Descriptif Bac L 2017 PDF
Descriptif Bac L 2017 PDF
Série : ES
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2
SÉQUENCE 1 :
LE PERSONNAGE ROMANESQUE DANS DES SCÈNES DE GUERRE
ACTIVITÉS
3
SÉQUENCE 2 :
LECTURE ET ÉTUDE D’UNE ŒUVRE INTÉGRALE :
LA PESTE D’ALBERT CAMUS, 19471
On étudie en quoi le roman d’Albert Camus est une œuvre à lire sur « plusieurs
portées », selon l’expression de Camus lui-même. Quels sont les enjeux historiques
et philosophiques de l’œuvre ? Quel rôle y tient le personnage du docteur Rieux ?
1. « Les curieux événements qui font le sujet de cette chronique … » (page 11,
incipit)
2. « Le mot de “peste” venait d’être prononcé pour la première fois. » (page 41,
Rieux à sa fenêtre)
3. « Mais Rieux quittait déjà la salle, d’un pas si précipité, et avec un tel air, que
lorsqu’il dépassa Paneloux, celui-ci tendit le bras pour le retenir. » (page 198,
débat Rieux – Paneloux)
4. « Rieux montait déjà l’escalier. Le grand ciel froid scintillait au- dessus des
maisons… » (page 278, excipit)
ACTIVITÉS
Lectures analytiques et commentaires littéraires.
Lectures cursives.
Analyse de l’image : couverture de l’édition de poche (années 60).
1
Les
indications
de
pages
renvoient
à
l’édition
Folio.
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SÉQUENCE 3 :
VANITÉ ET CONDITION HUMAINE
DANS LES GENRES DE L’ARGUMENTATION
ACTIVITÉS
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SÉQUENCE 4 :
LECTURE ET ÉTUDE D’UNE ŒUVRE INTÉGRALE :
DOM JUAN DE MOLIÈRE, 1665.
ACTIVITÉS
6
SÉQUENCE 5 :
UN PARCOURS POÉTIQUE AVEC BAUDELAIRE
On étudie plusieurs poèmes des Fleurs du mal et du Spleen de Paris pour mieux
comprendre, dans l’œuvre de Baudelaire, la tension poétique entre spleen et idéal.
ACTIVITÉS
Lectures analytiques et commentaires littéraires.
Devoir sur table.
Étude de la composition des Fleurs du mal.
Étude du registre lyrique.
Étude de la notion de « correspondances ».
Étude de la notion de « spleen ».
Étude du genre du poème en prose.
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SÉQUENCE 6 :
HUMANISME ET REGARD SUR LA DIFFÉRENCE
ACTIVITÉS
Lectures analytiques et commentaires littéraires.
Devoir sur table.
Exposés sur Pantagruel.
Analyse de l’image :
• Carte pisane, 1290.
• Raphaël, L’École d’Athènes, détail, 1510.
• Atlas Miller, 1519.
• Joseph Pérez, L’Espagne du XVIème siècle, 1973.
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SÉQUENCE 7 :
LECTURE ET ÉTUDE D’UNE ŒUVRE INTÉGRALE
VENDREDI ou LES LIMBES DU PACIFIQUE,
DE MICHEL TOURNIER, 19672.
ACTIVITÉS
Lectures analytiques et commentaires littéraires.
Devoir sur table.
Exposés (étude comparée de trois passages de réécriture).
2
Les
indications
de
pages
renvoient
à
l’édition
Folio.
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10
SÉQUENCE 1
LECTURES ANALYTIQUES
Quatre textes
11
LE PERSONNAGE ROMANESQUE DANS DES SCÈNES DE GUERRE
LECTURE ANALYTIQUE 1
12
LECTURE ANALYTIQUE 2
Nous avouerons que notre héros était fort peu héros en ce moment. Toutefois, la
peur ne venait chez lui qu’en seconde ligne ; il était surtout scandalisé de ce bruit qui
lui faisait mal aux oreilles. L’escorte prit le galop ; on traversait une grande pièce de
terre labourée, située au-delà du canal, et ce champ était jonché de cadavres.
— Les habits rouges ! les habits rouges ! criaient avec joie les hussards de l’escorte.
Et d’abord Fabrice ne comprenait pas ; enfin il remarqua qu’en effet presque tous les
cadavres étaient vêtus de rouge. Une circonstance lui donna un frisson d’horreur ; il
remarqua que beaucoup de ces malheureux habits rouges vivaient encore ; ils
criaient évidemment pour demander du secours, et personne ne s’arrêtait pour leur
en donner. Notre héros, fort humain, se donnait toutes les peines du monde pour que
son cheval ne mît les pieds sur aucun habit rouge. L’escorte s’arrêta ; Fabrice qui ne
faisait pas assez d’attention à son devoir de soldat, galopait toujours en regardant un
malheureux blessé.
Fabrice s’aperçut qu’il était à vingt pas sur la droite en avant des généraux, et
précisément du côté où ils regardaient avec leurs lorgnettes. En revenant se ranger à
la queue des autres hussards restés à quelques pas en arrière, il vit le plus gros de
ces généraux qui parlait à son voisin, général aussi ; d’un air d’autorité et presque de
réprimande, il jurait. Fabrice ne put retenir sa curiosité ; et, malgré le conseil de ne
point parler, à lui donné par son amie la geôlière, il arrangea une petite phrase bien
française, bien correcte, et dit à son voisin :
— Quel maréchal ?
Tout à coup on partit au grand galop. Quelques instants après, Fabrice vit, à vingt
pas en avant, une terre labourée qui était remuée d’une façon singulière. Le fond des
sillons était plein d’eau, et la terre fort humide qui formait la crête de ces sillons,
volait en petits fragments noirs lancés à trois ou quatre pieds de haut. Fabrice
remarqua en passant cet effet singulier ; puis sa pensée se remit à songer à la gloire
du maréchal. Il entendit un cri sec auprès de lui : c’étaient deux hussards qui
tombaient atteints par des boulets ; et, lorsqu’il les regarda, ils étaient déjà à vingt
pas de l’escorte. Ce qui lui sembla horrible, ce fut un cheval tout sanglant qui se
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débattait sur la terre labourée, en engageant ses pieds dans ses propres entrailles il
voulait suivre les autres : le sang coulait dans la boue.
« Ah ! m’y voilà donc enfin au feu ! se dit-il. J’ai vu le feu ! se répétait-il avec
satisfaction. Me voici un vrai militaire. » A ce moment, l’escorte allait ventre à terre, et
notre héros comprit que c’étaient des boulets qui faisaient voler la terre de toutes
parts. Il avait beau regarder du côté d’où venaient les boulets, il voyait la fumée
blanche de la batterie à une distance énorme, et, au milieu du ronflement égal et
continu produit par les coups de canon, il lui semblait entendre des décharges
beaucoup plus voisines ; il n’y comprenait rien du tout.
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LECTURE ANALYTIQUE 3
Ils étaient trois mille cinq cents. Ils faisaient un front d'un quart de lieue. C'étaient des
hommes géants sur des chevaux colosses. Ils étaient vingt-six escadrons ; et ils
avaient derrière eux, pour les appuyer, la division de Lefebvre-Desnouettes, les cent
six gendarmes d'élite, les chasseurs de la garde, onze cent quatre-vingt-dix-sept
hommes, et les lanciers de la garde, huit cent quatre-vingts lances. Ils portaient le
casque sans crins et la cuirasse de fer battu, avec les pistolets d'arçon dans les
fontes et le long sabre-épée. Le matin toute l'armée les avait admirés quand, à neuf
heures, les clairons sonnant, toutes les musiques chantant Veillons au salut de
l'empire, ils étaient venus, colonne épaisse, une de leurs batteries à leur flanc, l'autre
à leur centre, se déployer sur deux rangs entre la chaussée de Genappe et
Frischemont, et prendre leur place de bataille dans cette puissante deuxième ligne,
si savamment composée par Napoléon, laquelle, ayant à son extrémité de gauche
les cuirassiers de Kellermann et à son extrémité de droite les cuirassiers de Milhaud,
avait, pour ainsi dire, deux ailes de fer.
L'aide de camp Bernard leur porta l'ordre de l'empereur. Ney tira son épée et prit la
tête. Les escadrons énormes s'ébranlèrent.
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Bizarre coïncidence numérique, vingt-six bataillons allaient recevoir ces vingt-six
escadrons. Derrière la crête du plateau, à l'ombre de la batterie masquée, l'infanterie
anglaise, formée en treize carrés, deux bataillons par carré, et sur deux lignes, sept
sur la première, six sur la seconde, la crosse à l'épaule, couchant en joue ce qui allait
venir, calme, muette, immobile, attendait. Elle ne voyait pas les cuirassiers et les
cuirassiers ne la voyaient pas. Elle écoutait monter cette marée d'hommes. Elle
entendait le grossissement du bruit des trois mille chevaux, le frappement alternatif
et symétrique des sabots au grand trot, le froissement des cuirasses, le cliquetis des
sabres, et une sorte de grand souffle farouche. Il y eut un silence redoutable, puis,
subitement, une longue file de bras levés brandissant des sabres apparut au-dessus
de la crête, et les casques, et les trompettes, et les étendards, et trois mille têtes à
moustaches grises criant : vive l'empereur ! toute cette cavalerie déboucha sur le
plateau, et ce fut comme l'entrée d'un tremblement de terre.
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LECTURE ANALYTIQUE 4
Serais-je donc le seul lâche sur la terre ? pensais-je. Et avec quel effroi ! ...Perdu
parmi deux millions de fous héroïques et déchaînés et armés jusqu’aux cheveux ?
Avec casques, sans casques, sans chevaux, sur motos, hurlants, en autos, sifflants,
tirailleurs, comploteurs, volants, à genoux, creusant, se défilant, caracolant dans les
sentiers, pétaradant, enfermés sur la terre comme dans un cabanon, pour y tout
détruire, Allemagne, France et Continents, tout ce qui respire, détruire, plus enragés
que les chiens, adorant leur rage (ce que les chiens ne font pas), cent, mille fois plus
enragés que mille chiens et tellement plus vicieux ! Nous étions jolis ! Décidément, je
le concevais, je m’étais embarqué dans une croisade apocalyptique.
Le colonel ne bronchait toujours pas, je le regardais recevoir, sur le talus, des petites
lettres du général qu’il déchirait ensuite menu, les ayant lues sans hâte, entre les
balles. Dans aucune d’elles, il n’y avait donc l’ordre d’arrêter net cette abomination ?
On ne lui disait donc pas d’en haut qu’il y avait méprise ? Abominable erreur ?
Maldonne ? Qu’on s’était trompé ? Que c’était des manoeuvres pour rire qu’on avait
voulu faire, et pas des assassinats ! Mais non ! « Continuez, colonel, vous êtes dans
la bonne voie ! » Voilà sans doute ce que lui écrivait le général des Entrayes, de la
division, notre chef à tous, dont il recevait une enveloppe chaque cinq minutes, par
un agent de liaison, que la peur rendait chaque fois un peu plus vert et foireux. J’en
aurais fait mon frère peureux de ce garçon là ! Mais on n’avait pas le temps de
fraterniser non plus.
Donc pas d’erreur ? Ce qu’on faisait à se tirer dessus, comme ça, sans même se
voir, n’était pas défendu ! Cela faisait partie des choses qu’on peut faire sans mériter
une bonne engueulade. C’était même reconnu, encouragé sans doute par les gens
sérieux, comme le tirage au sort, les fiançailles, la chasse à courre ! ... Rien à dire.
Je venais de découvrir d’un coup la guerre tout entière. J’étais dépucelé. Faut être à
peu près seul devant elle comme je l’étais à ce moment-là pour bien la voir la vache,
en face et de profil. On venait d’allumer la guerre entre nous et ceux d’en face, et à
présent ça brûlait ! Comme le courant entre les deux charbons, dans la lampe à arc.
Et il n’était pas près de s’éteindre le charbon ! On y passerait tous, le colonel comme
les autres, tout mariole qu’il semblerait être, et sa carne ne ferait pas plus de rôti que
la mienne quand le courant d’en face lui passerait entre les deux épaules.
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Il y a bien des façons d’être condamné à mort. Ah ! combien n’aurais-je pas donné à
ce moment-là pour être en prison au lieu d’être ici, moi crétin ! Pour avoir, par
exemple, quand c’était si facile, prévoyant, volé quelque chose, quelque part, quand
il en était temps encore. On ne pense à rien ! De la prison, on en sort vivant, pas de
la guerre. Tout le reste, c’est des mots.
Si seulement j’avais encore eu le temps, mais je ne l’avais plus ! Il n’y avait plus rien
à voler !
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SÉQUENCE 2
LECTURES ANALYTIQUES
Quatre textes
19
LECTURE ET ÉTUDE D’UNE ŒUVRE INTÉGRALE :
LA PESTE D’ALBERT CAMUS, 1947
LECTURE ANALYTIQUE 1
Les curieux événements qui font le sujet de cette chronique se sont produits en 194.,
à Oran. De l’avis général, ils n’y étaient pas à leur place, sortant un peu de
l’ordinaire. À première vue, Oran est, en effet, une ville ordinaire et rien de plus
qu’une préfecture française de la côte algérienne.
La cité elle-même, on doit l’avouer, est laide. D’aspect tranquille, il faut quelque
temps pour apercevoir ce qui la rend différente de tant d’autres villes commerçantes,
sous toutes les latitudes. Comment faire imaginer, par exemple, une ville sans
pigeons, sans arbres et sans jardins, où l’on ne rencontre ni battements d’ailes ni
froissements de feuilles, un lieu neutre pour tout dire ? Le changement des saisons
ne s’y lit que dans le ciel. Le printemps s’annonce seulement par la qualité de l’air ou
par les corbeilles de fleurs que de petits vendeurs ramènent des banlieues ; c’est un
printemps qu’on vend sur les marchés. Pendant l’été, le soleil incendie les maisons
trop sèches et couvre les murs d’une cendre grise ; on ne peut plus vivre alors que
dans l’ombre des volets clos. En automne, c’est, au contraire, un déluge de boue.
Les beaux jours viennent seulement en hiver.
Une manière commode de faire la connaissance d’une ville est de chercher comment
on y travaille, comment on y aime et comment on y meurt. Dans notre petite ville,
est- ce l’effet du climat, tout cela se fait ensemble, du même air frénétique et absent.
C’est-à-dire qu’on s’y ennuie et qu’on s’y applique à prendre des habitudes. Nos
concitoyens travaillent beaucoup, mais toujours pour s’enrichir. Ils s’intéressent
surtout au commerce et ils s’occupent d’abord, selon leur expression, de faire des
affaires. Naturellement, ils ont du goût aussi pour les joies simples, ils aiment les
femmes, le cinéma et les bains de mer. Mais, très raisonnablement, ils réservent ces
plaisirs pour le samedi soir et le dimanche, essayant, les autres jours de la semaine,
de gagner beaucoup d’argent. Le soir, lorsqu’ils quittent leurs bureaux, ils se
réunissent à heure fixe dans les cafés, ils se promènent sur le même boulevard ou
bien ils se mettent à leurs balcons. Les désirs des plus jeunes sont violents et brefs,
tandis que les vices des plus âgés ne dépassent pas les associations de
boulomanes, les banquets des amicales et les cercles où l’on joue gros jeu sur le
hasard des cartes.
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LECTURE ANALYTIQUE 2
Le mot de « peste » venait d’être prononcé pour la première fois. À ce point du récit
qui laisse Bernard Rieux derrière sa fenêtre, on permettra au narrateur de justifier
l’incertitude et la surprise du docteur, puisque, avec des nuances, sa réaction fut
celle de la plupart de nos concitoyens. Les fléaux, en effet, sont une chose
commune, mais on croit difficilement aux fléaux lorsqu’ils vous tombent sur la tête. Il
y a eu dans le monde autant de pestes que de guerres. Et pourtant pestes et guerres
trouvent les gens toujours aussi dépourvus. Le docteur Rieux était dépourvu, comme
l’étaient nos concitoyens, et c’est ainsi qu’il faut comprendre ses hésitations. C’est
ainsi qu’il faut comprendre aussi qu’il fut partagé entre l’inquiétude et la confiance.
Quand une guerre éclate, les gens disent : « Ça ne durera pas, c’est trop bête. » Et
sans doute une guerre est certainement trop bête, mais cela ne l’empêche pas de
durer. La bêtise insiste toujours, on s’en apercevrait si l’on ne pensait pas toujours à
soi. Nos concitoyens à cet égard étaient comme tout le monde, ils pensaient à eux-
mêmes, autrement dit ils étaient humanistes : ils ne croyaient pas aux fléaux. Le
fléau n’est pas à la mesure de l’homme, on se dit donc que le fléau est irréel, c’est un
mauvais rêve qui va passer. Mais il ne passe pas toujours et, de mauvais rêve en
mauvais rêve, ce sont les hommes qui passent, et les humanistes, en premier lieu,
parce qu’ils n’ont pas pris leurs précautions. Nos concitoyens n’étaient pas plus
coupables que d’autres, ils oubliaient d’être modestes, voilà tout, et ils pensaient que
tout était encore possible pour eux, ce qui supposait que les fléaux étaient
impossibles. Ils continuaient de faire des affaires, ils préparaient des voyages et ils
avaient des opinions. Comment auraient-ils pensé à la peste qui supprime l’avenir,
les déplacements et les discussions ? Ils se croyaient libres et personne ne sera
jamais libre tant qu’il y aura des fléaux.
Et même après que le docteur Rieux eut reconnu devant son ami qu’une poignée de
malades dispersés venaient, sans avertissement, de mourir de la peste, le danger
demeurait irréel pour lui. Simplement, quand on est médecin, on s’est fait une idée
de la douleur et on a un peu plus d’imagination. En regardant par la fenêtre sa ville
qui n’avait pas changé, c’est à peine si le docteur sentait naître en lui ce léger écœu-
rement devant l’avenir qu’on appelle inquiétude. Il essayait de rassembler dans son
esprit ce qu’il savait de cette maladie. Des chiffres flottaient dans sa mémoire et il se
disait que la trentaine de grandes pestes que l’histoire a connues avait fait près de
cent millions de morts. Mais qu’est-ce que cent millions de morts ? Quand on a fait la
guerre, c’est à peine si on sait déjà ce que c’est qu’un mort. Et puisqu’un homme
mort n’a de poids que si on l’a vu mort, cent millions de cadavres semés à travers
l’histoire ne sont qu’une fumée dans l’imagination. Le docteur se souvenait de la
peste de Constantinople qui, selon Procope, avait fait dix mille victimes en un jour.
Dix mille morts font cinq fois le public d’un grand cinéma. Voilà ce qu’il faudrait faire.
On rassemble les gens à la sortie de cinq cinémas, on les conduit sur une place de
la ville et on les fait mourir en tas pour y voir un peu clair. Au moins, on pourrait
mettre alors des visages connus sur cet entassement anonyme. Mais, naturellement,
c’est impossible à réaliser, et puis qui connaît dix mille visages ?
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LECTURE ANALYTIQUE 3
Mais Rieux quittait déjà la salle, d’un pas si précipité, et avec un tel air, que lorsqu’il
dépassa Paneloux, celui-ci tendit le bras pour le retenir.
Dans le même mouvement emporté, Rieux se retourna et lui jeta avec violence :
Puis il se détourna et, franchissant les portes de la salle avant Paneloux, il gagna le
fond de la cour d’école. Il s’assit sur un banc, entre les petits arbres poudreux, et
essuya la sueur qui lui coulait déjà dans les yeux. Il avait envie de crier encore pour
dénouer enfin le nœud violent qui lui broyait le cœur. La chaleur tombait lentement
entre les branches des ficus. Le ciel bleu du matin se couvrait rapidement d’une taie
blanchâtre qui rendait l’air plus étouffant. Rieux se laissa aller sur son banc. Il
regardait les branches, le ciel, retrouvant lentement sa respiration, ravalant peu à
peu sa fatigue.
– Pourquoi m’avoir parlé avec cette colère ? dit une voix derrière lui. Pour moi aussi,
ce spectacle était insupportable.
– C’est vrai, dit-il. Pardonnez-moi. Mais la fatigue est une folie. Et il y a des heures
dans cette ville où je ne sens plus que ma révolte.
– Je comprends, murmura Paneloux. Cela est révoltant parce que cela passe notre
mesure. Mais peut-être devons-nous aimer ce que nous ne pouvons pas
comprendre.
Rieux se redressa d’un seul coup. Il regardait Paneloux, avec toute la force et la
passion dont il était capable, et secouait la tête.
– Non, mon père, dit-il. Je me fais une autre idée de l’amour. Et je refuserai jusqu’à
la mort d’aimer cette création où des enfants sont torturés.
– C’est ce que je n’ai pas, je le sais. Mais je ne veux pas discuter cela avec vous.
Nous travaillons ensemble pour quelque chose qui nous réunit au delà des
blasphèmes et des prières. Cela seul est important.
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Paneloux s’assit près de Rieux. Il avait l’air ému.
– Oui, dit-il, oui, vous aussi vous travaillez pour le salut de l’homme.
– Le salut de l’homme est un trop grand mot pour moi. je ne vais pas si loin. C’est sa
santé qui m’intéresse, sa santé d’abord.
Paneloux hésita.
– Docteur, dit-il.
Mais il s’arrêta. Sur son front aussi la sueur commençait à ruisseler. Il murmura : «
Au revoir » et ses yeux brillaient quand il se leva. Il allait partir quand Rieux, qui
réfléchissait, se leva aussi et fit un pas vers lui.
– Qu’est-ce que cela fait ? dit Rieux. Ce que je hais, c’est la mort et le mal, vous le
savez bien. Et que vous le vouliez ou non, nous sommes ensemble pour les souffrir
et les combattre.
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LECTURE ANALYTIQUE 4
Rieux montait déjà l’escalier. Le grand ciel froid scintillait au- dessus des maisons et,
près des collines, les étoiles durcissaient comme des silex. Cette nuit n’était pas si
différente de celle où Tarrou et lui étaient venus sur cette terrasse pour oublier la
peste. Mais, aujourd’hui, la mer était plus bruyante qu’alors, au pied des falaises.
L’air était immobile et léger, délesté des souffles salés qu’apportait le vent tiède de
l’automne. La rumeur de la ville, cependant, battait toujours le pied des terrasses
avec un bruit de vagues. Mais cette nuit était celle de la délivrance, et non de la
révolte. Au loin, un noir rougeoiement indiquait l’emplacement des boulevards et des
places illuminées. Dans la nuit maintenant libérée, le désir devenait sans en- traves
et c’était son grondement qui parvenait jusqu’à Rieux.
Du port obscur montèrent les premières fusées des réjouissances officielles. La ville
les salua par une longue et sourde exclamation. Cottard, Tarrou, ceux et celle que
Rieux avait aimés et perdus, tous, morts ou coupables, étaient oubliés. Le vieux avait
raison, les hommes étaient toujours les mêmes. Mais c’était leur force et leur
innocence et c’est ici que, par-dessus toute douleur, Rieux sentait qu’il les rejoi-
gnait. Au milieu des cris qui redoublaient de force et de durée, qui se répercutaient
longuement jusqu’au pied de la terrasse, à mesure que les gerbes multicolores
s’élevaient plus nombreuses dans le ciel, le docteur Rieux décida alors de rédiger le
récit qui s’achève ici, pour ne pas être de ceux qui se taisent, pour témoigner en
faveur de ces pestiférés, pour laisser du moins un souvenir de l’injustice et de la
violence qui leur avaient été faites, et pour dire simplement ce qu’on apprend au
milieu des fléaux, qu’il y a dans les hommes plus de choses à admirer que de choses
à mépriser.
Mais il savait cependant que cette chronique ne pouvait pas être celle de la victoire
définitive. Elle ne pouvait être que le témoignage de ce qu’il avait fallu accomplir et
que, sans doute, devraient accomplir encore, contre la terreur et son arme
inlassable, malgré leurs déchirements personnels, tous les hommes qui, ne pouvant
être des saints et refusant d’admettre les fléaux, s’efforcent cependant d’être des
médecins.
Écoutant, en effet, les cris d’allégresse qui montaient de la ville, Rieux se souvenait
que cette allégresse était toujours menacée. Car il savait ce que cette foule en joie
ignorait, et qu’on peut lire dans les livres, que le bacille de la peste ne meurt ni ne
disparaît jamais, qu’il peut rester pendant des dizaines d’années endormi dans les
meubles et le linge, qu’il attend patiemment dans les chambres, les caves, les
malles, les mouchoirs et les paperasses, et que, peut-être, le jour viendrait où, pour
le malheur et l’enseignement des hommes, la peste réveillerait ses rats et les
enverrait mourir dans une cité heureuse.
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SÉQUENCE 3
LECTURES ANALYTIQUES
Cinq textes
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VANITÉ ET CONDITION HUMAINE
DANS LES GENRES DE L’ARGUMENTATION
LECTURE ANALYTIQUE 1
La vie humaine est semblable à un chemin dont l’issue est un précipice affreux. On
nous en avertit dès le premier pas ; mais la loi est portée, il faut avancer toujours. Je
voudrais retourner en arrière. Marche ! marche ! Un poids invincible, une force
irrésistible nous entraîne. Il faut sans cesse avancer vers le précipice. Mille
traverses, mille peines nous fatiguent et nous inquiètent dans la route. Encore si je
pouvais éviter ce précipice affreux ! Non, non, il faut marcher, il faut courir : telle est
la rapidité des années. On se console pourtant parce que de temps en temps on
rencontre des objets qui nous divertissent, des eaux courantes, des fleurs qui
passent. On voudrait s’arrêter : Marche ! marche ! Et cependant on voit tomber
derrière soi tout ce qu’on avait passé ; fracas effroyable ! inévitable ruine ! On se
console, parce qu’on emporte quelques fleurs cueillies en passant, qu’on voit se
faner entre ses mains du matin au soir et quelques fruits qu’on perd en les goûtant :
enchantement ! illusion ! Toujours entraîné, tu approches du gouffre affreux : déjà
tout commence à s’effacer ; les jardins moins fleuris, les fleurs moins brillantes, leurs
couleurs moins vives, les prairies moins riantes, les eaux moins claires : tout se
ternit, tout s’efface. L’ombre de la mort se présente ; on commence à sentir
l’approche du gouffre fatal. Mais il faut aller sur le bord. Encore un pas : déjà l’horreur
trouble les sens, la tête tourne, les yeux s’égarent. Il faut marcher on voudrait
retourner en arrière ; plus de moyens : tout est tombé, tout est évanoui, tout est
échappé.
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LECTURE ANALYTIQUE 2
Ainsi l’homme est si malheureux qu’il s’ennuierait même sans aucune cause d’ennui
par l’état propre de sa complexion. Et il est si vain qu’étant plein de mille causes
essentielles d’ennui, la moindre chose comme un billard et une balle qu’il pousse
suffisent pour le divertir. D’où vient que cet homme qui a perdu depuis peu de mois
son fils unique et qui accablé de procès et de querelles était ce matin si troublé, n’y
pense plus maintenant. Ne vous en étonnez pas, il est tout occupé à voir par où
passera ce sanglier que ses chiens poursuivent avec tant d’ardeur depuis six heures.
Il n’en faut pas davantage. L’homme, quelque plein de tristesse qu’il soit, si on peut
gagner sur lui de le faire entrer en quelque divertissement, le voilà heureux pendant
ce temps-là, et l’homme, quelque heureux qu’il soit, s’il n’est diverti et occupé par
quelque passion ou quelque amusement, qui empêche l’ennui de se répandre, sera
bientôt chagrin et malheureux. Sans divertissement il n’y a point de joie, avec le
divertissement il n’y a point de tristesse. Et c’est aussi ce qui forme le bonheur des
personnes de grande condition qu’ils ont un nombre de personnes qui les
divertissent et qu’ils ont le pouvoir de se maintenir en cet état. Prenez-y garde,
qu’est-ce autre chose d’être surintendant, chancelier, premier président sinon d’être
en une condition où l’on a le matin un grand nombre de gens qui viennent de tous
côtés pour ne leur laisser pas une heure en la journée où ils puissent penser à eux-
mêmes, et quand ils sont dans la disgrâce, et qu’on les renvoie à leurs maisons des
champs où ils ne manquent ni de biens ni de domestiques pour les assister dans leur
besoin, ils ne laissent pas d’être misérables et abandonnés parce que personne ne
les empêche de songer à eux. »
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LECTURE ANALYTIQUE 3
Nous ne nous tenons jamais au temps présent. Nous anticipons l’avenir comme trop
lent à venir, comme pour hâter son cours, ou nous rappelons le passé pour l’arrêter
comme trop prompt, si imprudents que nous errons dans des temps qui ne sont point
nôtres, et ne pensons point au seul qui nous appartient, et si vains que nous
songeons à ceux qui ne sont rien, et échappons sans réflexion le seul qui subsiste.
C’est que le présent d’ordinaire nous blesse. Nous le cachons à notre vue parce qu’il
nous afflige, et s’il nous est agréable nous regrettons de le voir échapper. Nous
tâchons de le soutenir par l’avenir, et pensons à disposer les choses qui ne sont pas
en notre puissance pour un temps où nous n’avons aucune assurance d’arriver.
Que chacun examine ses pensées. Il les trouvera toutes occupées au passé ou à
l’avenir, et si nous y pensons ce n’est que pour en prendre la lumière pour disposer
de l’avenir. Le présent n’est jamais notre fin. Le passé et le présent sont nos
moyens ; le seul avenir est notre fin. Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous
espérons de vivre, et nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que
nous ne le soyons jamais.
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LECTURE ANALYTIQUE 4
« La Mort et le Bûcheron »
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LECTURE ANALYTIQUE 5
"Oh! vous ne comprenez même pas ce mot-là, vous, la mort. A votre âge, ça ne
signifie rien. Au mien, il est terrible.
"Oui, on le comprend tout d'un coup, on ne sait pas pourquoi ni à propos de quoi, et
alors tout change d'aspect, dans la vie. Moi, depuis quinze ans, je la sens qui me
travaille comme si je portais en moi une bête rongeuse. Je l'ai sentie peu à peu, mois
par mois, heure par heure, me dégrader ainsi qu'une maison qui s'écroule. Elle m'a
défiguré si complètement que je ne me reconnais pas. Je n'ai plus rien de moi, de
moi l'homme radieux, frais et fort que j'étais à trente ans. Je l'ai vue teindre en blanc
mes cheveux noirs, et avec quelle lenteur savante et méchante! Elle m'a pris ma
peau ferme, mes muscles, mes dents, tout mon corps de jadis, ne me laissant qu'une
âme désespérée qu'elle enlèvera bientôt aussi.
"Oui, elle m'a émietté, la gueuse, elle a accompli doucement et terriblement la longue
destruction de mon être, seconde par seconde. Et maintenant je me sens mourir en
tout ce que je fais. Chaque pas m'approche d'elle, chaque mouvement, chaque
souffle hâte son odieuse besogne. Respirer, dormir, boire, manger, travailler, rêver,
tout ce que nous faisons, c'est mourir. Vivre enfin, c'est mourir!
"Oh! vous saurez cela! Si vous réfléchissiez seulement un quart d'heure, vous la
verriez.
"Et puis, après? De l'argent? Pour quoi faire? Pour payer des femmes? Joli bonheur?
Pour manger beaucoup, devenir obèse et crier des nuits entières sous les morsures
de la goutte?
"Et puis encore? De la gloire? A quoi cela sert-il quand on ne peut plus la cueillir
sous forme d'amour?
"Moi, maintenant, je la vois de si près que j'ai souvent envie d'étendre les bras pour
la repousser. Elle couvre la terre et emplit l'espace. Je la découvre partout. Les
petites bêtes écrasées sur les routes, les feuilles qui tombent, le poil blanc aperçu
dans la barbe d'un ami me ravagent le cœur et me crient: "La voilà!"
"Elle me gâte tout ce que je fais, tout ce que je vois, ce que je mange et ce que je
bois, tout ce que j'aime, les clairs de lune, les levers de soleil, la grande mer, les
belles rivières, et l'air des soirs d'été, si doux à respirer!"
Il allait doucement, un peu essoufflé, rêvant tout haut, oubliant presque qu'on
l'écoutait.
30
Il reprit: "Et jamais un être ne revient, jamais... On garde les moules des statues, les
empreintes qui refont toujours des objets pareils; mais mon corps, mon visage, mes
pensées, mes désirs ne reparaîtront jamais. Et pourtant il naîtra des millions, des
milliards d'êtres qui auront dans quelques centimètres carrés un nez, des yeux, un
front, des joues et une bouche comme moi, et aussi une âme comme moi, sans que
jamais je revienne, moi, sans que jamais même quelque chose de moi
reconnaissable reparaisse dans ces créatures innombrables et différentes,
indéfiniment différentes bien que pareilles à peu près.
"A quoi se rattacher? Vers qui jeter des cris de détresse? A quoi pouvons-nous
croire?
"Toutes les religions sont stupides, avec leur morale puérile et leurs promesses
égoïstes, monstrueusement bêtes.
Il s'arrêta, prit Duroy par les deux extrémités du col de son pardessus, et, d'une voix
lente:
"Pensez à tout cela, jeune homme, pensez-y pendant des jours, des mois et des
années, et vous verrez l'existence d'une autre façon. Essayez donc de vous dégager
de tout ce qui vous enferme, faites cet effort surhumain de sortir vivant de votre
corps, de vos intérêts, de vos pensées et de l'humanité tout entière, pour regarder
ailleurs, et vous comprendrez combien ont peu d'importance les querelles des
romantiques et des naturalistes, et la discussion du budget."
31
32
SÉQUENCE 4
LECTURES ANALYTIQUES
Six textes
33
LECTURE ET ÉTUDE D’UNE ŒUVRE INTÉGRALE :
DOM JUAN DE MOLIÈRE, 1665.
LECTURE ANALYTIQUE 1
Acte 1, scène 1
Sganarelle, Gusman.
Quoi que puisse dire Aristote et toute la philosophie, il n’est rien d’égal au tabac :
c’est la passion des honnêtes gens, et qui vit sans tabac n’est pas digne de vivre.
Non seulement il réjouit et purge les cerveaux humains, mais encore il instruit les
âmes à la vertu, et l’on apprend avec lui à devenir honnête homme. Ne voyez-vous
pas bien, dès qu’on en prend, de quelle manière obligeante on en use avec tout le
monde, et comme on est ravi d’en donner à droit et à gauche, partout où l’on se
trouve ? On n’attend pas même qu’on en demande, et l’on court au-devant du
souhait des gens : tant il est vrai que le tabac inspire des sentiments d’honneur et de
vertu à tous ceux qui en prennent. Mais c’est assez de cette matière. Reprenons un
peu notre discours. Si bien donc, cher Gusman, que Done Elvire, ta maîtresse,
surprise de notre départ, s’est mise en campagne après nous, et son cœur, que mon
maître a su toucher trop fortement, n’a pu vivre, dis-tu, sans le venir chercher ici.
Veux-tu qu’entre nous je te dise ma pensée ? J’ai peur qu’elle ne soit mal payée de
son amour, que son voyage en cette ville produise peu de fruit, et que vous eussiez
autant gagné à ne bouger de là.
Gusman
Et la raison encore ? Dis-moi, je te prie, Sganarelle, qui peut t’inspirer une peur d’un
si mauvais augure ? Ton maître t’a-t-il ouvert son cœur là-dessus, et t’a-t-il dit qu’il
eût pour nous quelque froideur qui l’ait obligé à partir ?
Sganarelle
Non pas ; mais, à vue de pays, je connais à peu près le train des choses ; et sans
qu’il m’ait encore rien dit, je gagerais presque que l’affaire va là. Je pourrais peut-être
me tromper ; mais enfin, sur de tels sujets, l’expérience m’a pu donner quelques
lumières.
34
Gusman
Quoi ? ce départ si peu prévu serait une infidélité de Dom Juan ? Il pourrait faire
cette injure aux chastes feux de Done Elvire ?
Sganarelle
Non, c’est qu’il est jeune encore, et qu’il n’a pas le courage...
Gusman
Sganarelle
Eh oui, sa qualité ! La raison en est belle, et c’est par là qu’il s’empêcherait des
choses...
Gusman
Sganarelle
Eh ! mon pauvre Gusman, mon ami, tu ne sais pas encore, crois-moi, quel homme
est Dom Juan.
Gusman
Je ne sais pas, de vrai, quel homme il peut être, s’il faut qu’il nous ait fait cette
perfidie ; et je ne comprends point comme après tant d’amour et tant d’impatience
témoignée, tant d’hommages pressants, de vœux, de soupirs et de larmes, tant de
lettres passionnées, de protestations ardentes et de serments réitérés, tant de
transports enfin et tant d’emportements qu’il a fait paraître, jusqu’à forcer, dans sa
passion, l’obstacle sacré d’un couvent, pour mettre Done Elvire en sa puissance, je
ne comprends pas, dis- je, comme, après tout cela, il aurait le cœur de pouvoir
manquer à sa parole.
Sganarelle
35
sa passion, et qu’avec elle il aurait encore épousé toi, son chien et son chat. Un
mariage ne lui coûte rien à contracter ; il ne se sert point d’autres pièges pour
attraper les belles, et c’est un épouseur à toutes mains. Dame, demoiselle,
bourgeoise, paysanne, il ne trouve rien de trop chaud ni de trop froid pour lui ; et si je
te disais le nom de toutes celles qu’il a épousées en divers lieux, ce serait un
chapitre à durer jusques au soir. Tu demeures surpris et changes de couleur à ce
discours; ce n’est là qu’une ébauche du personnage, et pour en achever le portrait, il
faudrait bien d’autres coups de pinceau. Suffit qu’il faut que le courroux du Ciel
l’accable quelque jour ; qu’il me vaudrait bien mieux d’être au diable que d’être à lui,
et qu’il me fait voir tant d’horreurs, que je souhaiterais qu’il fût déjà je ne sais où.
Mais un grand seigneur méchant homme est une terrible chose ; il faut que je lui sois
fidèle, en dépit que j’en aie : la crainte en moi fait l’office du zèle, bride mes
sentiments, et me réduit d’applaudir bien souvent à ce que mon âme déteste. Le
voilà qui vient se promener dans ce palais : séparons-nous. Écoute au moins : je t’ai
fait cette confidence avec franchise, et cela m’est sorti un peu bien vite de la bouche
; mais s’il fallait qu’il en vînt quelque chose à ses oreilles, je dirais hautement que tu
aurais menti.
36
LECTURE ANALYTIQUE 2
Acte I, scène 2
Sganarelle
Eh mon Dieu ! je sais mon Dom Juan sur le bout du doigt, et connais votre cœur
pour le plus grand coureur du monde : il se plaît à se promener de liens en liens, et
n’aime guère à demeurer en place.
Dom Juan
Sganarelle
Eh ! Monsieur.
Dom Juan
Quoi ? Parle.
Sganarelle
Assurément que vous avez raison, si vous le voulez ; on ne peut pas aller là contre.
Mais si vous ne le vouliez pas, ce serait peut-être une autre affaire.
Dom Juan
Sganarelle
Dom Juan
Quoi ? tu veux qu’on se lie à demeurer au premier objet qui nous prend, qu’on
renonce au monde pour lui, et qu’on n’ait plus d’yeux pour personne ? La belle chose
de vouloir se piquer d’un faux honneur d’être fidèle, de s’ensevelir pour toujours dans
une passion, et d’être mort dès sa jeunesse à toutes les autres beautés qui nous
peuvent frapper les yeux ! Non, non : la constance n’est bonne que pour des
ridicules ; toutes les belles ont droit de nous charmer, et l’avantage d’être rencontrée
37
la première ne doit point dérober aux autres les justes prétentions qu’elles ont toutes
sur nos cœurs. Pour moi, la beauté me ravit partout où je la trouve, et je cède
facilement à cette douce violence dont elle nous entraîne. J’ai beau être engagé,
l’amour que j’ai pour une belle n’engage point mon âme à faire injustice aux autres ;
je conserve des yeux pour voir le mérite de toutes, et rends à chacune les
hommages et les tributs où la nature nous oblige. Quoi qu’il en soit, je ne puis refuser
mon cœur à tout ce que je vois d’aimable ; et dès qu’un beau visage me le demande,
si j’en avais dix mille, je les donnerais tous. Les inclinations naissantes, après tout,
ont des charmes inexplicables, et tout le plaisir de l’amour est dans le changement.
On goûte une douceur extrême à réduire, par cent hommages, le cœur d’une jeune
beauté, à voir de jour en jour les petits progrès qu’on y fait, à combattre par des
transports, par des larmes et des soupirs, l’innocente pudeur d’une âme qui a peine
à rendre les armes, à forcer pied à pied toutes les petites résistances qu’elle nous
oppose, à vaincre les scrupules dont elle se fait un honneur et la mener doucement
où nous avons envie de la faire venir. Mais lorsqu’on en est maître une fois, il n’y a
plus rien à dire ni rien à souhaiter ; tout le beau de la passion est fini, et nous nous
endormons dans la tranquillité d’un tel amour, si quelque objet nouveau ne vient
réveiller nos désirs, et présenter à notre cœur les charmes attrayants d’une conquête
à faire. Enfin il n’est rien de si doux que de triompher de la résistance d’une belle
personne, et j’ai sur ce sujet l’ambition des conquérants, qui volent perpétuellement
de victoire en victoire, et ne peuvent se résoudre à borner leurs souhaits. Il n’est rien
qui puisse arrêter l’impétuosité de mes désirs : je me sens un cœur à aimer toute la
terre ; et comme Alexandre, je souhaiterais qu’il y eût d’autres mondes, pour y
pouvoir étendre mes conquêtes amoureuses.
Sganarelle
Vertu de ma vie, comme vous débitez ! Il semble que vous ayez appris cela par
cœur, et vous parlez tout comme un livre.
38
LECTURE ANALYTIQUE 3
Sganarelle, en médecin
Ma foi, Monsieur, avouez que j’ai eu raison, et que nous voilà l’un et l’autre déguisés
à merveille. Votre premier dessein n’était point du tout à propos, et ceci nous cache
bien mieux que tout ce que vous vouliez faire.
Il est vrai que te voilà bien, et je ne sais où tu as été déterrer cet attirail ridicule.
Sganarelle
Oui ? C’est l’habit d’un vieux médecin, qui a été laissé en gage au lieu où je l’ai pris,
et il m’en a coûté de l’argent pour l’avoir. Mais savez-vous, Monsieur, que cet habit
me met déjà en considération, que je suis salué des gens que je rencontre, et que
l’on me vient consulter ainsi qu’un habile homme ?
Dom Juan
Comment donc ?
Sganarelle
Dom Juan
Sganarelle
Moi ? Point du tout. J’ai voulu soutenir l’honneur de mon habit : j’ai raisonné sur le
mal, et leur ai fait des ordonnances à chacun.
Dom Juan
39
Et quels remèdes encore leur as-tu ordonnés ?
Sganarelle
Ma foi ! Monsieur, j’en ai pris par où j’en ai pu attraper ; j’ai fait mes ordonnances à
l’aventure, et ce serait une chose plaisante si les malades guérissaient, et qu’on
m’en vînt remercier.
Dom Juan
Et pourquoi non ? Par quelle raison n’aurais-tu pas les mêmes privilèges qu’ont tous
les autres médecins ? Ils n’ont pas plus de part que toi aux guérisons des malades,
et tout leur art est pure grimace. Ils ne font rien que recevoir la gloire des heureux
succès, et tu peux profiter comme eux du bonheur du malade, et voir attribuer à tes
remèdes tout ce qui peut venir des faveurs du hasard et des forces de la nature.
Sganarelle
Dom Juan
C’est une des grandes erreurs qui soient parmi les hommes.
Sganarelle
Dom Juan
Sganarelle
Vous avez l’âme bien mécréante. Cependant vous voyez, depuis un temps, que le
vin émétique fait bruire ses fuseaux. Ses miracles ont converti les plus incrédules
esprits, et il n’y a pas trois semaines que j’en ai vu, moi qui vous parle, un effet
merveilleux.
Dom Juan
Et quel ?
Sganarelle
Il y avait un homme qui, depuis six jours, était à l’agonie ; on ne savait plus que lui
ordonner, et tous les remèdes ne faisaient rien ; on s’avisa à la fin de lui donner de
l’émétique.
Dom Juan
40
Il réchappa, n’est-ce pas ?
Sganarelle
Non, il mourut.
Dom Juan
Sganarelle
Comment ? il y avait six jours entiers qu’il ne pouvait mourir, et cela le fit mourir tout
d’un coup. Voulez-vous rien de plus efficace ?
Dom Juan
Tu as raison.
Sganarelle
Mais laissons là la médecine, où vous ne croyez point, et parlons des autres choses ;
car cet habit me donne de l’esprit, et je me sens en humeur de disputer contre vous.
Vous savez bien que vous me permettez les disputes, et que vous ne me défendez
que les remontrances.
Dom Juan
Eh bien ?
Sganarelle
Je veux savoir un peu vos pensées à fond. Est-il possible que vous ne croyiez point
du tout au Ciel ?
Dom Juan
Laissons cela.
Sganarelle
Dom Juan
Eh !
Sganarelle
41
Tout de même. Et au diable, s’il vous plaît ?
Dom Juan
Oui, oui.
Sganarelle
Dom Juan
Ah ! ah ! ah !
Sganarelle
Dom Juan
Sganarelle
Et voilà ce que je ne puis souffrir, car il n’y a rien de plus vrai que le Moine-Bourru, et
je me ferais pendre pour celui-là. Mais encore faut-il croire en quelque chose dans le
monde : qu’est-ce donc que vous croyez ?
Dom Juan
Ce que je crois ?
Sganarelle
Oui.
Dom Juan
Je crois que deux et deux sont quatre, Sganarelle, et que quatre et quatre sont huit.
Sganarelle
La belle croyance et les beaux articles de foi que voici ! Votre religion, à ce que je
vois, est donc l’arithmétique ?
42
LECTURE ANALYTIQUE 4
Sganarelle
Le Pauvre
Vous n’avez qu’à suivre cette route, Messieurs, et détourner à main droite quand
vous serez au bout de la forêt ; mais je vous donne avis que vous devez vous tenir
sur vos gardes, et que, depuis quelque temps, il y a des voleurs ici autour.
Dom Juan
Je te suis bien obligé, mon ami, et je te rends grâce de tout mon cœur.
Le Pauvre
Dom Juan
Le Pauvre
Je suis un pauvre homme, Monsieur, retiré tout seul dans ce bois depuis dix ans, et
je ne manquerai pas de prier le Ciel qu’il vous donne toute sorte de biens.
Dom Juan
Eh ! prie-le qu’il te donne un habit, sans te mettre en peine des affaires des autres.
Sganarelle
Vous ne connaissez pas Monsieur, bon homme : il ne croit qu’en deux et deux sont
quatre, et en quatre et quatre sont huit.
Dom Juan
43
Le Pauvre
De prier le Ciel tout le jour pour la prospérité des gens de bien qui me donnent
quelque chose.
Dom Juan
Le Pauvre
Dom Juan
Tu te moques : un homme qui prie le Ciel tout le jour, ne peut pas manquer d’être
bien dans ses affaires.
Le Pauvre
Je vous assure, Monsieur, que le plus souvent je n’ai pas un morceau de pain à
mettre sous les dents.
Dom Juan
Voilà qui est étrange, et tu es bien mal reconnu de tes soins. Ah ! ah ! je m’en vais te
donner un louis d’or tout à l’heure, pourvu que tu veuilles jurer.
Le Pauvre
Dom Juan
Tu n’as qu’à voir si tu veux gagner un louis d’or ou non. En voici un que je te donne,
si tu jures ; tiens, il faut jurer.
Le Pauvre
Monsieur !
Dom Juan
Sganarelle
44
Dom Juan
Le Pauvre
Dom Juan
Va, va, je te le donne pour l’amour de l’humanité. Mais que vois-je là ? Un homme
attaqué par trois autres ? La partie est trop inégale, et je ne dois pas souffrir cette
lâcheté.
45
LECTURE ANALYTIQUE 5
Sganarelle
Dom Juan
Oui ; mais ma passion est usée pour Done Elvire, et l’engagement ne compatit point
avec mon humeur. J’aime la liberté en amour, tu le sais, et je ne saurais me résoudre
à renfermer mon cœur entre quatre murailles. Je te l’ai dit vingt fois, j’ai une pente
naturelle à me laisser aller à tout ce qui m’attire. Mon cœur est à toutes les belles, et
c’est à elles à le prendre tour à tour, et à le garder tant qu’elles le pourront. Mais quel
est le superbe édifice que je vois entre ces arbres ?
Sganarelle
Dom Juan
Non, vraiment.
Sganarelle
Bon ! c’est le tombeau que le Commandeur faisait faire lorsque vous le tuâtes.
Dom Juan
Ah ! tu as raison. Je ne savais pas que c’était de ce côté-ci qu’il était. Tout le monde
m’a dit des merveilles de cet ouvrage, aussi bien que de la statue du Commandeur,
et j’ai envie de l’aller voir.
Sganarelle
Dom Juan
Pourquoi ?
Sganarelle
Cela n’est pas civil, d’aller voir un homme que vous avez tué.
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Dom Juan
Au contraire, c’est une visite dont je lui veux faire civilité, et qu’il doit recevoir de
bonne grâce, s’il est galant homme. Allons, entrons dedans.
Sganarelle
Ah ! que cela est beau ! Les belles statues ! le beau marbre ! les beaux piliers ! Ah !
que cela est beau ! Qu’en dites-vous, Monsieur ?
Dom Juan
Qu’on ne peut voir aller plus loin l’ambition d’un homme mort ; et ce que je trouve
admirable, c’est qu’un homme qui s’est passé, durant sa vie, d’une assez simple
demeure, en veuille avoir une si magnifique pour quand il n’en a plus que faire.
Sganarelle
Dom Juan
Sganarelle
Ma foi, Monsieur, voilà qui est bien fait. Il semble qu’il est en vie, et qu’il s’en va
parler. Il jette des regards sur nous qui me feraient peur, si j’étais tout seul, et je
pense qu’il ne prend pas plaisir de nous voir.
Dom Juan
Il aurait tort, et ce serait mal recevoir l’honneur que je lui fais. Demande-lui s’il veut
venir souper avec moi.
Sganarelle
Dom Juan
Demande-lui, te dis-je.
Sganarelle
Vous moquez-vous ? Ce serait être fou que d’aller parler à une statue.
47
Dom Juan
Sganarelle
Dom Juan
Sganarelle
fait le même signe que lui a fait la statue et baisse la tête La statue...
Dom Juan
Sganarelle
Dom Juan
Sganarelle
Dom Juan
La peste le coquin !
Sganarelle
Elle m’a fait signe, vous dis-je : il n’est rien de plus vrai. Allez-vous-en lui parler vous-
même pour voir. Peut-être...
Dom Juan
Viens, maraud, viens, je te veux bien faire toucher au doigt ta poltronnerie. Prends
garde. Le seigneur Commandeur voudrait-il venir souper avec moi ?
48
Sganarelle
Dom Juan
Sganarelle
49
LECTURE ANALYTIQUE 6
Acte V, scène 4
Sganarelle
Monsieur, quel diable de style prenez-vous là ? Ceci est bien pis que le reste, et je
vous aimerais bien mieux encore comme vous étiez auparavant. J’espérais toujours
de votre salut ; mais c’est maintenant que j’en désespère ; et je crois que le Ciel, qui
vous a souffert jusques ici, ne pourra souffrir du tout cette dernière horreur.
Dom Juan
Va, va, le Ciel n’est pas si exact que tu penses ; et si toutes les fois que les
hommes…
Sganarelle
Ah ! Monsieur, c’est le Ciel qui vous parle, et c’est un avis qu’il vous donne.
Dom Juan
Si le Ciel me donne un avis, il faut qu’il parle un peu plus clairement, s’il veut que je
l’entende.
Acte V, scène 5
Dom Juan n’a plus qu’un moment à pouvoir profiter de la miséricorde du Ciel ; et s’il
ne se repent ici, sa perte est résolue.
Sganarelle
Entendez-vous, Monsieur ?
Dom Juan
50
Qui ose tenir ces paroles ? Je crois connaître cette voix.
Sganarelle
Dom Juan
Sganarelle
Dom Juan
Non, non, rien n’est capable de m’imprimer de la terreur, et je veux éprouver avec
mon épée si c’est un corps ou un esprit.
Sganarelle
Dom Juan
Non, non, il ne sera pas dit, quoi qu’il arrive, que je sois capable de me repentir.
Allons, suis-moi.
Acte V, scène 6
La Statue
Arrêtez, Dom Juan : vous m’avez hier donné parole de venir manger avec moi.
Dom Juan
51
La Statue
Donnez-moi la main.
Dom Juan
La voilà.
La Statue
Dom Juan, l’endurcissement au péché traîne une mort funeste, et les grâces du Ciel
que l’on renvoie ouvrent un chemin à sa foudre.
Dom Juan
Ô Ciel ! que sens-je ? Un feu invisible me brûle, je n’en puis plus, et tout mon corps
devient un brasier ardent. Ah !
Le tonnerre tombe avec un grand bruit et de grands éclairs sur Dom Juan ; la terre
s’ouvre et l’abîme ; et il sort de grands feux de l’endroit où il est tombé.
Sganarelle
Ah ! mes gages ! mes gages ! Voilà par sa mort un chacun satisfait : Ciel offensé,
lois violées, filles séduites, familles déshonorées, parents outragés, femmes mises à
mal, maris poussés à bout, tout le monde est content. Il n’y a que moi seul de
malheureux. Mes gages ! Mes gages ! Mes gages !
52
SÉQUENCE 5
LECTURES ANALYTIQUES
Six textes
53
UN PARCOURS POÉTIQUE AVEC BAUDELAIRE
LECTURE ANALYTIQUE 1
L’Albatros
54
LECTURE ANALYTIQUE 2
Parfum exotique
55
LECTURE ANALYTIQUE 3
Le vin de l’assassin
56
Cette crapule invulnérable
Comme les machines de fer
Jamais, ni l’été ni l’hiver,
N’a connu l’amour véritable,
57
LECTURE ANALYTIQUE 4
Spleen (III)
58
LECTURE ANALYTIQUE 5
Les aveugles
59
LECTURE ANALYTIQUE 6
Sur une route, derrière la grille d’un vaste jardin, au bout duquel apparaissait la
blancheur d’un joli château frappé par le soleil, se tenait un enfant beau et frais,
habillé de ces vêtements de campagne si pleins de coquetterie. Le luxe,
l’insouciance et le spectacle habituel de la richesse, rendent ces enfants-là si jolis,
qu’on les croirait faits d’une autre pâte que les enfants de la médiocrité ou de la
pauvreté. A côté de lui, gisait sur l’herbe un joujou splendide, aussi frais que son
maître, verni, doré, vêtu d’une robe pourpre, et couvert de plumets et de verroteries.
Mais l’enfant ne s’occupait pas de son joujou préféré, et voici ce qu’il regardait :
De l’autre côté de la grille, sur la route, entre les chardons et les orties, il y avait un
autre enfant, pâle, chétif, fuligineux, un de ces marmots-parias dont un œil impartial
découvrirait la beauté, si, comme œil du connaisseur devine une peinture idéale
sous un vernis de carrossier, il le nettoyait de la répugnante patine de la misère.
A travers ces barreaux symboliques séparant deux mondes, la grande route et le
château, l’enfant pauvre montrait à l’enfant riche son propre joujou, que celui-ci
examinait avidement comme un objet rare et inconnu. Or, ce joujou, que le petit
souillon agaçait, agitait et secouait dans une boîte grillée, c’était un rat vivant ! Les
parents, par économie sans doute, avaient tiré le joujou de la vie elle-même.
Et les deux enfants se riaient l’un à l’autre fraternellement, avec des dents d’une
égale blancheur.
60
LECTURE ANALYTIQUE 7
61
serrée par la main terrible de l’hystérie, et il me sembla que mes regards étaient
offusqués par ces larmes rebelles qui ne veulent pas tomber.
Que faire ? À quoi bon demander à l’infortuné quelle curiosité, quelle merveille il
avait à montrer dans ces ténèbres puantes, derrière son rideau déchiqueté ? En
vérité, je n’osais ; et, dût la raison de ma timidité vous faire rire, j’avouerai que je
craignais de l’humilier. Enfin, je venais de me résoudre à déposer en passant
quelque argent sur une de ses planches, espérant qu’il devinerait mon intention,
quand un grand reflux de peuple, causé par je ne sais quel trouble, m’entraîna loin
de lui.
Et, m’en retournant, obsédé par cette vision, je cherchai à analyser ma soudaine
douleur, et je me dis : Je viens de voir l’image du vieil homme de lettres qui a
survécu à la génération dont il fut le brillant amuseur ; du vieux poète sans amis,
sans famille, sans enfants, dégradé par sa misère et par l’ingratitude publique, et
dans la baraque de qui le monde oublieux ne veut plus entrer !
62
SÉQUENCE 6
LECTURES ANALYTIQUES
Quatre textes
63
HUMANISME ET REGARD SUR LA DIFFÉRENCE
LECTURE ANALYTIQUE 1
64
LECTURE ANALYTIQUE 4
Trois d’entre eux, ignorant combien coûtera un jour à leur repos et à leur bonheur la
connaissance des corruptions de deçà, et que de ce commerce naîtra leur ruine,
comme je présuppose qu’elle soit déjà avancée, bien misérables de s’être laissé
piper au désir de la nouvelleté, et avoir quitté la douceur de leur ciel pour venir voir le
nôtre, furent à Rouen, du temps que le feu roi Charles neuvième y était. Le Roi parla
à eux longtemps ; on leur fit voir notre façon, notre pompe, la forme d’une belle ville.
Après cela, quelqu’un en demanda leur avis, et voulut savoir d’eux ce qu’ils y avaient
trouvé de plus admirable ; ils répondirent trois choses, d’où j’ai perdu la troisième, et
en suis bien marri ; mais j’en ai encore deux en mémoire. Ils dirent qu’ils trouvaient
en premier lieu fort étrange que tant de grands hommes, portant barbe, forts et
armés, qui étaient autour du Roi (il est vraisemblable qu’ils parlaient des Suisses de
sa garde), se soumissent à obéir à un enfant, et qu’on ne choisisse plutôt quelqu’un
d’entre eux pour commander ; secondement (ils ont une façon de leur langage telle,
qu’ils nomment les hommes moitié les uns des autres) qu’ils avaient aperçu qu’il y
avait parmi nous des hommes pleins gorgés de toutes sortes de commodités, et que
leurs moitiés étaient mendiants à leurs portes, décharnés de faim et de pauvreté ; et
trouvaient étrange comme ces moitiés ici nécessiteuses pouvaient souffrir une telle
injustice, qu’ils ne prissent les autres à la gorge, ou missent le feu à leurs maisons.
Je parlai à l’un deux fort longtemps ; mais j’avais un truchement qui me suivait si mal
et qui était si empêché à recevoir mes imaginations par sa bêtise, que je n’en pus
tirer guère de plaisir. Sur ce que je lui demandai quel fruit il recevait de la supériorité
qu’il avait parmi les siens (car c’était un capitaine, et nos matelots le nommaient roi),
il me dit que c’était marcher le premier à la guerre ; de combien d’hommes il était
suivi, il me montra un espace de lieu, pour signifier que c’était autant qu’il en pourrait
en un tel espace, ce pouvait être quatre ou cinq mille hommes ; si, hors la guerre,
toute son autorité était expirée, il dit qu’il lui en restait cela que, quand il visitait les
villages qui dépendaient de lui, on lui dressait des sentiers au travers des haies de
leurs bois, par où il pût passer bien à l’aise.
Tout cela ne va pas trop mal : mais quoi, ils ne portent point de hauts-de-chausses !
65
LECTURE ANALYTIQUE 3
La plupart de leurs réponses, et des négociations fates avec eux, témoignent qu’ils
ne nous devaient rien en clarté d’esprit naturelle, et en pertinence. La merveilleuse
magnificence des villes de Cuzco et de Mexico, et entre plusieurs choses pareilles, le
jardin de ce roi, où tous les arbres, les fruits, et toutes les herbes, selon l’ordre et
grandeur qu’ils ont en un jardin, étaient excellemment façonnés en or : comme en
son cabinet, tous les animaux, qui naissaient dans son état et dans ses mers ; et la
beauté de leurs ouvrages, en pierreries, en plume, en coton, dans la peinture,
montrent qu’ils ne nous étaient pas non plus inférieurs en habileté. Mais quant à la
dévotion, l’observance des lois, la bonté, la libéralité, la loyauté, la franchise, il nous
a bien servi, de n’en avoir pas autant qu’eux : Ils se sont perdus par cet avantage, et
vendus, et trahis eux.
Au rebours, nous nous sommes servis de leur ignorance, et inexpérience, à les plier
plus facilement vers la trahison, luxure, cupidité, et vers toute sorte d’inhumanité et
de cruauté, à l’exemple et sur le modèle de nos mœurs. Qui mit jamais à tel prix, le
service du commerce et du trafic ? Tant de villes rasées, tant de nations
exterminées, tant de millions de peuples, passés au fil de l’épée, et la plus riche et
belle partie du monde bouleversée, pour la négociation des perles et du
poivre ! Mécaniques victoires ! Jamais l’ambition, jamais les inimitiés publiques, ne
poussèrent les hommes les uns contre les autres, à des hostilités aussi horribles et à
d’aussi misérables calamités.
66
LECTURE ANALYTIQUE 4
Au reste, parce que nos Tupinambas sont fort ébahis de voir les Français et autres
des pays lointains prendre tant de peine d’aller quérir1 leur Arabotan, c'est-à-dire bois
de Brésil, il y eut une fois un vieillard d’entre eux qui sur cela me fit telle demande : «
Que veut dire que vous autres Mairs et Peros, c'est-à-dire Français et Portugais,
veniez de si loin pour quérir du bois pour vous chauffer, n’y en a-t-il point en votre
pays ? » A quoi lui ayant répondu que oui et en grande quantité, mais non pas de
telles sortes que les leurs, ni même2 du bois de Brésil, lequel nous ne brûlions pas
comme il pensait, ains3 (comme eux-mêmes en usaient pour rougir leurs cordons de
coton, plumages et autres choses) que les nôtres l’emmenaient pour faire de la
teinture, il me répliqua soudain : « Voire4, mais vous en faut-il tant ? - Oui, lui dis-
je, car (en lui faisant trouver bon5) y ayant tel marchand en notre pays qui a plus de
frises6 et de draps rouges, voire même (m’accommodant7 toujours à lui parler de
choses qui lui étaient connues) de couteaux, ciseaux, miroirs et autres marchandises
que vous n’en avez jamais vu par deçà8, un tel seul achètera tout le bois de Brésil
dont plusieurs navires s’en retournent chargés de ton pays. - Ha, ha, dit mon
sauvage, tu me contes merveilles. » Puis ayant bien retenu ce que je lui venais de
dire, m’interrogeant plus outre, dit : « Mais cet homme tant riche dont tu me parles,
ne meurt-il point ? » - Si fait, si fait, lui dis-je, aussi bien que les autres. » Sur quoi,
comme ils sont aussi grands discoureurs, et poursuivent fort bien un propos jusqu’au
bout, il me demanda derechef : - « Et quand donc il est mort, à qui est tout le bien
qu’il laisse ? ». « - A ses enfants, s’il en a, et à défaut d’iceux9 à ses frères, soeurs et
plus prochains parents. » « - Vraiment, dit alors mon vieillard (lequel comme vous
jugerez n’était nullement lourdaud), à cette heure connais-je10 que vous autres Mairs,
c'est-à-dire Français, êtes de grand fols : car vous faut-il tant travailler à passer la
mer, sur laquelle (comme vous nous dites étant arrivés par-deçà) vous endurez tant
de maux, pour amasser des richesses ou à vos enfants ou à ceux qui survivent
après vous ? La terre qui les a nourris n’est-elle pas aussi suffisante pour les nourrir
? Nous avons (ajouta-t-il), des parents et des enfants, lesquels, comme tu vois, nous
aimons et chérissons ; mais parce que nous nous assurons qu’après notre mort la
terre qui a nous a nourris les nourrira, sans nous en soucier plus avant, nous nous
reposons sur cela. » Voilà sommairement et au vrai le discours que j’ai ouï de la
propre bouche d’un pauvre sauvage américain.
Jean de Léry, Histoire d’un voyage fait en la terre du Brésil, chapitre XIII, 1578.
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68
SÉQUENCE 7
LECTURES ANALYTIQUES
Sept textes
69
LECTURE ET ÉTUDE D’UNE ŒUVRE INTÉGRALE
VENDREDI ou LES LIMBES DU PACIFIQUE,
DE MICHEL TOURNIER, 1967.
LECTURE ANALYTIQUE 1
Revenu sur la grève, il découpa un quartier et le fit rôtir suspendu à trois bâtons
noués en faisceau au-dessus d’un feu d’eucalyptus. La flamme pétillante le
réconforta davantage que la viande musquée et coriace qu’il mâchait en fixant
l’horizon. Il décida d’entretenir ce foyer en permanence, autant pour se réchauffer le
cœur que pour ménager le briquet à silex qu’il avait retrouvé dans sa poche et pour
se signaler à d’éventuels sauveteurs. Au demeurant, rien ne pouvait attirer
davantage l’équipage d’un navire passant au large de l’île que l’épave de la Virginie,
toujours en équilibre sur son roc, évidente et navrante, avec ses filins qui pendaient
de ses mâts brisés, mais propre à exciter la convoitise de n’importe quel
bourlingueur du monde. Robinson pensait aux armes et aux provisions de toute sorte
que contenaient ses flancs et qu’il devrait bien sauver avant qu’une nouvelle tempête
ne balayât définitivement l’épave. Si son séjour dans l’île devait se prolonger, sa
survie dépendrait de l’héritage à lui légué par ses compagnons dont il ne pouvait plus
douter à présent qu’ils fussent tous morts. La sagesse aurait été de procéder sans
plus tarder aux opérations de débarquement qui présenteraient d’immenses
difficultés pour un homme seul. Pourtant il n’en fit rien, se donnant comme raison
que vider la Virginie, c’était la rendre vulnérable à un coup de vent et compromettre
sa meilleure chance de sauvetage. En vérité il éprouvait une insurmontable
répugnance pour tout ce qui pouvait ressembler à des travaux d’installation dans l’île.
Non seulement il persistait à croire que son séjour ici ne pourrait être de longue
durée, mais, par une crainte superstitieuse, il lui semblait qu’en faisant quoi que ce
fût pour organiser sa vie sur ces rivages, il renonçait aux chances qu’il avait d’être
rapidement recueilli. Tournant le dos obstinément à la terre, il n’avait d’yeux que pour
la surface bombée et métallique de la mer d’où viendrait bientôt le salut.
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LECTURE ANALYTIQUE 2
Les livres qu’il trouva épars dans les cabines avaient été tellement gâtés par l’eau de
mer et de pluie que le texte imprimé s’en était effacé, mais il s’avisa qu’en faisant
sécher au soleil ces pages blanches, il pourrait les utiliser pour tenir son journal, à
condition de trouver un liquide pouvant tenir lieu d’encre. Ce liquide lui fut fourni
inopinément par un poisson qui pullulait alors aux abords de la falaise du Levant. Le
diodon, redouté pour sa mâchoire puissante et dentelée et pour les dards urticants
qui hérissent son corps en cas d’alerte, a la curieuse faculté de se gonfler à volonté
d’air et d’eau jusqu’à devenir rond comme une boule. L’air absorbé s’accumulant
dans son ventre, il nage alors sur le dos sans paraître autrement incommodé par
cette surprenante posture. En remuant avec un bâton l’un de ces poissons échoués
sur le sable, Robinson avait remarqué que tout ce qui entrait en contact avec son
ventre flasque ou distendu prenait une couleur rouge carminée extraordinairement
tenace. Ayant pêché une grande quantité de ces poissons dont il goûtait la chair,
délicate et ferme comme celle du poulet, il exprima dans un linge la matière fibreuse
sécrétée par les pores de leur ventre et recueillit ainsi une teinture d’odeur fétide,
mais d’un rouge admirable. Il se hâta alors de tailler convenablement une plume de
vautour, et il pensa pleurer de joie en traçant ses premiers mots sur une feuille de
papier. Il lui semblait soudain s’être à demi arraché à l’abîme de bestialité où il avait
sombré et faire sa rentrée dans le monde de l’esprit en accomplissant cet acte sacré
: écrire. Dès lors il ouvrit presque chaque jour son log-book pour y consigner, non les
événements petits et grands de sa vie matérielle — il n’en avait cure — , mais ses
méditations, l’évolution de sa vie intérieure, ou encore les souvenirs qui lui
revenaient de son passé et les réflexions qu’ils lui inspiraient.
Une ère nouvelle débutait pour lui — ou plus précisément, c’était sa vraie vie dans
l’île qui commençait après des défaillances dont il avait honte et qu’il s’efforçait
d’oublier. C’est pourquoi se décidant enfin à inaugurer un calendrier, il lui importait
peu de se trouver dans l’impossibilité d’évaluer le temps qui s’était écoulé depuis le
naufrage de la Virginie. Celui-ci avait eu lieu le 30 septembre 1759 vers deux heures
de la nuit. Entre cette date et le premier jour qu’il marqua d’une encoche sur un fût
de pin mort s’insérait une durée indéterminée, indéfinissable, pleine de ténèbres et
de sanglots, de telle sorte que Robinson se trouvait coupé du calendrier des
hommes, comme il était séparé d’eux par les eaux, et réduit à vivre sur un îlot de
temps, comme sur une île dans l’espace.
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LECTURE ANALYTIQUE 3
Je sais maintenant que chaque homme porte en lui – et comme au-dessus de lui –
un fragile et complexe échafaudage d’habitudes, réponses, réflexes, mécanismes,
préoccupations, rêves et implications qui s’est formé et continue à se transformer par
les attouchements perpétuels de ses semblables. Privée de sève, cette délicate
efflorescence s’étiole et se désagrège. Autrui, pièce maîtresse de mon univers… Je
mesure chaque jour ce que je lui devais en enregistrant de nouvelles fissures dans
mon édifice personnel. Je sais ce que je risquerais en perdant l’usage de la parole,
et je combats de toute l’ardeur de mon angoisse cette suprême déchéance.
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LECTURE ANALYTIQUE 4
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LECTURE ANALYTIQUE 5
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LECTURE ANALYTIQUE 6
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LECTURE ANALYTIQUE 7
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LECTURES CURSIVES D’ACCOMPAGNEMENT
ET ANALYSES DE L’IMAGE
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LECTURES CURSIVES D’ACCOMPAGNEMENT
ET ANALYSES DE L’IMAGE
SÉQUENCE 1
La guerre a pour elle l’antiquité ; elle a été dans tous les siècles : on l’a toujours vue
remplir le monde de veuves et d’orphelins, épuiser les familles d’héritiers, et faire
périr les frères à une même bataille. Jeune Soyecour1 ! je regrette ta vertu, ta
pudeur, ton esprit déjà mûr, pénétrant, élevé, sociable, je plains cette mort
prématurée qui te joint à ton intrépide frère, et t’enlève à une cour où tu n’as fait que
te montrer : malheur déplorable, mais ordinaire! De tout temps les hommes, pour
quelque morceau de terre de plus ou de moins, sont convenus entre eux de se
dépouiller, se brûler, se tuer, s’égorger les uns les autres ; et pour le faire plus
ingénieusement et avec plus de sûreté, ils ont inventé de belles règles qu’on appelle
l’art militaire ; ils ont attaché à la pratique de ces règles la gloire ou la plus solide
réputation ; et ils ont depuis renchéri de siècle en siècle sur la manière de se détruire
réciproquement. De l’injustice des premiers hommes, comme de son unique source,
est venue la guerre, ainsi que la nécessité où ils se sont trouvés de se donner des
maîtres qui fixassent leurs droits et leurs prétentions. Si, content du sien, on eût pu
s’abstenir du bien de ses voisins, on avait pour toujours la paix et la liberté.
1. Jeune homme tué à la guerre et dont La Bruyère avait peut-être été le précepteur.
***
PAIX. La guerre est un fruit de la dépravation des hommes : c’est une maladie
convulsive et violente du corps politique, il n’est en santé, c’est-à-dire dans son état
naturel que lorsqu’il jouit de la paix ; c’est elle qui donne de la vigueur aux empires ;
elle maintient l’ordre parmi les citoyens ; elle laisse aux lois la force qui leur est
nécessaire ; elle favorise la population, l’agriculture et le commerce : en un mot elle
procure aux peuples le bonheur qui est le but de toute société. La guerre au contraire
dépeuple les états ; elle y fait le désordre ; les lois sont forcées de se taire à la vue
de la licence qu’elle introduit ; elle rend incertaines la liberté et la propriété des
citoyens ; elle trouble et fait négliger le commerce ; les terres deviennent incultes et
abandonnées. Jamais les triomphes les plus éclatants ne peuvent dédommager une
nation de la perte d’une multitude de ses membres que la guerre sacrifie ; ses
victoires même lui font des plaies profondes que la paix seule peut guérir.
***
79
L’expiation (extrait)
80
La garde impériale entra dans la fournaise.
Hélas ! Napoléon, sur sa garde penché,
Regardait, et, sitôt qu’ils avaient débouché
Sous les sombres canons crachant des jets de soufre,
Voyait, l’un après l’autre, en cet horrible gouffre,
Fondre ces régiments de granit et d’acier
Comme fond une cire au souffle d’un brasier.
Ils allaient, l’arme au bras, front haut, graves, stoïques.
Pas un ne recula. Dormez, morts héroïques !
***
***
Dans l’abri-caverne
81
De longues traces d’outils traces lisses et qui semblent être faites dans de la stéarine
Des coins de cassures sont arrachés par le passage des types de ma pièce
Moi j’ai ce soir une âme qui s’est creusée qui est vide
On dirait qu’on y tombe sans cesse et sans trouver de fond
Et qu’il n’y a rien pour se raccrocher
Ce qui y tombe et qui y vit c’est une sorte d’êtres laids qui me font mal et qui
viennent de je ne sais où
Oui je crois qu’ils viennent de la vie d’une sorte de vie qui est dans l’avenir dans
l’avenir brut qu’on n’a pu encore cultiver ou élever ou humaniser
Dans ce grand vide de mon âme il manque un soleil il manque ce qui éclaire
C’est aujourd’hui c’est ce soir et non toujours
Heureusement que ce n’est que ce soir
Les autres jours je me rattache à toi
Les autres jours je me console de la solitude et de toutes les horreurs
En imaginant ta beauté
Pour l’élever au-dessus de l’univers extasié
Puis je pense que je l’imagine en vain
Je ne la connais par aucun sens
Ni même par les mots
Et mon goût de la beauté est-il donc aussi vain
Existes-tu mon amour
Ou n’es-tu qu’une entité que j’ai créée sans le vouloir
Pour peupler la solitude
Es-tu une de ces déesses comme celles que les Grecs avaient douées pour moins
s’ennuyer
Je t’adore ô ma déesse exquise même si tu n’es que dans mon imagination
***
[La scène se passe dans l’Antiquité. Les Grecs assiègent la ville de Troie. Des
négociations sont encore possibles pour éviter l’assaut et la guerre. Andromaque,
belle-fille du roi de Troie, Priam, et épouse d’Hector, lutte de toutes ses forces contre
l’idée même de la guerre.]
ANDROMAQUE
– Mon père, je vous en supplie. Si vous avez cette amitié pour les femmes, écoutez
ce que toutes les femmes du monde vous disent par ma voix. Laissez-nous nos
maris comme ils sont. Pour qu’ils gardent leur agilité et leur courage, les dieux ont
créé autour d’eux tant d’entraîneurs vivants ou non vivants ! Quand ce ne serait que
l’orage ! Quand ce ne serait que les bêtes ! Aussi longtemps qu’il y aura des loups,
des éléphants, des onces, l’homme aura mieux que l’homme comme émule et
comme adversaire. Tous ces grands oiseaux qui volent autour de nous, ces lièvres
dont nous les femmes confondons le poil avec les bruyères, sont de plus sûrs
garants de la vue perçante de nos maris que l’autre cible, que le cœur de l’ennemi
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emprisonné dans sa cuirasse. Chaque fois que j’ai vu tuer un cerf ou un aigle, je l’ai
remercié. Je savais qu’il mourait pour Hector. Pourquoi voulez-vous que je doive
Hector à la mort d’autres hommes ?
PRIAM
– Je ne veux pas, ma petite chérie. Mais savez-vous pourquoi vous êtes là, toutes si
belles et si vaillantes ? C’est parce que vos maris et vos pères et vos aïeux furent
des guerriers. S’ils avaient été paresseux aux armes, s’ils n’avaient pas su que cette
occupation terne et stupide qu’est la vie se justifie soudain et s’illumine par le mépris
que les hommes ont d’elle, c’est vous qui seriez lâches et réclameriez la guerre. Il n’y
a pas deux façons de se rendre immortel ici-bas, c’est d’oublier qu’on est mortel.
ANDROMAQUE
– Oh ! justement, Père, vous le savez bien ! Ce sont les braves qui meurent à la
guerre. Pour ne pas y être tué, il faut un grand hasard ou une grande habileté. Il faut
avoir courbé la tête, ou s’être agenouillé au moins une fois devant le danger. Les
soldats qui défilent sous les arcs de triomphe sont ceux qui ont déserté la mort.
Comment un pays pourrait-il gagner dans son honneur et dans sa force en les
perdant tous les deux ?
PRIAM
– Ma fille, la première lâcheté est la première ride d’un peuple.
83
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LECTURES CURSIVES D’ACCOMPAGNEMENT
ET ANALYSES DE L’IMAGE
SÉQUENCE 2
***
85
Tandis que l’on chauffait le lit, la mère déshabilla la jeune fille et, aussitôt que celle-ci
fut étendue, elle, examinant le corps à la lueur d’une bougie, découvrit
immédiatement les signes fatals à l’intérieur des cuisses. Incapable de se contenir,
elle jeta la bougie et se mit à pousser des cris si effrayants qu’ils auraient suffi à
emplir d’horreur le cœur le plus ferme. Ce ne fut pas un cri ou un hurlement unique :
l’effroi s’étant emparé de ses esprits, elle tomba tout d’abord en pâmoison ; mais,
sortie de son évanouissement, elle courut par toute la maison, montant et
descendant l’escalier comme une folle, et elle l’était en effet ; elle continua ainsi de
crier et de hurler durant des heures, ayant perdu toute raison ou du moins toute
maîtrise de ses sens. Elle ne la recouvra d’ailleurs jamais entièrement, m’a-t_-on dit.
Quant à la jeune fille, c’était déjà une morte, car la gangrène qui produit les taches
s’était étendue à tout le corps, et le décès se produisit dans les deux heures. Et la
mère continua de crier, ne sachant rien de plus sur son enfant, plusieurs heures
encore après qu’elle fut morte. Cela se passait il y a si longtemps que je n’en suis
plus très certain, mais je crois bien que la mère ne se remit jamais et qu’elle mourut
deux ou trois semaines après.
C’était là un cas extraordinaire, c’est pourquoi en ayant eu si pleine connaissance je
m’y attache plus particulièrement ; or, il y en eut beaucoup de semblables, et il était
rare que le bulletin parût sans qu’y figurassent deux ou trois décès sous la rubrique «
peur », et l’on pouvait bien dire que ceux-là étaient morts de peur. »
***
Ce que j’ai envie de vous dire aujourd’hui, c’est que le monde a besoin de vrai
dialogue, que le contraire du dialogue est aussi bien le mensonge que le silence, et
qu’il n’y a donc de dialogue possible qu’entre des gens qui restent ce qu’ils sont et
qui parlent vrai. Cela revient à dire que le monde d’aujourd’hui réclame des chrétiens
qu’ils restent des chrétiens. L’autre jour, à la Sorbonne, s’adressant à un
conférencier marxiste, un prêtre catholique disait en public que, lui aussi, était
anticlérical. Eh bien ! je n’aime pas les prêtres qui sont anticléricaux pas plus que les
philosophies qui ont honte d’elles-mêmes. Je n’essaierai donc pas pour ma part de
me faire chrétien devant vous. Je partage avec vous la même horreur du mal. Mais
je ne partage pas votre espoir et je continue à lutter contre cet univers où des
enfants souffrent et meurent. »
« Nous ne pouvons pas empêcher peut-être que cette création soit celle où des
enfants sont torturés. Mais nous pouvons diminuer le nombre des enfants torturés. Et
si vous ne nous y aidez pas, qui donc dans le monde pourra nous y aider ? »
***
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ARTICLE « LA PESTE À FUKUSHIMA », « Philosophie magazine, hors-série avril-
mai 2013 »
« Lorsque j’ai lu ce roman, j’ai pensé qu’il s’agissait d’un roman allégorique où
Camus substituait la situation extrême de la peste à la guerre qu’il avait vécue
(l’occupation et le nazisme). Mais je me trompais. Aujourd’hui, après le grand
séisme, ayant relu le roman, j’ai découvert que cette oeuvre est un récit universel qui
s’applique à tous les fléaux qui reviennent à une échelle inimaginable, tant la
situation de ce roman ressemble à l’état actuel de notre pays. » Hidetoshi Sotooka.
***
Outre ces extraits, les élèves avaient la possibilité de lire dans leur intégralité les
œuvres suivantes. Faute de temps, ces lectures n’ont pas donné lieu à évaluations
ou contrôles :
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LECTURES CURSIVES D’ACCOMPAGNEMENT
ET ANALYSES DE L’IMAGE
SÉQUENCE 3
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Simon Renard, Vanité, XVIIème siècle.
***
90
Vanité des vanités ; tout est vanité !
Quel profit l’homme retire-t-il des peines qu’il se donne sous le soleil ? Une
génération s’en va ; une génération lui succède ; la terre cependant reste à sa place.
Le soleil se lève ; le soleil se couche ; puis il regagne en hâte le point où il doit se
lever de nouveau. Tantôt soufflant vers le sud, ensuite passant au nord, le vent
tourne, tourne sans cesse, et revient éternellement sur les cercles qu’il a déjà tracés.
Tous les fleuves se jettent dans la mer, et la mer ne regorge pas, et les fleuves
reviennent au lieu d’où ils coulent pour couler encore.
Tout est difficile à expliquer ; l’homme ne peut rendre compte de rien ; l’œil ne se
rassasie pas à force de voir ; l’oreille ne se remplit pas à force d’entendre.
Ce qui a été, c’est ce qui sera ; ce qui est arrivé arrivera encore. Rien de nouveau
sous le soleil. Quand on vous dit de quelque chose : « Venez voir, c’est du neuf »,
n’en croyez rien ; la chose dont il s’agit a déjà existé dans les siècles qui nous ont
précédés. Les hommes d’autrefois n’ont plus chez nous de mémoire ; les hommes
de l’avenir n’en laisseront pas davantage chez ceux qui viendront après eux.
***
91
puissante nous l’enlevait entre ces royales mains. Quoi donc ! Elle devait périr si tôt !
Dans la plupart des hommes les changements se font peu à peu, et la mort les
prépare ordinairement à son dernier coup. Madame cependant a passé du matin au
soir, ainsi que l’herbe des champs. Le matin, elle fleurissait ; avec quelles grâces,
vous le savez : le soir, nous la vîmes séchée ; et ces fortes expressions, par
lesquelles l’écriture sainte exagère l’inconstance des choses humaines, devaient être
pour cette princesse si précises et si littérales.
***
La cathédrale de notre ville, en tout cas, fut à peu près remplie par les fidèles
pendant toute la semaine. Les premiers jours, beaucoup d’habitants restaient encore
dans les jardins de palmiers et de grenadiers qui s’étendent devant le porche, pour
écouter la marée d’invocations et de prières qui refluaient jusque dans les rues. Peu
à peu, l’exemple aidant, les mêmes auditeurs se décidèrent à entrer et à mêler une
voix timide aux répons de l’assistance. Et le dimanche, un peuple considérable
envahit la nef, débordant jusque sur le parvis et les derniers escaliers. Depuis la
veille, le ciel s’était assombri, la pluie tombait à verse. Ceux qui se tenaient dehors
avaient ouvert leurs parapluies. Une odeur d’encens et d’étoffes mouillées flottait
dans la cathédrale quand le Père Paneloux monta en chaire.
Il était de taille moyenne, mais trapu. Quand il s’appuya sur le rebord de la chaire,
serrant le bois entre ses grosses mains, on ne vit de lui qu’une forme épaisse et
noire surmontée des deux taches de ses joues, rubicondes sous les lunettes d’acier.
Il avait une voix forte, passionnée, qui portait loin, et lorsqu’il attaqua l’assistance
d’une seule phrase véhémente et martelée : « Mes frères, vous êtes dans le
malheur, mes frères, vous l’avez mérité », un remous parcourut l’assistance jusqu’au
parvis.
Logiquement, ce qui suivit ne semblait pas se raccorder à cet exorde[1] pathétique.
C’est la suite du discours qui fit seulement comprendre à nos concitoyens que, par
un procédé oratoire habile, le Père avait donné en une seule fois, comme on assène
un coup, le thème de son prêche entier. Paneloux, tout de suite après cette phrase,
en effet, cita le texte de l’Exode[2] relatif à la peste en Égypte et dit : « La première
fois que ce fléau apparaît dans l’histoire, c’est pour frapper les ennemis de Dieu.
Pharaon s’oppose aux desseins éternels et la peste le fait alors tomber à genoux.
Depuis le début de toute histoire, le fléau de Dieu met à ses pieds les orgueilleux et
les aveugles. Méditez cela et tombez à genoux. »
La pluie redoublait au dehors et cette dernière phrase, prononcée au milieu d’un
silence absolu, rendu plus profond encore par le crépitement de l’averse sur les
vitraux, retentit avec un tel accent que quelques auditeurs, après une seconde
d’hésitation, se laissèrent glisser de leur chaise sur le prie-Dieu. D’autres crurent qu’il
fallait suivre leur exemple si bien que, de proche en proche, sans un autre bruit que
le craquement de quelques chaises, tout l’auditoire se trouva bientôt à genoux.
Paneloux se redressa alors, respira profondément et reprit sur un ton de plus en plus
accentué : « Si, aujourd’hui, la peste vous regarde, c’est que le moment de réfléchir
est venu. Les justes ne peuvent craindre cela, mais les méchants ont raison de
92
trembler. Dans l’immense grange de l’univers, le fléau implacable battra le blé
humain jusqu’à ce que la paille soit séparée du grain[3]. Il y aura plus de paille que
de grain, plus d’appelés que d’élus, et ce malheur n’a pas été voulu par Dieu. Trop
longtemps, ce monde a composé avec le mal, trop longtemps, il s’est reposé sur la
miséricorde divine. Il suffisait du repentir, tout était permis. Et pour le repentir,
chacun se sentait fort. Le moment venu, on l’éprouverait assurément. D’ici là, le plus
facile était de se laisser aller, la miséricorde divine ferait le reste. Eh bien ! cela ne
pouvait durer. Dieu qui, pendant si longtemps, a penché sur les hommes de cette
ville son visage de pitié, lassé d’attendre, déçu dans son éternel espoir, vient de
détourner son regard. Privé de la lumière de Dieu, nous voici pour longtemps dans
les ténèbres de la peste ! »
Dans la salle quelqu’un s’ébroua, comme un cheval impatient. Après une courte
pause, le Père reprit, sur un ton plus bas : « On lit dans la Légende dorée qu’au
temps du roi Humbert, en Lombardie, l’Italie fut ravagée d’une peste si violente qu’à
peine les vivants suffisaient-ils à enterrer les morts et cette peste sévissait surtout à
Rome et à Pavie. Et un bon ange apparut visiblement, qui donnait des ordres au
mauvais ange qui portait un épieu de chasse et il lui ordonnait de frapper les
maisons ; et autant de fois qu’une maison recevait de coups, autant y avait-il de
morts qui en sortaient. »
Paneloux tendit ici ses deux bras courts dans la direction du parvis, comme s’il
montrait quelque chose derrière le rideau mouvant de la pluie : « Mes frères, dit-il
avec force, c’est la même chasse mortelle qui court aujourd’hui dans nos rues.
Voyez-le, cet ange de la peste, beau comme Lucifer et brillant comme le mal lui-
même, dressé au-dessus de vos toits, la main droite portant l’épieu rouge à hauteur
de sa tête, la main gauche désignant l’une de vos maisons. À l’instant, peut-être, son
doigt se tend vers votre porte, l’épieu résonne sur le bois ; à l’instant encore, la peste
entre chez vous, s’assied dans votre chambre et attend votre retour. Elle est là,
patiente et attentive, assurée comme l’ordre même du monde. Cette main qu’elle
vous tendra, nulle puissance terrestre et pas même, sachez-le bien, la vaine science
humaine, ne peut faire que vous l’évitiez. Et battus sur l’aire sanglante de la douleur,
vous serez rejetés avec la paille. »
Ici, le Père reprit avec plus d’ampleur encore l’image pathétique du fléau. Il évoqua
l’immense pièce de bois tournoyant au-dessus de la ville, frappant au hasard et se
relevant ensanglantée, éparpillant enfin le sang et la douleur humaine « pour des
semailles qui prépareraient les moissons de la vérité ».
Au bout de sa longue période, le Père Paneloux s’arrêta, les cheveux sur le front, le
corps agité d’un tremblement que ses mains communiquaient à la chaire et reprit,
plus sourdement, mais sur un ton accusateur : « Oui, l’heure est venue de réfléchir.
Vous avez cru qu’il vous suffirait de visiter Dieu le dimanche pour être libres de vos
journées. Vous avez pensé que quelques génuflexions le paieraient bien assez de
votre insouciance criminelle. Mais Dieu n’est pas tiède. Ces rapports espacés ne
suffisaient pas à sa dévorante tendresse. Il voulait vous voir plus longtemps, c’est sa
manière de vous aimer et, à vrai dire, c’est la seule manière d’aimer. Voilà pourquoi,
fatigué d’attendre votre venue, il a laissé le fléau vous visiter comme il a visité toutes
les villes du péché depuis que les hommes ont une histoire. Vous savez maintenant
ce qu’est le péché, comme l’ont su Caïn et ses fils, ceux d’avant le déluge, ceux de
Sodome et de Gomorrhe, Pharaon et Job et aussi tous les maudits. Et comme tous
ceux-là l’ont fait, c’est un regard neuf que vous portez sur les êtres et sur les choses,
depuis le jour où cette ville a refermé ses murs autour de vous et du fléau. Vous
savez maintenant, et enfin, qu’il faut venir à l’essentiel. »
93
Un vent humide s’engouffrait à présent sous la nef et les flammes des cierges se
courbèrent en grésillant. Une odeur épaisse de cire, des toux, un éternuement
montèrent vers le Père Paneloux qui, revenant sur son exposé avec une subtilité qui
fut très appréciée, reprit d’une voix calme : « Beaucoup d’entre vous, je le sais, se
demandent justement où je veux en venir. Je veux vous faire venir à la vérité et vous
apprendre à vous réjouir, malgré tout ce que j’ai dit. Le temps n’est plus où des
conseils, une main fraternelle étaient les moyens de vous pousser vers le bien.
Aujourd’hui, la vérité est un ordre. Et le chemin du salut, c’est un épieu rouge qui
vous le montre et vous y pousse. C’est ici, mes frères, que se manifeste enfin la
miséricorde divine qui a mis en toute chose le bien et le mal, la colère et la pitié, la
peste et le salut. Ce fléau même qui vous meurtrit, il vous élève et vous montre la
voie.
« Il y a bien longtemps, les chrétiens d’Abyssinie voyaient dans la peste un moyen
efficace, d’origine divine, de gagner l’éternité. Ceux qui n’étaient pas atteints
s’enroulaient dans les draps des pestiférés afin de mourir certainement. Sans doute,
cette fureur de salut n’est- elle pas recommandable. Elle marque une précipitation
regrettable, bien proche de l’orgueil. Il ne faut pas être plus pressé que Dieu et tout
ce qui prétend accélérer l’ordre immuable, qu’il a établi une fois pour toutes, conduit
à l’hérésie. Mais, du moins, cet exemple comporte sa leçon. À nos esprits plus
clairvoyants, il fait valoir seulement cette lueur exquise d’éternité qui gît au fond de
toute souffrance. Elle éclaire, cette lueur, les chemins crépusculaires qui mènent
vers la déli- vrance. Elle manifeste la volonté divine qui, sans défaillance, transforme
le mal en bien. Aujourd’hui encore, à travers ce cheminement de mort, d’angoisses
et de clameurs, elle nous guide vers le silence essentiel et vers le principe de toute
vie. Voilà, mes frères, l’immense consolation que je voulais vous apporter pour que
ce ne soient pas seulement des paroles qui châtient que vous emportiez d’ici, mais
aussi un verbe qui apaise. »
On sentait que Paneloux avait fini. Au dehors, la pluie avait cessé. Un ciel mêlé
d’eau et de soleil déversait sur la place une lumière plus jeune. De la rue montaient
des bruits de voix, des glissements de véhicules, tout le langage d’une ville qui
s’éveille. Les auditeurs réunissaient discrètement leurs affaires dans un remue-
ménage assourdi. Le Père reprit cependant la parole et dit qu’après avoir montré
l’origine divine de la peste et le caractère punitif de ce fléau, il en avait terminé et
qu’il ne ferait pas appel pour sa conclusion à une éloquence qui serait déplacée,
touchant une matière si tragique. Il lui semblait que tout devait être clair à tous. Il
rappela seulement qu’à l’occasion de la grande peste de Marseille, le chroniqueur
Mathieu Marais s’était plaint d’être plongé dans l’enfer, à vivre ainsi sans secours et
sans espérance. Eh bien ! Mathieu Marais était aveugle ! jamais plus qu’aujourd’hui,
au contraire, le Père Paneloux n’avait senti le secours divin et l’espérance chrétienne
qui étaient offerts à tous. Il espérait contre tout espoir que, malgré l’horreur de ces
journées et les cris des agonisants, nos concitoyens adresseraient au ciel la seule
parole qui fût chrétienne et qui était d’amour. Dieu ferait le reste.
94
l’ivraie parmi le blé, et s’en alla. Lorsque l’herbe eut poussé et donné du fruit, l’ivraie
parut aussi. Les serviteurs du maître de la maison vinrent lui dire : Seigneur, n’as-tu
pas semé une bonne semence dans ton champ ? D’où vient donc qu’il y a de l’ivraie
? Il leur répondit : C’est un ennemi qui a fait cela. Et les serviteurs lui dirent : Veux-tu
que nous allions l’arracher ? Non, dit-il, de peur qu’en arrachant l’ivraie, vous ne
déraciniez en même temps le blé. Laissez croître ensemble l’un et l’autre jusqu’à la
moisson, et, à l’époque de la moisson, je dirai aux moissonneurs : Arrachez d’abord
l’ivraie, et liez-la en gerbes pour la brûler, mais amassez le blé dans mon grenier. »
***
Au Lecteur
95
N’ont pas encor brodé de leurs plaisants dessins
Le canevas banal de nos piteux destins,
C’est que notre âme, hélas! n’est pas assez hardie.
***
96
LECTURES CURSIVES D’ACCOMPAGNEMENT
ET ANALYSES DE L’IMAGE
SÉQUENCE 4
97
Mise en scène de Daniel Mesguich, 2003.
***
98
L’argument de la pièce pourrait se résumer à cette phrase de Suétone dans La Vie
des douze Césars que racine cite dans lsa préface : « Titus, qui aimait
passionnément Bérénice, et qui même, à ce qu’on croyait, lui avait promis de
l’épouser, la renvoya de Rome, malgré lui et malgré elle, dès les premiers jours de
son empire.
Acte I, scène 1
Antiochus, Arsace
Antiochus
Arrêtons un moment. La pompe de ces lieux,
Je le vois bien, Arſace, eſt nouvelle à tes yeux.
Souvent ce cabinet ſuperbe & ſolitaire,
Des ſecrets de Titus eſt le dépoſitaire.
C’eſt ici quelquefois qu’il ſe cache à ſa cour,
Lorſqu’il vient à la reine expliquer ſon amour.
De ſon appartement cette porte eſt prochaine,
Et cette autre conduit dans celui de la reine.
Va chez elle. Dis-lui qu’importun à regret
J’ose lui demander un entretien secret.
Arsace
Vous, Seigneur, importun ? Vous, cet ami fidèle,
Qu’un soin si généreux intéresse pour elle ?
Vous, cet Antiochus, son amant autrefois ?
Vous, que l’Orient compte entre ses plus grands rois ?
Quoi ? déjà de Titus épouse en espérance,
Ce rang entre elle et vous met-il tant de distance ?
Antiochus
Va, dis-je ; et sans vouloir te charger d’autres soins,
Vois si je puis bientôt lui parler sans témoins.
***
Acte V, scène 5
Bérénice
Non, je n'écoute rien. Me voilà résolue:
Je veux partir. Pourquoi vous montrer à ma vue?
Pourquoi venir encore aigrir mon désespoir?
N'êtes-vous pas content? Je ne veux plus vous voir.
99
Titus
Mais, de grâce, écoutez.
Bérénice
Mais, de grâce, écoutez. Il n'est plus temps.
Titus
Mais, de grâce, écoutez. Il n'est plus temps. Madame,
Un mot.
Bérénice
Un mot. Non.
Titus
Un mot. Non. Dans quel trouble elle jette mon âme!
Ma Princesse, d'où vient ce changement soudain?
Bérénice
C'en est fait. Vous voulez que je parte demain;
Et moi, j'ai résolu de partir tout à l'heure,
Et je pars.
Titus
Et je pars. Demeurez.
Bérénice
Et je pars. Demeurez. Ingrat! que je demeure?
Et pourquoi? Pour entendre un peuple injurieux
Qui fait de mon malheur retentir tous ces lieux?
Ne l'entendez-vous pas, cette cruelle joie,
Tandis que dans les pleurs moi seule je me noie?
Quel crime, quelle offense, a pu les animer?
Hélas! et qu'ai-je fait que de vous trop aimer?
Titus
Ecoutez-vous, Madame, une foule insensée?
Bérénice
Je ne vois rien ici dont je ne sois blessée.
Tout cet appartement préparé par vos soins,
Ces lieux, de mon amour si longtemps les témoins,
100
Qui semblaient pour jamais me répondre du vôtre,
Ces festons, où nos noms enlacés l'un dans l'autre,
A mes tristes regards viennent partout s'offrir,
Sont autant d'imposteurs que je ne puis souffrir.
Allons, Phénice.
Titus
Allons, Phénice. O ciel! Que vous êtes injuste!
Bérénice
Retournez, retournez vers ce sénat auguste
Qui vient vous applaudir de votre cruauté.
Eh bien, avec plaisir l'avez-vous écouté?
Etes-vous pleinement content de votre gloire?
Avez-vous bien promis d'oublier ma mémoire?
Mais ce n'est pas assez expier vos amours:
Avez-vous bien promis de me haïr toujours?
Titus
Non, je n'ai rien promis. Moi, que je vous haïsse!
Que je puisse jamais oublier Bérénice!
Ah dieux! dans quel moment son injuste rigueur
De ce cruel soupçon vient affliger mon cœur!
Connaissez-moi, Madame, et depuis cinq années,
Comptez tous les moments et toutes les journées
Où, par plus de transports et par plus de soupirs,
Je vous ai de mon cœur exprimé les désirs:
Ce jour surpasse tout. Jamais, je le confesse,
Vous ne fûtes aimée avec tant de tendresse,
Et jamais...
***
101
Sganarelle en riant lui réclamait ses gages,
Tandis que Don Luis avec un doigt tremblant
Montrait à tous les morts errant sur les rivages
Le fils audacieux qui railla son front blanc.
***
Outre ces extraits, les élèves avaient la possibilité de lire dans son intégralité :
Faute de temps, cette lecture n’a pas donné lieu à évaluation ou contrôle.
***
102
LECTURES CURSIVES D’ACCOMPAGNEMENT
ET ANALYSES DE L’IMAGE
SÉQUENCE 5
Au Lecteur
103
C’est que notre âme, hélas! n’est pas assez hardie.
***
Élévation
104
Celui dont les pensées, comme des alouettes,
Vers les cieux le matin prennent un libre essor,
– Qui plane sur la vie, et comprend sans effort
Le langage des fleurs et des choses muettes !
***
Correspondances
***
105
Sganarelle en riant lui réclamait ses gages,
Tandis que Don Luis avec un doigt tremblant
Montrait à tous les morts errant sur les rivages
Le fils audacieux qui railla son front blanc.
***
26 août 1862,
Mon cher ami, je vous envoie un petit ouvrage dont on ne pourrait pas dire, sans
injustice, qu’il n’a ni queue ni tête, puisque tout, au contraire, y est à la fois tête et
queue, alternativement et réciproquement. Considérez, je vous prie, quelles
admirables commodités cette combinaison nous offre à tous, à vous, à moi et au
lecteur. Nous pouvons couper où nous voulons, moi ma rêverie vous le manuscrit, le
lecteur sa lecture ; car je ne suspends pas la volonté rétive de celui-ci au fil
interminable d’une intrigue superflue. Enlevez une vertèbre, et les deux morceaux de
cette tortueuse fantaisie se rejoindront sans peine. Hachez-la en nombreux
fragments, et vous verrez que chacun peut exister à part. Dans l’espérance que
quelques-uns de ces tronçons seront assez vivants pour vous plaire et vous amuser,
j’ose vous dédier le serpent tout entier.
J’ai une petite confession à vous faire. C’est en feuilletant, pour la vingtième fois au
moins, le fameux Gaspard de la Nuit, d’Aloysius Bertrand (un livre connu de vous, de
moi et de quelques-uns de nos amis, n 1 a-t-il pas tous les droits à être appelé
fameux ?) que l’idée m’est venue de tenter quelque chose d’analogue, et d’appliquer
à la description de la vie moderne, ou plutôt d’une vie moderne et plus abstraite, le
procédé qu’il avait appliqué à la peinture de la vie ancienne, si étrangement
pittoresque.
Quel est celui de nous qui n’a pas, dans ses jours d’ambition, rêvé le miracle d’une
prose poétique, musicale sans rythme et sans rime, assez souple et assez heurtée
pour s’adapter aux mouvements lyriques de l’âme, aux ondulations de la rêverie, aux
soubresauts de la conscience ?
C’est surtout de la fréquentation des villes énormes, c’est du croisement de leurs
innombrables rapports que naît cet idéal obsédant. Vous-même, mon cher ami,
n’avez-vous pas tenté de traduire en une chanson le cri strident du Vitrier, et
d’exprimer dans une prose lyrique toutes les désolantes suggestions que ce cri
106
envoie jusqu’aux mansardes, à travers les plus hautes brumes de la rue ?
Mais, pour dire le vrai, je crains que ma jalousie ne m’ait pas porté bonheur. Sitôt
que J’eus commencé le travail, je m’aperçus que non seulement je restais bien loin
de mon mystérieux et brillant modèle, mais encore que je faisais quelque chose (si
cela peut s’appeler quelque chose) de singulièrement différent, accident dont tout
autre que moi s’enorgueillirait sans doute, mais qui ne peut qu’humilier profondément
un esprit qui regarde comme le plus grand honneur du poète d’accomplir juste ce
qu’il a projeté de faire.
***
107
On le raille. Qu’importe ? il pense.
Plus d’une âme inscrit en silence
Ce que la foule n’entend pas.
Il plaint ses contempteurs frivoles ;
Et maint faux sage à ses paroles
Rit tout haut et songe tout bas.
***
***
108
Pas de livres parus. Passants bêtes. Personne.
Des fiacres, de la boue, et l'averse toujours...
Puis le soir et le gaz et je rentre à pas lourds...
***
***
109
110
LECTURES CURSIVES D’ACCOMPAGNEMENT
ET ANALYSES DE L’IMAGE
SÉQUENCE 6
Raphaël, L’École d’Athènes, détail, 1510.
111
Carte pisane, 1290.
112
Joseph Pérez, L’Espagne du XVIème siècle, 1973.
***
113
Pauvres et misérables peuples insensés, nations opiniâtres en votre mal et aveugles
en votre bien, vous vous laissez emporter devant vous le plus beau et le plus clair de
votre revenu, piller vos champs, voler vos maisons et les dépouiller des meubles
anciens et paternels ! Vous vivez de sorte que vous ne vous pouvez vanter que rien
soit à vous ; et semblerait que meshui ce vous serait grand heur de tenir à ferme vos
biens, vos familles et vos vies ; et tout ce dégât, ce malheur, cette ruine, vous vient,
non pas des ennemis, mais certes oui bien de l’ennemi, et de celui que vous faites si
grand qu’il est, pour lequel vous allez si courageusement à la guerre, pour la
grandeur duquel vous ne refusez point de présenter à la mort vos personnes. Celui
qui vous maîtrise tant n’a que deux yeux, n’a que deux mains, n’a qu’un corps, et n’a
autre chose que ce qu’a le moindre homme du grand et infini nombre de nos villes,
sinon que l’avantage que vous lui faites pour vous détruire. D’où a-t-il pris tant
d’yeux, dont il vous épie, si vous ne les lui baillez ? Comment a-t-il tant de mains
pour vous frapper, s’il ne les prend de vous ? Les pieds dont il foule vos cités, d’où
les a-t-il, s’ils ne sont des vôtres ? Comment a-t-il aucun pouvoir sur vous, que par
vous ? Comment vous oserait-il courir sus, s’il n’avait intelligence avec vous ? Que
vous pourrait-il faire, si vous n’étiez recéleurs du larron qui vous pille, complices du
meurtrier qui vous tue et traîtres à vous-mêmes ? Vous semez vos fruits, afin qu’il en
fasse le dégât ; vous meublez et remplissez vos maisons, afin de fournir à ses
pilleries ; vous nourrissez vos filles, afin qu’il ait de quoi soûler sa luxure ; vous
nourrissez vos enfants, afin que, pour le mieux qu’il leur saurait faire, il les mène en
ses guerres, qu’il les conduise à la boucherie, qu’il les fasse les ministres de ses
convoitises, et les exécuteurs de ses vengeances ; vous rompez à la peine vos
personnes, afin qu’il se puisse mignarder en ses délices et se vautrer dans les sales
et vilains plaisirs ; vous vous affaiblissez, afin de le rendre plus fort et roide à vous
tenir plus courte la bride ; et de tant d’indignités, que les bêtes mêmes ou ne les
sentiraient point, ou ne l’endureraient point, vous pouvez vous en délivrer, si vous
l’essayez, non pas de vous en délivrer, mais seulement de le vouloir faire. Soyez
résolus de ne servir plus, et vous voilà libres. Je ne veux pas que vous le poussiez
ou l’ébranliez, mais seulement ne le soutenez plus, et vous le verrez, comme un
grand colosse à qui on a dérobé sa base, de son poids même fondre en bas et se
rompre.
***
114
trouvaient devant eux. Ils faisaient de longues potences où les pieds touchaient
presque terre et par groupes de treize, pour honorer et révérer notre Rédempteur et
les douze apôtres, ils y mettaient le feu et les brûlaient vifs. D’autres leur attachaient
tout le corps dans de la paille sèche et y mettaient le feu ; c’est ainsi qu’ils les
brûlaient. A d’autres et à tous ceux qu’ils voulaient prendre en vie ils coupaient les
deux mains, et les mains leur pendaient, et ils leur disaient : « Allez porter les lettres
», ce qui signifiait d’aller porter la nouvelle à ceux qui s’étaient enfuis dans les forêts.
C’est ainsi qu’ils tuaient généralement les seigneurs et les nobles : ils faisaient un gril
de baguettes sur des fourches, ils les y attachaient et mettaient dessous un feu doux,
pour que peu à peu, dans les hurlements que provoquaient ces tortures horribles, ils
rendent l’âme.
J’ai vu une fois brûler sur les grils quatre ou cinq seigneurs importants (et je crois
même qu’il y avait deux ou trois paires de grils où d’autres brûlaient). Comme ils
poussaient de grands cris et qu’ils faisaient pitié au capitaine, ou bien qu’ils
l’empêchaient de dormir, celui-ci ordonna de les noyer ; et l’alguazil, qui était pire que
le bourreau qui les brûlait (et je sais comment il s’appelait ; j’ai même connu sa
famille à Séville), n’a pas voulu les noyer ; il leur a d’abord mis de ses propres mains
des morceaux de bois dans la bouche pour qu’ils ne fassent pas de bruit, puis il a
attisé le feu pour qu’ils rôtissent lentement, comme il le voulait. J’ai vu tout ce que j’ai
dit plus haut et bien d’autres choses, innombrables. Tous ceux qui pouvaient fuir se
réfugiaient dans les forêts et grimpaient dans les montagnes pour échapper à des
hommes aussi inhumains, à des bêtes aussi impitoyables et aussi féroces, à ces
destructeurs et ennemis suprêmes du lignage humain. Alors les chrétiens dressèrent
des lévriers, des chiens particulièrement méchants, qui dès qu’ils voyaient un Indien
le mettaient en pièces en un clin d’œil, ils l’attaquaient et le mangeaient plus vite que
si c’eût été un porc. Ces chiens ont fait de grands ravages et de grandes boucheries.
Et parce que quelques rares fois les Indiens ont tué quelques chrétiens, avec juste
raison et sainte justice, les chrétiens ont convenu entre eux que pour un chrétien tué
par les Indiens, ils devaient tuer cent Indiens.
Bartolomé de Las Casas, Très brève relation de la destruction des Indes, 1552.
***
Quand Michel de Montaigne fait son entrée dans la vie commence à s’éteindre une
grande espérance, la même espérance que ce que nous avons vécue au
commencement de notre siècle : celle de voir le monde devenir humain. Dans
l’espace d’une seule génération, la Renaissance avait comblé l’humanité du don que
lui faisaient ses artistes, ses peintres, ses poètes, ses savants, d’une nouvelle
beauté, parfaite au-delà de toute espérance. Il semblait qu’un siècle – non, des
siècles s’ouvraient où la force créatrice allait, degré par degré, vague après vague,
porter l’existence obscure et chaotique jusqu’au seuil du divin. Le monde était
soudainement devenu vaste, plein, riche. Avec le grec et le latin, les érudits
retrouvaient dans l’Antiquité et redonnaient aux hommes la sagesse de Platon et
d’Aristote. Sous la conduite d’Érasme[1], l’humanisme promettait une culture unifiée
et cosmopolite. La Réforme[2] semblait fonder, à côté de la nouvelle ampleur du
115
savoir, une nouvelle liberté religieuse. Les distances, les frontières entre les peuples
disparaissaient, car l’imprimerie, que l’on venait d’inventer, donnait à chaque mot, à
chaque pensée, la possibilité de s’élancer, de se répandre ; ce qui était donné à un
peuple semblait appartenir à tous, on croyait que, par l’esprit, une unité se créait au-
delà de la sanglante querelle des rois, des princes et des armes. Et, autre miracle,
comme le monde spirituel, le monde terrestre s’élargissait à des dimensions
insoupçonnées. De l’Océan jusque-là infranchissable surgissaient de nouveaux
rivages, de nouveaux pays, un continent immense promettait un sûr asile à des
générations et des générations. Les artères du commerce avaient des pulsassions
plus rapides, un flot de richesses se répandait sur la vieille Europe, créant le luxe, et
le luxe à son tour créait des édifices, des tableaux, des statues, tout homme monde
embelli, spiritualisé. Mais toujours, quand l’espace s’élargit, l’âme s’ouvre. Comme
au début de notre siècle, quand, une fois encore, l’espérance s’élargit de façon
grandiose, grâce à la conquête de l’éther par l’avion et par la parole qui survole,
invisible, les pays, quand la physique et la chimie, la technique et la science
arrachèrent à la nature ses secrets l’un après l’autre et mirent ses forces au service
de l’homme, un indicible espoir anima l’humanité déjà si souvent déçue et, de milliers
d’âmes, jaillit le cri d’allégresse de Ulrich von Hutten[3] : « Quelle joie est la vie ! »
Mais toujours, quand la vague monte trop haut et trop vite, elle n’en retombe que
plus violemment, comme une cataracte. Et, de même que, a notre époque, ce sont
les nouvelles conquêtes, les miracles de la technique qui deviennent les facteurs les
plus terrifiants de la destruction, les éléments de la Renaissance et de l’humanisme
qui semblaient apporter le salut devinrent poison mortel. La Réforme, qui rêvait de
donner à l’Europe un nouvel esprit chrétien, provoque la barbarie sans exemple des
guerres de religions, l’imprimerie ne diffuse pas la culture, mais la haine religieuse,
au lieu de l’humanisme c’est l’intolérance qui triomphe. Donc toute l’Europe, une
meurtrière guerre civile déchire chaque pays, tandis que, dans le Nouveau Monde, la
bestialité des conquistadores se déchaîne avec une cruauté sans égale. Le siècle de
Raphaël et de Michel-Ange, de Dürer[4] et d’Érasme retombe dans les atrocités
d’Attila, de Gengis Khan et de Tamerlan[5]. Que, malgré sa lucidité infaillible, malgré
la pitié qui le bouleversait jusqu’au fond de son âme, il ait dû assister à cette
effroyable rechute de l’humanisme dans la bestialité, à un de ces accès sporadiques
de folie qui saisissent parfois l’humanité, c’est là ce qui fait la vraie tragédie de la vie
de Montaigne. À aucun moment de sa vie il n’a vu régner dans son pays, dans son
monde, la paix, la raison, la tolérance, toutes ces hautes forces spirituelles
auxquelles il avait voué son âme.
116
***
LE MYTHE DU PARADIS TERRESTRE ?
***
Ils moururent bientôt tous. Peu de jours après avoir été baptisés moururent aussi six
des sept Indiens que j’avais exhibés[1] devant les souverains : l’un d’une maladie de
poitrine, l’autre de la rougeole, un autre encore de diarrhée. Par Dieguito, le seul qui
me restait, j’appris que ces hommes n’avaient pour nous ni amour ni admiration : ils
nous tenaient pour perfides, violents et cruels. Ils trouvaient que nous étions sales et
que nous sentions mauvais, ils étaient surpris de voir que nous ne nous baignions
jamais, eux qui, plusieurs fois par jour, rafraîchissaient leur corps dans les rivières et
les cascades de leur pays. Ils disaient que nos maisons puaient la graisse rance ;
nos rues étroites, la merde ; que nos plus fringants chevaliers sentaient du gousset
117
et que si nos dames portaient tant de jupes, de corsages, de colifichets et de
falbalas, c’était qu’elles voulaient cacher des difformités et des plaies qui les
rendaient répugnantes, ou bien qu’elles avaient honte de leurs seins, si gros, qu’ils
semblaient toujours prêts à déborder de leur décolleté ! Nos parfums et nos
essences – y compris l’encens – les faisaient éternuer ; ils étouffaient dans nos
appartements étroits et s’imaginaient que nos églises étaient des lieux de châtiments
et d’épouvante, à cause des nombreux infirmes, estropiés, pouilleux, nains et
monstres qui s’entassaient sur les parvis. Ils ne comprenaient pas non plus pourquoi
tant de gens qui n’étaient pas des soldats, étaient armés ; ni comment tant de
seigneurs richement parés pouvaient contempler sans vergogne du haut de leurs
resplendissantes montures un perpétuel et gémissant étalage de misères, de
purulences, de moignons et de haillons.
[1] Alejo Carpentier fait ici parler Christophe Colomb alors qu’il songe au bilan de sa
vie.
***
***
118
LECTURES CURSIVES D’ACCOMPAGNEMENT
ET ANALYSES DE L’IMAGE
SÉQUENCE 7
LECTURE ET ÉTUDE D’UNE ŒUVRE INTÉGRALE
VENDREDI ou LES LIMBES DU PACIFIQUE,
DE MICHEL TOURNIER, 1967.
119
Illustration pour Vie et aventure de Robinson Crusoé, XXe siècle.
120
Absorbé dans la contemplation de ma délivrance, je me promenais çà et là sur le
rivage, levant les mains vers le ciel, faisant mille gestes et mille mouvements que je
ne saurais décrire ; songeant à tous mes compagnons qui étaient noyés, et que pas
une âme n’avait dû être sauvée excepté moi ; car je ne les revis jamais, ni eux, ni
aucun vestige d’eux, si ce n’est trois chapeaux, un bonnet et deux souliers
dépareillés.
Alors je jetai les yeux sur le navire échoué ; mais il était si éloigné, et les brisants et
l’écume de la lame étaient si forts, qu’à peine pouvais-je le distinguer ; et je
considérai, ô mon Dieu ! comment il avait été possible que j’eusse atteint le rivage.
Après avoir soulagé mon esprit par tout ce qu’il y avait de consolant dans ma
situation, je commençai à regarder à l’entour de moi, pour voir en quelle sorte de lieu
j’étais, et ce que j’avais à faire. Je sentis bientôt mon contentement diminuer, et
qu’en un mot ma délivrance était affreuse, car j’étais trempé et n’avais pas de
vêtements pour me changer, ni rien à manger ou à boire pour me réconforter. Je
n’avais non plus d’autre perspective que celle de mourir de faim ou d’être dévoré par
les bêtes féroces. Ce qui m’affligeait particulièrement, c’était de ne point avoir d’arme
pour chasser et tuer quelques animaux pour ma subsistance, ou pour me défendre
contre n’importe quelles créatures qui voudraient me tuer pour la leur. Bref, je n’avais
rien sur moi, qu’un couteau, une pipe à tabac, et un peu de tabac dans une boîte.
C’était là toute ma provision ; aussi tombai-je dans une si terrible désolation d’esprit,
que pendant quelque temps je courus çà et là comme un insensé. À la tombée du
jour, le cœur plein de tristesse, je commençai à considérer quel serait mon sort s’il y
avait en cette contrée des bêtes dévorantes, car je n’ignorais pas qu’elles sortent à la
nuit pour rôder et chercher leur proie.
La seule ressource qui s’offrit alors à ma pensée fut de monter à un arbre épais et
touffu, semblable à un sapin, mais épineux, qui croissait près de là, et où je résolus
de m’établir pour toute la nuit, laissant au lendemain à considérer de quelle mort il
me faudrait mourir ; car je n’entrevoyais encore nul moyen d’existence. Je m’éloignai
d’environ un demi-quart de mille du rivage, afin de voir si je ne trouverais point d’eau
douce pour étancher ma soif : à ma grande joie, j’en rencontrai. Après avoir bu,
ayant mis un peu de tabac dans ma bouche pour prévenir la faim, j’allai à l’arbre, je
montai dedans, et je tâchai de m’y placer de manière à ne pas tomber si je venais à
m’endormir ; et, pour ma défense, ayant coupé un bâton court, semblable à un
gourdin, je pris possession de mon logement. Comme j’étais extrêmement fatigué, je
tombai dans un profond sommeil, et je dormis confortablement comme peu de
personnes, je pense, l’eussent pu faire en ma situation, et je m’en trouvai plus
soulagé que je crois l’avoir jamais été dans une occasion opportune.
Lorsque je m’éveillai il faisait grand jour ; le temps était clair, l’orage était abattu, la
mer n’était plus ni furieuse ni houleuse comme la veille. Mais quelle fut ma surprise
en voyant que le vaisseau avait été, par l’élévation de la marée, enlevé, pendant la
nuit, du banc de sable où il s’était engravé, et qu’il avait dérivé presque jusqu’au récif
dont j’ai parlé plus haut, et contre lequel j’avais été précipité et meurtri. Il était environ
à un mille du rivage, et comme il paraissait poser encore sur sa quille, je souhaitai
d’aller à bord, afin de sauver au moins quelques choses nécessaires pour mon
usage.
***
121
[Robinson Crusoé est le seul survivant de la Virginie, navire qui s’est échoué sur la
côte d’une île déserte. Il va devoir vivre en solitaire pendant de longues années.
Dans l’épave du bateau, il a récupéré des outils, grâce auxquels il a creusé un rocher
pour faire son habitation. Il a aussi récupéré des plumes, de l’ encre et du papier, qui
lui permettent de tenir son journal. Voici le récit du mois de décembre 1659, deux
mois après le naufrage.]
DÉCEMBRE
Le 10. — Je commençais alors à regarder ma grotte ou ma voûte comme terminée,
lorsque tout à coup — sans doute je l’avais faite trop vaste — une grande quantité de
terre éboula du haut de l’un des côtés ; j’en fus, en un mot, très épouvanté, et non
pas sans raison ; car, si je m’étais trouvé dessous, je n’aurais jamais eu besoin d’un
fossoyeur. Pour réparer cet accident j’eus énormément de besogne ; il fallut
emporter la terre qui s’était détachée ; et, ce qui était encore plus important, il fallut
étançonner1 la voûte, afin que je pusse être bien sûr qu’il ne s’écroulerait plus rien.
Le 11. — Conséquemment je travaillai à cela, et je plaçai deux étais ou poteaux
posés à plomb sous le ciel de la grotte, avec deux morceaux de planche mis en croix
sur chacun. Je terminai cet ouvrage le lendemain ; puis, ajoutant encore des étais
garnis de couches, au bout d’une semaine environ j’eus mon plafond assuré ; et,
comme ces poteaux étaient placés en rang, ils me servirent de cloisons pour
distribuer mon logis.
Le 17. — À partir de ce jour jusqu’au vingtième, je posai des tablettes et je fichai des
clous sur les poteaux pour suspendre tout ce qui pouvait s’accrocher ; je commençai,
dès lors, à avoir mon intérieur en assez bon ordre.
Le 20. — Je portai tout mon bataclan2 dans ma grotte ; je me mis à meubler ma
maison, et j’assemblai quelques bouts de planche en manière de dressoir, pour
apprêter mes viandes dessus ; mais les planches commencèrent à devenir fort rares
par-devers moi. Je me fabriquai aussi une autre table.
Le 24. — Beaucoup de pluie toute la nuit et tout le jour ; je ne sortis pas.
Le 25. — Pluie toute la journée.
Le 26. — Point de pluie ; la terre était alors plus fraîche qu’auparavant et plus
agréable.
Le 27. — Je tuai un chevreau et j’en estropiai un autre qu’alors je pus attraper et
amener en laisse à la maison. Dès que je fus arrivé je liai avec des éclisses3 l’une de
ses jambes qui était cassée.
Nota : J’en pris un tel soin, qu’il survécut, et que sa jambe redevint aussi forte que
jamais ; et, comme je le soignai ainsi fort longtemps, il s’apprivoisa et paissait sur la
pelouse, devant ma porte, sans chercher aucunement à s’enfuir. Ce fut la première
fois que je conçus la pensée de nourrir des animaux privés, pour me fournir
d’aliments quand toute ma poudre et tout mon plomb seraient consommés.
Les 28, 29 et 30. — Grandes chaleurs et pas de brise ; si bien qu’il ne m’était
possible de sortir que sur le soir pour chercher ma subsistance. Je passai ce temps à
mettre tous mes effets en ordre dans mon habitation.
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ROBINSON « SAUVE » VENDREDI : TROIS VERSIONS
Toutefois j’observai que les deux qui savaient nager mirent à passer la crique deux
fois plus de temps que n’en avait mis le malheureux qui les fuyait. – Mon esprit
conçut alors avec feu, et irrésistiblement, que l’heure était venue de m’acquérir un
serviteur, peut-être un camarade ou un ami, et que j’étais manifestement appelé par
la Providence à sauver la vie de cette pauvre créature. Aussitôt je descendis en toute
hâte par mes échelles, je pris deux fusils que j’y avais laissés au pied, comme je l’ai
dit tantôt, et, remontant avec la même précipitation, je m’avançai vers la mer. Ayant
coupé par le plus court au bas de la montagne, je me précipitai entre les
poursuivants et le poursuivi, et j’appelai le fuyard. Il se retourna et fut peut-être
d’abord tout aussi effrayé de moi que moi je l’étais d’eux ; mais je lui fis signe de la
main de revenir, et en même temps je m’avançai lentement vers les deux qui
accouraient. Tout-à-coup je me précipitai sur le premier, et je l’assommai avec la
crosse de mon fusil. Je ne me souciais pas de faire feu, de peur que l’explosion ne
fût entendue des autres, quoique à cette distance cela ne se pût guère ; d’ailleurs,
comme ils n’auraient pu appercevoir la fumée, ils n’auraient pu aisément savoir d’où
cela provenait. Ayant donc assommé celui-ci, l’autre qui le suivait s’arrêta comme s’il
eût été effrayé. J’allai à grands pas vers lui ; mais quand je m’en fus approché, je le
vis armé d’un arc, et prêt à décocher une flèche contre moi. Placé ainsi dans la
nécessité de tirer le premier, je le fis et je le tuai du coup. Le pauvre Sauvage
échappé avait fait halte ; mais, bien qu’il vît ses deux ennemis mordre la poussière, il
était pourtant si épouvanté du feu et du bruit de mon arme, qu’il demeura pétrifié,
n’osant aller ni en avant ni en arrière. Il me parut cependant plutôt disposé à s’enfuir
encore qu’à s’approcher. Je l’appelai de nouveau et lui fis signe de venir, ce qu’il
comprit facilement. Il fit alors quelques pas et s’arrêta, puis s’avança un peu plus et
s’arrêta encore ; et je m’aperçus qu’il tremblait comme s’il eût été fait prisonnier et
sur le point d’être tué comme ses deux ennemis. Je lui fis signe encore de venir à
moi, et je lui donnai toutes les marques d’encouragement que je pus imaginer. De
plus près en plus près il se risqua, s’agenouillant à chaque dix ou douze pas pour me
témoigner sa reconnaissance de lui avoir sauvé la vie. Je lui souriais, je le regardais
aimablement et l’invitais toujours à s’avancer. Enfin il s’approcha de moi ; puis,
s’agenouillant encore, baisa la terre, mit sa tête sur la terre, pris mon pied et mit mon
pied sur sa tête : ce fut, il me semble, un serment juré d’être à jamais mon esclave.
Je le relevai, je lui fis des caresses, et le rassurai par tout ce que je pus. Mais la
besogne n’était pas, achevée ; car je m’aperçus alors que le Sauvage que j’avais
assommé n’était pas tué, mais seulement étourdi, et qu’il commençait à se remettre.
Je le montrai du doigt à mon Sauvage, en lui faisant remarquer qu’il n’était pas mort.
Sur ce il me dit quelques mots, qui, bien que je ne les comprisse pas, me furent bien
doux à entendre ; car c’était le premier son de voix humaine, la mienne exceptée,
que j’eusse ouï depuis vingt-cinq ans. Mais l’heure de m’abandonner à de pareilles
réflexions n’était pas venue ; le Sauvage abasourdi avait recouvré assez de force
pour se mettre sur son séant et je m’apercevais que le mien commençait à s’en
effrayer. Quand je vis cela je pris mon second fusil et couchai en joue notre homme,
comme si j’eusse voulu tirer sur lui. Là-dessus, mon Sauvage, car dès lors je pouvais
l’appeler ainsi, me demanda que je lui prêtasse mon sabre qui pendait nu à mon
côté ; je le lui donnai : il ne l’eut pas plus tôt, qu’il courut à son ennemi et d’un seul
coup lui trancha la tête si adroitement qu’il n’y a pas en Allemagne un bourreau qui
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l’eût fait ni plus vite ni mieux. Je trouvai cela étrange pour un Sauvage, que je
supposais avec raison n’avoir jamais vu auparavant d’autres sabres que les sabres
de bois de sa nation. Toutefois il paraît, comme je l’appris plus tard, que ces sabres
sont si affilés, sont si pesants et d’un bois si dur, qu’ils peuvent d’un seul coup
abattre une tête ou un bras. Après cet exploit il revint à moi, riant en signe de
triomphe, et avec une foule de gestes que je ne compris pas il déposa à mes pieds
mon sabre et la tête du Sauvage.
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passant le bras autour du cou, il lui serra le museau dans sa main gauche, tandis
qu’il épaulait tant bien que mal son fusil d’une seule main. Il visa au milieu de la
poitrine le premier poursuivant qui n’était plus qu’à trente mètres et pressa la
détente. Au moment où le coup partait, Tenn fit un brusque effort pour se libérer. Le
fusil dévia et à la grande surprise de Robinson, ce fut le second poursuivant qui
effectua un vaste plongeon et s’étala dans le sable. L’Indien qui le précédait s’arrêta,
rejoignit le corps de son camarade sur lequel il se pencha, se releva, inspecta le
rideau d’arbres où s’achevait la plage, et, finalement, s’enfuit à toutes jambes vers le
cercle des autres Indiens.
A quelques mètres de là, dans un massif de palmiers nains, l’Indien rescapé inclinait
son front jusqu’au sol et cherchait à tâtons de la main le pied de Robinson pour le
poser en signe de soumission sur sa nuque.
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