Seconde Géographie Migrations
Activité 2 – Du texte au croquis : un parcours migratoire
Consigne : Lire le texte, sélectionner les passages importants afin de réaliser un croquis avec une
légende organisée.
Texte : Extraits d’un entretien avec Kouamé, migrant et auteur du livre Revenu des ténèbres, paru en
2018. Propos recueilli par Sarah Diffala pour le journal L’Obs, 31 mars 2018.
Dans le livre, vous ne dites pas de quel pays vous venez. Pourquoi ?
Oui, je tais le nom de mon pays car ma sœur se trouve toujours là-bas et elle a toujours peur. Peur que les
assassins de nos parents reviennent. Reviennent pour se venger. Elle a été témoin de l'assassinat de mes
parents. C'est elle qui m'a dit de fuir alors que les deux hommes étaient encore dans la maison. Je n'ai su
que récemment qu'elle était encore vivante. C’est la seule famille qui me reste, je dois la protéger.
Pourquoi avez-vous décidé d’écrire et de publier votre histoire ?
[...] J’ai écrit pour tous mes amis migrants qui n’ont pas eu le courage de raconter leur histoire. La majorité
ont encore peur de se faire assassiner car ils étaient menacés dans leur pays. D’autres, tout simplement, ont
des difficultés à se replonger dans ce passé douloureux. J’ai sauté le pas : si personne ne le fait, qui le
fera ? Personne ne peut imaginer ce qui se passe lors de ce trajet pour arriver en Europe.
Comment avez-vous eu le déclic ?
Le 30 juin 2016, plus d’un an après mon arrivée en France, la préfecture m’a écrit qu’elle ne voulait plus de
moi sur le territoire français, que j’allais être reconduit dans mon pays, si je ne quittais pas la France de
mon plein gré. J’étais majeur, je n’étais plus protégé, et ma demande d’asile avait été refusée. J’ai voulu
mettre fin à mes jours.
Je me suis alors dit qu’il fallait que j’explique mon geste et que je raconte pourquoi je voulais me suicider.
J’ai alors commencé à écrire mon histoire. Un professeur de mon lycée a eu vent de ma démarche. Il m’a
convaincu de publier mon histoire, pour aider les autres. Ça m’a motivé. Quelques jours après j’ai
finalement obtenu un titre de séjour renouvelable. Et je n’ai pas eu l’occasion de me tuer!
Vous avez traversé le Ghana, le Burkina Faso, le Niger, la Libye, l’Algérie, le Maroc, avant d’arriver
en Espagne. Qu’est-ce qui a été le plus difficile sur cette route ?
Tout. Tout au long de ce voyage, j'ai vu des êtres humains, attirés par l'appât du gain, maltraiter d’autres
êtres humains. J'étais à leur merci, tout le temps.
A Agadès, au Niger, les passeurs nous chargeaient comme du bétail dans le pick-up. Nous étions 21 et je ne
comprenais comment nous allions tous monter. Les passeurs ont accroché des piquets de bois sur les flancs
du véhicule et ils ont demandé aux plus grands de s’asseoir sur les garde-boue, le piquet entre les jambes
qui restent à l’extérieur. Si quelqu’un tombe, le chauffeur ne s’arrête pas. Il roule à 250 kilomètres à
l’heure en plein milieu du désert. Si le piquet se casse, tu tombes et le chauffeur ne s’arrête pas. Si
quelqu’un meurt pendant le trajet, on s’arrête et on l’enterre dans le sable. On nous a donné dix litres d’eau
pour une étape trajet qui peut durer trois jours comme trois mois.
Le monde semble avoir découvert l’ampleur de ce trafic l’année dernière lors de la diffusion d’une
enquête choc de CNN sur la vente de migrants en Libye…
1
Seconde Géographie Migrations
Ça ne date pas d’aujourd’hui. En 2012, je me suis retrouvé dans une prison à Gatron à la frontière avec le
Niger, où s’entassaient des centaines de personnes, vêtus de chiffons, sans plus aucune lumière dans le
regard, certaines debout, la plupart assises par terre, de telle sorte qu’elles ne pouvaient pas bouger. Il y
avait peut-être vingt personnes par cellule, sous un toit de tôle, avec juste une couverture. La nourriture, de
la farine, du riz parfois, du concentré de tomate, nous rendait malade. Il y avait trois toilettes pour 300
personnes. C’était la misère totale. Je n’avais plus d’espoir.
Après ce camp, après avoir vécu le racisme à Tripoli, vous arrivez à atteindre l’Algérie. Là aussi,
vous atterrissez dans un camp de migrants tout aussi sordide…
A Maghnia, à la frontière entre le Maroc et l’Algérie, il y ce que ce camp que j’appelle un "trou". Les eaux
ont creusés une cavité dans les montagnes, et les migrants sont parqués là. Des chefs de gang patrouillent
au-dessus de nous, personne ne peut nous voir. Nous étions des milliers. Tu parles à n’importe quel
migrant de Maghnia, on va te dire "c’est l’enfer total !"
Vous avez survécu ensuite à la traversée en Méditerranée.
Les passeurs nous ont pris 1.200 euros chacun pour la traversée. D’autres ont payé 2.500 euros parce qu’on
leur a fait croire qu’ils allaient monter dans un vrai bateau. En fait, tout le monde s’est retrouvé dans le
même petit zodiaque de 6 mètres de long. Nous étions 54 personnes. Les passeurs avaient des armes, des
machettes. Ils nous ont dépouillés du peu qu’on avait, nous assurant que de l’autre côté de la mer, en
Europe, on aurait accès à tout ce qu’on voulait.
On est parti à 5 heures du matin de Nador. On nous avait affirmé qu’on serait en Espagne en 45 minutes.
On a été secouru à 19 heures. Le zodiaque avait pris l’eau. Malgré nos efforts, inutiles à vrai dire, pour
éponger, on avait de l’eau jusqu’à la taille. Plusieurs personnes sont mortes, on a jeté leurs corps par-dessus
bord.
Quand vous étiez dans votre pays, aviez-vous conscience des atrocités que les réfugiés subissaient
sur cette route de l’exil ?
Bien sûr. Mais ma famille et moi ne comprenions pas pourquoi tous ces gens voulaient aller en Europe. On
les trouvait fous ! Mon père me disait que c’était la crise en Europe. Pour lui, le futur était en Afrique. Il
m’encourageait à aller à l’école, à travailler. Il voulait que j’intègre la fonction publique. Mon avenir était
là-bas. J’ai toujours pensé que j’aurai été mieux chez moi, je n’encouragerai personne à venir en Europe. Je
n’ai pas eu le choix. J’étais sous le choc de l’assassinat de mes parents. J'ai fui sans me retourner, j’ai fui la
mort.