LA PROTECTION DU DEBITEUR EN MATIERE DE VOIES
D’EXECUTION : ANALYSE DES INSTRUMENTS DE
SAUVEGARDE ET DE LEUR IMPACT SUR LA CREANCE
Par
BATJOM NSOGA FRANTZ HERVE
PLAN DE TRAVAIL
INTRODUCTION GENERALE
I. LES MECANISMES DE PROTECTION DU DEBITEUR
A. LA SAUVEGARDE DES DROITS FONDAMENTAUX DU DEBITEUR
B. LA PRESERVATION DU PATRIMOINE DU DEBITEUR
II. LES LIMITES ET DERIVES DE LA PROTECTION DU
DEBITEUR EN MATIERE D’EXECUTION FORCEE
A. UNE ENTRAVE AU RECOUVREMENT EFFECTIF DES CREANCES
B. UN DESEQUILIBRE PREJUDICIABLE A LA SECURITE
JURIDIQUE DU CREANCIER
CONCLUSION GENERALE
INTRODUCTION GENERALE
L’exécution forcée, expression de la contrainte légale mise au service du droit,
incarne l’ultime étape du processus juridictionnel, celle où le créancier voit son droit
reconnu se muer en réalité tangible. Par le truchement des voies d’exécution, l’État
prête sa puissance à la satisfaction d’une créance, conférant ainsi au droit sa force
exécutoire. Toutefois, cette manifestation autoritaire du droit ne saurait se déployer
sans limites ni contrepoids. Le débiteur, bien qu’obligé, demeure titulaire de droits
fondamentaux que la procédure d’exécution ne peut ignorer sans porter atteinte à la
dignité de la personne humaine.
Dans cette perspective, la protection du débiteur dans les voies d’exécution ne
constitue ni une indulgence ni une faveur accordée à celui qui n’a pas satisfait à ses
obligations. Elle répond à une exigence supérieure : celle d’un équilibre entre
l’effectivité du droit de créance et le respect des droits subjectifs du débiteur. Le droit
des voies d’exécution, loin d’être un simple arsenal au service du créancier, s’enrichit
ainsi d’un ensemble de garanties, procédurales et substantielles, qui tendent à
humaniser la contrainte et à circonscrire les atteintes à ce qui est strictement nécessaire.
Dès lors, appréhender la protection du débiteur à la lumière du droit OHADA
commande d’une part une réflexion sur les mécanismes juridiques mis en place pour
préserver ses intérêts (I) et, d’autre part, les incidences de ces mécanismes sur la
satisfaction des impératifs économiques des créanciers (II).
I. LES MECANISMES DE PROTECTION DU DEBITEUR
DANS LES VOIES D’EXECUTION
Le législateur OHADA, dans une démarche d’équilibre, reconnait que la
sauvegarde des intérêts du créancier passe nécessairement par la survie du débiteur.
Ainsi, fidèle à l’adage selon lequel « pour que le créancier vive, le débiteur doit
survivre », il organise une double protection : celle relative à son essence humaine,
afin de garantir sa dignité et sa liberté (A), et celle relative à son patrimoine, en
encadrant les mesures de nature à compromettre sa survie économique (B).
A. LA SAUVEGARDE DES DROITS FONDAMENTAUX DU
DEBITEUR
Conscient que le débiteur demeure, avant toute considération économique, une
personne titulaire de droits fondamentaux, le droit OHADA encadre strictement les
mesures coercitives susceptibles de porter atteinte à son intégrité physique, à sa dignité
ou à sa liberté. Il institue ainsi des protections spécifiques visant à assurer que
l’exécution des obligations pécuniaires ne se traduise pas par une atteinte
déraisonnable à la personne du débiteur.
Dans le respect du droit à la vie privée du débiteur, certaines restrictions
temporelles encadrent l’exécution forcée. Ainsi, les mesures d’exécution ne peuvent
être accomplies un dimanche ou un jour férié, sauf en cas de nécessité, et à condition
d’avoir obtenu une autorisation spéciale du président de la juridiction compétente (Art.
46, al.1 de l’AUPSRVE). De même, aucune exécution forcée ne peut intervenir avant
8 heures du matin et après 18 heures du soir, sauf en cas de nécessité dûment constatée,
en vertu d’une autorisation spéciale du président de la juridiction compétente et
exclusivement dans les lieux non affectés à l’habitation (Art. 46, al.2 de l’AUPSRVE).
S’agissant de la protection du domicile, la jurisprudence réaffirme ce principe
fondamental. En effet, la Cour suprême du Cameroun a jugé que : « Si on peut pénétrer
de jour dans la maison d’un particulier en vertu d’une loi, nul n’a le droit d’y entrer de
nuit, si ce n’est en vertu d’une autorisation expresse du juge en cas de péril en la
demeure, ou des autorités habilitées en cas d’urgence, ou en cas de réclamation de
l’intérieur »1.
Afin de préserver la confidentialité de la vie du débiteur, l’article 43 de
l’AUPSRVE dispose que, lorsque la saisie est réalisée en l’absence de ce dernier ou
de toute personne présente sur les lieux, l’huissier de justice ou l’agent d’exécution est
tenu de veiller à la fermeture sécurisée de la porte ou de l’issue par laquelle il a pénétré.
En outre, conformément à l’article 46, alinéa 3 de l’AUPSRVE, la présence de la
partie saisissante aux opérations de saisie est en principe exclue, sauf en cas de
nécessité reconnue par la juridiction compétente.
Enfin, lorsque le débiteur est désigné gardien des biens corporels saisis, l’article
45 de l’AUPSRVE impose la prise de photographies desdits objets. Ces photographies
sont conservées à des fins de vérification ultérieure, mais ne peuvent être
communiquées qu’en cas de contestation soumise à la juridiction compétente.
B. LA PRESERVATION DU PATRIMOINE DU DEBITEUR
Si la protection du débiteur vise en premier lieu à préserver sa personne et sa
dignité dans le cadre de l’exécution forcée, elle s’étend également à la sauvegarde de
son patrimoine lequel constitue l’assiette même de l’action du créancier. Lucide sur
les risques d’appauvrissement excessif ou de déséquilibre dans la répartition des
poursuites, le législateur, à travers le droit uniforme, a institué divers apparats destinés
à assurer une juste mesure entre les droits des créanciers et la viabilité économique du
débiteur. Cette protection s’articule autour de deux axes : l’incidence des procédures
collectives d’apurement du passif (1) et les autres dispositifs de sauvegarde aménagés
en la matière (2).
1. L’INCIDENCE DES PROCEDURES COLLECTIVES
D’APUREMENT DU PASSIF
1 Cf C.S.C.O, Arrêt n° 16, Bull. n° 19, 27 août 1968, p. 2269
Le droit uniforme, à travers l’Acte uniforme révisé du 10 Septembre 2015 relatif
aux procédures collectives d’apurement du passif, érige le principe de la suspension
des poursuites individuelles à l’encontre du débiteur soumis à la procédure, affirmant
ainsi une logique de traitement collectif et ordonné du passif.
Dans le cadre du redressement judiciaire, cette suspension se prescrit à l’ensemble
des créanciers qu’ils soient chirographaires ou titulaires de suretés réelles. Toutefois,
l’article 134, alinéa 4 de l’AUPC introduit une modulation en faveur des créanciers
garantis, en prévoyant que ceux-ci ne sont liés par les délais ou remises du concordat
qu’à la hauteur de ce qu’ils ont expressément consenti. Ces derniers conservent leurs
sûretés, bien que leur réalisation soit suspendue jusqu’à la résolution ou l’annulation
du concordat, sans que cela ne porte atteinte à leur faculté de recours contre les tiers.
Concernant la liquidation des biens, les créanciers gagistes, nantis ou
hypothécaires voient également leur droit de poursuite individuelle suspendu par une
durée de trois mois à compter du jugement de liquidation. Pendant ce délai, le syndic
peut, avec l’autorisation du juge-commissaire, réaliser les biens grevés ou exercer la
faculté de retrait pour le compte de la masse. Passé ce délai, les articles 149 et 150 de
l’AUPC autorisent ces créanciers à reprendre l’exercice de leur droit de poursuite, à la
condition d’en aviser préalablement le syndic. Il en va de même pour les créanciers
publics privilégiés, tels que le Trésor ou les organismes de sécurité sociale.
Cette architecture témoigne d’un souci de verticalité entre l’exigence d’une gestion
collective efficace de l’insolvabilité et le respect des droits substantiels des créanciers
bénéficiant de garanties, dont les privilèges sont reconnus mais temporairement
encadré par les nécessités de la procédure.
2. LES AUTRES INSTRUMENTS DE PROTECTION DU
PATRIMOINE DU DEBITEUR
Outre les procédures collectives, la protection du patrimoine du débiteur repose
également sur des outils complémentaires, qu’il s’agisse de mesures judiciaires de
tempérament (a) ou de garanties procédurales (b) assurant une exécution équilibrée.
a) DES MESURES JURIDICTIONNELLES DE
TEMPERAMENT
La première de ces mesures est le délai de grâce, définie comme le sursis judiciaire
accordé au débiteur pour s’exécuter dans un délai supplémentaire. Jadis régi par
l’article 1244 du Code civil, il trouve désormais sa source exclusive dans l’article 39
de l’Acte uniforme portant organisation des procédures simplifiées de recouvrement
et des voies d’exécution (AUPSRVE). Le juge, usant de son pouvoir d’appréciation,
accorde cette mesure à la lumière de la situation économique du débiteur et des besoins
du créancier. Ce sursis peut suspendre la procédure d’exécution pour une durée
maximale d’un an, et il peut être assorti d’un aménagement des modalités d’exécution,
tel que l’imputation prioritaire des paiements sur le capital.
Une seconde mesure, à la portée plus exceptionnelle, est l’immunité d’exécution,
laquelle interdit, sauf renonciation expresse, toute mesure de contrainte à l’encontre
de certaines personnes morales de droit public. L’article 30, alinéa 1er, de l’AUPSRVE
en dresse la liste limitative : il s’agit notamment de l’État, des collectivités territoriales
décentralisées et des établissements publics. Contrairement à l’insaisissabilité, qui vise
des biens en raison de leur nature ou de leur fonction (articles 50 et 51), l’immunité
d’exécution repose sur le statut juridique du débiteur.
Pour les entreprises publiques, un régime plus souple est consacré. Le juge dispose
d’un pouvoir d’appréciation lui permettant de faire obstacle à la saisie lorsqu’elle serait
de nature à compromettre gravement la poursuite de l’activité du débiteur. Dans cette
logique, le juge peut également subordonner l’octroi de cette protection à
l’accomplissement d’actes propres à assurer un recouvrement effectif de la créance.
Ainsi se dessine un équilibre subtil entre les exigences de continuité du service public
et les droits du créancier.
b) DES GARANTIES PROCEDURALES RENFORCEES
Parmi ces garanties, deux méritent une attention particulière : le droit à
l’information et le droit de contestation, tous deux instaurés tant par les textes que par la
jurisprudence.
Le respect du principe du contradictoire impose que toute mesure d’exécution soit
portée à la connaissance du débiteur en temps utile. L’article 157 de l’AUPSRVE
consacre cette exigence en imposant la notification régulière des actes d’exécution. Cette
obligation n’est pas qu’une formalité procédurale : elle garantit que le débiteur puisse, en
pleine connaissance de cause, exercer les recours qui lui sont ouverts.
La jurisprudence de la CCJA s’est montrée constante à ce sujet. Dans son arrêt
n°16/158 du 17 décembre 2015, la Cour a validé une saisie mobilière au regard du respect
strict des exigences de notification. Elle rappelle ainsi que l’efficacité d’une mesure
d’exécution ne saurait justifier sa précipitation au mépris des droits de la partie saisie.
Parallèlement à son droit à l’information, le débiteur dispose d’un droit autonome
de contester les mesures d’exécution engagées à son encontre. Ce droit a trouvé une
consécration renforcée dans la réforme du 17 octobre 2023 de l’AUPSRVE. En effet,
l’article 49, dans sa version actuelle, désigne le président de la juridiction compétente —
ou le magistrat délégué par lui — comme juge des contestations relatives à toute mesure
d’exécution forcée ou à une saisie conservatoire en matière mobilière. Ce texte consacre
en outre une innovation notable : le juge peut désormais, même d’office, assortir sa
décision d’une astreinte, et la liquider en tenant compte du comportement du débiteur.
Cette évolution consacre une montée en puissance du juge de l’exécution, devenu
véritable garant de la régularité des procédures et de l’équilibre entre les parties.
Cette garantie a d’ailleurs été consolidée par la jurisprudence communautaire.
Dans son arrêt n°100/2017 du 19 janvier 2017, la CCJA a réaffirmé que toute exécution
forcée doit respecter les droits procéduraux du débiteur. En censurant une décision rendue
sans avoir permis à ce dernier de faire valoir ses moyens, la Cour a rappelé que le droit
de contester une mesure d’exécution n’est pas une faveur mais une garantie essentielle.
Ainsi, loin d’être un simple aménagement procédural, le droit à l’information et
le droit de contestation du débiteur sont les piliers d’une exécution équilibrée, conforme
aux exigences du procès équitable. L’AUPSRVE, dans sa version révisée, conforte cette
exigence, érigeant le juge de l’exécution en rempart contre toute dérive, et garant d’un
traitement équitable du débiteur dans le processus d’exécution. Toutefois, si ces
mécanismes assurent une protection essentielle du débiteur, ils ne sont pas sans
conséquences sur l’effectivité des droits du créancier.
II. LES LIMITES ET ENTRAVES A LA PROTECTION DU
DEBITEUR EN MATIERE D’EXECUTION FORCEE
Si la protection du débiteur constitue une exigence de justice sociale et de respect
des droits fondamentaux, elle ne saurait pour autant être érigée en obstacle systématique
à l’effectivité du droit de créance. Lorsque les mécanismes de sauvegarde se transforment
en leviers de résistance à l’exécution, ils compromettent la finalité même des procédures
civiles d’exécution : la satisfaction des droits du créancier. Cette dérive conduit à un
double constat. De prime abord la surprotection du débiteur tend à paralyser le
recouvrement effectif des créances, mettant en échec les efforts du créancier (A). Et
enfin, elle instaure un déséquilibre structurel préjudiciable à la sécurité juridique, en
affaiblissant la portée des garanties et en multipliant les incertitudes procédurales (B).
A. UNE ENTRAVE AU RECOUVREMENT EFFECTIF DES
CREANCES
La surprotection du débiteur peut devenir un obstacle majeur à l’efficacité des
voies d’exécution. En effet, le recours aux procédures collectives d’apurement du passif
suspend temporairement toute action individuelle des créanciers (Art. 134 al. 4, 149 et
150 AUPSRVE), entravant ainsi leur capacité à recouvrer les créances dans un délai
raisonnable. Cette suspension, parfois prolongée sur de longues périodes, désavantage les
créanciers, particulièrement dans les situations où la liquidation des biens ne se fait pas
rapidement. En outre, l’octroi de délais de grâce par le juge (Art. 39 AUPSRVE), bien
qu’étant un outil de souplesse, peut être utilisé de manière disproportionnée, prolongeant
ainsi artificiellement le processus d’exécution et retardant le règlement des dettes, ce qui
renforce les risques d’insolvabilité pour les créanciers.
Cette situation met également en péril la liquidité financière des créanciers, qui
voient leur droit à une compensation immédiate être continuellement différé, ce qui peut
avoir des conséquences sur leur activité économique.
B. UN DESEQUILIBRE PREJUDICIABLE A LA
SECURITE JURIDIQUE DU CREANCIER
L’excès de protection du débiteur affecte directement la sécurité juridique des
créanciers, en fragilisant leur droit à l’exécution forcée et la solidité de leurs garanties.
En particulier, l’immunité d’exécution (Art. 30 AUPSRVE) en faveur des personnes
morales de droit public – notamment l’État et les établissements publics – prive certains
créanciers du droit de saisir les biens de ces entités, même en cas de créance impayée.
Cette immunité, bien que fondée sur des impératifs d’ordre public, crée un déséquilibre
en limitant les recours des créanciers privés, ce qui constitue une distorsion dans l’égalité
des créanciers.
Par ailleurs, les contestions successives du débiteur (Art. 49 AUPSRVE),
notamment dans le cadre de la contestation des saisies ou des procédures, peuvent
transformer des mécanismes de défense légitimes en leviers de résistance abusifs. Ce
phénomène génère une insécurité juridique en rallongeant les délais d’exécution et en
multipliant les obstacles procéduraux pour le créancier. Ce dernier, pris dans un
enchevêtrement d’incertitudes, se voit contraint à maintenir une vigilance constante et à
supporter des coûts supplémentaires dans l’attente d’une issue favorable.
De ce fait, la surprotection du débiteur, bien qu’ayant des justifications légitimes,
perturbe l’équilibre des relations contractuelles et affaiblit la prévisibilité du système
d’exécution, créant ainsi une instabilité économique pour les créanciers.
CONCLUSION GENERALE
En définitive, la protection du débiteur en matière de voies d’exécution, bien
qu’indispensable pour assurer l’équité et le respect des droits fondamentaux, présente des
risques notables lorsqu’elle est excessivement poussée. L’équilibre entre la préservation
des droits du débiteur et la protection des intérêts des créanciers constitue un impératif
pour garantir l’efficacité du système d’exécution. Si les instruments de protection, tels
que la suspension des poursuites ou l’octroi de délais de grâce, sont conçus pour éviter
les abus, leur usage abusif ou prolongé peut fragiliser les créances et mettre en péril la
sécurité juridique du créancier. L’instauration d’un cadre juridique clair, tout en veillant
à ne pas déséquilibrer les rapports contractuels, apparaît ainsi comme une nécessité.
A ce titre, une réflexion s’oblige sur les modalités d’un rééquilibrage normatif,
apte à concilier efficacité de la contrainte légale et protection mesurée du débiteur. Une
telle interrogation ne saurait se limiter à une approche strictement interne. L’observation
de systèmes étrangers, notamment ceux de tradition romano-germanique ou anglo-
saxonne, révèle des dispositifs alternatifs d’équilibre fondés sur des critères économiques
de solvabilité et de hiérarchisation des créances. Ces comparaisons permettent
d’alimenter le questionnement sur une réforme plus contextuelle et pragmatique du droit
OHADA. En effet, au-delà de l’enjeu juridique, l’efficacité des voies d’exécution
conditionne la sécurité du crédit, la fluidité des transactions et, in fine, la vitalité
économique des États membres. À l’heure où l’attractivité des systèmes juridiques
devient un facteur stratégique de développement, une réforme mesurée et comparative
des mécanismes d’exécution apparaît comme un postulat fondamental autant
juridique qu’économique.