République Française
OFFICE PARLEMENTAIRE D’ÉVALUATION DES CHOIX SCIENTIFIQUES ET TECHNOLOGIQUES
MUTATION DES VIRUS ET GESTION DES PANDÉMIES
Résumé du rapport final
Depuis un an, M. Jean-Pierre Door, député et Mme Marie-Christine Blandin, sénatrice, co-
rapporteurs de l’étude de l’OPECST sur la mutation des virus et la gestion des pandémies, ont
auditionné plus de 150 personnes, organisé deux auditions publiques sur le virus A(H1N1), et publié en
février dernier un rapport d’étape.
Leur rapport final tire un premier bilan d’une crise qui s’est largement déroulée de manière
inattendue et qui a été gérée en appliquant un plan défini pour un autre virus, beaucoup plus dangereux,
le virus H5N1. Il présente le résultat d’investigations auprès de l’OMS, des Agences européennes
chargées de la veille sanitaire et de l’autorisation des médicaments, du laboratoire P4 de Lyon, tout en
comparant la situation française avec celle qui a prévalu en Suède, en Angleterre, en Allemagne et en
Chine.
Reprenant les réponses fort détaillées que lui a envoyées le Directeur général de la Santé en mars
dernier, il se prononce pour un renforcement de la recherche sur les virus afin de mieux les combattre,
pour une coordination internationale entre autorités mondiales, européennes et nationales, et pour une
réflexion approfondie sur la gestion publique des pandémies.
I. MIEUX CONNAITRE LES VIRUS un scaphandre, dans une atmosphère confinée et
POUR MIEUX EN LIMITER LES protégée, mise en état de dépression.
DOMMAGES La recherche sur les virus est diversifiée.
Plusieurs thèmes de recherche sont prioritaires : il en
A - UN CONSTAT REPOSANT SUR DES DONNÉES COMMUNES est ainsi de l’élaboration d’un vaccin durable
Certains virus affectent seulement les permettant de protéger contre plusieurs virus de la
animaux, d’autres les hommes. Ils n’ont pas tous le grippe, de la découverte de nouveaux médicaments
même impact. Les virus récemment découverts sont antiviraux, mais aussi de l’organisation optimale de
appelés émergents. La cause de leur apparition ou de la lutte contre une pandémie, de la définition de
leur diffusion peut être liée à des facteurs climatiques nouvelles politiques de gestion du risque sanitaire et
comme au développement des transports ou à de communication de crise. Le financement de la
l’extension de périmètres irrigués. recherche en situation d’urgence doit être assuré,
Les virus mutent constamment, sans qu’on selon des modalités à définir avant de nouvelles
puisse le prévoir. Les mutations proprement dites crises. La pluridisciplinarité doit être encouragée,
doivent être distinguées des accidents génétiques qui tout comme une meilleure connaissance de
résultent du mélange de virus. Ces accidents sont l’immunité acquise de la population.
aléatoires, ce qui oblige les auteurs des plans de lutte B - L’ÉTUDE DE VIRUS PARTICULIERS RÉVÈLE COMBIEN
contre les pandémies à travailler sur la base LES SITUATIONS SONT EN FAIT TRÈS DIFFÉRENTES
d’hypothèses et de scénarii.
Certains virus sont bénins, d’autres Depuis quelques années, sont apparus de
extrêmement dangereux. Ils doivent alors être étudiés nouveaux virus très préoccupants.
dans des conditions particulières, au sein de
Le SRAS a été le premier virus grave qui a
laboratoires spéciaux, dits P4. Ce sont des virus pour
conduit à changer d’approche en matière de politique
lesquels il n’y a ni vaccin, ni traitement et qui ont une
sanitaire publique. Il a été révélateur de la
forte capacité de transmission. C’est dans un tel cadre
transmission d’un virus animal à l’homme.
que sont étudiées les possibilités d’apparition d’un
Le H5N1, ou virus de la grippe aviaire
virus qui combinerait la dangerosité du H5N1 et la
entraînait la mort d’une personne infectée sur deux,
contagiosité du H1N1. Les chercheurs portent alors
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Sénat 15 rue de Vaugirard 75291 Paris Cedex 06 - tél : 01 42 34 31 07 - fax : 01 42 34 46 04- [Link] - [Link]
-2- par Mme Marie-Christine BLANDIN, sénatrice
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et Jean-Pierre DOOR, député
mais il est resté très peu contagieux. Il a entraîné la Les vaccins auraient pu être conditionnés en
définition de plans pandémies. unidoses.
Le chikungunia est dû à un virus dont la
mutation a facilité la diffusion par les moustiques. Les II. LA COORDINATION INTERNATIONALE,
méthodes utilisées à La Réunion pour le combattre ont UNE NÉCESSITÉ
été participatives et imaginatives. Mais il réapparaît
actuellement et pourrait se développer en Camargue si A - AU NIVEAU MONDIAL, DEUX ORGANISATIONS JOUENT UN
la température moyenne s’élève. Ce virus a révélé un RÔLE FONDAMENTAL : l’OMS ET l’OIE
potentiel intéressant de recherche sur l’île qui pourrait
avoir un impact sur l’ensemble de l’Océan indien. L’OMS est confronté à 4 défis nouveaux.
Le « mains, pied, bouche » a déjà fait 250 morts
en Chine au premier trimestre 2010. Ce virus qui L’OMS, qui fait un suivi mondial de la
attaque plus particulièrement les jeunes enfants, devra diffusion d’un virus, choisit les souches vaccinales qui
être surveillé très attentivement dans les prochains permettront de lutter efficacement contre un virus
mois et les prochaines années. nouveau, et gère l’aide aux pays les moins riches, est
aujourd’hui confrontée à des défis nouveaux:
Le A(H1N1) s’est révélé différent de ce qui - la circulation des virus s’est accélérée d’une région à
avait été prévu. l’autre du monde et leur surveillance doit être faite
Cette situation a mis en évidence la relativité avec plus de cohérence ;
des connaissances scientifiques : On ne sait toujours - les attentes des pays émergents ont changé. Leurs
pas comment le A(H1N1) est né. On ne peut que revendications dépassent l’aide de type humanitaire, et
constater qu’il circule parallèlement à d’autres virus portent sur la définition de nouvelles règles de
grippaux, tels le H1N1 ou le H3N2, sur lesquels il a propriété intellectuelle dans le domaine du
pris une place médicament ;
prépondérante. Sa faible - l’opinion publique ne
pathogénécité initiale comprend pas la
n’excluait pas une définition très restrictive
mu t a t i o n . O n s a i t que donne l’OMS d’une
seulement que certaines pandémie depuis mai
personnes étaient déjà 2009. L’absence de prise
immunisées contre lui, ce en compte de la sévérité
qui a largement faussé les du virus et de sa létalité
outils de surveillance. ne permet pas de justifier
Le s d é c i s i o n s des mesures qui semblent
politiques ont été prises ne pas correspondre à la
dans un climat de fébrilité réalité.
et d’incertitude : ce fut le Pour conserver sa
cas pour les commandes légitimité, ce qui est
de vaccins, la mise en Virus A(H1N1) © Institut Pasteur indispensable en
oeuvre du plan pandémie prévision des futures
et l’organisation de la vaccination. Ces décisions, qui pandémies et des prochaines négociations
doivent être évaluées en fonction des éléments internationales, l’OMS doit réintroduire un critère de
d’information dont disposaient les décideurs, ont par la gravité dans sa définition de la pandémie et donner
suite été critiquées. C’est ainsi qu’on ne connaissait toute explication nécessaire sur le rôle et l’absence de
pas en juillet 2009 le nombre de personnes qu’il conflits d’intérêt des experts dans ses divers comités.
faudrait vacciner, et combien de doses de vaccin La question, certes complexe, doit être affrontée. Le
seraient nécessaires. secret sur la composition des membres du comité
Certains choix auraient pu être différents : Les d’urgence du Règlement Sanitaire International n’est
professionnels de santé auraient pu être associés à la plus acceptable.
vaccination, ce qui aurait évité certaines réactions de
L’OIE mériterait d’être mieux connue.
déni ou de rejet. Les contrats auraient pu comporter
des tranches conditionnelles et des clauses de L’Office international des épizooties – aussi
renégociation. L’acceptabilité du vaccin aurait été appelé Organisation mondiale de la santé animale, est
meilleure si des réponses avaient été apportées plus chargé d’assurer la transparence sur la situation
clairement aux inquiétudes de la population. zoosanitaire des pays et d’élaborer les normes
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-3- par Mme Marie-Christine BLANDIN, sénatrice
et Jean-Pierre DOOR, député
sanitaires applicables aux échanges d’animaux et de Dans le cas de vaccins maquettes,
leurs produits. l’autorisation peut être accordée avant les essais
Cette structure internationale qui regroupe cliniques, car ces vaccins ont déjà été autorisés avec
176 États, suit actuellement une centaine de maladies. une souche virale différente.
Selon ses études, il est hautement probable Les États membres conservent des
que le virus A(H1N1) ait été transmis par l’homme prérogatives importantes.
au porc. C’est pourquoi l’OIE se bat pour qu’on ne Ils gardent la maîtrise de leur politique
parle pas de grippe porcine. Elle a très tôt considéré vaccinale, du choix du vaccin parmi les nombreux
que l’analyse de ses gênes à partir de la taille de la vaccins autorisés au plan européen, du nombre de
neuraminidase, suggérait que ce virus était moins doses à administrer, de l’organisation de la
dangereux que ce qu’indiquaient les spécialistes de vaccination (en cabinet médical, en centres), de la
santé humaine, qui ont pourtant été suivis par les définition des catégories prioritaires, du nombre de
gouvernements. personnes qu’il faudra vacciner.
Ce sont eux qui décident des conditions dans
B. AU NIVEAU EUROPÉEN, LES COMPÉTENCES SONT RÉPAR- lesquelles les antiviraux seront utilisés, qui négocient
TIES ENTRE L’UNION EUROPÉENNE ET SES ETATS
les commandes de vaccins avec les laboratoires
MEMBRES
pharmaceutiques et qui décident si le vaccin sera
gratuit ou payant. Ils conservent enfin la maîtrise de
L’ECDC a été créé récemment sans suivre
leur communication.
des schémas préétablis.
Le Centre européen de contrôle et prévention C. AU NIVEAU NATIONAL, LES POLITIQUES RESTENT TRÈS
des maladies (ECDC) est une institution européenne DIFFÉRENTES
mise en place rapidement, suite au SRAS. Elle
En Angleterre, le Tamiflu a largement été
coopère étroitement avec les agences de veille
distribué, la population pouvant appeler des call
sanitaire nationales. Son budget, comme ses effectifs
centers qui avaient le pouvoir d’établir des
ne sont en rien comparables aux Centers for Disease
prescriptions. La vaccination ne s’est pas faite en
Control (CDC) américains.
centres de vaccination. Les contrats passés avec les
Ses réflexions portent sur la difficulté
laboratoires pharmaceutiques sont restés
d’apprécier la gravité d’une pandémie. Les méthodes
confidentiels, mais ils pouvaient être annulés ou être
actuelles de surveillance ont en effet atteint leurs
renégociés, ce qui fut fait. Ils permettaient d’acheter
limites : les données sont souvent inexistantes, et les
des vaccins pour 100% de la population à partir du
méthodes de diagnostic varient selon les pays ; les
moment où l’OMS déclarerait le niveau 6 de la
modes de comptabilisation des décès varient ; les
pandémie.
infections respiratoires aiguës ne sont suivies que
En Allemagne, les Länder ont eu des
dans 11 Etats de l’Union européenne.
politiques différentes, mais la population a
L’ECDC estime que seules des études
généralement été réticente à se faire vacciner.
sérologiques et l’observation de cohortes
En Suède, la confiance dans le système de
permettraient de disposer de données exploitables au
santé publique a eu des conséquences considérables
niveau européen et de faire des comparaisons
sur le taux de vaccination. Plus de 60 % de la
internationales pertinentes.
population a suivi les recommandations des autorités
L’EMEA joue un rôle important mais non sanitaires, dans le cadre d’un système très
exclusif dans l’autorisation des nouveaux décentralisé. Le plan pandémique a été débattu au
médicaments et des nouveaux vaccins. Parlement. La vaccination a débuté plus tôt
L’Agence européenne des médicaments qu’ailleurs.
(EMEA) a mis en place une procédure obligatoire Au Canada, les choix des autorités publiques
centralisée de contrôle de nombreux produits issus de ont été très proches des choix faits en France, mais
la biotechnologie qui concerne 95 % des nouvelles les résultats ont été très différents, puisqu’un tiers de
molécules utilisées dans l’Union européenne. la population s’est fait vacciner. Le taux de
Mais son rôle n’est pas exclusif. Les États vaccination a même dépassé 50 % au Québec. C’est
conservent certaines compétences. Ils peuvent aussi le pays où la virulence du virus A(H1N1) a été
notamment autoriser des médicaments qui ne sont particulièrement élevée. La pandémie y a été gérée de
utilisés qu’au niveau national. façon participative.
-4- par Mme Marie-Christine BLANDIN, sénatrice
MUTATION DES VIRUS ET GESTION DES PANDÉMIES
et Jean-Pierre DOOR, député
Aux Etats-Unis, les vaccins n’avaient pas B. DE NOUVEAUX OUTILS DOIVENT ÊTRE MIS EN PLACE
d’adjuvant, car la population n’en voulait pas. La POUR MIEUX APPRÉCIER LA GRAVITÉ DE LA SITUATION
politique de vaccination a varié selon les Etats. Dès
septembre 2009, il était admis qu’une seule dose de Les méthodes actuelles sont insuffisantes :
vaccin serait suffisante. La communication a été très - le nombre de personnes infectées par le virus
active, en s’appuyant sur les nouveaux réseaux A(H1N1) a été cinq fois supérieur aux mesures
sociaux qui étaient régulièrement analysés. officielles, pourtant améliorées par la coordination
En Chine, qui vient de se doter de structures des réseaux de surveillance de la grippe, GROG et
de veille sanitaire comparables à celles qui existent Sentinelles ;
dans de nombreux pays, 100 millions de personnes - la mesure de la mortalité n’est pas
ont été vaccinées avec un vaccin national, en satisfaisante : la méthode consistant, pour la grippe
définissant des catégories prioritaires. Des recherches saisonnière, à prendre en compte la surmortalité,
de niveau mondial sont faites sur plusieurs virus. n’est pas adaptée ; la qualification des décès n’est pas
suffisamment rigoureuse.
III. QUELLE GESTION PUBLIQUE De nouveaux outils sont nécessaires
DES PANDÉMIES ?
Dans ce contexte, il faut réfléchir à la
A. LES PLANS PANDÉMIES SONT UTILES, MAIS DOIVENT définition des catégories de personnes prioritaires en
ÉVOLUER POUR ÊTRE MIEUX ADAPTÉS ET COMPRIS. cas de vaccination : les personnes sensibles ne sont
pas seulement celles qui appartiennent aux
Ce sont des outils utiles qui permettent d’avoir
professions de santé, à une catégorie fragile selon des
des repères en temps de crise, car lors d’une crise, il
critères médicaux, mais aussi celles qui sont en
est trop tard pour élaborer des projets cohérents
contact permanent avec le public et peuvent soit être
impliquant une multitude d’acteurs et prévoyant
infectées plus facilement, soit devenir vecteurs du
différents niveaux de réaction en fonction de la
virus.
gravité de la situation. Ils permettent d’anticiper des
L’identification des catégories à risques serait
situations complexes telles que celles qui
facilité par un travail commun avec les associations
résulteraient d’un nombre de malades très élevé,
de patients, et par une nouvelle approche de la CNIL
devant rester chez eux pour éviter une contagion
concernant le croisement de certains fichiers.
encore plus importante, ou de cas sévères qu’on ne
La crise doit être pilotée différemment : en
saurait pas traiter, pouvant entraîner de nombreuses
clarifiant les relations entre ministères de la santé et
morts, comme lors de la grippe espagnole de 1919 .
de l’Intérieur ; en s’appuyant sur les organisations
Mais ils doivent évoluer, car ils sont apparus
professionnelles et les associations de patients ; en
soit comme trop autoritaires, soit comme des
communiquant différemment, et de façon plus
catalogues de mesures utilisables en fonction de
innovante ; en s’inspirant du principe de prévention
circonstances qui n’étaient pas précisées. L’adhésion
plus que du principe de précaution ; en assurant la
de la population étant nécessaire pour toutes les
transparence de l’expertise ; en veillant au suivi du
mesures qui ne sont pas obligatoires, telle que la
risque biologique et sanitaire.
vaccination, il serait préférable de débattre de ces
Une réflexion doit être menée sur les
plans, en particulier si des mesures d’exception ou
méthodes de communication de crise, et la prise en
touchant aux libertés publiques étaient envisagées.
compte des réseaux sociaux.
De gauche à droite : M. Jean-Pierre Door, député, Mme Roselyne
Bachelot-Narquin, ministre de la santé et des sports,
et Mme Marie-Christine Blandin, sénatrice Juillet 2010
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Le rapport est disponible à l’adresse suivante : [Link]