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Evdokimov - Spirituality

An introduction to Orthodox spirituality by Paul Evdokimov. Similar in content to his book length work "Ages of the Spiritual Life."

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rudolph.vonabele
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Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
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I2

L'autre traité est une phénoménologie de la


sainteté dans l'Orient chrétien. Ici aussi l'his-
toire dépasse l'histoire, illumine notre présent,
appelle à la réception de l'Esprit, _dans le sil-
lage ~e Séraphin de Sarov dont la f&gure est au
coeur de ces pages.
Des études plus brèves suivent. L'une dé- FONDEMENTS DE LA SPIRITUALITE
gage l'apport insurpassable des Pères du Désert,
articule le refus, l'exorcisme et la transfigura-
tion. Les autres, [Link] la lumière du "monachisme
intériorisé" et de la "chasteté de l'esprit", ca-
pable de tout intégrer, éclairent la spiritualité
de l 'amour humain - "Ecc lesia domestica" - et les
charismes propres de la femme. Tout s'achève dans TRAITS MAJEURS
cette promotion eschatologique de la féminité, par
l'étude que rédigeait Paul Evdokimov au moment
même de sa mort, "L 'Esprit-Saint et la Mère de
Dieu", par l'intercession de laquelle toute âme La spiritualité n'est pas une doctrine, ni
est appelée à mettre au monde le "Christ qu& une théologie, mais la vie même; c'est pourquoi
vient". elle n'est pas facile à définir. Gardienne vigi-
Olivier Clément lante des vérités, elle avertit des dangers, indi-
que la perfection, mais son domaine propre est
pratique. Elle est une application directe de l'E-
vangile à la vie des hommes, leur expérience "col-
légiale" de Dieu. Il ne s'agit pas de la psycholo-
gie des peuples qui n'est qu'un cas particulier
d'une perspective infiniment plus vaste. C'est la
relation entre Dieu et l'homme, l'appropriation de
l'Evangile par le peuple, la rencontre et le vécu
du Christ dans sa liturgie qui déterminent enfin
un certain type de spiritualité catholique, ortho-
doxe ou protestante.

En laissant de côté les imperfections que


l'on trouve partout, notre tâche est de décrire le
caractère même, l'éthos orthodoxe nourri et abreu-
vé à la source vivifiante de ses saints, de ses
15
14
pères, de ses grands spirituels et qui forme un fidèles. Mais les dogmes ne sont jamais séparés de
tout étonnamment homogène, malgré son histoire la liturgie comme la parole de la vie. "Notre doc-
deux fois millénaire. Cet essai se place au-delà trine est conforme à l'eucharistie, et l'eucharis-
de toute comparaison polémique. C'est après une tie la confirme", dit saint Irénée. Les conciles
description objective qu'on pourra, si l'on veut, ont formulé des dpgmes sous forme de chants, de
chercher les convergences et une confrontation louanges ou de doxologies, au point qu'ils entrent
oecuménique en profondeur. aisément dans la trame même des offices divins, et
en même temps, tous les dogmes s'offrent en con-
templation sur les icônes des fêtes liturgiques.
L'Eglise sanctifie, prie et contemple plus qu'elle
n'enseigne et ne forme.
Aux origines
du mysticisme orthodoxe C'est par ce côté liturgique et sacramen-
tel, où le céleste est vécu, que l'âme s'habitue
tout naturellement à se sentir constamment en pré-
L'Orthodoxie est la forme du christianisme sence de Dieu. L'adage des Pères : "Théologien ·est
la moins traduisible en concepts. En effet, les celui qui sait prier", signifie que nul n'est vrai
Orthodoxes n'ont jamais eu de sympathie pour les théologien, nul n'est vrai disciple du Christ, si
Il , / •
sommes théologiques", ni pour les systèmes sco- sa foi n'a pas le caractère du vécu d'une rencon-
lastiques. Toute formulation ou définition exces- tre personnelle avec Dieu. Saint Syméon le Nouveau
sive provoque une méfiance spontanée. L'Orthodoxie Théologien affirme très fortement que notre union
n'a pas besoin de formuler; bien plus, elle a be- avec Dieu n'est vraie que si nous avons conscience
soin de ne pas formuler. C'est la conviction in- d'avoir réellement revêtu le Christ. Saint Gré-
née, venant des Pères de l'Eglise, qu'il n'est pas goire Palamas dit : "Toute parole conteste une au-
bon de spéculer sur les mystères qui ne s'offrent tre parole, mais quelle est la parole qui peut
qu'à la contemplation, et qui deviennent éclai- contester la vie?" Il cite les trois sources de
rants sans se laisser rationaliser. Saint Grégoire sa théologie: les Ecritures, la Tradition des
de Nazianze,appelé "le Théologien", donne la juste Pères et son hwnble exper~ence de Dieu. A sa
directive: "Parler de Dieu est une grande chose, suite, le métropolite Philarète de Moscou disait :
mais il est encore mieux de se purifier pour "Le Credo ne vous appartient pas tant que vous ne
Dieu." D'où un type de spiritualité beaucoup plus l'avez pas vécu". Nicolas Cabasilas, le grand li-
liturgique et iconographique que discursif, con- turgiste du XIVe siècle, a intitulé son traité sur
ceptuel et doctrinal. les sacrements : La vie en Christ. De même, un
spirituel, à la fin du XIXe siècle, le P. Jean de
L'Eglise a toujours résisté à une dogmati- Cronstadt, dans son livre Ma vie en Christ, ne dé-
sation excessive; les dogmes sont réduits au crit que son expérience eucharistique. C'est dans
strict indispensable, laissant une très grande la même perspective que se place la "théologie
marge aux réflexions libres des théologiens et des apophatique" : au-delà de toute connaissance, elle
16 17
est "génératrice d'unité", initiant à la proximité avec une curiosité qui chercherait la date de la
brûlante de Dieu. Ainsi, selon la tradition bien- fin du monde; elle y est une manière d'être, tour-
aimée de la "prière de Jésus", le fait de pronon- née, même dans les détails de la vie quotidienne,
cer son nom attire Jésus dans le coeur et met vers ce qui les dépasse, une habitude innée. sur-
l'homme en sa présence perpétuelle. La liturgie tout de poser tout problème à la lumière de la
l'enseigne à sa maniere; avant la prière domini- Fin, du sens intégral de l'existence.
cale, le prêtre dit : "Et donne-nous, Seigneur,
Toi qui es hyper-céleste (indicible), de T'invo-
quer avec hardiesse et sans crainte de T'appeler
Père". Dieu, radicalement transcendant, et pour-
tant profondément vécu comme le Toi du Père. La spiritualité biblique

A cette lumière, on peut comprendre à quel


point le "mysticisme orthodoxe" découle tout en- La meilleure façon de définir la. spiritua-
tier de la parole de saint Pierre (2 P. 1, 4) : lité orthodoxe, c'est de dire qu'elle est essen-
"Afin que vous deveniez participants de la nature tiellement biblique; mais il faut saisir le sens
de Dieu". Une pareille définition du but de la vie orthodoxe de ce terme. Les Pères de l'Eglise vi-
chrétienne signifie que le terrestre n'est réel vaient de la Bible, pensaient et parlaient par la
qu'à la mesure de ,sa participation au céleste. Bible avec cette admirable pénétration qui va jus-
qu'à l'identification· de leur être avec la sub-
La recherche de cette participation crée stance biblique elle-même. L'exégèse pure, en tant
tout naturellement une intimité constante avec le que science autonome, n'a jamais existé au temps
céleste, situe l'homme à la limite de deux mondes, des Pères. Si on se met à leur école, on comprend
forme une mentalité exactement mystique, "intoxi- immédiatement qu'il s'agit du fait intérieur de
que", pour ainsi dire, et pour toujours, son âme toute lecture biblique: la Parole lue ou écoutée
par l'Absolu de l'Evangile. Et l'on comprend alors conduit toujours à la Parole vivante, à la pré-
que, pour les Orthodoxes, tout ce qui n'est que sence de la Personne du Verbe. Saint Ephrem con-
temporel et terrestre, s'avère comme fade et de seille "Avant toute lecture, prie et supplie
peu d'importance. L'idéal orthodoxe ·transcende la Dieu pour qu'il se révèle à toi". "Lui que je
civilisation et toute installation dans la couche cherche dans tes livres", disait saint Augustin.
intermédiaire de l'Histoire vers le salut univer- La légitime aspiration à comprendre, à trouver des
sel, vers la transfiguration du monde et de l'hom- réponses, se soumet au plus grand, à l'unique né-
me en "nouvelle créature" : la vie, non pas dans cessaire et se place dans la perspective sacramen-
les valeurs avant-dernières, mais dans l'ultime telle de l'avènement : "On consomme eucharistique-
apocalyptique. ment la parole mystérieusement rompue" (Origène)
en vue de la communion avec le Christ. Connaître,
Toutefois, ce qu'on appelle la "mentalité ce n'est pas voir de l'extérieur, mais assimiler,
apocalyptique" des Orthodoxes n'a rien de commun prendre, s'identifier, de sorte que Dieu assume,
18 19

dans l'acte même de sa connaissance, la souffrance Fidélité


de l'homme. Providentiellement, le verbe "connaî- à la tradition des Pères
tre" en hébreu et en grec signifie "connaître par
la communion", avec un sens nuptial; les noces de
l'Agneau s'érigent en grand symbole de la connais- Les patriarches orientaux ont affirmé :
"Nous preservons,
~ •
incorrompue, la doctrine du Sei-
sance parfaite de Dieu.
gneur, et adhérons à la foi qu'il nous a donnée·
L'Evangile selon saint Luc (24, 45) nous nous la gardons intacte comme un trésor royal. i',
dit que le Christ "ouvre l'intelligence" de ses L'idée de la continuité vivante au moyen de la
disciples en montrant comment il faut lire la transmission tient dans un seul mot : Tradition.
Bible pour y découvrir "tout ce qui est écrit de Saint Jean Damascène synthétise au VIIIe siècle :
• 11 · .,
moi ; en commençant par Moise et par tous les pro- "Nous ne changeons pas les bornes éternelles que
phètes, il leur expliqua dans toutes les Ecritures nos pères ont placées, mais nous gardons la tradi-
ce qui le concernait. C'est ainsi que le Seigneur tion, comme nous 1' avons reçue."
"ouvrait le sens des Ecritures", en révélant que
la Bible est l'icône verbale du Christ. Les dogmes, les sacrements, l'hymnographie
liturgique, l'icône, les écrits des Pères, tous
Cette révélation enseigne ce qu'on peut ap- ces éléments constitutifs de la tradition forment
peler l'a priori orthodoxe de toute lecture des un tout dynamique chargé de vie et de résonance de
Ecritures, Dieu a voulu que le Christ forme son la Parole, inséparable de la Parole elle-même
Corps là où ses paroles résonnent comme des pa- comme sa suite vivante et venant de la même source
roles de Vie. C'est donc dans le Christ, au-dedans d'inspiration: "Quand il viendra, lui, l'Esprit
de son Corps, dans l'Eglise, qu'il faut lire la de Vérité, il vous conduira vers la vérité tout
Bible et écouter Dieu. Dès qu'un fidèle prend la entière" (Jean 16, 13).
Bible, l'a priori les place tous les deux dans
l'Eglise, et c'est à l'intérieur de cet acte Il ne s'agit pas de chercher les réponses
d .l " ecc 1~ • 1·isation
esia • " qu ' un d ocument historique
• • toutes faites dans les archives du passé. Il s'a-
apparaît comme un Livre Saint tout rempli de pré- git de s'approprier la grande expérience de l'E-
sence,et qu'il commence à parler. En dernier lieu, glise et de laisser se développer en soi l'ins-
c'est toujours l'Eglise qui lit la Bible dès que tinct de l'Orthodoxie qui guidera vers l'intérieur
s'ouvrent ses pages. Même seul,· on lit ensemble, du consensus patrum et apostolorum de l'Eglise.
liturgiquement. Dieu l'a voulu ainsi, car le vrai Jusqu'au moment où l'on comprendra subitement qu'à
sujet de la connaissance-communion n'est jamais travers les formes multiples de la tradition,
l'homme isolé, mais l'homme en tant que membre du c'est le Chl'ist lui-même qui commente ses propres
Corps, l'homme liturgique. Le Christ a parlé au paroles. L'Esprit-Saint l'atteste; mais ce témoi-
C~llège d~s Douze, Eglise en germe; les apôtres gnage ne s'opère que dans la catholicité du Corps;
s adressaient aux communautés, Eglise en forma- car c'est sur l'humanité du Christ devenue Eglise,
tion. que l'Esprit repose et le manifeste pleinement :
20 21

"C'est de mon b ien qu·'i'l prendra pour vous en fai- La notion de l'infaillibilité des Pères et
re part" (Jean 16, 14) • de tous les éléments de la tradition n'est qu'une
conception rabbinique ou l'ignorance de la situa-
tion exacte. Les défaillances doctrinales et cer-
pur
O justifier la tradition, on peut rele-
tains éléments ambigus des écrits des Pères démon-
d méthodes différentes. Saint Basile met
ver eux - . d- . - d trent qu'aucune dogmatisation inconditionnée, même
1 , accen t sur la tradition secrete mais
. -
e_rivee es
· G - des plus grandes autorités, n'est opérable. Même
âtres couverte par leur autorite. Saint re-
ap la Bible avec ses variantes et l'impdssibilité
goire de' Nazianze voit bien
• • • 1 te- [Link]-
la difficu •
d'avoir le texte original prouve le principe thé-
que de cette méthode, vu l'absence de références
andrique, divino-humain, de la Bible elle-même :
précises, et il déplace l'accent vers un tout au-
l'infaillibilité du divin et le relatif de l'hu-
tre principe. Il parle de la révélation progres-
main, les deux sont unis sans confusion mais aussi
sive de Dieu, car Dieu ne veut contraindre per-
sans sêparation. Ainsi certaines théories d'Ori-
sonne, et il tient compte de la réceptivité hu-
gène, le néo-platonisme de Grégoire de Nysse et du
maine. Il divise l'Histoire en plusieurs époques,
Corpus areopagiticum et certaines thèses de saint
chacune étant introduite, symboliquement parlant,
Jean Chrysostome, les accusations de messalianisme
par un "tremblement de terre" : le don de la Loi
des écrits de Macaire d'Egypte, l'origénisme in-
et ensuite la venue de l'Evangile. Mais il s'agit
tellectualiste d'Evagre, le milieu nestorien en-
maintenant, dit-il, du troisième tremblement de
tourant Isaac le Syrien, l'ascétisme excessif de
terre : Dieu explicite la Révélation évangélique.
certains passages de la Philocalie, l'aristoté-
Ce que les disciples ne pouvaient supporter, se
lisme de Jean Damascène, l'ambiguïté de maints
révèle maintenant dans l'expérience vécue de l'E-
textes de la poésie liturgique, le démontrent et
glise. Les éléments de la tradition ne sont pas de
exigent une discrimination impartiale entre la
nouvelles révélations, mais l'explication des al- Tradition et les traditions, afin de dég~ger l'es-
lusions et des "silences" des Evangiles. La tradi- sentiel indiscutable.
tion rend témoignage à l'Ecriture et celle-ci fait
partie de la tradition; toutefois, la Bible de-
Avec. l'âge apostolique, la Révélation est
meure la source première de la foi avec une pri- close. Dieu n'ajoute rien au contenu, révélé une
mauté et une autorité absolues. L' "Evangile éter- fois pour toutes, de sa Parole. Mais le jour de la
nel" (Apoc. 14, 6) est la référence inégalable à Pentecôte, commence le temps de l'Eglise, temps de
toute forme et critère de la vérité. la transmission. Saint Paul souligne son impor-
tance : "Tenez bon et gardez les enseignements que
Les conciles oecuméniques continuent la ré- nous vous avons transmis, soit de vive voix, soit
flexion théologique afin de répondre aux questions par lettre." C'est la continuité assurée sous sa
que pose chaque époque. A côté des dogmes, ~e forme orale et écrite. En plus des dogmes qui se
forme l'immense domaine des theologownena, opi- réfèrent tous à l'Ecriture, l'Eglise enseigne des
nions théologiques; in dubiis libertas resta la "faits" de nature doctrinale transmis par la Tra-
règle d'or de l'Eglise. dition, sans toutefois les doter de l'armature
li
1
22 i 23

dogmatique des définitions conciliaires. Ce sont tation. Il ne suffit pas de traduire les anciennes
les faits de la spiritualité qui relèvent de la formules en catégories modernes, mais de retrouver
iex orandi, du vécu liturgique : le culte de la l'expérience de la conscience "catholique" des
Théotokos, des saints, des anges, les sacrements, Pères. Celle-ci n'est pas "collective" mais•"col-
l'eschatologie, d'autres encore, inséparables du légiale". Ceux qui l'expriment, nous les appelons
corps doctrinal de l'Orthodoxie. L'Eglise apparaît Pères et Docteurs de l'Eglise. Leur témoignage,
ainsi comme un Concile perpétué, dispersé dans selon le mot célèbre de Grégoire' de Nazianze,
l'espace et le temps, mais toujours actuellement était "à la façon des pêcheurs-apôtres, non à la
convoqué, toujours en action, afin d'expliciter la façon d'Aristote", ni de Platon ou de Heidegger,
vérité portée dans sa tradition. Saint Irénée sou- témoignage de la vision des mystères et non justi-
ligne l'unanimité de la lex orandi et de la iex fication des concepts.
credendi, de la doctrine et du culte. L'unité de
la parole et de la vie est le trait le plus cons- L'Eglise d'aujourd'hui se trouve dans la
tant et le plus expressif de la spiritualité or- conjoncture missionnaire analogue au monde pré-,
thodoxe. C'est pourquoi, dit encore saint Irénée, chrétien, greffé sur le monde post-chrétien avec
la tradition des apôtres est visible dans chaque le même scepticisme athée. C'est ici que la tradi-
Eglise, car l'Eglise, disséminée par le monde en- tion patristique apprend une vision prophétique et
tier, conserve la prédication apostolique "comme globale du mystère de Dieu. Saint Athanase, qui
si elle habitait· une seule maison ... avait une avait introduit le terme de _!!consubstantialité"
seule âme ... et une seule bouche". était appelé "l 'oeil par lequel l'univers a regar-'
dé le mystère trinitaire" et, selon Macaire d'E-
Le Concile de Constantinople en 553 pro- gypte, l'homme tout entier doit devenir un pareil
clame : "Nous confessons retenir et prêcher la foi oeil, et c'est l'homme de la tradition et de la
qui fut donnée dès le début par notre grand Dieu liturgie.
et Sauveur Jésus-Christ aux saints apôtres, et
qui,par ceux-ci, fut prêchée dans le monde entier. L'appropriation de la pensée des Pères est
C'est cette foi qu'ont confessée,exposée et trans- surtout celle de leur expérience : un ressource-
mise aux Eglises les saints Pères, et en tout nous ment en arrière mais aussi en avant, comme le di-
les suivons." La formule : "ainsi croyaient les sait Grégoire de Nysse : "on se souvient de ce qui
apôtres et les Pères", devint classique dans les vi_ent". Cette parole paradoxale permet de dire que
textes de tous les Conciles. Ainsi la spiritualité grâce au Témoin-Apôtre qui demeure, "la tradition
orthodoxe est fortement structurée par la tradi- est un accord avec "le futur qu'on trouve dans "le
tion patristique de l'Eglise des sept Conciles. passé. L'Esprit puise en arrière en Christ, ce
qu'il annonce en avant à la lumière du Royaume
Toutefois, il ne s'agit pas de la seule (Jn 16, 15).
érudition, mais de la découverte et de l'appro-
priation du sty"le patristique. Le retour aux Pères Il faut comprendre ce principe dans le sens
signifie avancer dans la création, non dans l'imi- vertical, tout comme la définition de la tradition
24 25
chez saint Vincent de.Lérins : quod semper,quod légiale, ce qu'exprime le terme russe sobornost.
ubique ·quod ab omnibus, confessé toujours, par- La Vérité n'est accessible qu'à l'organisme des
tout et , par t ous. Il est évident que . dans
. le sens consciences unies, à l'amour mutuel de tous. Les

h orizon a t 1 d e la durée , c'est un principe absurde;
. . slavophiles donnent une belle et profonde formule
mais• ver t"calement
i , il désigne cette dimension
, de toute vraie connaissance : "tenir un concile de
pro f one d -
ou, par-dessus le temps et 1 espace, . tous à l'intérieur de son esprit".
,
e. es
t---di"re
a
par-dessus tout morcellement
•• •
et dis-
1
tance, le consensus omnium patrum_coincide avec a L'encyclique des Patriarches orientaux a-
Vérité et révèle l'accord parfait de t~u~, tou- dressée au Pape Pie IX en 1848, confirme ce prin-
jours et partout. Le miracle de la traditio~ est cipe en disant :- "Le gardien de la Vérité est tout
justement dans cet accord_pa:adoxal _au p~sse avec le peuple de l'Eglise", le patriarche et l'épisco-
le futur· mais, comme disait le theologien russe pat inclus. Dans les textes les plus anciens, le
Khomiako;, ce n'est pas une définition humaine terme "catholique" n'a Jamais été employé dans le
mais divine. sens qualitatif de l'expansion spatiale de l'Egli-
se; il visait l'intégrité et l'unité de la foi et
de la doctrine en s'opposant aux tendances frag-
mentaires et sectaires. Cyrille de Jérusalem le
dit : "L'Eglise enseigne tous les dogmes d'une ma-
La catholicité ou la "sobornost" niere "catholique", intégrale." L'extension à
de la spiritualité l'extérieur, champ missionnaire de l'Eglise, n'est
qu'une conséquence spatiale de la catholicité in-
- • • 1 •
terieure qui n est pas une affaire de géographie
La loi du monde physique, où chaque être ne ni de chiffres. Les Pères ont rendu au terme "ca-
vit que par la destruction et la mort des autres, tholique" son ampleur et son sens qualitatif.
fait place à la loi spirituelle de la "catholici-
té" qui régit le monde de l'esprit où chaque per-
sonne porte l'universel et vit de la vie des au-
tres. Ici l'unicité de chacun s'accomplit dans
l'accord symphonique de tous les "uniques", là où L'autorité et la liberté
l'eucharistie opère le "sacrement du frère".
L'homme ne peut jamais se tenir en face de Dieu
seul, séparé des autres, de même qu'on ne se sauve C'est à la lumière de cette intériorisation
jamais seul mais liturgiquement avec tous. "Sera qualitative que se précisent les rapports entre
sauvé celui qui sauve les autres." (W. Soloviev) l'autorité et la liberté.
L'analyse phénoménologique de la conscience En Occident, depuis la Réforme, le problème
montre clairement sa nature transsubjective et si- se pose en terme d'un accord entre l'autorité et
gnif ie que la structure de la conscience est col- la liberté, avec un accent variable sur l'une ou
26 27
l'autre de ces deux réalités de la vie ecclésiale. L' "homme du souterrain" de Dostoïevsky se dresse
C'est bien un problème de dosage : quelle est la violemment contre la logique formelle et lance :
part réciproque des deux, que11 est la saure~ de "Et si nous envoyions tous ces "deux et deux font
7
•liberté légitime du peuple que l on pe~t-autoriser quatre" à tous les diables?" On sait bien ce que
1
a f i·n de sauvegarder l'ordre et 1 autorite du . cler-_ cela signifie concrètement.
- ? Le protestantisme met l'accent sur la liberte
ge
et demande quelle est la mesure d ' autorite
• - qu ' on Avant de reprendre le problème de l'inté-
peut autoriser afin ~e s~uvegarder la l~ber:é de rieur, il serait utile de rappeler quelques défi-
tout croyant? On voit bien que ce conflit deter- nitions classiques. Selon le dictionnaire Littré,
mine l'autorité et la liberté comme principes cor- l'autorité c'est le pouvoir de se faire obéir, de
rélatifs où la liberté est définie par rapport à s'imposer et de commander. L'autorité, légitime ou
sa limite qui est autorité et l'autorité est défi- non, est envahissante; elle ne se résigne pas fa-
nie par rapport à la liberté qu'elle doit limiter. cilement à n'être pas-la toute-puissante. Si elle
Selon les époques, la limite se déplace dans un use du pouvoir et du savoir-faire dont elle dis-
sens ou dans l'autre. pose pour subordonner les autres à ses fins parti-
culières, elle est asservissante. Le philosophe
Dans les mouvements anarchisants, la limite Alain distingue radicalement l'autorité de la
se déplace au point de ne plus rien délimiter; puissance; il renverse les termes et avertit : "Si
c'est l'exigence 'élémentaire d'une liberté radi- l'autorité feint d'aimer, elle est odieuse, et si
cale qui supprime toute contrainte. A son terme elle aime réellement, elle est sans puissance."
logique, la liberté de par sa nature ne peut res- Karl Jaspers l'explique par une analyse pénétran-
ter "modérée" avec un peu plus ou un peu moins; te : "La notion d'autorité nous vient de la pensée
c'est tout ou rien, Tôt ou tard, l'ombre du sur- romaine. Auctor c'est celui qui soutient une chose
homme de Nietzsche se profile; Feuerbach annonce et la développe, celui qui fait croitre. Auctori-
la libération de toute aliénation; Dostoievsky en- tas, selon l'étymologie, c'est la force qui sert à
fin fait le bilan et désigne la vérité ultime de soutenir et .à accroître"; qui veille non pas à la
l'arbitraire révolutionnaire : "la liberté ou la défense, mais à la croissance. On voit bien qu'il
mort". Le cercle est bouclé et le conflit est sans s'agit, non pas de faire obéir, mais de faire épa-
issue, car le principe de "dosage" rend ~[Link] nouir. Lafay précise : "L'autorité diffère de la
extérieurs réciproquement; il les extériorise et puissance. L'une inspire un sentiment de respect
les oppose l'un à l'autre, ce qui fait perdre im- et de vénération, l'autre un sentiment de crainte.
médiatement la profondeur d'intériorisation seule L'autorité se rapporte à la dignité, la puissance
capable d'apporter une solution. La corrélation à la force." Mais c'èst le P. Laberthonnière qui
extérieure des deux termes, leur "objectivation" va le plus loin: "L'autorité qui se subordonne en
est explosive. Tout au long de l'Histoire, la li-· un sens à ceux qui lui sont soumis, et qui, liant
berté sape l'autorité, l'autorité enchaîne la li- son sort à leur sort poursuit avec eux une fin
berté sous le prétexte hypocrite d'inviter à faire commune : celle-là est libératrice." Dans ce cas
librement le nécessaire dicté par l'autorité. l'autorité est le gardien de la liberté; elle est
29
28
sa garantie. Comme le dit Mgr Dupanloup : "To':1te L'audace des Pères approfondit ces maximes, afin
autorité dont le dévouement n'est pas le prin- de "ne point attrister 1 'Esprit-Saint". •Saint Sy-
Il C d-
,
cipe, n'est pas digne de ce grand nom. e. evo~e- méon note : "En vérité, c'est un grand mystère :
d&acon&a, Dieu parmi les hommes, c'est Dieu au milieu des
"L'autorité
.
ment , l'Ecriture le désigne par le terme
....
dit le P. Laberthonniere, qui est
.
dieux en déification ... "
, .'
conçue uniquement comme une puissance s imposant
par contrainte ou par habileté, se trouve par es- Les Pères du désert ne posaient aucun pro-
sence même irrémédiablement extérieure et étran- blème théorique de la liberté: ils quittaient la
gère à celui sur lequel elle s'exerce ••. Mais elle Cité et dans les cavernes du désert trouvaient em-
peut prendre un autre caractère, et même un carac- piriquement une liberté illimitée. Leur exemple
tère absolument opposé", et ce serait le caractère enseigne toujours la même intériorisation: tout
intérieur. Dans l'évangile de saint Luc (10, 55) : homme trouve le même espace de liberté intérieure
"Ses disciples dirent : Seigneur, veux-tu que nous en se plaçant devant la Face de Dieu. C'est déjà
disions que le feu descende du ciel et qu'il les l'expérience d'Epictète, c'est l'enseignement de
consume? Mais Jésus les réprimanda : Vous ne sa- saint Paul; même un esclave est un homme intérieu-
vez de quel esprit vous êtes animés." Le P. Laber- rement royalement libre. C'est en Dieu qu'une
thonnière, très proche du christianisme oriental, telle liberté trouve non pas une limite, car l'Il-
exprime bien son principe même d'autorité intério- limité ne peut jamais devenir limite, mais son
risée qui change 'totalement sa nature. unique Source, qui étanche sa soif et se pose en
objet et contenu de la liberté au-delà de toute
Saint Paul montre dans le christianisme la contrainte. L'homme doit se soumettre à la volonté
charte de la liberté de l'esprit humain. Le maxi- de Dieu et il ne doit pas se soumettre purement et
malisme évangélique supprime toute "modération" du simplement. Dieu désire l'accomplissement de sa
juste milieu bien pesé et dosé. "Dieu ne demande volonté et ne désire pas que 1' homme soit• esclave,
pas tant ... " dit le bon sens d'un honnête homme; mais qu'il soit un fils libre et l'ami du Christ.
or Dieu demande tout, et même plus. L'homme dit :
"Je suis imparfait", et Dieu lui répond : "Soyez La définition classique de la liberté y
parfaits comme votre Père céleste .est parfait". voit la faculté de choisir. Saint Maxime le Con-
L'homme dit : "Je suis poussière et néant", et le fesseur affirme juste le contraire : le besoin de
Christ dit : "Vous êtes tous des dieux et vous choisir, dit-il, est une indigence, conséquence de
êtes mes amis", "Vous êtes de la race de Dieu", la chute. La vraie liberté est un élan total
affirme saint Paul, et saint Jean dit : •~ous avez orienté tout entier vers le Bien et qui ne connaît
reçu l'onction et vous savez tout". L'homme est aucune interrogation ni hésitation. Au niveau de
cree et cependant il n'est pas créé, mais "né de la sainteté, le choix cesse de conditionner la li-
l'eau et de l'Esprit-Saint"; il est terrestre et berté. Le parfait suit le Bien immédiatement,
céleste créature et dieu en devenir. "Un dieu spontanément; il est au-delà de toute option. Dans
'
créé" est une notion des plus paradoxales, tout cette forme la plus haute, la liberté est une ac-
comme "personne créée" et surtout "liberté créée". tivité qui produit ses propres raisons, au lieu de
31
30
. Elle s'élêve au niveau Or, l'Evangile parle visiblement d'une tout
les su b ir. . oil les actes les
.bres sont les plus parfaits. Dieu ne choi- autre situation. Il appelle à connaître et donc à
p 1us 1 1 1 1 • ~
·t pas, A son image, 1 acte d un saint depasse choisir connne son objet la Vérité, et c'est cette
S1 • • h h Vérité qui affranchit et rend réellement libre.
toute préférence. Hésiter et choisir, c erc er
l'autorité et ses directives,c'est le propre d'une Ceci signifie que toute opposition entre l'autori-
volonté divisée en désirs contradictoires et qui té et la liberté se place sur un plan extra-ecclé-
se choquent sans cesse, La perfection est dans la sial oil la victoire de l'une ou de l'autre n'af~
simplicité d'une convergence surnaturellement na- franchit point dans le sens de la parole du Sei-
turelle avec la volonté divine. On ne peut l'at- gneur. La théologie scolaire est toujours tentée
teindre qu'en dépassant toute extériorisation des par ses propres mesures : un évêque a une mesure
rapports, pleine, un prêtre un peu moins et un laie encore
moins; ici la grâce est présente, là elle est ab-
sente. Or, l'Esprit souffle oil il veut et qui peut
Si on suit la fausse dialectique : ici, le mesurer? Nous savons sa présence, mais nous
c'est le pouvoir de l'Episcopat, et là, c'est la ignorons ses absences, peut-être inexistantes.
liberté du Peuple de Dieu, tout devient déformé,
objectivé et démesuré par l'extrême mesuration. Un des plus anciens symboles de la foi con-
Nous avons déjà vu que l'autorité conçue connne fesse : "Et en. l'Esprit-Saint Eglise"; cette mys-
une valeur extérieure change de nature. Par con- térieuse identification veut dire : "croire en
tre, intériorisée,· elle apparaît connne une valeur l'Eglise dans l'Esprit-Saint", dans sa surabondan-
des plus paradoxales : elle est l'autorité qui ce de la "grâce sur grâce" sans mesure. "La Loi
nie être autorité, nie être puissance de contrain- (l'autorité) a été donnée par Moise; la grâce et
te, et sur-élève à un niveau oil elle s'identifie
la vérité sont venues par Jésus-Christ" .(Jn 1, 1 6);
avec la Vérité, La Tradition orientale affirme : "Dieu donne l'Esprit sans mesure" (Jn 3, 34). La
l'Eglise n'est pas une autorité, connne Dieu n'est soif de la vraie liberté est la soif de l'Esprit-
pas une autorité, ni le Christ des Evangiles, car Saint qui· affranchit sans mesure. Simone Weil
l'autorité est toujours quelque chose d'extérieur parle bien de cette soif : "Appeler l'Esprit pure-
pour nous. Non pas l'autorité qui enchaîne, mais ment et simplement; un appel, un cri. Connne quand
la Vérité qui affranchit. on est à la limite de la soif, qu'on est malade de
soif, on ne se représente plus l'acte de boire par
Tout dosage, à l'image des blocs politi- rapport à soi-même, ni même en général l'acte de
ques, pose la liberté connne un choix. L'honnne est boire. On se représente seulement l'eau, l'eau
libre avant de choisir; dès que le choix est prise en elle-même; mais cette image de l'eau est
fait, il n'est plus libre. Il a choisi un prin- connne un cri de tout l'être ... " A cette soif ré-
cipe qu'il érige en autorité à laquelle il se pond l'Eglise vécue connne la Pentecôte continuée,
soumet. On est devant un paradoxe : la liberté la surabondance perpétuée : "Que celui qui a soif,
est un choix qui la limite et à la fin la sup- vienne. Que celui qui le veut, reçoive gratuite-
prime. ment l'eau de la vie" (Apoc. 22, 17). C'est l'es-
32
33
sence même de l'Eglise : non pas l'autorité, mais l'obscurité et se cache, fabrique une existence de
la Source de la surabondance, la grâce sur grâce, "caverne de Platon", de prisonnier. C'est pour-
la liberté sur liberté, et qui supprime toute "ob- quoi le Christ vient "pour publier la liberté aux
jectivation", tout conflit, tout tremblement d'es- captifs ••• , pour renvoyer libres ceux qui sont
clave. Saint Cyrille d'Alexandrie anticipe Hegel dans 1 'oppression" (Luc 4, 19).
et Nietzsche, et, à la place du Maître-esclave,
pose le rapport Père-fils. La portée du péché originel est de trans-
former Dieu en Autorité extérieure, en Loi; alors
La chute fut justement la perversion des logiquement le pas suivant est la transgression de
rapports intérieurs établis par Dieu. Mais aupara- la Loi-Dieu, ce qui place l'homme à l'extérieur de
vant c'est le serpent qui pervertit l'état paradi- Dieu. Il fallait l'Incarnation pour que l'homme se
siaque en suggérant l'idée fausse d'une interdic- retrouve de nouveau au-dedans de Dieù. Il fallait
tion, donc d'une loi avant la chute. Le serpent que "Jésus-Enfant" révèle le vrai visage du Père
insinue : "Dieu a dit : Vous ne mangerez pas de dans la parabole du fils prodigue où l'autorité-
tous les arbres du jardin" (Gen. 3, 1). Or Dieu justice n'est pas du côté du Père, mais du fils
dit juste le contraire : "Tu peux manger de tous aîné; le Père ne fait que courir à la rencontre de
les arbres du jardin" (Gen. 2, 16), mais avec des son enfant.
conséquences différentes. Si saint Paul dit :
"Tout est permis,· mais tout n'est pas utile", le "Laissez les morts enterrer les morts", si-
serpent dirait : "Tout est interdit, mais tout est gnifie enterrer l'autorité morte et la liberté
utile"; Dieu est ainsi transformé en loi et inter- morte, perverties toutes deux au même titre. ''Vous
dictions. Mais Dieu ne dit pas : "Ne mange pas de savez que les Princes des nations les asservis-
ce fruit, autrement tu seras puni", il dit : "Ne sent, et que les grands les tiennent sous leur
mange pas ce fruit, autrement tu mourras". Ce puissance. Il n'en sera pas ainsi parmi -vous; au
n'est pas un ordre, c'est l'avertissement d'un contraire, celui qui voudra être grand parmi vous,
destin dans un sens ou dans un autre. Il ne s'agit sera votre serviteur" (Mt. 20, 25-26). Saint Jean-
point d'une simple désobéissance; il s'agit de Baptiste est "le plus grand parmi le.s honnnes"
l'inattention à la communion vivante avec le Père, parce qu'il est "le plus petit". La parole de
de l'absence de la soif de sa présence, de son saint Paul '(2 Co. 1, 24) : "Nous ne sommes pas les
Amour-Vérité qui est la vie, car à l'autre pôle se maîtres de votre foi, nous sonnnes les serviteurs
pose la mort. L'homme au moment de la tentation se de votre joie", définit magnifiquement en Orient
représente Dieu comme une autorité qui dicte ses "l'autorité" épiscopale.
ordres et exige une aveugle obéissance. La sugges-
tion vient de Satan, de la révolte première contre La connaissance de la Vérité qui affranchit
une autorité objectivée et ainsi appauvrie et per- n'est . pas celle de la vérité sur Dieu , mais la
vertie, car elle cesse d'être Vérité qui affran- connaissance de la Vérité qui est Dieu, la Fête de
chit. L'homme avait "objectivé" Dieu et posé une la rencontre, comme le dit si bien saint Syméon:
distance, un espace extérieur; dès lors il cherche "Je te rends grâce de ce que sans confusion, sans
35
34
le fils prodigue qui ne cherche pas l'autorité
séparation, tu te sois fait un seul esprit avec
moi." Le feu divin rend indivisibles le Créateur mais le coeur du Père. C'est la joie et la liberté
des enfants de Dieu qui trouvent dans l'Eglise,
et la créature, supprime toute distance, toute
par-dessus les règles et les fonctions, l'Esprit-
objectivation-extériorisation de l'autorité. Chez
Sartre, c'est la soif de la liberté qui domine, Saint.
car cette liberté est vide, sans objet; dans la
L'obéissance à Dieu intériorisée contemple
parole de Simone Weil, c'est l'objet qui domine :
ce que chante la liturgie : "Seul Saint, seul Sei-
l'eau de la vie, l'Esprit-Saint donné sans mesure.
gneur est Jésus-Christ". C'est la seule Seigneurie
Le discours de saint Pierre le jour de la révélée par Dieu lui-même, et elle est celle du
Pentecôte cite la prophétie de Joël : "Il arrivera Christ qui frappe à la porte du coeur humain
dans les derniers jours, dit Dieu, que je répan- (Apoc. 3, 20). A côté se pose la Seigneurie pente-
drai mon Esprit sur toute chair; vos fils et vos costale de l'Esprit-Saint, de ses souffles de li-
filles prophétiseront, vos jeunes gens auront des berté, en attendant la Seigneurie du Père au
[Link] et vos vieillards auront des songes" (Ac. Royaume; mais peut-on appeler la Seigneurie l'au-
torité?
2, 17). On peut dire que les temps derniers ont
déjà été inaugurés qualitativement et que les dons
Ce serait absurde. Le Royaume est la Sei-
de l'Esprit commencent à se déverser, bien qu'un
gneurie de la Trinité qui inclut, dans son cercle
peu "en vrac" pour, le moment. Après le Concile du
sacré de la circulation éternelle de l'amour, tous
Vatican, les mouvements qui en découlent montrent
un dynamisme qui fait bouger le Corps. Souvent un les hommes, affranchis enfin totalement par la
Vérité-Joie sans déclin. L'Eglise comme saint Jean
tâtonnement maladroit, mais qui est une recherche
Baptiste doit "diminuer" pour ne révéler que la
p6sitive à travers les déviations du passé d'une
présence du Christ-Epoux et Fiancé, qui offre déjà
relation vraie entre les différentes parties d'un
la communion eucharistique comme une communion
seul Peuple de Dieu; les évêques et les laies tous
nuptiale avec toute son âme humaine.
ensemble et au même titre sont les serviteurs, à
l'image du Seigneur. L'Esprit-:-Saint peut susciter
des impatiences et des soifs, de loyales recher-
ches, et s'en servir pour l'avancement du Royaume.

Dans ses souvenirs d'adolescence (Les Mots) La spiritualité pascale


Sartre dit une parole profonde : " ..• j'attendais
le Créateur (Père), on m'a servi un grand Patron."
L'Eglise doit se rendre attentive à cette attente Si on pénètre au coeur même de la spiritua-
et recherche, et y répondre. Dans cette réponse, lité orthodoxe, on y trouve avant tout ·1a sensa-
tion vive de l'irruption triomphante de la vie
on verra dans un eveque, non pas un chef, un pa-
tron, une puissance de contrainte, mais l'image du éternelle, de la victoire sur la mort et sur l'en-
Père, et, dans un homme qui a soif de la liberté, fer. C'est le souffle même du message évangélique
36 37
porté par la joie pascale. "Si le Christ n'est pas mes vivants au lieu d'être morts ou mourants.
ressuscité, notre prédication, notre foi, tout est Cette exultation pascale imprègne toutes les for-
vain:." Cette insistance apostolique est fondamen- mes de la vie de l'Eglise, car la victoire sur la
tale. Aujourd'hui, la ligne de partage entre les mort concerne le destin de tout homme et de l'uni-
hommes n'est pas dans la croyance en l'existence vers entier. C'est la joie divine du Christ "sor-.
de Dieu, mais entre ceux qui croient à l'événement tant du tombeau comme d'une chambre nuptiale et de
réel et historique de la Résurrection du Christ et l'enfer comme d'un palais nuptial". "Que le ciel
ceux qui ne voient là qu'un mythe. La Résurrection se réjouisse, que la terre soit remplie' d'allé-
n'est pas le prodige d'un cadavre réanimé, cas de gresse, que tout l'univers, le visible et l'invi-
Lazare, mais la victoire définitive de l'Esprit au sible, célèbre ce jour, car le Christ est ressus-
sens le plus fort de la "nouvelle créature" déi- ci·t-e, Joie
• • -
eterne 11 e .fi! - Il Tout est rempli de lu-
fiée et inaugurée par le Christ. Le mystère et le miere, les cieux, la terre et même l'enfer" -
silence qui l'entourent, le trouble des disciples "Soyons illuminés de joie, embrassons-nous et di-
et de Marie de Magdala qui ne le reconnaissent pas sons Frères !" Et à ceux-mêmes qui nous haïssent

d isons " ,
immédiatement, montrent une dimension divine de : Pardonnons-nous les uns les autres et
l'événement qui fait appel à la foi, au-delà de chantons ainsi : Christ est ressuscité!" '
toute constata½ion empirique et de t(\ute vérifica-
tion du genre de Thomas. Il est un "signe", dans La foi élargit nos facultés réceptives et
le sens johannique, dont l'homme [Link] de re- déchiffre la résurrection comme un fait absolu,
connaître ou de refuser la significat,iqn·. Il faut objectif, historique, qui révèle, selon les Ecri-
"se retourner" comme le fait Mar.J-e, il faut l '.é-· tures, la corporéité glorifiée du Christ. Celle-ci
clair d'une "conscience eucharist-iqtre'i, l 'oeil du change la prison de l'espace et du temps en fête
coeur dessillé et embrasé des disciples d'Emmaüs, éternelle de la rencontre, en Amour qui se donne
ou "l'ivresse sobre" des apôtres le jour de la et métamorphose.
Pentecôte, l'espace d'amour pour reconnaître
l'Orient ruisselant de lumière. Saint Isaac le Syrien, en maître de l'as-
cèse, fait une phénoménologie du péché. Tous les
Ce n'est pas seulement une espérance et une péchés au regard de Dieu ne sont que de la pou~-
attente. Le "Mémorial liturgique" "se souvient" de sière, car le repentir est donné à l'homme. L'uni-
la Passion, de la Résurrection, mais aussi de la que péché, le péché : "c'est d'être insensible au
Parousie. Les événements sont à la fois dans ·Ressuscité ! " Prophétie combien émouvante car
l'Histoire et dans l'éternité et, par cela, domi- actuelle; sa lumière venant du VIIe siècle é~laire
nent le temps. Le "Mémorial" nous rend contempo- la mentalité d'aujourd'hui qui refuse, avec les
rains de l'événement commémoré. La Résurrection anti-dieux militants des pays marxistes, l'histo-
survenue il y a deux mille ans est une présence ricité de la Résurrection.
continuée aujourd'hui et notre résurrection y est
impliquée. En disant la salutation pascale : "le Or, tout vrai croyant est conscient de sa
Christ est ressuscité", nous savons que nous som- résurrection déjà accomplie dans le Ressuscité.
39
38
C'est pourquoi Séraphin de Sarov, au siècle der- La communion eucharistique récapitule tous
nier, en guise de salutation, adressait à chaque en Christ. Les chrétiens ne sont pas seulement
visiteur la parole vivifiante : ''Ma joie,le Christ unis, mais constituent l'un en Christ, ce qui dé-
est ressuscité!" termine le style eucharistique de la spiritualité.

"Il n'y a que oui en Dieu", proclame saint


Paul, et c'est l'affirmation de l'être et pe l'im-
mortalité. Le choix entre le oui et le non, entre
La spiritualité eucharistique l'Etre et le Néant, s'est posé dès le début de la
pensée chrétienne; c'est la célèbre catéchèse des
deux voies : "Voici j'ai mis devant toi la vie et
L'eucharistie est la réalité la plus intime la mort, choisis donc", dit le Seigneur (Deut.
de la spiritualité. Elle s'étend sur chacun et sur 30, 19).
tous, sur l'Histoire et sur l'éternité. L'ensemble
liturgique n'est que l'attente du Seigneur dont le
sacrifice est rendu présent, Les Pères ont interprété de la manière la
plus réaliste les paroles de saint Paul sur notre
En grec, les mots "symbole" et "diable" "incorporation" au Seigneur. Le monde en Christ,
viennent de la même racine, mais expriment des dit saint Maxime, est le "buisson ardent", et
réalités opposées, Le diable est le diviseur, ce- l'eucharistie nous embrase du même feu. Saint Sy-
lui qui coupe toute communion et réduit l'être à méon le dit dans la prière avant la divine commu-
l'infernale solitude. Par contre, le symbole lie, nion: "J'espère en toi, tout tremblant, je commu-
fait pont, rétablit la communion. nie avec du feu. Par::, moi-même, je ne suis que
paille, mais, ô miracle, je me sens soudain embra-
Dans le récit du possédé gérasénien (Mc 5, .sé comme jadis le buisson ardent de Moïse... Sei-
9), le Christ pose au démon une question redouta- gneur, tout tITTt corps brille du feu de ta divini-
ble : "Quel est ton nom?" ce qui veut dire : "Qui té, ineffablement uni à elle. Et tu m' [Link] que
es-tu, quelle est ta nature, ton être caché?" le temple corruptible de ma chair s'unisse à ta
Le démon répond : "Mon nom est légion, car nous chair sainte, que mon sang se mêle au tien; et dé-
sommes plusieurs." Ce brusque passage du singulier sormais je suis ton membre transparent et lumi-
au pluriel, du mon au nous, révèle l'action du mal neux ... "
dans le monde, L'être se décompose, s'atomise en
multitude - légion des parcelles isolées, et c'est En Christ tout est donné, mais l'Esprit-
l'enfer. Par contre, saint Paul montre l'action du Saint exige de nous une métanoia radicale, retour-
Bien: "Puisqu'il n'y a qu'un seul pain (le nement de la conscience et de tout notre être,
Christ), nous qui étions plusieurs (décomposés par afin de devenir "hommes eucharistiques", capables
le mal en "légion", multitude mauvaise), nous ne de répondre aux angoisses et aux soifs du monde
formons qu'un seul corps" (1 Co. 10, 17). d'aujourd'hui.
40 41
Les Pères disent que le baptême est déjà la à travers ses actes. Le temps de l'Eglise est le
"petite résurrection", l'immortalité de l'âme. temps de l'Esprit, placé entre les deux parousies
L'eucharistie est le sacrement du Ressuscité : du Seigneur : l'incarnation et la seconde venue en
"Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la gloire. Au "donné" du Christ s'ajoute l' "agi" des
vie éternelle"; "il ne vient pas au jugement, mais hommes porté par l'Esprit : "il remplit les té-
déjà est passé de la mort à la vie éternelle". La moins, établit les évêques"; les Pères du Concile
mort ainsi n'est pas devant, elle est derrière, s'assemblent avec l'Esprit qui préside et éclaire.
dans le temps; ce qui est devant est la "pâque", Tout est charismatique dans l'Eglise au moyen des
le passage à l'éternité. ministères, des dons et des charismes.

La vie spirituelle se construit autour de Les Actes des Apôtres, actes de l'Eglise
la communion avec fe Christ, du "sacrement du frè- jusqu'à la fin du monde, constituent l'Evangile de
re" et de la communion universelle de tous dans le l'Esprit-Saint. A côté des formes institutionnel-
Christ ressuscité. Prémices de la sanctification les et hiérarchiques, on voit les actes "événemen-
de tout l'univers, le pain, pris des champs,et le tiels" (saint Paul, "apôtre par effraction", est
vin, pris des vignobles, deviennent le Corps et le homologué par le collège des Douze). A la média-
Sang du Seigneur. A cet aspect cosmique s'ajoute tion régulière du sacerdoce, s'ajoute celle, im-
la vision eschatologique : après chaque communion, prévisible, de la sainteté où la grâce n'est pas
la prière de l'office pascal supplie : "Fais que "organisable"; à côté de la structure jaillit la
nous puissions participer à toi d'une façon encore vie. Cette relation immédiate avec Dieu est insé-
plus parfaite dans la Lumière intarissable de ton parable de sa source cultuelle et forme puissam-
Royaume à venir." ment le type même de la spiritualité orthodoxe,
spiritualité essentiellement liturgique.

Le mot "orthodoxe" vient du mot grec doxa


et signifie à la fois la juste doctrine et la
La spiritualité liturgique juste louange avec une priorité doxologique: "Si
tu es théologien, tu prieras vraiment, et si tu
pries vraiment, tu es théologien", dit l'adage pa-
Avec le passage au Père, le Christ a termi- tristique. Nicolas Cabasilas, au XIVe siècle, uni-
né sa mission et, pourtant, il avertit : "Je vi~n- versalise et socialise, rend à la portée de tous,
drai, je serai avec vous jusqu'à la fin du monde." la méthode liturgique des grands spirituels : "Les
De son Corps qui se construit, le Seigneur n'est sacrements,dit-il, voilà la voie ... la porte qu'il
pas absent, mais le mode de sa présence diffère : a ouverte ... ; c'est en repassant par cette voie et
il revient et il est présent dans l'Esprit-Saint. cette porte que le Christ revient vers les hom-
Pendant sa vie humaine, c'est le Christ qui opère, mes." En effet, les sacrements continuent la visi-
et l'Esprit est au-dedans de ses actes. Maintenant bilité historique du Christ; le mémorial des sa-
c'est l'Esprit qui opère pour manifester le Christ crements "reproduit" la vie de Jésus, fait passer
42 43
par toute la courbe figurative du salut en suivant
adorèrent Dieu en disant : Amen, Alleluia ! Et il
pas à pas le Seigneur, vint du trône une voix disant : Louez Dieu, vous
tous ses serviteurs" (Apoc. 7, 11 et 19, 4).
Lors de la Liturgie de saint Jean Chrysos-
tome, l'homme s'associe au chant des anges, d'a-
Dans les catacombes, l'image fréquente est
bord dans le Trisag1~on : "Dieu Saint, Saint Fort,
une figure de femme en prière, "l'orante"; elle
Saint Immortel" : le Père, source de sainteté, le
représente l'attitude la plus vraie de l'âme hu-
Saint·' le Fils , celui qui triomphe de la . mort;
.,,. maine. Il ne suffit pas d'avoir la prière, il faut
l'Esprit-Saint, le vivifiant, souffle de vie ete:- devenir prière, être priere, se construire en
nelle. Le second chant angélique, le Sanctus, re- forme de priere, transformer le monde en temple
sume le thème de l'anaphore, l'adoration eucharis- d'adoration, en liturgie cosmique. Offrir non pas
tique toujours trinitaire. Le ministère des hommes ce que l'on a, mais ce que· l'on est. C'est un su-
et des anges s'unit dans le même élan d'adora- jet très aimé dans l'iconographie; il synthétise
tion: "Saint, Saint, Saint, est le Seigneur des le message évangélique en un seul mot : joie, d'où
armées. Le ciel et la terre sont remplis de ta les noms des icônes qui l'expriment admirable-
gloire." Dieu exhorte les hommes en disant : ment : "Réjouissez-vous et adorez", ou "Que toute
"Soyez saints"; son appel désigne~la ~~~n~t~de de créature qui respire rende grâces à Dieu". C'est
la gloire du siècle futur commencee ~eJa ici~bas: le merveilleux soulagement du poids du monde, de
Un saint n'est pas un surhomme, mais celui qui la pesanteur de l'homme lui-même. Pendant la li-
trouve et vit la vérité d'homme en tant qu'être turgie on entend : "Le Roi des rois, le Christ,
liturgique, ainsi que sa vocation d'adoration in- s'avance", et c'est l'unique nécessaire, recevoir
cessante. L'être humain, c'est l'homme du Sanctus son Suzerain dignement. C'est pourquoi, en ce mo-
et du Trisagion, comme le d~t si magnifiq~eme1_1t,/e ment solennel, l'Eglise chante : "Représentant
psaume : "Je chante à mon Dieu, tant que Je vis • mystiquement les chérubins (unis aux an&es), chan-
tons à la vivifiante Trinité l'hymne trois fois
La vie des grands spirituels nous rapporte sainte; déposons tout souci du monde afin de rece-
que "l'abbé Antoine, qui vivait dans la solitude, ç;
voir le Roi de toutes choses, invisiblement escor-
apprit un jour, par une vision, ~u'un homme ~~une té des armées angéliques. Alleluia, Alleluia, Al-
sainteté égale à la sienne exerçait dans le siecle leluia !" Comme dans le triple Amen de l'épiclèse,
la profession de médecin; il donnait aux pauvres 1 c'est le sceau trinitaire, que nous retrouvons
tout son superflu et chantait tout le jour le dans la doxologie de la prière dominicale : "le
Trisagion en s'unissant au choeur d es anges " • Règne, la Puissance et ' la Gloire". Ce règne ne
• " que 1 ' h omme es t "mi· s a-
C' est pour cette " action 1 vient pas seulement, car le temps liturgique est
Part" rendu saint. Chanter son Dieu, c'est son déjà sa venue, sa parousie. C'est pour se trouver
unique' préoccupation, c'est son unique• "
travai•111 ; à ce niveau et répondre à sa vocation d'être li-
l'Apocalypse nous le montre : "Et tous les anges .. turgique que l'homme est charismatique : "Vous
les vieillards et les quatre animaux ... se proster- avez été scellés du Saint-Esprit ... et Dieu s'est
nèrent devant le trône, la face contre terre, et acquis (ces hommes scellés) pour la louange de sa
44 45
gloire" (Eph. 1, 14). On ne saurait mieux préciser jamais connu la différence entre les préceptes
la spiritualité liturgique. L'exégèse moderne tra- et les conseils évangéliques. L'Evangile dans
duit Genèse 2, 15 : "Jahvé Elohim prit l'homme et l'absolu et la totalité de ses exigences s'adresse
l'installa dans le jardin d'Eden pour le culte et à tous et à chacun. C'est donc à la lumière du mo-
pour la garde". Le paradis ainsi est assimilé à un nachisme, à son école ascétique et pédagogique
sanctuaire et le premier homme est son gardien sa- qu'il faut chercher les fondements de la piété or-
cerdotal; c'est dans ses origines qu'il est li- thodoxe.
turge.
Le monachisme rappelle instantanément la
La méditation patristique s'achève tou- Thébaïde, berceau de tant de géants de l'Esprit,
jours par une doxologie. "J'avance en te chan- ce désert aride, brûlé, mais tout illuminé de leur
tant", lance saint Jean Climaque. La même allé- lumière. Ces maîtres étonnants de science expéri-
gresse chez saint Grégoire de Nazianze : "Ta gloi- mentale enseignaient l'art si raffiné de vivre se-
re, ô Christ, c'est l'homme que tu as posé tel un lon l'absolu de l'Evangile.
ange et chantre de ton rayonnement ... C'est pour
toi que je vis, pa~le et chante ... l'unique of- Historiquement, le monachisme s'explique

frande qui me reste de toutes mes possessions. " avant tout par la révolte la plus radicale contre
Ou encore saint Grégoire Palamas : "Illuminé, le mal et son règne dans le monde, et par un non
l'homme atteint les sommets éternels ... et déjà catégorique à toute compromission, à tout confor-
ici, sur la terre, devient tout miracle. Et même misme. Sa violence bien évangélique, afin de s'em-
sans être au ciel, il concourt avec les forces cé- parer du Royaume de Dieu, imposait l'abandon des
lestes dans le chant incessant; se tenant sur formes confuses et équivoques de ce monde. La nos-
terre tel un ange, il conduit à Dieu toute créa- talgie du Royaume s'opposait au trop humain de
ture." l'Empire chrétien et de la Cité des hommes.

Au temps des persécutions, la manifestation


du maximalisme de la foi chrétienne, son témoi-
gnage planté comme une écharde dans la chair du
La spiritualité monastique monde, appartenaient aux martyrs que l'Eglise vé-
nérait comme son propre coeur et appelait les
"blessés de l'amour du Christ". Le martyr prêche
Une des voies sûres pour saisir la spiri- le Christ en devenant "spectacle" devant Dieu, les
tualité orthodoxe est d'y entrer par le monachisme anges et les hommes, et s'érige en signe vivant,
qui a joué le rôle primordial dans sa formation et frappant, de la fidélité totale au Seigneur.
son caractère parfaitement homogène. En effet, il
n'y a qu'une seule spiritualité pour tous, sans Le concordat de Constantin offre à l'Eglise
aucune distinction en clergé, moines ou laies, et un statut légal et une existence "paisible", car
c'est la spiritualité monastique. L'Orthodoxie n'a protégée par l'Etat. Dès lors, le té[Link] que
46 47
les martyrs rendaient à "l'unique nécessaire" Frappé d'étonnement devant les stylites, le monde
passe au monachisme et s'y transforme en ministère découvre dans la prière et dans l'adoration l'es-
charismatique du maximalisme eschatologique. Le sentiel de l'homme : offrande de son être "moulu
"baptême d'ascèse" des moines prend la place du dans les meules de l'humilité, afin de devenir le
"baptême de sang" des martyrs. La célèbre Vie de pain doux et agréable au Seigneur". Et enfin, dans
saint Antoine écrite par saint Athanase décrit ce l'esprit de détachement ascétique, le monde saisit
père du monachisme comme "le premier qui soit par- l'aspect eschatologique de l'Histoire elle-même.
venu à la sainteté sans goûter le martyre". Par son aspiration bien évangélique à "l'impossi-
ble", à "l'unique", le monachisme sauve le monde
Celui qui entend l'appel évangélique de- de la plus redoutable suffisance et de l'idolâtrie
vient l'égal des apôtres, dit saint Syméon; il de son moi.
peut, comme Jean l'Evangéliste, se retourner vers
les hommes et leur dire ce qu'il a vu en Dieu. Il Son art de prière,discernement des esprits,
le peut et il le doit. Il ne peut même faire au- culture de l'attention, stratégie des combats in-
trement, car un moine est un témoin par excellence visibles, science du coeur et du subconscient,
des choses dernières, un apôtre de la perfection maîtrise du spirituel sur le matériel, atteignent
évangélique. Au désert, dans les cavernes ou dans un niveau de perfection étonnant et s'érigent en
le silence orant des couvents, à l'école des miroir de conscience où le monde vient se regarder
"théodidactes" - "enseignés par Dieu" - s'opérait et se juger.
lentement la naissance de la "nouvelle créature".
On peut dire qu'au moins ici, face aux compromis Un moine n'est pas celui qui diminue son
du monde, cette métanoia dont parle l'Evangile, être, mais celui qui le dilate, celui qui existe à
revirement de toute l'économie de l'être humain, l'image de l'Existant divin. Son ascèse n'est pas
la métamorphose de la "seconde naissance", avait une philosophie ou un système de vertus, mais la
réussi. communion incessante au tout autre, au transcen-
dant. C'est pourquoi Jean Climaque, un maître, ne
Est-ce l'opposition irréductible au monde? cesse de montrer que le propre d'un moine, c'est
On peut y voir un contraste frappant, mais aucune l'amour inlassable pour Dieu qu'il faut aimer
rupture. Les deux voies de l'existence, dans le comme un fiancé aime sa fiancée. Selon ses disci-
monde et en marge du monde, culminent dans la même ples, lui-même, "enflammé d'amour divin, n'était
réalité, l'une justifiant l'autre, afin de répon- que prière incessante, qu'amour inexplicable de
dre à la plénitude que l'Incarnation portait dans Dieu". Aucune ascèse, aucune science privées d'a-
ses flancs. Les moines quittent ce monde pour le mour n'approchent de Dieu, ne cessent de répéter
bénir immédiatement du désert et le porter dans les plus grands spirituels, Selon saint Maxime le
leur prière incessante. Et c'est dans le maxima- Confesseur, la tâche du monachisme n'est pas seu-
lisme des moines que la spiritualité de ceux qui lement d'unir l'esprit à la Sainte Trinité, mais
restent dans le monde trouve sa mesure, l'échelle d'exprimer la vérité de cette union parmi les
de comparaison, le "canon", modèle de l'existence. hommes,
48 49
La philanthropie de Dieu "L'Esprit n'engendre aucune volonté lui résistant.
Il ne transforme par divinisation que celle qui le
veut." "Les vertus, àisent les spirituels, c'est
En écoutant la parole : "Si tu veux être encore Dieu qui les met dans le coeur humain;
parfait, vends ce que tu as", les moines, dépour- mais à l'homme appartiennent les labeurs et les
vus de tout avoir, entendaient : "Vends ce que tu sueurs."
es". C'est l'oblation totale de son être. L'homme
est tombé au-dessous de lui-même; l'ascèse monas- On peut dire paradoxalement : c'est Dieu
tique l'élève au-dessus de lui-même, lui rend sa qui travaille et c'est l'homme qui transpire. Il
dignité d'enfant de Dieu, de nouvelle créature ne s'agit pas d'une "oeuvre méritoire", d'une ré-
en Christ. Si le bon sens dit "Dieu ne demande compense, mais de l'agir humain au-dedans de l'a-
pas tant", le monachisme proclame urbi et orbi : gir divin; c'est la définition la plus précise du
Dieu est redoutable dans sa jalousie; il demande synergisme. "Dieu est notre Sauveur; il n'est pas
tout, et sans aucun reste, celui qui pèse et mesure ·1e prix des oeuvres", dit
Marc l'Ermite. "Si Dieu regardait les mérites,
Est-ce un titanisme des forces naturelles? alors personne n'entrerait dans le Royaume de
Il faut aller aux sources pour saisir les rapports Dieu." "Dieu fait tout en nous, dit Maxime, la
entre la liberté et la grâce. A la question sur la vertu, la gnose, la victoire, la sagesse et la
part de l'homme dans l'oeuvre du salut, répond le bonté." Toutefois, chaque vérité est toujours an-
synergisme oriental; mais il faut bien comprendre tinomique. C'est que l'âme est tendue, non pas
son sens exact, Les "vertus" selon les ascètes ne vers le salut, dans le sens intéressé de son des-
sont pas autre chose que le dynamisme, non pas au- tin, mais vers la réponse que Dieu attend de
tonome, mais déclenché par la grâce de Dieu. Les l'homme. Au centre du drame immense du Dieu bibli-
Pères distinguent entre la liberté ou le libre- que, se trouve, non pas l'interaction seule de la
arbitre de l'intention et la liberté des actes. gr~ce et du péché, du Justicier et du coupable,
Ils affirment la liberté du désir du salut, de la mais surtout et essentiellement l'Incarnation ;
guerison, et laissent l'opération entièrement du l'interaction
1
de l'amour descendant. de Dieu

et de
côté de Dieu. Toutefois et dans une certaine me- 1 amour ascendant de l'homme. S'il faut sauver
sure, ce désir est déjà opérant, car il répond au quelque chose dans le monde, c'est avant tout cet
désir de Dieu de sauver et attire ainsi la grâce : amour que Dieu a porté le premier à l'homme, cet
"Je crois, Seigneur, aide-moi dans mon incréduli- amour qui nous dépasse et nous bouleverse· les
té". A tout soupir, à tout élan pour se dépasser,
.
textes liturgiques le désignent sous le nom' déjà
répond la grâce qui les porte, Pour monter aux plein de grâce : Dieu Philanthrope.
cieux, dit saint Maxime, "l'homme a deux ailes :
la liberté et la grâce", La grâce, dans son prin- Ce nom traduit une certaine image de Dieu
cipe même, ·est la matrice de deux initiatives, de que chaque Eglise trace à sa manière en partant de
deux fiat, divin et humain; mais elle n'est accor- son expérience vécue de Dieu. Ceci est important
dée qu'à notre totale oblation. Maxime précise : pour notre sujet, car la spiritualité est centrée
51
50
sur cette vision. contre Dieu, a pris le parti de l'homme. Nicolas
Cabasilas le dit admirablement : "Dieu se présente
Saint Grégoire voit en Abraham le type et déclare son amour ... repoussé, il attend à la
d'homme qui, sans poser de questions, chemine dans porte ... Pour tout le bien qu'il nous fait, il ne
les profondeurs mystérieuses de Dieu. Or les hom- demande en retour que notre amour; en échange il
mes posent des questions et exigent des preuves; nous acquitte de'toute dette." Le chrétien est un
mais les preuves blessent la Vérité et le Seigneur homme misérable; mais il sait qu'il y a Quelqu'un
les refuse. d'encore plus misérable, ce Mendiant d'amour à la
porte du coeur : "Voici, je me tiens à la porte,
L'optimisme des preuves de l'existence de et je frappe; si quelqu'un entend ma voix et m'ou-
Dieu dégage un "ennui substantiel" et ignore que vre la porte, j'entrerai chez lui et je souperai
toute preuve contraignante viole la conscience hu- avec lui" (Apoc. 3, 20). "Dieu, dit saint Maxime
maine. C'est pourquoi Dieu limite sa toute puis- s ' est f ait
• mendiant
• ,
à cause de sa condescendance
sance, renonce à son omni-science, retire [Link]- mendiante envers nous, souffrant jusqu'à la fin
gne et s'enferme dans le silence de son amour des temps,à la mesure de la souffrance de chacun."
souffrant. Il a parlé par les prophètes,il a parlé
.pendant sa vie terrestre; mais après la Pentecôte Le Fils vient sur terre pour s'asseoir à la
il ne parle qu'à travers les souffles de l'Esprit- "table des pécheurs". L'amour ne peut être qu'o-
Saint. C'est dans ce silence, dit Nicolas Cabasi- blation jusqu'à la mort. Dieu meurt pour que
las, que Dieu déclare son amour, manikon ér~s, l'homme vive. La voix de Dieu est silencieuse·,
"amour fou" de Dieu pour l'homme, et son merveil- elle exerce une pression infiniment légère, jamais
leux respect à l'égard de la liberté humaine. "La irrésistible. Dieu ne donne pas d'ordre, il lance
forme sous laquelle Dieu nous tend sa main est des appels : "Ecoute,Israël"; ou "Si tu veux être
celle même qui rend cette main invisible." Main du parfait ... " Au décret d'un tyran réponq. une sour-
Christ, elle couvre nos yeux; mais elle est percée de résistance; à l'invitation du Maître du Banquet
et les yeux voient à travers. répond la joyeuse acceptation de "celui qui a des
oreilles", de celui qui lui-même se fait élu en
La foi est la réponse 'à cette attitude ké- refermant sa main sur le don offert par son Roi.
notique de Dieu. Saint Paul la décrit et montre
que "l'aliénation" se trouve, non pas du côté de Que l'homme soit libre, ne signifie nulle-
l'homme, mais du côté de Dieu "Il s'est anéanti· ment qu'il soit la cause de son salut, mais que
lui-même, prenant la forme d'un serviteur ••• ; il Dieu lui-même ne peut contraindre son amour. Tou-
s'est abaissé lui-même" (Phil. 2,7-8). C'est parce tefois, la simple invocation du nom de Dieu rend
que l'homme peut dire non que son oui prend toute immédiatement présent ce Quelqu'ui;i. qui est méconnu
sa résonance et se place dans le même registre de et qui est intimement connu de toujours. Selon les
liberté que le oui de Dieu. C'est pourquoi aussi Pères, l'Esprit-Saint est le Don hypostasié; c'est
Dieu accepte d'être refusé, méconnu, rejeté, éva- pourquoi, si toute demande est suspendue à la vo-
cué de sa propre création. Sur la Croix, Dieu, lonté de Dieu, la demande de la venue de l'Esprit-
53
52 Mystère de l'Amour tout ruisselant de lumière, le
Saint ne connaît jamais de refus, car le refus matin de Pâques.
contredirait la nature même de l'Esprit-Don:
"Combien plus votre Père céleste donnera-t-il le Ce mystère était déjà pressenti par le cou-
Saint Esprit à ceux qui le lui demandent", dit le rant mystique de la pensée Juive. Rabbi Baruc
Seigneur, cherche le moyen d'expliquer que Dieu est un com-
pagnon d'exil, un solitaire abandonné, un étranger
Dieu a créé la "seconde liberté" et il méconnu parmi les hommes. Un jour, son petit-fils
court le risque suprême d'une liberté qui surgit, jouait à cache-cache avec un autre petit garçon.
capable de mettre en échec Dieu lui-mê~e, ~e l'o- Il se cache; mais l'autre refuse de le chercher et
bliger à descendre dans la mo:t et dans 1 :nfer, s'en va. L'enfant va se plaindre en larmes à son
de se laisser librement assassiner pour offrir aux grand-père. Alors, les yeux pleins de larmes, lui
assassins le pardon et la résurrection. Sa toute- aussi, rabbi Baruc s'écria : "Dieu dit la même
puissance, c'est de faire place à la libert~ hu- chose : Je me cache, mais personne ne vient me
maine, c'' est de voiler sa pré-science, afin de chercher ... "
dialoguer avec son "autre", de l'aimer jusqu'à
cette infinie souffrance qui attend une libre ré- Un saint disait à son enfant : "Vois-tu, si
ponse, une libre création de vi: c~mmune_de Dieu tu pouvais jouer avec le Seigneur, ce serait la
et de son enfant, L'adage patristique enonce : chose la plus énorme qu'on eût jamais faite. Tout
"Dieu peut tout, sauf contraindre l'homme à l'a~- le monde le prend tellement au serieux qu'on le
mer." La toute-puissance de Dieu, c'est de devenir rend ennuyeux ... Joue avec Dieu, mon fils; il est
la Croix vivifiante, unique réponse au procès de le suprême compagnon de jeux ... "
l'athéisme sur la liberté et le mal.
Saint Paissius le Grand priait pour son
La liberté humaine peut toujours dire : disciple qui avait renie le Christ, Le Seigneur
"Que ta volonté ne soit pas faite"; mêm: si ~ieu lui apparaît et dit : "Ne sais-tu pas qu'il m'a
n'a pas d'emprise sur cette parole. _La lib~rte ~e renié?" Mais le saint ne cessait d'avoir pitié et
refuser Dieu est voulue telle par Dieu, c est-a- de prier encore plus intensément pour son disci-
dire sans limites. Ce pouyoir suspensif du choix ple; alors le Seigneur lui dit "Paissius, tu
humain rend son destin conditionnel. Et c'est t'es assimilé à moi par ton amour".
l'enfer pour ainsi dire de l'Amopr divin, vision
divine de l'homme immergé dans la nuit infernale Saint Antoine disait que l'enfer existe sû-
des solitudes. rement, mais pour lui seul; ce qui veut dire que
l'enfer n'est jamais "pour les autres", qu'il
Le Dieu redoutable et impassible d'une n'est jamais objet de discours, mais d'espérance.
théologie trop logique s'avère un Dieu souffrant,
comme le disait Philarète de Mo scou : "Le Père est
1
L'idée religieuse d'un peuple se forme en
l'Amour qui crucifie,le Fils est l'Amour crucifié, partant de sa vision du Christ des Evangiles. Par-
l'Esprit est la puissance invincible de la croix."
54 55
mi les différentes "icônes" du Christ, suivant le dans la liste des classes sociales, met les "péle-
génie religie~x des peuples, il existe un Christ rins" à part, véritable catégorie sociale de ceux
russe qui a quelque chose d'essentiellement évan- qui se nourrissent, en route, chez les habitants,
gélique, sous l'aspect kénotique du Frère humble au nom du Christ. Périodiquement, des couches im-
des humiliés, celui qui est toujours avec les pau- menses de la population prenaient la grand-route,
vres, les infirmes, les souffrants. Le peintre se dirigeant vers les sanctuaires, les couvents,
Nestérov l'a bien exprimé dans son tableau célèbre les lieux théophaniques. Il fallait marcher à
"Le Christ et la Sainte Russie", où l'on voit le pied, là où c'était possible, même si on allait en
Christ entouré de mendiants, <l'infirmes et de pe- Palestine, terre sainte par excellence. C'était
tits de ce monde. Le grand écrivain russe d'au- une nécessité imperieuse de se trouver sur les
jourd'hui, Soljénitsyne, note que "la littérature lieux où la grâce s'était manifestée d'une manière
russe s'est toujours tournée vers ceux qui souf- très frappante, tangible, palpable : on avait be-
frent"; elle suit le Christ qui compatit, guérit soin de toucher le saint, de se sentir près du sa-
et console, Il n'est jamais "juge"; c'est pourquoi cré, de vivre au moins un instant dans le climat
tout jugement humain doit suivre la charité du du Royaume de Dieu, à la lumière du Jour sans dé-
Christ , chercher sa . Pravda, mot intraduisible, où clin.
la justice s'accomplît dans la miséricorde. Le nom
de "christianisme johannique", appliqué souvent à
Très curieusement, c'est une expression
la spiritualité orthodoxe, signifie l'inhabitation
d'une certaine familiarité, d'un rapport direct et
du Verbe dans l'âme humaine, la communion nuptiale
immédiat avec le céleste, mais qui s'accompagne en
où le divin n'est jamais principe de justice ou de
même temps de la plus grande sobriété. A l'opposé
pouvoir, mais Source de la Philanthropie d'où
de toute sensiblerie romantique et psychique,
jaillit la "nouvelle créature".
l'ascèse enseigne la sobriété du spirituel dé-
pouillé de tout sentimentalisme piétiste; toute
Ce type "johannique" se réfère aussi à
émotion saine est sévèrement filtrée. Elle écarte
cette parole de saint Jean qui témoigne du réa-
toute recherche de phénomènes visuels ou sensi-
lisme extrême du spirituel "Ce que nous avons
tifs : "Si un ange t'apparaît, refuse la vision,
entendu, ce que nous avons vu, et que nos mains
humilie-toi et dis : je suis indigne de voir." Et
ont touché." Un chant de Noël exprime bien ce réa- à Satan qui a pris la forme du Christ, un moine
lisme : "Je vois un mystère étrange : c'est une déclare : "Je ne veux point voir le Christ ici,
grotte qui est le ciel et une crèche qui est le mais ailleurs dans le siècle futur." "Ne t'ef-
réceptacle de Celui que tout l'univers ne peut force pas de discerner pendant la prière quelque
c'antenir." image en figure", conseille saint Nil du Sinaï ..
L'intériorisation de la vie spirituelle supprime
En Russie, cette soif d'intimité avec le toute superstition stérile et s'oriente vers l'in-
céleste a suscité un phénomène qu'on peut appeler habitation au sens johannique : "Nous viendrons et
national l'amo~r très particulier des pélerina- nous ferons notre demeure dans l'homme".
ges aux lieux saints, L'historien Klutchevsky,
56 57
La sobriété spirituelle fait appel à la vi- tienne est l'acquisition de l'Esprit-Saint." Selon
gilance du coeur .nourrie d'une prière incessante; saint Athanase : "Le Verbe s'est fait chair afin
elle manifeste une grande méfiance à l'égard de que nous puissions recevoir l'Esprit". Le terme
toute émotivité psychique,de tout élément affectif ainsi défini désigne l'idéal religieux de l'Ortho-
ou sensuel non contrôlé, de toute imagination vi- doxie qu'on appelle par le mot grec théosis, déi-
sionnaire. fication. On peut dire aussi pneumatisation, péné-
tration de tout l'être humain par les énergies
Pour un bapti~é, le Christ est le fait in- déifiantes de l'Esprit-Saint. Saint Basile dit que
térieur de son être. Sans supprimer le hiatus, la "l'homme a reçu l'ordre de devenir dieu", et Atha-
présence divine le comble par sa proximité brûlan- nase : "Dieu s'est fait homme, afin que l'homme
te : "Si tu es pur, le ciel est en toi, c'est au- puisse devenir dieu selon la grâcell, celui qui
dedans de toi que tu verras la lumière, les anges participe à la Sainteté de Dieu (2 P. 1, 4), aux
et le Seigneur lui-même." L'enstase s'oppose à conditions de la vie divine : l'intégrité de l'ê-
l'état extatique considéré comme dangereux et le tre et l'immortalité. "Vous êtes tous des dieux",
fait non des parfaits, mais des novices", avertit dit le Seigneur, et le canon des matines, Jeudi
saint Syméon: "Sois immatériel en présence de Saint, chante "Dans mon Royaume, je serai Dieu
l'Immatériel." "Si vous voyez un jeune homme mon- et vous serez dieux avec Moi."
ter de sa propre volonté au ciel, attrapez-le et
rejetez-le sur la terre,parce que cela ne lui vaut La distinction palamite entre l'essence di-
rien", dit la sagesse des maîtreis. vine radicalement transcendante et les énergies
divines immanentes à l'homme supprime tout danger
Réfractaire à toute imagination et repré- de panthéisme. L'homme reste créature même en de-
sentation matérialisée, l'Orthodoxie, en même venant "nouvelle créature". La pleine déification
temps, a créé le culte de l'icône, s'est entourée est l'oeuvre du VIIIe jour que les saints manifes-
d'images, en a construit le visible de l'Eglise. tent par anticipation. L'icône représente cet
C'est que l'icône est une théologie visuelle des état des transfigurés à l'image du Christ sur le
symboles qui élève le regard vers une présence mont Thabor. Les disciples d'Arsène le Grand,alors
sans forme ni figure; de l'invisible dans le visi- qu'il priait, l'ont vu comme une "colonne de feu".
ble, elle conduit vers l'invisible pur. L'abbé Lot demande à l'abbé Joseph ce qu'il doit
faire encore. Le vieillard se leva et tendit ses
mains vers le ciel. Et ses mains devinrent dix
cierges allumés. Et il dit à l'abbé Lot : "Si tu
L'idéal ultime veux être parfait, deviens tout feu." Selon Ma-
de la spiritualité caire d'Egypte, "l'âme que l'Esprit-Saint s'est
choisie, il l'illumine et elle devient toute lu-
mière, tout feu, tout oeil".
Saint Séraphin de Sarov résume bien la tra-
dition en disant : "La vraie fin de la vie chré- La déification commence dès à présent; mais
58
59
plus un saint s'élève et plus il ne cesse de répé- mon coeur, fortifie mes jarrets et mes os, illu-
ter : "Seigneur, aie pitié de moi, pécheur", ou, mine mes cinq sens et établis-moi tout entier dans
comme disait un des plus grands : "Tous seront ton amour." L'homme est "christifié" dans son
sauvés, moi seul je serai condamné." L'abbé Sisoë être, "le limon reçoit la dignité royale... se
sur son lit de mort était tout illuminé. On l'en- transforme en subst_ance du Roi", note Nicolas Ca-
tend parler à quelqu'un_et il explique : "Les an- basilas. C'est le coeur même de la spiritualité
ges sont venus me prendre, et je les prie de me orthodoxe : l'homme devient selon la grâce ce que
laisser encore quelque temps pour que je puisse me Dieu est selon la nature. Pour saint Macaire,
repentir." Les anciens lui dirent : "Mais tu n'as l' "esprit" humain est avant tout la réceptivité à
plus besoin de te repentir"; il répondit : "En vé- la pénétration de tout son être par les dons, les
rité, je vous dis que n'ai même pas commencé à me charismes et les énergies du Saint-Esprit.
repentir."

La déification est offerte à tous au moyen


des sacrements et surtout de l'eucharistie qui est
le "sacrement du frère". "De notre voisin dépend
pour nous la vie ou la mort",disait saint Antoine, La spiritualité
"car si nous gagnons le coeur de notre prochain, Communia Sanctorum
nous gagnons Dieu, et si nous sommes une cause de
chute pour notre voisin, nous péchons contre le
Christ." Un Père du désert disait.: "S'il m'était Ceux qui visitent les églises orthodoxes
possible de donner à un lépreux mon corps en pre- sont souvent frappés par leur lumière et une par-
nant le sien, je le ferais avec joie, car ceci est ticulière chaleur et intimité avec le céleste.
l'amour parfait." L'amour pour Dieu est actif et C'est que,même en dehors des off±c-es, ch~que point
passe par l'amour pour tout homme. des murs est animé par des présences dont témoi-
gnent les icônes et qui mettent l'homme en commu-
Si on cherche une définition, la spiritua- nion avec ses aînés : anges, prophètes, apôtres,
lité orthodoxe n'est pas morale, mais ontologique; . 1
mar t yrs et saints~ Lhomme se sent spontanément,
de la catharsis (purification) morale, on s'élève naturellement,en visite chez Dieu, entouré par les
à la catharsis ontologique, à la transfiguration amis de Dieu.
de la nature. La prière de Syméon Métaphraste, lue
après la divine communion, l'exprime clairement : Avec le Christ, c'est le "ciel, où réside
"Toi qui m'as donné ta chair en nourriture, Toi et se meut le Dieu trine, descendu sur terre", et
qui es un feu qui consume les indignes, ne me l'âme est saisie pa~ cette vision au point qu'on
brûle pas, ô mon Créateur, mais plutôt glisse-toi peut définir l'Orthodoxie comme "le ciel sur la
dans mes membres, dans toutes mes articulations, terre". Dans cette atmosphère céleste de la litur-
dans mes reins et dans mon coeur. Consume les épi- gie, l'homme se sent à son aise, chez lui, et mem-
nes de tous mes péchés, purifie mon âme, sanctifie bre de l'immense Communia Sanctorum.
60 61
La mort ne rompt pas le lien d'amour mutu-
protecteurs dans les cieux, et par conséquent les
el; la communion réunit les vivants et les morts.
membres les plus actifs de l'Eglise militante. Ils
Elle conditionne la prière d'intercession pour les
nous entourent d'une nuée de témoins et nous cou-
défunts et leur prière pour les vivants. Syméon le
vrent de leur prière. Ils ne sont pas des média-
Nouveau Théologien voit les saints sous la forme
teurs entre Dieu et les hommes, car l'unique Mé-
d'une chaîne d'or : "Les saints de chaque généra-
diateur est Notre Seigneur; mais ils sont nos amis
tion, dit-il, rejoignent ceux des précédentes et,
qui prient avec nous et pour nous et nous aident
comme eux, remplis de lumière, ils deviennent une
dans notre vie spirituelle.
chaîne d'or dans laquelle chacun est un chaînon
distinct, uni au précédent par la foi et la chari-
Le Dieu Philanthrope accorde aux saints la
té. Ainsi font-ils une même chaîne en Dieu et on
grâce d'un secours actif. Ils constituent l'invi-
ne peut la briser." Selon saint Paul, tous sont
sible de l'Eglise bien présent, comme les mains de
appelés à être saints et chacun a sa place dans
Dieu, afin d'opérer son économie du salut. Devant
cette chaîne ou "ceinture d'or" de l'Eglise. "Il
n'y a qu'une seule tristesse, disait Léon Bloy,
notre Père nous nous tenons tous ensemble et c'est
la "communion des saints".
c'est de n'être pas des saints ... "
Chaque jour de l'année est marqué par la
Tout orthodoxe reçoit à son baptême le nom
mémoire liturgique d'un ou de plusieurs saints. Le
d'un saint, ce qui signifie qu'il entre dans l'E-
fil d'or des transfigurés, le fil pourpre des mar-
glise terrestre, mais aussi dans l'Eglise céleste.
tyrs, connus ou inconnus au monde, se prolonge
Son patron rejoint son ange gardien et les deux
jusqu'à la fin du monde.
protègent le fidèle.
Le martyr scelle sa fidélité par sa mort;
Dès qu'on parle de sainteté, un blocage
mais il est celui qui prie pour ses bourreaux; et
psychologique se fait. On pense immédiatement aux
le seul espoir du tortionnaire au jour du jugement
géants de jadis, ermites et stylites, au point que
sera la plaidoirie du martyr qui seul, de droit,
ces "illuminés", "égaux aux anges", ne paraissent
pourra pardonner au nom du Christ et à son image.
plus de ce monde. Or, un saint n'est pas un sur-
homme; c'est tout simplement celui qui a réalisé
Les "fous en Christ" sont ceux qui cher-
la ressemblance avec Dieu par sa foi et son amour,
chent les humiliations en prêchant le Royaume de
et qui ne cesse d'être une priere incarnée, une
Dieu et sa justice. Un de ces fous, en mourant, ne
doxologie vivante de son Dieu. Si certains subis-
cessait de répéter : "Que tous soient sauvés, que·
sent le martyre par le glaive et en spectacle à
toute la terre soit sauvée !" Le culte des saints
tous, d'autres connaissent le martyre de l'amour
auréole la spiritualité d'une élection de sang et
caché qui les couronne de l'intérieur, invisible-
de lumière.
ment pour le monde.
De même que les saints, les anges prient et
Les saints sont nos intercesseurs et nos
intercèdent pour les hommes, ils sont les servi-
62 63
teurs de l'Incarnation. Tout homme a son ange gar- "Tu as enfanté le Fils sans père, ce Fils
dien qui se tient devant la face du Père. Ce n'est qui était né du Père sans mère"; l'Eglise chante
pas seulement un ami et un protecteur, c'est en le mystère trinitaire ainsi reflété dans l'humain.
quelque sorte un prototype céleste de l'homme, la A la paternité dans le divin correspond la mater-
pensée divine sur lui. Ceux qui sont attentifs et nité dans l'humain. Marie exprime la "virginité
sensibles aux présences invisibles, connaissent maternelle" de l' E'.glise; c'est pourquoi elle est
cette merveilleuse intimité et parviennent à con- la Mère de tous les honnnes et figure de l'Eglise.
verser avec leur ange. La parole de la Croix adressée à Jean: "Voici ta
mère", l'institue dans cette dignité apparentée à
Une composition iconographique appelée la l'Esprit-Avocat. et Consolateur. En enfantant le
Déisis (supplication) représente le sommet du cul- Christ, Marie l'enfante aussi dans toute âme.
te des saints. Placée toujours au-dessus des por- Saint Maxime définit un saint comme "celui en qui
tes royales de l'iconostase, elle montre le Christ se manifeste le mieux la naissance du Seigneur".
Docteur et Juge entouré de la Théotokos et de
saint Jean-Baptiste dans leur ministère d'inter- . Le Ch:ist est le "chemin" et la "porte",
cession pour tous les hommes, "Plus vénérable que D~:u-Homme~ il est l'unique. La Vierge est la pre-
les Chérubins et incomparablement plus glorieuse m~ere parmi les créatures; elle devance l'humanité
que les Séraphins", la Mère de Dieu, sans se sub- et t~~s la suivent vers le Royaume. Elle passa la
stituer à l'Unique qui est le Christ, se tient de- p:emiere pa~ la mort re~due impuissante par son
vant le Fils. Orante, priere de l'Eglise, elle Fils, et c est pourquoi le canon qu'on lit à
fait appel à la miséricorde. Plus nous vénérons l'heure de la mort de tout fidèle s'adresse à sa
Marie, et plus nous nous rendons compte de la protection. L'Assomption ferme les portes de la
grandeur incomparable de son Fils; c'est à cause m~rt; 1~ sceau de la Théotokos est posé sur le
de lui que nous nous adressons à sa Mère, sans neant; il est scellé par le Dieu-Homme en haut et
amoindrir le culte de Dieu. en bas, par la première créature ressuscÎtée. '

La Théotokos n'a jamais été objet de la


prédication apostolique. Son mystère se précise à
la même époque que le mystère de l'Esprit-Saint.
Les deux viennent de l'expérience liturgique, du
coeur de l'Eglise. Le culte de la Vierge est l'âme
de la piété orthodoxe sous son aspect de tendresse
maternelle et de protection. Elle n'est pas seule-
ment l'instrument, mais la condition humaine de
l'Incarnation. Le Christ ne pouvait pas s'incarner
en faisant violence à la nature humaine, Il fal-
lait que cette nature par la bouche de la Vierge
dise, elle-même le fiat.
65
la faculté de s'arrêter pour la prière et la con-
templation, même au coeur de tous les bruits du
monde, en métro, dans la foule, aux carrefours
d'une ville; mais surtout la faculté d'entendre la
présence des autres, les amis de chaque rencontre.
Le jeûne, à l'opposé de la macération que l'on
2 s'inflige, serait le renoncement joyeux au super-
flu, son partage avec les pauvres, un équilibre
LA VIE SPIRITUELLE souriant, naturel, paisible. Par-dessus l'ascèse
somatique et psychologique du Moyen-Age, on cher-
cherait l'ascèse eschatologique des premiers sie-
cles, cet acte de foi qui faisait de l'être humain
tout entier l'attente joyeuse de la Parousie,
L'ascèse moderne l'attente non pas chronologique, mais qualitative,
qui discerne l'ultime et l'unique nécessaire car,
selon l'Evangile, le temps est court et "l'Esprit
La spiritualité s'applique au concret de la et l'Epouse disent : Viens !"
vie spirituelle de tout fidèle, la structure et
l'inspire. Mais les modalités de l'ascèse reflè- L'ascèse ainsi devient l'attention aux ap-
tent l'époque et s'adaptent à sa mentalité. Dans pels de l'Evangile, à la gamme des béatitudes;
les conditions de la vie moderne, sous le poids du elle cherchera l'humilité et la pureté du coeur,
surmenage et de l'usure nerveuse, la sensibil~té afin de délivrer son prochain et de le restituer à
change. La médecine protège et prolonge la vie, Dieu. Dans un monde fatigué, écrasé par les sou-
mais en même temps diminue la résistance à la cis, vivant dans des rythmes de plus en plus accé-
souffrance et aux privations. L'ascèse chrétienne lérés, la tâche est de trouver et de vivre "l'en-
n'est jamais le but en elle-même; elle n'est qu'un fance spirituelle", la fraîcheur et la nalveté
moyen, qu'une méthode au service de la vie, et évangélique de la "petite voie" qui conduit à
elle cherchera à s'accorder aux besoins nouveaux. s'asseoir à la table des pécheurs et à rompre le
pain ensemble.
Jadis l'ascèse des Pères du désert imposait
des jeûnes extrêmes et des contraintes; le comb~t
aujourd'hui se déplace. L'homme n'a pas besoin
d'un dolorisme supplémentaire; cilice, chaînes, Les éléments de la vie spirituelle
flagellations, risqueraient de le bris~r inut~l:- et son itinéraire
ment. La "mortification" actuelle serait la libe-
ration de tout besoin de doping : vitesse, bruit,
excitants, drogues, alcools de toutes sortes. Ce n'est pas seulement dans l'histoire,
L'ascèse serait plutôt le repos imposé, la disci- mais aussi dans les profondeurs de l'esprit hu-
pline du calme et du silence où l'homme retrouve
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main, que le Christ naît, meurt et ressuscite.
C'est dans cette intériorité que se nouent les un hymne chargé d'un dynamisme explosif : "Eveil-
rapports entre Dieu et l'honnne et que se trace le-toi, lève-toi d'entre les morts, et sur toi
l'itinéraire de toute vie spirituelle. Celle-ci luira le Christ" (Eph. 5, 14). Une variante de ce
est toujours sortie de soi-même, rencontre de son texte renforce le sens : "et tu toucheras le
Christ". Ce passage de l'état de mort à l'état de
Autre, de ses autres aussi.
vie, de l'enfer au Royaume, c'est exactement l'i-
tinéraire de la vie spirituelle.
Ainsi les éléments constitutifs de la vie
spirituelle dépassent l'humain seul; Dante parle
des trois partenaires du "jeu divin" : Dieu,
l'honnne et Satan. Les spirituels de même souli-
gnent les trois volontés qui se confrontent dans
le coeur de l'honnne : celle de Dieu, salvatrice; La rupture,
celle de l'honnne, instable et problématique; celle seconde naissance
du démon, étrangère à l'honnne, tentation et ob-
stacle ..
L'Evangile connnence par un appel vigoureux
"Au connnencement", à l'heure de l'épreuve
à la métanofa : "Repentez-vous, car le Royaume des
décisive pour le destin de l'honnne, l'échec reten-
cieux est proche"; il est plus exact de dire :
tissant de son option l'a fait tomber au-dessous
"changez-vous", changez votre être tout entier,
de son être et l'a innnergé dans la vie des sens et
corps, âme et esprit; le repentir dont il s'agit
de la matière. L'honnne est devenu charnellement et
au sens le plus fort est un revirement radical et
sensuellement enténébré; mais l'économie divine du complet de toute l'économie de l'être humain.
salut l'élève au-dessus de son être, au niveau de
la "nouvelle créature" : "Que l'honnne extérieur
Le quatrième Evangile parle dans le même
en nous s'en aille en ruine et que l'honnne inté-
sens de la "seconde naissance". Les deux termes,
rieur se renouvelle de jour en jour," "Vous métanoia et naissance, accentuent le métabolisme
êtes dépouillés du vieil honnne et vous avez revêtu humain au seuil du monde de l 'Esprit. • Entre un
le nouveau." C'est ici que saint Paul met le point honnne baptisé et celui qui n'est pas baptisé s'ou-
de départ de sa vision de l'honnne en Christ. vre un abîme, la distance infinie de deux natu-
res : déchue, malade, et d'autre part recréée, ré-
Dès lors la vie spirituelle s'oriente vers dimée. Pour souligner le caractère de l'absolument
cette métamorphose : Il revetir
- • l'honnne nouveau,
Il
nouveau, les Pères se servent du miracle des noces
nouveau parce qu'il a revêtu le Christ; il n'est de Cana, du changement de l'eau en vin. Le symbo-
plus l'honnne tout court, l'honnne seul; il est lisme de ce miracle fait converger le baptême et
"christifié", il est en Christ et le Christ est en l'eucharistie. En effet, l'eau baptismale a la va-
lui. L'honnne parcourt ainsi une distance vertigi- leur du sang du Christ, enseigne Nicolas Cabasi-
neuse à l'intérieur de son être. Saint Paul cite las : "elle détruit une vie et en produit une au-
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tre ... ; nous quittons les tuniques de peau, pour S'accepter
revêtir le manteau royal".
Toutefois,le risque est grand. L'expérience
Maintenant on peut comprendre à quel point brutale des chutes et des impuissances peut jeter
la vie spirituelle opère d'emblée une rupture. au bord du désespoir. La tentation est de crier à
Elle n'est point une même vie à laquelle on ajoute l'injustice, de dire que Dieu nous en demande
des offices,des lectures et des attitudes pieuses; trop, que notre croix - symbole de nos difficul-
elle est essentiellement coupure, revirement et, tés - est plus lourde que celle des autres. Une
immédiatement après, un combat, une violence qui vieille histoire raconte la révolte d'un homme
prend d'assaut les cieux et s'empare du Royaume. simple et sincère. L'ange le conduit alors vers un
Au seuil de cette vie nouvelle, résonne la parole tas de croix de différentes tailles et lui propose
de saint Paul : "Voici, toutes choses sont nou- d'en choisir une à sa mesure; l'homme prend la
velles". plus légère; mais il s'aperçoit que c'était juste-
ment la sienne ! L'homme n'est jamais tenté au-
L'Evangile mentionne le pouvoir redoutable delà de ses forces.
du Prince de ce monde; saint Paul l'appelle :
"dieu de ce monde" (2 Co. 4, 4); c'est ce pouvoir Dieu attend de notre foi un acte viril, la
du mal qui exige une rupture radicale. L'Eglise pleine et consciente acceptation de notre destin,
prend très au sérieux ses ravages homicides et et nous demande de l'assumer librement. C'est
c'est pourquoi les anciens rites placent avant le peut-être l'acte le plus difficile : s'accepter
baptême l'exorcisme accompagné du solennel renon- tel que l'on est et dans les plis les plus secrets
cement au mauvais. Face à l'Occident, où la lu- de nos âmes. "Celui qui se voit tel qu'il est est
mière du jour disparaît, le néophyte renonce au . grand que celui qui ressuscite les morts" ,
plus
passé placé sous le pouvoir des puissances des té- disent les spirituels qui soulignent aussi l'im-
nèbres; se tournant vers l'Orient où le jour pa- portance vitale de se voir à nu et sans aucune
raît, il confesse sa foi et reçoit la grâce. C'est complaisance. La vision est toujours redoutable;
un résumé très dense de la vie spirituelle. Le sa- c'est en ce moment qu'il faut contempler le
crement accentue sa progression qui ne s'arrête Christ. C'est l'expérience de saint Paul et de
jamais : "Quiconque met la main à la charrue et tout chrétien "Quand je veux faire le bien,
regarde en arrière, est impropre au royaume de c'est le mal qui se présente à moi ... ; misérable
Dieu" (Luc 9, 62). Tout arrêt est une régression. que je suis, qui me délivrera? Jésus-Christ
Le caractère totalitaire de la consécration d'un notre Seigneur" (Rom. 7, 15-25).
baptisé le place dans l'extrême tension de chaque
instant; mais sa fidélité à la "grande profession Au moment de la pesante solitude, de l'im-
baptismale" de la foi va résister à l'épreuve du puissance radicale de l'humain naturel, l'humble
temps et à l'assaut des tentations, car le Christ acceptation de soi-même incline l'homme à déposer
son être tout entier au pied de la Croix; alors,
va combattre en lui, avec lui.
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brusquement, cètte pesanteur écrasante, le Christ tée au Royaume. "Etant monté sur la hauteur, il a
la soulève à notre place : "Apprenez de moi que emmené les captifs" (Eph. 4, 8).
mon joug est aisé et mon fardeau léger".
Les icônes approfondissent les textes li-
Le fiat jaillit : "Que ta volonté soit fai- turgiques et en font une lecture contemplative. Là
te"; je 1 'accepte comme la IJ1ienne propre; j'y dé- o~ la_pa~o~e s'ar;~t.: impuissante devant [Link]-
chiffre ce que Dieu a pensé de moi; j'y reconnais tere indicible, 1 icone continue. L'office du Sa-
mon destin. L'homme est décentré de lui-même, ren- medi de Passion chante: "Tu es descendu sur terre
du léger et allègre : "Je suis la servante du Sei- pour sauver Adam~ et ne le trouvant pas, ô Maître,
gneur"; "l'ami dé l'Epoux est ravi de joie en en- tu es allé le chercher jusque dans les enfers."
tendant la voix de l'Epoux; et c'est là ma joie L'icône de la Nativité se réfère à ce texte et
qui est parfaite" (Jean 3, 29). fait voir la dense obscurité de la grotte ou l'en-
fant est couché comme dans les entrailles téné-
L'homme ne peut que dire : "Tout est en breuses de l'enfer. Pour se poser "au coeur de la
Toi, Seigneur; je suis à toi, reçois-moi". Sans création", le Christ situe mystiquement sa nais-
pouvoir encore tout comprendre, l'homme saisit sance aux enfers, au point de l'ultime désespé-
plus qu'il ne lui en faut pour lè moment. Le des- rance. L'humanité depuis Adam a abouti au chéol
tin retrouve la fraîcheur d'une existence acceptée sombre _séjour des morts; c'est donc là que 1~
et aimée. Ce n'est qu'après cette "seconde nais- Christ ira la chercher. "La lumière combat 1 'obs-
sance", cette "pentecôte" personnelle, que la vie curité, la vie anéantit la mort", dit Grégoire de
spirituelle proprement dite commence. N~sse. "Balance de justice", la Croix est au mi-
lieu comme le trait d'union entre le Royaume et
l'enfer. L'icône de la Résurrection est celle jus-
tement de la "Descente aux enfers". Pour ·la terre
le_Vendredi de Passion est le jour de douleur;
La dimension infernale mais aux enfers, c'est déjà Pâques. L'icône montre
du monde le Christ foulant les portes brisées de l'enfer.
Ce n'est pas du tombeau que le Christ sort mais
"d' entre les morts" et de l'enfer comme , d'une
L'Orient, si sensible à la Résurrection, "chambre nuptiale".
l'est aussi au thème de l'enfer que saint Paul
traite sous une forme ramassée et saisissante dans Saint Maxime souligne que la mort est le
Ephésiens 4, 9-10: "Il est monté, qu'est-ce à résultat de la séparation avec Dieu; mais comment,
dire, sinon qu'il est aussi descendu d'abord dans dans ce cas, la mort du Christ devient-elle possi-
les régions inférieures de la terre? ... afin de ble, si le Christ est Dieu et homme inséparable-
remplir toutes choses." On voit l'ampleur de l'i- ment? Sa mort est unique et n'est pas la mort de
tinéraire entre les deux extrémités de la course tout homme. La mort est l'épuisement, le tarisse-
de l'Agneau ailé : la descente aux enfers, la mon- ment de la vie à cause de la corruption de la na-
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ture. Plus profondément, le cas-limite, c'est la important du sacrement de baptême : "L'action de
situation d'un athée qui est "dépourvu de Dieu", descendre dans l'eau et de remonter ensuite symbo-
vidé de Dieu dans sa substance, séparé de lui par lise la descente aux enfers et la sortie de cette
le vide du néant. Cas-limite, car l'homme, même demeure." Ainsi le baptême n'est pas seulement
athée, n'est jamais abandonné par Dieu, car le mourir et ressusciter avec le Christ, mais aussi
Christ assume même le "dehors" de Dieu, parce que, le suivre dans sa descente aux enfers. C'est que
selon l'adage des Pères : "ce qui n'est pas assumé l'enfer est plus redoutable que la mort; il est la
n'est pas sauvé". Le Christ va jusqu'au terme qui vie consciente dans le néant, dans le "dehors" de
nous dépasse totalement. Tout est centré sur la Dieu. Le Christ y descend et en sort portant les
parole dont la profondeur est divine, c'est le cri stigmates de son amour crucifié. Or, tout baptisé,
de Jésus : "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu en suivant le Christ, porte aussi les stigmates
abandonné?" C'est à l'instant où le Père aban- des soucis sacerdotaux du Christ-Prêtre, son an-
donne son Fils, où le Fils perd son Père,se trouve goisse pour le destin de ceux qui sont "dépourvus"
"dépourvu de Dieu", qu'il peut mourir réellement, de Dieu, pour le destin infernal des pécheurs et
s'identifier à un athéisme radical qui dépasse des athées.
même l'humain et touche l'abîme démoniaque. Le
Christ accepte librement d'être assassiné au mo- La célébration de la Pentecôte est atten-
ment de l'abandon pour offrir à ses assassins et à tive à cet aspect et comporte les trois grandes
tous les athées le pardon et la résurrection. prières de saint Basile. On prie pour tous les
morts depuis la création du monde. La grâce sura-
La descente aux enfers ainsi rendue possi- bondante de la Fête enlève toute limite. Une fois
ble ontologiquement, le Christ descend là où Dieu l'an, l'Eglise prie même pour les suicidés et suit
n'est pas, là où la solitude infernale s'est pla- l'itinéraire du Christ du ciel à l'enfer et de
cée en marge de Dieu, dans les "ténèbres extérieu- l'enfer au ciel.
res" par rapport à Dieu. Dès lors tout est contenu
dans la main percée du Verbe; il a participé même Selon l'adage des Pères, Dieu peut tout,
à l'absence de Dieu, à l'abandon par le Père. sauf contraindre l'homme à l'aimer. Son destin
parmi les hommes est suspendu au fiat de l'humani-
Le mémorial liturgique nous rend contempo- té. Pour assurer la liberté de cette option, le
rains de tout événement biblique; plus précisé- Christ renonce à sa toute-puissance, suspend tout
ment, il montre sa présence continuée qui est miracle. L'apparente passivité de Dieu cache sa
celle d'aujourd'hui, et non d'hier, En disant : souffrance. Il prévoit le pire et son amour n'en
"le Christ est ressuscité", je dis en même temps reste que plus vigilant, car l'homme peut refuser
que je suis vivant, j'ai déjà en moi la vie éter- Dieu et bâtir sa vie sur son refus. Qui l'empor-
nelle; cela a des conséquences immédiates pour la te? L'amour ou la liberté; les deux sont infinis
vie spirituelle de chacun, et l'enfer pose cette question.

Saint Jean Chrysostome rappelle un aspect L'Orient reste étranger à tout principe ju-
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ridique, "pénitentiaire"; son attitude envers les Lors des matines orthodoxes de la nuit de
pécheurs est thérapeutique, relève non pas d'un Pâques, dans le silence de la fin du samedi, le
tribunal, mais d'une clinique. Sans rien préjuger, prêtre et le peuple quittent l'église. La proces-
l'Eglise s'abandonne à la philanthropie de Dieu et sion s'arrête à l'extérieur devant la porte fermée
redouble sa prière pour les vivants et les morts. du temple plongé dans l'obscurité. Pour un bref
Quelques-uns parmi les saints trouvent l'audace de instant, cette porte fermée symbolise la tombe du
prier même pour les démons. Seigneur, la mort, l'enfer. Le prêtre fait le si-
gne de la croix sur la porte, et sous sa force ir-
L'amour de Dieu demeure sans changement; résistible, la porte s'ouvre toute grande et tous
Dieu a aimé le monde dans son état de chute : "Il entrent dans l'église, maintenant inondée de lu-
n'est pas juste de dire que les pécheurs dans mière, en chantant : "Le Christ est ressuscité des
l'enfer sont privés de l'amour de Dieu ... Mais morts". La porte de l'enfer est redevenue la porte
l'amour agit d'une manière différente; il devient de l'Eglise, la porte du Royaume. On ne peut pas
souffrance dans les réprouvés et joie dans les aller plus loin dans la "symbolique de la Fête ...
bienheureux", dit saint Isaac, Oui, le monde dans sa totalité est à la fois con-
damné et sauvé, il est à la fois l'enfer et la
Tout baptisé est un être invisiblement "nouvelle terre" du Royaume. La vie spirituelle
stigmatisé; il porte une profonde blessure du des- apprend progressivement que c'est dans notre monde
tin de tous les autres et ajoute quelque chose à de télévision, d'ultra-sons, de voyages interpla-
la souffrance du Christ entré en agonie jusqu'à la nétaires,dans ce monde à la fois athée et croyant
fin du monde. "Imiter le Christ", c'est descendre paradisiaque et infernal, mais toujours aimé pa;
à sa suite au fond du gouffre de notre monde. Dieu, que l'honnne est appelé au miracle de sa foi
L'imitation est la configuration au Christ total; et à son témoignage parmi les honnnes.
or, "l'amour de Dieu et l'amour des honnnes sont
deux aspects d'un seul amour total", dit saint
Maxime. Mon attitude personnelle, c'est de lutter
contre mon enfer qui me menace, si je n'aime pas
pour sauver mon prochain. Le combat de la vie spirituelle

"L'enfer, c'est les autres", dit Sartre. Un


chrétien dira : le destin des autres est mon en- "Revêtez-vous de toutes les armes de Dieu
fer. Pour celui qui vit profondément sa vie en afin de pouvoir tenir ferme." Saint Paul exhorte
Christ, l'expérience de l'enfer est innnédiate. tout fidèle à s'exercer aux combats de la foi et
Mais si les désespérés explorent la profondeur de donne de l'ascèse une image militaire et sporti-
Satan et rejettent leur blasphème au ciel, l'Evan- ve : soldat et athlète. La tradition a donné à ce
gile appelle les croyants à "déplacer les monta- terme un sens technique precis; il désigne la
gnes", ce qui n'est qu'un symbole de la toute- "lutte invisible" afin d'acquérir une maîtrise du
puipsance de la foi. spirituel sur le matériel.
76 77
Après l'exploit unique et une fois pour qu'une stratégie. L'homme peut susciter une am-
toutes des Pères du désert, il n'y a plus de re- biance morbide, fantasmagorique où il ne voit par-
tour possible, car on est dans des âges spirituels tout que le mal et le péché. Or, l'ascèse évangé-
différents. La tradition postérieure rétablit ma- lique frappe par l'excès, non pas de peur, mais
gistralement l'équilibre, Les spirituels accen- d'amour débordant de tendresse cosmique. Elle prie
tuent le mouvement d'intériorisation: "Entre dans "pour toute créature, même pour les reptiles et
ton âme et trouves-y Dieu, les anges et le Royau- les démons". Saint Dorothée donne une belle image
me." "Le coeur purifié devient le ciel intérieur." du salut sous la forme d'un cercle. Le centre en
est Dieu et tous les hommes se trouvent à la cir-
Ce n'est plus par des conditions extraordi- conférence. Plus on se rapproche du centre -
naires de vie, mais par l'oraison perpétuelle Dieu-, plus les rayons du cercle - le prochain -
qu'on s'apparente aux anges. La nouvelle conscien- se rapprochent les uns des autres. Saint Isaac dit
ce s'épanouit en charité cosmique des saints. Les à son disciple : "Voici, mon frère, un commande-
Conciles déconseillent toute exagération: "Les ment que je te donne : que la miséricorde l'em-
jeûnes excessifs font le même mal que la gourman- porte toujours dans ta balance, jusqu'au moment où
dise." A la question d'un stylite sur la récom- tu sentiras en toi-même la miséricorde que Dieu
pense à venir, l'ange lui dit qu'elle sera la même éprouve envers toi et le monde."
que celle d'un comédien de Damas qui a donné toute
sa fortune à une femme dans la misère. A sa de- L'équilibre recherché déconseille de s'ana-
mande de se voir révéler les parfaits, un grand lyser trop sous peine de scrupules excessifs. La
ascète, Paphnuce, voit un brigand qui a sauvé une parfaite mesure s'impose, au besoin avec l'aide
femme égarée au désert, un chef de village qui d'un guide expérimenté ou le climat bénéfique
est juste et généreux envers tous, un marchand qui d'une vivante communauté. Origène conseille la
distribue ses biens aux pauvres. Un ermite disait prudence dans le choix des conseillers : • "Partout
à l'abbé d'un monastère : "Le soleil ne m'a jamais où se trouvent des maîtres, Jésus-Christ est au
vu manger" - "Pour moi, répartit l'abbé, il ne m'a milieu_ d'eux, à condition que les maitres se tien-
jamais vu en colère." nent dans le temple sans jamais le quitter"; le
temple, pour Origène, signifie une contemplation
Aucune ascèse, privee d'amour, n'approche ininterrompue de Jésus.
de Dieu : "Nous serons jugés pour le mal accompli,
mais surtout pour le bien que nous avons négligé L'ascèse n'a rien de commun avec le mora-
et pour ce que nous n'aimons pas notre prochain", lisme. Le contraire du péché n'est pas la vertu,
dit saint Maxime. mais la foi. Les impératifs moraux s'adressent aux
forces naturelles; mais toute éthique autonome est
L'ascèse dans la vie spirituelle aujour- fragile et peu efficace; elle n'a pas le pouvoir
d'hui protège l'esprit de toute emprise venant du de dire à un paralytique : "Lève-toi et marche !"
monde et préconise de vaincre le mal par la créa- Les impératifs ne peuvent rien pardonner, ni abscu-
tion du bien. Ainsi elle n'est jamais qu'un moyen, dre, ni rendre la faute inexistante, ni ressusci-
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ter un mort. Leur apparence rigide, érigée en sys- nécessaire et se font violence en tout. Il est
tème, cache le pharisaïsme de "l'orgueil des hum- évident que ces exigences s'appliquent à tous les
bles". C'est la forme la plus pernicieuse, car hommes. "Quand le Christ, dit Jean Chrysostome,
"une fois l'orgueil pris pour l'humilité, la mala- ordonne de suivre la voie étroite, il s'adresse à
die est sans remède", disent les maîtres. Nous tous. Le moine et le séculier doivent atteindre
sommes appelés à être actifs, virils, héroïques, les mêmes hauteurs." "Ceux qui vivent dans le
mais ces "vertus" sont les dons que l'Esprit peut monde, bien que mariés, doivent pour tout ressem-
retirer à chaque moment, Rien n'est à nous. De là, bler aux moines." "Vous vous trompez tout à fait
l'humilité sur les hauteurs de la sainteté qui est si vous pensez qu'il est des choses exigees des
une attitude constante de l'âme en présence de séculiers, et d'autres des moines ... ; ils auront
Dieu. Saint Antoine voit tout l'univers recouvert les mêmes comptes à rendre."
des filets du démon et demande : "Qui pourra donc
être sauvé?" Et la voix divine lui répond : Théodore Studite dresse le programme de la
"L'humilité, car ces filets ne l'effleurent même vie monastique et ajoute: "Ne croyez pas qu'il
pas." vaille pour les moines seuls et non pas, tout en-
tier, et également, pour les laïcs." Saint Nil es-
L'humilité interdit de se sentir "sauvé"; time que les pratiques monastiques s'appliquent à
mais elle suscite une joie permanente et désinté- tous, mais à chacun sa manière personnelle. Saint
ressée, simplement parce que Dieu existe. L'âme Tikhon de Zadonsk écrivait aux autorités ecclé ~
reconnaît Dieu dans l'aveu de sa totale impuis- siastiques : "Ne soyez pas pressés de multiplier
sance; elle renonce et ne s'appartient plus. L'o- les moines. L'habit noir ne sauve point. Celui qui
blation, don de soi, c'est l'humilité devenue porte l'habit blanc et qui a l'esprit d'obéissan-
acte. L'homme nu suit le Christ nu; il se tient ce, d'humilité et de pureté, celui-ci est un vrai
dans la vigile de son esprit et attend la venue du moine du monachisme intériorisé." Il s·' agit pour
Seigneur. Mais son âme porte le monde de tous les chacun du mode d'adaptation, d'un équivalent per-
hommes. Selon la belle parole de Grégoire de sonnel des voeux monastiques.
Nysse, un fidèle est "le dépositaire de la philan-
thropie divine". Au soir de sa vie, l'homme sera
jugé sur son amour ...
Voeu de pauvreté

Le monachisme intériorisé Transformer les pierres en pain de la pre-


mière tentation au désert, ce miracle simpliste,
évacue avant tout le "pauvre", non pas le men-
Selon les Pères, les moines sont ceux qui diant, objet des "bazars de charité", mais le Pau-
mènent la vie selon l'Evangile, cherchent l'unique vre, Celui qui partage son être, sa chair et son
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sang eucharistiques. Ainsi tout vrai pauvre est un vres d'Israël", mais déjà "riches en Dieu", car
vrai riche qui, à la sueur de son coeur, partage l'Esprit-Saint était sur eux (Luc 2, 25). Le pau-
ce qu'il est. Une pareille "pauvreté" était prê- vre est l'ami de Jahvé. La Vierge chante dans son
chée corrnne la seule solution économique par les Magnificat l'hymne à la pauvreté et fait voir dans
Pères du type de Jean Chrysostome et de Basile. le pauvre un sacrement de la présence du Christ.
L'Evangile demande ce qu'aucune doctrine politique
n'exige de ses adeptes, car il s'adresse au don
royal d'un esprit libre. A l'échelle mondiale,
seule l'économie basée sur le besoin et non le
profit a des chances de réussir; mais elle com- Voeu de chasteté
porte des sacrifices et des renoncements. On ~e
peut pas jouir des biens anarchiquement. Les vrais
besoins varient selon les vocations et les profes- Origène parle de la "chasteté de l'âme",
sions; mais l'essentiel se trouve dans l'indépen- les Pères du désert de la "purification du coeur".
dance de l'esprit à l'égard de tout avoir, .dans la A cette puberté de l'esprit, à sa virginité par-
capacité de les aimer corrnne don de Dieu. Vivre viennent, au même titre, ceux des moines qui fu-
dans ce qui• est d onne~ " par surcroi
-t" , ces
' t v i'vre rent jadis maries. Il y a là une transcendance
entre la misère et le superflu. Même l'idéal mo- de l'état physiologique seul vers la structure
nastique ne prêche point la pauvreté personnelle, chaste de l'esprit. Pour Clément d'Alexandrie,
mais une sage frugalité des besoins. le "charisme édénique" du mariage est justement
sa chasteté.
La mesure de pauvreté,toujours personnelle,
exige l'invention créatrice et exclut tout esprit L'amour chaste est aimanté par le coeur qui
sectaire simpliste. Le problème n'est pas dans la reste vierge au-delà de toute actuation corpo-
privation, mais dans l'usage; c'est la qualité de relle. Selon la Bible, il est la "co~naissance"
don qu'on met dans un verre d'eau offert qui jus- totale de deux êtres, une conversation de l'esprit
tifie l'horrnne au jugement dernier. C'est pourquoi à l'esprit, où le corps s'offre en prodigieux vé-
saint Jacques précise le sens profond de l'aumô- hicule du spirituel. C'est pourquoi : "Usez du
ne : "Visitez les veuves et les orphelins dans corps avec sainteté et respect" (1 Thes. 4, 4).
leur affliction." S'il n'y a rien à partager, il Corrnne une matière pure, bonne pour l'emploi litur-
reste l'exemple del' "économe infidèle" de lapa- gique, l'honnne chaste est tout entier, âme et
rabole évangélique qui distribue les richesses de corps, la matière du sacrement du mariage. Son
son Maître (l'inépuisable amour) afin de multi- charisme de l'amour monogame opère la transcen-
dance du pour-soi vers la transparente présence de
plier les "amitiés en Christ".
i'un pour l'autre, de l'un vers l'autre, afin de
Celui qui ne possède rien devient, comme s'offrir ensemble, en un seul être, à Dieu,
Syméon le Nouveau Théologien, le "pauvre frère de
La chasteté intègre tous les éléments de
tous". Siméon, Anne, Joseph, Marie sont les "pau-
82 83
l'être humain et saint Paul parle du salut de apprit le sens du silence et de l'obéissance li-
toute mère "au moyen de la chasteté" (1 Tim. 2, bres.
15). Sa dialectique de la circoncision dans la
chair l'intériorise jusqu'au "coeur circoncis" et Un père spirituel n'est jamais un "direc-
s'applique au même titre à la chasteté. "La virgi- teur de conscience". Il est avant tout un charis-
nité de la chair appartient à un petit nombre, la matique. Il n'engendre pas son enfant spirituel;
virginité du coeur doit être le fait de tous", dit il engendre un enfant de Dieu. Le disciple reçoit
saint Augustin. Le péché charnel est le péché de le charisme de l'attention, le père, celui d'être
l'esprit contre la chair. Selon saint Jean Chry- organe de l'Esprit-Saint. "N'appelez personne pè-
sostome, "l'amour change la substance même des re" signifie que toute paternité participe à l'u-
choses", il surélève les finalités empiriques jus- nique paternité divine, toute obéissance est l'o-
qu'aux finalités créées par l'esprit, en fait une béissance à la volonté du Père.
source pure de joie immatérielle. L'histoire de
Tobie décrit admirablement la victoire sur la con- Jean de Lycopolis conseille : "Discerne tes
cupiscence. Le nom de l'ange Raphaël signifie "re- pensées pieusement selon Dieu; si tu ne le peux
mède de Dieu", il est la chasteté présente dans pas, interroge celui qui est capable de les dis-
tout amor magnus, quand il est allumé au "feu dé- cerner." Théognose dit de son côté : "Celui qui a
vorant de l'Eternel" (Cant. 8, 6). réalisé la soumission, l'obéissance spirituelle et
assujetti le corps à l'esprit, n'a pas besoin de
soumission à un homme. Il est soumis au Verbe de
?,ie~, comme ~n obéissant véritable." Bien plus,
qui veut habiter le désert, ne doit pas avoir be-
Voeu d'obéissance soin d'être enseigné; il doit être lui-même doc-
teur, sans quoi il pâtira".

Plus grande est l'autorité d'un vrai père, Mais ceci est pour les forts. Dans tous les
et plus grand est son _effacement. Un disciple for- cas, il ne doit y avoir aucune idolâtrie d'un père
mule bien le but de sa requête : "Mon Père,confie- spirituel, même s'il est un saint. Tout conseil
moi ce que l'Esprit-Saint te suggère, afin de gué- d'un staretz conduit à l'état d'un affranchi pros-
rir mon âme." L'abbé Poemen precise ainsi l'art terné devant la face de Dieu. L'obéissance sous
d'un staretz : "Ne commande jamais, mais sois pour toutes ses formes crucifie la volonté propre, afin
tous un exemple, jamais un législateur." Un jeune de susciter la liberté ultime : l'esprit à l'écou-
vint trouver un ermite pour être instruit, mais le te de l'Esprit.
vieillard ne disait mot. L'autre lui demande la
raison de son silence : "Suis-je donc un supérieur Au-dessus de l'éthique des esclaves et des
pour te commander? lui répondit-il. Je ne dirai mercenaires, l'Evangile pose l'éthique des amis de
rien. Fais,si tu le veux,ce que tu me vois faire." .
Dieu : "Je ne vous appelle plus serviteurs , mais
Dès lors, le jeune homme imita en tout l'ermite et Je vous appelle mes amis", dit le Christ (Jean 15,
84 85
15). Il demande à l'homme d'accomplir sa volonté L'élévation est graduelle. Ainsi, "l'échelle
comme si c'était sa propre volonté. En disant : paradisiaque" de Jean Climaque décrit une progres-
"Que ta volonté soit faite", je le désire, c'est sion graduelle parfaitement étudiée. La charité,
ma volonté pour que la Tienne soit faite. Un pa- par exemple, se placerait au terme. Un sens péda-
reil accord élève l'esprit humain au niveau du gogique avertit du. danger de tout jeu d'amour émo-
coeur de Dieu. tionnel, car il s'agit de l'amour crucifié: "Mé-
decin, guéris-toi d'abord toi-même !"
L'homme, image de Dieu, attiré par son Ar-
chétype, aspire à se dépasser pour se jet~r en Un spirituel est un saint qui s'avoue pé-
Dieu et y trouver l'apaisement de sa_no~talg e. ~a cheur. La pénitence est la conscience de la ré-
7
sainteté n'est autre chose que la soif inextingui- ponse humaine toujours inadéquate à l'amour de
ble la densité du désir de Dieu. La culture de Dieu. Elle est un état constant de l'âme qui s'ap-
l'a~tention apprend à voir tout être humain comme profondit à la mesure de l'approche des sommets.
image de Dieu. "Un moine parfait, dit saint Nil, L'humilité apparaît ici comme une très grande
e,stimera après Dieu tous les hommes comme Dieu puissance, car elle supprime tout esprit de res-
même." Cette manière iconographique de voir tout sentiment. Seule, elle vient à bout de l'orgueil
homme explique, chez les spirituels,leur étonnant et elle est l'acte qui place l'axe de l'être hu-
main en Dieu.
optimisme et la frappante tonalité de jo~e, l'ap-
préciation maximale de l'ho~e, ~ar 1 es~ le
7
"lieu de Dieu". On comprend saint Seraphin qui di-
sait à tout homme rencontre~ : "M • • " . Il voyai• t
. a Joie
venir à sa rencontre Dieu lui-même, il lisait son
amour sur chaque visage, et joyeusement saluait sa Les passions
présence.

Le symbolisme biblique du "fruit défendu"


souligne la puissance de la suggestion: "L'arbre
était bon à manger, séduisant à voir, désirable."
La progression Sous son aspect sensuel et esthétique, l'objet
de la vie spirituelle convoité immerge dans la vie des sens, préférée à
l'approfondissement de la communion avec Dieu.
L'homme se trouve dominé par le passionnel. C'est
Vue d'e~bas, la vie spirituelle est un pourquoi l'ascèse neutralise les passions, afin
combat incessant; vue d'en haut, elle est l'acqui- d'extérioriser et rejeter leurs tendances déifu-
sition des dons de l'Esprit-Saint. Elle commence ges, et c'est la thérapeutique de la confession.
par une vision très réaliste de son être; l'âme Avant les découvertes de la psychologie des pro-
peut pousser le vrai cri : "De l'abîme de mon ini- fondeurs, l'art ascétique connaissait bien le sub-
quité, j'invoque l'abîme de Ta miséricorde !" conscient et le danger du refoulement, et mettait
87
86
l'accent sur la portée libératrice, non pas de la coeur, permettent de reconnaître le mal avant
psychanalyse, mais de la confession. "La pensée d'être tenté de le commettre. Ces charismes arrê-
cachée démolit le coeur. Celui qui cache se rend tent tout colloque intérieur avec la suggestion
malade", constate saint Cassien. L'amour propre maléfique et la remplacent par les "belles images"
ferme l'homme; par contre l'ouverture d'âme empê- de l'absolument désirable dont parle l'Apocalypse;
che la formation des complexes, les dénonce et ils restituent la forme initiale, l'image de Dieu.
guérit des scrupules morbides. Pour extérioriser Origène s'arrête à la parole de Paul : "afin que
la faute, il faut la présence d'un témoin, théra- le Christ soit formé en vous" (Gal. 4, 19); il y
peute de Dieu, qui écoute afin de briser la soli- voit l'acte "d'imaginer" le Christ dans le coeur
tude et de placer le pénitent dans la communion du de ses disciples. Le verbe allemand ein-bilden est
Corps; la grâce fait le reste. "Pardonne-nous, très exact ici. Une fois "imaginée", introduite et
comme nous aussi nous pardonnons"; cette parole formée dans l'âme, la présence du Christ en retour
initie à la culpabilité universelle; tout fidèle forme l'âme à sa propre réalité théandrique "Ce
avant la communion confesse "De tous les pé- n'est plus moi qui vis, c'est le Christ qui vit en
cheurs, je suis le premier". moi."

La vie spirituelle constitue ainsi une ten-


sion incessante (l'épectase chez Grégoire de
Nysse) vers le haut, vers le Très-Haut. Elle forme
Les charismes une culture raffinée de l'imagination créatrice en
exerçan t l e 11 Jeune
·- "d,es yeux et d e 1 'ouie
., spiri-
de la vie spirituelle
tuelle. Si tout dans l'existence concourt à suggé-
rer (discours, science, art), à exercer une pres-
. ,- •
sion sur 1 ame, les croyants reçoivent la sugges-
Saint Cyrille de Jérusalem énumère quel-
ques-uns des charismes : "Pour l'un, l'Esprit for- tion la plus forte, car c'est Dieu qui suggère,
tifie la tempérance, à l'autre il enseigne la mi- mdis sa suggestion est privée de toute violence.
séricorde, à un autre encore à jeûner et enfin à L'abbé Philémon conseille : "Par ton imagination
pratiquer les exercices de la vie spirituelle." regarde au-dedans de ton coeur, car le coeur pur
Saint Paul prie tout particulièrement pour l'es- voit Dieu comme dans un miroir".
prit de discernement, pour la fonction d'apprécia-
tion capable de discerner et de faire des options La "passion impassible" désigne l'état ma-
décisives. La volonté pervertie détourne l'inten- ximalement passionné d'un "éveillé". "Qu'est- ce
tionnalité originelle du coeur, afin d'aller cher- que le coeur charitable? demande Isaac; c'est un
cher l'absolu dans les idoles ou les passions. La coeur qui s'enflamme de charité pour la création
méthode de transvaluation des valeurs aide à déga- entiè~e, pour les hommes, pour les oiseaux, pour
ger le vrai absolu. les betes, pour les démons ... mû par une pitié in-
finie qui s'éveille dans le coeur de ceux qui
s 1 assimi
• •1 enta
~ D"
ieu. Il Un pareil

passionné

"ne con-
Le discernement, [Link], la garde du
88 89
damne plus ni les pécheurs, ni les enfants de ce Père saint et jus te ! .. "
siècle, .. il désire aimer et venerer sans distinc-
tion aucune." Pour Jean Climaque : "Celui qui a Le Christ est venu pour "réveiller les vi-
gardé son ardeur jusqu'au bout ne cesse d'ajouter vants et changer la mort en sommeil de l'attente",
jusqu'à la fin de sa vie un feu au feu." Dieu ne en vigile de l'esprit. Les vivants sont au-delà de
fait rien à lui seul. A un moine qui avait demandé la mort et les morts sont des vivants; telle est
de prier pour lui, l'abbé Antoine répondit : "Ni la révélation joyeuse de la foi chrétienne. Saint
moi je n'aurai pitié de toi, ni Dieu, si tu ne t'y Paul dit : "Toutes choses sont à vous, soit la
mets toi-même sérieusement, particulièrement à la vie, soit la mort" (1 Co. 3, 21-22); les deux, au
prière." même titre, peuvent être changées en dons de Dieu.
Platon enseignait la philosophie comme l'art de
La "communion des pécheurs" est inséparable bien mourir. La foi chrétienne apprend comment il
de la "communion des saints". Un "fou en Christ" faut mourir en la résurrection.
priait en mourant "Que tous soient sauvés, que
toute la terre soit sauvée." Un autre, à propos de
mépris et de raillerie, affirme n'avoir jamais
rencontré un homme vraiment méchant.
La prière
Aujourd'hui, dans les pays où la vie se
trouve placée sous le signe de la croix et du si-
lence, la spiritualité devient celle des martyrs. "Priez sans cesse", insiste saint Paul, car
Sa grandeur éclate en doxologies frappantes. Elle la prière est la source et la forme la plus intime
rend grâce à Dieu pour la souffrance et la persé- de notre vie spirituelle. La vie de prière~ sa
cution et remet les démons entre les mains de densité~ sa profondeur, son rythme, mesu~ent notre
Dieu. Au terme du supportable, l'homme ne peut que santé spirituelle et nous révèlent à nous-mêmes.
dire "gloire à Dieu" et redoubler sa prière pour C'est au niveau d'un esprit recueilli et silen-
les vivants et les morts, pour la victime et le cieux que se place la vraie prière et que l'être
bourreau. C'est alors qu'il épouse le coeur de est mystérieusement visité. "L'ami de l'Epoux se
Dieu et comprend l'indicible. Une prière étonnante tient là et l'entend"; l'essentiel de l'état de
circule parmi les croyants et parle de "consoler prière est justement de "se tenir là", d'entendre
le Consolateur par notre abandon et notre amour" : la présence du Christ.
"Pardonne-nous tous, bénis-nous tous, les larrons
et les Samaritains, ceux qui tombent sur la route A ses débuts, la priere est agitée; l'homme
et les prêtres qui passent sans s'arrêter, tout déverse tout le contenu psychique de son être;
notre prochain: les bourreaux et les victimes, mais dans la prière, le bavardage dissipe. Or, il
ceux qui maudissent et ceux qui sont maudits, ceux "suffit de tenir ses mains élevées", dit saint
qui se révoltent contre Toi et ceux qui se pros- Marc. La prière dominicale est brève. Un ermite la
ternent devant Ton amour. Prends-nous tous en Toi, commençait au coucher du soleil, et la terminait
90 91
en disant "amen" aux premiers rayons du soleil le- gneurie de Jésus, sa filiation divine, donc la
vant. Il ne s'agit pas de discours; les spirituels confession de la Trinité, l'abîme de la chute qui
se contentaient de prononcer le nom de Jésus mais, invoque l'abîme de la miséricorde divine. Cette
dans ce nom, ils contemplaient le Royaume. prière résonne sans cesse au fond de l'âme, prend
le rythme de la [Link], collée au souffle,
Une grave déformation fait de la prière la même pendant le sommeil : "Je dors, mais mon es-
répétition mécanique des formules. Or, selon les prit veille" (Cant. 5, 2). Jésus attiré dans le
maîtres, il ne suffit pas d'avoir la prière, les coeur, c'est la liturgie intériorisée et le Royau-
règles, l'habitude; il faut devenir prière, être me dans l'âme apaisée. Le nom remplit l'homme
la prière incarnée : faire de sa vie une liturgie, comme son temple; le transmue en lieu de la pré-
prier avec les choses les plus quotidiennes, vivre sence divine.
la communion incessante. Les spirituels citent
l'histoire d'un ouvrier tanneur qui parle des L'invocation du nom de Jésus est à la por-
trois formes de la prière : la demande, l'offrande tée de tout homme et dans toutes les circonstances
et la louange, et montre comment elles deviennent de sa vie. Elle pose le nom comme un sceau divin
l'état de prière et peuvent sanctifier tous les sur toute chose. Saint Jean Chrysostome dit : "Que
instants du temps, même pour celui qui n'en dis- ta maison soit une église; admire ton Maître; que
pose pas. Le matin, pressé, cet homme très simple les enfants s'unissent à toi dans une prière com-
présentait tous les habitants d'Alexandrie devant mune." Cette prière portera devant le Père les
la face de Dieu en disant : "Aie pitié de nous pé- soucis et les souffrances de tous les hommes,
cheurs". Dans la journée, pendant son travail, son leurs tristesses et leurs joies. Tout instant de
âme ne cessait de ressentir que toute son oeuvre notre temps se rafraîchit à ce contact de feu des
était comme une offrande : "A toi, Seigneur"; et esprits en prière.
le soir, tout à la joie de se retrouver encore
gardé en vie,son âme ne pouvait que dire : "Gloire Dans les maisons des fidèles, on voit tou-
à toi". C'est la conception orante de la vie elle- jours l'icône placée haut, et au point dominant de
même où le travail le plus modeste d'un ouvrier ou la prière, elle guide le regard vers le Très-Haut
d'une ménagère et la création d'un genie sont ac- et l'unique nécessaire. La contemplation orante
complis au même titre d'offrande devant la face de traverse pour ainsi dire l'icône et ne s'arrête
Dieu, comme une tâche confiée par le Père. qu'au contenu vivant et présent qu'elle traduit.
D'une habitation neutre, elle fait une "église do-
Selon la Bible, le nom de Dieu est une mestique", de la vie d'un fidèle, une liturgie in-
forme et un lieu de sa présence. La "prière de Jé- tériorisée et continuée. Le visiteur, en entrant,
sus" ou la "prière du coeur" libère ses espaces et s'incline devant l'icône, recueille le regard de
y attire Jésus par l'invocation incessante : "Sei- Dieu et ensuite salue le maître de maison. On com-
gneur Jésus-Christ, Fils de Dieu, aie pitié de mence par rendre honneur à Dieu et les honneurs
moi, pécheur". Cette prière du publicain évangéli- rendus aux hommes viennent après. Point de mire,
que contient tout le message biblique : la Sei- n'étant jamais une décoration, l'icône centre tout
92 93
l'intérieur sur le rayonnement de l'au-delà qui se met à prier, les obstacles cherchent à l'en em-
règne sans partage. La petite v~ille~se ~devant pêcher ... ; l'oraison exige une lutte, un combat",
l'icône , traduit le mouvement de 1 esprit; ' etre
. . un
. disent les maîtres. Origène note au sujet de la
feu toujours en prière et en présence de 1 :nvis:- priere que l'ascension d'une montagne élevée est
ble. C'est la dimension liturgique de la vie spi- fatigante. Les maîtres conseillent de faire "comme
rituelle. si" l'inspiration ne faisait pas défaut, et le mi-
racle de la grâce s'opère.

Mais encore, "pourquoi prier? Dieu ne


sait-il pas ce qu'il nous faut?" Dieu écoute no-
La prière liturgique
tre prière; il la rectifie et en fait un élément
qui s'ajoute à sa décision. L'insistance de la
veuve de l'Evangile arrache une réponse et exprime
La prière liturgique introduit d'emblée
la puissance de la foi. Peut-être que l'enfer dé-
dans la conscience collégiale, selon le sens du
pend aussi de la violence des saints, de la flamme
mot liturgia qui signifie l'oeuvre c~mmune. Elle
de leur prière et que le salut de tous, Dieu l'at-
enseigne le vrai rapport entre le moi et les au-
tend aussi de notre prière ...
tres, aide à nous déprendre de nous-mêmes et à
faire nôtre la prière de l'humanité. Par elle, le
destin de chacun nous devient présent. Le pronom Avons-nous un temps suffisant pour prier?
liturgique n'est jamais au singulier. Beaucoup plus que nous ne le pensons. Combien de
moments de paresse et de distraction peuvent deve-
La liturgie filtre toute tendance trop sub- nir instants de prière? On peut offrir même le
jective, émotionnelle et passagère; pleine d'une souci, s'il ouvre un dialogue avec Dieu. On peut
émotion saine et d'une vie affective puissante, offrir même l'épuisement qui empêche de· prier et
elle offre sa forme achevée, rendue parfaite par même l'impossibilité de prier. "La mémoire de
de longs siècles et des générations qui ont prie Dieu, un soupir, sans même avoir formulé une seule
de la même maniere. J'entends la voix de Jean parole, est déjà prière", dit saint Barsanuphe. Le
Chrysostome, de Basile, de Syméon et de tan~ d'au- staretz Ambroise conseille : "Tous les jours, li-
tres; ils ont laissé la trace de leur espri~ ado- sez un chapitre des Evangiles, et quand l'angoisse
rant et m'associent à leur prière. Celle-ci pose vous prend, lisez de nouveau jusqu'à ce qu'elle
la mesure et la règle, mais sollicite aussi la passe; si elle revient, lisez de nouveau l'Evan-
prière spontanée, personnelle, où l'âme chante et gile." C'est le passage de "la parole écrite à la
parle librement à son Seigneur. parole substantielle" (Nicodème l'Hagiorite) et ce
passage est décisif pour la vie spirituelle. On
Faut-il attendre le moment d'inspiration, consomme eucharistiquement la parole mystérieuse-
• • ?
au risque de ne le trouver Jamais • La prière com- ment rompue, disent les Pères.
porte toujours un aspect d'effort. "Quand l'homme
94 95
Le sacerdoce universel veau-né dans le baptême, l'Esprit-Saint descend
des laies pour lui infuser le don des actes. C'est le sacre-
ment de force qui nous arme "soldats et athlètes
du Christ", afin de rendre témoignage sans crainte
L'idée d'un peuple profane n'a pas de place ni faiblesse, et réaliser l'apostolat de l'amour
dans la Bible; elle est simplement inimaginable. charismatique. Saint Cyrille de Jérusalem dit à
L'Ecriture enseigne le caractère sacré et sacerdo- ses catéchumènes "L'Esprit-Saint vous arme pour
tal de chaque membre du Peuple de Dieu. Le sacre- le combat ... Il veillera sur vous comme sur son
ment de l'onction chrismale (confirmation en Occi- soldat, et vous tiendrez ferme contre toute puis-
dent) établit tous les baptisés dans la même et sance opposée." Tout laie est avant tout un com-
identique nature sacerdotale. De cette identique battant. L'onction chrismale de toutes les parties
équivalence sacerdotale, quelques-uns sont élus, du corps selon la tradition orientale symbolise
retirés, et établis par l'acte divin évêques et les langues de feu de la Pentecôte. Elle est ac-
presbytres. C'est la différence fonctionnelle des compagnée de la formule : "Sceau du don de l'Es-
ministères qui ne connaît aucune différence onto- prit-Saint"; c'est dans tout son être que tout
logique de nature et rend impossible toute coupure l~Îc est scellé des dons, qu'il est un être entiè-
et opposition entre clercs et laies. Ainsi l'évê- rement charismatique. La prière du sacrement pré-
que et le prêtre participent au Sacerdoce du cise le but des dons : "Qu'il se complaise à Te
Christ par leur fonction sacrée; tout laie le fait servir en tout acte et en toute parole." C'est la
par son être même; il participe à l'unique Sacer- consécration de toute la vie au ministère du lai-
doce du Christ par son être sanctifié, par sa na- cat, ministère essentiellement ecclésial.
ture sacerdotale. Scellé des dons, oint de l'Es-
prit, tout laie est prêtre de son existence; il Le caractère totalitaire de la consécration
offre en sacrifice sa vie et son être. est mis en relief dans le rite de la tonsure,
identique à celui de l'entrée dans l'ordre monas-
Spirituellement, le laïcat forme l'état du tique. La prière demande : "Bénis ton serviteur
monachisme intériorisé, il assume dans le monde le qui est venu T'offrir en prémices la tonsure des
ministère de témoignage. L'ancienne tradition cheveux de sa tête." C'est l'offrande totale de sa
voyait dans le temps des fiançailles un noviciat vie. L'accent eschatologique renforce ce sens :
monastique. A la place des banquets qui profanent "Qu'il Te rende gloire et que, tous les jours de
souvent le sacré, après le sacrement reçu, les sa vie, il ait la vision des biens de Jérusalem."
époux partaient directement dans un couvent. Ils Ainsi, tous les instants du temps s'ouvrent sur
s'initiaient un temps à la vie monastique afin de l'eschaton, l'ultime, et tous les actes et toutes
s'initier mieux à leur nouvelle vocation conjuga- les paroles sont au service du Roi.
le, à leur sacerdoce conjugal.
Lors d'un office, le choix de la lecture
Le sacrement de l'onction chrismale est le est déjà un commentaire. Pendant le sacrement, on
sacrement du Sacerdoce universel. Sur l'homme nou- lit la fin de l'Evangile selon saint Màtthieu :
'96 97
"Allez et enseignez toutes les nations". L'ordre ultime tension, l'Eglise enseigne comment prier,
du Seigneur s'adresse ainsi à tout baptisé; c'est comment· participer au combat par un témoignage si-
pour qu'il puisse l'accomplir que le sacrement lui lencieux, comment "écouter le silence du Verbe"
offre sa grâce : il doit prêcher aux autres ce afin de le rendre plus puissant que toute parol~
qu'il a reçu dans le baptême. A côté des mission- compromise. Dans l'immense cathédrale qu'est l'u-
naires accrédités, tout confirmé est "honnne apos- nivers de Dieu, 1~ laïc, ouvrier ou savant fait
tolique", à sa maniere. C'est par tout son être, d e tout 1 ' humain
• ,
offrande, chant, doxologie. Il
scellé de dons, c'est par sa vie, qu'il est appelé est cel~i qui répond à la finale de l'Evangile se-
au témoignage incessant. lon saint Marc : celui qui marche sur les ser-
pents, domine toute maladie, déplace les monta-
Saint Macaire dit : "Le christianisme n'est gnes et ressuscite les morts, si telle est la vo-
point quelque chose de médiocre, c'est un grand lonté de Dieu. Qu'il vive simplement sa foi jus-
mystère. Médite sur ta propre noblesse ... ; par qu'au bout, se place à son terme inébranlablement.
l'onction, tous deviennent rois, prêtres et pro- Emerveillé de l'existence de Dieu, il contempl~ la
phètes des· célestes mystères." Saint Oecuménius Sagesse dans l'absurdité apparente de l'histofie
precise : "Rois par l'emprise sur nos passions, devient lumière, révélation, prophétie. Il es~
prêtres pour offrir en sacrifice nos vies, prophè- aussi un horrnne que la foi libère de la "grande
tes en étant instruits des grands mystères." Ori- peur du XXe. siècle", peur de la bombe , du cancer ,
gène l'exprime admirablement : "Tous ceux qui ont d u connnunisme, de la mort, dont la foi est tou-
reçu l'onction sont devenus prêtres ... ; si j'aime jo~rs une cert~ine manière d'aimer le monde, en
mes frères jusqu'à donner ma vie pour eux, et que suivant son Seigneur jusqu'à la descente aux en-
je combats pour la vérité jusqu'à la mort ... , si fers. Etre_le vrai laie, c'est être celui qui, par
le monde m'est crucifié et moi au monde, j'ai of- toute sa vie, par ce qui est déjà présent en ldi
fert un sacrifice, et Je deviens prêtre de mon an~once ~Ce~ui qui vient : être celui qui, selo~
existence." saint Gregoire de Nysse, plein "d'ivresse sobre"
l~nce à tout passant : "Viens et bois";. • celui qui
En parcourant la tradition patristique, on dit aveq, saint Jean Climaque : "Ton amour a blessé
peut tracer à grands traits un certain "type" de mon âme èt mon coeur ne peut souffrir Tes flammes;
laïc. C'est un homme de prière avant tout, un être j'avance en Te chantant ... "
liturgique. Aujourd'hui, dans les pays communistes
où l'Eglise plus que jamais est réduite au silen- Jésus-Christ, par le don total de lui-même
ce, ce dénuement s'érige en appel combien puissant a révélé le sacerdoce parfait. Image de toutes le;
à se recentrer sur l'unique nécessaire. L'épisco- perfections, il est l'unique Evêque suprême. Il
pat russe a exhorté les laïcs, faute d'une vie li- 7
es ~aussi l'unique Laie suprême. C'est pourquoi sa
priere sacerdotale porte le •désir de tous les
turgique régulière, à devenir temples, à prolonger
la liturgie dans leur existence, à faire de leur saints : glorifier la Trinité sainte d'un seul
vie une liturgie, à présenter aux hommes sans foi coeur et d'une seule âme, et réunir tous les hom-
un visage, un sourire liturgiques ... Dans cette mes autour du seul et unique Calice, symbole de
98 99
son unique Amour. Elle inaugure déjà le Festin du En parlant du jugement dernier, l'Evangile
Royaume. souligne le caractère décisif de l'instant pré-
sent. Par une étrange aliénation, l'homme vit le
plus souvent dans le passé, dans ses souvenirs, ou
dans l'attente de son avenir; quant au moment pré-
sent, il cherche à s'en évader, exerce son esprit
La montée mystique d'invention afin de mieux "tuer le temps". Il ne
vit point dans l'ici et le maintenant, mais dans
la rêverie dont_il est inconscient. Or l'adage as-
Un moine a éc-rit récemment Présence du cétique affirme : "L'heure que tu vis, la tâche à
Chl'ist (1). Il raconte une journée passée avec Jé- laquelle tu oeuvres, l'homme que tu rencontres en
sus. En vivant l'Evangile dans les choses les plus ce moment, sont les plus importants de ta vie."
humbles de la vie quotidienne, on se rapproche Ils sont tels, car le passé et le futur sont
étonnamment de Jésus et des hommes à la fois. Une inexistants, et l'éternel, "l'éternel présent", ne
pr1ere jaillit : "Ne permets pas que ta Parole converge que vers le moment présent et ne se donne
soit dans ma vie comme un sanctuaire qu'une grille qu'à celui qui se rend lui-même totalement dispo-
isolerait de la maison et de la rue." Certes, il nible et présent à ce moment.
ne s'agit nullement des "règles", mais d'un "style
de vie", de la vie spirituelle attentive à la pré- Vu d'en haut, un saint est déjà tissé de
sence du Christ qui attend de nous un certain gé- lumière; mais vu d'en bas, il ne cesse de lutter.
nie d'invention, afin de le reconnaître et de le "La pureté du coeur, c'est l'amour des faibles qui
suivre. Les "échelles" dont parlent les spirituels tombent" (saint Isaac). L'âme se dilate et se dé-
sont les échelles que l'on descend vers les hommes pouille de tout jugement : "Celui qui est purifié
pour y trouver l'ascension de tous ensemble vers voit l'âme de son prochain." - "Quand· quelqu'un
Celui qui nous attend. La parole sur le jugement voit tous les hommes bons et quand personne ne se
dernier frappe par sa simplicité. Sa seule accusa- présente à lui comme impur, alors on peut dire
tion est d'être inattentif à la présence du pro- qu'il est pur de coeur." "Si tu vois ton frère
chain, à la présence surtout du Christ dans tout en train de pécher, jette sur ses épaules le man-
être souffrant. "Quand un pélerin ou un hôte vient teau de ton amour" (saint Isaac). "L'amour, c'est
en visite, prosternez-vous devant lui. Non pas de- Dieu qui lance la flèche, son Fils monogène, après
vant l'homme, mais devant Dieu. Car il est dit : avoir humecté les trois extrémités de la pointe
tu vois ton frère, tu vois ton Dieu", dit l'abbé avec l'Esprit vivifiant; la pointe est la foi qui
Apollos. Ce n'est pas une recette, mais l'expres- non seulement introduit la flèche, mais l'Archer
sion de l'unique soif du Christ. Celui qui sait avec elle" (saint Grégoire de Nysse).
dire à chacun: "ma joie", s'adresse à l'homme
comme lieu de Dieu. Les spirituels ne parlent jamais des som-
mets; seul le silence les découvre. Saint Syméon
(1) Chevetogne 1960. le dit "Mais que dirai-je de ce qui est indici-
100 101

ble? Ce que l'oeil n'a point vu, ce que l'oreille urgente de confronter la Tradition vivante de
n'a point entendu, ce qui n'est point venu au l'Eglise avec des problèmes tout nouveaux, mais
coeur de l'homme, comment cela pourrait-il être qui se placent sur le plan non pas de la foi mais
exprimé en paroles? ... " "L'âme prie en dehors de de la mission de l'Eglise : comment faire passer
la prière", c'est la paix qui dépasse toute paix. l'Evangile dans l'esprit de l'homme moderne, d'une
"Dieu vient dans l'âme,et l'âme émigre en Dieu ... " civilisation urbaine et industrielle?

Nous espérons que tout ce que nous avons


dit sur la spiritualité orthodoxe explique déjà
la différence de la réaction. Il se peut qu'elle
CONCLUSION soit surtout une différence de formation pédago-
gique du type même du fidèle, structuré par la
liturgie et l'expérience "collégiale" de Dieu. Au
Un orthodoxe vivant en Occident constate un risque de nous répéter, nous allons indiquer quel-
malaise, un certain trouble. La "théologie nou- ques traits de cette formation.
velle 11 , la théorie de la sécularisation, posent
des questions inquiétantes, car elles touchent aux
éléments constitutifs de la foi. L'exégèse, de
plus en plus autonome, met en question l'histori- La "mort de Dieu" signifie la mort d'une
cité de la Résurrection du Christ et sa nativité certaine théologie pour laquelle Dieu logique est
miraculeuse, sans parler de l'existence des anges, connaissable par les moyens naturels. Objet de
des démons, et de la réalité des miracles considé- connaissance concèptuelle, placé au sommet des
rés en bloc comme des mythes. On sent une distance valeurs morales, erige en soutien de l'ordre so-
de plus en plus grande entre la foi opposée à la cial, Dieu est au service des théologiens. Une
religion et toute la réalité biblique, telle distance s'est formée entre les dogmes, la théo-
qu'elle est comprise dans la Tradition des Pères. logie et la spiritualité du peuple. La "théologie
mystique" est devenue une branche confiée à des
Quelle est la réaction d'un orthodoxe? La spécialistes et non plus la source de vie, d'ado-
participation oecuménique au même destin ne peut ration et de doxologie. Le rapport personnel en-
laisser personne indifférent. Les orthodoxes sui- tre Dieu et l'homme a été faussé par l'intermé-
vent la problématique actuelle avec le plus grand diaire trop envahissant de l'institution ecclé-
intérêt, on peut même dire passion, mais sans être siastique, ou s'est enfermé dans un individua-
aucunement touchés ou troublés eux-mêmes en ce qui lisme qui perd la notion de la Sobornost.
concerne leur foi et leur vision chrétienne du
monde, ou, si on veut, ils sont touchés mais au-
trement : en discernant les éléments positifs,
l'exigence surtout de dépasser un certain immobi- En comparant les traditions, il est évi-
lisme de la vision d'un autre siècle, l'exigence dent que c'est la méconnaissance de la théologie
102 103

apophatique qu_i remplace Dieu par des concepts mé- L'expérience personnelle est unie inséparablement
taphysiques. Or, les Pères orientaux sont unani- à l'expérience collégiale, l'une exige l'autre et
mes : la voie négative n'est pas une voie négatri- elles se complètent mutuellement; aucune distance
ce; elle n'a rien de commun avec l'agnosticisme; entre mystique et théologie, prière et dogmes. La
négativité n'est pas négation. Elle n'est pas non vie mystique ouverte à tous met en valeur le con-
plus un simple correctif et rappel de prudence. Au tenu de la foi commune et la théologie l'exprime.
moyen des négations, elle conduit à une hyper- La vision de Dieu vient du fond de l'adoration
connaissance mystique et à une saisie de l'Incon- liturgique marquée de la certitude et de l'évi-
cevable, Par une "approche intuitive, primordiale dence. La culture iconographique apprend que la
et simple", elle connaît, par-delà toute intelli- Parole de Dieu, le Nom de Dieu, sont épiphani-
gence, un dépassement, mais qui ne se détache ja- ques; ils s'accompagnent de sa présence réelle et
mais de sa base historique et biblique. Plus haut immédiate.
est dressée la verticale de la transcendance, et
plus elle est enracinee dans l'horizontale de
l'immanence. Elle place l'esprit humain dans l'ex-
périence génératrice de l'unité, tout comme le La Parole rompue et consommée eucharisti~
mystère de l'union eucharistique. Plus Dieu est quement, l'assistance de l'Esprit-Saint qui "pré-
incognoscible dans la transcendance de son Essen- side" les Conciles, selon les Pères, l'expérien-
ce, et plus il est expérimenté dans la proximité ce de Dieu chez les saints, tous ces événements
immédiate en tant qu'Existant. Or justement, le ne sont pas une autorité ni une preuve, mais le
problème actuel n'est pas celui de l'existence de témoignage de la Vérité qui affranchit et qui
Dieu, mais celui de sa Présençe dans l'Histoire s'authentifie elle-même. Elle appelle à la liber-
des hommes. Le "langage religieux", ses termes té qui n'est pas un droit mais un devoir. On vit
spéciaux, les éléments soi-disant mythologiques de dans la continuité des prophètes et des Pères, on
la Bible, à la lumière de l'apophase ne sont que s'approprie leur témoignage comme le sien propre.
des symboles et des approches qui laissent intact Les témoins, les Pères, "ont visité la patrie"
le Mystère, dont ils parlent; ils savent ce qu'ils affirment.

La spiritualité monastique en Orient sauve La foi dépasse de loin une simple adhésion
la foi de tous les compromis en refusant les ido- intellectuelle; elle est un acte, un revirement
les rationnelles, conceptuelles de Dieu. Elle total de l'être humain qui place dans la perspec-
transcende la morale vers la métanoia de la sain- tive paulinienne de la "nouvelle créature". La
teté ontologique sous le climat sacramentel et li- raison naturelle - lumen rationis naturale - in-
turgique du vécu . . Dans un monde de type discursif téresse peu l' Orthodoxie centrée sur 1' "intell i-
et technologique de connaissance, le monachisme gence renouvelée en Christ", "lumière qui éclaire
est une école de la rencontre frontale avec Dieu. tout homme venant dans ce monde" et transfigure
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sa nature. monde, l'Orthodoxie reste fidèle à l'héritage des
Pères, à la vision qui transcende toute époque.
La réforme sociale, par exemple, prêchée si vio-
lemment par les Pères du IVe siècle, est des plus
C'est l'Eglise qui pose la relation directe actuelles aujourd·'hui concernant le Tiers-Monde.
entre Dieu et l'homme, et son réalisme est souli- L'Eglise reste essentiellement communion au mys-
gné par saint Syrnéon le Nouveau Théologien : "Ce- tère de la vie divine et transfiguration progres-
lui qui n'est pas conscient de revêtir le Christ sive de l'humanité et du cosmos à l'image du
annule la grâce du baptême," Sur ce plan, il ne Christ ressuscité. La déchristianisation, dont on
s'agit pas de la rémission des péchés, de la ré- parle tant, est fortement contestée par les so-
conciliation, de la soumission; mais il s'agit de ciologues americains et les comparaisons avec
la délivrance, de la guérison et de la déification d'autres époques sous le rapport de la foi agoni-
de l'être humain, La chute a créé des impasses on- sante sont plutôt édifiantes. Les Eglises, dont
tologiques; le Christ reprend ce qui a été inter- on a annoncé combien de fois la mort, sont bien
rompu, place dans les conditions ontologiques ini- vivantes; c'est plutôt l'athéisme qui semble pé-
tiales, d'où toute l'importance de la révélation rimé et sans aucune substance nutritive. Dans les
du Christ transfiguré et de la contemplation ico- pays marxistes, l'Eglise est affrontée à la sécu-
nographique des saints du Huitième Jour. larisation ultime de l'athéisme imposé par l'E-
tat, et démontre qu'elle peut exister sous tous
les régimes. Certes, c'est la vie de martyre sous
le silence et la croix; mais elle est plus vi-
La liturgie, le Credo, .. les dogmes sont des vante que jamais et garde sa vision non plus
vérités données progressivement par l'Esprit-Saint "théocratique" mais "christocentrique", appuyée
à l'Eglise, exprimées dans le consensus patrwn où sur le seul milieu des vrais croyants. • Le témoi-
s'opère l'unité inséparable de la pensée et de la gnage de leur existence désacralise et démytholo-
vie. C'est cette cernière qui "désamorce" la gise le marxisme et l'oblige à se réduire à sa
"théologie nouvelle"; celle-ci ne touche point propre dimension de pure matière. En Russie, au-
l'éthos orthodoxe, la structure expérimentale de tour des églises, la nuit de Pâques, aux cris
sa spiritualité, les fondements de sa foi. La Ré- hostiles de "Dieu est mort", les fidèles en "hom-
surrection du Christ, sa nativité miraculeuse, les mes apostoliques", en témoins oculaires, répon-
affirmations bibliques sur les anges, les démons dent joyeusement : "Le Christ est ressuscité ! "
et les miracles sont des faits évidents et vécus En Roumanie, le patriarche Justinien a appelé les
surnaturellement naturellement, et qui ne posent moines au service social en participant à la
aucune question, transformation de la nature qu'exalte le commu-
nisme, mais en lui donnant le caractère d'un
"travail mystique de transfiguration de la nature
et de déification de l'homme en Christ". Que les
Face aux théories de la sécularisation du moines et tous les fidèles "accomplissent leur
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prière en faveur de ceux qui ne savent pas, ne témoigne si fortement et partout l'Esprit-Saint
veulent pas, ou ne peuvent pas prier, et spéciale- pour "ceux qui ont des oreilles".
ment en faveur de ceux qui n'ont jamais prié".
Ni le Dieu seul d'une théologie triompha-
Le fil pourpre du sang des martyrs et le liste et dépassée, ni l'homme seul d'un athéisme
fil d'or de la lumière des spirituels de tous les perime et essoufflé, mais la vision du Dieu-Homme,
siècles, retrouvent, même au plus profond des en- de Jésus-Christ cosmique redonnant à l'homme et à
fers modernes, l'abîme du Père, et de ce parcours la nature leur statut ontologique du Huitième
vertigineux la foi ne sort que rafraîchie et in- Jour, qui peut parler à l'homme d'aujourd'hui,
tacte et désarme toute tentative de sécularisation répondre à sa soif.
intérieure et l'effritement de la foi par d'innom-
brables "théologies nouvelles". C'est pour que se réalise la parole : "Je
ne suis pas venu pour condamner le monde, mais
C'est par le vécu simple mais total, leçon pour sauver le monde"., que la Parousie présuppose
magistrale des Pères qui enseigne l'inséparabilité la Pentecôte préliminaire de l'unité chrétienne.
foncière de la parole et de la vie, qu'on dépasse C'est de la recherche du salut du monde, de l'as-
tout naturellement les discontinuités structurales somption pentecostale de la culture et du tout
et la dissolution de la vérité en herméneutique, humain, de la plénitude intégrale de la foi des
stérile dès qu'elle s'érige en juge tout-puissant. Pères que jaillira l'épiclèse oecuménique de tou-
S'il faut démythiser, ce n'est pas la Bible, mais tes les Eglises, leur demande ardente de l'ultime
l'exégèse qui sacrifie aux idoles philosophiques descente de l'Esprit-Saint.
et ne donne pas son sang pour recevoir l'Esprit.
Le Consolateur, Témoin du Mystère de Dieu,
Les vraies difficultés ne se situent point fera voir en tout homme le visage du Ressuscité.
au niveau des structures et des statuts du sacer- "Tu as vu ton frère, tu as vu Dieu", dit l'ancien
doce ou du laïcat qui ne doivent pas chercher à se agraphon, "car celui qui a reconnu le Fils, a vu
confondre avec le monde mais à répondre à leur vo- le Père".
cation particulière et pleine; elles naissent de
la confrontation entre les réalités conditionnel-
les du monde et la foi inconditionnelle en la di-
vinité du Christ, sa résurrection et sa puissance
salvatrice de tous les hommes. Au milieu de la
tempête, le Christ pose la même question fondamen-
tale : "Où est votre foi?" Pour revenir à l'es-
sentiel, pour retourner aux sources de l'Evangile,
pour redevenir le sel de la terre, un véritable
renouvellement doit s'effectuer sous la puissance
du lien direct avec le Christ et de l'ultime dont
Paul EVDOKIMOV

LA NOUVEAUTÉ
DE L'ESPRIT
ÉTUDES DE SPIRITUALITÉ

SPIRITUALITÉ ORIENTALE, n ° 20
Collection SPIRITUALITÉ ORIENTALE SOMMAIRE
ET VIE MONASTIQUE
sous la direction du P. Placide Deseille Page
Moine d 'Aubazine
Présentation li

FONDEMENTS DE LA SPIRITUALITE (1) 13

1. Traits majeurs 13
Aux origines du mysticisme orthodoxe 14
La spiritualité biblique 17
Fidélité à la tradition des pères 19
La catholicité ou la "sobornost"
de la spiritualité 24
L'autorité et i"a liberté 25
La spiritualité pascale 35
La spiritualité eucharistique 38
La spiritualité liturgique· 40
La spiritualité monastique 44
La philanthropie de Dieu 48
L'idéal ultime de la spiritualité 56
La spiritualité - Connnunio Sanctorum 59

2. La vie spirituelle 64
L'ascèse moderne 64
Les· éléments de la vie spiritueile
et son itinéraire 65
La rupture - Seconde naissance 67
S'accepter 69
La dimension infernale du monde 70
Le combat de la vie spirituelle 75
Le monachisme intériorisé 78
Tous droits réservés
1977 - Abbaye de Bellefontaine ( 1) Paru sous le titre L'ORTHODOXIE <lans UNITE
Bégrolles (Maine & Loire) CHRETIENNE - Pages documentaires, 2, rue Jean-
I.S.B.N. - 2.85589.020.9 Carriès, 69005 LYON, n° 20, novembre 1970, pp. 5-
58.

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