Études et enquêtes
d'éducation comparée
Ouvragesparus dans cette collection:
La déperdition scolaire: un problème mondial
Etude statistique sur les déperditions scolaires
Initiatives en éducation: une esquisse à l'échelle mondiale, 1971-1972
Les grands problèmes de l'éducation dans le monde.
Essai d'analyse et de synthèse
L'éducation d'aujourd'hui face au monde de demain
L'éducation d'aujourd'hui
face aumondede demain
par Charles Hummel
Préparépour le
Bureau international
d'éducation
unesco
Presses Universitaires de France
Paris 1977
Publié par
l'Organisation des Nations Unies pour l'éducation,
la science et la culture
7, place de Fontenoy, 75700 Paris
et les Presses Universitaires de France
108, boulevard Saint-Germain, 75279 Paris Cedex 06
Imprimé en Suisse par le Journal de Genève, Genève (Suisse)
ISBN 92-3-201460-2
© Unesco 1977
Les désignations employées et la présentation adoptée ici ne sauraient être inter-
prétées comme exprimant une prise de position du Secrétariat de l'Unesco sur le
statut légal ou le régime d'un pays ou d'un territoire quelconque, non plus que
sur le tracé de ses frontières.
Préface
La Conférence internationale de l'éducation, convoquée tous les deux
ans par l'Unesco, prend de plus en plus d'importance dans la mesure
où elle fournit aux responsables de l'éducation l'occasion de se ren-
contrer pour discuter des problèmes communs et d'échanger leur
expérience. La participation d'un nombre croissant de ministres et
de hauts fonctionnaires des Etats membres de l'Unesco, ainsi que
le volume, comme l'intérêt, des rapports nationaux préparés à l'occa-
sion de cette conférence, suffisent à prouver qu'elle constitue un
véritable forum où se rencontrent ceux qui participent à l'effort
entrepris pour améliorer les systèmes d'éducation des différents pays.
Le BIE, en tant qu'organe de l'Unesco responsable de l'organi-
sation de la Conférence, s'efforce de présenter, après chaque session,
un tableau de la situation dans le monde. A cet effet, il s'adresse à
un spécialiste dans le domaine, auquel il demande de décrire telles
qu'elles lui apparaissent, l'évolution, les principales tendances et les
réalisations dans le domaine de l'éducation au cours des deux années
précédentes. L'ouvrage qui en résulte est une œuvre personnelle mais
qui reflète les orientations et les préoccupations de l'Unesco, et trouve
sa matière dans les politiques et les activités éducatives de ses Etats
membres. Il est destiné à un public plus large que celui de la Confé-
rence, dans l'espoir qu'ainsi, maîtres, parents et élèves auront, grâce
à une vision globale, une meilleure appréhension de leur propre
système d'éducation.
L'auteur de la présente étude, M. Charles Hummel, est éminem-
ment qualifié pour cette tâche. D'abord en qualité de secrétaire
général de la Commission nationale suisse pour l'Unesco, puis de
délégué permanent de ce pays auprès de l'Unesco dont il est aussi
membre du Conseil exécutif, il collabore depuis des années avec
notre Organisation; représentant de la Suisse au sein du Conseil du
BIE, il est particulièrement au courant des problèmes éducatifs.
C'est cette compétence que la Conférence internationale de l'édu-
cation a entendu reconnaître en le nommant rapporteur général lors
de sa 35e session.
En présentant au lecteur l'ouvrage de M. Hummel, je tiens à lui
exprimer ma propre gratitude ainsi que celle de l'Organisation, pour
ses efforts inlassables en vue de promouvoir la coopération inter-
nationale dans le domaine de l'éducation.
AMADOU-MAHTAR MB ' OW
Directeur
Unesco général,
Avant-propos
Essayer de faire une synthèse des principaux problèmes et tendances
del'éducation dans le monde d'aujourd'hui est une entreprise modeste
et ambitieuse tout à la fois. Elle est modeste dans la mesure où elle se
limite à une simple description des faits. En effet, le présent ouvrage
ne veut défendre aucune thèse ni théorie. J'ai essayé, dans ces pages,
d'esquisser, en observateur aussi neutre que possible, ce que sont la
situation et les préoccupations actuelles de l'éducation. Il s'agit de
présenter ce qui se passe et quels sont les problèmes et les enjeux.
Rien de plus.
Lepoint dedépart de cet ouvrage est la 35esession dela Conférence
internationale de l'éducation (Genève, 1975). Examinant les grandes
tendances de l'éducation, cette conférence a consacré une attention
particulière aux quatre sujets suivants: les changements récents dans
les politiques de l'éducation et les problèmes éducatifs majeurs;
l'accès à l'éducation, et plus spécialement à l'enseignement supérieur;
l'innovation en éducation; l'éducation permanente. C'est autour de
ces axes qu'est construit le présent ouvrage. Est-il nécessaire d'insister
sur le fait que le dessein de cette entreprise est aussi ambitieux, trop
ambitieux peut-être ?
Les limites de ce travail sont évidentes. Certaines sont tracées par
le mouvement qui a affecté l'ensemble du monde éducatif. Celui qui
veut en saisir la configuration à un moment précis n'a que peu de
temps pour la réflexion, tout en risquant de se faire dépasser par la
réalité. D'autres limites proviennent d'un choix nécessaire et quelque
peu arbitraire des sources d'information dû, par exemple, au fait que
parmi les grandes langues internationales l'auteur ne lit ni l'arabe,
ni le russe. La majeure partie des informations utilisées ici émanent
de sources officielles. Elles ont donc tendance à être trop optimistes.
Il peut arriver qu'à une réforme ou à une innovation décrite avec
enthousiasme par ceux qui en sont les promoteurs, et qui paraît digne
d'intérêt, ne corresponde en réalité qu'une action mineure.
Un sujet d'importance capitale n'est pas abordé dans ces pages:
le rôle et la formation des maîtres. Cette question, thème spécial de
la 35e session de la Conférence internationale de l'éducation, fera
l'objet d'une publication particulière 1
Dans cette étude, la problématique actuelle de l'éducation est
découpée en une série de chapitres, traitant chacun d'un sujet parti-
culier. Mais, au fond, chacun de ces thèmes contient le tout. Chaque
approche spécifique permettrait de développer l'ensemble des pro-
blèmes qui se posent dans le domaine de l'éducation. Le problème de
l'éducation en milieu rural, par exemple, est abordé dans la perspec-
tive des rapports entre l'éducation et la société. Dans ce contexte, la
«ruralisation de l'enseignement »est une question qui concerne aussi
bien celle, plus générale, du développement, que les liens entre l'édu-
cation et le monde du travail. Mais il est évident que le problème de
l'éducation des ruraux pourrait également être considéré sous l'angle
de la démocratisation de l'éducation. Car il n'y a aucun doute qu'un
des graves problèmes de l'éducation en zone rurale est l'inégalité
devant l'enseignement. Dans ce domaine comme dans d'autres, les
ruraux sont nettement défavorisés par rapport aux citadins. C'est
parmi eux que se trouvent les taux de scolarisation les plus faibles;
ce sont eux qui ont les plus grandes difficultés à accéder à l'enseigne-
ment supérieur. Mais l'analyse des problèmes de l'éducation en zone
rurale conduit aussi, directement, à toutes les questions concernant
l'éducation permanente. Ala campagne, toutes lesformes d'instruction
extrascolaire, en particulier l'éducation des adultes, et leur rapport
avec l'école jouent un rôle de plus en plus important. La grande
majorité des analphabètes se trouvent à la campagne. Dans une large
mesure, l'analphabétisme est un problème rural.
Prenons un autre exemple: la question de la participation. Elle est
un aspect essentiel de toute démocratisation. Mais le concept d'édu-
cation permanente, conçu comme il l'est actuellement, repose sur la
participation de tous au processus éducatif pris dans sa globalité. Il
va de soi que la question de la participation est fondamentale dès
qu'on aborde le sujet des rapports entre éducation et société.
1. GOBLE, N. M.; PORTER,J. F. L'évolution du rôle du maître: perspectives inter-
nationales. [En préparation]
La constatation que dans chacun des grands problèmes éducatifs
se trouve le tout de la problématique —comme dans une monade de
Leibniz—est importante. Car elle démontre à quel point les questions
éducatives forment un tout. Il s'agit d'un système. Si l'on touche à une
partie de ce système, on touche à l'ensemble. En d'autres termes:
chaque changement dans ce système, chaque réforme, chaque inno-
vation partielle aura des répercussions sur le système dans sa totalité.
Une mesure prise au niveau de l'école maternelle influence aussi bien
le secteur universitaire que les relations entre la formation et l'emploi.
Celui qui essaye d'avoir une vue d'ensemble sur l'éducation dans le
monde a une tendance naturelle à généraliser, à percevoir plutôt des
similitudes que des différences, les problèmes communs plutôt que les
préoccupations particulières. Mais, tout en étant conscient du danger
de trop simplifier, force est de constater qu'un très grand nombre de
questions se posent de manière analogue dans des contextes socio-
culturels par ailleurs souvent fort différents. Et nombreux sont les
problèmes qui sont communs à pratiquement tous les pays, même
s'ils présentent dans chacun d'entre eux des traits particuliers. (D'ail-
leurs, si tel n'était pas le cas, l'éducation comparée aurait peu de sens,
et tout échange d'informations dans ce domaine peu d'utilité.)
Il y a, évidemment, certaines grandes problématiques qui ne se
posent qu'à une catégorie déterminée de pays. Ce sont plus parti-
culièrement les pays en voie de développement qui ont à faire face à
d'énormes difficultés que les pays industrialisés ne connaissent pas.
La situation de l'éducation dans les pays du Tiers Monde est souvent
dramatique, en raison des caractéristiques suivantes, qui leur sont
propres: faibles taux de scolarisation et, par conséquent, taux d'anal-
phabétisme élevés; taux de redoublement et de déperdition scolaires
très élevés; systèmes éducatifs non adaptés aux besoins et aux condi-
tions socioculturels et économiques des pays (systèmes étrangers,
hérités des colonisateurs).
Mais presque tous les pays se trouvent confrontés avec certaines
grandes tâches telles que: démocratiser les systèmes éducatifs, afin que
non seulement les chances d'accès aux différents niveaux d'enseigne-
ment, mais aussi les chances de réussir dans l'éducation deviennent
plus équitables; transformer radicalement les systèmes dans la pers-
pective de l'éducation permanente; améliorer l'efficacité de l'ensei-
gnement; créer des liens plus étroits entre l'école et la société, entre
l'école et le monde du travail, entre l'école et le développement
culturel; développer l'éducation non scolaire et en particulier celle des
adultes. Il a déjà été souligné que toutes ces tâches sont interdépen-
dantes. De plus, elles ont toutes un caractère politique, même si elles
se présentent, en partie, sous un aspect «technique ».
Partout dans le monde on peut constater une prise de conscience
accrue de la globalité des problèmes. Onreconnaît de plus en plus que
les différents secteurs de l'éducation forment un tout et qu'il est néces-
saire de rendre beaucoup plus cohérent le système éducatif dans son
ensembleet, enmêmetemps—cequiestparticulièrementimportant—
de mieux l'intégrer dans le plus vaste contexte social, économique,
politique et culturel du pays. Ainsi apparaît, par exemple, la nécessité
d'intégrer la politique de l'éducation dans une politique nationale ou,
plus concrètement, de planifier l'éducation dans le cadre d'un plan
général de développement. Il peut d'ailleurs être contreproductif de
développer une partie du système sans en développer simultanément
l'ensemble de façon organique et harmonieuse. L'exode rural ou le
chômage des diplômés dans certains pays sont des exemples dus à des
déséquilibres des systèmes.
L'éducation est l'un des seuls grands espoirs de notre époque.
Dans un monde rationaliste, elle remplace nombre d'anciens mythes
et croyances. C'est à travers l'éducation que l'homme moderne estime
avoir prise sur un avenir meilleur. Eduquer, c'est façonner le futur.
Nombreux sont les Etats —et parmi eux les plus pauvres —qui
consacrent un quart ou même un tiers de leur budget national à
l'éducation, car ils estiment que l'éducation est un facteur essentiel
de leur développement.
Il ya près d'un demi-siècle que H. G. Wells, le visionnaire, écrivait
que la course était engagée entre l'éducation et la catastrophe.
Cet ouvrage n'aurait pas vu le jour sans l'affection, l'encourage-
ment continu et les conseils de mon épouse; sans l'initiative, le soutien
amical et les critiques du personnel du BIE qui m'a sans cesse aidé
à réunir les informations nécessaires à cette rédaction; sans ma
fidèle collaboratrice, Margot Barache, qui a non seulement copié mon
manuscrit, mais qui a veillé à ce que mon français soit sans fautes,
et sans la coopération de différents services et fonctionnaires de
l'Unesco, et notamment de son Office des statistiques.
Je les en remercie tous très sincèrement.
CH. H.
Aubais-Paris-Saxon
Mai-octobre 1976
Chapitre premier
Réformes
et innovations
Parmi les préoccupations prioritaires des milieux éducatifs setrouvent,
partout dans le monde, les réformes et les innovations. C'est un des
leitmotiv de tout débat actuel sur des questions éducatives. C'est
aussi un thème sous-jacent de l'ensemble de cet ouvrage.
Pendant les années 60, la «crise mondiale de l'éducation » était
un sujet qui animait, dans de nombreux pays, les discussions des
milieux intéressés aux questions éducatives. En octobre 1967 eut lieu,
à Williamsburg, une conférence internationale sur ce thème. Philip
H. Coombs publiait, sous ce même titre [33] \ son analyse critique de
la situation de l'éducation, préparée en vue de cette conférence 2 Le
fameux «mai 68»et d'autres phénomènes analogues furent ressentis,
dans certaines parties du monde, comme un éclatement de cette
«crise de l'éducation ». D'autres y voyaient les signes d'une crise de
certaines formes de société. Mais bien avant ces faits spectaculaires,
de nombreux pays avaient déjà pris conscience des problèmes posés
par leurs systèmes éducatifs qui souffraient d'un manque d'adaptation
à un monde en mutation. De grands projets de réformes éducatives
étaient déjà amorcés ou en gestation. Dans certains cas, notamment
en Europe de l'Ouest, les événements de 1968ont accéléré et accentué
le processus de rénovation des systèmes éducatifs. Depuis lors, le
monde de l'éducation s'est installé dans le changement.
1. Leschiffres entre crochets renvoient aux références bibliographiques figurant
àla fin duvolume.
2. Uneanalyse semblable àcelle queprésente COOMBSdansLacrise mondialede
l'éducation [33] se trouve également dans le rapport de la Commission inter-
nationale sur le développement del'éducation, établi par l'Unesco: E. FAURE,
et al. Apprendre àêtre [51].
Les directions principales de ce mouvement sont reflétées dans les
différents chapitres du présent ouvrage: démocratisation, éducation
permanente, rapports entre éducation et société.
LES RÉFORMES ÉDUCATIVES
ET LES FINALITÉS ET OBJECTIFS DE LÉ
' DUCATION
Chaque réforme d'un système éducatif implique une réflexion préa-
lable sur les finalités de l'éducation, sur ses objectifs, ainsi que sur
le rôle des institutions éducatives. Dans toute innovation dans ce
domaine, les objectifs éducatifs visés sont modifiés ou, au moins, mis
en question. La prise de conscience des problèmes que pose l'édu-
cation, pratiquement partout dans le monde d'aujourd'hui, intensifie
cette recherche d'orientation ouderéorientations fondamentales. Deux
réunions récentes de groupes de consultants sur les «finalités et
théories de l'éducation », organisées par l'Unesco, l'ont clairement
montré .
Finalités et objectifs
Les finalités de l'éducation relèvent de la réflexion philosophique sur
l'homme, sur l'existence humaine dans son contexte historique et sur
les systèmes de relations qui lient l'homme à la nature et à la société
où il vit, crée et agit. Le concept de finalité implique que l'homme est
un être lancé vers un avenir qu'il espère meilleur. Les idéaux —tels
que la vérité, la beauté, la justice, la liberté —qui le guident dans
l'effort de dépassement de sa propre condition et de soi-même, sont-
ils, en partie au moins, des valeurs et normes constantes? Ou s'agit-
il, dans tous les cas, d'idéaux dont l'essence même change à travers
les âges et les cultures ?Dans quelle mesure et sous quelles conditions
apparaissent, dans l'histoire de l'humanité, des finalités éducatives
nouvelles? Les mutations de sociétés dont nous sommes témoins,
engendrent-elles de nouvelles finalités ? Par exemple, en rapport avec
1. La première eut lieu à Genève, en juin 1975; la seconde à Paris, en juin 1976
[153]. Un extrait des conclusions de la première réunion fut publié dans la
revue Perspectives, sous le titre: «Il y a cent ans, Nietzsche écrivait...»
[115p, p. 3-6]. Deux des communications présentées furent reproduites dans
le même périodique: Jean-Marie DOMENACH, «Education et société dans la
perspective des pays industrialisés de l'Ouest» [115p, p. 7-18], et Bogdan
SUCHODOLSKI, « L'éducation entre l'être et l'avoir » [115p, p. 173-191].
la recherche d'un nouvel ordre économique international ? Seule une
analyse comparative systématique des finalités qui déterminent les
différents systèmeséducatifs pourrait donner des réponses à des ques-
tions de ce genre.
Contrairement aux finalités qui appartiennent toujours au monde
des idées, qui indiquent donc des orientations fondamentales, mais
qui ne sont jamais atteintes, les objectifs sont du domaine de la poli-
tique éducative et visent la solution concrète des problèmes avec
lesquels les sociétés sont confrontées. Chaque système éducatif est
caractérisé par le rapport dialectique existant entre ses finalités et
ses objectifs. Finalités et objectifs de l'éducation sont des émanations
de systèmes de valeurs et de normes explicités également dans d'autres
contextes culturels: dans des mythes et croyances, dans des religions,
des philosophies, des idéologies, des œuvres littéraires, etc. Ils cor-
respondent aux aspirations, aux structures et aux forces déterminantes
des sociétés qui les ont sécrétés. Trois indicateurs généraux les carac-
térisent: la nature de l'homme —la nature de la société —la nature
du savoir [65, p. 3]. Chaque système éducatif incorpore une vision de
l'homme, un projet de société et un idéal du savoir.
L'analyse des systèmes éducatifs fait apparaître qu'ils se fondent
sur des finalités et objectifs explicites, mais aussi sur des principes et
orientations implicites. Les finalités explicites et les finalités implicites
sont loin de toujours coïncider. Les finalités et les objectifs explicites
sont ceux exprimés dans les constitutions, les législations, les textes
et déclarations officiels, des manifestes politiques ayant trait au
système éducatif en question. Mais qu'en est-il de la réalité en face
deces déclarations d'intention souvent grandiloquentes ?Pratiquement
tous les gouvernements actuels affirment avec conviction que dans
leurs pays l'éducation est fondée sur le respect des droits de l'homme,
sur l'égalité, l'équité, la non-discrimination, etc. Mais, se trouve-t-il
quelque part un système éducatif véritablement démocratique, sans
aucune discrimination et où l'égalité des chances de réussite est
garantie à tous ?
Un exemple de cette dichotomie des finalités est celui de certains
pays en voie de développement dénonçant —à juste titre —le scan-
dale de l'analphabétisme, mais qui réservent la majeure partie de leurs
moyens consacrés à l'éducation pour développer le secteur secondaire
et universitaire, en négligeant le secteur primaire et l'éducation, et
plus particulièrement l'alphabétisation des adultes. Venant de toutes
les régions du monde, les participants à la réunion de l'Unesco sur
les «finalités et théories de l'éducation »constatent àce sujet: «(Dans
le Tiers Monde) l'option en faveur du modèle étranger a été faite par
l'élite dominante, en vue de perpétuer ses propres pouvoirs et pri-
vilèges. Cela explique le fait étrange que, dans des pays où le taux
d'analphabétisme est extrêmement élevé, l'enseignement secondaire et
l'enseignement supérieur ont bénéficié d'allocations beaucoup plus
importantes que l'enseignement de base. La crise de l'éducation dans
le Tiers Monde est, avant tout, une crise de finalités » [153, p. 6].
Nombreux sont encore les systèmes éducatifs dont les finalités
implicites correspondent à des normes de société d'autrefois ou à des
cultures étrangères; c'est le cas de la majorité des pays en voie de
développement. La recherche de finalités et d'objectifs vraiment
pertinents doit se faire, évidemment, en tenant compte, d'une part
du contexte socioculturel actuel et, d'autre part, d'études prospectives.
Car toute action éducative vise essentiellement l'avenir.
Vers de nouvelles orientations ?
La réflexion actuelle sur les finalités et les objectifs de l'éducation
tient, ou devrait tenir compte, d'un certain nombre de données qui
caractérisent notre époque, telles que: l'effondrement des systèmes
de valeurs séculaires; l'interdépendance planétaire et les énormes
iniquités entre sociétés et à l'intérieur de certaines d'entre elles; la
prise de conscience des limites des ressources et de la croissance
globale; les différentes angoisses devant les possibilités d'une des-
truction de l'humanité tout entière, de catastrophes écologiques, de
famine; l'explosion démographique; le tourbillon des changements;
les situations conflictuelles de plus en plus nombreuses, etc.
Aurelio Peccei, fondateur du «Club de Rome», écrit dans son
livre autobiographique intitulé La qualité humaine: «L'homme est
passé d'une position défensive, longtemps subordonnée aux impé-
ratifs de la Nature, à une position de domination. Il a acquis la
faculté, qu'il exerce d'ailleurs, d'influencer à son plaisir toutes choses
sur la Terre. Il finit aussi, volontairement ou non, par orienter son
propre avenir, et bientôt il lui faudra pourtant décider quelle route
prendre. En d'autres termes, sa nouvelle condition de maître l'oblige,
pratiquement, à assumer de nouvelles fonctions régulatrices dont,
bon gré mal gré, il doit s'acquitter vis-à-vis de ces deux systèmes
étroitement liés que sont la Nature et l'humanité. [...] Mais l'homme
n'a pas encore appris à tenir ce rôle. [...] La crise globale actuelle, qui
affecte le système humain entier en créant en son sein toutes sortes
de déséquilibres critiques, est une conséquence directe de l'incapacité
qu'a l'individu de s'élever au niveau de compréhension et de respon-
sabilité qu'exige sa nouvelle puissance. Le problème réside en l'homme
même, pas en dehors de lui et c'est donc en lui que peuvent se trouver
aussi des solutions. Primordiale, essentielle est la qualité des individus »
[114, p. 51-52]. De nouvelles finalités de l'éducation s'annoncent.
Devant un tel canevas, le groupe qui examinait la question des
finalités est arrivé à la conclusion qu'il était nécessaire que l'éducation
s'inquiétât des valeurs suivantes:
1. Autonomie. Donner aux individus et aux groupes le maximum de
conscience, de connaissance et de compétence, afin qu'ils puissent,
dans la plus large mesure possible, gérer leur vie personnelle et
collective.
2. Equité. Permettre à l'ensemble des citoyens de participer à la vie
culturelle et économique en leur offrant une égale formation de base.
3. Survie. Permettre à chaque nation de transmettre et d'enrichir son
patrimoine culturel à travers la suite des générations, mais aussi
orienter l'enseignement vers la compréhension mutuelle et vers la
conscience d'une solidarité de destin qui est devenue mondiale
[115p, p. 5].
Les discours sur l'éducation ont souvent tendance à oublier
l'enfant. Mais, depuis un certain temps, nous assistons à une re-
découverte de l'enfant et, en conséquence, à une prise de conscience
accrue de ses besoins spécifiques. L'intérêt croissant porté à l'édu-
cation préscolaire et à l'éducation des enfants handicapés en est une
preuve.
Trois exemples
La réflexion sur les objectifs de l'éducation est en cours, un peu
partout. En guise d'illustration, nous présentons trois résultats de
cette recherche provenant de sources fort différentes.
En 1974, le Ministère de l'éducation de la Nouvelle-Zélande a
publié un rapport sur les buts et les objectifs de l'éducation. Au cœur
de ce document se trouve une définition de l'éducation: « L'éducation
comprend les activités qui élargissent chez l'individu les facultés
d'apprendre, d'établir des relations, de choisir, de créer, de commu-
niquer, de défier et de répondre à des défis, afin de vivre pleinement
sa vie dans la société d'aujourd'hui et de demain et de trouver son
accomplissement dans ce processus» [91, p. 11]. Cette définition
repose sur huit principes fondamentaux qui sont les suivants :
la recherche d'un sens, d'un but et d'une identité dela vieest nécessaire
pour la santé aussi bien de l'individu que de la communauté; chaque
individu a le droit de développer ses facultés et un besoin d'être
accepté en tant que personne; la communauté a besoin de la parti-
cipation et de l'engagement de ses membres qui, individuellement et
collectivement, ont la responsabilité de contribuer à leur dévelop-
pement mutuel; chaque individu doit faire face à des conflits entre
ses aspirations personnelles et celles de la société; chaque personne
a le droit de jouir de la vie en communauté et de développer ses
capacités de vivre; apprendre à vivre et travailler dans la commu-
nauté est un processus permanent dans lequel chaque personne est,
dans une certaine mesure, aussi bien enseignante qu'enseignée; le
développement du savoir-faire et du savoir, et le développement
d'attitudes et de valeurs sociales, éthiques et esthétiques sont des
processus complémentaires; la diversité des cultures dans l'héritage
de la Nouvelle-Zélande enrichit l'ensemble de notre société multi-
raciale qui, à son tour, devrait répondre aux besoins de tous les
groupes ethniques et développer l'identité de chacun d'entre eux
[91, p. 10-11].
Lesprincipes de base de l'instruction publique en URSS 1reposent
sur l'idéal d'un «nouvel homme » —l'homme d'une société sans
classes et vraiment démocratique, un homme hautement éduqué et
cultivé, un vrai humaniste qui lutte pour le bonheur pour tous les
peuples du monde, un vrai internationaliste qui aime son peuple et
respecte en même temps les autres. Ces principes s'expriment ainsi:
droits à l'éducation égaux pour chaque citoyen de l'URSS, quels
que soient sa race ou sa nationalité, son sexe, sa religion, son statut
social; éducation obligatoire pour tous les enfants et tous les jeunes;
caractère gouvernemental et public de toutes les institutions édu-
catives; liberté de choisir sa langue d'enseignement; gratuité de
l'enseignement; système intégré de l'instruction publique et continuité
de tous les types d'institutions éducatives afin de garantir la possi-
bilité de passer d'un niveau inférieur à un niveau supérieur de l'édu-
cation; unité de l'instruction et de l'éducation communiste, coopé-
ration entre l'école, la famille et la communauté pour éleverles enfants
et lesjeunes; liaison entre l'éducation et la pratique de construire une
société communiste; haut niveau scientifique de l'éducation; caractère
1. Tout ce passage traduit textuellement des extraits de la version anglaise de
l'exposé que le professeur D. V. Ermolenko a fait devant le groupe de travail
« Finalités et théories de l'éducation », en juin 1976.
humaniste et éthique de l'éducation; coéducation des personnes des
deux sexes; caractère laïque de l'éducation.
Le professeur D. V. Ermolenko a résumé comme suit les objectifs
fondamentaux du système éducatif en URSS: «Les établissements
préscolaires, travaillant en étroite coopération avec la famille, doivent
commencer à éduquer et à élever les enfants de manière complète et
harmonieuse; ils doivent protéger et améliorer la santé, inculquer
aux enfants les habitudes pratiques élémentaires et l'amour du travail,
s'occuper de leur éducation esthétique, les préparer à l'école, élever
les enfants dans un esprit de respect envers les plus âgés et d'amour
pour la patrie. »
«L'enseignement secondaire généralisé a pour but de dispenser
aux enfants et auxjeunes une éducation qui correspond aux exigences
actuelles du progrès social, scientifique et technologique, de pourvoir
les élèves d'une connaissance saine et approfondie des fondements
des sciences, de développer en eux le désir d'améliorer continuellement
leurs connaissances et la faculté de les élargir eux-mêmes et de les
utiliser à des fins pratiques. L'école est appelée à développer dans la
jeune génération une attitude scientifique, un esprit international et
patriotique, de hautes qualités morales; elle doit promouvoir un
développement complet et harmonieux des élèves et de leur niveau
culturel, forger leur santé, parfaire leur éducation esthétique, les
préparer au travail et aux activités sociales ainsi qu'à un choix
conscient d'une profession [...]. Dans les conditions modernes, où le
volume des connaissances de l'homme tend à s'accroître très rapide-
ment, il n'est plus possible d'assimiler simplement une certaine
somme de faits. Il est important d'habituer les jeunes à étendre leur
savoir de manière indépendante et de trouver leur voie dans les flots
d'informations scientifiques et politiques. Beaucoup reste à faire
dans ce domaine. »
Au début de 1976 s'est tenue, à Lagos, une Conférence des
ministres de l'éducation des Etats membres africains de l'Unesco.
Dans une Déclaration, cette conférence définit de la manière suivante
les «finalités, rôle et objet du processus éducatif»: «Les transfor-
mations profondes, voire la mutation radicale qu'il faut introduire
dans les systèmes éducatifs existants, deviennent nécessaires et
urgentes. Elles découlent de la mission nouvelle que les responsables
africains entendent assigner à l'école pour renforcer leur indépendance
et réparer les carences engendrées par le colonialisme, afin de pro-
mouvoir une société africaine authentique et moderne. Dans ce
contexte novateur qui revêt, dans bien des cas, un caractère révo-
lutionnaire, l'école ne doit pas être seulement chargée de transmettre
auxjeunes générations des valeurs et des savoirs; elle doit aussi former
les citoyens conscients et les futurs producteurs dans une perspective
dynamique; elle doit modifier les mentalités et les attitudes chez les
individus comme au sein des groupes pour engendrer les changements
sociaux nécessaires et impulser l'évolution vers le progrès, la justice
et la liberté.
Les tâches
Dans cette optique, les principales tâches de l'école consistent à:
(i) éduquer les jeunes en éveillant en eux la conscience critique de la
condition de leur peuple, en développant en chaque individu les
valeurs du travail ainsi que les valeurs culturelles de sa civilisation;
(ii) inculquer et renforcer le sens patriotique et le dévouement pour
toutes les causes d'intérêt national;
(iii) promouvoir l'esprit de compréhension mutuelle et de lutte pour
les idéaux de paix et de solidarité universelle;
(iv) conférer des savoirs généraux scientifiques et techniques de façon
à promouvoir la nation et à soutenir le développement global de
la société;
(v) dispenser une nouvelle forme d'éducation de façon à créer des
liens étroits entre l'école et le travail: cette éducation, fondée sur
le travail et conçue en fonction du travail, devrait briser l'obstacle
des préjugés qui font opposer le travail manuel au travail intel-
lectuel, la théorie à la pratique et la ville à la campagne.
Les objectifs pratiques
De toutes ces tâches il ressort, en termes d'objectifs pratiques, la
nécessité pour l'école africaine:
(i) de participer à l'élévation du niveau intellectuel de la société
entière et, pour cela, de pénétrer partout où cela est nécessaire
pour être accessible à chaque individu [...]; cet objectif souligne
la nécessité, pour l'éducation, d'employer les langues nationales
comme véhicule de la pensée, de la science et de la technologie;
(ii) de contribuer au développement économique du pays en four-
nissant, en quantité voulue et dans la qualité convenable, les cadres
nécessaires à l'activité nationale [...];
(v) de démocratiser les structures aussi bien que les contenus de
l'enseignement [...];
(vi) d'articuler convenablement les opérations d'éducation, de for-
mation et d'emploi en liaison très étroite avec l'environnement
ou le milieu local de vie, suivant les impératifs du développement
global ... » [131k, p. 30].
Aces trois approches fort différentes, mais en partie plutôt complé-
mentaires que contradictoires, il serait facile d'ajouter une longue
série d'autres essais pour expliciter les finalités et les objectifs de
l'éducation. Au niveau des finalités, tous les grands idéaux et aspi-
rations de l'humanité apparaîtraient: le respect des Droits de l'homme,
la paix, le développement, la «qualité de la vie », la justice, etc. En
analysant les évolutions récentes dans le domaine de l'éducation, un
certain nombre d'objectifs se dégagent, qui ne sont peut-être pas tous
vraiment nouveaux, mais qui semblent tout de même être caracté-
ristiques de notre époque. Ils prendront corps, au fur et à mesure que
seront abordés les différents thèmes de cette étude; il suffit, à ce stade,
d'en énumérer quelques-uns des plus significatifs. Il s'agit surtout
d'apprentissages: apprendre à devenir, à créer, à gérer sa propre
formation, à éduquer et à être éduqué; à travailler seul et en groupe;
à faire des choix dans des masses d'informations, à assumer des
responsabilités, à communiquer, à participer au développement de la
communauté et à des prises de décisions économiques, à respecter la
différence de l'autre, etc. Il s'agit, en outre, du développement de
certaines facultés et attitudes, comme par exemple: développer des
facultés de langage et d'expression, des attitudes critiques, la faculté
d'auto-évaluation, etc. Et il s'agit finalement aussi de l'objectif
presque universellement reconnu: permettre le libre et plein épanouis-
sement de la personnalité.
La question des buts de l'enseignement scolaire dans un système
éducatif moderne, sujet étroitement lié à celui des objectifs, sera
abordé plus loin, dans un autre contexte (voir p. 51-53). Néanmoins,
une remarque s'impose d'ores et déjà. Il existe une tendance à attendre
de l'école (et de l'éducation en général) qu'elle puisse répondre à tous
les défis, remédier à toutes les calamités. Dès qu'un problème devient
trop envahissant ou menaçant —de la pollution à la drogue et à la
sexualité, des massmedia à la politique, du développement à la paix —
il devient de coutume d'inventer un nouveau programme scolaire.
L'éducation risque ainsi de devenir le «fourre-tout » de la société,
Cet ouvrage se propose de présenter une analyse aussi objective que
possible des tendances et problèmes dominants de l'éducation dans
le monde d'aujourd'hui. Il est centré sur les sujets suivants: les chan-
gements récents dans les politiques de l'éducation et les problèmes
éducatifs majeurs; l'accès à l'éducation et, plus spécialement, à
l'enseignement supérieur; l'innovation en éducation; l'éducation
permanente.
Après avoir défini la portée et les limites de son propos, à savoir
«sans défendre aucune thèse ni théorie, présenter ce qui se passe et
quels sont les problèmes et les enjeux —rien de plus», l'auteur,
M. Charles Hummel, constate que, toute approche spécifique implique
l'ensemble du système et, qu'en dépit de contextes socio-économiques
et socioculturels souvent fort différents, presque tous les pays se
trouvent actuellement confrontés avec certaines grandes tâches inter-
dépendantes qui ont «toutes un caractère politique, même si elles
se présentent, en partie, sous un aspect technique ».
Actuelle et prospective à la fois, cette étude intéressera au pre-
mier chef les responsables de l'éducation dans les pays développés
et dans les pays en développement, mais aussi le public plus large qui,
d'une manière générale, se préoccupe de la situation de l'éducation
dans le monde d'aujourd'hui comme dans celui de demain.
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