Le Psychologue Et L'acte Créateur
Le Psychologue Et L'acte Créateur
Adeline Monjardet
Dans Psychologues et Psychologies 2014/4 (N°234), pages VI à X
Éditions Syndicat National des Psychologues
ISSN 0297-6234
DOI 10.3917/pep.234.0003c
© Syndicat National des Psychologues | Téléchargé le 30/09/2023 sur [Link] par Gael Palpacuer (IP: [Link])
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ADELINE MONJARDET*
En suivant la proposition quand le psychologue s’autorise à travailler « autrement », via des objets de médiations,
notre propos sera d’interroger tout d’abord la question de l’acte créateur, puis celle de l’acte thérapeutique et de
repérer les voies d’accès de l’une à l’autre. Nous chercherons à en mesurer la pertinence dans l’objectif de soins
psychiques et nous nous poserons la question du cadre proposé et de la déontologie de l’acte du psychologue dans
ce contexte particulier.
Qu’est-ce qu’un « acte créateur » ? Tout acte volontaire, créateur de mouvements ou d’objets, ne donne pas naissance
à une création, à une œuvre d’art. Qu’est-ce qui fait « Art » et qui révèle l’artiste ? Qui juge de la valeur esthétique
de la création ? L’artiste, la critique (qui peut être la mode, les médias, la galerie,) ou le maître d’œuvre, l’artiste
enseignant ? En ce qui concerne l’acte thérapeutique, est-ce le patient lui-même qui, aux prises avec le travail de
création, réalise qu’il fait « œuvre » chargée de sens, pour lui seul peut-être ? Est-ce le psychologue qui l’accompagne
et qui lui reconnait cette place de création singulière ?
Comment sortir de la confusion entre art, artiste, acte créateur, acte artistique, acte thérapeutique ? Nous avons le
sentiment de tourner en rond dans le grand désordre de la notion d’art et d’artiste, avant même de pouvoir aborder
le versant thérapeutique que nous cherchons à définir.
Pour tenter de couper court à ces interrogations sans réponses claires, disons simplement qu’à la différence de
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ce que vise l’artiste, la reconnaissance de son travail en tant qu’art et la possibilité d’en vivre, il n’est nul besoin de
reconnaissance « officielle » des productions crées dans les médiations thérapeutiques. L’objectif est ailleurs, même
si nous pouvons garder comme importante la question de « la reconnaissance » de l’œuvre achevée par son auteur
et pour quelques autres.
Posons la question autrement, comme nous le suggère « l’appel à écriture » : le psychologue « accoucheur » de sens,
serait « l’accompagnant » qui accueille « la production » devenue « création singulière ». Le thérapeute, formé à cet
acte singulier, aiderait son patient à se « délivrer » d’une création en gestation, soit en favorisant chez la personne
une créativité jusque-là ignorée de lui-même, soit en repérant avec lui qu’il a produit un acte créateur de sens.
Qu’est-ce que l’acte thérapeutique ? Thérapeute vient du grec thérapeutikos qui signifie : qui prend soin de…
Le « prendre soin » (le care) nécessite une connaissance spécifique du patient, des méthodes particulières, une
pratique soignante. Le psychologue connaît bien la nécessité du bagage théorico-clinique qui lui permet de s’orienter
entre les troubles du malade et les soins à lui accorder.
Si l’on conçoit l’alliance de l’acte du psychologue aidé de ses « outils » habituels, l’écoute, la parole, l’interprétation,
et celle de l’acte du patient, nous pressentons que l’œuvre commune du patient et du thérapeute pourrait bien être
à l’origine du surgissement de la créativité ayant une fonction thérapeutique.
L’acte psychologique « différent » serait de faire surgir, naître ou révéler au sujet sa créativité. La question se déplace
du psychologue clinicien et de son acte d’accoucheur vers le patient. Celui-ci chercherait à donner forme à un
langage plastique qu’il découvrirait pas à pas.
De nouveaux axes de réflexion se dégagent peu à peu parmi lesquels nous devons explorer la visée thérapeutique de
l’acte créatif : en quoi une réalisation (artistique ou non, tout dépend d’une définition qui nous échappe) surgissant
des couches profondes de la psyché, peut avoir un effet thérapeutique ? C’est la première question.
La manière dont cet acte prendra sens et « soin » psychique pour le patient constitue la seconde question. Comme
pour toutes les thérapies, cette pratique singulière doit trouver son cadre de travail et de références dans le champ
de la clinique et doit être assortie d’une validation de sa pratique.
Ainsi le troisième point concerne l’acte du psychologue dans ce cadre où il se risque à une pratique nouvelle. La
validation de son acte doit être légitimée par une instance de formation et de contrôle.
Le « divan » freudien reste la voie royale de la psychanalyse mais les pratiques thérapeutiques se sont élargies,
étoffées par des dispositifs cliniques nouveaux bien connus comme la relaxation ou le psychodrame thérapeutiques,
individuel ou en groupe...
Nous avons le sentiment de cerner notre sujet : comment l’acte créatif, sollicité et soutenu dans un cadre adéquat
et accompagné par la présence active du psychologue peut avoir une fonction soignante auprès de personnes aux
pathologies diverses, n’ayant pas recours au dispositif classique de la cure.
* Psychologue clinicienne
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des autres. Faire « œuvre d’art » n’est pas le garant de la bonne
« Baisser la garde » : se décentrer, laisser tomber des santé mentale. Nous connaissons tous des « artistes
défenses devenues inutiles, se laisser aller aux ressentis maudits ». Vincent Van Gogh, se mutilant avant de se
des émotions et des affects qui surgissent dans la cure, donner la mort, Antonin Artaud et sa « folie », Camille
est encore une démarche essentielle à l’acte créateur Claudel, enfermée dans une vie asilaire, elle, si pleine de
qui nécessite une ouverture à ses ressentis intimes. talent, de désir de vivre et douée pour créer des œuvres
d’une grande force.
Pour Donald Winnicott, l’enfant développe normalement Peut-être même l’œuvre s’oppose-t-elle à une bonne
cette compétence particulière qui est celle de voir toute santé si nous considérons que ces artistes ont une
chose d’un œil neuf, à être créateur de chaque détail de sensibilité particulière, que leur histoire personnelle,
la viei2. douloureuse, est toujours présente en arrière-plan de
La créativité, c’est donc le « faire ». Cela implique que leur créativité, qu’elle les accompagnera toute leur vie,
le sujet doit agir et non réagir à l’environnement. Elle leur insufflant probablement un désir d’expression et
manifeste la vie du sujet. L’impulsion peut être en repos, une fabuleuse dynamique de travail, mais qu’elle ne leur
mais pour l’auteur, dès qu’il y a du « faire », il y a de la pas permis d’échapper à la maladie mentale ni même de
créativité. guérir de leurs profondes blessures psychiques.
Pour l’auteur, il ne saurait vraisemblablement y avoir de En constatant que leur art ne les a pas prémunis contre
destruction complète de la capacité de l’individu à vivre l’anéantissement de soi dans le silence ou la folie, on se
une vie créative3. prend à rêver à l’effet conjoint de l’acte analytique et de
Boris Cyrulnik a consacré sa vie à trouver le chemin de l’acte créatif... Peut-être cette alliance aurait permis une
la résilience chez les personnes ayant subi des traumas4. forme de guérison, contredisant le pronostic pessimiste
Il nous décrit l’acte créatif comme ce qui va permettre à d’Edgar Morin : Jusqu’à présent, un poète guéri par la
l’individu d’échapper à un destin qui aurait pu anéantir psychanalyse perd son génie en gardant sa normalité.
son potentiel de vie et de dynamisme. Pour lui, ce fût la
médecine, l’art de réparer (nous ne sommes pas loin du Nous pressentons que l’acte créatif, aussi chargé
médecin accoucheur), ou encore inlassablement l’acte d’émotions et de réminiscences inconscientes qu’il
d’écriture, acte qui témoigne, libère et va vers l’autre en puisse contenir, n’est pas thérapeutique en soi, ou
lui donnant une place d’interlocuteur attentif. encore qu’il ne l’est pas pour tout le monde. Qu’il ne se
1 - Anzieu D. (1981), Le corps de l’œuvre, Paris, Gallimard suffit pas à lui-même.
2- Winnicott D.W. (1988), Conversations ordinaires, Paris, Gallimard, p.43 Pour que l’acte créatif ait des effets thérapeutiques,
3 - Winnicott D.W. (1975), Jeu et réalité, Paris, Gallimard il est nécessaire que de la parole, de l’écoute, de
4 - Citons, entre autres livres de Boris Cyrulnik traitant de la résilience : Sous le signe l’interprétation l’accompagnent. Il est également
du lien (1989), Hachette, coll. Pluriel psychologie, Autobiographie d’un épouvantai
nécessaire que ces médiations soient installées dans un
(2008), Odile Jacob, poches, Je me souviens... (2010), Odile Jacob, poches
5 - Edgar Morin, « De la culturanalyse à la politique culturelle », in Communications, 14, cadre stable et sécurisant et que la disponibilité du
1969. La politique culturelle. pp. 5-38. thérapeute soit entière.
Nous commençons à être en terrain connu, à parcourir fonction de la demande, des personnalités en présence,
des chemins déjà tracés, à suivre des pistes que nous des capacités ou des empêchements à l’acte proposé.
avons parcourues, en formation puis comme thérapeute, La souplesse dynamique des Barbapapa nous revient
en particulier dans le cadre d’un atelier marionnette à cette évocation ! Chaque personnage est bien typé,
d’une consultation de pédopsychiatrie. avec une identité affirmée et une tâche particulière à
Comme en psychanalyse, la question du cadre, pour effectuer mais chacun, selon les circonstances, est
le patient et le soignant, est essentielle. On pourrait capable de « s’adapter » à la meilleure forme pour être
évoquer la métaphore du cadre du tableau, nécessaire en relation avec les autres ou simplement pour effectuer
pour faire bord à l’imagination qui pourrait déborder... son travail de la manière la plus cohérente. L’imagination
C’est le « cadre psychique », soutenu par un cadre est au pouvoir pour se donner un cadre créatif.
« virtuel » matérialisé dans un espace-temps qui va Le cadre peut être ainsi : adaptable, souple, malléable,
permettre à la vie psychique de se déployer en toute selon les besoins de ses membres, mais il garde ses
sécurité ; il permettra au patient de (se) représenter, tout repères, une colonne vertébrale qui soutient souplement
d’abord en images, puis de (se) lire en mots, enfin de et fermement l’ensemble.
(se) formuler, avec ratés, redites, répétitions nécessaires Des questions éthiques surgissent : les formations à la
à la « perlaboration » (qui est un acte psychique lent thérapie via les médiations artistiques, bien qu’en plein
et incertain) à un « autre » qui, avant tout, fait acte essor, sont encore questionnées, à l’intérieur même des
d’écoute. facultés qui les délivrent (voir les débats qui agitent
C’est alors que le thérapeute est « autorisé » à émettre la faculté d’Art-thérapie d’Amiens face à la formation
une hypothèse de ce qu’il voit et/ou entend : il s’ose à proposée par l’université Dauphine)6. Quels sont les
une interprétation. Il s’agit plutôt d’une « proposition » garants de ces pratiques nouvelles ? Qui peut se les
induite par les actes, les paroles ou les réalisations approprier et comment ? Sous quel contrôle (les pairs,
plastiques du « patient » - et que sa propre imagination un membre extérieur de l’institution, un groupe de
au travail a traduit sous une forme « filtrée » par sa contrôle) ?
résonnance/« raisonnance » intime, son empathie, son Toutes ces questions sont d’actualité « brûlante ». On ne
expérience clinique. Il va proposer au patient, comme peut pas laisser s’improviser des thérapies tous chemins.
dans un miroir, quelques réflexions en vue d’éclairer ou
de préciser une réalité psychique qu’il a perçue, à sa Le transfert
manière, forcément subjective. Une élaboration qui fasse
sens pour le patient lui permet de prendre conscience Question naïve : la pratique en groupe, permettrait-elle
d’éléments jusque-là inconscients à ses yeux, le soulage d’éviter de « s’encombrer » du transfert, incontournable
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d’une angoisse indicible. en face à face et qu’on craint, parfois, de voir surgir
Pour un patient donné, l’art jouera peut-être - c’est un inopinément, quand, débutant, on manque de repères
pari - un rôle nouveau, qui, pour lui précisément ira à pour en mesurer l’efficacité ?
l’essentiel : la possibilité de s’exprimer sans les mots, Le transfert, on s’en doute, se glisse partout, y
avec les outils que le corps et le matériel lui permet compris dans les groupes. Il est inutile de chercher à
d’utiliser, les mains, les yeux, et toute la gamme des le contourner, mieux vaut apprendre à le repérer et
matériaux à sa disposition dans l’atelier. savoir comment l’utiliser au mieux. Il peut être d’une
Il y a, nous le constatons, pour le psychologue ou le grande efficacité thérapeutique que ce soit dans les
psychanalyste, un au-delà de la cure type, un au-delà transferts latéraux actifs dans le groupe que dans les
de la prééminence de la parole sur l’acte. Un au-delà modélisations transférentielles.
du « passage à l’acte » qui le réhabiliterait, au moment
où il devient un acte créatif, permettant l’expression L’interprétation
profonde de soi, ré-animant le sujet en lui donnant Que dire ? Comment dire ? Ne rien dire paraît bien
accès à un autre langage, d’expression et d’émotion insuffisant... comment positionner l’œuvre au centre
partageables. du transfert, au centre d’un nœud d’émotions actuelles
ou passées, de souvenirs, d’affects plus ou moins
« TRAVAILLER AUTREMENT » perceptibles, d’une attitude de prestance ou d’inhibition
massive ? Que faire de la production, condensation
Une fois posée la possibilité que l’acte créateur soit active de conscient et d’inconscient, du patient ?
fécondant pour le patient, qu’il lui permet un accès à un Le thérapeute peut proposer un sens autour de ce qu’il
inconscient d’émotions refoulées mais représentables voit et/ou entend : il peut s’autoriser une interprétation
plastiquement, la question d’un cadre original, par qui a la forme d’une « proposition » concernant le sens
rapport à la cure-type, se pose. d’une réalisation, d’un scénario. Comme dans un miroir
éclairant une zone particulière de l’œuvre, il tentera
Inventer un cadre de préciser une réalité psychique qu’il a perçue à sa
C’est au thérapeute qu’il revient d’inventer et de manière, subjective, émotionnelle et personnelle. Il ne
créer un cadre qui lui permet de favoriser la créativité s’y aventurera que s’il pense que cet éclairage peut être
chez le patient. Néanmoins, les participants-patients utile au sujet.
interviendront sans nul doute sur le cadre afin de Après plusieurs années d’une pratique de psychologue
l’adapter à leurs besoins psychiques. Le cadre se construit clinicienne utilisant les marionnettes auprès d’enfants
entre et avec les participants et les « animateurs » en plus ou moins perturbés, il me paraît important de ne
pas craindre de s’engager dans une reformulation qui
6 - Un débat très animé sur la question de l’art thérapie a eu lieu entre Silke Schauder, fasse sens.
responsable du DU d’Art thérapie d’Amiens et Céline Masson responsable d’un groupe
de recherche sur ce sujet à Paris Diderot lors du Colloque Adolescence et création A contrario, se taire peut être source d’inquiétude,
à Cergy-Pontoise le 15 novembre 2013. La notion même d’art-thérapeute est très d’insécurité, du sentiment de n’avoir pas été entendu
controversée.
ou compris. Quand un enfant vient de jouer une scène du théâtre, etc. Ils choisissent librement vers quoi ils
dramatique derrière un castelet avec ses marionnettes, préfèrent se diriger. Ce qui fait appel, intérêt ou désir,
ne rien en dire me paraît le laisser à sa solitude. Etre pour chacun d’entre eux.
solidaire de ce qu’on vient d’entendre, poser une ou Dans ce lieu, les encadrants sont des artistes
deux questions pour mieux comprendre la scène ou le accompagnateurs. Ils refusent de se voir comme des
personnage, en dire quelques mots en « empathie » me thérapeutes. Si leurs ateliers produisent du soin, ils le
semble être une position plus juste que celle du silence. découvrent avec joie. Mais ce n’est pas leur but. Leur désir
- Qu’as-tu voulu dire là, nous montrer ? Que voulait faire/ est de faire découvrir à ces jeunes le plaisir et l’intérêt
dire exactement votre personnage ?... laissent les portes d’être créatif ; la découverte de son imaginaire et de sa
ouvertes pour que le sujet s’exprime sur ses intentions, créativité, la fierté d’aller jusqu’au bout d’une réalisation
ait la certitude d’avoir été écouté attentivement, qu’on personnelle ou collective. Ils les accompagnent de
cherche à bien le comprendre. longs mois dans le travail à accomplir. A son terme, le
Dans ces pratiques différentes, la prééminence de jeune peut (se) dire : C’est moi qui ait fait cela, je l’ai fait
la parole est en question. Est-elle toute puissante, parmi les autres, avec les autres, je peux le montrer ou
représente-t-elle tout le symbolique ? La production le garder pour moi. J’en suis le propriétaire. Je peux en
artistique ou créative peut donner accès au symbole et être fier. Il faut tenter de vivre en créant, réalise l’adage
participer au sens. Elle joue de notre imagination, nous de Paul Valéry.
fait rêver, délirer, désirer...
Il y a le modelage qui mêle mains, terre et eau, le
L’« accoucheur » et l’intime toucher, la vue, l’odorat (la glaise, l’argile ont des odeurs
puissantes), la peinture (main, eau, pâtes diverses
La présence du thérapeute, telle celle de la sage-femme colorées) et ses supports variés, mêlant le toucher et la
dans la salle d’accouchement est importante pour aider vue, la voix et le jeu théâtral qui sollicite le corps entier,
à la naissance. Mais c’est bien le patient qui accouche ! le mouvement, l’action, l’émotion du chant...
C’est lui qui porte ce « quelque chose » de lui qui n’est Le soignant aussi choisit la médiation qu’il apprécie
plus tout à fait lui, mais qui a des liens puissants avec le et qu’il a pratiquée avec plus ou moins de bonheur. Il
corps, avec l’avènement d’une création différente de lui. connaît les matériaux et il sait pouvoir les transmettre...
Qui parle de lui, ou à sa place.
Bien des artistes sont mutiques quand on cherche à les La compétence du « soignant »
interroger sur leur travail, comme s’ils craignaient que La formation universitaire en psychologie ne suffit pas. Il
quelque chose d’eux ne leur échappe... Parfois l’objet faut y ajouter le travail analytique personnel nécessaire
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achevé parle de lui-même... et ne nécessite aucun pour être capable d’analyser transferts et contre-
commentaire. Le patient souhaitera ou non s’exprimer à transferts circulant dans les groupes. La connaissance
son sujet et choisira le moment et la personne à qui en du fonctionnement groupal est indispensable si le
confier quelque chose. thérapeute choisit de travailler au sein d’un groupe. Enfin
Nous touchons au corps, à son intimité, à ses mystères, une formation à l’utilisation du médium est nécessaire :
à ses rites de vie et de mort, si proches dans les gestes le thérapeute doit être à l’aise avec la médiation, savoir la
du soin. transmettre et en avoir repéré les effets thérapeutiques
Nous abordons les sens, le toucher dont on sait la possibles pour le patient. Faut-il ou non « interpréter »
fonction primordiale pour la survie du petit primate, la le surgissement d’une œuvre personnelle ? Rester dans
vue, l’ouïe, l’odorat. Tous ces sens sont beaucoup plus le silence de crainte d’en trop dire, ou de le mal dire ?
sollicités lors du travail artistique que dans le huis-clos Il me paraît important de ne pas craindre de trop parler.
du cabinet du psychanalyste. Se tromper sur une interprétation n’est, en général, pas
perçu par le patient car elle ne « fait » aucun sens à ses
Ces réflexions à propos de l’archaïque chez le petit questions.
humain nous rapprochent de la fonction nourricière,
protectrice et chargée d’humanité de la mère. L’« art- Y a-t-il des rituels ?
thérapeute » serait du côté de la fonction maternelle,
prêt à toucher, à caresser peut-être, à seconder Certains utilisent le mot « rituel », que je préfère garder
activement, par le geste et la parole le patient. pour un usage plus culturel et que je remplacerai par
le mot « invariant ». Les invariants sont les habitudes
Des art-thérapeutes peuvent être effrayés des pouvoirs mises en place pour encadrer les divers moments de
de thaumaturge où leurs actes les ont entraînés, bien l’activité. On tente de les rendre le plus stable possible.
malgré eux, par manque de formation thérapeutique Ils concernent les intervenants (thérapeutes encadrants,
solide. animateurs), le lieu, l’heure, les règles en usage, le
Ça et là, nous voyons proposer des thérapies avec matériel utilisé... Ils procèdent de l’effet thérapeutique
médiations où règne une certaine confusion dans les du fait des limites qu’ils induisent, des règles communes
registres du soin, de l’artistique, du thérapeutique. que le groupe partage et du sentiment de sécurité qu’ils
génèrent.
Le patient et les médiations L’espace où le corps peut se déployer, le maniement
Il paraît évident - pour certains, c’est peut-être des matériaux, la possibilité de se mouvoir tout en
primordial - que le patient fasse le choix de sa médiation. respectant l’espace des autres et la contrainte de la
La motivation pour telle ou telle activité artistique est réalité font partie du cadre et du projet thérapeutique.
essentielle pour l’investir de manière personnelle. Dans Ces éléments de l’atelier doivent être soigneusement
un hôpital de la région parisienne, il est proposé à des réfléchis en vue de faciliter l’expression de chacun.
adolescents fragiles du photomontage, de la peinture
ou du collage, un atelier d’écriture et/ou de poésie,
Les matériaux
Papiers de toutes sortes, cartons de récupération, boules Mais dans un atelier, les objets ne sont pas
de polystyrène, tissus variés, fils ou laines, sables, terres, interchangeables comme dans l’imagination de l’enfant,
eau... sont porteurs, non seulement d’usages mais aussi toujours à la recherche de nouveautés à explorer. Ils
de sens. ont des propriétés à découvrir, à apprivoiser, pas à pas.
Un tout-petit devant du sable, va le faire couler entre Il faut à l’enfant plus âgé une certaine ténacité pour
ses doigts, de pieds, s’il le peut, c’est plus drôle, il va obtenir un résultat qui le satisfasse.
s’amuser à le creuser, le remplir d’eau et de brins Par ailleurs, le jeu peut être empêché par des contraintes
d’herbe... avec de la terre molle, il va trouer, étaler, rouler, psychologiques internes de l’ordre de l’inhibition, de
émietter la matière comme il a pu faire avec ses propres la crainte de s’exposer, de l’émergence de pulsions
matières corporelles, ou la nourriture, sans inhibition, sexuelles réprimées.
en découvrant son corps et les éléments de la nature
à sa portée. Un peu plus tard, il ajoutera des couleurs
Le jeu a une fonction esthétique, une fonction de
à l’eau, les étalera avec ses doigts ou un pinceau,
communication, une fonction socialisante, culturelle. Sa
laissera de lui des traces colorées, ou encore il aimera
fonction thérapeutique, bien souvent, n’est repérable
déchirer le papier en lanières, les recoller, découper pour
que dans l’après-coup du processus créatif. Nous la
rassembler et vice-versa. Puis il s’intéressera aux formes
réalisons dans la re-vitalisation du « patient », dans la
plus complexes, les copiera, en créera éventuellement
dynamique d’action et de parole qu’il a retrouvé, dans
de nouvelles à l’aide d’origami, de marionnettes à doigts
le plaisir visible qu’il éprouve à avoir fait agir ses mains,
ou à gaine, leur créant des vêtements, dessinant des
son corps et son imaginaire pour déposer un peu de soi
visages, inventant des masques, des coiffures étranges,
dans une marionnette ou un tableau, s’y reconnaître et
il se déguisera avec d’autres, etc. Il est à la fois dans
jouer ou rêver d’être un autre. Le plaisir rimbaldien du Je
le jeu et dans la créativité, son imagination est souvent
est un autre, qui n’exclut pas une meilleure connaissance
débridée. Il est, à lui seul, artiste, artisan, ingénieux,
inventeur. de soi. Q
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Patricia Perrier