Les Misérables
Les Misérables
BeQ
Victor Hugo
Les Misérables
Première partie
Fantine
Première partie
Fantine
Livre premier
Un juste
M. Myriel.
En 1815, M. Charles-François-Bienvenu
Myriel était évêque de Digne. C’était un vieillard d’environ soixante-quinze ans ; il
occupait le siège de Digne depuis 1806.
Quoique ce détail ne touche en aucune manière au fond même de ce que nous avons à
raconter, il n’est peut-être pas inutile, ne fût-ce que pour être exact en tout, d’indiquer ici
les bruits et les propos qui avaient couru sur son compte au moment où il était arrivé dans
le diocèse. Vrai ou faux, ce qu’on dit des hommes tient souvent autant de place dans leur
vie et surtout dans leur destinée que ce qu’ils font. M. Myriel était fils d’un conseiller au
parlement d’Aix ; noblesse de robe. On contait de lui que son père, le réservant pour hériter
de sa charge, l’avait marié de fort bonne heure, à dix-huit ou vingt ans, suivant un usage
assez répandu dans les familles parlementaires. Charles Myriel, nonobstant ce mariage,
avait, disait-on, beaucoup fait parler de lui. Il était bien fait de sa personne, quoique d’assez
petite taille, élégant, gracieux, spirituel ; toute la première partie de sa vie avait été donnée
au monde et aux galanteries. La révolution survint, les événements se précipitèrent, les
familles parlementaires décimées, chassées, traquées, se dispersèrent. M. Charles Myriel,
dès les premiers jours de la révolution, émigra en Italie 1. Sa femme y mourut d’une maladie
de poitrine dont elle était atteinte depuis longtemps. Ils n’avaient point d’enfants. Que se
passa-t-il ensuite dans la destinée de M. Myriel ? L’écroulement de l’ancienne société
française, la chute de sa propre famille, les tragiques spectacles de 93, plus effrayants
encore peut-être pour les émigrés qui les voyaient de loin avec le grossissement de
l’épouvante, firent-ils germer en lui des idées de renoncement et de solitude ? Fut-il, au
milieu d’une de ces distractions et de ces affections qui occupaient sa vie, subitement
atteint d’un de ces coups mystérieux et terribles qui viennent quelquefois renverser, en le
frappant au cœur, l’homme que les catastrophes publiques n’ébranleraient pas en le
frappant dans son existence et dans sa fortune ? Nul n’aurait pu le dire ; tout ce qu’on
savait, c’est que, lorsqu’il revint d’Italie, il était prêtre.
En 1804, M. Myriel était curé de Brignolles. Il était déjà vieux, et vivait dans une
retraite profonde.
Vers l’époque du couronnement, une petite affaire de sa cure, on ne sait plus trop quoi,
l’amena à Paris. Entre autres personnes puissantes, il alla solliciter pour ses paroissiens M.
le cardinal Fesch2. Un jour que l’empereur était venu faire visite à son oncle, le digne curé,
qui attendait dans l’antichambre, se trouva sur le passage de sa majesté. Napoléon, se
voyant regardé avec une certaine curiosité par ce vieillard, se retourna, et dit brusquement :
– Quel est ce bonhomme qui me regarde ?
– Sire, dit M. Myriel, vous regardez un bonhomme, et moi je regarde un grand
homme. Chacun de nous peut profiter.
L’empereur, le soir même, demanda au cardinal le nom de ce curé, et quelque temps
après M. Myriel fut tout surpris d’apprendre qu’il était nommé évêque de Digne.
II
Pendant tout le temps qu’il occupa le siège de Digne, M. Myriel ne changea presque
rien à cet arrangement. Il appelait cela, comme on voit, avoir réglé les dépenses de sa
maison.
Cet arrangement fut accepté avec une soumission absolue par mademoiselle Baptistine.
Pour cette sainte fille, M. de Digne était tout à la fois son frère et son évêque, son ami selon
la nature et son supérieur selon l’église. Elle l’aimait et elle le vénérait tout simplement.
Quand il parlait, elle s’inclinait ; quand il agissait, elle adhérait. La servante seule, madame
Magloire, murmura un peu. M. l’évêque, on l’a pu remarquer, ne s’était réservé que mille
livres, ce qui, joint à la pension de mademoiselle Baptistine, faisait quinze cents francs par
an. Avec ces quinze cents francs, ces deux vieilles femmes et ce vieillard vivaient.
Et quand un curé de village venait à Digne, M. l’évêque trouvait encore moyen de le
traiter, grâce à la sévère économie de madame Magloire et à l’intelligente administration de
mademoiselle Baptistine.
Un jour – il était à Digne depuis environ trois mois, – l’évêque dit :
– Avec tout cela je suis bien gêné !
– Je le crois bien ! s’écria madame Magloire, Monseigneur n’a seulement pas réclamé
la rente que le département lui doit pour ses frais de carrosse en ville et de tournées dans le
diocèse. Pour les évêques d’autrefois c’était l’usage.
– Tiens ! dit l’évêque, vous avez raison, madame Magloire.
Il fit sa réclamation.
Quelque temps après, le conseil général, prenant cette demande en considération, lui
vota une somme annuelle de trois mille francs, sous cette rubrique : Allocation à M.
l’évêque pour frais de carrosse, frais de poste et frais de tournées pastorales.
Cela fit beaucoup crier la bourgeoisie locale, et, à cette occasion, un sénateur de
l’empire, ancien membre du conseil des cinq-cents favorable au dix-huit brumaire et
pourvu près de la ville de Digne d’une sénatorerie magnifique, écrivit au ministre des
cultes, M. Bigot de
Préameneu3, un petit billet irrité et confidentiel dont nous extrayons ces lignes
authentiques:
l’un des rédacteurs du Code civil. Il fut ministre des cultes sous l’Empire.
Baptistine, Monseigneur a commencé par les autres, mais il a bien fallu qu’il finît par
luimême. Il a réglé toutes ses charités. Voilà trois mille livres pour nous. Enfin !
Le soir même, l’évêque écrivit et remit à sa sœur une note ainsi conçue :
Frais de carrosse et de tournées.
Pour donner du bouillon de viande aux malades de l’hôpital : quinze cents livres.
Pour la société de charité maternelle d’Aix : deux cent cinquante livres.
Pour la société de charité maternelle de Draguignan : deux cent cinquante livres.
Pour les enfants trouvés : cinq cents livres.
Pour les orphelins : cinq cents livres.
Total : trois mille livres.
III
M. l’évêque, pour avoir converti son carrosse en aumônes, n’en faisait pas moins ses
tournées. C’est un diocèse fatigant que celui de Digne. Il a fort peu de plaines, beaucoup de
montagnes, presque pas de routes, on l’a vu tout à l’heure ; trente-deux cures, quarante et
un vicariats et deux cent quatre-vingt-cinq succursales. Visiter tout cela, c’est une affaire.
M. l’évêque en venait à bout. Il allait à pied quand c’était dans le voisinage, en carriole
dans la plaine, en cacolet dans la montagne. Les deux vieilles femmes l’accompagnaient.
Quand le trajet était trop pénible pour elles, il allait seul.
Un jour, il arriva à Senez, qui est une ancienne ville épiscopale, monté sur un âne. Sa
bourse, fort à sec dans ce moment, ne lui avait pas permis d’autre équipage. Le maire de la
ville vint le recevoir à la porte de l’évêché et le regardait descendre de son âne avec des
yeux scandalisés. Quelques bourgeois riaient autour de lui. – Monsieur le maire, dit
l’évêque, et messieurs les bourgeois, je vois ce qui vous scandalise ; vous trouvez que c’est
bien de l’orgueil à un pauvre prêtre de monter une monture qui a été celle de Jésus-Christ.
Je l’ai fait par nécessité, je vous assure, non par vanité.
Dans ses tournées, il était indulgent et doux, et prêchait moins qu’il ne causait. Il ne
mettait aucune vertu sur un plateau inaccessible. Il n’allait jamais chercher bien loin ses
raisonnements et ses modèles. Aux habitants d’un pays il citait l’exemple du pays voisin.
Dans les cantons où l’on était dur pour les nécessiteux, il disait : – Voyez les gens de
Briançon. Ils ont donné aux indigents, aux veuves et aux orphelins le droit de faire faucher
leurs prairies trois jours avant tous les autres. Ils leur rebâtissent gratuitement leurs maisons
quand elles sont en ruines. Aussi est-ce un pays béni de Dieu. Durant tout un siècle de cent
ans, il n’y a pas eu un meurtrier.
Dans les villages âpres au gain et à la moisson, il disait : – Voyez ceux d’Embrun. Si un
père de famille, au temps de la récolte, a ses fils au service à l’armée et ses filles en service
à la ville, et qu’il soit malade et empêché, le curé le recommande au prône ; et le dimanche,
après la messe, tous les gens du village, hommes, femmes, enfants, vont dans le champ du
pauvre homme lui faire sa moisson, et lui rapportent paille et grain dans son grenier. – Aux
familles divisées par des questions d’argent et d’héritage, il disait : – Voyez les
montagnards de Devoluy, pays si sauvage qu’on n’y entend pas le rossignol une fois en
cinquante ans. Eh bien, quand le père meurt dans une famille, les garçons s’en vont
chercher fortune, et laissent le bien aux filles, afin qu’elles puissent trouver des maris. –
Aux cantons qui ont le goût des procès et où les fermiers se ruinent en papier timbré, il
disait : – Voyez ces bons paysans de la vallée de Queyras. Ils sont là trois mille âmes. Mon
Dieu ! c’est comme une petite république. On n’y connaît ni le juge, ni l’huissier. Le maire
fait tout. Il répartit l’impôt, taxe chacun en conscience, juge les querelles gratis, partage les
patrimoines sans honoraires, rend des sentences sans frais ; et on lui obéit, parce que c’est
un homme juste parmi des hommes simples. – Aux villages où il ne trouvait pas de maître
d’école, il citait encore ceux de Queyras : – Savez-vous comment ils font ? disait-il.
Comme un petit pays de douze ou quinze feux ne peut pas toujours nourrir un magister, ils
ont des maîtres d’école payés par toute la vallée qui parcourent les villages, passant huit
jours dans celui-ci, dix dans celui-là, et enseignant. Ces magisters vont aux foires, où je les
ai vus. On les reconnaît à des plumes à écrire qu’ils portent dans la ganse de leur chapeau.
Ceux qui n’enseignent qu’à lire ont une plume, ceux qui enseignent la lecture et le calcul
ont deux plumes ; ceux qui enseignent la lecture, le calcul et le latin ont trois plumes. Ceux-
là sont de grands savants. Mais quelle honte d’être ignorants ! Faites comme les gens de
Queyras.
Il parlait ainsi, gravement et paternellement, à défaut d’exemples inventant des
paraboles, allant droit au but, avec peu de phrases et beaucoup d’images, ce qui était
l’éloquence même de Jésus-Christ, convaincu et persuadant.
IV
Les œuvres semblables aux paroles.
Sa conversation était affable et gaie. Il se mettait à la portée des deux vieilles femmes
qui passaient leur vie près de lui ; quand il riait, c’était le rire d’un écolier.
Madame Magloire l’appelait volontiers Votre Grandeur. Un jour, il se leva de son
fauteuil et alla à sa bibliothèque chercher un livre. Ce livre était sur un des rayons d’en
haut. Comme l’évêque était d’assez petite taille, il ne put y atteindre. – Madame Magloire,
dit-il, apportezmoi une chaise. Ma grandeur ne va pas jusqu’à cette planche.
Une de ses parentes éloignées, madame la comtesse de Lô, laissait rarement échapper
une occasion d’énumérer en sa présence ce qu’elle appelait « les espérances » de ses trois
fils. Elle avait plusieurs ascendants fort vieux et proches de la mort dont ses fils étaient
naturellement les héritiers. Le plus jeune des trois avait à recueillir d’une grand’tante cent
bonnes mille livres de rentes ; le deuxième était substitué au titre de duc de son oncle ;
l’aîné devait succéder à la pairie de son aïeul. L’évêque écoutait habituellement en silence
ces innocents et pardonnables étalages maternels. Une fois pourtant, il paraissait plus
rêveur que de coutume, tandis que madame de Lô renouvelait le détail de toutes ces
successions et de toutes ces « espérances ». Elle s’interrompit avec quelque impatience : –
Mon Dieu, mon cousin ! mais à quoi songez-vous donc ? – Je songe, dit l’évêque, à
quelque chose de singulier qui est, je crois, dans saint Augustin : « Mettez votre espérance
dans celui auquel on ne succède point. »
Une autre fois, recevant une lettre de faire-part du décès d’un gentilhomme du pays, où
s’étalaient en une longue page, outre les dignités du défunt, toutes les qualifications
féodales et nobiliaires de tous ses parents : – Quel bon dos a la mort ! s’écria-t-il. Quelle
admirable charge de titres on lui fait allègrement porter, et comme il faut que les hommes
aient de l’esprit pour employer ainsi la tombe à la vanité !
Il avait dans l’occasion une raillerie douce qui contenait presque toujours un sens
sérieux. Pendant un carême, un jeune vicaire vint à Digne et prêcha dans la cathédrale. Il
fut assez éloquent. Le sujet de son sermon était la charité. Il invita les riches à donner aux
indigents, afin d’éviter l’enfer qu’il peignit le plus effroyable qu’il put et de gagner le
paradis qu’il fit désirable et charmant. Il y avait dans l’auditoire un riche marchand retiré,
un peu usurier, nommé M. Géborand, lequel avait gagné un demi-million à fabriquer de
gros draps, des serges, des cadis et des gasquets. De sa vie M. Géborand n’avait fait
l’aumône à un malheureux. À partir de ce sermon, on remarqua qu’il donnait tous les
dimanches un sou aux vieilles mendiantes du portail de la cathédrale. Elles étaient six à se
partager cela. Un jour, l’évêque le vit faisant sa charité et dit à sa sœur avec un sourire : –
Voilà monsieur Géborand qui achète pour un sou de paradis.
Quand il s’agissait de charité, il ne se rebutait pas, même devant un refus, et il trouvait
alors des mots qui faisaient réfléchir. Une fois, il quêtait pour les pauvres dans un salon de
la ville. Il y avait là le marquis de Champtercier, vieux, riche, avare, lequel trouvait moyen
d’être tout ensemble ultra-royaliste et ultra-voltairien. Cette variété a existé. L’évêque,
arrivé à lui, lui toucha le bras : Monsieur le marquis, il faut que vous me donniez quelque
chose. Le marquis se retourna et répondit sèchement : – Monseigneur, j’ai mes pauvres. –
Donnez-les-moi, dit l’évêque.
Un jour, dans la cathédrale, il fit ce sermon.
« Mes très chers frères, mes bons amis, il y a en France treize cent vingt mille maisons
de paysans qui n’ont que trois ouvertures, dix-huit cent dix-sept mille qui ont deux
ouvertures, la porte et une fenêtre, et enfin trois cent quarantesix mille cabanes qui n’ont
qu’une ouverture, la porte. Et cela, à cause d’une chose qu’on appelle l’impôt des portes et
fenêtres. Mettez-moi de pauvres familles, des vieilles femmes, des petits enfants, dans ces
logis-là, et voyez les fièvres et les maladies. Hélas ! Dieu donne l’air aux hommes, la loi le
leur vend. Je n’accuse pas la loi, mais je bénis Dieu. Dans l’Isère, dans le Var, dans les
deux Alpes, les hautes et les basses, les paysans n’ont pas même de brouettes, ils
transportent les engrais à dos d’hommes ; ils n’ont pas de chandelles, et ils brûlent des
bâtons résineux et des bouts de corde trempés dans la poix résine. C’est comme cela dans
tout le pays haut du Dauphiné. Ils font le pain pour six mois, ils le font cuire avec de la
bouse de vache séchée. L’hiver, ils cassent ce pain à coups de hache et ils le font tremper
dans l’eau vingt-quatre heures pour pouvoir le manger. – Mes frères, ayez pitié ! voyez
comme on souffre autour de vous. »
Né provençal, il s’était facilement familiarisé avec tous les patois du midi. Il disait : –
Eh bé ! moussu, sès sagé ? comme dans le bas Languedoc. – Onté anaras passa ? comme
dans les basses Alpes. – Puerte un bouen moutou embe un bouen froumage grase, comme
dans le haut Dauphiné. Ceci plaisait au peuple, et n’avait pas peu contribué à lui donner
accès près de tous les esprits. Il était dans la chaumière et dans la montagne comme chez
lui. Il savait dire les choses les plus grandes dans les idiomes les plus vulgaires. Parlant
toutes les langues, il entrait dans toutes les âmes.
Du reste, il était le même pour les gens du monde et pour les gens du peuple.
Il ne condamnait rien hâtivement, et sans tenir compte des circonstances environnantes.
Il disait : Voyons le chemin par où la faute a passé.
Étant, comme il se qualifiait lui-même en souriant, un ex-pécheur, il n’avait aucun des
escarpements du rigorisme, et il professait assez haut, et sans le froncement de sourcil des
vertueux féroces, une doctrine qu’on pourrait résumer à peu près ainsi :
« L’homme a sur lui la chair qui est tout à la fois son fardeau et sa tentation. Il la traîne
et lui cède.
« Il doit la surveiller, la contenir, la réprimer, et ne lui obéir qu’à la dernière extrémité.
Dans cette obéissance-là, il peut encore y avoir de la faute ; mais la faute, ainsi faite, est
vénielle. C’est une chute, mais une chute sur les genoux, qui peut s’achever en prière.
« Être un saint, c’est l’exception ; être un juste, c’est la règle. Errez, défaillez, péchez,
mais soyez des justes.
« Le moins de péché possible, c’est la loi de l’homme. Pas de péché du tout est le rêve
de l’ange. Tout ce qui est terrestre est soumis au
péché. Le péché est une gravitation4. »
Quand il voyait tout le monde crier bien fort et s’indigner bien vite : – Oh ! oh ! disait-il
en souriant, il y a apparence que ceci est un gros crime que tout le monde commet. Voilà
les hypocrisies effarées qui se dépêchent de protester et de se mettre à couvert.
Il était indulgent pour les femmes et les pauvres sur qui pèse le poids de la société
humaine. Il disait : – Les fautes des femmes, des enfants, des serviteurs, des faibles, des
indigents et des ignorants sont la faute des maris, des pères, des maîtres, des forts, des
riches et des savants.
Il disait encore : – À ceux qui ignorent, enseignez-leur le plus de choses que vous
pourrez ; la société est coupable de ne pas donner l’instruction gratis ; elle répond de la nuit
La vie intérieure de M. Myriel était pleine des mêmes pensées que sa vie publique. Pour
qui eût pu la voir de près, c’eût été un spectacle grave et charmant que cette pauvreté
volontaire dans laquelle vivait M. l’évêque de Digne.
Comme tous les vieillards et comme la plupart des penseurs, il dormait peu. Ce court
sommeil était profond. Le matin il se recueillait pendant une heure, puis il disait sa messe,
soit à la cathédrale, soit dans son oratoire. Sa messe dite, il déjeunait d’un pain de seigle
trempé dans le lait de ses vaches. Puis il travaillait.
Un évêque est un homme fort occupé ; il faut qu’il reçoive tous les jours le secrétaire de
l’évêché, qui est d’ordinaire un chanoine, presque tous les jours ses grands vicaires. Il a des
congrégations à contrôler, des privilèges à donner, toute une librairie ecclésiastique à
examiner, paroissiens, catéchismes diocésains, livres d’heures, etc., des mandements à
écrire, des prédications à autoriser, des curés et des maires à mettre d’accord, une
correspondance cléricale, une correspondance administrative, d’un côté l’état, de l’autre le
saint-siège, mille affaires.
Le temps que lui laissaient ces mille affaires, ses offices et son bréviaire, il le donnait
d’abord aux nécessiteux, aux malades et aux affligés ; le temps que les affligés, les malades
et les nécessiteux lui laissaient, il le donnait au travail. Tantôt il bêchait la terre dans son
jardin, tantôt il lisait et écrivait. Il n’avait qu’un mot pour ces deux sortes de travail ; il
appelait cela jardiner. « L’esprit est un jardin », disait-il.
À midi, il dînait. Le dîner ressemblait au déjeuner.
Vers deux heures, quand le temps était beau, il sortait et se promenait à pied dans la
campagne ou dans la ville, entrant souvent dans les masures. On le voyait cheminer seul,
tout à ses pensées, l’œil baissé, appuyé sur sa longue canne, vêtu de sa douillette violette
ouatée et bien chaude, chaussé de bas violets dans de gros souliers, et coiffé de son chapeau
plat qui laissait passer par ses trois cornes trois glands d’or à graine d’épinards.
C’était une fête partout où il paraissait. On eût dit que son passage avait quelque chose
de réchauffant et de lumineux. Les enfants et les vieillards venaient sur le seuil des portes
pour l’évêque comme pour le soleil. Il bénissait et on le bénissait. On montrait sa maison à
quiconque avait besoin de quelque chose.
Çà et là, il s’arrêtait, parlait aux petits garçons et aux petites filles et souriait aux mères.
Il visitait les pauvres tant qu’il avait de l’argent ; quand il n’en avait plus, il visitait les
riches.
Comme il faisait durer ses soutanes beaucoup de temps, et qu’il ne voulait pas qu’on
s’en aperçût, il ne sortait jamais dans la ville autrement qu’avec sa douillette violette. Cela
le gênait un peu en été.
Le soir à huit heures et demie il soupait avec sa sœur, madame Magloire debout derrière
eux et les servant à table. Rien de plus frugal que ce repas. Si pourtant l’évêque avait un de
ses curés à souper, madame Magloire en profitait pour servir à Monseigneur quelque
excellent poisson des lacs ou quelque fin gibier de la montagne. Tout curé était un prétexte
à bon repas ; l’évêque se laissait faire. Hors de là, son ordinaire ne se composait guère que
de légumes cuits dans l’eau et de soupe à l’huile. Aussi disait-on dans la ville : Quand
l’évêque fait pas chère de curé, il fait chère de trappiste.
Après son souper, il causait pendant une demiheure avec mademoiselle Baptistine et
madame Magloire ; puis il rentrait dans sa chambre et se remettait à écrire, tantôt sur des
feuilles volantes, tantôt sur la marge de quelque in-folio. Il était lettré et quelque peu
savant. Il a laissé cinq ou six manuscrits assez curieux ; entre autres une dissertation sur le
verset de la Genèse : Au commencement l’esprit de Dieu flottait sur les eaux. Il confronte
avec ce verset trois textes : la version arabe qui dit : Les vents de Dieu soufflaient ; Flavius
Josèphe qui dit : Un vent d’en haut se précipitait sur la terre, et enfin la paraphrase
chaldaïque d’Onkelos qui porte : Un vent venant de Dieu soufflait sur la face des eaux.
Dans une autre dissertation, il examine les œuvres théologiques de Hugo, évêque de
Ptolémaïs, arrière-grand-oncle de celui qui écrit ce livre, et il établit qu’il faut attribuer à cet
évêque les divers opuscules publiés, au siècle dernier, sous le pseudonyme de Barleycourt 7.
Parfois au milieu d’une lecture, quel que fût le livre qu’il eût entre les mains, il tombait
tout à coup dans une méditation profonde, d’où il ne sortait que pour écrire quelques lignes
sur les pages mêmes du volume. Ces lignes souvent n’ont aucun rapport avec le livre qui
les contient. Nous avons sous les yeux une note écrite par lui sur une des marges d’un in-
quarto intitulé :
Correspondance du lord Germain avec les généraux Clinton, Cornwallis et les amiraux de
la station de l’Amérique. À Versailles, chez Poinçot, libraire, et à Paris, chez Pissot,
libraire, quai des Augustins.
Voici cette note :
« Ô vous qui êtes !
« L’Ecclésiaste vous nomme Toute-Puissance, les Macchabées vous nomment Créateur,
l’Épître aux Éphésiens vous nomme Liberté, Baruch vous nomme Immensité, les Psaumes
vous nomment Sagesse et Vérité, Jean vous nomme Lumière, les Rois vous nomment
Seigneur, l’Exode vous appelle Providence, le Lévitique Sainteté, Esdras Justice, la
création vous nomme Dieu, l’homme vous nomme Père ; mais Salomon vous nomme
Miséricorde, et c’est là le plus beau de tous vos noms. »
7 Les textes cités ici par Hugo existent, mais les manuscrits de l’évêque sont pure
fiction romanesque. Il en va de même, en fait, pour la parenté que Hugo s’attribue.
Vers neuf heures du soir, les deux femmes se retiraient et montaient à leurs chambres
au premier, le laissant jusqu’au matin seul au rez-dechaussée.
Ici il est nécessaire que nous donnions une idée exacte du logis de M. l’évêque de
Digne.
VI
La maison qu’il habitait se composait, nous l’avons dit, d’un rez-de-chaussée et d’un
seul étage : trois pièces au rez-de-chaussée, trois chambres au premier, au-dessus un
grenier. Derrière la maison, un jardin d’un quart d’arpent. Les deux femmes occupaient le
premier. L’évêque logeait en bas. La première pièce, qui s’ouvrait sur la rue, lui servait de
salle à manger, la deuxième de chambre à coucher, et la troisième d’oratoire. On ne pouvait
sortir de cet oratoire sans passer par la chambre à coucher, et sortir de la chambre à coucher
sans passer par la salle à manger. Dans l’oratoire, au fond, il y avait une alcôve fermée,
avec un lit pour les cas d’hospitalité. M. l’évêque offrait ce lit aux curés de campagne que
des affaires ou les besoins de leur paroisse amenaient à Digne.
La pharmacie de l’hôpital, petit bâtiment ajouté à la maison et pris sur le jardin, avait
été transformée en cuisine et en cellier.
Il y avait en outre dans le jardin une étable qui était l’ancienne cuisine de l’hospice et
où l’évêque entretenait deux vaches. Quelle que fût la quantité de lait qu’elles lui
donnassent, il en envoyait invariablement tous les matins la moitié aux malades de
l’hôpital. Je paye ma dîme, disaitil.
Sa chambre était assez grande et assez difficile à chauffer dans la mauvaise saison.
Comme le bois est très cher à Digne, il avait imaginé de faire faire dans l’étable à vaches un
compartiment fermé d’une cloison en planches. C’était là qu’il passait ses soirées dans les
grands froids. Il appelait cela son salon d’hiver.
Il n’y avait dans ce salon d’hiver, comme dans la salle à manger, d’autres meubles
qu’une table de bois blanc, carrée, et quatre chaises de paille. La salle à manger était ornée
en outre d’un vieux buffet peint en rose à la détrempe. Du buffet pareil, convenablement
habillé de napperons blancs et de fausses dentelles, l’évêque avait fait l’autel qui décorait
son oratoire.
Ses pénitentes riches et les saintes femmes de Digne s’étaient souvent cotisées pour
faire les frais d’un bel autel neuf à l’oratoire de monseigneur ; il avait chaque fois pris
l’argent et l’avait donné aux pauvres. – Le plus beau des autels, disait-il, c’est l’âme d’un
malheureux consolé qui remercie Dieu.
Il avait dans son oratoire deux chaises prieDieu en paille, et un fauteuil à bras
également en paille dans sa chambre à coucher. Quand par hasard il recevait sept ou huit
personnes à la fois, le préfet, ou le général, ou l’état-major du régiment en garnison, ou
quelques élèves du petit séminaire, on était obligé d’aller chercher dans l’étable les chaises
du salon d’hiver, dans l’oratoire les prie-Dieu, et le fauteuil dans la chambre à coucher ; de
cette façon, on pouvait réunir jusqu’à onze sièges pour les visiteurs. À chaque nouvelle
visite on démeublait une pièce.
Il arrivait parfois qu’on était douze ; alors l’évêque dissimulait l’embarras de la situation en
se tenant debout devant la cheminée si c’était l’hiver, ou en proposant un tour dans le
jardin si c’était l’été.
Il y avait bien encore dans l’alcôve fermée une chaise, mais elle était à demi dépaillée et
ne portait que sur trois pieds, ce qui faisait qu’elle ne pouvait servir qu’appuyée contre le
mur. Mademoiselle Baptistine avait bien aussi dans sa chambre une très grande bergère en
bois jadis doré et revêtue de pékin à fleurs, mais on avait été obligé de monter cette bergère
au premier par la fenêtre, l’escalier étant trop étroit ; elle ne pouvait donc pas compter
parmi les en-cas du mobilier.
L’ambition de mademoiselle Baptistine eût été de pouvoir acheter un meuble de salon
en velours d’Utrecht jaune à rosaces et en acajou à cou de cygne, avec canapé. Mais cela
eût coûté au moins cinq cents francs, et, ayant vu qu’elle n’avait réussi à économiser pour
cet objet que quarantedeux francs dix sous en cinq ans, elle avait fini par y renoncer.
D’ailleurs qui est-ce qui atteint son idéal ?
Rien de plus simple à se figurer que la chambre à coucher de l’évêque. Une porte-
fenêtre donnant sur le jardin, vis-à-vis le lit ; un lit d’hôpital, en fer avec baldaquin de serge
verte ; dans l’ombre du lit, derrière un rideau, les ustensiles de toilette trahissant encore les
anciennes habitudes élégantes de l’homme du monde ; deux portes, l’une près de la
cheminée, donnant dans l’oratoire ; l’autre, près de la bibliothèque, donnant dans la salle à
manger ; la bibliothèque, grande armoire vitrée pleine de livres ; la cheminée, de bois peint
en marbre, habituellement sans feu ; dans la cheminée, une paire de chenets en fer ornés de
deux vases à guirlandes et cannelures jadis argentés à l’argent haché, ce qui était un genre
de luxe épiscopal ; au-dessus, à l’endroit où d’ordinaire on met la glace, un crucifix de
cuivre désargenté fixé sur un velours noir râpé dans un cadre de bois dédoré. Près de la
porte-fenêtre, une grande table avec un encrier, chargée de papiers confus et de gros
volumes. Devant la table, le fauteuil de paille.
Devant le lit, un prie-Dieu, emprunté à l’oratoire.
Deux portraits dans des cadres ovales étaient accrochés au mur des deux côtés du lit. De
petites inscriptions dorées sur le fond neutre de la toile à côté des figures indiquaient que
les portraits représentaient, l’un, l’abbé de Chaliot, évêque de Saint-Claude, l’autre, l’abbé
Tourteau, vicaire général d’Agde, abbé de Grand-Champ, ordre de Cîteaux, diocèse de
Chartres. L’évêque, en succédant dans cette chambre aux malades de l’hôpital, y avait
trouvé ces portraits et les y avait laissés. C’étaient des prêtres, probablement des donateurs :
deux motifs pour qu’il les respectât. Tout ce qu’il savait de ces deux personnages, c’est
qu’ils avaient été nommés par le roi, l’un à son évêché, l’autre à son bénéfice, le même
jour, le 27 avril 1785. Madame Magloire ayant décroché les tableaux pour en secouer la
poussière, l’évêque avait trouvé cette particularité écrite d’une encre blanchâtre sur un petit
carré de papier jauni par le temps, collé avec quatre pains à cacheter derrière le portrait de
l’abbé de GrandChamp.
Il avait à sa fenêtre un antique rideau de grosse étoffe de laine qui finit par devenir
tellement vieux que, pour éviter la dépense d’un neuf, madame Magloire fut obligée de
faire une grande couture au beau milieu. Cette couture dessinait une croix. L’évêque le
faisait souvent remarquer. – Comme cela fait bien ! disait-il.
Toutes les chambres de la maison, au rez-dechaussée ainsi qu’au premier, sans
exception, étaient blanchies au lait de chaux, ce qui est une mode de caserne et d’hôpital.
Cependant, dans les dernières années, madame Magloire retrouva, comme on le verra
plus loin, sous le papier badigeonné, des peintures qui ornaient l’appartement de
mademoiselle
Baptistine. Avant d’être l’hôpital, cette maison avait été le parloir aux bourgeois 8. De là
cette décoration. Les chambres étaient pavées de briques rouges qu’on lavait toutes les
semaines, avec des nattes de paille tressée devant tous les lits. Du reste, ce logis, tenu par
deux femmes, était du haut en bas d’une propreté exquise.
C’était le seul luxe que l’évêque permit. Il disait : – Cela ne prend rien aux pauvres.
Il faut convenir cependant qu’il lui restait de ce qu’il avait possédé jadis six couverts
d’argent et une grande cuiller à soupe que madame Magloire regardait tous les jours avec
bonheur reluire splendidement sur la grosse nappe de toile blanche. Et comme nous
peignons ici l’évêque de Digne tel qu’il était, nous devons ajouter qu’il lui était arrivé plus
d’une fois de dire : – Je renoncerais difficilement à manger dans de l’argenterie.
Il faut ajouter à cette argenterie deux gros flambeaux d’argent massif qui lui venaient de
l’héritage d’une grand’tante. Ces flambeaux portaient deux bougies de cire et figuraient
habituellement sur la cheminée de l’évêque. Quand il avait quelqu’un à dîner, madame
Magloire allumait les deux bougies et mettait les deux flambeaux sur la table.
Il y avait dans la chambre même de l’évêque, à la tête de son lit, un petit placard dans
lequel madame Magloire serrait chaque soir les six couverts d’argent et la grande cuiller. Il
faut dire qu’on n’en ôtait jamais la clef.
Le jardin, un peu gâté par les constructions assez laides dont nous avons parlé, se
composait de quatre allées en croix rayonnant autour d’un puisard ; une autre allée faisait
tout le tour du jardin et cheminait le long du mur blanc dont il était enclos. Ces allées
laissaient entre elles quatre carrés bordés de buis. Dans trois, madame Magloire cultivait
des légumes ; dans le quatrième, l’évêque avait mis des fleurs. Il y avait çà et là quelques
arbres fruitiers.
Une fois madame Magloire lui avait dit avec une sorte de malice douce : –
Monseigneur, vous qui tirez parti de tout, voilà pourtant un carré inutile. Il vaudrait mieux
avoir là des salades que des bouquets. – Madame Magloire, répondit l’évêque, vous vous
trompez. Le beau est aussi utile que l’utile. – Il ajouta après un silence : Plus peut-être.