Revisiter l’histoire du logement social
Christine Mengin
Recensé : Danièle Voldman (dir.). 2010. Désirs de toits. Le logement entre désir et contrainte
depuis la fin du XIXe siècle, Paris : Créaphis Éditions.
Comment, depuis la fin du XIXe siècle, le désir des habitants a-t-il été pris en compte par les
pouvoirs publics en charge de la construction de logements sociaux ? À travers une série d’études
de cas consacrées aux politiques de logement et à leurs acteurs, l’ouvrage dirigé par l’historienne
Danièle Voldman combat un certain nombre d’idées reçues et invite à revisiter l’histoire du
logement social.
À l’heure où les élites politiques s’interrogent sur les politiques de logement et où la communauté
des architectes s’implique dans la conception de nouvelles formes d’habitat, les études consacrées à
l’histoire du logement social en général et à celle des grands ensembles en particulier, se
multiplient. Dans ce contexte, Désirs de toits se propose d’éclairer sous un jour nouveau cette
« pierre angulaire de notre société » qu’est le logement, afin de mettre en cause nombre d’idées
reçues sur les objectifs poursuivis par les gouvernements successifs, de la loi de 1912 créant les
offices publics d’habitations à bon marché à l’actuelle politique de la ville. Issu d’un séminaire
mené conjointement par l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et le CNRS, ce recueil est dirigé
par l’historienne Danièle Voldman, dont les travaux sur la reconstruction et l’histoire urbaine font
autorité. Il regroupe huit contributions, qui abordent le logement par des biais variés, relevant pour
l’essentiel de l’histoire de l’architecture, mais aussi de la sociologie et de l’aménagement urbain.
Quelques idées reçues sur les politiques de logement
À la différence de ce que son titre laisse à penser, l’ouvrage ne se place pas tant du point de vue
des habitants que des réponses apportées, depuis des décennies, par les pouvoirs publics à ce « désir
de toit », aspiration sociale fondamentale qui fonde l’action des décideurs comme de ceux qui ont
pour métier de concevoir ou de commercialiser l’habitat. Le grand mérite de l’ouvrage est de
s’inscrire en faux contre l’idée d’une épopée consensuelle que la Nation aurait impulsée au moyen
de quelques grandes lois d’intérêt général. Car nombreuses sont les dissensions qui ont, de façon
récurrente, divisé les milieux réformateurs, les sociétés d’HBM ou encore les parlementaires. Les
lignes de fracture concernent la question de savoir s’il faut favoriser l’accès à la propriété ou au
contraire mettre en location les logements aidés, si la cible à privilégier sont les ouvriers aisés ou
vulnérables, s’il faut construire des maisons individuelles ou des immeubles collectifs, s’il faut
situer les opérations en centre-ville ou les rejeter en périphérie, dans quelle mesure enfin les
réalisations doivent être aidées par des financements publics.
L’article de Claire Carriou, spécialiste d’aménagement et d’urbanisme, montre ainsi comment ces
désaccords ont rejailli sur la pratique des maîtres d’ouvrage locaux dans la mise en œuvre des lois
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nationales par des sociétés locales d’HBM, en l’occurrence à Nantes et Neuilly-sur-Marne. Au-delà
du nombre et de la forme des réalisations, la construction de logements sociaux y apparaît bien
comme une affaire de gouvernance locale. De la même façon sont retracées les difficultés du
puissant Office d’HLM du département de la Seine, chargé depuis sa création en 1915 de loger les
classes populaires tout en contrôlant l’expansion désordonnée de la banlieue. Confrontés à la
puissance de l’Office parisien, déstabilisés par les étapes successives de l’organisation
administrative de la Région parisienne, ses administrateurs ont de surcroît éprouvé les plus grandes
difficultés à s’accorder sur les critères de salubrité des logements à construire, sur la définition des
éléments de confort indispensables, et enfin sur la clé de répartition des logements entre
demandeurs français et ressortissants des pays fournissant les plus gros contingents de travailleurs
étrangers (venant avant-guerre d’Italie, Belgique, Pologne puis après 1945, d’Espagne, Portugal,
Algérie, Afrique noire). Jusqu’à sa reconversion définitive au début des années 1980, les quelque
cinquante mille logements dont il avait la charge ont été mis à contribution pour la résorption des
bidonvilles et le regroupement familial des travailleurs migrants à partir des années 1970, dans un
contexte de paupérisation de son parc immobilier.
Parmi les idées reçues les plus fermement mises en cause, celle qui voudrait que l’État n’ait,
depuis les années 1950, promu que le logement collectif en hauteur. En réalité, de très nombreuses
maisons individuelles ont été construites dans les années 1960, en réponse d’une nette préférence,
constamment confirmée par les sondages d’opinion, pour la maison individuelle. Malgré sa hantise
de la « marée pavillonnaire » incontrôlée de l’entre-deux-guerres, le gouvernement n’a cessé de
promouvoir l’expérimentation de formes d’habitat individuel de qualité et innovant, en organisant
de nombreux concours et expositions, en impliquant la filiale de la Caisse des dépôts et
consignations et les organismes en charge du 1 % logement, en plaidant pour la création de
l’épargne logement. Au total, la construction de maisons individuelles a représenté, durant les
Trente Glorieuses, un volet important, bien qu’encore mal quantifié, de l’effort en faveur du
logement.
Le logement à l’épreuve de la mixité sociale
Une mention particulière doit être faite de l’article de l’architecte et historien de l’architecture
Paul Landauer, qui met en perspective dans la longue durée le débat sur la mixité sociale, de la
naissance du logement ouvrier marqué par l’inquiétude des « bourgeois » envers les classes
laborieuses à la loi de 2003 mettant en place l’Agence de rénovation urbaine (ANRU), en réponse
tant à la paupérisation des quartiers d’habitat social que des émeutes urbaines des années 1990.
Depuis deux siècles, la question se pose de savoir s’il faut isoler les classes sociales ou s’il faut
favoriser leur cohabitation. Cette tension a produit toutes sortes de solutions, qui relèvent pour les
unes de la concentration des classes populaires, pour les autres de leur dissémination. Dès le XIXe
siècle, la caserne Napoléon construite en 1850 s’oppose à l’immeuble haussmannien où la situation
dans l’échelle sociale est liée à l’étage habité. Mais comment construire des logements populaires
salubres dans un marché immobilier qui subit, dans les grandes villes, une forte pression foncière ?
Finalement, les cités d’HBM qui forment la « ceinture rouge » de Paris, tout comme les tours et
barres des grands ensembles sont construites sur des terrains soustraits au marché immobilier. Mais
plus récemment, l’ambitieux programme de renouvellement urbain lancé au début du XXIe siècle
introduit une inflexion majeure en brisant le dogme de la propriété publique du foncier, en rupture
avec le programme national de construction des grands ensembles (1954-1975) et les trois
décennies de politique de la ville qui ont suivi (1974-2004). En effet, il incite désormais à la vente
de parcelles, avec l’objectif de diversifier la population des grands ensembles et d’atténuer les
phénomènes de ségrégation. Les immeubles démolis cèdent la place à des opérations dont on
accentue l’aspect résidentiel, notamment par des grilles de clôture et un accès contrôlé.
Par ailleurs, à rebours d’une historiographie ayant souvent présenté le logement social comme
relevant d’une action publique normative, l’article d’Hélène Frouard, historienne de l’art, s’attache
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à retrouver les traces ténues de ce dont pouvaient rêver les classes populaires dans les années 1920
et à reconstituer les situations où certains de ses membres ont été en position d’exprimer leurs
propres désirs et conceptions concernant leur habitat. À cet égard, la création de coopératives
ouvrières comme la mise en place de dispositifs de financement à destination de particuliers
construisant « pour leur usage personnel » ont favorisé des réalisations qui, si elles n’ont guère été
explorées, donnent des indications sur un idéal pavillonnaire différant tant du logement ouvrier que
de la villa bourgeoise.
Habitats alternatifs et confort moderne
Trois contributions, enfin, abordent la question du logement sous un angle inhabituel. Celle de la
sociologue Claire Lévy-Vroelant étudie les formes d’habitat ne relevant pas de la norme sédentaire.
Au-delà des maisons nomades produites par des designers d’avant-garde, l’auteur s’intéresse à ceux
qui ne sont pas pris en compte par la nomenclature adoptée par la statistique nationale, qui recense
les ménages constitués de l’ensemble des occupants d’une unité d’habitation privée occupée à titre
de résidence principale. En sont donc exclus les habitants des foyers, pensions, prisons, mais aussi
les occupants des caravanes, mobil homes ou des hébergements d’urgence. Loin de faciliter
l’aptitude à la mobilité de plus en plus requise par l’évolution des modes de vie, ces lieux de séjour
temporaire tendent à devenir autant d’habitats durablement marginalisés.
L’article de Nick Bullock, professeur d’architecture, montre comment le rêve de la cuisine
moderne s’est répandu dans les années 1950, grâce au Salon des arts ménagers et à son prototype
d’« appartement idéal résolument contemporain » sponsorisé par les hebdomadaires Paris-Match,
Marie-Claire, puis France-Soir et Elle. Véritable clou du Salon, qui attirait alors un million et demi
de visiteurs, la « 4 CV » de l’habitation, comme on la surnommait alors, se voulait aussi moderne et
accessible que la voiture produite par Renault. Les modèles proposés ont largement diffusé auprès
des jeunes cadres l’idéal d’une modernité domestique certes venue des Etats-Unis, mais adaptée à la
fois à l’échelle des logements hexagonaux (dont la superficie est réglementairement fixée à 74
mètres carrés) et à la coquetterie des Françaises, avant que les bénéfices de la croissance ne
permettent dans les années 1960 à de plus larges couches de la population d’acquérir réfrigérateur et
lave-linge.
Enfin, l’historien de l’architecture Patrice Gourbin s’intéresse à l’improbable dynamique de la
transformation de prestigieuses demeures historiques en logements obéissant aux normes du confort
moderne tout en répondant à l’imaginaire de visiteurs fascinés par ce qu’elles incarnent encore de
l’Ancien Régime.
Le livre est élégant, caractérisé par une écriture claire, ayant à l’évidence fait l’objet d’une
relecture maîtrisée. Il est servi par une typographie agréable, un efficace système de renvoi à la
cinquantaine d’illustrations, légendées et regroupées pour l’essentiel au sein de deux cahiers
couleur. En dépit de son éclectisme, cette série de petites monographies savantes, reposant sur des
archives inédites et apportant des éclairages nouveaux sur la question, centrale pour notre société,
de l’habitat du plus grand nombre, constitue au total un outil précieux pour mieux comprendre les
enjeux du débat actuel sur le lien entre forme urbaine et mixité sociale.
Docteur en histoire de l’art, titulaire d’une licence de droit, Christine Mengin est maître de
conférences en histoire de l’architecture contemporaine à l’Université de Paris 1 Panthéon-
Sorbonne, dont elle est actuellement la vice-présidente en charge des relations internationales. Co-
auteur d’un manuel d’histoire de l’architecture moderne en France paru en 1997 aux éditions
Picard, elle a publié Guerre du toit et modernité architecturale : loger l’employé sous la république
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de Weimar (Publications de la Sorbonne, 2007) ainsi que différents articles sur l’histoire du
logement, l’architecture allemande et l’architecture judiciaire en France et aux Etats-Unis. Membre
fondateur du réseau European Architectural History Network ([Link]), qu’elle a présidé de
2005 à 2010, elle consacre désormais ses recherches à la patrimonialisation de la forme urbaine ;
l’ouvrage qu’elle a co-dirigé avec Alain Godonou sur le patrimoine de Porto-Novo (Bénin) doit
paraître en 2011.
Pour citer cet article :
Christine Mengin, « Revisiter l’histoire du logement social », Métropolitiques, 1er juillet 2011.
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