiculturel et du plurilinguisme, le contact par l’aléatoire, les rencontres et
les déplacements.
On peut avec profit utiliser alors le concept de réseaux sociaux très à propos pour une telle
approche. L’étude marquante à ce jour est sans doute celle de Lesley Milroy (1980). Un réseau se
voit défini non de façon figé mais par les relations que chaque individu entretient avec les autres.
Ainsi, l’analyse de Milroy de fondement ethnographique, montre que dans la ville de Belfast, les
membres de la classe ouvrière ont un réseau de relations beaucoup plus important que celui des
classes moyennes et supérieures. Le sociolecte des communautés plus pauvres est donc renforcé,
les normes internes plus établies, moins sujettes aux changements. Cette étude s’accompagne d’une
description socio-économique et spatiale des quartiers qui rend compte aussi de la circulation des
langues.
L’autre dimension incontournable est celle du multiculturalisme et du plurilinguisme. Les études
francophones les plus poussées dans ce domaine portent sur le terrain africain et la forte
urbanisation des langues dans des contextes de contacts multiples (Calvet, L.-J., 1994). Il s’agit
donc de partir des réseaux sociaux pour dire les échanges et les contacts, les dominations et les
achoppements linguistiques. Le lien entre processus d’urbanisation et changement linguistique
apparaît alors clairement que ce soit dans une tendance à l’unification et à l’intégration (Calvet,
L.J-, 1994) des langues vernaculaires ou alors dans une force de création et d’évolution vers de
nouveaux parlers (Manessy, G., 1992). Les terrains de prédilection de ces changements, ces
ajustements à l’œuvre sont les marchés, les échanges spontanés… en milieu urbain réel et ouvert,
loin des situation d’interview ou dans des rapports institutionnalisés.

2. 2. La ville, lieu de frottement linguistique et identitaire


Dans un telle perspective, il faut sortir de la variation qui induit une vision monolingue pour aller
vers un métissage linguistique, frottements, changements, mélanges. Il faut souligner certes le
travail abondant mené sur les pratiques d’alternance entre les langues, pratiques bilingues entre les
langues issues de l’immigration par exemple et le français (Billiez, J., et Simon, D.L., 1998) mais
la plupart de ces recherches sont menées dans un contexte familial ou scolaire. Il est peu de travaux
sur des groupes de pairs, en banlieues par exemple, rendant compte des parlers métissés, expression
d’une culture interstitielle (Calvet, L.J., 1994 : 29). Il est gros travail mené par F. Melliani (2000)
sur les productions discursives de jeunes issus de l’immigration maghrébine dans la banlieue de
Rouen, travail qui, pour décrire les parlers, va au-delà des relevés d’emprunts ou de création
langagière. Chez F. Melliani et dans le même esprit que D. Caubet (ici même), la langue est prise
dans ses emboîtements, et notamment à travers l’encastrement morphosyntaxique. L’encastrement
rend compte d’une langue matrice qui impose son cadre morpho-syntaxique, les langues en
présence se trouvent alors mêlées. Il y a métissage. Ce genre de travail, largement utilisé dans les
situations bilingues comme au Canada ou en Suiise, est assez nouveau.
Et plus qu’une simple description linguistique, ce genre de travail renseigne, à travers les
interactions et les choix faits de l’alternance, sur les processus sociaux à l’œuvre (Heller, M., 1988),
sur la perception de l’autre, sur les assignations identitaires, sur les rapports de forces symboliques.
Choisir son et ses codes en situation bilingue rend compte de la place du sujet dans l’interaction.
Ainsi, la langue métissée renseigne aussi sur la production d’identité. Elle est marqueur
d’identification d’un nous autres face à un eux autres, favorisée par une forte exclusion sociale.
Comment se redessinent les groupes dans la ville, dans un quartier, comment se rejouent les
identités ? Il me semble alors nécessaire de saisir ces fluctuations dans la ville par les interactions.
Parce que les pratiques langagières marquent les frontières des groupes, dominants et dominés.
Dans cette optique, le langage est à considérer comme un outil complexe permettant au locuteur de
se situer dans un environnement social et de façonner sa propre identité. La culture langagière se
construit alors sur des effets lexicaux singuliers mais aussi sur l’usage de l’alternance et sur les
activités rituelles et sur des codes de reconnaissance. A ce jour, ce genre de travail a été mené
essentiellement et encore une fois sur les parlers “ jeunes ”. Par exemple, à partir d’un travail sur
un quartier de Montpellier, Juan LOPEZ a dressé une typologie (1999) de ces figures rituelles.
Elles vont de l’ “ enfade ”, harcèlement d’une victime au “ baratin ” qui a pour but de convaincre,
séduire ou intimider l’ interlocuteur. Le baratin fait appel à la répétition, à l’accumulation, à
l’emphase, à l’ampleur des gestes et de la voix. La “ grillade ” consiste à discréditer son
interlocuteur par une réplique brève et percutante, pour évincer un adversaire. La victime d’une
grillade reçoit une sanction , immédiate de la part du public “ grillé ”, “ tué ”, “ boîté ”
“ cramé ”(Lopez, J., 1999 : 47). On peut rajouter à ces procédés, le maniement de l’insulte, qui
touche à la mère et à la race dans la communauté arabe, aux morts pour les Gitans, nique tes morts.
Insultes très communes chez les jeunes qui fonctionnent à la deuxième ou troisième personne
[enculé de ta race/sa race ; ta mère/ta race]. Ces insultes peuvent être sans cesse réactivées,
reconnotées même si elles fonctionnent aussi comme termes d’adresse, euphémistiques ou
atténuateurs [ta mère, arrête de me prendre la tête] ou dans un effet de mot du discours, emphatique
même [c’est beau sa mère], (cités dans Caubet, D., 2001). Sans oublier les effets de théâtralisation
de la parole dans ces joutes verbales, le spectateur étant pris à partie dans le jeu, mise en scène que
nous avons pu largement observer en situation scolaire, la classe en guise de public (Moïse, C.,
2002).
On pourrait tout à fait imaginer se dessiner les rapports sociaux d’un quartier singulier à travers ses
pratiques langagières et interactionnelles, au-delà même d’un parler de “ banlieue ”, pratiques qui
diraient l’organisation territoriale de l’espace, ses déplacements, ses zones de tension ou de
négociation. L’interaction entre inconnus permet d’observer les ressources minimales auxquelles
recourent les acteurs pour coordonner leurs actions dans un espace public et lui conférer ainsi
une certaine structuration… les interactions en ville entre inconnus constituent une dimension à la
fois centrale et heuristique pour l’approche de l’urbanité (Mondada, L., 2001 : 18). Comment peut
se modifier l’ordre social, comment se rejouent les liens sociaux, ou pas, comment se jouent les
langues, de l’alternance aux changements linguistiques et aux innovations linguistiques. Comment
va s’organiser alors la ville par les langues ? Ce serait vraiment sortir des catégories sociales pré-
établies et saisir les langues dans la ville par une photographie en perpétuel mouvement. Mais ces
études sont encore rares qui disent comment et sur quels modes s’effectuent les choix linguistiques
urbains des habitants d’une ville confrontés à des paroles multiples.

Conclusion
Aujourd’hui donc la sociolinguistique urbaine serait essentiellement descriptive et porterait sur les
parlers plus repérés, celui des “ banlieues ”, langues des cités face à une langue légitime. Ces
parlers vont circonscrire inévitablement ce “ nous autres ”, de la périphérie face au centre, de
l’exclusion face à l’inclusion. Il marque ces espaces autour de nos villes, lieux de difficultés
économiques et sociales où se jouent les quêtes identitaires. L’espace de la banlieue est enfermant
ou plutôt dessine des frontières par un sentiment d’appartenance fort à un quartier – quand il faut
retrouver un ancrage. Ainsi, ces parlers ont toujours été décrits dans leur cadre, dans une prise en
compte préalable d’un enfermement donné comme tel. Je me demande alors si le sociolinguistique
ne s’est pas lui-même laissé prendre par cet enfermement ; il aurait oublié de suivre les voyages en
langues, de chercher les zones de frottements et de déplacements. Que se passent-ils quand les
parlers de l’extérieur vont vers l’intérieur des villes ? Comment les villes participent-elles des
circulations langagières ? Car les villes elles-mêmes tracent les enfermements et les replis ; les
circulations dans la ville sont à chaque fois singulières. Y a-t-il la traversée d’un métro, d’un
tramway, un désenclavement du quartier stigmatisé, une ouverture sur un autre bord, un aller-retour
vers le centre ville, y a-t-il vue sur la mer en haut des immeubles comme à Marseille ou
Montpellier ? Toutes ces configurations donnent des façons particulières à être. L’espace
finalement ne se définit pas par un espace déterminé très objectivement (“ j’habite là ”), espace
clos, mais comme un espace physique, circonscrit dans une plus ou moins grande clôture, peut-être
ouvert aussi, en circulation avec le centre et qui dirait les jeux en langues. Resterait alors aux
sociolinguistiques à élargir leur champ, leur espace pour mieux saisir les langues de la ville en
mouvement, pour mieux saisir les dynamiques sociales.

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