Libération
mercredi 14 septembre 2022 863 mots, p. 4
Événement
«La question s'inscrit dans le champ sociétal
davantage que médical»
Recueilli par N.R.
Le professeur au CHU de Rennes Vincent Morel juge que le débat sur la
fin de vie est nécessaire, tant les progrès thérapeutiques et les
demandes des patients ont évolué ces dernières années.
Pour le professeur Vincent Morel, responsable de l'unité soins
palliatifs du CHU de Rennes, l'euthanasie médicalement assistée
est «une ligne rouge» à ne pas franchir. L'exprésident du comité
de pilotage du plan national 2015-2018 de développement des
soins palliatifs n'est en revanche pas hostile à l'ouverture d'un
débat sur le suicide assisté - - où la mort est provoquée par le
patient, et non par le médecin. Après l'avis rendu par le Comité
national d'éthique, le gouvernement va lancer une convention
citoyenne sur la fin de vie dans la perspective d'une possible
évolution de la loi. Vous y êtes favorable ? Je pense que le débat
est nécessaire. Le péri- mètre des discussions a changé. Depuis
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deux ou trois ans, nous voyons émerger un nouveau type de
demandes de fin de vie anticipée. Jusque-là, les patients qui posaient la question étaient soit en grande
souffrance physique ou psychique, soit terrifiés à l'idée de souffrir, de déchoir, et de ne pas être écoutés s'ils
décidaient de stopper les traitements, et nous cherchions avec eux les réponses adéquates. On est
confrontés aujourd'hui à une troisième catégorie de personnes qui demandent à anticiper leur mort au nom
de l'autonomie et de la liberté. Ils veulent choisir l'instant de leur fin de vie. Ils ne sont pas en souffrance mais
veulent faire valoir leur ultime liberté. Ce type de demandes n'existait pas il y a six ans, lors de la discussion de
la loi Claeys-
Interview
Leonetti. Néanmoins, je doute que la réponse s'inscrive dans le champ médical. Elle est bien davantage
d'ordre sociétal.
Selon vous, la loi en vigueur permet-elle aujourd'hui de garantir une fin paisible aux malades incurables en
souffrance ? Oui. Ces dernières années, les soins palliatifs ont fait des progrès phénoménaux. Il est possible
d'en bénéficier à domicile comme à l'hôpital et les malades peuvent être pris en charge plusieurs mois avant
le moment évalué du décès. Les professionnels sont de plus en plus sensi- bilisés et formés. Nous avons
aujourd'hui une sous-section universitaire de soins palliatifs, des professeurs associés, des chefs de clinique
Que répondez-vous à vos patients incurables qui demandent à mourir ? Je prends le temps de l'écoute et de
l'échange. En juillet, un père de jeunes enfants, atteint d'un cancer, a demandé à mourir. Il était en colère,
refusait les traitements et l'hospitalisation. Il voulait mourir pour éviter de souffrir et d'être diminué devant
ses enfants. Après une longue discussion, il a accepté une hospitalisation et on l'a endormi trente-six heures,
le temps pour le traitement antalgique d'agir. Quand il s'est réveillé, il pouvait remarcher. Sa colère s'est
estompée. Il est rentré chez lui. Il est mort de l'évolution de la maladie, huit mois plus tard, entouré de sa
famille. Pour peu que l'on soulage leur souffrance, les patients, même atteints de pathologie dégénérative,
veulent d'abord vivre.
En France, les fins de vie confinent pourtant encore souvent à la maltraitance C'est vrai, il faut faire mieux. Sur
600000 décès annuels, les deux tiers sont attendus. Sur ces 400 000 personnes, la moitié a, en fin de vie, pu
avoir un contact avec un professionnel formé aux soins palliatifs. C'est un vrai progrès. Mais il demeure une
énorme inégalité territoriale.
N'y a-t-il pas aussi une résistance des médecins à accéder aux demandes de sédation profonde et continue
jusqu'au décès, pourtant prévue par la loi ? C'est vrai, il y a eu des réticences au départ. Mais cela tenait
souvent au fait qu'il y avait une confusion dans l'esprit des patients entre euthanasie et sédation profonde.
Certains malades, alors que leur pronostic vital n'était pas engagé et que leur souffrance n'était pas
insupportable, réclamaient d'être endormis jusqu'à leur décès. Cela a été source d'incompréhension, et de
refus des soignants. Car la sédation profonde est là pour éviter les agonies douloureuses, pas pour provoquer
le décès. Les médecins pouvaient d'ailleurs la proposer bien avant la loi. C'est parce qu'ils ne le faisaient pas
suffisamment que le législateur a transformé ce qui relevait d'une proposition médicale en un droit que les
patients peuvent exiger. En ce qui me concerne, j'accède à la demande du patient quand elle s'inscrit dans le
cadre de la loi.
Plusieurs pays européens reconnaissent le droit à l'aide active à mourir. La France ne doit-elle pas faire
évoluer la loi en ce sens ? Si la société veut maîtriser davantage la fin de vie, c'est possible sans imposer aux
médecins de faire l'injection qui tue. Pour une très large majorité de professionnels des soins palliatifs,
l'euthanasie est une ligne rouge. Les soignants qui pratiquent cet acte n'en sortent pas indemnes. En
revanche, on peut débattre de l'assistance au suicide. Les médecins peuvent être appelés à évaluer les cas
sans forcément avoir à réaliser l'acte létal, comme cela est prévu par exemple dans l'Oregon [aux Etats-Unis].
Une équipe de soins palliatifs pourrait alors, même si elle ne partage pas sa démarche, soigner une personne
qui ferait une demande de suicide assisté.
Interview
Illustration(s) :
DR
Aussi paru dans 13 septembre 2022 -
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