Subjectivité et humour dans Le Temps retrouvé de Marcel Proust
Mohamed OURASSE - Faculté des lettres et sciences humaines,Université
Moulay Ismail - Meknès
Langue, texte et Subjectivité, in Revue OUALILi - ENS de Meknès, N°11,
Mai 2006
Nous sommes au début du Temps retrouvé, le dernier volume de la
Recherche de Proust. Après une longue réclusion dans une maison de
santé, au cours de laquelle il a eu tout le loisir de méditer sur ce qui lui
semblait être la faillite irrémédiable de ses rêves littéraires, le narrateur
décide de rentrer à Paris. Au cours de son voyage, au moment d'un arrêt
du train à la campagne, il éprouve de nouveau le sentiment, avec une
netteté encore plus douloureuse, de l'impossibilité qu'un jour il puisse
accéder à l'univers enchanteur de l'art.Aussi prend-t-il la résolution, une
fois à Paris, de ne plus éconduire ceux de ses amis qui s'émeuvent de ses
longues absences et décide de renouer avec les habitudes mondaines
dont il espère maintenant puiser les ressources lui permettant de racheter
ses déboires littéraires:
Dans un instant, tant d'amis que je n'avais pas vus depuis si longtemps
allaient saris doute me demander de ne plus m'isoler ainsi, de leur
consacrer mes journées. Je n'avais aucune raison de le leur refuser
puisque j'avais maintenant la preuve que je n'étais plus bon à rien, que la
littérature ne pouvait plus me causer aucune joie, soit par ma faute, étant
trop peu doué, soit par la sienne, elle était en effet moins chargée de
réalité que je n'avais cru »(p.2261 1)
Son esprit était encore occupé de ses tristes méditations quand le miracle
survint :
« En roulant les tristes pensées que je disais il y a un instant, j'étais entré
dans la cour de l'hôtel de Guermantes et dans ma distraction je n'avais
pas vu une voiture qui s'avançait; au cri du wattman je n'eus que le temps
de me ranger vivement de côté, et je reculai assez pour buter malgré moi
contre les pavés mal équarris derrière lesquels était une remise. Mais au
moment où me remettant d'aplomb, je posais mon pied sur un pavé qui
était un peu moins élevé que le précédent, tout mon découragement
s'évanouit devant la même félicité qu'à diverses époques de ma vie
m'avaient donnée la vue d'arbres que j'avais cru reconnaître dans une
promenade en voiture autour de Balbec, la vue des clochers de
Martinville , la saveur d'une madeleine trempée dans une infusion, tant
d'autres sensations ».(p.2262)
Certes, ce genre de sensations qu'il semble avoir entièrement récupérées
de son passé, ce n'est pas la première fois qu'il les éprouve. Seulement
avant, sa paresse lui conseillait toujours de différer à des lendemains
meilleurs le moment de réfléchir au bonheur miraculeux qu'elles lui
procurent. Mais, cette fois, il semble décidé à tenter d'en saisir le mystère.
Sa détermination devient encore plus grande quand, de nouveau, il
éprouve une autre sensation de la même nature, lorsque un domestique
fait involontairement cogner la cuillère contre un verre. Il découvre alors
que cette rare plénitude dans laquelle ces sensations le plongent vient de
l'incroyable vertu de régénération qu'elles recèlent. En effet, elles lui
permettent l'espace d'un moment de s'affranchir du temps ou comme il le
dit : « d'obtenir, d'isoler, d'immobiliser-la durée d'un éclair- ce qu'il
appréhende, un peu de temps à l'état pur ». (p.2267)
Or cette merveille, ni les plaisirs de l'amour, ni ceux du monde sur lesquels
il comptait tant pour réaliser son oeuvre littéraire, ne peuvent la lui
donner. Dès lors, la nécessité devient pour lui urgente de chercher à
appréhender plus complètement ces sensations :
« Qu'il s'agit d'impressions comme celle que m'avait donnée la vue des
clochers de Martinville, ou de réminiscences comme celle de l'inégalité des
deux marches ou le goût de la madeleine, il fallait tâcher d'interpréter les
sensations comme les signes d'autant de lois et d'idées, en essayant de
penser, c'est-à-dire de faire sortir de la pénombre ce que j'avais senti »
(p.2271)
En effet, la voie de l'intelligence est sans issue et c'est pour l'avoir
longtemps ignoré que le narrateur n'a pas été en mesure de donner à sa
vocation tout l'épanouissement qu'elle requiert. Seules les sensations qui
naissent, comme ici, de la superposition d'impressions appartenant à des
époques différentes peuvent mener à l'oeuvre d'art. Le présent le plus
précieux qu'une oeuvre littéraire puisse nous donner est de nous
permettre, l'espace d'une image, de nous affranchir du temps, de
reconstituer cet être, ce moi tant éprouvé par le temps, et le meilleur
moyen d'y parvenir est d'emprunter la seule voie qui compte, celle de
l'impression première, sans laquelle notre observation de la réalité ne peut
déboucher que sur de fades vérités :
Seule l'impression si chétive qu'en semble la matière, si insaisissable la
trace, est un critérium de vérité, et à cause de cela mérite seule d'être
appréhendée par l'esprit, car elle est seule capable s'il sait en dégager
cette vérité, de l'amener à tin plus grande perfection et de lui donner une
pure joie » (pp.2272-2273)
Or l'humour est l'une des formes qui peuvent illustrer ce désir de se
détourner des ressources fallacieuses de l'intelligence, de l'objectivité
obtuse, car toute l'esthétique de l'humour n'est qu'un hymne constant au
règne de la sensation première, à la souveraineté des impressions.
L'attitude de l'humoriste, en effet, sapparente, à bien des égards, à celle
que l'enfant éprouve devant le monde. Virginité du regard et naïveté des
perceptions y sont fréquentes et donnent souvent lieu à des situations
amusantes. « Ramené brusquement à une sorte d'infantilisme mental
volontaire, l'humoriste est privé de sortir du concret et du présent, il est
prisonnier de la sensation, de l'émotion passagère. » 2Les trouvailles qu'il
nous offre alors nous permettent d'apprécier la richesse d'un monde dont
on ne pouvait soupçonner l'existence. Nous allons le voir en essayant
d'analyser la forme que prend la description de la mâtinée des
Guermantes.
Le narrateur se rend donc chez des amis qu'il n'a pas vu depuis
longtemps. Voici ses premières impressions :
« Au premier moment je ne compris pas pourquoi j'hésitais à reconnaître
le maître de maison, les invités, et pourquoi chacun semblait s'être « fait
une tête », généralement poudrée et qui les changeait complètement. Le
prince avait encore en recevant cet air bonhomme d'un roi de féerie que je
lui avais trouvé la première fois, mais cette fois, semblant s'être soumis
lui-même à l'étiquette qu'il avait imposée à ses invités, il s'était affublé
d'une barbe blanche et, traînant à ses pieds qu'elles alourdissaient comme
des semelles de plomb, semblait avoir assumé de figurer un des « âges de
la vie ».(...). A vrai dire je ne le reconnus qu' à l'aide d'un raisonnement et
en concluant de la simple ressemblance de certains traits à une identité
de la personne. Je ne sais ce que le petit Fesensac avait mis sur sa figure,
mais tandis que d'autres avaient blanchi, qui la moitié de leur barbe, qui
les moustaches seulement, lui, sans s'embarrasser de ces teintures, avait
trouvé le moyen de couvrir sa figure de rides, ses sourcils de poils
hérissés, tout cela d'ailleurs ne lui seyait pas, son visage faisait l'effet
d'être durci, bronzé, solennisé, cela le vieillissait tellement qu'on aurait
plus dit du tout un jeune homme. Je fus bien plus étonné au même
moment en entendant appeler duc de Châtellerault un petit vieillard aux
moustaches argentées d'ambassadeur, dans lequel seul un petit bout de
regard resté le même me permit de reconnaître le jeune homme que
j'avais rencontré une fois en visite chez Mme de Villeparisis. A la première
personne que je parvins ainsi à identifier, en tâchant de faire abstraction
du travestissement et de compléter les traits restés naturels par un effort
de mémoire, ma première pensée eût dû être, et fut peut-être bien moins
d'une seconde, de la féliciter d'être si merveilleusement grimée qu'on
avait d'abord, avant de la reconnaître, cette hésitation que les grcnds
acteurs, paraissan dans un rôle où ils sont différents d'eux-mêmes,
donnent, en enrran en scène, au public qui, même averti par le
programme, reste ur instant ébahi avant d'éclater en applaudissements
»(p. 2304)
Tout se passe comme si le long enfermement auquel le narrateur a dû
consentir pour prendre soin de sa santé, l'avais soudain privé de la faculté
de jauger à leur véritable mesure le( ravages que le temps a infligés aux
invités de la matinée. Du coup sa première impression est celle d'assister
à un bal masqué, à un( sorte de mascarade où les convives, pris par une
de ces lubie( dont leur désir d'éviter la monotonie pourrait excuser
l'audace rivalisent d'ingéniosité pour donner à leur macabre déguisemen
toute l'originalité qu'exige le code d'une société rompue aux excentricités
mondaines. Bien loin de susciter son affliction, c( sinistre spectacle semble
le combler d'une joie admirative, où il lu est offert d'apprécier la virtuosité
que chaque invité a su mettra dans son désir d'égayer la morne matinée.
Mais d'où lui vient cette incapacité à saisir ce qu'il prenc pour un désir
fantasque de travestissement et qui n'est en réant( que la cruelle
déchéance que l'implacable machine du temps introduite dans le corps et
les esprits des convives ? C'est que si longue absence, loin du monde, a
annihilé en lui le sentiment di temps, comme il l'explique lui-même :
« Puis, un homme qui depuis son enfance vise une même idée auquel sa
paresse même et jusqu'à son état de santé, en lui faisan remettre sans
cesse les réalisations, annule chaque soir le jou écoulé et perdu, si bien
que la maladie (el hâte le vieillissement son corps retarde celui de son
esprit ,est plus surpris et plu bouleversé de voir qu'il n'a cessé de vivre
dans le Temps, que celt, qui vit peu en soi-même, se règle sur le
calendrier, et ne découvr, pas d'un seul coup le total des années dont il a
poursuit quotidiennement l'addition. 4p.2311)
Ces réflexions sont importantes du point de vue du comique; car comme le
dit Bergson : « quand un certain effet comique dérive d'une certaine
cause, l'effet nous paraît d'autant plus comique que nous jugeons plus
naturelle la cause » 3
Ainsi, ses réactions face au spectacle que lui offre le salon des
Guermantes se font toutes à contre-temps. L'immense retard qu'il a pris
sur les autres et qui l'empêche de rattacher la décrépitude générale à ses
véritables causes, s'apparente à ce que Robert Escarpit, un des plus
importants analystes de l'humour, appelle suspension de l'évidence :
« Les sociétés- nations, groupes culturels, classes, familles, etc. -«
sécrètent » des systèmes d'évidences de natures très diverses
(intellectuelles; affectives; morales; pratiques), qui sont les « coups joués
», les 'débuts de partie' de l'existence commune des membres de cette
société. [Mais l'humoriste] brise l'étreinte des évidences; car il est par
vocation, non-conformiste (...) son non conformisme se traduit toujours par
la suspension d'une ou de plusieurs évidences dans un comportement par
ailleurs normal. »4
C'est donc la suspension de cette évidence selon laquelle le passage du
temps provoque des altérations considérables dans les corps et les esprits
des êtres humains qui provoque le comique. N'ayant pas été le témoin
direct de cette lente décadence dont il est en train de voir le résultat, il en
attribue la hideur à une volonté délibérée, consciente chez les invités de
Mme de Guermantes de se livrer à une mascarade dans laquelle chacun
semble apporter tout son savoir-faire pour s'acquitter convenablement de
son rôle. Nous avons vu, plus haut, comment le vieillissement de M.
Fezensac est présenté comme le résultat d'une manipulation à laquelle il
semble s'être sciemment prêté dans le simple souci d'étaler sa science du
déguisement. De sorte que de réelle, la décrépitude devient fictive et le
narrateur de saluer le mérité d'un personnage qui a pu rendre à ce point
crédible son travestissement. De même le vieillissement M. d'Argencourt,
il l'attribue à un effort volontair dont ce dernier aurait tout lieu de
s'enorgueillir, tant ses talent d'acteur sont époustouflants :
« il donnait à son personnage de vieux gâteux une telle vérit que ses
membres tremblotaient, que les tra:ts défendus de sa ftguré
habituellement hautaine, ne cessaient de sourire avec une niais béatitude
»( p. 2305)
Ainsi les rapports de causalité sont inversés à la faveur d cette méprise
dont l'humour tire tout son profit. Au lieu que 1 tremblement des membres
soit la cause de la vieillesse, c'est l'inverse qui se produit. Cette
subversion bienfaisante des loi fondamentales de la causalité, c'est à
l'humour qu'il faut l'attribuer A partir d'une réalité pitoyable, douloureuse,
l'humoriste réussit extraire des potentialités d'émerveillement que les
ressources d l'intelligence abstraite, de la notation o'Djective directe
seraien incapables de révéler. C'est cette virginité totale que le narrateu
adopte dans le regard en se conformant aux seules intimations d
l'impression première qui lui permet de convertir le lamentabl spectacle de
décadence qu'offre la matinée en une véritable sourc de plaisir. D'une
réalité aux teintes sombres et tragiques il fait un fresque joyeuse et
plaisante. Bien sùr, le narrateur prend soin d signaler le caractère furtif de
cette Impression ; comme L réminiscence elle n'excède guère les limites
du bref moment de soi surgissement : « A la première personne que je
parvins ainsi identifier (...) ma première pensée eût dû être, et fut peut-
être ;Die moins d'une seconde, (...) » (p. 2304)
Mais si furtive soit-elle, cette impression comme réminiscence, nous
permet d'entrevoir un univers dont il nous est dès lors, loisible d'explorer
l'inépuisable 7ichesse. Entre la réant du dépérissement généralisé qui
frappe les convives et la sensatioi que le narrateur en retire la distance est
minime, pourtant 1 narrateur trouve le moyen d'y installer toute une
dramaturgie toute une fiction où il peut déployer son exubérant ludisme. Il
semble alors prendre plaisir à nous raconter toutes les hésitations, tous les
anachronismes auxquels l'expose sa monumentale méprise ...
Ainsi avec Gilberte, une des anciennes amours, il a encore les réactions
d'un jeune homme soucieux d'épargner aux épouses de ses amis l'ennui
des médisances que sa compagnie peut leur attirer :
Gilberte de Saint-Loup me dit : Voulez-vous que nous allions tous les deux
seuls au restaurant! »Comme je répondais : « Si vous ne trouvez pas
compromettant de venir dîner seule avec un jeune homme », j'entendis
que tout le monde autour de moi riait »(p. 2312)
Cette escapade en dehors du temps n'est pas le moindre des plaisirs que
lui donne cette adhésion totale aux pouvoirs de l'impression.
Echaudé par cette mésaventure et ne voulant point prendre de risques
avec les autres invités, il décide de donner à ses attitudes le maximum de
circonspection pour ménager des surprises analogues à celle dont il vient
de faire les frais. Les difficultés d'identification auxquelles il se heurte le
contraignent alors à une laborieuse gymnastique, comme avec Mme
d'Arpajon :
« Inconnue, car il m'était impossible de soupçonner que ce fût elle, et
malgré moi je ne pus, en répondant à son salut, m'empêcher de laisser
voir le travail d'esprit qui me faisait hésiter entre trois ou quatre personnes
(parmi lesquelles n'était pas Mme d'Arpajon) pour savoir à qui je le rendais
avec une chaleur du reste qui dut l'étonner, car dans le doute, ayant peur
d'être trop froid si c'était une amie intime, j'avais compensé l'incertitude
du regard par la chaleur de la poignée de main et du sourire »(p. 2316)
On le voit pour s'épargner la honte d'avoir manqué de civilité à laquelle il
s'exposerait dans le cas où ses facultés de reconnaissance seraient prises
en défaut, il exagère les marques de son amabilité, sans se rendre compte
à quel point cette sollicitude contraste avec l'hésitation dont il ne peut
pourtant se déprendre.
Pour suppléer aux carences de sa mémoire il est contraint d'appeler à la
rescousse ses dons d'observateur ; toujours à propos de Mme d'Arpajon :
« Peu à peu pourtant, à force de regarder sa figure hésitante, incertaine
comme une mémoire infidèle qui rte peut plus retenir les formes
d'autrefois, j'arrivais à en retrouver quelque chose en me livrant au petit
jeu d'éliminer les carrés, les hexagones que l'âge avait ajouté à ses joues..
D'ailleurs, ce qu'il mêlait à celles des femmes n'était pas toujours
seulement des figures géométriques. Dans les joues restées si semblables
pourtant de la duchesse de Guermantes et pourtant composites
maintenant comme un nougat, je distinguai une trace de vert-de-gris, un
petit morceau rose de coquillage concassé, une grosseur difficile à définir,
plus petite qu'une boule de gui et moins transparente qu'une perle de
verre.» (pp. 2316-2317)
En effet, aucune partie de sa physionomie n'échappe à sa vigilance avec
une prédilection pour le nez
« De sorte qu'il y avait telle femme qu'on avait connue bornée et sèche,
chez laquelle un élargissement des joues devenues méconnaissables, un
busquage imprévisible du nez, causaient la même surprise, la même
bonne surprise souvent, que tel mot sensible et profond, telle action
courageuse et noble qu'on aurait jamais attendus d'elle. Autour de ce nez
nouveau, on voyait s'ouvrir des horizons qu'on eût pas osé espérer. » (p.
2307)
Ou à propos de Bloch, son ancien camarade :
« Son nez restait fort et rouge, mais semblait plutôt tuméfié par une sorte
de rhume permanent qui pouvait expliquer l'accent nasal dont il débitait
paresseusement ses phrases, car il avait trouvé, de même qu'une coiffure
appropriée à son teint, une voix à sa prononciation, où le nasonnement
d'autrefois prenait un air de dédain d'articuler qui allait avec les ailes
enflammées de son nez. Et grâce à la coiffure, à la suppression des
moustaches, à l'élégance, au type, à la volonté, ce nez juif disparaissait
comme semble presque droite une bossue bien arrangée. » (p.2328)
Que la métamorphose ait pu atteindre cette partie du visage, pourtant la
plus réfractaire au changement, il y a là de quoi douter qu'un tel prodige
ait pu être le seul fait du passage du temps et le comique n'en est que
plus fort.
Parfois le grossissement de la vision permet au narrateur de surprendre
sur le visage d'un convive de véritables litiges entre les mouvements
faciaux et les intentions qui les inspirent. Il se plaît alors à décrire les
expédients auxquels la personne a recours pour en neutraliser les effets :
« Sans doute certaines femmes étaient encore reconnaissables, le visage
était presque le même, et elles avaient seulement, comme par une
harmonie convenable avec la saison, revêtu les cheveux gris qui étaient
leur parure d'automne .Mais pour d'autres, et pour des hommes aussi, la
transformation était si complète, l'identité si impossible à établir (...) que
plus même qu'à l'art de l'acteur, c'était à celui de certains prodigieux
mimes, dont Fregoli reste le type, que faisaient penser ces fabuleuses
transformations ..La vieille femme avait envie de pleurer en comprenant
que l'indéfinissable et mélancolique sourire qui avait fait son charme ne
pouvait plus arriver à irradier jusqu'à la surface ce masque de plâtre que
lui avait appliqué la vieillesse .Puis tout à coup découragée de plaire,
trouvant plus spirituel de se résigner, elle s'en servait comme d'un
masque de. théâtre pour faire rire ! Mais presque toutes les femmes
n'avaient pas de trêve dans leur effort pour lutter contre l'âge et
tendaient, vers la beauté qui s'éloignait comme un soleil couchant et dont
il voulaient passionnément conserver les derniers rayons, e miroir de leurs
visages .Pour y réussir, certaines cherchaient c l'aplanir, à élargir la
blanche superficie, renonçant au piquant dé fossettes menacées, aux
mutineries d'un sourire condamné et déjà e demi désarmé ; tandis que,
d'autres voyant la beauté définitivemeni disparue et obligée de se réfugier
dans l'exixession, comme or compense par l'art de la diction la perte de la
noix, elles SE raccrochaient à une moue, à une patte d'oie, à un regard
vague, parfois à un sourire, qui à cause de l'incoordination de muscles qui
n'obéissaient plus, leur donnait l'air de pleurer »(p. 2324)
Le comique vient de l'opposition entre les piteuses tentatives entreprises
par les femmes pour réparer les degàts que le temps leur a infligés et les
résultats désastreux auxquels elles aboutissent. Suivant le principe du
mécanique plaqué sur du vivant, cher à Bergson, la physionomie semble
avoir acquis une sorte d'autonomie sur laquelle la personne n'a plus de
prise :
« Cette voix semblait émise par un phonographe perfectionné, car si
c'était celle de mon ami, elle sortait d'un gros bonhomme grisonnant que
je ne connaissais pas, et dès lors il me semblait que ce ne pût être
qu'artificiellement, par un truc de mécanique, qu'on avait logé la voix de
mon camarade sous ce vieux vieillard quelconque. »(p. 2322)
C'est que le détail apporte un principe de dédramatisation. En tout cas
l'observation ici fonctionne sous l'égide de l'impression.
Ainsi, c'est en s'alignant sur les seules vérités de la sensation primitive,
sans se soucier de l'encombrante intercession de l'intelligence que le
narrateur parvient à convertir en un spectacle de féerie magique la
désolante déchéance dans laquelle il retrouve le salon des Guermantes.
On imagine quel maigre butin il aurait pu rapporter de la matinée s'il
s'était contenté des seules ressources de l'intelligence pour en décrie le
spectacle, tandis qu'ici métaphores et comparaisons, pour la beauté
inédite et joyeuse dont elles rayonnent, sont comme la récompense d'un
effort qu'on ne craint pas de porter au-delà des territoires certes
rassurants mais ô combien plats et infertiles de l'objectivité.
1. Les pages des citations de A la recherche du temps perdu sont celles
des Editions Gallimard, 1999, (Collection Quarto )
2. Robert Escarpit, L'humour, PUF, 1981, p. 44(a Que sais-je ? »)
3. Henri licrpon, I,c rire, / Quadrige, 1983. p.»
4. koberl 1.scisrpoi. ,p rit. pp »1.94
Pour citer cet article :
Auteur : Mohamed OURASSE(Faculté des lettres My Ismail) - - Titre :
subjectivité et humour dans Le Temps retrouvé de Marcel Proust,
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