COURS LICENCE 3 : LAGT3511 - EVOLUTION
DE LA DECENTRALISATION TERRITORIALE
Dr. Mohamadou Mountaga DIALLO
Enseignant-chercheur Université Cheikh Anta DIOP Dakar
Chapitre 1 : Cadre conceptuel de la décentralisation
[Link]’est-ce que la décentralisation ?
Depuis les années 1990, la décentralisation gagne du terrain en Afrique de l’Ouest 1 à la faveur
du désengagement de l’Etat. En effet, l’échec des politiques publiques et l’affaiblissement de
l’Etat poussèrent les institutions du Bretton Woods (Banque Mondiale et Fonds Monétaire
International) a imposé un retrait de l’Etat à travers la mise en place de politiques d’ajustement
structurel et la responsabilisation des acteurs à la base dans la gestion des affaires locales. Cette
volonté de promotion démocratique aboutit à l’adoption de politiques de décentralisation
matérialisées par la création de nouvelles collectivités territoriales dotées d’une autonomie
administrative et financière.
La décentralisation apparaît comme un processus d’implication des acteurs locaux dans la
gestion des affaires locales. En effet, selon le dictionnaire Larousse, décentraliser, « c’est
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. La décentralisation est cependant très ancienne dans des pays comme le Sénégal, le Mali et le Niger où le
processus de responsabilisation des acteurs locaux remontre à l’époque coloniale. Voir sur ce sujet, l’article de
Jérôme Marie et Eric Idelman: « La décentralisation en Afrique de l’Ouest : une révolution dans les gouvernances
locales ? », EchoGéo, 2010
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donner une certaine autonomie par rapport à un pouvoir central ». L’Etat crée des centres de
pouvoir auquel il transfert des compétences exercées sous son contrôle. La décentralisation
serait donc une responsabilisation des collectivités territoriales par rapport à l’administration
centrale. Ce qui fait dire à Yves Lacoste que la décentralisation est « la politique d’un
gouvernement qui vise à diminuer l’importance économique et politique de l’Etat au profit des
collectivités territoriales » (Lacoste, 2003).
La réduction des pouvoirs de l’Etat et la responsabilisation des collectivités territoriales se fait
à travers un transfert de compétences de l’Etat vers les collectivités territoriales. Ce transfert
de compétences place les acteurs locaux au cœur de la gestion des collectivités territoriales. La
décentralisation est alors, « un mode d’organisation institutionnelle qui consiste à faire gérer
par des organes délibérants élus et par la participation de la société civile les affaires propres
d’une collectivité territoriale » (Alvergne et Hugon, 2003).
Partant de ces différents points de vue, nous pouvons aussi considérer la décentralisation
comme une forme d’organisation territoriale2 qui vise à doter les collectivités territoriales de
responsabilités et de compétences élargies dans le cadre du développement local.
La décentralisation repose sur le principe de l’autonomisation juridique, fonctionnelle et
financière des collectivités territoriales. Ce principe traduit la libre administration des
collectivités territoriales par des organes élus.
L’autonomie juridique confère à la collectivité territoriale créée une personnalité morale et
juridique. La collectivité territoriale a ainsi la capacité d’accomplir des actes juridiques et la
possibilité d’ester en justice.
L’autonomie financière donne aux collectivités territoriales la possibilité de disposer d’un
budget, de ressources et un patrimoine propres. Autrement dit, les collectivités territoriales
disposent de moyens financiers, constitués de leurs ressources propres, de recettes fiscales et
de concours financiers de l'État.
L’autonomie financière se traduit de plusieurs façons :
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. La décentralisation peut être considérée comme une forme d’organisation territoriale en ce sens qu’elle participe
au remodelage de l’attelage institutionnel à travers la création de collectivités territoriales.
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o l'autonomie de gestion, qui permet aux collectivités territoriales de disposer
librement de leurs recettes,
o l'autonomie budgétaire qui se traduit par la possibilité pour les collectivités
territoriales de déterminer leurs propres ressources et l'affectation de leurs dépenses.
Cette autonomie budgétaire inclue dans certains pays la possibilité pour les
collectivités territoriales de fixer le taux et l'assiette de certains impôts.
Avec les ressources prévues par la Loi, les collectivités devraient être autonomes
financièrement. Cependant, cette autonomie est plus théorique que réelle car la faiblesse des
ressources et notamment celles fiscales au profit de l’Etat ne permet pas aux collectivités
territoriales d’avoir une certaine assise financière.
L’autonomie fonctionnelle signifie que les collectivités territoriales sont dotées d’une
personnalité morale. Elles ont ainsi une certaine indépendance organique qui fait qu’elles ne
relèvent pas du pouvoir hiérarchique de l’Etat central ; les autorités décentralisées ont une
grande liberté d’initiative et d’action. Les collectivités territoriales disposent d’organes
d’administration et de gestion propres. Elles sont gérées librement par des organes élus au
suffrage universel conformément aux dispositions législatives et juridiques.
1.2. Les types de décentralisation
En fonction des pays, on peut distinguer plusieurs types de décentralisation. Au Sénégal, on
peut citer la décentralisation politique, la décentralisation administrative et la décentralisation
technique.
1.2.1. La décentralisation politique
La décentralisation politique est un transfert ou une délégation de pouvoir d’une entité
supérieure vers un échelon inférieur. Ce transfert se fait généralement de l’Etat vers les
collectivités territoriales. Elle confère ainsi aux citoyens et aux exécutifs locaux plus de
pouvoirs de décision. Ces acteurs deviennent dès lors très importants dans la formulation et
l’exécution des politiques publiques. Les décisions sont prises de manière participative avec
une implication des administrés dans l’administration du territoire et son développement ; la
gouvernance n’est plus une affaire de l’administration centrale mais elle est concertée avec une
forte participation des acteurs locaux dont les intérêts sont pris en compte.
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Ainsi, la décentralisation politique permet aux populations locales de mieux connaitre leurs
représentants (les élus locaux) et à ces derniers de mieux connaître les besoins de leurs électeurs.
La décentralisation politique s’inscrit dans le cadre du pluralisme politique. Sa mise en place
effective nécessite des réformes constitutionnelles fortes.
1.2.2. La décentralisation administrative
La décentralisation administrative est une forme d’organisation et de gestion territoriale. Elle
vise à répartir entre les différents échelons du gouvernement (administrations régionales,
départementales ou locales) des responsabilités et des ressources financières pour leur permettre
d’assurer des fournitures de services publics. Elle est un transfert de certaines responsabilités
du gouvernement central vers ses administrations déconcentrées. C’est le cas de la
déconcentration, de la délégation de pouvoir et de la dévolution.
1.2.3. La décentralisation technique
La décentralisation technique encore appelée décentralisation verticale est le transfert de
pouvoirs d’une administration centrale au profit d’une personne morale spécialisée dans un
domaine particulier. Cette personne morale spécialisée peut être des établissements publics
(EP), des sociétés nationales et des agences d’exécution et les Autorités administratives
indépendantes (AAI).
Un établissement public (EP) est une personne morale de droit public disposant d’une
autonomie administrative et financière pour remplir une mission d’intérêt général, précisément
définie, sous le contrôle de la collectivité publique. On distingue plusieurs types
d’établissements publics :
Etablissement public administratif (EPA) ;
Etablissement public à caractère industriel ou commercial (EPIC) ;
Etablissement public à caractère professionnel (EPCP) ;
Etablissement public de santé (EPS).
Les sociétés nationales sont des sociétés par actions de droit privé dont le capital est
intégralement souscrit par l'État et, le cas échéant, par d'autres personnes morales de droit
public.
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L’agence d’exécution est une entité administrative autonome, investie d’une mission de
service public. Elle est une personne morale de droit public dotée d’un patrimoine et de moyens
de gestion propres.
Les Autorités administratives indépendantes (AAI) sont des structures de l’Etat chargées, en
son nom, d’assurer la régulation de secteurs considérés comme essentiels et pour lesquels l’Etat
veut éviter d’intervenir trop directement.
1.3. Les points communs et les différences entre décentralisation et déconcentration
La déconcentration est une technique de l’organisation administrative et territoriale comme la
décentralisation. Elle repose sur le principe de répartition des attributions et des moyens entre
les différents échelons des administrations civiles de l’Etat. Ainsi, à l’opposé de la
concentration où le pouvoir de décision est concentré au sommet de l’appareil d’Etat, la
déconcentration est un système de délégation de pouvoirs aux échelons inférieurs de l’Etat,
c’est-à-dire à des administrations ne disposant pas de personnalité morale propre.
Il s’agit d’un système dans lequel sont créés à la périphérie des relais du pouvoir central. C’est
donc une délégation de pouvoirs de l’Etat central vers les administrations. Comme le disait
Odilon Barrot : « dans le cadre de la déconcentration c’est toujours le même marteau qui frappe,
mais on en a raccourci le manche ». Autrement dit, l’Etat continue d’agir mais en s’appuyant
sur des administrations plus proches des administrés.
Ainsi, la décentralisation et la déconcentration ont un point commun : ils sont tous des
techniques d’organisation et de répartition des pouvoirs dans un Etat unitaire. Ils s’inscrivent
dans un processus d’aménagement de l’Etat unitaire.
Cependant, les deux techniques présentent des différences. D’abord, dans le cadre de la
déconcentration, la délégation de pouvoirs se fait vers des échelons inférieurs internes ne
possédant pas de personnalité morale propre, tandis que la décentralisation délègue à
des collectivités territoriales possédant une personnalité morale propre. On parle alors
d’autonomie et de libre administration dans le cadre de la décentralisation car les collectivités
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territoriales dispose de pouvoirs (organes délibérants) et de moyens alors qu’avec la
déconcentration, il y’a un contrôle hiérarchique qui se fait car les organes déconcentrés sont
sous l’autorité administrative de l’Etat.
Ensuite, avec la décentralisation, l’Etat délègue des pouvoirs aux collectivités territoriales à
travers notamment un transfert de compétences. Le but est de permettre aux collectivités
territoriales, plus proches des populations, d’être plus efficace dans la fourniture de certains
biens et services. En revanche, dans le cadre de la déconcentration l’Etat reste aux commandes
et continue d’agir à travers des représentations. Le but recherché par l’Etat est ici de mieux
contrôler et de mieux administrer les territoires dans certains domaines.
Enfin, sur le mode de désignation des représentants. Dans le cas de la décentralisation, les
représentants (conseillers) sont élus au suffrage universel (sauf pour les établissements publics
où les agents sont nommés) alors que pour la déconcentration, les représentants de l’Etat sont
nommés avec possibilité de révocation.
Au-delà de ces différences, il faut souligner que la décentralisation et la déconcentration sont
deux mouvements qui vont ensemble. La décentralisation peut conduire à une réorganisation
du territoire et donc entrainer dans son mouvement l’installation d’entités déconcentrées. Aussi,
la décentralisation a besoin d’une administration déconcentrée forte pour réussir.
Bibliographie
Direction de l’information administrative, 2018, Qu’est-ce que la décentralisation ?
[Link]
Jérôme Marie et Eric Idelman, « La décentralisation en Afrique de l’Ouest : une
révolution dans les gouvernances locales ? », EchoGéo [En ligne], 13 | 2010, mis en ligne le
20 septembre 2010, consulté le 09 janvier 2019. URL :
[Link]
Roig Charles. Théorie et réalité de la décentralisation. In: Revue française de science
politique, 16ᵉ année, n°3, 1966. pp. 445- 471; [Link]
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