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ÉTUDE JURIDIQUE
RESPECT DE LA VIE PRIVÉE,
SECRET MÉDICAL
ET ASSURANCE
Le droit au respect du secret médical est garanti par de nombreux textes. Pourtant, les entorses à cette
obligation professionnelle se multiplient. Certes, l’assureur a besoin de renseignements sur le risque qu’il
se propose de garantir, puis sur les circonstances du sinistre. Mais lorsque ces informations concernent
l’état de santé de l’assuré, comment le secret médical et l’obligation de déclaration se concilient-ils?
La présence des assureurs se renforçant sur le marché du remboursement des dépenses médicales,
leurs revendications en matière d’accès aux données médicales des assurés s’accentuent. Un rapport sur
le sujet doit être prochainement remis au ministre de la Santé. Il est donc utile d’analyser les problèmes
que pose la confrontation entre la protection de la vie privée et les pratiques des assureurs.
LE SECRET MÉDICAL : CONTENU
D’UN PRINCIPE ANCIEN
L’article 9 alinéa 1 du Code civil, l’article 2 de la Déclara- introduit des dérogations au profit des autres profession-
tion des droits de l’homme et du citoyen, l’article 8, 1° de nels de santé pour assurer la continuité des soins ; en fa-
la Convention européenne des droits de l’homme et des veur des proches du patient ; et au profit de certains orga-
libertés fondamentales et l’article 12 de la Déclaration nismes pour l’accomplissement de leur mission – Agence
universelle des droits de l’homme affirment le droit au nationale d’accréditation et d’évaluation en santé, Ins-
respect de la vie privée. Il en découle une obligation au pection générale des affaires sociales… De même, l’article
secret pour tous les professionnels amenés, au cours de 161-29 du Code de la sécurité sociale impose aux profes-
l’exercice de leur profession, à connaître des faits relatifs à sionnels de santé de communiquer aux organismes d’as-
la vie privée de leurs clients. L’article 226-13 du Code pé- surance maladie les données de santé figurant sur la
nal punit la divulgation de ces informations d’un an feuille de soins.
d’emprisonnement et de 15 000 € d’amende.
L’obligation au secret s’impose à tous les professionnels
Parmi ces professionnels, on pense en premier lieu au de santé et à tous les membres du personnel d’un établis-
médecin. Le secret médical est d’ailleurs une règle essen- sement de santé, qu’ils soient en rapport direct avec le
tielle de la pratique médicale, déjà énoncée 400 ans avant malade ou non, dès lors qu’ils disposent d’informations
J.-C. dans le Serment d’Hippocrate et figurant dès le sur le patient. Elle s’impose également à toute personne
XIX e siècle dans le Code pénal. « en relation, de par ses activités » avec un de ces établisse-
La confidentialité due au patient est d’ailleurs consacrée ments ou un de ces professionnels (art. L. 1110-4 al. 1er
en tant que droit de la personne par le Code de la santé du C. santé publ.).
publique (art. L. 1110-4 al. 1) 1 et par l’article 10 de la Sont couvertes à la fois les informations confiées directe-
Convention sur les droits de l’homme et la biomédecine. ment par le patient et celles que le professionnel découvre
Le Code de déontologie médicale (articles 4 et 73), celui dans l’exercice de sa profession – « ce qu’il a vu, entendu
des chirurgiens-dentistes (articles 5, 5-1 et 5-2) et celui ou compris », selon l’expression du Code de déontologie.
des sages-femmes (article 3) rappellent cette obligation Le fait d’obtenir ou de tenter d’obtenir des informations
professionnelle. en violation du secret médical peut être puni de 15 000 €
La loi édicte un certain nombre de dérogations, stric- d’amende et d’un an d’emprisonnement.
tement limitées, à l’obligation au secret médical.
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L’article 226-14 du Code pénal réserve notamment les 1 Introduit par la loi no 2002-303 du 4 mars 2002 relative aux droits
hypothèses des sévices sur enfants et des violences des malades et à la qualité du système de santé (JO du 5 mars 2002
sexuelles. L’article L. 1110-4 du Code de la santé publique p. 4118 ; INC Hebdo nos 1228 et 1229 des 18 et 25 octobre 2002).
INC Hebdo No 1258 2 - 8 juin 2003 I
LES INFORMATIONS MÉDICALES
QUE L’ASSUREUR PEUT EXIGER
LA SOUSCRIPTION OU L’ADHÉSION aux assureurs de sélectionner les risques et ainsi de pro-
À UN CONTRAT D’ASSURANCE céder à une discrimination, mais cette exception ne vaut
que pour les discriminations portant sur l’état de santé
La déclaration du risque et le droit à la vie (art. 225-3 du C. pén.), l’âge et le sexe.
privée
L’article L. 113-2, 2° du Code des assurances prévoit que Restriction des tests médicaux :
l’assuré a une obligation de déclaration du risque. Celle- Par respect du droit à la vie privée et pour des questions
ci a pour but de permettre à l’assureur d’évaluer le risque éthiques, la faculté pour l’assureur de demander à l’assu-
qu’il va garantir. Il peut donc poser uniquement des ré de se soumettre à un test génétique ou médical et de
questions dont la réponse va lui permettre d’apprécier procéder ainsi à une sélection du risque est, elle aussi,
au mieux ce risque, et ne peut interroger l’assuré sur limitée.
n’importe quel sujet. Cependant, les informations ayant L’article L. 1141-1 du Code de la santé publique interdit à
une incidence sur l’opinion que l’assureur se fait du l’assureur de soumettre à des tests génétiques l’adhésion
risque – et donc les questions possibles – sont très nom- à un contrat d’assurance invalidité ou décès. Il ne peut
breuses, et les incursions dans le domaine de la vie pri- pas non plus questionner l’assuré sur les résultats d’un
vée de l’assuré sont à craindre. Ceci est particulièrement éventuel test génétique antérieur. La prise en compte,
vrai en matière d’assurance de personnes, c’est-à-dire pour sélectionner les risques, des résultats d’un test gé-
lorsque la garantie couvre les risques susceptibles d’af- nétique prédictif ayant pour objet une maladie qui n’est
fecter la personne humaine de l’assuré dans son existen- pas encore déclarée ou une prédisposition génétique à
ce (assurance sur la vie) ou dans son intégrité (assurance une maladie est sanctionnée pénalement (art. 225-3 du
complémentaire santé, assurance invalidité et incapaci- C. pén.).
té, garantie des accidents de la vie…). La possibilité de recourir au test de dépistage du sida, ou
L’économie de l’opération d’assurance impose à l’assuré de poser une question relative à un éventuel dépistage
de répondre loyalement à ce questionnaire. Dans le cas antérieur, est admise par la convention Belorgey dans le
contraire, les mesures prévues par le Code des assuran- cadre des contrats assurances emprunteurs.
ces sont sévères : réduction (art. L. 113-9 du C. ass.) ou Certes, soumettre l’adhésion ou la souscription du
privation de l’indemnité (art. L. 113-8 du C. ass.). contrat à la réalisation d’un test HIV n’est admis que si
L’assuré va donc devoir déclarer des informations qui, si « l’importance des capitaux souscrits ou les informations
elles sont révélées, risquent de porter atteinte à sa vie recueillies par le questionnaire de risques le justifie ». Ce-
privée, à son image ou à ses intérêts. Ainsi la séropositi- pendant, comme le souligne le Conseil national du sida,
vité 2, une dépression, un état alcoolique… doivent-ils cela introduit une banalisation du recours au test de dé-
être déclarés. pistage en matière d’assurance, et le risque fort de voir
demander le test à tous les membres d’un groupe à
Limitation des questions relatives à la vie privée : risque 3.
Le respect du droit à la vie privée limite la liberté de l’as-
sureur dans la rédaction du questionnaire.
Les questions « concernant le caractère intime de la vie
Questionnaire médical et traitement
privée, et en particulier de la vie sexuelle » sont prohibées
des informations
par le code de bonne conduite concernant la collecte et Il est fréquemment demandé au candidat, lors de la
l’utilisation de données relatives à l’état de santé en vue souscription d’un contrat d’assurance de personnes, de
de la souscription ou l’exécution d’un contrat d’assuran- remplir un questionnaire médical. Ce dernier est cepen-
ce. Ce code a été annexé à la convention Belorgey, dant moins répandu en matière d'assurance santé, grâce
convention relative à la couverture des risques aggravés à l'exonération de taxe fiscale existant lorsque l'assureur
en matière d’assurance emprunteur, signée le 19 sept- n'effectue pas de sélection basée sur l'état de santé du
embre 2001 par les représentants de l’État, des associa- candidat.
tions de consommateurs, des associations de malades et
des associations professionnelles du crédit, de l’assuran- La pratique du questionnaire ne heurte pas le principe
ce et des mutuelles, « pour une première période se termi- du secret médical, puisque c’est le patient qui est inter-
nant le 31 décembre 2003 ». La loi 2002-303 du 4 mars rogé. Celui-ci est dépositaire du secret, et peut donc
2002 consacre cette convention sans pour autant lui choisir de divulguer ces informations dès lors qu’il est
donner une valeur impérative, mais prévoit que ses dans son intérêt d’obtenir cette assurance.
dispositions relatives à la confidentialité feront l’objet Pour éviter la fraude, les compagnies ont développé le
d’un décret, en cas de dénonciation ou de non-renou- recours à un examen médical, le questionnaire étant en-
vellement de la convention. suite rempli sous le contrôle du médecin-conseil.
Par ailleurs, l’assureur ne peut poser de questions relati-
ves à l’opinion politique, l’activité syndicale, l’apparte- Intervention du médecin traitant :
nance ou la non-appartenance à une ethnie, une nation, Il est fréquent que les assureurs demandent au médecin
une race ou une religion déterminées. Toute discrimina- traitant du candidat à l’assurance d’intervenir pour rem-
tion fondée sur un de ces éléments est pénalement ré- plir en partie le questionnaire de santé, ou pour contresi-
préhensible (art. 225-1 du C. pén.). Certes, la loi permet gner les déclarations de son patient et ainsi les confirmer.
II INC Hebdo No 1258 2 - 8 juin 2003
Parfois même, le formulaire d’adhésion contient une Pour assurer la confidentialité, il est recommandé de
clause par laquelle l’assuré autorise l’assureur à prendre laisser la possibilité au candidat à l’assurance de remplir
tous les renseignements qu’il juge nécessaires auprès du seul le questionnaire de santé, et de l’informer de la pos-
médecin traitant. La jurisprudence admet la licéité de sibilité – voire de l’obligation – de le transmettre directe-
cette pratique, mais précise que l’autorisation ainsi don- ment au service médical par le biais d’une enveloppe
née ne vaut que pour les renseignements à prendre lors prévue à cet effet. C’est ce qu’a recommandé la Commis-
de l’adhésion. L’assureur ne peut pas, au stade de l’exé- sion des clauses abusives lors de l’examen des contrats
cution du contrat, faire intervenir le médecin traitant assurance emprunteur liés à un crédit 8.
pour lui demander des renseignements sur l’assuré 4. La possibilité de remplir seul ce questionnaire et de l’en-
L’ensemble de ces pratiques est condamné par le Conseil voyer sous pli fermé au service médical est en effet es-
national de l’ordre des médecins. Celui-ci estime que le sentielle, notamment lorsqu’il s’agit d’adhérer à un
malade, bien que dépositaire du secret médical, n’a pas contrat d’assurance groupe souscrit par un établisse-
le pouvoir de lever l’obligation déontologique pesant sur ment de crédit ou par son employeur.
le professionnel. De plus, ce dernier pourrait se retrouver
dans une position délicate toutes les fois où, dans l’inté- L’affirmation de ces règles par l’ensemble de la profes-
rêt du malade, il a décidé que celui-ci devait être tenu sion est donc un point positif dans son principe. Une
dans l’ignorance d’un diagnostic ou d’un pronostic commission de suivi et de propositions de la convention
graves 5 : il serait amené soit à participer à une fausse dé- Belorgey a été instaurée : elle veille à sa bonne applica-
claration, soit à violer ses obligations déontologiques 6. tion, et peut faire toute recommandation aux signatai-
res. Mais aucune obligation, aucune sanction ne sont
Le code de bonne conduite prévoit la possibilité de de- prévues. D’ailleurs, peu connue, la convention n’est pas
mander à son médecin traitant de l’aide pour remplir le appliquée – ou l’est mal.
questionnaire prévu, lorsque le candidat à l’assurance
présente une maladie spécifique. En effet, un tel ques-
tionnaire peut être difficilement compréhensible pour LA PREUVE DU SINISTRE
un profane : l’aide fournie par un spécialiste peut alors OU DU DOMMAGE
être précieuse. Mais il s’agit uniquement d’expliquer,
non de confirmer ou de fournir les réponses. Une fois le risque réalisé, l’assuré doit déclarer le sinistre
pour réclamer l’exécution du contrat. En cas de contes-
L’existence nécessaire d’un service médical : code de tation des faits rapportés, il incombe à l’assuré d’appor-
bonne conduite et critique : ter la preuve de la réalisation du sinistre, sur le fonde-
Le respect du droit au secret médical devrait imposer ment de l’article 1315 alinéa 1 du Code civil : « Celui qui
que les informations relatives à l’état de santé soient trai- réclame l’exécution d’une obligation doit la prouver. »
tées par un service distinct du service chargé de la sous- L’assureur devra alors sa garantie, sauf à apporter la
cription des contrats. preuve d’une exclusion de garantie ou d’une fausse dé-
Ce service est placé sous la responsabilité d’un médecin, claration.
et son personnel a reçu une formation particulière de Lorsque l’exécution d’un contrat d’assurance en respon-
sensibilisation au respect du secret médical. Il faut donc sabilité civile est réclamée par la victime d’un préjudice
que le questionnaire de santé et les autres documents corporel, il revient à celle-ci d’apporter la preuve de
médicaux (certificats, résultats d’examen, etc.) soient en- l’existence et de l’étendue de son préjudice.
voyés directement à ce service, qui ne pourra fournir au
service d’acceptation des risques qu’un avis technique
sur l’assurabilité du risque et l’application d’éventuelles
Éléments emportant preuve du sinistre
surprimes.
ou du dommage
Cette séparation des tâches, recommandée par le Les informations médicales étant couvertes par le secret,
Conseil national de l’ordre des médecins 7 et par le on peut légitimement se demander ce que l’assureur peut
Conseil national du sida, a été consacrée en 2001 par le exiger de son assuré.
code de bonne conduite annexé à la convention Belor-
gey. Il est à noter que les principes énoncés dans ce code • En assurance sur la vie, les bénéficiaires du contrat de-
visent un domaine plus large que celui des assurances vront justifier du décès. En principe, le décès est couvert
emprunteurs : il concerne toutes les assurances de per- quelle que soit sa cause : la preuve du décès résulte donc
sonnes et toutes les assurances intervenant en cas de dé- d’un acte d’état civil en faisant mention. Cependant, si le
cès ou d’atteintes corporelles – particulièrement les as- contrat précise que le décès n’est garanti que sous certai-
surances de responsabilité civile. nes conditions, il reviendra aux bénéficiaires d’apporter
la preuve de ces conditions de garantie.
Est donc affirmée la nécessité de séparer physiquement
les services administratifs et le service médical, dirigé • En matière d’assurance annulation, l’assuré ou ses
par un médecin collaborateur dont l’indépendance tech- ayants droit pourront être amenés à prouver une ma-
nique et morale est assurée. Ce “médecin-chef” est ré- ladie ou un accident empêchant d’effectuer le voyage
puté garant du secret médical. Les informations sur l’état prévu. Cette preuve résulte en principe d’un certificat
de santé du candidat à l’assurance ne doivent pas être médical attestant du décès pour cause naturelle ou suite
divulguées au service chargé de la souscription : seuls à un accident, ou attestant de l’invalidité ou de l’impos-
peuvent lui être transmis les questionnaires ne compor- sibilité à partir en voyage. La nature de la maladie n’a pas
tant pas d’information médicale – questionnaires à être précisée.
concernant la pratique d’un métier ou d’un sport dan- Ainsi, la Cour de cassation a admis que la production de
gereux, etc. « certificats médicaux dont certains faisaient état d’hospi-
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talisation ou de traitement en cours » et d’autres « rédigés fiche d’état civil portant la mention du décès, un certifi-
en termes plus généraux » était suffisante pour faire jouer cat médical précisant la nature de la maladie ou de
un contrat d’assurance groupe garantissant le rembour- l’accident mortel. Un arrêt du 29 octobre 2002 de la
sement des frais d’annulation de voyage consécutive à 1re chambre civile de la Cour de cassation 10 admet la vali-
une maladie 9. dité d’une telle exigence, revenant ainsi sur l’état anté-
rieur de la jurisprudence. Une décision du 18 mars 1986
• Dans le cadre des assurances accidents corporels (qu’il estimait, en matière d’assurance annulation voyage,
s’agisse d’un contrat garantie accident de la vie ou d’un qu’une telle clause était nulle – puisque contraire au
contrat assurance décès, invalidité et incapacité), l’assu- principe du secret médical, qui « doit être observé à
ré ou ses ayants droit devront justifier de l’existence d’un l’égard des tiers, en particulier quand ils en demandent la
décès, d’une incapacité de travail ou d’une invalidité révélation par l’intermédiaire du malade lui-même » 11.
provoqués par un accident. Il faut prouver que l’atteinte
corporelle provient de l’« action soudaine et violente d’u- Dorénavant, l’assuré est considéré comme ayant renon-
ne cause extérieure et indépendante de la volonté de l’as- cé par avance au secret médical. Cette solution devrait
suré », selon la définition de l’accident retenue par la être étendue à toutes les assurances de personnes.
grande majorité des contrats. Un certificat médical éta-
blissant que l’atteinte est la conséquence directe de la Les clauses exigeant la remise d’un certificat précisant la
cause extérieure devrait suffire. nature de la pathologie opèrent un renversement de la
Le taux d’invalidité – ou la durée de l’incapacité de tra- charge de la preuve : il est ainsi demandé à l’assuré de
vail – pourra aussi être sujet à discussion. La preuve du prouver non seulement que le sinistre s’est réalisé, mais
sinistre résultera des documents attestant de la prise en aussi qu’il n’entre pas dans le cadre d’une exclusion. Ces
charge de la sécurité sociale et des certificats médicaux clauses permettent de fournir à l’assureur suffisamment
précisant le taux d’invalidité. d’éléments pour que celui-ci puisse apporter la preuve
d’une exclusion ou d’une fausse déclaration. Il s’agit
• En matière d’assurance responsabilité civile, la victime d’une application du principe de liberté de l’aménage-
qui engage la responsabilité de l’assuré sera confrontée à ment contractuel de la charge de la preuve.
des problèmes identiques à ceux évoqués au point pré- De telles clauses pourraient être qualifiées d’abusives
cédent. puisque, dans sa recommandation de synthèse no 91-02
du 23 mars 1990 12, la Commission des clauses abusives
• En matière d’assurance complémentaire santé, les as- dénonce les clauses dérogeant aux règles légales de la
sureurs voudraient que les données médicales figurant preuve. Cependant, la recommandation n o 90-01 du
sur les feuilles de soins envoyées par les professionnels 10 novembre 1989 12 bis, concernant les contrats d’assu-
de santé aux organismes d’assurance maladie obligatoire rance complémentaire à un contrat crédit à la consom-
leur soient aussi transmises. Cette question est impor- mation ou immobilier, ne remet pas en cause la validité
tante car ce type de contrats donne lieu à des applica- de la clause imposant à l’adhérent de fournir un certifi-
tions très fréquentes. Elle est aussi particulièrement cat indiquant la nature et la gravité de la maladie ou de
complexe : dans le cadre du système Sesam-Vitale, les l’accident, ainsi que des conséquences prévisibles.
feuilles de soins sont automatiquement télétransmises La seule exigence formulée concerne les modalités de
aux organismes d’assurance maladie obligatoire, sans communication de tels documents : ils doivent être re-
que le patient soit amené à donner ou refuser son mis au médecin-conseil.
consentement. La question se pose de savoir si les assu-
reurs complémentaires pourraient bénéficier d’un systè- Au stade de l’exécution du contrat, le code de bonne
me analogue, ou s’il faut concevoir un mode de trans- conduite affirme des principes identiques à ceux prévus
mission apportant plus de garanties de respect du secret au stade de l’adhésion pour assurer la confidentialité des
médical. Un rapport sur cette question doit être prochai- informations médicales : elles doivent être transmises di-
nement remis au ministre de la Santé. rectement au service médical, qui doit se contenter de
fournir un avis administratif au service de gestion.
Aménagements contractuels de la preuve Le dernier état de la jurisprudence nous paraît cepen-
Les contrats d’assurance énumèrent souvent les docu- dant critiquable. La Cour de cassation admet que l’assu-
ments devant être fournis par l’assuré ou ses ayants ré puisse par avance renoncer au droit de voir protéger
droit, et exigent un examen médical. Ils modifient ainsi les informations médicales le concernant. Or, l’obliga-
les règles légales et supplétives de la preuve. tion au secret médical imposée par l’article 226-13 du
Le code de bonne conduite précise que les examens ou Code pénal et le droit qui en découle pour le patient sont
justificatifs doivent être demandés en tenant compte du d’ordre public.
montant en jeu, de l’importance du sinistre, et de la si-
tuation de l’assuré, de ses ayants droits ou de la victime. La jurisprudence n’admet la renonciation à un droit
L’étude des contrats laisse cependant douter de l’appli- d’ordre public que lorsqu’elle porte sur un droit acquis.
cation de cette directive. Le droit pour l’assuré de voir protéger les informations
médicales se rapportant à son état de santé au moment
Éléments à fournir : du sinistre est-il né et acquis au stade de la souscription
Il est fréquent que le contrat d’assurance contienne une du contrat ?
clause prévoyant les éléments devant être fournis pour On peut en douter, puisque le secret concerne alors un
apporter la preuve de la survenance du sinistre. événement qui ne s’est pas encore réalisé. D’ailleurs, si la
Par exemple, en assurance décès, le contrat peut prévoir jurisprudence de la Cour de cassation a admis à plusieurs
que sera fourni, en plus d’un acte de décès ou d’une reprises la renonciation par l’assuré au secret médical,
IV INC Hebdo No 1258 2 - 8 juin 2003
c’était à chaque fois dans le cadre d’un examen après si- L’assureur comme l’assuré désigneront un expert médi-
nistre – ainsi, la remise volontaire par l’assuré de docu- cal pour procéder à l’examen. En cas de désaccord entre
ments médicaux au médecin désigné par l’assureur les deux médecins, les contrats prévoient la nomination
consiste en une renonciation implicite au secret médical, d’un troisième expert, désigné par les deux premiers
l’assuré ne pouvant ignorer la mission du médecin- d’un commun accord ou par ordonnance du juge. Cette
conseil 13. procédure d’expertise est applicable quel que soit l’objet
du désaccord entre l’assuré et l’assureur : cause de l’at-
Enfin, un dernier argument peut être avancé : le droit au teinte corporelle, origine de la maladie…
secret médical est un droit de la personne, et l’état de
santé est un élément de la personnalité. La victime qui entre en contact avec l’assureur du
Or, les conventions relatives à un élément de la person- responsable de son dommage peut, elle aussi, être
nalité sont illicites. L’article 1128 du Code civil dispose confrontée à la difficulté de prouver l’étendue exacte de
en effet que seules les « choses qui sont dans le commer- son atteinte corporelle.
ce » peuvent faire l’objet d’une convention. Cet argument
a été retenu par le tribunal de grande instance de Cré- Cependant, elle n’est pas partie au contrat d’assurance ;
teil 14, qui a estimé qu’était abusive une clause obligeant aussi l’intervention d’une expertise amiable contradic-
l’acquéreur à fournir à la première demande tous les ren- toire se fera-t-elle dans le cadre d’une recherche de rè-
seignements, documents et certificats médicaux pouvant glement amiable rapide, et non parce qu’elle est imposée
lui être demandés. par le contrat. En matière de responsabilité civile liée aux
accidents de la circulation et aux accidents médicaux, la
Expertise amiable : loi a prévu des procédures spécifiques d’indemnisation
Certains contrats d’assurance couvrant les conséquen- et d’expertise 17.
ces des accidents corporels précisent qu’en cas de si-
nistre, l’assuré sera examiné par un médecin désigné par
l’assureur, et que celui-ci fixera le taux d’invalidité. Dans
cette hypothèse, l’assuré peut se faire assister de son mé- —————
decin traitant. 2 Cass. civ. 1re ch., 7 octobre 1998, JCP éd. G, II, 10185.
La Commission des clauses abusives ne condamne pas
ces clauses dès lors qu’elles sont rédigées de manière à 3 Rapport du CNS du 20 septembre 1999 : Assurance et VIH/sida,
ne pas induire le consommateur en erreur : les rapports pour une assurabilité élargie des personnes et une confidentialité ren-
existants entre le médecin et la compagnie doivent être forcée des données de santé.
signalés à l’assuré. L’emploi du terme “expert” peut en 4 Cour app. Poitiers, ch. civ. 2e sect., 10 juin 1987, Société suisse d’as-
effet inciter le consommateur à croire que l’examen sera surances générales sur la vie humaine c/ Crédit mutuel océan et au-
conduit par une personne neutre. De plus, la Commis- tres, Juris-Data no 44553.
sion recommande que les contrats rappellent la faculté 5 Hypothèse prévue par l’art. 35 al. 2 du C. déont. méd.
offerte à l’assuré de se faire assister par un médecin de 6 Rapport du Dr Saury adopté en session d’avril 2000 : Secret médi-
son choix. cal et compagnies d’assurances.
Le code de bonne conduite annexé à la convention Be- 7 Rapport Gazier et Hoerni adopté en session d’octobre 1998 : Secret
lorgey reprend ces recommandations, insistant sur la né- médical et assurances.
cessité pour le médecin d’informer l’assuré de l’objet de
8 Recommandation no 90-01 émise par la Commission des clauses
sa mission, prescription contenue dans le Code de déon-
abusives concernant les contrats d’assurance complémentaires à un
tologie (art. 107). contrat de crédit à la consommation ou immobilier ou à un contrat
de location avec option d’achat (BOCCRF du 28 août 1990).
Le médecin expert mandaté par le médecin-conseil de 9 Cass. civ. 1re ch., 18 mars 1986, Bull. civ. 1986, I, no 68, p. 65 ; pour-
l’assureur ne peut divulguer que ce qui est nécessaire
voi no 84-15702.
pour répondre à la question qui lui a été soumise
(art. 108 du C. déont.), et ne doit transmettre son rapport 10 Cass. civ. 1re ch., 29 octobre 2002, Bull. civ. 2002, I, no 244, p. 187 ;
qu’au service médical de la compagnie. pourvoi no 99-17187 ; dossier juridique de l’Argus de l’assurance
no 6814, 20 décembre 2002.
11 Cass. civ. 1re ch., 18 mars 1986, Bull. civ. 1986, I, no 68, p. 65 ; pour-
Il est à noter que l’assureur ne peut opposer à l’assuré le
secret médical pour lui refuser l’accès au dossier médical voi no 84-15702.
sur lequel il s’est fondé pour refuser ou suspendre sa ga- 12 Publiée au BOCCRF du 6 septembre 1991.
rantie 15. Cette obligation de fournir à l’examiné le rap- 12 bis Publiée au BOCCRF du 28 août 1990.
port de l’examen médical a été reprise dans le code de
bonne conduite. La même obligation s’impose lorsque
13 Cass. civ. 1re ch., 3 janvier 1991, inédit, pourvoi no 89-13808.
l’examen a eu lieu au stade de la souscription ou de l’ad- 14 TGI Créteil, 5 e ch., 20 septembre 1989, Ibrahim, CGL, UFCS
hésion. c/ Vindeirinho SARL Pactim et Papeterie Tissot. Jurisprudence
Cette obligation avait déjà été affirmée par la Cour de INC no 1943. Cette décision a été réformée par la cour d’appel de
Paris (2e ch. A, 9 décembre 1986), pour un tout autre motif.
cassation à l’encontre des caisses de sécurité sociale qui
refusaient de fournir à leur assuré leur dossier médical 16. 15TGI Angers, 5 juin 1997, Girault c/ UAP France, Resp. civ. et assur.
1997, no 282.
Que le taux d’invalidité ou la durée d’incapacité soient 16 Voir notamment Cass. soc. 1er mars 1972, Bull. soc. no 172, p. 162,
établis par les pièces fournies par l’assuré ou par le rap- pourvois nos 70-15735 et 70-13924.
port du médecin désigné par l’assureur, des contesta- 17Voir notre fiche pratique J. 124 sur l’indemnisation des accidents
tions peuvent naître. Pour les régler, les contrats pré- corporels de la circulation. À propos de la loi du 4 mars 2002, voir
voient une procédure d’expertise amiable contradictoire. aussi INC Hebdo no 1228 du 18 octobre 2002.
INC Hebdo No 1258 2 - 8 juin 2003 V
Un médecin peut-il refuser de fournir à l’assuré ou à ses ayants droit
un certificat médical circonstancié sur le fondement du secret médical ?
Autant au stade de l’adhésion ou de la accès à son dossier médical sans le problématique. En effet, le secret
souscription du contrat que lors de la concours d’un médecin (art. L. 1111-7 médical survit au malade. Cependant,
déclaration du sinistre, les compagnies du C. santé publ.). De plus, le Code la loi du 4 mars 2002 consacre la
d’assurances exigent fréquemment de déontologie prévoit que le médecin possibilité pour les ayants droit
la remise d’un certificat médical doit à son patient « une information d’obtenir les informations nécessaires
circonstancié, sous peine de refuser loyale, claire et appropriée sur son pour faire valoir leurs droits
de délivrer la garantie ou d’exécuter état » (art. 35). (art. L. 1110-4 du C. santé publ.).
le contrat. En pratique, l’assureur Le CNOM encourage fortement la Le CNOM estime que le médecin,
demande au patient soit d’autoriser délivrance des certificats directement dépositaire du secret du défunt,
son médecin traitant à transmettre le au patient, et insiste sur la nécessité décide en conscience s’il délivre ou
certificat au service médical de la d’attirer l’attention du patient sur les non un certificat post-mortem. Il ne
compagnie, soit de remettre lui même enjeux de la remise de ce certificat à doit cependant pas faire perdre aux
directement ce certificat au médecin- l’assureur. Mais il n’édicte pas ayants droit le bénéfice légitime du
conseil. d’obligation. contrat. Ainsi, le médecin doit délivrer
Le Conseil national de l’ordre des Ainsi le rapport Gazier et Hoerni admet un certificat précisant que le décès
médecins (CNOM) condamne la qu’au stade de l’adhésion, le médecin entre dans les conditions de garantie,
transmission du certificat par le refuse la délivrance d’un certificat mais il ne peut donner la cause de la
médecin traitant directement au médical lorsque celui-ci n’est pas dans mort. Il pourrait sinon, notamment en
service médical de la compagnie. Il ne l’intérêt du malade, estimant que ce cas de suicide, porter atteinte à la
s’agit pas de supprimer la pratique des dernier ne peut lever l’obligation mémoire du patient.
certificats médicaux, mais de mettre déontologique du secret. Il rappelle Nous relevons donc des hypothèses
les compagnies d’assurance dans cependant qu’en cas de non-remise où le CNOM admet le refus du
l’obligation de réclamer le certificat du certificat, le candidat à l’assurance médecin de délivrer un certificat
à l’assuré 18. se verra refuser la souscription ; alors médical circonstancié. Est-ce à dire
Pourtant, à notre connaissance, qu’en déclarant la maladie, la garantie que l’assuré ou ses ayants droit
aucune décision n’a retenu de sera accordée en principe avec une peuvent perdre le bénéfice du contrat,
sanction à l’encontre d’un médecin surprime ou des exclusions et ainsi se retrouver dans l’impasse ?
qui aurait remis un certificat médical à spécifiques. Il renvoie le médecin à L’équité s’y oppose. Certains estiment
un tiers sur autorisation du patient. l’article 50 du Code de déontologie : même que la responsabilité civile du
La jurisprudence semble admettre que « Le médecin doit, sans céder à médecin pourrait être engagée 20. Il
le secret médical puisse être levé par aucune demande abusive, faciliter faudrait sans doute réserver
le patient, dès lors qu’il a valablement l’obtention par le patient des l’hypothèse – relativement rare – du
consenti à la révélation, ce avantages sociaux auxquels son état diagnostic ou pronostic que le
consentement devant être interprété lui donne droit. » médecin se refuse, dans l’intérêt du
strictement 19. Au stade de la preuve du sinistre, le malade, à révéler à son patient.
Le CNOM encourage donc la remise même rapport estime que le médecin De plus, la loi du 4 mars 2002 ayant
du certificat au patient ou à ses ayants doit délivrer le certificat médical, sauf à introduit au profit du patient (ou de ses
droit, qui ensuite décident librement de se prévaloir de l’article 35 qui prévoit ayants droit) un droit d’accès à
son utilisation. que « dans l’intérêt du malade et pour l’ensemble des informations
La remise au patient ne pose en des raisons légitimes que le praticien concernant sa santé, l’assuré ou le
principe pas de problème. Le secret apprécie en conscience, un malade bénéficiaire pourront ainsi se procurer
médical est instauré dans l’intérêt du peut être tenu dans l’ignorance d’un les pièces nécessaires à la sauvegarde
patient et lui est donc inopposable. La diagnostic ou d’un pronostic graves ». de leurs droits.
loi du 4 mars 2002 a d’ailleurs introduit La remise d’un certificat médical aux
la possibilité pour le patient d’avoir ayants droit du patient est plus
LES ÉLÉMENTS MÉDICAUX SUR LESQUELS
L’ASSUREUR PEUT SE FONDER
POUR REFUSER SA GARANTIE
En application de l’article 1315 alinéa 2 du Code civil, On peut remarquer une évolution de la jurisprudence. Il
lorsque l’assureur oppose une exclusion de garantie ou était traditionnellement admis que l’assureur pouvait
une fausse déclaration à l’assuré pour refuser sa garantie produire en justice des documents médicaux sans l’ac-
ou réduire l’indemnité, il lui incombe d’établir que le si- cord de l’assuré.
nistre entre dans les conditions d’application de la clause
d’exclusion, ou que l’assuré a répondu de manière erro- Ce dernier ne pouvait arguer du secret médical, les juges
née au questionnaire. Les informations médicales étant estimant qu’il ne s’agissait pas de défendre un intérêt lé-
confidentielles, les possibilités laissées à l’assureur pour gitime mais de tenter d’écarter un élément de preuve
apporter une telle preuve sont limitées. contraire à ses prétentions 21.
VI INC Hebdo No 1258 2 - 8 juin 2003
Ce critère d’intérêt légitime semble avoir été abandon- Encadrements de la mission
né, et la jurisprudence paraît plus sévère avec l’assureur. du médecin-conseil
Doit-on pour autant affirmer que le secret médical para- Le lien entre le médecin-conseil et l’assureur :
lyse la preuve ? Le médecin-conseil est soumis au secret médical : bien
que mandant de la compagnie d’assurance, il ne peut lui
divulguer les informations médicales en sa possession –
Cass. crim., 17 mai 1973 ; Bull. crim. 1973, no 228, p. 543,
LES INFORMATIONS OBTENUES EN pourvoi no 72-91572 : « le prévenu n’a pu avoir communi-
VIOLATION DU SECRET MÉDICAL cation du dossier médical que parce qu’il s’était présenté
comme médecin et que dès lors il avait l’obligation de ne
L’assureur ne peut se prévaloir d’informations médicales pas révéler, fût-ce à sa mandante, ce qu’il avait vu, enten-
obtenues en violation du secret médical : les tribunaux du ou déduit en exerçant sa profession ». Il ne peut donc
écartent en effet de leurs débats ces moyens de preuve que donner un avis technique, sans entrer dans les dé-
illicites. tails médicaux.
L’article 104 du Code de déontologie encadre la mission
Divulgation du médecin traitant du médecin de contrôle intervenant dans le cadre de
La divulgation à la compagnie : l’assurance maladie : « Le médecin chargé du contrôle est
Les informations divulguées directement à la compagnie tenu au secret envers l’administration ou l’organisme qui
par le médecin traitant, sans autorisation de l’assuré, fait appel à ses services. » Le Conseil de l’ordre estime
sont obtenues en violation du secret médical. Elles ne qu’a fortiori cette disposition s’applique au médecin-
pourront donc être opposées à l’assuré ou à ses ayants conseil d’une compagnie d’assurance.
droit.
Celui-ci ne peut et ne doit fournir à sa mandante que
Par ailleurs, le médecin traitant engage sa responsabilité « ses conclusions sur le plan administratif, sans indiquer
civile, voire pénale et disciplinaire. Et la fausse déclara- les raisons d’ordre médical qui les motivent ». Ces pres-
tion intentionnelle de l’assuré n’est pas une cause exoné- criptions sont reprises par le code de bonne conduite de
ratoire (Cass. civ. 1re ch., 13 novembre 2002, inédit, pour- 1991, qui introduit une séparation des tâches entre le
voi no 01-01362). service médical et le service de gestion des sinistres.
La divulgation au médecin-conseil : La jurisprudence confirme que l’assureur ne peut se pré-
Il existe une idée fréquemment répandue et invoquée à valoir en justice des informations médicales dont il au-
l’appui de la possibilité pour le médecin-conseil de se rait ainsi eu connaissance, quelle que soit la manière
rapprocher du médecin traitant : le secret médical n’exis- dont le médecin-conseil a obtenu ces informations, que
terait pas entre médecins. Or, si la pratique a construit la l’accord du patient ait été donné ou non (Cass. civ.
notion de secret partagé entre deux médecins, avec le 1 r e ch., 6 janvier 1998 2 4 ; Cass. civ. 1 r e ch., 12 jan-
soutien du Conseil de l’ordre, il s’agit uniquement d’as- vier 1999 25).
surer une bonne prise en charge du patient.
Le dossier médical peut-il être consulté par le
Cette notion a été consacrée par la loi du 4 mars 2002 : médecin-conseil ?
les échanges d’information sont possibles entre profes- Depuis la loi du 4 mars 2002, l’accès au dossier médical
sionnels de santé, mais le patient doit en avoir été infor- peut se faire de manière directe ou par l’intermédiaire
mé et ne pas s’y être opposé. L’objectif doit être la conti- d’un médecin de son choix (art. L. 1111-7 et L. 1111-9 du
nuité des soins ou la détermination des soins les plus C. santé publ.).
adaptés.
Il est parfois demandé à l’assuré de désigner à cet effet le
Cette exception au principe du secret médical est donc médecin-conseil de sa compagnie d’assurance. Cette
inapplicable aux relations entre le médecin traitant et le pratique, bien que dénoncée par le Conseil national de
médecin-conseil. l’ordre des médecins, ne va pas directement à l’encontre
D’ailleurs, la Cour de cassation a eu l’occasion d’affirmer, de la lettre du texte – le choix du médecin revenant li-
il y a déjà très longtemps, que le médecin traitant est brement au patient.
tenu au secret professionnel envers le médecin du tra- Mais elle semble contraire à son esprit : l’intervention du
vail (Cass. crim., 9 mai 1913). médecin a été prévue pour favoriser l’accès aux informa-
tions parfois douloureuses.
L’arrêt du 6 janvier 1998 22 étend ce principe au rapport
entre médecin traitant et médecin-conseil d’une compa- D’ailleurs, l’article 46 du Code de déontologie prévoit
gnie d’assurance. Les informations obtenues par le mé- que le médecin servant d’intermédiaire lors de la com-
decin-conseil auprès du médecin traitant le sont donc munication du dossier médical « doit remplir cette mis-
en violation du secret médical, et doivent être exclues sion d’intermédiaire en tenant compte des seuls intérêts
des débats. du patient, et se récuser si les siens sont en jeu ».
Les juges du fond semblent cependant mal accueillir cet- La jurisprudence a pourtant validé l’autorisation donnée
te position, estimant qu’interdire un tel rapprochement par la veuve d’un défunt au médecin-conseil d’une com-
priverait l’assureur de la possibilité d’apporter la preuve pagnie d’assurance de se faire communiquer le dossier
d’une fausse déclaration, et ainsi viderait d’intérêt l’ar- médical de l’assuré (cour d’appel de Paris, 7 e ch. B,
ticle 113-8 du Code des assurances 23. 28 septembre 1988 ; Dalloz 1989, somm. p. 319).
INC Hebdo No 1258 2 - 8 juin 2003 VII
LES INFORMATIONS DONT L’ASSUREUR La jurisprudence admet qu’un juge puisse autoriser à
l’expert judiciaire l’accès au dossier médical 27, et en-
PEUT SE PRÉVALOIR joindre à un établissement de soins la communication
L’assureur se trouve t-il dans une impasse pour apporter du dossier médical à l’expert, ceci en vue de la mani-
la preuve de sa non-garantie ? festation de la vérité conformément à l’article 10 du
Code civil 28.
Le service de gestion des sinistres n’est en principe dé-
tenteur que d’un avis technique, rédigé par le médecin- Le respect du secret médical est alors assuré par le juge
chef du service médical à partir des documents remis qui ordonne la mesure d’expertise, et il lui incombe de
par l’assuré ou par le médecin traitant sur autorisation prendre des mesures efficaces pour le préserver 29. Ainsi,
de l’assuré. les parties ne peuvent accéder au dossier médical
consulté par l’expert, mais peuvent désigner un méde-
Si le médecin-conseil de l’assureur estime que la clause cin qui en prendra connaissance 30. Par ailleurs, le juge
d’exclusion trouve à s’appliquer ou que l’assuré a fait ne peut prescrire le versement d’un dossier hospitalier
une fausse déclaration, et que l’assuré conteste cet avis, aux débats 31.
l’assureur peut demander une expertise judiciaire.
La légitimité d’une telle expertise qui permet de contour-
Il doit pour cela apporter suffisamment d’indices pour ner le secret médical peut être discutée. En effet, l’exper-
constituer un début de preuve de fausse déclaration ou tise judiciaire a pour objectifs de permettre au juge d’ob-
d’exclusion de garantie. En effet, « une mesure d’instruc- tenir des éclaircissements de la part d’un expert sur une
tion ne peut être ordonnée sur un fait que si la partie qui question technique, non de contourner une règle d’ordre
l’allègue ne dispose pas d’éléments suffisants pour le public. Cependant, elle a été affirmée par la jurispruden-
prouver. En aucun cas une mesure d’instruction ne peut ce à plusieurs reprises 32.
être ordonnée en vue de suppléer la carence de la partie
dans l’administration de la preuve » (art. 146 du
N. C. proc. civ.) Solène Costa
Les éléments mis en avant pour obtenir cette expertise
peuvent être, par exemple, la proximité entre la date du
décès et celle de la souscription du contrat, la multiplica-
tion des souscriptions, le lieu du décès, le refus d’un exa-
men médical, l’âge du défunt…
Pour réunir ces éléments, les assureurs font parfois appel
à des enquêteurs spécialistes dont la profession est enca- —————
drée et doit être exercée dans le respect du droit à la vie 18 Rapport Gazier et Hoerni et rapport Saury – précités en notes 6
privée. Il s’agit notamment des experts de l’Alfa (Asso- et 7.
ciation de lutte contre la fraude à l’assurance). 19 Cour d’app. Poitiers, voir note 4.
En effet, seules les informations médicales sont soumi- 20« Secret médical et assurance de personnes », B. Beignier, Dalloz
ses au secret médical, par opposition aux informations 1999, p. 469.
administratives telles que la date d’admission, la durée
du séjour et la date de sortie.
21 Voir notamment Cass. civ. 1re ch., 3 janvier 1991, inédit, no 89-
13808 ; Cass. civ. 1re ch., 9 juin 1993, no 91-16067, Bull. civ. 1993, I,
no 214, p. 149 ; Resp. civ. et assur. 1993, chron. no 34.
Cependant, la divulgation de ces informations peut
conduire à révéler le type d’affection atteignant le ma- 22 Cass. civ. 1re ch., Bull. civ. 1998, I, no 3.
lade (admission dans un hôpital psychiatrique, dans une 23Voir par exemple cour d’app. Caen, 5 décembre 2000, CNP assu-
maternité…). rances c/ CTS Vandon, Resp. civ. et assur. 2001, comm. no 207.
La jurisprudence considère alors parfois que la transmis- 24 Précité en note 22.
sion de telles informations est prohibée. Un infirmier a
pu être sanctionné pour avoir révélé à l’équipe de réali-
25Resp. civ. et assur. 1999, chron. no 13 ; D. chron. 469 ; Petites affi-
ches no 115, 10 juin 1999 ; D. somm. p. 381.
sation d’un documentaire sur l’art comme mode de thé-
26 Voir notamment TGI Paris, 18 décembre 1989, Norwich Union
rapie, le nom d’un patient qui avait été pris en charge
par le service du centre hospitalier où il travaillait, per- Life et autres c/ Denise Mery, RGAT 1989, p. 140.
mettant ainsi à l’équipe de retrouver cette personne et 27 Voir notamment Cass. crim., 16 novembre 1976, Bull. crim. 1976
d’obtenir de celle-ci des renseignements médicaux no 327, p. 382, pourvoi no 76-91236 ; Cass. civ. 1re ch., 14 mars 2000,
(Cons. d’État, 1er juin 1994, CHS Le Valmont, no 15-0870). Bull. civ. 2000, I, no 87, p. 58, pourvoi no 97-21581.
28 Cour app. Paris, 7 e ch. A, 8 janvier 2002, Assistance publique
Le juge a un pouvoir souverain d’appréciation de l’op- c/ Cie La Mondiale et autre, Resp. civ. et assur., 2002, no 215.
portunité d’ordonner ou non une mesure d’instruction. 29 Cass. civ. 1re ch., 18 mars 1997, JCP éd. G 1997, II, p. 195.
30 Cass. civ. 1re ch., 8 décembre 1987, Bull. civ. no 337, Gaz. Pal. 88
Cette solution permet à l’assureur de contourner l’obsta-
p. 221.
cle du secret médical. En effet, le médecin traitant ne
peut alors opposer ce secret à l’expert judiciaire pour re- 31 Cass. crim., 16 novembre 1976, Bull. crim. 1976 no 327, p. 832.
fuser de lui communiquer les éléments nécessaires à la 32Voir notamment cour d’app. Paris, 7e ch., 17 octobre 2000, Gaz.
bonne conduite de sa mission 26. Pal. 2000, 1. 18 ; et TGI Paris, précité en note 26.
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