UnaiEmery RomainMolina
UnaiEmery RomainMolina
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Du même auteur :
ISBN : 9782755627916
Titre
Du même auteur :
Copyright
4 - LE TEMPLE DU SOLEIL
8 - COUP DE DÉS
10 - PEUR DE PERSONNE
13 - RAVIVER LA FLAMME
14 - CONQUÉRIR L’EUROPE
15 - QUI N’A PAS VU SÉVILLE, N’A PAS VU DE MERVEILLE
PARCOURS
REMERCIEMENTS
1
« Lorsque le soleil se montre après la pluie, c’est magnifique. Il fait ressortir le vert
qui nous entoure, la mer, la montagne […] Souvent, je manquais la première heure de
collège, le matin. Je préférais aller à la venta 1 à 7 heures pour voir les poissons que les
pêcheurs avaient rapportés. Je pouvais rester une heure à les regarder afin de savoir si
c’était des anchois, des bonitos… » Unai Emery est intarissable quand il décrit sa terre.
Pour l’émission culinaire « No es Pais para Sosos », il est justement revenu chez lui, à
Hondarribia, ville basque d’environ 16 000 habitants bordant la baie de Chingoudy,
frontière naturelle entre l’Espagne et la France. Un lieu (encore) préservé par la folie
immobilière et bénéficiant d’un cadre naturel très prisé par les citadins lors des vacances.
« Chaque été, on a beaucoup de touristes, notamment des Madrilènes », décrit Igor
Emery, le cadet de la fratrie, huit ans plus jeune que Unai. « Depuis notre enfance, la
ville n’a pas vraiment changé. Elle s’est un peu élargie, mais sans plus. Le cœur est resté
le même. » Le charme de Fontarrabie, son appellation française, réside justement dans la
Marina, l’historique quartier des pêcheurs aux habitations colorées, et dans les remparts
fortifiés du centre. En les contemplant, on les croit sans âge, et c’est vrai. Le temps n’a
aucune emprise sur ce lieu, pas plus que l’homme ; c’est pour ça que Hondarribia est si
belle.
L’endroit n’est pas très grand mais le visiteur trouve souvent le moyen de s’y perdre.
La faute aux ruelles escarpées, dont les méandres permettent, dit-on, de se donner bonne
conscience après le txikiteo, une tradition du nord de l’Espagne consistant à ingurgiter
des petits verres de vin de bar en bar. « J’ai eu une enfance très heureuse ici », poursuit
d’ailleurs Unai autour d’une bouteille de vin. Elle accompagne des tronçons de pain et
des rougets frais, servis à la table qu’il partage avec les deux présentateurs de l’émission,
les cuisiniers Ramon Roteta – un homme de Hondarribia également – et Ander Gonzalez.
Au milieu de la discussion, il ne peut s’empêcher de glisser un mot sur le football, « ce
sport auquel [il] jouait un peu partout ». Il faut dire que la famille Emery est
viscéralement liée au ballon rond et à sa région, Gipuzkoa, l’une des sept provinces
historiques du Pays basque.
Dans cette petite enclave toisant la frontière française, la Real Sociedad et le Real
Union Club de Irun sont deux membres de la première Liga officielle de 1929. Ils
côtoyaient leurs voisins (Athletic Club à Bilbao et Arenas Club à Guecho) dans un
championnat à dix clubs finalement remporté par Barcelone devant le Real. Un air de
déjà vu ? Plutôt un trompe-l’œil : les deux superpuissances n’avaient pas encore colonisé
le football espagnol, surtout Madrid, laissant le trône au Pays basque. La médaille
d’argent des Jeux olympiques d’Anvers en 1920 a ainsi été conquise par un groupe de
dix-neuf joueurs dans lequel figuraient treize Basques, dont le légendaire buteur de
l’Athletic, Pichichi, un nom passé à la postérité puisque récompensant chaque année le
meilleur buteur du championnat. Bilbao était en prime le club comptant le plus grand
nombre de Coupe d’Espagne (9) et Irun n’était pas en reste avec quatre couronnes.
Aujourd’hui englué en troisième division, ce club frontalier situé à six kilomètres de
Hondarribia est pourtant l’une des figures historiques du football espagnol avec un
panthéon d’internationaux, dont Patricio Arabolaza. « Il est né et mort à Irun », explique
Carlos Fernandez, historien et ex-président du Real Union. « Il a marqué le premier but
de l’Espagne aux Jeux olympiques d’Anvers et était le symbole de la Furia. » La Furia ?
Suite au match pour la deuxième place remporté 3-1 contre les Pays-Bas, un journaliste
néerlandais utilisa le terme « furia » pour décrire le jeu ibère. Arabolaza et ses compères
avaient la fâcheuse tendance de distiller des gros câlins sans le consentement des
adversaires, c’est un fait, mais réduire le football espagnol et ses clubs basques à une
approche aussi rustique est une erreur. « Dans les années 1920 et 1930, Irun avait le
meilleur milieu de terrain d’Espagne et sans doute d’Europe avec Petit, Gamborena et
Eguiazábal », poursuit Fernandez, citant le Franco-Espagnol René Petit, un ingénieur de
profession ayant eu une influence considérable sur l’évolution du jeu en son temps. En
1924, c’est lui qui emmena sa troupe en finale de la Coupe d’Espagne contre son ancien
club, le Real Madrid. Toutefois, l’histoire retient surtout la présence de Steve Bloomer,
l’entraîneur anglais et première grande star du football mondial 2, qui fit partie des
quelques pionniers britanniques ayant considérablement aidé le football espagnol.
Bloomer s’appuya sur des hommes du cru, sans avoir réellement d’autre choix : le
professionnalisme ne fut légal qu’en 1925 et seules les stars de l’époque pouvaient vivre
sans travailler à côté. Au sein de son effectif, un chemineau de 19 ans évoluant gardien :
Antonio Emery. « C’est notre grand-père », sourit Igor. « C’est par lui qu’a commencé
l’histoire d’amour entre notre famille et le football… »
L’amour surgit devant vous sans prévenir, c’est ainsi, vous ne pouvez aller contre le
destin. Pour Antonio, le face-à-face a d’abord été rude ; sans doute ne s’y attendait-il pas.
Le matin encore, il était prévu qu’il reste sur son flanc gauche mais le gardien titulaire de
Irun, Muguruza, a déclaré forfait en raison d’une soudaine maladie. L’après-midi, seul
entre ses cages, Antonio a vu arriver l’attaquant adverse. C’était le genre de rencontre
qu’un homme ne peut oublier, un rendez-vous improvisé qui se prolongerait encore et
encore, et ce pendant toute sa carrière. Qu’importe son gabarit moyen (1m70 ou 72
selon les archives), il était le « Parajito », littéralement le petit oiseau : un portier sortant
au-devant de tous les dangers, dont la légende basque voulait qu’il vole entre ses
adversaires pour boxer le ballon. Lors de la finale de la Coupe d’Espagne en 1924, les
attaquants madrilènes juraient que les cieux lui étaient favorables. Qui sait… Dans
l’ancien stade de la Real Sociedad, l’Estadio de Atocha, seul son compère irunense, José
Echeveste, marqua un but : Irun 1 – Real Madrid 0. « Jouer contre Madrid, c’était comme
aller à l’échafaud », se remémora Juan Emery, fils d’Antonio, pour le quotidien sportif AS
en 2008. « Mais mon père me parlait de la grande qualité du Real Union. Leur jeu était
éblouissant, un peu comme le Barcelone actuel. En plus, la majorité des joueurs étaient
d’Irun et amis […] Mon père était bon mais celui qui sortait du lot était René Petit. Il ne
s’entraînait jamais avec l’équipe puisqu’il étudiait à Madrid. En fin de semaine, il prenait
une moto et la faisait pousser jusqu’à Irun. Sa qualité palliait le manque d’entraînement,
il était sensationnel. » Trois ans plus tard, rebelote contre Arenas avec les mêmes héros :
Petit en capitaine, Emery en portier invincible et Echeveste unique buteur, en
prolongations cette fois. Une deuxième couronne pour Antonio, soit une de plus que son
frère Ramon, lauréat en 1918 et finaliste malheureux en 1922 contre Barcelone (5-1)
avec le statut de capitaine.
Juan Emery, justement, fut lui aussi gardien. Il évolua à travers le pays, de La
Corogne à Huelva, en passant par Irun. « Il nous parlait beaucoup de football. Il aimait
surtout jouer avec nous, faire des petits entraînements. Tout petits, on avait déjà un
ballon à la maison », pointe Igor, qui espérait avec ses trois frères imiter Papa et Papy.
« Les Emery étaient connus comme une famille de footballeurs au village, c’est évident »,
relate Mikel Jauregi, un ami d’enfance. « J’ai connu Unai quand il avait une dizaine
d’années puisque j’étais son coach dans l’équipe de jeunes de Hondarribia. On se voyait
en dehors du football car mes parents étaient amis avec les siens. Je me souviens que son
père racontait souvent des histoires liées au football et que ça le passionnait. » Devenu
commercial après sa carrière partagée entre neuf équipes, Juan a laissé l’empreinte d’un
homme bon et droit. Son décès, en mai 2015 à l’âge de 82 ans, a d’ailleurs ému
beaucoup de personnes liées au football. « On a reçu de nombreux télégrammes et
messages de divers clubs, ce qui était touchant. Notre père était reconnu sportivement
mais aussi humainement, ce qui est encore plus beau », juge Igor. À côté de Juan, sur les
photos de famille, on reconnaît Amelia, la seule femme du foyer. « On pourrait se
demander comment elle fait avec les quatre garçons mais c’est mal la connaître, elle a un
sacré caractère », rigole Jauregi. « Elle ne se fait pas marcher sur les pieds, pas du tout.
Puis, c’est un des personnages de Hondarribia. Elle a la coutume d’aller chaque jour un
moment à la plage, même en janvier ou février. Je dis bien chaque jour ! Elle dit que c’est
bon pour la santé. » Son conseil a d’autres vertus. Face à l’infinité azure de l’Atlantique,
l’hiver permet d’écouter le silence du lieu, seulement troublé par les amouraches des
vagues battant sur la plage. Il n’y a qu’à fermer les yeux et laisser son esprit vagabonder
à travers le temps. Ici, il y a près de cent ans, un jeune chemineau a dû s’envoler au
milieu du sable. Ce n’était pas une légende, soyez-en sûrs : il volait vraiment.
1. Une venta est une auberge isolée en Espagne. On en retrouve beaucoup en Andalousie et au Pays basque.
2. Bloomer a marqué 331 buts pour Derby County au tournant du XIXe siècle. Attaquant de génie, il a été prisonnier
au camp de Ruhleben lors de la Première Guerre mondiale en compagnie d’autres footballeurs, comme Fred Pentland,
qui deviendra coach de Bilbao. Les deux hommes obtinrent l’autorisation de jouer au football au sein du camp,
organisant une fédération, un championnat et des coupes.
2
Unai Emery n’a pas perpétué la lignée des gardiens. Ses autres frères non plus,
hormis Igor. « J’ai tout fait un peu autrement de mes aînés », rigole-t-il. « Ils ont tous
étudié dans une école basque mais on va dire que ce n’était pas les meilleurs étudiants au
monde. Vu que j’étais beaucoup plus jeune qu’eux, mes parents ont voulu faire
différemment. Ils m’ont inscrit à l’école en France, à Hendaye, car ils fondaient des
espoirs en moi et pensaient que parler français me servirait. J’ai ensuite été à Saint-Jean-
de-Luz puis dans une université espagnole, à Pampelune. Je jouais toujours au football
là-bas mais j’ai été victime d’une rupture des ligaments croisés. Ça m’a fait surtout mal
mentalement car je voulais vraiment devenir professionnel. Si j’ai choisi des études de
journalisme, c’était d’ailleurs pour rester proche de ce milieu […] Après la rééducation,
je suis revenu mais je ne jouais pas trop. J’étais en Tercera [la quatrième division], puis
j’ai continué dans l’équipe de Fontarrabie jusqu’à ce que je me pète l’autre genou, encore
le ligament croisé. Et après, à cause d’autres petites blessures, j’ai arrêté à environ
25 ans. Mes autres frères avaient déjà stoppé le football quand ils avaient 18 ou 20 ans,
hormis Unai. »
Toute la fratrie a évidemment baigné dans le football dès le plus jeune âge, Unai
comme les autres. Seule différence, il était peut-être tombé dedans sans que personne ne
s’en aperçoive, un dimanche à la tombée de la nuit. « Il y avait toujours un match de
football à la télé et je le regardais depuis la porte du salon, à moitié ouverte. Je voyais
tout ce que je pouvais jusqu’au moment où ma maman sortait et me disait : “Allez, au lit,
c’est tard et demain tu vas à l’école !” », raconte-t-il dans son livre sur le management et
la psychologie sorti en 2012, Mentalidad Ganadora, el método Emery. Curieusement, ce
n’est pas son père qui a amené Unai au football mais plutôt l’inverse. « Il n’a pas pris un
ballon pour me le mettre dans les pieds. On avait ce contexte familial favorable mais j’ai
tout de suite été intéressé par moi-même. J’aimais aller sur les terrains, regarder les
matchs. J’avais quoi, quatre ou cinq ans ? Je me souviens qu’on allait avec mon père et
mes frères sur un terrain près de notre maison et on jouait jusqu’à ce que la nuit tombe.
J’étais plus intéressé par le foot que par l’école à cette époque, c’est vrai… » À force de
taquiner le ballon, Unai développe une aisance avec son pied gauche. « Avec le droit,
c’était moins ça dans mes souvenirs », plaisante Mikel Jauregi, l’un de ses tout premiers
entraîneurs. « Il était maigrelet, taiseux et avec une excellente technique. C’était un
gamin très respectueux mais surtout très mince. C’est la première chose qui me vient à
l’esprit en repensant à cette époque. » Un sentiment partagé par Mikel Etxarri qui le
récupère dans les équipes de jeunes de la Real Sociedad, le gros club de la région qu’il
rejoint durant son adolescence. « Il avait la peau sur les os ! J’avais presque peur qu’on le
casse en deux. Il évoluait milieu de terrain, sur la gauche […] J’ai plein de souvenirs de
lui mais surtout un en particulier, lors d’un tournoi pendant la Semaine Sainte. Nous
avions l’habitude de faire une sélection de la région et Unai, alors joueur de la deuxième
équipe de jeunes à la Real, était convoqué. On jouait un club italien, la Fiorentina de
mémoire. Je l’avais laissé sur le banc en première période et il semblait en proie aux
doutes, comme s’il tergiversait. Je lui ai dit qu’il allait jouer en seconde période et qu’il
allait marquer. Et chose incroyable, il marqua bien un but ! Pourtant, Unai était un bon
joueur mais il était tout sauf un buteur ! » Ce n’est qu’un tournoi mais il résume déjà sa
future carrière de joueur professionnel : des qualités évidentes mais un mental friable.
Unai confirme, se décrivant comme un « cagón », un trouillard. « Un jour, un entraîneur
nous a crié dessus dans le vestiaire : “Vous n’avez pas de couilles ou quoi ?” Et je lui ai
répondu : “Si, mais elles sont usées !” »
Malgré ses peurs, Emery monte progressivement dans la hiérarchie des jeunes, sans
faire de bruit, hormis avec son formateur. « Beaucoup d’entraîneurs n’aiment pas quand
un joueur, a fortiori un jeune, discute les décisions. Mais moi, j’aimais ça ! Ça montre que
le gamin est intéressé et veut progresser. Je lui expliquais pourquoi on faisait tel exercice
ou tel placement. Il était dans un constant désir d’apprentissage », poursuit Etxarri, tout
heureux de raconter ses souvenirs. « Le vieux sage », comme certains l’appellent ici, est
aujourd’hui sélectionneur du Pays basque à plus de 70 ans. Auparavant, il a œuvré plus
de dix-huit années à la Real Sociedad, de secrétaire technique à entraîneur de la réserve,
tout en donnant des conférences sur la tactique et la psychologie pour former les
entraîneurs. En 2003, il publie d’ailleurs un livre référence : Manual de fútbol : Desarrollo
de conceptos tácticos en diferentes sistemas de juego. « Le travail de Mikel Etxarri et Jesús
Zamora 1 sera apprécié, admiré et surtout – le plus essentiel – utilisé par beaucoup de
techniciens durant des années », écrit en préambule Raynald Denoueix. De tous les
coachs qu’Emery a connus durant sa carrière, c’est peut-être lui qui a eu la plus grande
influence. « Ce serait prétentieux de ma part de penser ça. Par contre, je suis sûr qu’il a
aimé ma manière d’être et de sentir le football. Puis le voir grandir comme ça, c’est… [Il
marque une longue pause] Il a toujours gardé le contact avec moi, me demandant des
conseils, un peu comme Julen Lopetegui [l’actuel sélectionneur espagnol]. Quand il
n’avait pas de club après son expérience à Moscou, il est venu dans mon école où je
donne des cours sur la tactique, le jeu. Il s’est mis au milieu des autres étudiants, sans
rien dire, et prenait des notes. Une autre fois, je l’ai invité à donner une conférence qu’il
a faite avec plaisir. Je l’ai vu adolescent et je le revois aujourd’hui à plus de 40 ans et il
n’a pas changé. Il est toujours passionné par le football et toujours aussi mince ! »
1. Zamora est un ancien grand joueur de la Real Sociedad qui a travaillé ensuite avec les équipes de jeunes du club.
3
« Dire qu’on vivait ensemble… Ça fait quoi ? Plus de vingt ans désormais. Je vais me
sentir encore plus vieux en pensant à tout ça ! » Alberto Benito a le sourire. Depuis
Chypre, où il a officié pendant quelques mois comme directeur sportif à l’Anorthosis, il
repense à sa carrière de joueur passée entre les jeunes du Real Madrid, la réserve de
Valence, Tolède et Cádiz. « Je suis arrivé en 1994 à Tolède, alors en seconde division.
Unai a signé plus tard [en 1996]. Tout de suite, on a commencé à avoir une bonne
relation car on avait des goûts en commun, notamment cette passion pour le football.
Puis, petit à petit, on a vécu tous les deux. »
Pour sa deuxième saison, Unai fait la connaissance des nouvelles têtes et notamment
du petit groupe de francophones emmené par un jeune agent, Claude Cauvy, qui fera
l’objet à l’automne 2001 d’un sujet dans « Les Sept Péchés Capitaux » de Julien Courbet à
propos de sa carrière de joueur, jugée frauduleuse 2. Samir Boughanem, milieu
international marocain, et Philippe Burle, défenseur en provenance d’Ajaccio, arrivent
dès l’été, suivis par Mickaël Marsiglia (ex-Marseille), Ludovic Delporte (ex-Lens) et le
globe-trotter Kaba Diawara, qui retournera à Ferrol en toute fin de carrière. « C’était le
début d’une petite tradition française. Je faisais un peu tout au club et je m’occupais
surtout des nouveaux à cette époque pour un peu tout et n’importe quoi, comme trouver
un serrurier quand votre joueur rentre tard dans la nuit mais a laissé ses clés à
l’intérieur », poursuit Molina, l’homme à tout faire du Racing. « Je suis arrivé ici en 1977
comme deuxième entraîneur. Ensuite, j’ai été entraîneur principal, médecin, masseur,
délégué, secrétaire technique et manager […] Je suis un Racinguista jusqu’à la mort.
Quand l’équipe va mal, ça me pèse énormément », a-t-il confié en 2009 au Correo
Gallego. Fort heureusement pour lui, la saison 2001/2002 est un plaisir. Ferrol enchaîne
les victoires et se mêle à la lutte pour le titre grâce à son attaque de feu (58 buts,
deuxième meilleur total derrière le champion, l’Atlético). « On a craqué sur la fin alors
qu’on était quatrièmes ou cinquièmes à cinq journées de la fin », se rappelle Marsiglia.
« On avait un effectif hyper intéressant, dans un 4-4-2 super offensif. Au milieu, j’étais
avec Nenad Grozdic, l’ancien Lensois, c’était la régalade. » Neuvièmes au final, los
Diablos Verdes (les diables verts) ont enflammé une ville toujours montrée du doigt pour
être le lieu de naissance de Franco et dont la désindustrialisation progressive a amené un
dépeuplement (de 87 000 à 77 000 habitants entre 1980 et 2000, environ 70 000
aujourd’hui). « On sentait une vraie ferveur derrière nous. C’est une ville à l’ombre de La
Corogne, je pense que ça doit jouer. On était dans les premières places, on pratiquait un
super football, c’était une manière de dire qu’on existe aussi », pense à juste titre
Marsiglia. Dans cette euphorie, Emery réalise un excellent premier tour, marquant même
quelques buts. L’arrivée de Ludovic Delporte, surnommé plus tard à Albacete le
« Beckham de la Mancha », le pousse dans un rôle de joker où il parvient toutefois à
disputer 33 matchs pour 17 titularisations et sept buts. « C’était mon pourvoyeur de
ballons ! J’ai marqué pas mal de buts grâce à lui. Il avait un super pied gauche, il mettait
des caviars sur coup de pied arrêté. Bon, il aurait pu avoir plus de passes décisives car
j’en ai raté pas mal », se marre Philippe Burle, très enthousiaste à l’idée de parler
d’Emery. « Je ne garde pas de grands souvenirs de beaucoup de joueurs, mais lui, oui.
Sans doute car on était deux cinglés, deux malades de foot. »
Depuis les embouteillages à Doha, où il exerce avec succès dans le club de Muaither
(champion de D2) après une expérience à Oman, les images dans les bars ou bodegas de
Ferrol lui reviennent immédiatement. « On aimait se retrouver autour d’un verre de vin,
il aimait bien ça ! Le coach aussi d’ailleurs. Tu le voyais dans la rue ou dans un bar, il ne
regardait jamais ce que tu buvais. Au contraire. C’était : “Clac, clac, je te mets une
tournée !” » Luis César Sampedro, une figure de la Segunda, qu’il parcourt encore
aujourd’hui avec Lugo. Un homme dont la psychologie a inspiré plusieurs de ses joueurs
devenus entraîneurs, comme Marsiglia ou Burle. « Au début, il m’avait chaperonné »,
raconte ce dernier. « Mon premier match, il me sort à la mi-temps, j’étais catastrophique.
On perdait 1-0, on a gagné 2-1. Le match suivant, à Tarragone, est arrêté au bout de 18
minutes à cause de la pluie. Contrairement à la France, on ne recommencera pas le
match mais on le reprendra d’ici quelques jours ou semaines après 18 minutes. Or, on
était menés 2-0 et tous les joueurs me regardent d’un air… J’avais fait un mauvais
premier match mais il m’avait remis et c’était encore un peu de ma faute. Le lendemain,
je vais discuter avec le coach qui me répond : “T’inquiète pas, il n’y a aucun problème,
j’ai confiance en toi !” Le dimanche suivant, on reçoit Santander ou Oviedo, j’ai un doute.
Dans le journal, ils me mettent en photo en disant que ce serait certainement mon
dernier match sous le maillot vert et blanc si je me manquais. À la mi-temps, il me sort
de nouveau. Je ne comprends pas car je faisais un super match… On était à 0-0 et on
perd 2-0. Le lendemain, je retourne le voir : “Je viens encore vous voir, je suis désolé,
mais il m’a semblé que je faisais une bonne première mi-temps et vous m’avez sorti
encore. Vous n’avez pas dû me trouver bon.
– Tu as vu les journaux aujourd’hui ?
– Non, je ne les ai pas encore achetés.
– Aujourd’hui, ils m’ont crucifié. Tu sais pourquoi ?
– Non.
– Parce que je t’ai sorti. Ils ont dit que tu étais le meilleur joueur sur le terrain. Je
préfère qu’ils me crucifient plutôt que toi. Je ne voulais surtout pas que tu fasses une
erreur en seconde période car maintenant, tout le monde sait que tu es un bon joueur.”
Rencontre suivante, je joue 90 minutes à Numancia et on gagne 1-0. Je l’ai remercié car
peu auraient fait ça. Il a privilégié la suite de mon expérience en Espagne et mon bien-
être au sien. Il m’a sorti pour me protéger. C’est la marque d’un psychologue, d’un grand
entraîneur. »
Pédagogue, Sampedro laisse toujours la porte de son bureau ouverte à ses joueurs.
« Unai était très souvent dans son bureau. Il apportait un petit carnet et il sortait après
avoir pris des notes », décrit Marsiglia. Emery finalise en même temps ses diplômes
d’entraîneur à La Corogne, enchaînant les trajets et restant parfois le soir dans la capitale
galicienne pour admirer le club, alors surnommé Super Depor. « J’allais assister à leurs
matchs, surtout en Coupe d’Europe. En allant dans les tribunes, je voyais aussi Unai »,
sourit Sampedro. « On a vu des rencontres mythiques au Riazor : Milan, Manchester
United, le fameux 4-3 contre Paris… » Le Real Club Deportivo de La Coruña est à son
apogée (champion en 2000, deuxième en 2001 et 2002, vainqueur de la Copa del Rey en
2002) avec Jacques Songo’o, Mauro Silva, Roy Makaay, Victor, Djalminha ou encore le
génialissime Fran. « Unai est réputé pour utiliser les latéraux en phase offensive et il a
commencé ça en s’inspirant du boulot du Depor. Ils avaient de grands joueurs, une
superbe équipe et utilisaient réellement les latéraux, ce qui était avant-gardiste », précise
Benito. Analyser le jeu, les combinaisons ou tactiques devient omniprésent chez Emery.
« Je me demande s’il se sentait pleinement joueur. Sans doute mais inconsciemment,
peut-être pas », questionne Molina. « Lors d’un match, il était sur le banc et je l’ai vu
donner des ordres à des joueurs, leur dire comment se déplacer ! » Une habitude déjà
prise à Tolède où il avait débuté les études pour l’obtention du premier niveau de
diplôme d’entraîneur. « J’étais remplaçant et j’orientais mes coéquipiers sur le terrain.
Mon entraîneur, Miguel Ángel Portugal, s’est immédiatement retourné vers moi parce
que j’étais en train de donner des ordres. »
À l’été 2002, Unai quitte la Galice pour Leganés, un club du sud-ouest de Madrid,
engoncé entre Alcorcón et Getafe. L’équipe est aussi ambitieuse qu’instable ; une
habitude en seconde division espagnole. Encore une fois, deux coachs sont utilisés et les
Pepineros, un surnom hérité des anciennes cultures de concombres, se sauvent
uniquement grâce aux déboires de Compostelle, neuvième mais sanctionné d’une
relégation à cause des salaires impayés de tous les joueurs et du personnel.
Ironiquement, les Madrilènes doivent également leur survie à la saison apocalyptique de
Ferrol, finalement relégué. « C’était une année compliquée », souffle Juan Carlos
Carcedo, un joueur passé notamment par l’Atlético et Nice. « J’ai eu tout de suite un bon
contact avec Unai. On aimait non seulement le football mais aussi connaître tous les
joueurs des équipes adverses et parler de tactique. Puis on étudiait ensemble un cursus
de gestion des entreprises sportives. On a profité du fait d’être à Madrid pour essayer
d’avoir déjà une porte de sortie quand notre carrière s’arrêterait. On savait au fond de
nous que ce serait en relation avec le football, on le savait. » Une amitié se noue entre les
deux hommes, ainsi qu’avec un autre coéquipier, Pablo Villa. Si Carcedo est l’historique
adjoint d’Emery, Villa l’accompagnera également plus tard à Séville et à Paris. « Il y a des
coéquipiers avec qui tu perds le contact, et c’est normal. Mais avec Unai, on avait
réellement cette passion commune et notre relation dépassait le cadre de Leganés ou du
football. »
Avec 29 matchs disputés, Emery retrouve un tant soit peu le bonheur de jouer
régulièrement. Son genou souffre toujours autant mais il tient encore la route sur son
flanc gauche. « Globalement, il lui manquait un peu de force mais il avait la qualité
suffisante pour envoyer un centre assez rapidement sur l’attaquant. Sans compter qu’il
était assez rapide. Puis il savait comment se placer, à qui donner la balle », poursuit
Carcedo, qui rajoute malicieusement : « On ne sait jamais durant la carrière d’un joueur
ce qui pourra advenir s’il devient entraîneur. Mais c’est vrai qu’il avait ces préoccupations
quant à ce métier, savoir comment jouer contre telle équipe, quel système utiliser pour
contrer tel adversaire […] On ne peut jamais savoir quel chemin la vie nous réserve mais
on était tous les deux obnubilés par ça. »
À 50 ans, Luis César Sampedro connaît parfaitement les recoins du football
espagnol. Ancien gardien, notamment de Ferrol où il deviendra entraîneur, il a dirigé
Tarragone, Ejido, Alcoyano, Albacete et aujourd’hui Lugo, en seconde division. Durant
deux années en Galice, il fut l’entraîneur d’Unai.
Le joueur
Il sortait d’une bonne école de football, la Real Sociedad, où les joueurs apprennent les
notions d’engagement, d’efforts et de dévouement. J’ai découvert un joueur passionné,
généreux et avec du talent. C’était un homme totalement engagé dans son métier, qui aimait
vraiment le football. Il a beaucoup participé lors de la première saison et même la seconde
jusqu’à l’arrivée d’un Français, Ludovic Delporte. Unai a toujours eu un comportement
exemplaire, je n’ai eu aucun reproche à lui faire professionnellement. Quand il était le
premier à rentrer, il faisait du mieux qu’il pouvait. Puis quand il ne jouait plus trop, il a
toujours fait face en professionnel.
La peur de la pression
[Il réfléchit un moment] Bon, je n’étais pas dans son esprit mais le cerveau émet
constamment des images. Parfois, ces images sont maîtresses des actions que tu réalises et
beaucoup d’éléments peuvent perturber la qualité de ton travail. Il y a même des éléments
qui te sabotent, d’autres qui bloquent ton envie de bien faire. Cette crainte peut amener à
une erreur dans une circonstance a priori facile pour le joueur. Néanmoins, chacun le vit à
sa manière et Unai prenait les choses avec une grande responsabilité. Peut-être que dans ces
instants, dans ces matchs, c’est son cerveau qui perturbait son activité de joueur.
La vocation d’entraîneur
Au fil des années comme entraîneur, je découvrais de plus en plus de joueurs et certains,
tu ne les imaginais jamais devenir entraîneur, mais Unai, oui. J’illustre avec une anecdote.
Tous les lundis après la journée du week-end, il savait tous les résultats de Liga, Segunda ou
Segunda B, comme moi. Une fois, lors des étirements, un de ses coéquipiers parlait
justement d’un des matchs et Unai l’a corrigé car il connaissait absolument tout : si ses
anciens coéquipiers avaient marqué, qui d’autre avait marqué, etc. Dès la première heure du
matin, il allait acheter toute la presse sportive espagnole et il venait ensuite à
l’entraînement, comme quelqu’un ayant appris sa leçon.
Je crois qu’il faut prendre du plaisir dans tout ce que tu fais. Si tu vis ton travail sans
passion, sans joie… Joder [putain], il manque quelque chose, non ? C’est le premier pas
pour mal faire les choses […] Je crois en un type de football, un type de joueurs. Je n’aime
pas jouer de manière mécanique ou routinière même si je n’ai pas des super joueurs
intrinsèquement. J’aime le beau jeu et évidemment gagner mais… C’est comme la
gastronomie. Certains aiment tel type de cuisine, d’autres non. Et puis tu dois choisir ce que
tu veux manger en fonction de ton argent, c’est normal. Mais ce que je ne comprends pas,
c’est mal manger alors que tu as de l’argent. Si tu as de l’argent et que tu aimes mal
bouffer… Eh bien quand tu entraînes, c’est un peu pareil. Si j’ai des bons joueurs, je ne vais
pas pratiquer un football moche ou que je n’aime pas. Ouais, je vais peut-être gagner mais
une chose est d’être efficace, une autre est d’exploiter le maximum de tes joueurs pour offrir
un football qui gagne et que les gens aiment.
Transition joueur-entraîneur
Beaucoup de gens pensent qu’être joueur ressemble à être entraîneur… Ils ne savent
rien. Bien sûr que ça peut t’aider, mais un grand joueur n’est pas nécessairement un meilleur
entraîneur qu’un joueur ayant eu une carrière médiocre. Exemple : une infirmière peut
passer vingt ans dans une salle d’opération avec un chirurgien spécialiste du genou. C’est une
grande infirmière, qui a participé à mille opérations en aidant le chirurgien. Très bien mais
elle n’a encore jamais opéré. Et les gens du football pensant se transformer en chirurgien car
ils ont été dans le bloc opératoire avec des entraîneurs, c’est la même chose. Beaucoup croient
qu’ils peuvent être entraîneur, mais ce sont deux métiers différents, deux compétences
différentes […] Unai a réussi car il était toujours en quête d’apprentissage. Il a cherché,
étudié et a sans doute eu les mêmes conclusions que moi : il faut réellement aimer ce sport et
comprendre que le facteur clé du football moderne est le mental, la psychologie. Je ne parle
pas pour les cracks, les Modric ou Iniesta, mais plutôt pour les joueurs lambda. Avec ce
cerveau qui nous domine, ces images cérébrales pouvant saboter tout le travail fait en
amont, il faut que les entraîneurs soient conscients de la puissance de cet organe,
déterminant dans la balance du succès ou de l’échec. Il y a dix ans encore, certains
entraîneurs en Espagne étaient catastrophiques. Ils ne connaissaient rien à la tactique, donc
si tu les surpassais dans ce domaine, tu t’en tirais toujours. Aujourd’hui, c’est fini. Tous les
coachs ont un certain niveau tactique, et un staff compétent avec eux pour préparer les
joueurs. Ce n’est plus comme avant où certains avaient simplement comme idée de sortir
courir et aller à la guerre. Maintenant, c’est la psychologie qui fait la différence entre les
entraîneurs. Si Unai a réussi ce qu’il a fait, c’est parce qu’il a compris ça depuis des années,
et sans doute justement grâce à ses propres erreurs comme joueur.
1. Mourinho a arrêté sa carrière à 23 ans après des petites expériences à Rio Ave (équipe coachée par son père),
Belenenses et Sesimbra.
2. Cauvy a donné sa version dans son livre Le Tour du monde en ballon, sous-titré Pour ouvrir des yeux et fermer
des gueules. Le Français dit avoir joué six mois au Real, puis au Barça (aucune trace dans les archives des deux
clubs) avant d’entamer un tour du monde entre Chili, Mexique, Islande…
4
LE TEMPLE DU SOLEIL
Quand on parle de Lorca, il faut être précis sur les dénominations : celle-ci a pris la
suite de Lorca CF, disparu en 2002 et déjà successeur en 1994 de feu Club de Fútbol Lorca
Deportiva. Fatalité ? Les équipes de football lorquinas ont une fâcheuse tendance à
mourir rapidement. Et comme si cela ne suffisait pas, un Lorca Atlético Club de Fútbol a
existé de 1996 à 2012 et une autre formation a été créée en 2003, La Hoya Lorca Club de
Fútbol, qui appartient aujourd’hui à un ancien international chinois, Xu Genbao, et se fait
surnommer « El Brócoli Mecánico » 1. Beau casse-tête, surtout pour une ville qui compte à
peine plus de 90 000 habitants…
Au Lorca Deportiva Club de Fútbol, c’est un homme du cru qui gère la politique
sportive : Pedro Reverte, âgé de seulement 27 ans. « Unai était un joueur de côté gauche
avec un bon parcours et une bonne qualité technique. Mon idée était de confectionner un
effectif compétitif avec des joueurs de grande valeur. Je pensais qu’il réunissait ces
conditions, comme d’autres joueurs basques », explique-t-il en référence à la multitude
de Basques recrutés. Parmi eux, Iñaki Bea, un défenseur rodé aux divisions inférieures
venant du CF Ciudad de Murcia voisin. « En chambre, j’étais avec Unai. C’est quelqu’un
de… [Il marque une pause] Il y a des joueurs qui aiment les chiens, d’autres les jeux
vidéo, les voyages, les femmes ou la bourse. Mais Unai, la seule chose dont il parlait,
c’était de football. » Un constat partagé par Xavier Moro, milieu franco-espagnol né à
Paris et passé par le Barça durant sa jeunesse. « Entre équipiers, on parle de la famille, de
nos amis, parfois de musique. Mais avec Unai, quand on avait l’occasion de prendre un
café, on discutait foot, tactique ou des joueurs qu’on avait vus. » Chance pour Emery, il
tombe sur un groupe également mordu de football. « On avait une vraie entente et cela
s’est répercuté sur le terrain », confirme le Parisien. Au final, une deuxième place
qualificative pour les barrages de montée en seconde division. Dit ainsi, la donne paraît
facile : match aller-retour en demi, puis finale pour obtenir le sésame gagnant. Sauf qu’a
contrario de ce que le bon sens aurait suggéré et de ce qui se pratique dans quasiment
tous les play-offs du monde, les méandres du football espagnol ont été conçus par une
sorte de savant fou. Vous terminez champion d’un des quatre groupes de Segunda B ?
Vous ne montez pas mais vous êtes tête de série d’un groupe de quatre équipes au sein
duquel les quatre premiers de chaque poule se rencontrent en aller-retour. À l’issue de
ces six matchs, le champion de chaque mini-championnat accède à la D2 2. « On était en
course jusqu’à la dernière journée. On devait aller à Pontevedra et le vainqueur
montait », se remémore Bea. Seize mille personnes environ se serrent dans un stade ne
pouvant contenir en théorie que douze mille fans. Survoltés, les Galiciens abattent Lorca
avec le doublé du Rifle (« le fusil »), Javier Rodriguez, qui jouera ironiquement deux ans
plus tard pour les Lorquinos. Emery, titulaire, termine la saison allongé sur la pelouse des
Granates, se promettant secrètement de ne plus connaître ce sentiment.
Unai Emery a alors 34 ans et un genou en vrac le limitant à cinq petites rencontres,
la plupart comme latéral gauche. « C’est une histoire qu’il a toujours racontée à Radio
Marca. Pour son dernier match, je l’ai un peu… [Il s’esclaffe un moment] Il avait vraiment
envie de jouer mais il n’était pas bien. Je l’ai regardé : “Oh Unai, si tu as mal, il faut que
tu le dises maintenant à l’entraîneur !” Son dernier match, c’est ça. Une première mi-
temps, puis il n’est jamais revenu sur les terrains », confie Moro. Un dernier passage chez
le médecin convainc Emery d’abandonner son premier amour. « Il m’a dit qu’en forçant,
il y avait des risques potentiels pour ma mobilité à terme. En gros, c’était foutu pour
espérer jouer encore à ce niveau. Je me suis donc lancé pleinement comme entraîneur,
sans trop de regrets. C’était mon envie. » Pour annoncer la nouvelle, Pedro Reverte
convoque les capitaines du groupe, un peu surpris, presque choqués. « Ça nous a tous
pris par surprise car personne ne s’attendait à ce qu’il soit entraîneur », confirme Juan
Carlos Ramos, un attaquant sévillan ayant bourlingué dans tout le sud de l’Espagne. « Ce
n’était pas une situation compliquée mais ce n’était pas normal pour autant. On part en
vacances de Noël en disant au revoir à notre coéquipier, au mec avec qui on se changeait
et se douchait. Et en revenant, il est devenu notre entraîneur. Mais sincèrement, ça s’est
très bien passé dès le début. On avait un groupe assez pro pour faire la différence entre
Unai le coéquipier et Unai l’entraîneur. » Mieux encore, sa nomination provoque un
surplus de motivation chez certains. « Chaque changement d’entraîneur déclenche une
réaction dans un groupe. Les premiers entraînements sont toujours plus intensifs car ça
redistribue les cartes. Mais là, Unai a apporté cet élan dont on avait besoin, cette
motivation qui nous manquait. Notre ancien entraîneur n’avait plus forcément cette
passion que l’effectif avait. Forcément, quand Unai est arrivé, il a instauré des vidéos, de
la stratégie et s’occupait d’assurer des entraînements variés. Or, depuis plus d’un an,
notre entraîneur était vraiment de la vieille école, donc ça nous a redonné quelque part
cette force, cette fougue, cette passion pour le football », juge Bea. Reste encore à
traduire ce nouvel enthousiasme dans les résultats.
Le samedi 8 janvier 2005, Unai prend pour la première fois l’autocar dans la peau
d’un entraîneur. Rien ne change réellement à écouter le président, Antonio Baños
Albacete, dans son interview au quotidien ABC : « Il avait tout le temps le regard baissé.
Il se mettait à lire et n’arrêtait pas. Uff ! Il pouvait en avoir le tournis ! Il était, je crois, en
train d’étudier les joueurs adverses ou lire quelque chose sur la tactique et les stratégies.
¡Qué tío ! » Près de 400 kilomètres sont nécessaires pour rejoindre le temple du soleil,
Écija, une ville de la province sévillane affectueusement surnommée « La Sartén de
Andalucia », littéralement la poêle à frire d’Andalousie. Un endroit qui, dit-on, ne
pardonne à personne, surtout pas à ceux qui ne se préparent pas à l’enfer. « Je me
souviens parfaitement de tout : le voyage, l’hôtel, l’arrivée sur le terrain, la
composition… On était prêts. » 4 Dimanche 9 janvier 2005. Écija Balompié – Lorca
Deportiva Club de Fútbol est sur le point de débuter. Les équipes rentrent sur le terrain en
fendant une brise inattendue. L’Estadio San Pedro est dégarni, presque silencieux. Unai
Emery regarde ici et là. Au fond de lui, il le sait : une nouvelle vie commence.
1. En 2013, le second maillot du club avait l’apparence d’un brocoli. Un choix voulu pour rendre hommage à ce
légume, cultivé dans les terres autour de Lorca, et notamment par plusieurs directeurs du club.
2. Jugeant probablement que ce n’était pas encore assez compliqué, les organisateurs ont conçu depuis une « route des
champions » ainsi qu’une « route des non-champions », où sont reversés au second tour les perdants des demi-finales
de la route des champions. En résumé : ne descendez jamais en troisième division espagnole, restez en D2.
3. Tournoi réunissant les meilleures sélections sud-américaines.
4. Interview au quotidien de Murcia La Verdad, en 2009.
5
Iñaki Bea a la mémoire vive. Plus de dix ans ont passé, mais le rendez-vous à Écija
l’a marqué. « J’étais titulaire. Au bout d’un quart d’heure, on a marqué un but suite à un
système travaillé à l’entraînement après une touche. On s’est immédiatement rendu
compte qu’on était sur le bon chemin ; ce que voulait le mister était en train de se refléter
sur le terrain. Au final, on gagne 0-3 avec cette nouvelle stratégie qu’il avait préparée. On
s’est tous dit dans le vestiaire : “Putain, on est une autre équipe !” Ce n’était plus l’équipe
de la semaine passée qui venait s’entraîner et prendre son salaire, qu’on gagne ou non. »
Juan Carlos Ramos, buteur en fin de match, va plus loin : « Unai a su inculquer son
amour du football que, peut-être, nous avions perdu de vue. C’était la base de son
discours et c’est ce qui a fait qu’on a cru en ses idées, sa manière de travailler. Je vais
être franc : je n’ai pas toujours été titulaire mais j’ai beaucoup aimé jouer pour lui. Je suis
un joueur offensif et il me laissait beaucoup de liberté, tout en m’écoutant. On pouvait
débattre des impressions qu’on avait et je n’ai pas connu ça avec tous mes
entraîneurs… »
La folle remontée des Lorquinos ramène une ferveur inédite en ville, à la plus grande
joie de Pedro Reverte, l’homme ayant recruté Unai comme joueur, puis ayant convaincu
son président qu’il serait l’entraîneur idoine. « Je suis né ici et voir que le club pouvait
susciter cette passion… Quand je reviens en ville ou que je parle à des gens, il y a
toujours le souvenir de cette époque. » Les mille âmes égarées de l’Estadio Francisco Artés
Carras (président du Club Deportivo Lorca dans les années 1950) sont rejointes par des
curieux toujours plus nombreux au fil des mois. Une aubaine dans un stade inauguré le
5 mars 2003 lors d’une rencontre amicale contre le Barça et pouvant accueillir plus de
huit mille personnes. « Au-delà du sportif, des fans, c’est surtout humainement que
chacun garde un souvenir de cette saison », juge Xavier Moro. « Unai est un mec
honnête. Il a été sincère jusqu’à la fin avec nous tous. Il utilisait une métaphore de la vie,
en disant qu’il faut aider les générations arrivant, qu’une famille grandit avec de l’amour.
Et un club de foot, c’est pareil. Il faut aimer son sport, rester honnête et s’entraider. Il a
fomenté tout ça et a également eu la chance qu’on soit un groupe sain, à l’écoute. » L’état
d’esprit avant tout. Emery l’a parfaitement compris, quand bien même il découvre le
métier sans réelle expérience. « Après ma carrière, j’ai intégré le staff à Levante. Parfois,
je me demande si à l’époque j’étais prêt à prendre une équipe de Segunda B.
Honnêtement, j’aurais dit non. Aujourd’hui, je suis adjoint à Eibar et j’ai appris de
l’entraîneur en chef et de toutes mes expériences sur un banc, donc je pense être prêt.
C’est ce qui est fou avec Unai. Comment a-t-il pu être aussi juste dans ses choix et sa
psychologie alors qu’il était encore joueur deux semaines auparavant ? », se demande
Iñaki Bea. « Je pense souvent en voiture. L’autre jour, je me demandais comment un
professeur débutant pouvait se retrouver face à une classe et enseigner une matière. Ne
vaudrait-il pas mieux qu’il fasse cinq ou six mois d’apprentissage comme second
professeur ? Aller en classe, écouter le professeur et savoir comment gérer les élèves, cela
ne pourrait que l’enrichir. » Un professeur ? Unai, lui, en a déjà l’allure : des petites
lunettes, un carnet conservé en permanence dans une poche et un polo du club, souvent
rentré dans un survêtement gris ou noir. « Oui, c’est un professeur, la comparaison est
bonne », poursuit le joueur basque. « On peut demander à chaque joueur de Lorca et je le
sais pertinemment, tous ont appris quelque chose d’Unai. »
Cette année, pas de mini-championnat pour voir la Segunda, simplement une demi-
finale puis finale en aller-retour. Pas de quoi effrayer les Lorquinos, vainqueurs 1-0 à
domicile, puis 1-2 à l’Estadio José Rico Perez, le plus grand stade d’Alicante spécialement
réquisitionné pour l’événement. Bizarrement, c’est un des habituels remplaçants, Jorge
Perona, qui a marqué un but à l’aller et au retour. « C’était un point fort de notre équipe
car Unai parvenait à garder concentrés les joueurs sans grand temps de jeu. Il s’en
préoccupait beaucoup donc ils étaient plutôt contents », ajoute Bea. Emery aura en effet
bien besoin de toute sa troupe pour la finale, face à une équipe attendant désespérément
de retrouver sa gloire passée, le… Real Unión Club. « Ce tirage, c’est revenir à la maison.
Il y a un symbole fort. Irun, c’est à côté de notre village, c’est là où notre grand-père et
notre père ont joué. Toute notre famille allait venir », résume Igor.
Dimanche 19 juin 2005, Estadio Francisco Artés Carras. Pour la première fois depuis
l’amical contre Barcelone, l’endroit paraît plein. Les coupures de presse évoquent sept
mille spectateurs, un chiffre impensable il y a encore quelques mois pour Pedro Reverte :
« Je crois que de nombreux fans étaient heureux et touchés de faire partie de ce projet.
On était encore en Tercera (D4) il y a deux ans donc… » Il faut préciser que depuis
janvier, Lorca suscite l’admiration de tout le championnat. « On était payés en temps et
en heure, plutôt bien en comparaison du travailleur moyen espagnol, mais moins que la
plupart des joueurs dans les autres clubs. Sauf que l’argent, ça ne fait pas tout, non ? »,
interroge Xavier Moro, suspendu pour la rencontre. Il s’imprègne toutefois de l’ambiance
festive en ville, les peñas lorquinas 1 organisant la « caravane de la montée », une
animation géante avec bannières, chants et tournée des bars, le tout vêtus de blanc et
bleu. Hélas, Irun n’est pas venu en touriste et a éliminé au tour précédent le grand favori
pour la montée, le Rayo Vallecano. Perona égalisera bien au début de la seconde période
mais le Real Unión repart avec un succès 1-2. « Après tous ces efforts, cette incroyable
remontée, c’est peut-être le seul match où on n’était pas dedans », juge Ramos,
impuissant devant, comme Iñaki Bea derrière. « Perdre à la maison… On était tous
découragés et peu croyaient qu’on pouvait remonter ça. C’était dur le lundi, mais Unai
nous a emmenés à la plage pour s’entraîner. » Une décision prise de concert avec Pedro
Reverte, abattu dans les tribunes ce dimanche. « Je n’oublierai jamais ce jour. Je
n’oublierai jamais cette défaite. Tout le monde était déprimé. Après ce match, ça
paraissait impossible de monter […] On est descendu à Águilas, un superbe village sur la
côte. Le mister voulait que tout l’effectif et l’équipe technique sortent de cette visite
côtière avec la conviction qu’on allait monter ; et c’est ce qui s’est passé. C’est ici que s’est
réellement forgée la montée. » Se retrouver sur une des plages enchanteresses d’Águilas,
l’idée aurait séduit tous les poètes, surtout Lorca, qui écrivait joliment : « Le plus terrible
de tous les sentiments est celui d’avoir l’espérance morte. » Qu’il soit rassuré, l’espoir ne
peut mourir pour qui sait ouvrir les yeux en contemplant la playa Poniente.
Dimanche 26 juin 2005, Irun. Toute la famille d’Emery est présente, après avoir
parcouru les six kilomètres les séparant de Hondarribia. Le matin, les Lorquinos
aperçoivent un bus déjà préparé pour fêter la montée d’Irun. « Ça a énervé mon frère et
il s’en est servi comme motivation supplémentaire », décrit Igor, qui commentera la
partie pour la radio locale de Gipuzkoa. Peu avant le repas de 13 heures, Unai va
s’entretenir avec Juan Carlos Ramos. « Il m’a dit que je ne serais pas titulaire mais qu’il
comptait sur moi en cours de match. Je jouais régulièrement et dans un moment pareil,
que tout le monde veut jouer… J’ai reçu ensuite un appel de mon père : “Ne t’inquiète
pas, je sais que tu vas rentrer et que tu vas mettre le but de la victoire.” Je lui ai répondu
que ça me paraissait bien compliqué car j’avais eu la chance de vivre ça avec Cordoba il y
a quelques années [1999], donc je ne pensais pas que cela se répéterait. » Pour ce
dernier match de la saison, Moro est de retour pour fluidifier le milieu. « Sauf qu’à
l’échauffement, je me blesse. Je le sens mais je serre les dents. » Il rentre aux vestiaires,
penaud, sous les chants enfiévrés du Stadium Gal, dont la capacité d’accueil (6 344) a
largement été dépassée (8 000 selon les archives). Les Lorquinos sont les premiers sur le
terrain, dans leur tenue bleu foncé. L’arrivée des locaux provoque un brouhaha et un
lâcher de confettis et serpentins. Une célébration avant l’heure, vécue avec crainte à
l’autre bout du pays où un écran géant a été installé au Recinto Ferial de Santa Quiteria,
l’ancien palais des congrès et de feria aujourd’hui détruit. Pour ce rendez-vous, même les
non-initiés au football se prennent au jeu. « Je n’aime pas le football mais j’étais là, à
sauter en robe de chambre et en pantoufles pour ne pas laisser mon mari seul dans cette
joie, cette fête », a témoigné quelques jours après une certaine Carmen Ruiz dans les
colonnes de La Verdad. Elle et son mari hurlent d’ailleurs de joie peu avant la mi-temps,
suite à un corner joué à deux et une reprise (contrée) de Jorge Sanchez, un attaquant
« besogneux, travailleur et avec une touche d’agressivité qui pouvait manquer à d’autres
joueurs offensifs comme Ramos », dixit Bea. Real Unión Club – Lorca Deportiva Club de
Fútbol : 0-1 (2-2 en cumulé).
Ce but ajoute un soupçon de tension à une rencontre n’en manquant pas pour Juan
Emery, présent en tribunes. « Notre père souffrait tellement qu’il a décidé de partir à la
mi-temps, il n’en pouvait plus. Il est parti du stade à pied jusqu’à Hondarribia ! En plus,
c’était les fêtes d’Irun », raconte Igor, qui interviewe également son frère. Retour au jeu.
Dès l’entame de la seconde période, les visiteurs continuent de dominer et accumulent
les phases arrêtées. À la 53e, sur un coup franc à près de 30 mètres, légèrement excentré
à gauche, Jorge Perona semble vouloir tenter le coup. Jeune, cet attaquant était une
terreur, enchaînant les buts dans sa catégorie d’âge avec le Barça et la sélection
espagnole des moins de 16 ans. À 22 ans, il semble retrouver sa réussite adolescente,
marquant d’une frappe vicieuse avec rebond. « Il m’a cassé la voix, il m’a cassé la voix »,
s’exclame l’un des commentateurs de la télévision locale murciana. Real Unión Club –
Lorca Deportiva Club de Fútbol : 0-2 (2-3 en cumulé).
Les minutes s’égrènent. Emery fait les cent pas et utilise ses trois remplaçants. Dès la
demi-heure, la blessure de Huegun le contraint à envoyer Sergi Mesa, un attaquant bien
charpenté. Ce même Mesa cède sa place après l’heure de jeu à Xabi Sánchez, un milieu
qui collectera 134 avertissements et 9 rouges durant sa carrière. Puis, à un quart d’heure
du terme, entre Juan Carlos Ramos. En face, Irun envoie des parpaings loin devant. Sans
succès. Unai continue de s’agiter sur son banc, replaçant ses joueurs un à un. Les cinq
minutes d’arrêt de jeu défilent au gré des cafouillages et des longues balles. À la dernière
minute, le vétéran Egoitz Sukia récupère par miracle le cuir sur la ligne des six mètres et
envoie le match en prolongations. « Quand il marque comme ça, dans les dernières
secondes… Putain, je me dis : “Tu ne pouvais pas le faire une demi-heure avant ?” Qu’on
puisse avoir du temps pour marquer. Là, c’est direct les prolongations », se rappelle
Moro. Unai Emery rentre alors sur le terrain pour immédiatement haranguer ses
joueurs : « J’ai toujours pensé qu’il y a un espoir de gagner chaque match tant que ce
n’est pas fini. » Real Unión Club – Lorca Deportiva Club de Fútbol : 1-2 (3-3 en cumulé).
Les prolongations n’ont débuté que depuis une petite minute, mais le destin paraît
avoir choisi son camp. « J’avais déjà pris un carton jaune et je faisais évidemment
attention », assure Iñaki Bea, déjà malheureux sur le but d’Irun puisque son dégagement
a heurté sa main avant de tomber dans les pieds de Sukia. « J’ai trébuché et ça m’a fait
rentrer dans le gardien adverse. L’arbitre a cru que j’étais venu pour gêner sa sortie et il
m’a exclu. » En deux minutes, le ciel semble sur le point de tomber sur la tête des
Lorquinos. Par chance pour eux, il est encore un peu au-dessus de leurs corps, pétrifiés
par les crampes et les douleurs musculaires. « À ce moment-là, l’équipe est vraiment
limitée, avec des joueurs touchés et même blessés qui sont encore sur le terrain… » Juan
Carlos Ramos reprend sa respiration. « Je m’en souviens encore très bien. Irun pousse,
pousse et on souffre. Puis arrive cette action dans la seconde prolongation. » Antonio
Robles, le capitaine, défend debout, très haut. Il récupère le ballon un peu après la ligne
médiane, sur son côté droit. Devant lui, Ramos, à une quarantaine de mètres des buts
adverses. « Ma première réaction a été de lever la tête. Je vois le gardien avancé et je
tire… » Tous les regards du stade convergent sur cette balle s’envolant peu à peu. « On
s’est regardés et on le savait. On le savait déjà quand il a frappé. On le savait car il avait
déjà marqué un but comme ça cette année », souffle Moro. Le lob est parfait, laissant les
locaux muets. Sur le côté droit du terrain, tout le banc de touche de Lorca envahit la
pelouse, Emery le premier, sautant dans tous les sens. Les commentateurs de la
télévision murciana sont hystériques, répétant plus de 45 fois « Goal, goal, goal ! » Même
Igor est dans un état second : « Ce n’était pas facile de garder mon calme. Surtout quand
je vois mon frère sauter comme un fou sur le terrain ! » Il reste encore neuf minutes mais
qu’importe : le ciel est déjà tombé, sans prévenir, comme il est de coutume au Pays
basque. Irun ne reviendra pas et Lorca accède au deuxième échelon. « J’ai embrassé mon
frère juste au coup de sifflet final. C’est le début de quelque chose pour lui, pour nous.
Toute notre famille a dîné avec l’équipe après le match pour partager ça… » Plus de dix
ans ont passé mais Unai en garde un souvenir intact : « Ce scénario incroyable, le fait de
se retrouver dans le club de mon père et mon grand-père… Ce but, c’est la plus grosse
émotion que j’ai connue dans ma carrière. Ce sont mes débuts et c’est aussi personnel. Ce
n’est pas uniquement du football. » Real Unión Club – Lorca Deportiva Club de Fútbol : 1-3
(3-4 en cumulé).
1. Une peña est un groupe de supporters. Il existe des dizaines de milliers de peñas à travers le pays.
6
Les nuits espagnoles ont la réputation de s’étirer jusqu’à l’aube. C’est une manière de
légitimer la sieste, délicieuse invention très répandue dans le sud du pays, mais surtout
de célébrer la vie ou la bonne fortune. Au matin du 27 juin, Lorca est encore en
ébullition : les uns n’ayant pas dormi, les autres ne s’étant pas réveillés ; les versions
diffèrent d’un bar à l’autre. Le journal régional, La Verdad, retrace cette folle soirée avec
le témoignage des Lorquinos ayant vécu le match en ville ou depuis leur poste de
télévision. « Quand ils nous ont mis le but, j’ai donné un coup de poing à la télé et je l’ai
cassée. J’ai dû voir la fin du match avec mon voisin », raconte un certain Antonio
Gonzalez, rejoint dans l’irrationalité par un dénommé Joaquin Sanchez : « Je me suis
bouffé tous les ongles des mains mais pas ceux des pieds, non, car je n’arrivais pas à les
atteindre. Et puis j’avais encore mes pantoufles… »
Quinze mille personnes sont dans les rues pour accueillir les « héros de Irun », un
enthousiasme sans commune mesure avec les vingt-cinq fans ayant bravé les 900
kilomètres entre Lorca et le Pays basque ce dimanche. Emery est au milieu des agapes,
l’esprit déjà concentré sur la nouvelle saison. « Les finances étaient très modestes mais
Unai a obtenu un bloc avec une identité bien définie. Il savait exactement ce dont on
avait besoin, sauf que cela n’empêchait pas les doutes. Peu de gens étaient confiants »,
relate Pedro Reverte. Avec un peu moins de 350 000 euros de budget, dont 60 000
utilisés pour tous les transferts 1, les gros CV sont évidemment hors d’atteinte pour Lorca.
« Normalement, quand une équipe monte, l’entraîneur veut des renforts avec l’expérience
de cette division. Mais Unai n’a pas fait ça. Il a gardé la base de l’effectif en cherchant
d’autres joueurs de Segunda B », explique Bea. Pas une surprise pour ceux qui le
connaissent. « Il s’est toujours intéressé à chaque division. Il connaît tous les joueurs de
Liga, de Segunda ou de Segunda B. C’est sa passion mais c’est aussi quelque chose qui l’a
aidé dans son métier d’entraîneur », confesse son ancien coéquipier, Alberto Benito. « La
Segunda B, ce n’est pas toujours facile à suivre mais Unai savait tout ce qu’il se passait.
Tous ses anciens coéquipiers, les entraîneurs, les stades. Heureusement qu’il a de la
mémoire ! »
Bien sûr, quelques éléments habitués aux joutes professionnelles rejoignent le
groupe, notamment un Argentin, Facundo Sava, appartenant à Fulham, alors en Premier
League. Un coup de génie de Reverte, raconté par Emery à AS : « On le suivait au Celta
[D2 espagnole] et il nous enchantait. On a demandé sa situation et il était prêté par
Fulham, avec qui il lui restait une année de contrat. On a parlé avec les Anglais et on est
parvenus à l’obtenir en payant seulement 20 % de son salaire. » Sava est un des huit
trentenaires de l’équipe, dont la majorité ont uniquement connu le troisième échelon
espagnol, rien de plus. « Unai nous a transmis une telle confiance qu’on abordait les
matchs sans peur. On partait avec un 4-3-3 super offensif où les latéraux participaient
beaucoup au jeu et devaient s’incorporer dans l’animation », loue Bea, rejoint par Moro.
« On jouait vraiment au ballon. Ce qui est le plus dur, c’est de monter de catégorie et
obtenir le respect de tout le monde : des entraîneurs, des joueurs adverses, des médias.
Au final, on n’arrêtait pas d’être à la télé car nos matchs étaient attractifs. Après les
entraînements, on dînait souvent ensemble et on plaisantait : “Si on nous avait dit qu’on
diffuserait près de trente de nos matchs, on aurait répondu au gars qu’il était fêlé !” On
n’arrêtait pas de s’amuser, de faire notre travail le mieux possible. » Un plaisir décuplé
par la vie de groupe. « Unai disait souvent aux jeunes : “Mais sortez, sortez un peu !” Il
nous donnait une à deux journées de repos parfois, puis quand on dînait ensemble, il
voulait qu’on profite tout en ayant à l’esprit qu’il y avait entraînement le lendemain »,
poursuit le défenseur basque. « Il nous incitait à nous retrouver tous ensemble. Mais vu
qu’il était désormais entraîneur, il ne pouvait plus faire comme avant. Quand on sortait
boire des bières, au bout de la seconde, il s’en allait pour nous laisser notre propre
espace. Il n’allait plus en terminer quatre ou cinq avec nous […] Il nous connaissait
tellement bien aussi. Il savait qui était célibataire, qui était marié, qui aimait sortir, avec
qui il pouvait boire une bière ou non. C’est quelque part un travail psychologique, de
prise de décision. Par exemple, il se fichait que tu sois son ami, cela ne te ferait pas jouer
plus. Et inversement : s’il te mettait sur le banc, cela ne signifiait pas que tu n’étais plus
son ami. Il a su manier tout ça. »
Emery manie tellement bien son groupe que Lorca se rêve en Liga avec une phase
retour impressionnante et une attaque pétaradante (56 buts, troisième meilleur total).
« Toute la saison, il nous a répété de croire en nous. Il nous a persuadés de croire plus en
nous-mêmes », lance Ramos, qui assure la transition entre le milieu et les avant-postes
emmenés par Facundo Sava. « Il était grand et gardait très bien le ballon devant, ce qui
donnait de la vie à nos attaques. Puis, Facundo était un mec exceptionnel. On sait tous
que les Argentins sont passionnés, mais lui était vraiment fou, même aux entraînements.
Il se donnait tellement à fond que ce n’était pas des entraînements pour lui, non, non,
c’était des compétitions ! Et ça a été contagieux. » Au-delà de ses qualités
footballistiques, Facundo Sava est le parfait relais d’Unai, selon Iñaki Bea. « Il a fait des
études de psychologie et Unai a aussi appris de lui. Je crois qu’ils se sont apporté
mutuellement, dans un rapport de réciprocité. » L’Argentin, connu comme « El
Colorado », est aussi un amoureux de la lecture, une passion qu’il partage avec d’autres
joueurs, comme Moro : « On s’échangeait des livres, on avait un peu les mêmes goûts.
Mais on parlait aussi beaucoup de football. Quand tu as la chance d’avoir des coéquipiers
qui sentent le football, c’est tout ce dont tu as besoin pour accomplir tes objectifs. »
Dix ans se sont écoulés depuis cette époque. En se promenant dans le centre de
Lorca, une ville réputée à juste titre pour son architecture baroque, le souvenir du
football semble loin. Le Lorca Deportiva Club de Fútbol a cessé toute activité en
février 2015, enlisé en Tercera (D4) et criblé de dettes 2. Il faut dire qu’au départ d’Unai
Emery, le club était immédiatement redescendu. « C’est un grand professionnel avec qui
j’ai eu la chance de travailler, comme tout le club », dit Pedro Reverte, aujourd’hui en
charge du secteur sportif de l’UCAM Murcia Club de Fútbol (D3). Il sait mieux que
personne l’exploit réalisé par Emery et sa troupe. Lorca n’est pas une ville attirant les
curieux : l’été est une fournaise et l’économie n’a jamais su s’adapter à la modernité. Des
études d’AIS Group classent la « ciudad del sol » à la troisième place des cités de plus de
50 000 habitants où le risque de tomber dans la pauvreté est le plus élevé ; un risque qui
concerne 38,3 % de la population lorquina en 2015. Bien sûr, l’agriculture permet encore
à de nombreuses familles de survivre, mais à quel prix ? Les nappes d’eau phréatiques
baissent dangereusement, une sale habitude du sud de l’Espagne. Sauf que les provinces
andalouses connaissant le même souci (Almería et Huelva) ne sont pas propices à une
telle instabilité sismique. Des chercheurs ont relié la descente des nappes d’eau aux
dernières secousses. Déjà, le 29 janvier 2005, un séisme de 4.6 sur l’échelle de Richter
avait frappé, sans faire de victime. Six ans plus tard, le 11 mai 2011, un autre
tremblement de terre d’une amplitude de 5.1 a cette fois emporté neuf personnes,
blessant 324 autres infortunés. La cause principale n’est pas la surexploitation des
nappes, mais son influence est certaine. Triste perspective, mais Lorca ne se plaint pas.
La balade dans ses quartiers offre des sourires, tous plus beaux les uns que les autres. En
engageant la conversation autour du football, le nom d’Unai Emery revient, encore et
toujours. De quoi ravir Pedro Reverte, un vrai Lorquino, qui insiste pour ajouter une
dernière pensée : « Seuls Unai et moi savons combien on a réellement travaillé et
savouré ces moments. Gracias por todo compañero ! »
1. « On a dépensé 60 000 euros pour Gorka De Carlos [Real Unión] et Maldonado, de Ceuta. Il appartenait au Betis
donc on a dû négocier. » Unai Emery au quotidien sportif AS, le 12 mars 2006.
2. Un Club de Fútbol Lorca Deportiva existe cependant depuis 2012.
7
« Mon rêve, c’était juste d’évoluer pour l’une des équipes représentant Almería. Je
suis né ici, à Zapillo, un quartier modeste où je jouais comme tous les autres enfants.
Parvenir jusqu’à la Liga et vivre du football, ça me paraissait bien trop loin… » José Ortiz
Bernal s’arrête un moment. L’ancien capitaine de l’Unión Deportiva Almería a toujours été
modeste, dans le bon sens du terme, non pour se faire mousser après coup. « C’est une
personne humainement irréprochable », confirment tous ses anciens coéquipiers.
Aujourd’hui directeur administratif de deux boutiques Dolores Promeses, une à Almería et
l’autre à Málaga, il reçoit dans cette dernière, en toute décontraction. « J’ai terminé ma
carrière en 2012 et je me suis mis au triathlon. Le vélo, ça va, et la course me permet de
rattraper le retard pris à la nage. Avant de me mettre à ce sport, je ne me noyais pas mais
je ne savais pas vraiment nager pour autant. » Un comble pour un Almeriense, dont la
ville et les plages alentour – notamment celles de Roquetas de Mar où il a vécu et joué –
bordent la Méditerranée.
Rapidement, la conversation vire autour d’Emery, arrivé à l’été 2006 après ses
débuts remarqués à Lorca, localité distante de seulement 150 kilomètres. « C’était une
équipe vraiment compliquée à jouer. La preuve, ils ont même terminé devant nous quand
Unai était là-bas », poursuit-il, reprenant les dires du latéral Bruno Saltor. « Ce n’était pas
une partie de plaisir. Il faisait une chaleur de fou et ils te pressaient, pressaient,
pressaient. Personne ne les attendait et Unai les a quasiment fait monter en Liga… »
Source de convoitises, le Basque a choisi le projet d’Almería, une ville où le football
attend désespérément un retour en Liga après une expérience éphémère de 1979 à 1981.
« Le problème, c’est que beaucoup d’équipes ont fait faillite. Après la disparition de
l’Agrupación Deportiva Almería, il n’y a pas eu un seul club représentatif de la ville. On a
connu le Polideportivo Almería et l’Almería Club de Fútbol, ce qui divisait la base de
supporters. Il y avait environ cinq cents personnes aux matchs de chaque équipe »,
détaille Ortiz, qui a signé en 1997 à l’Almería Club de Fútbol, tout en étudiant pour
devenir professeur d’EPS à l’école. Hormis une parenthèse de six mois en Italie, à
Ravenna (D2), il continue dans la même équipe, devenue entre-temps l’UD Almería 1.
« Petit à petit, le club a grandi et a toujours eu l’ambition de revenir au plus haut niveau.
Pour un Almeriense comme moi, l’attente de la Liga commençait à être beaucoup trop
longue », ajoute Francisco Rodríguez, meilleur buteur de la jeune histoire de l’UDA. De
quoi convaincre Unai de signer un bail de deux saisons avec un certain Juan Carlos
Carcedo, son ancien coéquipier de Leganés : « Il m’avait déjà appelé lorsqu’il était à Lorca
pour savoir si cela m’intéressait de l’accompagner comme adjoint. Je ne pouvais pas car
j’étais déjà dans le staff de Las Palmas, donc Almería a été notre première expérience
commune. C’était un tout autre contexte pour lui comme pour moi. Le club avait
l’ambition de monter, et la pression qui va avec. Cela le changeait de Lorca et témoignait
d’une vraie progression. » Un autre ancien coéquipier est de la partie : Roberto Olabe.
« On était ensemble à la Real Sociedad, sans être spécialement amis ; notre amitié s’est
forgée après, en travaillant ensemble. Cela dit, il y a un détail amusant puisque lors de
ma blessure à l’épaule, Unai s’était rapproché de moi, ce qui en dit beaucoup sur lui […]
Il m’avait demandé quelques mois avant d’arriver à Almería si on pouvait travailler
ensemble à l’avenir. Et bizarrement, on signe presque en même temps tous les deux ici. »
Immédiatement, Emery surprend l’effectif, habitué aux méthodes de Paco Flores,
auparavant entraîneur de l’Espanyol et de Saragosse. « C’était à l’ancienne, on va dire.
Mais il a sauvé le club et a mis en place des bases qu’Unai a ensuite utilisées. C’est aussi
le coach qui m’a donné le plus de confiance en moi », commente Ortiz. « Dès les premiers
jours du mister, on a vécu comme un saut dans le temps, dans la technologie. On
commençait ici et là à utiliser les vidéos mais pas comme Unai. Il coupait les images au
moment où il voulait pour les analyser, nous montrer par exemple dans quelle situation
l’adversaire pouvait nous faire mal, etc. Sa méthodologie, c’était un changement presque
barbare pour moi car je n’avais jamais connu un entraîneur utilisant tout ça. Et je n’étais
pas le seul dans ce cas. » Les premiers entraînements sont novateurs, mais peut-être trop
pour des joueurs rodés à la deuxième et à la troisième division espagnole. « Avant les
séances, il nous réunissait pour nous expliquer le but de l’entraînement et en quoi cela
nous servirait collectivement », explique Laurent De Palmas, latéral droit français passé
par Nîmes, Cannes et Ferrol. « On faisait un peu de tactique, de vidéo et on parlait. Une
fois, il m’appelle au tableau et je dois répondre à ses questions : “Laurent, tu as une
touche à 20 mètres de nos buts. Quelle est la première solution privilégiée ? La
deuxième ? La troisième ?” Pareil pour les touches offensives. On était dans une
optimisation de tous les détails : comment dois-je placer mon corps pour réaliser tel
contrôle, pour couper tel angle de passe ? » Son concurrent, Bruno Saltor, renchérit : « Il
m’a énormément aidé sur le contrôle orienté, notamment la position du corps idéale par
rapport à la réception de la balle. Quand on parle de détails, c’est aussi obliger le gardien
à toujours viser le pied fort du joueur à la relance. Il arrêtait l’exercice si ce n’était pas
respecté, par exemple. »
Au fil des semaines, les Andalous trouvent leur rythme avec un groupe utilisé en
profondeur : vingt et un joueurs apparaissent au moins dix fois en championnat et dix-
sept d’entre eux comptent plus de dix titularisations. « Personnellement, je n’ai pas
beaucoup joué (13 matchs et 3 buts) mais j’ai d’excellents souvenirs de cette saison et
d’Unai. Ce qui est étonnant, car normalement, lorsque tu es souvent sur le banc, tu as de
la rancœur vis-à-vis de l’entraîneur », détaille Francisco, qui avait planté 36 buts en 103
rencontres entre 2002 et 2004 pour les Almerienses. « Sa gestion des remplaçants était
très fine. Un souvenir me revient. Cela devait faire cinq matchs que je ne jouais pas.
J’arrive le lundi énervé, vraiment en rogne. Au fil de la séance, j’ai pourtant l’impression
que je venais de jouer car Unai me traite comme tous les autres. Il me regarde d’une telle
manière durant l’entraînement que je suis même sûr de jouer le dimanche suivant. Mais
non, je n’ai pas joué [rires]. Il s’est toujours très bien occupé des remplaçants, il les
impliquait dans tout ce qu’on faisait, leur donnait un vrai rôle. » Une sensation confirmée
par Laurent De Palmas, souvent sur le banc au profit de Bruno Saltor. « Je n’ai pas
toujours été titulaire mais j’avais une relation de proximité avec lui. Je savais que j’étais
important pour le groupe grâce à la confiance qu’il m’accordait. Après, j’ai un sacré
caractère donc on s’est accrochés plusieurs fois dans l’année, mais ça s’est toujours fait
face-à-face, ce que j’apprécie. Ce n’est pas l’entraîneur à parler dans ton dos. S’il a envie
de t’insulter, il te le dira en face […] En fin de saison, contre Málaga, on perd 2-0 à la
mi-temps. Dans le vestiaire, Unai m’a mis minable, plus bas que terre. Juan Carlos lui a
même dit de se calmer car il allait trop loin. Mes coéquipiers étaient stupéfaits car je
n’avais pas spécialement été plus mauvais qu’un autre. Mais moi, je savais pourquoi il me
descendait. J’avais reçu une offre de Elche peu avant et on en avait parlé. Ils me
proposaient un bon contrat et Unai m’avait dit d’attendre la fin de saison pour savoir si
j’allais être prolongé à Almería. Vu qu’il sait comment parler à tel ou tel joueur, il m’avait
défoncé car il savait que je réagirais : “Toi qui es si bon, tu es où là ? Hein, tu es où,
joder ?” Ça m’a tellement remonté que j’ai fait une deuxième période de fou. On gagne 3-
2 je crois [2-2 en réalité] et je suis à l’origine de deux buts. »
De la psychologie, de l’engagement et une passion sans bornes pour son métier : les
qualificatifs rejoignent le portrait brossé à Lorca, avec la présence de Carcedo en
supplément. « On ne peut pas dissocier leur succès », appuie Saltor. « Unai peut par
exemple être plus dur avec les joueurs car il sait que Juan Carlos est plus mesuré, plus
proche de nous. » Une proximité évidemment facilitée par son statut d’adjoint. « Il est
entraîneur principal donc il ne peut pas être aussi complice avec les joueurs que moi »,
confirme l’intéressé. « Il aime beaucoup parler à ses joueurs, il aime sentir une relation.
Ce n’est pas un entraîneur qui se contente d’observer de loin en gardant un côté
strictement professionnel. Par contre, il sait très bien que sa prérogative est différente de
la mienne ou de celle des autres membres du staff. Si je vois des joueurs un peu dans le
dur mentalement, c’est mon rôle de m’approcher d’eux, de les encourager et de leur
permettre de se confier à moi plus facilement que s’ils devaient aller voir Unai […]
Honnêtement, ce n’est rien d’extraordinaire. Ça peut être un changement que le joueur
souhaiterait, donc je lui donne mon avis. On débat et j’en parle à Unai si je le juge
nécessaire. Pareil s’il a besoin d’un jour de libre pour une raison quelconque. » Si lui-
même tend à minimiser son importance, le rôle de Carcedo est mis en avant par
quasiment chaque personne du club, notamment De Palmas. « C’est fort ce que j’ai connu
avec lui. Même après mon départ, on a gardé le contact. Quand tu gagnes, tu vis des
émotions décuplées, mais il n’y avait pas que cela. Il y avait les regards, l’écoute, les
mots. Unai et Juan Carlos, c’est le summum de ce que j’ai connu durant ma carrière,
humainement et sportivement. » Il ne croit pas si bien dire…
Samedi 19 mai 2007, 18 heures. La soirée n’a pas débuté qu’Almería bourdonne et
bouchonne, surtout dans sa partie est. Une foule rouge et blanche converge à l’Estadio de
los Juegos Mediterráneos, un stade construit pour les Jeux méditerranéens de 2005. Dans
une demi-heure, les Almerienses défieront Ponferradina pour la 38e journée de la saison
en Segunda. Une affiche plutôt banale, en apparence du moins. « Après les trois
premières défaites, on a trouvé notre rythme, notre manière de jouer. Plus les matchs
avançaient, plus on se perfectionnait et plus on montait au classement », savoure
Fernando Soriano. « J’ai été blessé au genou, ça m’a mis quatre mois sur la touche. J’ai
pu passer beaucoup de temps avec Unai et voir ce qu’il pensait. J’ai réellement pu voir
son obsession des petits détails, de tout contrôler. Il n’y a pas de hasard. Aucun hasard à
sa réussite. » Qu’il paraît loin le temps où certains se demandaient s’il fallait débarquer le
jeune entraîneur basque. « Honnêtement, on n’a jamais eu de doutes sur Unai. C’est un
obsédé de la gagne avec une grosse paire de couilles. Il n’est pas bien costaud mais il n’a
peur de personne. Il nous disait que c’était son côté basque », se marre De Palmas. Ce
caractère, les Andalous le montrent semaine après semaine, au point d’être la seule
équipe à suivre la cadence de Valladolid grâce à une attaque vrombissante (73 buts au
final, la meilleure du championnat). Moralité, la réception de Ponferradina à cinq rounds
de la fin du championnat est déjà un possible synonyme de délivrance. « Ça fait depuis
1981 qu’on attend de revenir en Liga. Vingt-six ans d’abstinence, c’est long », sourit José
Ortiz, titulaire et acclamé comme à l’accoutumée par un public dépassant quinze mille
personnes, un chiffre rare.
Hélas, comme à… Lorca six jours plus tôt (défaite 3-1), l’entame est cochonnée,
Ponfe marquant au bout de sept minutes. Silence. Almería bafouille sa partition,
accumule les erreurs. Les relégués dominent. Qu’est-il arrivé à « l’équipe la plus
séduisante du championnat », dixit Luis César Sampedro ? Les anciens mettent déjà ça
sur le compte des cieux, ceux-là même qui sont accusés d’être avares en eau ; la région
est la plus aride d’Europe avec des endroits comme Cabo de Gata où les précipitations
annuelles ne dépassent pas 200 mm. Une malédiction, encore une autre, comme si les
Almerienses ne pouvaient pas dompter les éléments, ni rejoindre l’élite du football
espagnol. « Une des choses que j’aime dans ma province, c’est qu’elle est remplie de
mystère, d’histoires, de légendes », lance Ortiz. Ces mythes se nourrissent principalement
des films tournés dans le désert de Tabernas, à une trentaine de kilomètres. Clint
Eastwood, Charles Bronson, Henry Fonda, Sean Connery : tous ont usé leurs éperons ici.
À écouter les rumeurs, ils auraient même payé une tournée générale aux figurants du
coin, réquisitionnés pour l’occasion avec des soldats de l’armée franquiste ; question de
réalisme. Sergio Leone, le célèbre réalisateur romain, ne laissait rien au hasard, encore
moins les petits détails insignifiants que personne ne voit. C’est le propre des maestros,
ceux dont la sensibilité est telle qu’ils inventent, placent, coupent et recoupent en
permanence. « Toute la semaine, tout le travail est planifié afin de permettre aux joueurs
d’avoir la meilleure organisation possible pour battre l’adversaire. Moi, je peux avoir une
influence mais elle restera limitée. Je peux ne pas subir, rester actif, mais je ne suis pas
sur le terrain. » Unai Emery ne l’est pas non plus, et il n’en a pas besoin : José Ortiz
connaît parfaitement sa partition, faisant feu au moment où le butin de la Liga paraît
s’échapper. Égalisation. Les tirs continuent. Ponferradina plie. Kalu Uche et Corona
terminent le boulot, 3-1, dans un parfait remake de Le Bon, la brute et le truand. Le bon
Ortiz qui s’empare à la fin du match d’un maillot de Juan Rojas, le mythe du football
almeriense, auteur du premier but de leur histoire en Liga, en 1979. « C’était mon idole.
Un ailier droit qui a réussi l’exploit de jouer dans toutes les divisions, depuis la catégorie
régionale jusqu’à la première division », conte José, qui a fait de même en montant de
Tercera à Liga avec le club de sa terre. « J’étais vraiment petit à l’époque, donc je ne me
rappelle pas l’avoir vu jouer. Je me souviens juste des articles dans les journaux et qu’on
n’arrêtait pas de me parler de lui, de tout ce qu’il a fait pour Almería. Et c’est aussi un
membre de la famille puisqu’il était le beau-père de ma sœur. Alors marquer ce jour-là,
marquer ce but dans un match ramenant le club de ma terre en première division… Je
ne pouvais rêver d’un meilleur jour, d’un plus beau symbole. Rien que d’en reparler, je
suis ému. » Et pour cause. Sept ans auparavant, Juan Rojas décédait inopinément d’une
crise cardiaque. Toute la presse et les amoureux du football ont eu une pensée pour lui
ce samedi 19 mai 2007, se lamentant qu’il ne soit pas là. C’est une erreur : Rojas était là,
toujours sur son côté droit, écartant joyeusement d’un dribble cette fameuse malédiction.
À moins que ce ne fût son successeur ; un bon film ne dévoile pas tous ses mystères.
COUP DE DÉS
Almería n’est pas réputée pour être la plus exubérante des villes andalouses. Bien
sûr, sa feria ou le Spring Break de Mojácar, joli village côtier de la province, échappent à
toute rationalité, mais pas plus qu’ailleurs. « J’ai joué à Almería et Málaga. J’aime
beaucoup la première mais c’est quand même plus petit et un peu moins animé.
Málaga… Il y a plus de ferveur, dans les bars comme dans le stade », raconte Emmanuel
Dorado, défenseur français ayant évolué avec les Almerienses et les Malagueños au
tournant des années 2000. « Quand on a obtenu le titre en D2 avec Málaga, c’était
n’importe quoi en ville. Des milliers de personnes dans les rues, une parade géante, les
gens étaient complétement fous. On était invités gratuitement dans tous les endroits
pour sortir ou bouffer. » Une habitude espagnole, vécue peut-être avec plus de frénésie
en Andalousie, esprit de fête oblige. « Le lendemain du match contre Ponferradina, je me
suis réellement rendu compte de ce que nous avions fait », raconte Ortiz, le capitaine.
« Avant chaque saison, on dépose une offrande florale à notre patronne, la Virgen del
Mar, surtout pour lui demander de nous venir en aide. Chaque fois qu’on obtient quelque
chose de significatif, on fait pareil. Mais ce jour, plus personne ne pouvait rentrer dans
l’église ! Il y avait tellement de gens dehors que nous avions dû faire un petit couloir afin
d’accéder à l’église pour déposer les fleurs, honorer notre patronne. Dans le centre, le
jour de la montée, on ne pouvait plus marcher à cause de la foule. Mais la semaine qui a
suivi, c’était pire. » L’événement n’est pas simplement populaire, mais aussi politique.
« José Ortiz, Unai et moi-même avons été décorés de la médaille de la ville », commente
Francisco Rodríguez, attaquant almeriense pur jus. « Cette médaille d’or, elle n’appartient
pas uniquement à moi, elle appartient aux vingt-cinq mecs. Mais on me l’a donnée car je
suis d’ici et que ça fait plusieurs années que je joue pour le club. »
Passé par les jeunes de l’Espanyol et la réserve de Valence, Francisco a évolué pour
diverses équipes de la ville : Plus Ultra CF, Club Polideportivo Almería et l’Unión Deportiva
Almería pour qui il a inscrit 45 buts. « Quelque temps après l’officialisation de la montée,
Unai m’a expliqué qu’il ne comptait pas sur moi en première division. Ça m’a fait mal car
c’était mon rêve de jouer en Liga avec l’équipe de ma terre, de mon sang. Je l’ai fixé et je
lui ai balancé : “Eh bien si tu en es capable, vire-moi !” J’étais le meilleur buteur de
l’histoire du club, j’étais un homme important ici. Et les joueurs, nous sommes très
égoïstes. Je pense qu’il n’y a pas plus égoïste qu’un joueur de football dans le monde du
travail. Et après que je lui ai dit ça, Unai a été capable de me virer, mais en plus de
manière élégante [rires]. Il m’a toujours laissé m’entraîner avec le groupe, jamais à part.
Il m’a en fait montré que je n’avais pas la qualité pour être dans son équipe. Je m’en suis
rendu compte au fil des entraînements et j’ai décidé de partir [à Granada 74, en D2].
C’est un homme très élégant dans toutes ses décisions. Il ne va jamais faire de mal à un
joueur, ce n’est pas sa manière d’être. Il fait toujours ses choix en fonction du bien de
l’équipe et il s’en fout que tu sois un mec important, un vétéran ou un jeune. » Dur mais
juste ? Affirmatif selon Francisco, qui ne lui en tient aucunement rigueur. Mieux encore,
c’est Emery qui l’a inspiré pour devenir entraîneur. « Il m’a énormément surpris, en tout
point. C’est à partir de mon expérience avec lui que l’univers du coaching m’a attiré. Il a
eu une influence sur ma décision d’entraîner à la suite de ma carrière car j’ai vu en lui
des choses que j’aimais et que je partageais […] Il était toujours sûr dans ses décisions.
Quand il annonçait son onze initial, il parvenait à convaincre tout le vestiaire que c’était
la meilleure équipe possible car il avait cette manière de te regarder… Il a toujours eu un
regard franc, transparent. Ça se voyait qu’il voulait seulement le meilleur pour l’équipe. »
Cette influence, Emery l’a également transmise à Laurent De Palmas, parti après une
seule saison à Elche. « J’entraîne des jeunes aujourd’hui et je m’inspire énormément du
travail fait par Unai et Juan Carlos. Chaque joueur, quand il devient entraîneur, prend un
peu de tous les coachs qu’il a connus. Moi, clairement, c’est de lui que je puise certains
exercices de pressing, de positionnement du corps, de synchronisation collective. » Même
topo pour Fernando Soriano, le milieu de Saragosse, devenu Almeriense d’adoption 1.
« C’est mon exemple, honnêtement. Tu n’imites pas quelqu’un, mais tu prends comme
référence ce qui a été bon et tu évites ce qui a été mauvais. Avec Unai, j’ai appris le
métier alors que je jouais. Je me souviens qu’il gardait toujours en main un carnet où il
notait plein de petites choses. Parfois, je le lisais et certaines annotations dataient de dix
ans, quand il était joueur ! Ça parlait de tactique, de sensation de jeu, d’attitudes
défensives, de coups de pied arrêtés, etc. » Plus que l’aspect purement footballistique, ces
anciens joueurs devenus entraîneurs gardent en tête la manière dont Unai gérait un
groupe et transmettait son message, parfois de manière théâtrale. « Il mettait en scène
certaines situations. Une fois, il parlait des vertus du collectif et pour illustrer son propos,
il a pris un seau qui traînait par là. Il a commencé à lui filer des grands coups de pied :
“On le vire d’ici à patadas [coup de pied] ! On le vire d’ici, on ne le veut pas avec nous,
on ne le veut pas dans l’équipe !” Il a fait pareil avec une bouteille en plastique. C’était
pour marquer l’importance de rester tous unis. Du genre : si un joueur ne veut pas
adhérer au message collectif, on va tous l’éjecter à coups de pied au cul ! Forcément, ce
genre d’instant te marque et ancre le message dans les têtes. »
Nouvelles recrues ou non, Unai Emery n’a pas l’intention de laisser sur le banc les
tauliers de la montée. Enfin, qui peut savoir ce qu’il mijote ? Pas son capitaine, déjà :
« On n’avait aucune idée du onze titulaire, même pour les gardiens. Il n’avait laissé
aucun indice dans la préparation du match. Pareil à l’hôtel, il n’avait pas donné
l’équipe », se rappelle Ortiz. « Arrive la causerie d’avant-match. Il nous fixe un moment :
“Je m’en fous de qui va jouer. Là, maintenant, je vais tirer ça aux dés. Je prends le
numéro de chacun d’entre vous et je tire onze fois les dés. Je n’en ai rien à foutre de qui
va rentrer sur le terrain comme titulaire car je sais que vous allez le faire. Je sais qu’on va
gagner de toute façon, que ce soit toi, toi ou toi qui est sur le terrain. Je le sais.” Je me
suis retrouvé sur le banc et c’est évident que j’avais les boules car on s’est tous battus
pour être titulaires, mais cette causerie… Elle m’est restée gravée. C’est une
démonstration de l’équipe avant le joueur, du collectif avant l’individu : je tire ça aux dés
et qu’importent les résultats, j’ai confiance en vous tous. » Ortiz est finalement entré en
seconde période avec Kalu Uche, un autre artisan de la montée. Dans le onze initial,
Bruno Saltor, Santiago Acasiete, Mané, Albert Crusat, Corona et Soriano étaient
titulaires, comme l’an passé. Sans oublier Juanma Oritz et Negredo, les deux recrues de
Segunda. « Presque personne n’avait joué en Liga mais c’était sans importance pour Unai.
Au final, on a gagné 3-0 », poursuit le recordman d’apparitions de l’histoire du club.
La campagne retour des Andalous attire les louanges. Barcelone se casse aussi la
mâchoire à l’Estadio de los Juegos Mediterráneos (2-2) tandis que les Rojiblancos fessent
gaiement Séville sur ses terres (1-4). « C’est probablement le plus beau match que j’ai pu
jouer dans ma carrière », lance fièrement Soriano. Largement maintenu, Almería est
même virtuellement qualifié pour la défunte Coupe Intertoto. Hélas, comme Mallorca
(7e), le club ne s’est pas inscrit à temps et la place est revenue à La Coruña (9e).
Qu’importe, avec 52 points en 38 journées l’Unión Deportiva Almería termine à la
huitième place et obtient le meilleur classement de son histoire. Unai Emery, lui, est
également quatrième du Trofeo Miguel Muñoz qui récompense le meilleur entraîneur de
Liga, à seulement trois petits points du vainqueur, Manuel Pellegrini, alors à Villarreal.
« Des années plus tard, des gens me parlent encore des années Emery », conclut Ortiz.
« Dans toutes les interviews, on me demande ce que j’ai ressenti au moment de la
montée. Je réponds souvent : “– Et toi comme supporter, qu’est-ce que tu as ressenti ?
– C’était incroyable, la chose la plus grande que j’ai connue !
– Alors imagine un instant ce que j’ai pu vivre au fond de moi lorsque j’ai joué et
marqué pour le match de la montée, et ensuite quand j’ai porté le maillot de ma terre en
Liga. J’étais comme toi, j’étais juste un supporter de plus sur le terrain. Je n’ai rien connu
de plus grand hormis la naissance de mes deux enfants.” Jamais Almería n’a connu un tel
effectif et un tel succès, et c’est Unai qui a permis ça. Aucun Almeriense ne peut l’oublier,
surtout moi ! Je lui envoie un message à chaque anniversaire car tout ce qu’on a vécu…
[Il marque une pause] À l’époque, on savait qu’il ne resterait pas longtemps ici. On en
parlait entre nous. Le président a essayé de le retenir et on a cru un instant que c’était
possible, mais on savait bien que non. Il était destiné à autre chose. »
Arrivée à Almería
J’avais plusieurs offres mais je suis venu ici après une discussion avec Unai. Ses mots, la
manière dont il m’a parlé, le fait qu’il me fasse ressentir sa joie et son enthousiasme de
m’avoir pour ce projet en première division… J’ai pas mal pensé à ça et je suis venu. J’ai eu
la chance de débuter en Liga et de tomber sur un vestiaire sain. Nous savions que nous
étions une équipe modeste mais avec cette entente, toutes ces sorties ensemble, ces
dîners, ça a créé une dynamique. Personne ne s’attendait à ce qu’on termine aussi haut et
je crois que ce côté humain a joué.
Les causeries
Il m’a énormément surpris car aucune causerie n’était pareille à une autre. Pour chaque
match, il y en avait une différente. Je me souviens d’un avant-match où on était à l’hôtel,
dans une salle où on voit les images de l’équipe adverse. Les images défilent et il ne dit pas
un mot. Il nous fixe profondément, sans rien dire. Donc forcément, on le regarde aussi en se
demandant quand il va commencer à parler. Et toujours rien. D’un coup, il jette son regard
sur moi et je le fixe aussi, intensément. Il passe à un coéquipier qui a la même réaction que
moi. Puis arrive un autre qui dit à Unai : “Que se passe-t-il ?” Il ne voulait pas se confronter
à lui mais il a posé la question car il se demandait pourquoi il ne parlait pas contrairement
à d’habitude. Et puis, ça durait depuis un sacré moment ! Unai lui a répondu direct : “Alvaro
est concentré, il pense déjà à ce qu’il doit faire. Lui aussi, il réfléchit à la lecture de la défense
adverse. Mais toi, tu n’es pas concentré pour ce match.” Le lendemain, coïncidence ou non, ce
joueur a été expulsé. Cette causerie est restée gravée en moi car avec un simple regard, il
savait qui pensait à quoi. Et le hasard fait que ce coéquipier a pris un rouge le lendemain qui
nous a coûté le match…
Un enfermo de fútbol [rires]. Je crois que sa vie baigne dans le football 24 heures sur
24. Dans sa manière de le vivre, dans sa manière d’agir, de le faire ressentir au quotidien,
cela génère une passion pour tous ses joueurs. Personnellement, il a réussi à faire sortir le
meilleur de moi-même. Je crois qu’il a fait sortir des choses que je n’imaginais même pas. Il
sait aborder le côté humain dans son approche psychologique et il te donne cette confiance,
cette liberté pour faire ce que chacun veut sur le terrain. J’ai connu des entraîneurs qui te
contraignaient à jouer de telle ou telle sorte, qui t’empêchaient de tenter certaines choses.
Lui, jamais. Aux entraînements, il était toujours persuadé que nous ferions bien les choses. Il
avait plus confiance en ses joueurs que nous en avions en nous-mêmes.
1. Arrivé en 2005, Soriano n’a plus quitté Almería, devenant en mai 2016 entraîneur de l’équipe première, qu’il a
réussi à sauver d’une descente en D3.
9
Juan Sánchez est un homme de peu de mots au premier abord. « Je n’aime pas me
mettre en valeur », confesse-t-il timidement après avoir été chercher sa fille à la sortie de
l’école. Pourtant, c’est lui qui est à l’origine de la venue d’Emery à Valencia malgré les
défiances liées à son jeune âge (36 ans). « On parlait beaucoup d’Unai en Espagne. Son
ascension ne laissait personne indifférent et il était en fin de contrat », explique Alberto
Benito, le directeur sportif d’Almería. « J’ai donc appelé un ami, Juan, alors secrétaire
technique de Valencia. Quoi que nous puissions faire, nous ne pouvions pas le garder,
donc je l’ai recommandé. »
Au tournant des années 2000, Valencia est effectivement une belle insouciante. Les
emplois affluent, sa côte profite du tourisme de masse et ses bars célèbrent les succès de
l’équipe, lauréate de la Liga (2002, 2004), de la Coupe de l’UEFA contre Marseille (2004)
et de la Supercoupe d’Europe face à Porto (2004). Alors, joder, pourquoi se préoccuper ?
Cañizares, Ayala, Rufete, Vicente, Mista ou Miguel Ángel Angulo sont autant de bonnes
raisons de sourire à la vie, qu’importe le départ de Rafael Benitez à Liverpool. « Sauf que
nous n’avons jamais su trouver le bon compromis après son départ. Les entraîneurs ont
afflué et ça n’a pas marché, souvent car on ne leur a pas laissé le temps », juge Sánchez.
La faute à Mestalla, une lessiveuse de managers. « C’est un public… Qu’on ne se trompe
pas, j’ai adoré jouer ici. C’est un grand club, un très grand même. Mais il y a une telle
passion que lorsque les choses tournent mal, cela a des répercussions terribles sur la
ville. Et c’est vrai que les entraîneurs n’ont pas la vie facile ici, pas du tout même. » Juan
Mata laisse échapper un petit rire. Formé à Oviedo et passé par la réserve du Real, il
avait 20 ans quand Emery a rejoint les ches. « Je n’avais qu’une saison dans les jambes et
elle fut très compliquée. L’entraîneur [Ronald Koeman] a été viré et on a terminé avec
notre délégué comme coach 1. On a quand même gagné la Copa del Rey mais le club avait
besoin d’une nouvelle ère. »
Depuis Benitez, aucun coach n’a tenu plus de deux saisons : Ranieri, López Habas,
Quique Sánchez Flores, Koeman et Voro se sont relayés sur le banc, en vain. « Je suis
d’ici, j’ai joué ici et j’ai travaillé ici. Je pense connaître un peu la maison », continue Juan
Sánchez. « Valencia est le club le plus dur, le plus exigeant envers son équipe. Parfois, les
gens oublient que nous ne sommes pas le Barça ou le Real. Nous n’avons pas les mêmes
moyens même si nous avons un public incroyable et une grande ville derrière nous. On a
pu rivaliser et gagner à une époque, mais avec la crise, c’était devenu impossible.
Impossible. » Cette crise, cette fameuse crise que personne n’avait vue venir, surtout pas
les promoteurs immobiliers et autres politiciens comme Mariano Rajoy, l’actuel président
du gouvernement espagnol qui citait à l’époque Valencia en exemple. Un exemple ? Mais
de quoi ? De la faculté à semer plus de 150 millions à tous les vents, comme ce fut le cas
pour l’aéroport de Castellón-Costa Azahar, à une petite centaine de kilomètres au nord
de la ville ? Inauguré en mars 2011, l’endroit a dû attendre le 14 janvier 2015 pour voir
décoller son premier avion ! Et encore, il s’agissait d’un vol affrété par le club de
Villarreal, sponsor lors de la construction, qui partait jouer à la Real Sociedad…
Sixième au final, qualifié pour l’Europa League, Unai limite les dégâts. « Quand on
est arrivés, il fallait redonner cette joie, cette passion à un effectif où beaucoup de
joueurs avaient gagné des trophées et se reposaient sur leurs acquis. C’était peut-être ça
le plus important, réveiller leur flamme, leur amour pour le football », dit le principal
intéressé, qui a perdu en cours de route son directeur sportif, Juan Sánchez, débarqué en
quelques mois. « Il y avait tellement d’incertitudes dans le club », se rappelle Juan Carlos
Carcedo. « Le climat était différent d’Almería. C’était plus professionnel, l’équipe était
bien plus grosse et l’ambiance pouvait être fantastique à la maison contre le Barça ou le
Real. Mais on a vécu des choses… [Il marque une pause] À chaque fois qu’on me parle de
Valencia, je vois les beaux moments qu’on a vécus, mais aussi tout le reste, cette exigence
naturelle qui a existé avant Unai et qui existera après lui. Nous n’avions pas vécu ça
ailleurs et nous ne vivrons pas ça ailleurs. C’est ce genre de moment critique, quand tu te
retrouves un peu seul dans l’adversité, que ça siffle de partout… » Carcedo stoppe ses
mots. Il n’en dira pas plus. Ses pensées resteront secrètes mais Valencia ne laisse
personne insensible, a fortiori un entraîneur et son adjoint abandonnés à Mestalla et ses
vents contraires.
1. Salvador González Marco dit Voro, qui assurera l’intérim à plusieurs reprises après le départ d’Unai.
2. Il faudrait un livre pour évoquer les histoires financières du club. Pour résumer, les dirigeants avaient planifié la
vente de parcelles de terrain de Mestalla pour financer une partie de la construction, qui ne s'est jamais concrétisée.
10
PEUR DE PERSONNE
Juin 2009. Valencia annonce (enfin) son plan de redressement. Pêle-mêle : une
augmentation de capital, une réduction de la masse salariale (de 112 à 92 millions par
an, sachant que le club générait 92 millions de recettes) et d’autres économies évitant au
maximum la vente immédiate de ses meilleurs joueurs, hormis Raul Albiol au Real (pour
15 millions). Une austérité nécessaire à la survie des Murciélagos, qui comptent réduire la
dette totale à 237 millions sous trois ans. Ironiquement, le président choisi pour diriger
la manœuvre est Manuel Llorente, l’ancien directeur général du début des années 2000,
cette fameuse époque où l’argent sortait de tous les tiroirs…
Parti en décembre 2005 pour des divergences avec Juan Soler, ex-président et
actionnaire principal, le revoilà pour éviter une faillite imminente. « Pour ça, il nous
fallait absolument une qualification en Ligue des Champions. L’avenir du club en
dépendait et Unai en était parfaitement conscient […] Lors de notre première rencontre
après ma nomination, nous étions avec le directeur sportif. On s’est assis et Unai nous a
fait une analyse joueur par joueur. J’ai connu Valdano, Benitez et plein d’autres grands
entraîneurs, mais c’était la première fois que je voyais quelque chose d’aussi poussé,
d’aussi minutieux. » Une première impression réussie pour le coach basque, dans un
climat toujours ombrageux, marqué par la sixième place de sa première saison. « J’ai
gardé le contact avec Juan Carlos et on parlait souvent. Ils ont longtemps eu des doutes
car certains avaient perdu l’envie de se dépasser », décrit Laurent De Palmas, ce à quoi
Unai se contente d’ajouter : « Je savais parfaitement que des joueurs n’étaient pas du tout
impliqués par le projet et par le club. Mais je n’allais pas changer ma manière de faire
pour des mecs pareils. » À raison : Valencia terminera troisième en 2010, 2011 et 2012.
Cependant, les propos du latéral français dressent une des limites du management
d’Emery : l’adhésion à une méthode passionnelle et demandeuse en efforts. « Il a un tel
niveau d’exigence envers lui-même que la personne à ses côtés n’a pas d’autre choix que
de suivre à un niveau égal », détaille Roberto Olabe, directeur sportif lors de la première
saison d’Unai à Almería. « Son exigence n’est pas tant physique ou technique. Elle se base
sur la manière de s’améliorer, de comprendre le pourquoi des choses. Sur ça, il est
terriblement exigeant. Donc si tu n’es pas prêt à fournir un travail intense au quotidien,
tu ne vas pas pouvoir bosser avec lui. Ça ne marchera jamais. » Le défenseur central
David Navarro l’explique encore plus simplement : « Si tu as envie de bosser, tu vas
t’éclater. Sinon… » De retour à Valencia en 2009, il a dû s’adapter aux attentes d’un
entraîneur lui demandant d’ajouter d’autres arguments à sa rugosité légendaire. « Il
attendait que nous participions au jeu, que nous créions les premiers décalages si c’était
possible. Et vu que n’ai jamais été le plus doué avec mes pieds… [Rires] J’ai énormément
progressé dans la sortie de balle, la relance. Pour être au niveau, j’ai atteint un niveau de
concentration que je n’avais pas forcément auparavant dans ce domaine. » Un
investissement mental, mais aussi émotionnel. « Je crois que la plus grande tristesse
pouvant toucher Unai, ce serait de tomber sur un groupe où les joueurs ne ressentent
plus rien pour le football », lance Albert Crusat, un autre ancien almeriense. Pas le sourire
à l’entraînement, ni l’envie de se surpasser, de se remettre en question ou de sortir de sa
zone de confort ? Attention car Emery peut voir rouge, au sens propre. « Je m’en
souviendrai toute ma vie de celle-là. Il a poursuivi un joueur en plein entraînement. Il
s’est mis à lui courir derrière en tirant son maillot », raconte Adil Rami, arrivé lors de la
dernière des quatre saisons d’Unai à Valencia. « Je me reconnais parfois en lui car il peut
être impulsif et il a tellement envie de gagner que c’est dans l’excès. Après les matchs, tu
ne peux pas parler avec lui ! Il est déjà loin dans son match, son replay, c’est incroyable !
Mais dans sa manière de gérer un groupe, on peut dire ce qu’on veut, c’est un
bonhomme. Un vrai bonhomme. » Une méthode virile mais correcte, expliquée par son
frère. « Nous sommes des personnes très nerveuses. Les Emery sont très têtus, très
bosseurs et très honnêtes. Nous sommes donc très basques [rires]. Parfois, ça peut
déborder mais il y a toujours une raison dans ce que fait Unai. Une fois, il m’a raconté
qu’il avait fait chier comme pas possible un joueur à l’entraînement. Ce joueur prenait
beaucoup de cartons et Unai voulait le pousser à bout pendant la séance. Il l’a insulté et
l’a provoqué à son insu pour lui apprendre à se contrôler. Bon, c’est pour ça qu’on fait les
entraînements à huis clos, ce serait trop sujet aux interprétations hors contexte ! »
Une parole tenue malgré un effectif vidé chaque année de ses meilleurs joueurs ou
espoirs. En 2010, David Villa rejoint Barcelone pour 40 millions, tandis que David Silva
signe à Manchester City contre 33 millions. En 2011, c’est Juan Mata qui rejoint Chelsea
contre 28 millions pendant que les deux Andalous, Joaquín et Isco, arrivent à Málaga
pour plus de 10 millions. Avec Emery, les ventes dépassent 140 millions d’euros, sans
compter la cession l’été suivant de Jordi Alba (14 millions) à Barcelone, un joueur
métamorphosé par le Basque et son staff. Mikel Jauregi, coach d’Unai dans son
adolescence à Hondarribia qui a accepté de le rejoindre à Valencia, se rappelle cette
mue : « Alba était ailier gauche avec la réserve. Il avait des problèmes pour jouer à ce
poste avec la première, donc Unai a décidé de le positionner en latéral pour mieux
utiliser sa vitesse. Il n’était peut-être pas très bon pour déborder un joueur, mais s’il
partait lancé pour arriver dans les espaces, vu son dynamisme, il créait des différences.
Au début, Unai l’a mis quelques minutes à ce poste, parfois une demi-heure. Plus tard,
c’était une mi-temps, et il a fini par disputer le poste à Jérémy Mathieu. Pendant un
moment, Jordi a douté, il répétait qu’il voulait jouer au milieu, qu’il n’était pas latéral.
On a réussi à le convaincre à base de vidéos et en étant très exigeants avec lui, même sur
le plan défensif, parce qu’autant il était très fort pour aller de l’avant, autant il ne devait
pas oublier de revenir et travailler derrière. Ce qui est drôle dans cette histoire, c’est que
Jordi était persuadé de faire une énorme carrière d’ailier, mais Unai et Carcedo lui ont
répété que non, il ne deviendrait jamais un grand ailier mais un grand latéral. Jordi est
têtu mais il est tombé sur plus têtu que lui, en l’occurrence Unai [rires]. » Un épisode
symbolisant le travail de fond opéré par Emery, bien obligé de trouver des solutions à
cause de l’exode chronique de ses trois dernières saisons à Mestalla. « Jamais il ne s’est
plaint, jamais il ne m’a dit quelque chose de négatif à propos des ventes, même si on
perdait nos meilleurs éléments », poursuit Llorente, qui a réussi à assainir le club, un
sacré exploit. « Il n’a jamais non plus exigé la signature d’un joueur en particulier. Bon,
c’est vrai qu’il a longuement insisté pour qu’on fasse Griezmann, d’accord… » Un
souvenir toujours vivant chez Unai : « C’était après le départ de Mata. Griezmann était en
Segunda avec la Real Sociedad [39 matchs et 8 buts] et je le connaissais très bien. C’est
un ami, Roberto Olabe, qui l’a fait venir tout jeune au centre de formation. Donc
forcément, j’étais au courant de sa progression, on en avait souvent parlé.
Malheureusement, tout le monde ne partageait pas cet avis à Valencia. »
Cet épisode a priori anecdotique est révélateur des années Emery. Un sentiment
d’incompréhension accompagne ses décisions et ses changements. Contre Leverkusen en
Ligue des Champions le 1er novembre 2011, la sortie de Pablo Piatti pour Feghouli
provoque une bronca terrible et un chant adressé directement à Unai : « Burro, burro,
burro ! » Imperturbable, « l’âne » basque reste debout dans sa zone technique, recevant
l’ire de la foule. « C’est une manière de prendre la pression pour lui afin que l’entrant ou
les joueurs soient épargnés », détaille Igor. Un quiproquo à l’issue duquel Valencia
s’imposera 3-1. L’autre point de discorde concerne le onze initial, toujours en évolution
d’un match à l’autre. « Trois ou quatre jours dans la semaine, j’allais le voir à la Ciudad
Deportiva et je lui demandais pourquoi il faisait telle ou telle chose. Une fois, pendant un
repas, il étudiait toutes les compositions qu’il avait faites et tous les changements », narre
Llorente. « Je lui ai demandé : “Mais comment tu peux changer cinq, six ou sept joueurs
d’une composition à l’autre ? – Non, ce n’est pas comme ça. Je change trois ou quatre
joueurs, maximum cinq. – Regarde, en moyenne c’est cinq joueurs changés d’un match
sur l’autre [je lui ai dit ça car les entraîneurs étudient le jeu, d’accord, mais normalement
pas d’une manière statistique]. – Ah mais parce que tu as étudié ce que je fais ? Tiens,
c’est noté ici !” Il s’est énervé mais on a rigolé. Il m’expliquait toujours le pourquoi du
comment, c’était un dialogue fascinant. »
Ses craintes et ses doutes, Emery les a oubliés. Il pose même fièrement en mars 2012
avec son livre, Mentalidad ganadora, el método Emery, un essai psychologique et de
gestion de groupe écrit avec Juan Carlos Cubeiro, professeur et auteur reconnu dans le
domaine du leadership et du coaching. L’accueil est plutôt bon, même si le titre interroge
les supporters vu le premier trimestre cochonné de Valencia : élimination en demi-finale
de Copa del Rey contre Barcelone et deux petites victoires en neuf matchs de Liga. Quant
aux médias, ils se délectent d’un passage, sur Isco : « C’est un joueur avec du talent, une
tendance au surpoids et à ne pas être constant dans son jeu. J’ai essayé de travailler
stratégiquement avec Isco, valorisant et analysant à chaque moment son rendement dans
les entraînements et les matchs : intensité de jeu, frappes, etc., pour qu’il soit en
2011/2012 dans l’effectif et puisse montrer sa valeur au plus haut niveau. » Le
Malagueño, utilisé à sept reprises et vendu à Málaga l’été 2011, a souvent reproché à
Emery son manque de temps de jeu. « Tout le monde pense qu’il a facilité son départ,
mais Unai a appris ça en vacances et il en est devenu fou. Il voulait le garder mais il ne
pouvait pas lui promettre une place de titulaire ou un certain temps de jeu. Il ne le fait
pour personne », dit son frère. Une condition encore plus impossible à Valencia où
pléthore de joueurs prennent la poussière dans les tribunes de Mestalla. Parmi eux, le
géant serbe Nikola Zigic, l’attaquant vénézuélien Miku, l’Italo-Argentin Chori
Dominguez, le Nigérian Sunny ou l’Uruguayen Nacho Gonzalez qui ne jouera pas un
match, allant de prêt en prêt par l’intermédiaire de ses agents opérant des deals avec
tous les clubs les moins fréquentables du monde… « On était au moins trente joueurs,
donc c’était plus difficile pour le staff. Unai m’a surpris car il parvenait à assurer des
séances toujours variées et surprenantes pour tout le monde. Au quotidien, c’était un
plaisir d’aller à l’entraînement », assure David Navarro. « J’aime ce type d’entraîneur
passionné, demandeur. Il était toujours avec son sifflet à arrêter le jeu, replacer, corriger.
Si je dois garder une image du mister, c’est celle-là : l’homme au sifflet. Ah non, il y a
aussi son tableau. C’est la première fois de ma vie que j’ai vu un entraîneur prendre un
tableau et l’amener sur le terrain d’entraînement. » Juan Mata rigole à pleines dents à
l’évocation de ce souvenir : « C’était incroyable car il apportait le tableau en plein milieu
de la pelouse. Puis, avec son sifflet, il arrêtait les exercices, reprenait, arrêtait, reprenait
jusqu’à ce qu’on atteigne un degré proche de la perfection. Si j’ai appris une chose avec
Unai, c’est d’arrêter de croire que les détails sont une question de hasard ou de chance. »
Les détails, une obsession de ses années valenciennes, comme ce fichu tableau,
visiblement hanté si l’on en croit les bruits de vestiaire. « Il en a fait cauchemarder plus
d’un », se marre Bruno Saltor, arrivé en 2009 et reparti en 2012 comme Unai. « Il nous
posait des questions et c’était un supplice pour certains d’expliquer des systèmes ou
simplement de lui répondre […] Unai aimait utiliser un pointeur laser pour attirer notre
regard quand il nous enseignait les choses au tableau. Lors d’une causerie, un joueur
avait pris le laser et l’avait caché. Unai rentre dans le vestiaire et demande qui l’avait car
il allait commencer sa causerie. Personne ne dit rien. Il se tourne et le joueur qui avait le
laser l’active en balançant un flash au tableau. Immédiatement, Unai se retourne pour
voir qui l’avait. Finalement, on a passé dix minutes comme ça parce qu’il n’arrivait pas à
trouver et chaque fois qu’il expliquait quelque chose au tableau, le laser apparaissait. Un
grand moment car le mister acceptait bien les blagues. » Ce n’est plus le vestiaire de
Lorca ou Almería, soit, mais Emery n’a pas tellement changé sa manière d’être. « Ses
discours d’avant-match étaient toujours aussi longs, parfois trop. Il aimait analyser aussi
la vie en général et il faisait des réflexions autour de thèmes pas forcément liés au
football. Certaines personnes aimaient ça, mais d’autres non […] Unai insistait beaucoup
sur le fait que le chemin menant au succès était plus important que la victoire en elle-
même. À Almería, nous étions une équipe humble, donc on acceptait sans souci la charge
de travail, notamment tactique. Mais ici, avec autant de joueurs de cette qualité, surtout
technique, ça leur coûtait davantage de faire l’effort pour comprendre son approche
tactique », termine le latéral droit. Une référence aux nombreux bâillements lors des
séances vidéo, interminables au goût de certains. « J’ai passé trois ans avec Emery.
Quatre, je ne pouvais pas. Il nous mettait tellement de vidéo que j’arrivais à court de
pop-corn », a déclaré dans un éclat de rire Joaquin à « El Partido de las 12 » sur la Cope.
Une déclaration vue et revue, qui éclipse une autre phrase de l’Andalou : « Emery est un
malade de football. C’est un des meilleurs entraîneurs que j’ai eus, mais il faut juste le
supporter. » Tout est question de personnalité ; on ne peut être ami avec la Terre entière.
« Je vais dire quelque chose d’important et je le répéterai jusqu’à ce qu’on le comprenne.
Unai n’a aucune méchanceté. Dans son travail, Unai, c’est son cœur qui parle », renchérit
Llorente. « J’ai senti que les joueurs ont vu en lui une personne foncièrement honnête. Il
était naturel avec eux, et c’est son point fort, cette capacité à transmettre quelque chose.
Il se dédiait corps et âme à son travail, donc forcément les joueurs respectaient ça aussi.
Le souci, c’est qu’il était en retard à chaque réunion, on commençait toujours trente
minutes après l’heure prévue ! Et encore, il oubliait souvent de manger. C’est moi qui lui
disais de prendre quelque chose car il était déjà assez mince ! »
Juan Mata était le deuxième meilleur buteur de la réserve du Real, derrière Alvaro
Negredo, avant de signer à Valencia en 2007. Incorporé au groupe dès sa première
saison (25 matchs, 5 buts), il a explosé avec l’arrivée d’Emery. Durant trois années, il a
disputé 139 rencontres pour 37 buts, devenant international et champion du monde en
2010.
Les débuts
Les besoins des joueurs sont tous différents. Quand Unai est venu, j’avais besoin de
sentir une réelle confiance car un joueur a toujours des doutes. Je venais de terminer ma
première année pro où on avait gagné la Copa del Rey, mais je savais au fond de moi que
confirmer une seconde saison était bien plus difficile. On voit beaucoup de joueurs exploser
dans leur jeunesse, mais peu parviennent à rester au niveau espéré. Dès notre première
rencontre, j’ai aimé la manière dont Unai nous parlait. J’ai senti sa confiance et cela m’a
permis de croire davantage en moi-même et de grandir comme professionnel. C’est lui qui a
été le soutien nécessaire au début de ma carrière.
Son utilisation
J’ai joué milieu gauche, numéro dix et même côté droit. Je me souviens d’un match
contre Numancia où il m’a mis attaquant de pointe car les spécialistes du poste n’étaient pas
là. C’est la seule fois que j’ai joué avant-centre dans toute ma carrière [rires]. On travaillait
beaucoup tactiquement, même les joueurs créatifs et offensifs : à la perte du ballon, comment
se positionner à des moments spécifiques du match afin d’avoir une équipe plus compacte,
etc. Personnellement, je me souviens surtout du soin accordé aux coups de pied arrêtés.
C’était juste une folie la quantité d’actions différentes qu’on avait. Il nous manquait des
doigts pour annoncer le signal de certaines [rires]. C’est l’entraîneur qui travaille le plus les
stratégies sur ces phases de jeu, les corners, coups francs ou touches. En plus, il changeait de
tactique selon l’adversaire. Il créait avec Juan Carlos de nouvelles actions en permanence et
plusieurs fois on a gagné grâce à ça. Souvent, on était surpris car ça paraissait vraiment
compliqué et il fallait une certaine concentration, ne serait-ce que pour se rappeler des
actions selon les matchs, surtout qu’on changeait d’une rencontre à l’autre [rires]. On faisait
des actions avec des écrans, d’autres fois avec une passe et un joueur laissant passer le ballon
pour le suivant. Je me rappelle surtout d’un coup franc qu’on faisait toujours dans la moitié
de terrain adverse. Au lieu de centrer normalement en plein dans la surface où tout le monde
se concentrait, on mettait deux joueurs à chaque coin de la surface et deux au milieu. Sur les
côtés, un joueur posait un écran pour l’autre qui jaillissait et coupait au second poteau.
Selon le bras levé par le tireur, la balle allait d’un côté ou de l’autre. Je ne sais pas si Unai le
fait toujours, mais si le tireur lève le bras droit, ça veut dire que le coup franc sera joué à
droite [rires].
La psychologie
Les entraîneurs que j’ai connus avaient chacun une manière spécifique de travailler.
Outre les phases arrêtées, je crois que la particularité d’Unai est sa communication. Dans ses
causeries, il écrivait trois, quatre ou cinq idées au tableau. C’était les points qu’il allait
aborder dans sa causerie. Parfois, c’était cinq phrases ou métaphores qu’il allait expliquer. Je
n’ai jamais revu ça chez mes autres entraîneurs. Il se basait sur beaucoup de phrases de
positivité, de camaraderie, des valeurs qu’il voulait développer au sein de son équipe. Pour y
arriver, il a fait quelque chose que personne d’autre ne fait, c’est-à-dire communiquer à
travers ces points, à travers des écrits. Ses causeries pouvaient s’allonger car il ne se rendait
pas compte du temps et il continuait à parler, mais il maintenait un niveau d’intensité dans
son discours et te posait des questions. Ça se transformait en une espèce de colloque entre
tout le monde et cela impliquait forcément tout le groupe. J’ai un souvenir particulier qui me
revient. Il évoquait les critiques reçues après un match perdu. C’était des critiques plutôt
dures, donc il nous a parlé de la relation avec la presse et de comment nous devions réagir
face à ces critiques : “Moi, je ne lis pas ce qu’on écrit sur nous quand les choses vont mal. Je
ne me laisse pas influencer par ce qu’on peut dire et je regarde la presse seulement quand les
choses vont bien.” Il aimait la positivité et le fait qu’elle donne plus d’énergie. Ça a été aussi
le premier entraîneur à nous parler de cette relation si compliquée qui peut exister avec les
critiques : la pression, la répercussion, la manière de les gérer. Être un joueur professionnel
nous expose aux remarques négatives à chaque match, mais il nous a montré que nous
étions au-dessus de tout ça, que les journalistes pouvaient bien dire ce qu’ils voulaient, nous
restions dans notre travail qui était d’aller de l’avant. […] Je considère le facteur émotionnel
dans le sport, et le football en particulier, comme un phénomène très important. Je crois que
la confiance te libère, t’amène à oser des choses sur un terrain de football. Il faut avoir le
relâchement te permettant de faire ce que ton corps te dit. Mais parfois, la pression de la
victoire et la peur de la défaite limitent ton rendement. Je parlais de ça avec Unai et Carce’
car j’en avais besoin. Leur positivisme, même dans les moments plus compliqués, a fait que
les joueurs se sentaient plus à l’aise sur le terrain. C’est ce que j’ai vécu personnellement.
Au final
1. Déclaration en conférence de presse suite à la défaite 3-6 contre le Real Madrid le 23 avril 2011.
11.
« Le temps file, hein ? » Iñaki Bea a le regard malicieux. L’ancien défenseur de Lorca
a « suivi attentivement la progression d’Unai », tout en gardant le contact avec lui. « Il
m’a impressionné car tout est allé si vite… Il aurait pu perdre le contrôle de sa
trajectoire, de lui-même. Mais non, il a poursuivi son ascension sans jamais revenir en
arrière. » Entre ses débuts le 9 janvier 2005 dans les affres de la Segunda B (D3), à
l’Estadio San Pedro d’Écija, et son premier match de Ligue des Champions, le
14 septembre 2010 à Bursaspor (victoire 0-4), il ne s’est écoulé que cinq ans et demi !
« C’est peu courant qu’une personne puisse réaliser pleinement ce qu’elle désire, mais il
faut le vouloir. Tout le mérite lui revient », juge Alberto Benito, bien conscient que les
hommes poursuivent leurs fantasmes sans s’en donner réellement les moyens, préférant
abandonner leurs efforts et dire derrière leur écran d’ordinateur que la coupe aux
grandes oreilles ou le point G n’existent pas. « On a joué ensemble à Tolède et on
conduisait jusqu’à Madrid pour voir les entraînements du Real, de l’Atlético, parfois en
cachette. Les dimanches, on allait dès qu’on pouvait aux matchs du Rayo Vallecano ou
des autres clubs madrilènes. Il a toujours aimé le football et ses composantes, mais il s’est
formé au-delà de ça, comme un autodidacte. Il a étudié à l’université de Johan Cruyff,
commencé à se mettre en relation avec un psychologue tout en lisant plein d’ouvrages
sur ce thème, le leadership et la gestion de groupe […] Cette évolution lui a donné des
mécanismes pour supporter la pression et même l’apprécier. L’entraîneur Emery n’a rien
à voir avec le joueur Emery. C’est une transformation. »
Durant sa quatrième saison valencienne, les deux parties savent qu’elles en resteront
là. La troisième place et la qualification en Ligue des Champions, comme convenu entre
Manuel Llorente et Unai l’été dernier, scellent l’aventure pour de bon. « Il est allé à la fin
de ses contrats à Lorca, Almería et Valencia. Combien d’entraîneurs vont au bout de leur
engagement ? », interroge Francisco, le niño d’Almería devenu en 2011 entraîneur de la
réserve almeriense, engagée en Segunda B (D3). « Ça veut dire beaucoup d’un entraîneur,
de sa force mentale et de sa persévérance. » Dans le football moderne, passer quatre
années dans le même club est une rareté pour un entraîneur. Sur l’échelle de Mestalla,
c’est presque un mythe ou alors une histoire du siècle dernier, en l’occurrence celle du
génial Alfredo Di Stefano (1970-1974), du célèbre Jacinto Quincoces 1 et du Tchèque
Antonín Fivébr, premier entraîneur de l’histoire che. Aucun autre manager n’a duré
quatre saisons consécutives, hormis Emery, détenteur du plus grand nombre de matchs à
la tête des Murciélagos (222). « Quand on voit l’évolution du club depuis (5e, 8e, 4e et
12e), on se rend davantage compte du boulot d’Unai. En tant que supporter, je le regrette
et je ne pense pas être le seul », lâche Juan Sánchez, l’homme à l’origine de sa venue et
adversaire régulier d’Emery sur les courts de tennis valenciens.
Cette reconnaissance est pourtant peu partagée pour les adieux du technicien
basque, remplacé la saison suivante par Manuel Pellegrino, ancien vainqueur de la
Coupe de l’UEFA avec Valencia et ayant appris avec Benitez à Liverpool et à l’Inter. La
victoire lors de l’avant-dernière journée contre Villarreal (1-0), le rival local, ne suscite
aucune célébration, tout juste un soulagement, l’aventure touchant à sa fin.
Symboliquement, la dernière rencontre d’Emery est à la maison, la sienne, celle d’Anoeta,
qui l’a vu grandir et devenir un homme. « La Real Sociedad l’avait contacté auparavant
en lui proposant un projet sérieux », explique Igor. Une offre alléchante pour un club
désireux de retrouver sa superbe après des saisons moroses et un retour express en
Segunda, mais Unai a d’autres envies. « Je voulais quitter l’Espagne et me tester dans un
autre championnat, un autre pays. » Quelques jours avant cette ultime journée de Liga,
Unai donne son accord au Spartak Moscou pour les trois prochaines saisons, séduit par
les ambitions et moyens du propriétaire Leonid Fedun, businessman russe ayant des
investissements prospères dans des compagnies pétrolières (Lukoil) et financières 2. Une
signature surprenante et un peu hâtive à écouter Igor : « L’AS Rome lui a déclaré son
intérêt juste avant la signature à Moscou… »
1. Ancien international, Quincoces a entraîné Valencia de 1948 à 1954, puis de 1958 à 1960 tout en jonglant avec
une carrière d’acteur.
2. Fedun est président d’IFD Kapital Group, une compagnie s’occupant d’investissements et autres placements
financiers. IKG est liée à Lukoil à travers la présence de Fedun et Vagit Alekperov, le patron de la société pétrolière.
12
Comme la majeure partie des clubs russes de premier plan, le Spartak s’est
internationalisé depuis une dizaine d’années. Avec Karpin, l’équipe comptait déjà trois
Brésiliens (Rafael Carioca, Ari, Welliton), deux Argentins (Marcos Rojo et Nicolas
Pareja), un Espagnol (Rodri), l’Irlandais Aiden McGeady ou le Néerlandais Demy de
Zeeuw. Rojo et Rodri partis à l’été 2012, Emery milite pour plusieurs joueurs de renom :
« On m’a promis une grosse équipe, vraiment. C’est pour ça que je suis venu ici. » Des
contacts avec Bruno Soriano, le taulier de l’entrejeu à Villarreal, sont amorcés. « On a eu
beaucoup de réunions dans le bureau de Karpin à propos des potentielles recrues pour
être compétitifs en Ligue des Champions », dit Mikel Jauregi, qui a rejoint le staff avec
Juan Carlos Carcedo.
Les meetings s’enchaînent mais les recrues espérées n’arrivent pas, hormis Rômulo,
espoir brésilien transféré de Vasco da Gama pour plus de 8 millions. « Unai le connaissait
mal mais Karpin était convaincu de son talent. Malheureusement, il s’est gravement
blessé au genou en septembre. Ça n’a rien enlevé à ses qualités, mon frère a voulu le
faire venir à Séville des années après », pointe Igor. Les autres renforts sont de bons
joueurs, aucun doute, mais pas des hommes pouvant changer le destin d’un match à
l’instar de certaines stars du championnat comme Samuel Eto’o, Willian (Anzhi) ou
Keisuke Honda (CSKA). Arrivent ainsi Kim Källström de Lyon, dont Unai loue les qualités
sportives et humaines, José Manuel Jurado de Schalke, et le défenseur argentin Juan
Manuel Insaurralde de Boca Juniors ; un choix de Karpin vu qu’Emery a dû regarder des
vidéos de lui en apprenant son arrivée. « On avait les moyens de faire quelque chose
dans un championnat relevé mais j’ai rapidement vu qu’il y avait de meilleures équipes
que nous… »
Gardant confiance, Unai insuffle directement ses principes déjà éprouvés en
Espagne. Un choix précipité. « On a fait des erreurs, mais qui n’en fait pas ? On devait
s’habituer aux coutumes liées au football, à la manière de travailler. Pour ça, il fallait
maîtriser la langue, qu’on a essayé d’apprendre, mais c’était très compliqué », détaille
Carcedo. Bizarrement, les cours de russe ne sont pas gérés par le Spartak, peu regardant
à ce que l’effectif cosmopolite apprenne la langue, mais par une personne extérieure,
Evgeniya Larioshkina. « Je ne travaillais pas pour le Spartak, non, mais je passais la
moitié de l’année à Gipuzkoa, la terre d’Unai », répond-elle en faisant référence à son
compagnon, natif d’Irun. « Je savais qu’Unai allait travailler au Spartak, l’équipe que je
suis bien que je me doive d’être objective vu que je suis journaliste [rires]. Je lui ai donc
écrit, il m’a répondu et c’est comme ça qu’on a commencé à travailler ensemble. »
Plusieurs fois par semaine, Emery voit Evgeniya pour apprendre une langue dont il ne
connaissait rien. « Il faut des mois pour parvenir à un niveau décent si on prend quelques
cours par semaine. Unai travaillait tellement sur la préparation des matchs et des
entraînements que son temps était un peu limité pour se donner pleinement à la langue.
Je lui préparais des cours à base de mots relatifs au football. Je lui montrais des tactiques
et des systèmes en lui expliquant les mots clés qu’il allait utiliser dans son travail. Étant
dingue de football comme lui, on pouvait passer des heures à parler des joueurs ou des
matchs, sans voir le temps passer. » Néanmoins, les progrès sont minimes, ce qui irrite
certaines personnes au club. « Au début, il avait vraiment du mal, c’était dur. On peut
reprocher beaucoup de choses à Unai, mais quand il fait quelque chose, il donne tout son
cœur. Même pour le russe, il était très motivé et n’a jamais perdu la motivation alors qu’il
avait beaucoup de difficultés. Il insistait pour apprendre l’anglais aussi afin de mieux
dialoguer avec ses joueurs. Peu à peu, on faisait même plus d’anglais que de russe. »
Les difficultés linguistiques rencontrent aussi un obstacle inattendu. « Le traducteur
du club avait parfois du mal à traduire l’idée que voulait donner Unai. Beaucoup
d’expressions espagnoles n’ont aucun sens si elles sont traduites littéralement en russe, et
vice-versa. Cela a créé pas mal de soucis », appuie Jauregi, détaché à l’analyse des
rencontres. « On était trois personnes à travailler les vidéos. On découpait les images de
l’adversaire pour réaliser une analyse défensive, offensive, stratégique et aussi
individuelle sur chaque joueur adverse. Après notre montage, Unai s’occupait des
dernières retouches puis faisait passer ses messages à l’effectif. Pour un match, on
étudiait six à sept rencontres de l’autre équipe. Notre idée, c’était de montrer à notre
latéral gauche les déplacements de l’ailier droit adverse, ses dix ou onze actions les plus
fréquentes afin qu’il ne fût pas surpris si ce joueur avait l’habitude de faire un crochet
intérieur ou de déborder sur son pied droit. » Un travail méticuleux, pas forcément
adapté à ce nouvel environnement. « Chaque pays a sa manière de travailler. La
méthodologie est juste différente, aucune n’est meilleure ni moins bonne. Et là où on a
fait des erreurs, c’est sans doute de ne pas s’adapter suffisamment à ce décalage culturel
et cette façon de faire. Les choses qu’on avait l’habitude de faire chez nous, que ce soit
les vidéos ou l’heure à laquelle on bossait, n’étaient pas dans leurs mœurs. Il fallait plutôt
introduire petit à petit les détails de notre méthodologie. »
L’autocritique peut toutefois paraître sévère au vu de l’entame du Spartak. « On
gagne nos quatre premiers matchs de championnat si ma mémoire est bonne [trois en
réalité]. Puis il y a surtout Fenerbahçe, le rendez-vous qu’on ne pouvait pas manquer »,
rappelle Popov. Ce barrage pour la phase de groupe de Ligue des Champions est l’objectif
principal des Moscovites et « la raison pour laquelle Unai a été appelé », dixit Alexis
Prokopiev. « On a fait un super match aller avec une victoire 2-1. Par moments, on a
senti un retour au jeu typiquement à la Spartak, à base de passes courtes toujours vers
l’avant et marquées par des temps d’arrêt, comme à l’époque d’Alenichev 1. » Sans le
même génie, bien sûr, mais avec suffisamment de sérieux pour se qualifier 3-2 en cumulé
et affronter à l’automne Barcelone, Benfica et le Celtic dans la poule G. À croire que tout
va pour le mieux dans le meilleur des mondes… « Unai est parti du bon pied, c’est vrai »,
reconnaît Dmitri Popov. « Puis, on a reçu un 5-0 au Zenit car le championnat russe n’est
pas aussi facile qu’on le croit. Avec l’Europe, on jouait deux fois par semaine sans obtenir
de bons résultats. Ça a donné une boule de neige s’agrandissant et s’agrandissant… »
Le vestiaire devient rapidement un champ miné, surtout quand Emery relègue Artem
Dyzuba sur le banc. « J’ai eu des altercations avec lui. Il était aussi en sélection et avait
beaucoup d’influence sur les journalistes car il parlait énormément avec eux. Pareil avec
certains joueurs du Spartak », raconte Unai. « J’ai commencé à me sentir seul. Tout seul.
Karpin ne m’aidait pas du tout. Une fois, il a organisé une réunion et s’en est pris à mon
staff. Je les ai défendus et je lui ai demandé pourquoi il faisait ça. De là, on a eu un gros
accrochage… [Il marque une pause] D’un côté, j’ai Karpin faisant tout pour me rendre la
vie impossible. De l’autre, j’ai Dyzuba qui s’occupe de monter les joueurs et les
journalistes contre moi quand j’ai commencé à le faire moins jouer. Je me suis retrouvé
tout seul, sans avoir la capacité de pouvoir faire quoi que ce soit. » Moralité, après la
claque contre le Dynamo le 25 novembre, Unai est licencié, seulement six mois après son
arrivée. « Karpin a directement annoncé la nouvelle aux journalistes qui l’ont applaudi en
retour. C’était surréaliste ! La vérité, c’est que je n’aurais jamais dû venir ici. Je me suis
fait avoir par le projet qu’on m’a vendu et je suis tombé dans un club où personne ne m’a
aidé. En partant, j’ai expliqué que c’était principalement à cause de la langue. J’ai dit ça
pour ne pas avoir de soucis car je sais que certains clubs sont dangereux. Si quelqu’un ne
me croit pas, il peut demander à Dmitri Popov ou au président, le seul qui m’ait
réellement soutenu d’ailleurs. »
Si Leonid Fedun n’a pas répondu, comme Karpin, Popov confirme la plupart des
dires d’Emery : « Déjà, c’est une personne intelligente. Il a été maladroit, oui, mais il a
appris de ses erreurs, j’en suis sûr et j’en suis heureux. En termes d’entraînement, de
méthodologie, de manière d’entraîner, d’exercice, de tactique, je crois que c’est l’un des
tout meilleurs. J’insiste, c’est un des tout meilleurs. Mais il avait perdu le contrôle de
l’équipe ; je lui avais dit plusieurs fois. Pendant la préparation, deux joueurs étrangers
ont été aperçus au petit matin à l’hôtel avec des filles. Tout le monde le savait. Unai les a
convoqués mais il ne leur a pas donné de sanction et leur a pardonnés. Que tu le veuilles
ou non, un joueur à qui tu permets cela commence à avoir une autre conduite… » Mais à
la rigueur, ce ne sont pas ces turpitudes, ni les photos d’Unai avec sa compagne dans un
restaurant quelques heures après la défaite contre le CSKA, qui sont le cœur du souci. « Il
n’a jamais regardé le statut d’un joueur. Il a toujours fonctionné selon le mérite et la
performance collective », dit Jauregi. Alors, comment concilier cette méritocratie avec la
règle imposant un minimum de quatre joueurs russes sur le terrain 2 ? « Je me suis depuis
longtemps posé la question d’Emery comme entraîneur du Spartak », confiait Dyzuba à la
branche russe d’Eurosport. « Pour lui, le meilleur joueur est Demy de Zeeuw […] Les
joueurs russes talentueux et forts sont laissés sur le banc et n’entrent pratiquement pas
sur le terrain. À l’inverse, les étrangers jouent. Et où sont les jeunes du Spartak ? Emery a
sorti presque tous les jeunes de l’équipe. Personnellement, je ne comprends vraiment
pas. »
Quatrième à la fin de la saison, Karpin est viré l’année suivante avec notamment une
élimination en Coupe contre une équipe de D3, le FC Tosno. Ses trois successeurs, Dmitri
Gunko, Murat Yakin et Alenichev, ne feront pas mieux : sixième, sixième et cinquième.
Cependant, petit à petit, avec l’influence grandissante de Popov et le départ de Roman
Askhabadze, un homme de l’ombre promu directeur général lorsque Karpin a repris
l’équipe, le club se pacifie et chasse les vautours environnants. Avec un certain succès,
même si les rumeurs certifient qu’un visiteur doit toujours donner son passeport à
l’entrée « afin d’en faire une photocopie, au cas où cela se passerait mal… » Un racontar
sans doute, nourrissant le folklore lié à la véritable équipe du peuple moscovite. « Notre
club a vraiment souffert et ses couleurs, rouge et blanc, conviennent assez bien car ce
sont des symboles de sang », soutient Prokopiev, qui s’appuie sur la multitude d’ouvrages
en russe et sur l’excellent livre en anglais de Robert Edelman, A History of the People’s
Team in the Workers’ State (« Une histoire de l’équipe du peuple dans l’État ouvrier ») :
« Le Spartak a été sous la protection des hautes sphères du parti après 1953 mais
continue de supporter beaucoup de cicatrices du stalinisme. Ses fondateurs ont passé
douze ans dans les camps. Le père du meilleur buteur (Simonian) a été mis en prison
pour forcer son fils à être transféré au Dinamo Tbilissi. Une autre star (Sal’nikov) a été
victime de chantage en quittant l’équipe et il y a aussi l’histoire du frère du capitaine,
toujours dans les camps. » Des faits irréfutables même si les fans du Spartak sont accusés
de toujours trop en faire, de prendre l’histoire comme une mythification, à l’image de
l’autobiographie de l’Anglais Jim Riordan, The Spy Who Played For Spartak (« L’espion
qui jouait pour le Spartak »). L’écrivain jure avoir joué pour les rouge et blanc alors qu’il
n’apparaît dans aucune archive… C’est justement ça le problème avec le Spartak, les
versions diffèrent d’une personne à l’autre : Karpin, Popov, Emery, qui croire ? Personne
et tous à la fois ; nul n’est devin. En rentrant à son appartement le soir ou en s’accordant
un moment dans un restaurant, Unai regardait souvent derrière son épaule, comme si
des yeux lointains l’épiaient. Paranoïa ou la confirmation que « certains clubs pouvaient
être dangereux » ? On dit que Riordan est officiellement décédé le 10 février 2012, mais
allez savoir ; un espion ne meurt pas, du moins tant que ses secrets ne sont pas éventés.
En attendant, comme dans tout conte russe, son ombre vous poursuit : tantôt dans la
ruelle, tantôt dans l’allée, et plus sûrement dans votre esprit.
1. Dmitri Alenichev était un milieu offensif de la grande équipe du Spartak des années 1990, quadruple champion de
Russie. Il a entraîné les rouge et blanc lors de la saison 2015/2016.
2. La nouvelle réglementation en prévoit désormais cinq.
13
RAVIVER LA FLAMME
Début d’année 2013, Hotel Meliá Valencia. Un quatre étoiles excentré du centre-ville,
idéal pour un rendez-vous d’affaires. Unai Emery attend patiemment dans une salle
privatisée pour l’occasion avec son agent, Iñaki Ibáñez. Après avoir refusé les approches
de l’Espanyol, le Basque a accepté de rencontrer le directeur sportif de Séville, Monchi,
désireux de changer quelque chose après la défaite contre Valencia, la cinquième lors des
sept derniers matchs en Liga. Rapidement, un accord est trouvé pour un contrat d’un an
et demi, mais les discussions se prolongent six heures durant au sujet de l’effectif, du
projet et du football en général. « On a laissé le temps de côté », a souvent plaisanté
Monchi en racontant cette réunion à des amis journalistes, comme Roberto Arrocha
(ABC), co-auteur de sa biographie : Monchi. León de San Fernando. En prenant congé de
son futur entraîneur, il lui adresse une ultime question : « Si nous travaillons main dans
la main durant les deux prochaines années, où sera Séville selon toi ? – Champion. » Un
mot trahissant la fameuse « mentalidad ganadora », le titre de son livre. Qu’importe son
premier échec, son premier licenciement, sa première période sans club, Emery est
convaincu d’emmagasiner un vécu qui lui servira sportivement et humainement, comme
à chaque épreuve de sa carrière. Pablo Rodriguez, son « concurrent sur le côté gauche du
temps où on était joueurs à Ferrol », confirme à travers un exemple : « Lorsque la
direction du club lui a expliqué qu’il ne serait pas gardé, il a pris ça avec beaucoup de
classe. Sa première réaction a été de remercier tout le monde pour ce qu’il avait appris
ici. Il n’a pas cherché à polémiquer, mais il a capitalisé sur cette expérience pour partir
ailleurs. » Dix ans après Ferrol, l’idée est la même, avec une seule petite nuance, la
présence de Juan Carlos Carcedo. « Le Spartak, c’est une expérience fondamentale dans
notre parcours car on s’est confrontés à quelque chose de nouveau. Cela nous a aidés
dans la manière de traiter le joueur, d’être encore plus psychologues. Presque tous les
jours, on échange avec Unai autour de chaque joueur : comment le traiter, comment se
comporter pour obtenir son meilleur rendement ? Parfois, cela veut dire lui coller une
soufflante devant tout le monde, mais il faut anticiper sur la réaction qu’il peut avoir.
Pour certains, mieux vaut parler en privé, dans l’intimité d’un bureau, sans regard
extérieur. Chaque joueur est comme un monde nouveau sur lequel on doit presser le bon
bouton, de manière à entrer en lui et connaître son point faible, son point fort et ses
pensées. »
1er juin, dernière journée de Liga. Près de six mois ont passé mais les Andalous n’ont
pas remonté au classement, la faute à une irrégularité qu’on peut qualifier de
remarquable : irrésistibles à Sánchez-Pizjuán (3-0 contre Grenade, 4-1 contre le Celta
Vigo ou 4-0 contre Saragosse) et navrants à l’extérieur (4-1 au Real, 2-1 à Mallorca, 1-0 à
Levante…), une constante des années Emery à Séville. Reste toutefois un espoir
d’accrocher l’Europa League puisque Málaga et le Rayo Vallecano sont sous la menace
d’une exclusion des compétitions européennes par l’UEFA eu égard à leurs dettes. De
quoi libérer potentiellement deux places pour l’Europa League et permettre à Séville de
rentrer par la toute petite porte de derrière. Un miracle en quelque sorte, auquel seuls les
hommes de foi croient. « Depuis le premier jour, Unai était persuadé qu’on se qualifierait.
Sa causerie pour le dernier match insistait sur la nécessité de gagner afin de disputer
l’Europa League l’année suivante. Il n’en doutait pas », dit Alvaro Negredo. Emery a
confiance. Il sait que le destin ne le trahira pas, il ne l’a jamais fait : ni sur la terre de son
père et de son grand-père pour les barrages de montée en Segunda, ni dans la tempête
almeriense quand la réception de Cádiz pouvait signifier son licenciement après quatre
petits matchs. Il ne pourra pas en être autrement aujourd’hui, surtout pas contre un tel
adversaire : Valencia. Les Murciélagos ont l’avantage sur la Real Sociedad pour la
quatrième place et la qualification pour le tour préliminaire de Ligue des Champions.
Chaque équipe a donc un absolu besoin de la victoire, dans un contexte rendu particulier
par les adieux de l’enfant du pays, Jesús Navas, et de Negredo, attendus à Manchester
City. « Séville… C’est un club et une ville pour lesquels j’ai beaucoup d’affection. Ça a été
mes meilleures années de football, quatre saisons que je ne peux pas oublier »,
commente ce dernier, dont les retrouvailles avec Emery ont abouti à sa meilleure
campagne (31 buts). Un autre homme quittera l’Andalousie après la rencontre, Andrés
Palop, bientôt 40 ans et 294 rencontres toutes compétitions confondues disputées avec
les Nervionesnes. « On a gagné des titres et les Sévillans ont toujours été reconnaissants
envers nous. Mais de notre côté, on leur a aussi montré jour après jour toute la passion
qu’on avait pour ce club. Je ne veux pas faire l’aigri, mais je fais partie des gens venant
d’une autre époque. Je ne suis pas ce type de joueur se tatouant de partout, se décolorant
les cheveux pour se prendre en photo et s’en foutre du club où il joue. Nous, tous les
succès qu’on a pu avoir, on les a vécus à fond et auprès des gens. C’est ça qui a rendu
mes huit années ici aussi intenses et belles. » Le gardien compte bien prolonger le plaisir
pendant une saison au Bayer Leverkusen, mais pas sans se retirer dignement auprès « du
public, du club et de la ville » l’ayant fait sentir « comme à la maison […] Mais le
problème, c’est que je me suis blessé deux ou trois semaines après l’arrivée d’Unai. Beto
est arrivé en prêt, et il est resté titulaire. Dans la semaine précédant le match contre
Valencia, il y avait des rumeurs comme quoi je pourrais jouer, mais ça faisait deux mois
que je n’avais pas été aligné et il y avait l’impératif de gagner pour espérer disputer
l’Europa League. Unai ne m’a rien dit de spécial et on a continué à travailler
normalement. Arrive le jour du match et j’ai la surprise d’être titulaire et capitaine…
[Longue pause] C’est quelque chose que je n’oublierai jamais. Il a tenu compte de tout ce
que j’ai fait ici et il m’a permis de finir à Sánchez-Pizjuán une dernière fois. C’était tout ce
dont je rêvais. »
Palop pénètre sur la pelouse avec ses deux fils, Jorge et Alejandro. En tribune, un
maillot géant à son nom est floqué de deux mots en valencian, sa région d’origine :
« Gràcies Capità ». Émotion, mais les larmes attendront, Ever Banega envoyant une
praline dans sa lucarne au bout de onze minutes, suivi par une reprise sur la barre de
Roberto Soldado. Séville vacille, mais un homme ne compte pas s’en aller la tête basse :
Alvaro Negredo. « Je ne sais pas si c’est le hasard, le destin… Mais c’était un match fou.
Totalement fou. Au bout d’une saison mauvaise, on est arrivés à se qualifier pour
l’Europa League en gagnant 4-3 contre Valencia qui perd sa quatrième place. Et moi, je
mets un quadruplé. Honnêtement, est-ce qu’il y a une meilleure manière de quitter un
club ? » Un retourné, un penalty et deux reprises parfaites sur des centres : Negredo peut
partir fier, comme Palop, porté en triomphe. Emery aussi est heureux, même s’il attend
nerveusement le verdict de l’UEFA concernant Málaga et le Rayo Vallecano. Son destin,
lui, sait déjà que ce match a changé sa vie. Il ne lui dit encore rien, trop occupé à hanter
Valencia, privé de Ligue des Champions au profit de la Real Sociedad et reversé en
Europa League, la compétition où Séville sera accepté d’ici quelques semaines pour les
tours préliminaires. Mais de là à imaginer une demi-finale dans la touffeur de Mestalla
en mai prochain, il faudrait être scénariste à Hollywood ou au désert de Tabernas. Et
encore, Sergio Leone aurait répondu que l’histoire était trop grosse pour être
vraisemblable…
14
CONQUÉRIR L’EUROPE
Mladost Podgorica, Slask Wroclaw, Estoril, Freiburg, Slovan Liberec, Maribor, Betis
et Porto. La campagne d’Europa League 2013/2014 est une invitation à la rêverie, au
voyage, du Monténégro à la Slovénie en passant par un derby sévillan lors d’un huitième
de finale dramatique, dans la pure tradition de Carmen. À l’aller, le Betis s’était imposé
0-2 à Sánchez-Pizjuán, ne laissant presque aucun espoir de remontada aux sevillistas. « Le
lendemain, l’équipe était touchée mais Unai nous a fait un discours avec comme
leitmotiv : “Ce match, on le range quelque part car je sais qu’on va les remonter !” On
était tous convaincus qu’on allait le faire », raconte Coke. « Ce qu’il y a de bien avec Unai,
c’est qu’il sait différencier chaque match. Aussi importante qu’était la rencontre face au
Betis, il donnait toujours autant de valeur au match suivant. Ce dimanche, on jouait en
Liga et nous pensions uniquement à ça. Ce fait de valoriser chaque compétition, la Copa
del Rey aussi, c’est bon pour tout le groupe. » Le dimanche, Valladolid prend 4-1. Quatre
jours plus tard, le Betis est à son tour impuissant, éliminé lors de la séance de penaltys
malgré l’échec de Vitolo, le premier tireur rojiblanco (2-2 en cumulé, 3 tirs au but à 4).
« Unai est capable de te transmettre une confiance, une motivation, une rage que
certains entraîneurs n’arriveraient pas à sortir de toi », estime l’ailier, arrivé de Las
Palmas à l’été. « Je jouais en Segunda, personne ne me connaissait en Liga. Et dès le
premier match, il m’a mis titulaire ! Ça, je m’en souviendrai toute ma vie. »
Cela dit, le début de saison en question est un supplice : trois défaites, deux nuls et
une place de dernier ! Séville s’impose bien contre le Rayo Vallecano (4-1) et partage les
points à la Real Sociedad (1-1), mais la réception d’Almería lors de la huitième journée
pourrait être fatale à Emery en cas de revers. « Il était dans une mauvaise période, mais
nous aussi », se rappelle un certain Francisco, l’ancien attaquant d’Unai lors de sa
première année almeriense et désormais entraîneur de l’équipe première. « Séville était
encore parmi les relégués et on tient le nul chez eux, 1-1. Puis à la 92e, Rakitic marque le
2-1, qui nous tue car l’arbitre siffle presque juste après. Je l’ai eue mauvaise pendant un
moment sauf que ça a redonné vie à Unai et Séville. C’est à partir de ce match qu’ils ont
commencé à gagner. » Cruel pour Francisco, qui maintiendra toutefois brillamment les
siens vu l’entame de championnat (dix matchs sans victoire), mais salvateur pour Emery.
« On se trompait dans notre manière de jouer », juge Cala, qui partira l’hiver à Cardiff
après dix-neuf apparitions dans cette première partie de saison. « Unai nous demandait
comment on voyait l’équipe, comment on pouvait l’améliorer. Si tu avais une opinion
contraire à la sienne, tu pouvais lui dire car il n’y avait jamais de représailles de sa part.
J’ai connu des entraîneurs avec lesquels c’était différent, qui te laissaient de côté si tu
osais exprimer quelque chose qui leur déplaisait. Avec Unai, non. Il nous demandait
toujours d’argumenter et ça finissait en débat : “Je ne crois pas que ce soit la bonne
solution pour ça, ça et ça. Pourquoi ce serait la bonne solution selon toi ?” Tu te sentais
important car il tenait compte de ton avis. »
Fortement remanié à l’intersaison avec les arrivées de Vitolo, Vicente Iborra, Carlos
Bacca, Kevin Gameiro (qui aurait déjà dû rejoindre Unai à Valencia), Sébastian
Cristoforo, Diogo Figueiras et les multiples prêts (Stéphane M’Bia, Nicolas Pareja, Marko
Marin, Daniel Carriço et Denis Cheryshev), Séville avait juste besoin de temps. Le talent
ne manquait pas, c’était même tout l’inverse, il débordait sur l’équilibre collectif. « Au
début, je pensais utiliser Rakitic dans un milieu à deux afin qu’il puisse avoir le jeu face à
lui. On se créait des occasions, mais on souffrait à la perte du ballon : trop d’espace entre
le milieu et la défense, manque de couverture. J’ai donc décidé d’ajouter un second
milieu défensif et de mettre Rakitic plus haut, même s’il n’était pas très à l’aise au début
à recevoir de temps à autre la balle dos au but. Mais il nous fallait plus de stabilité et cela
pouvait aussi lui permettre d’être plus près du but. Je suis partisan de laisser les joueurs
créatifs s’exprimer. C’est pour eux qu’on va au stade », détaille Emery qui insère à partir
d’ici sa marque de fabrique sévillane, le « doble pivote », soit l’association de deux milieux
à vocation défensive. « On l’a parfois fait à Valencia, mais on l’a développé ici », rajoute
Carcedo. « On a renforcé l’aspect défensif dans ces moments difficiles, non sans renoncer
à l’aspect offensif car on a toujours aimé ça. Tout est question de nuance. On a mis en
marche des mécanismes appropriés aux moments où l’équipe va souffrir et d’autres pour
les moments où elle doit jouer et faire souffrir l’adversaire, ce qui ne peut pas durer tout
un match. Ces pivots réalisent vraiment toutes les couvertures de tous les joueurs,
surtout des latéraux chaque fois qu’ils s’incorporent au jeu. Dans notre conception, les
latéraux ont toujours été importants pour créer des actions et même marquer des buts.
Pour leur donner cette liberté, il faut sacrifier un peu celle des pivots qui doivent couvrir
au moment opportun. » Une évolution de jeu, mais surtout de mentalité chez Emery,
« un entraîneur qui avait un peu de mal à contrôler ses envies de gagner en marquant
toujours plus », dixit Negredo en référence à leur année en Liga à Almería. « Il a gagné
en expérience à Séville. En semaine, on était dans des entraînements totalement
optimisés en fonction du prochain adversaire car tu ne joues pas de la même manière
face au Barça ou au Real, etc. Unai était maniaque, obsédé par chaque détail, encore plus
qu’avant. Je l’ai vu plus calme aussi. Il a appris qu’on pouvait gagner seulement 1-0, que
ça faisait aussi trois points [rires]. Il nous demandait de contrôler le rythme, de faire
passer le ballon d’un côté à l’autre si on menait, et non plus d’aller toujours vers l’avant
pour marquer encore, au risque de prendre un contre et de faire nul. »
Plus mesuré, plus raisonné, Unai s’assagit avec l’âge et l’influence grandissante de
son adjoint, loué par tous à Almería et Valencia, comme par exemple Sofiane Feghouli :
« Ils se complètent parfaitement. Avant un match, Unai fait les cent pas dans le vestiaire
avec son café, super nerveux, puis Carcedo arrive et vient blaguer. Aux entraînements,
c’est pareil, chacun dans son domaine. C’est le meilleur tandem que j’aie connu. » Cala,
qui estime « avoir appris à mieux défendre grâce à Carcedo », parle également de cet
homme de l’ombre comme « le soutien nécessaire » à Emery. « Il a changé de préparateur
physique et plein d’autres choses au cours de sa carrière, mais jamais de second
entraîneur. Ça veut tout dire. » Une loyauté flattant l’intéressé, dont le crédo n’a jamais
changé : travail, un mot qu’il répète inlassablement, et apprentissage, notamment auprès
de ses maîtres. « J’ai connu Arrigo Sacchi à l’Atlético. C’était un maestro 1. Il savait
maintenir la ligne de quatre défenseurs en nous apprenant à être capables de
communiquer entre nous. C’est précisément ce que les Italiens manient très bien
défensivement. J’ai aussi connu Sandro Salvioni à Nice et on travaillait pratiquement
quotidiennement la tactique défensive. Peut-être que chez nous, on préfère davantage le
jeu et la possession. J’ai par exemple porté le maillot de Las Palmas durant ma carrière.
Dans les Îles Canaries, la philosophie est encore différente du reste de l’Espagne, où il y a
plusieurs courants de pensée selon les régions et les clubs. Peut-être que c’est à cause du
climat, peut-être que c’est lié à un autre concours de circonstances, mais on pratiquait là-
bas un jeu à base de combinaisons, de technique, avec la plupart des joueurs locaux qui
sont issus d’un football de rue, comme ils pratiquent souvent. Moi, je me suis construit
avec tout ça. Un entraîneur complet ne doit pas négliger un aspect ou un autre, ce n’est
pas possible. » Si Emery est réputé pointilleux, Carcedo l’est tout autant. « Il me répétait
toujours quelque chose : utilise ton corps en défendant. C’était parfois l’angle laissé à
l’adversaire que je pouvais boucher avec la bonne inclinaison de mon corps ou d’autres
petits détails de ce genre », se rappelle Coke, devenu l’un des éléments moteurs de
l’équipe avec Iborra et Vitolo, des joueurs espagnols méconnus du grand public, ayant
évolué respectivement au Rayo Vallecano, à Levante et à Las Palmas. « J’ai appris
énormément tactiquement et défensivement, tout en ayant joué à plein de positions
différentes offensivement. Avec eux, tu apprends à vivre football, à penser football, à être
compétitif », lance Vitolo, dont les louanges laissent une double lecture : n’existe-t-il pas
un risque si le joueur n’est pas réellement amoureux de football ? « Disons que si tes
joueurs aiment la même chose que toi, c’est plus facile et ça évite de te tromper. Par
chance pour Unai, on était aussi des joueurs aimant ce sport, donc… »
Bien sûr, il y a toujours des bâillements durant les longues causeries ou les séances
vidéo, mais l’effectif comprend la nécessité de ce travail. « Il y a des jours où tu apprécies
et d’autres où ça te fatigue un peu. Personnellement, je suis de ceux pensant qu’il faut
donner le plus d’informations possibles à un joueur », juge Cala. « Unai tient deux à trois
causeries les jours précédant une rencontre. Une fois, il parle de l’équipe adverse, le
lendemain de nous et le jour du match, il évoque l’aspect personnel, l’esprit d’équipe. Il
essaye de toucher le point sensible de chaque joueur avant l’échauffement. Tout le travail
tactique, on l’avait fait dans la semaine et il en parlait la veille : comment jouent nos
adversaires, quels types d’erreurs ils commettent, comment nous devons les
provoquer… » Cette exigence est facilement acceptée selon le jeune Sévillan
puisqu’Emery « était toujours le premier à la Ciudad Deportiva [le centre d’entraînement]
et le dernier à en sortir. Il travaillait presque 24 heures par jour ! Quand il te demandait
quelque chose, tu avais conscience que lui en faisait dix fois plus que toi. Son
investissement te poussait à en donner plus. » Cela n’empêche évidemment pas les
accrochages et les engueulades à l’entraînement, notamment avec une des recrues
estivales, le buteur colombien Carlos Bacca. « Il a eu plein de discussions très fortes avec
lui », sourit Igor. « Le joueur en est même arrivé à l’insulter, mais c’est le premier qui
veut rejouer pour lui aujourd’hui ! » Un moment fort dans un management, qu’Unai avait
déjà connu avec l’ancien Montpelliérain Tino Costa. « J’ai toujours aimé avoir de bonnes
relations avec les joueurs, mais parfois il m’est arrivé que ça dérape. Les deux fois, c’était
Tino Costa à Valencia et Bacca à Séville. Ils sont rentrés en seconde période et ils ont fait
vingt minutes horribles. Dans le vestiaire, je me suis énervé sur Tino : “Tu es rentré sur le
terrain sans implication, sans respect pour le club et tes coéquipiers !” Si je dois dire les
choses, je le fais. Si je dois avoir un affrontement avec un joueur, je n’ai aucun souci, je
lui répondrai en face-à-face. Avec Bacca, c’est pareil. Il a fait une rentrée très mauvaise
pour un match à la maison et dans le vestiaire… Le lendemain, on a parlé
tranquillement, sans l’énervement de la veille. Je ne suis pas rancunier. Ce qui compte
dans ces moments, c’est le respect que le joueur a pour ses coéquipiers, le staff – donc
moi-même –, et tout le club. »
Ce pardon, Bacca ne peut que l’entendre, lui qui ne manque jamais de remercier
Dieu à chacun de ses buts ou interviews. « À 20 ans, je vivais et travaillais dans mon
village, Puerto Colombia, comme assistant du chauffeur de bus. Ensuite, j’ai dû bosser
comme contrôleur de tickets car je venais d’une famille pauvre et je devais gagner de
l’argent pour les aider. Les portes du football sont restées fermées pour moi pendant
longtemps et à mon âge, je pensais qu’il ne fallait plus y compter. Mais cette année-là, j’ai
eu un essai à Junior de Barranquilla et, Dieu merci, ils m’ont pris », confiait-il à Marca.
Également pêcheur durant ses jeunes années, Bacca n’est arrivé qu’à 26 ans en Europe,
au Club Brugge, après un passage remarqué à l’Atlético Junior (la grande équipe de la
ville de Barranquilla) et un prêt au Venezuela, à Minervén. Un parcours cabossé comme
les aime Monchi, le bâtisseur de Séville. « C’est devenu impossible d’imaginer notre club
sans lui. Il est l’un des personnages les plus importants de notre histoire. La période
moderne de Séville, c’est Monchi », loue Carlos Romero, qui veille sur la mémoire et le
patrimoine du club. Arrivé en 1990, celui qui se nomme réellement Ramón Rodríguez
Verdejo était alors un jeune gardien venant de la province voisine de Cádiz. Il restera dix
années, côtoyant de grands joueurs (Davor Suker, Vasillis Tsartas, Diego Simeone, Diego
Maradona) et entraîneurs, de Luis Aragonés à Carlos Bilardo, l’homme qui dirigea
l’Argentine à la Coupe du monde 1986. « C’est la personne qui m’a le plus influencé dans
le football et la vie en général », confiait Monchi en 2014 à Álvaro Corazón Rural,
journaliste pour Jot Down. « Tous les détails étaient contrôlés et cette obsession allait à
l’extrême. Il exagérait même tout ça. Par exemple, les entraînements devaient être vus
par tous les membres du club, des intendants aux médecins… Sa théorie était que si un
jour il tombait malade, et le deuxième entraîneur et le troisième aussi, le physio devrait
faire l’équipe, donc il avait l’obligation de savoir comment entraîner […] Dans les hôtels,
nous étions tous en tongs, confortables, mais lui portait des bottines. Je lui ai posé la
question et il m’a dit : “Et si l’hôtel brûle ? Si nous devons tous sortir en courant ? Toi
avec tes tongs…” Il mesurait tout […] Je lui ressemble sur cet aspect car j’aime tout
avoir sous contrôle. Je me préoccupe de choses qui peuvent paraître banales, mais c’est
ma manière de concevoir ce sport. Et tout ça, je l’ai appris de lui car j’ai passé une année
complète sur le banc à ses côtés. »
Cette discrétion honore celui dont la véritable passion est… le carnaval, comme tout
Gaditano 2 se respectant. Bourreau de travail, Monchi semble le parfait complément
d’Unai, dont les idées s’accordent avec les siennes sur la manière de jouer et de
développer une équipe. « J’aime débattre, confronter mes idées », lance l’entraîneur. « On
a souvent des réunions où je lui exprime mes besoins, le profil des joueurs et il
m’explique ses idées. Ça peut durer des heures et même si on n’est pas toujours d’accord,
on avance. La confrontation de pensée nous oblige à argumenter et nous remettre en
question. » Une stimulation intellectuelle dont a besoin Unai selon son entourage et ses
anciens directeurs sportifs, comme Roberto Olabe : « Il aime s’entourer de gens
l’obligeant à évoluer. Ses intentions ont toujours été sujettes à : “Je veux m’améliorer, je
veux que nous nous améliorions, donc sois exigeant envers moi car je le serai avec toi.”
Pour ça, il a besoin d’idées différentes des siennes et il en est conscient. »
Être conscient de ses manques, de ses qualités, de ses possibilités. Un travail interne
engagé depuis une quinzaine d’années et conduisant Emery à une demi-finale d’Europa
League contre Valencia au printemps. Bien malgré lui, il symbolise l’animosité des
Murciélagos vis-à-vis de Séville, une rivalité toute nouvelle et d’ailleurs guère réciproque.
« Avant chaque rencontre, il aime pénétrer un moment seul sur la pelouse pour humer
l’ambiance, regarder les tribunes, penser. Il a toujours fait ça », décrit son frère. « Pour
cette demi-finale aller, il n’a pas changé son rituel, qu’il accomplit une heure ou une
heure quinze avant le coup d’envoi. Les supporters de Valencia étaient dans le stade.
Quand ils l’ont vu, ils ont commencé à chanter : “Emery, hijo de puta !” Il les a regardés,
puis il est rentré au vestiaire, comme d’habitude. » Une sagesse récompensée par un
succès 2-0, donnant un avantage certain pour le retour à Mestalla le 1er mai. « On avait la
finale entre nos mains et ils nous mettent trois buts », souffle Coke, titulaire. Feghouli
(14e), Beto contre son camp (26e) et Mathieu (69e) électrisent un stade qui n’avait pas
besoin de ça. « Nos parents sont arrivés et ont entendu “Emery, hijo de puta !” et plein
d’autres insultes. Ça leur a fait peur donc ils ont regardé le match dans leur chambre
d’hôtel », se souvient Igor. Unai entend tout ça mais reste debout, continuant à
haranguer sa troupe au bord de la touche. « Mes joueurs sont touchés, certains baissent
la tête. On perd notre rêve, donc c’est à moi de leur montrer que j’y crois. Je fais des
changements, j’essaye de ne pas subir les événements. J’y crois toujours même si les
minutes défilent. » Séville pousse, sans succès. Reste une ultime touche, une phase de jeu
travaillée avec minutie par Emery. « Sauf que là, c’est un peu n’importe quoi. Il n’y a plus
vraiment de tactique, on se rue tous à l’attaque », dit Coke, qui se saisit de la balle,
récupérée par un kiné qui l’a donnée à Unai. Loin de sa zone technique, il donne le cuir à
son latéral et fait signe à tous ses joueurs de rentrer dans la surface. Le reste n’appartient
pas à ce monde, du moins pas à un monde rationnel. « Je balance et Fazio dévie de la
tête pour M’Bia qui surgit d’un coup. On marque à la dernière minute, à la 94e, et on se
qualifie pour la finale ! Ce match, je crois que je n’en vivrai jamais un autre de la sorte.
Jamais. » Emery, lui, a déjà connu un moment similaire, à Irun. Il se revoit neuf ans en
arrière, envahissant le terrain, les yeux exorbités, embrassant qui se présente devant lui.
Mis à part le costume, rien n’a réellement changé : « Le football, c’est un sentiment. Soit
tu l’as, soit tu ne l’as pas, mais ça part du cœur », résume-t-il. Que son cœur reste bien
accroché alors, la finale à Turin n’est que dans deux semaines…
Plus de deux ans ont passé depuis l’apparition de Stéphane M’Bia dans la surface de
Mestalla. Séville a poursuivi son voyage, féérique, à travers l’Europe : Liège, Rotterdam,
Rijeka, Mönchengladbach, Saint-Pétersbourg, Florence, Molde, Bâle ou Donetsk, le rêve
ne s’est jamais arrêté, pas même en finale contre Benfica (0-0, 4 tirs au but à 2), Dnipro
(3-2) et Liverpool (3-1). « Tout le monde connaît l’histoire d’Unai Emery à Séville. Trois
Europa League de suite, je ne sais pas si on se rend compte de l’exploit », estime Adil
Rami, qui a rejoint l’Andalousie en 2015. Seul Giovanni Trapattoni a fait pareil dans le
temps, avec la bien nommée Coupe de l’UEFA, mais pas consécutivement. « Le plus dur
dans le football, c’est de confirmer, de regagner ce que tu as gagné, de se remobiliser, de
répondre présent malgré les attentes. En regardant ça de l’extérieur, on ne peut que dire
bravo », loue Juan Mata. Cette reconnaissance dépasse aujourd’hui le peuple sevillista,
qui chantait en chœur son amour à Unai lors de la deuxième campagne d’Europa League
devant les amener à Varsovie, hôte de la finale. « Es que yo sin ti, Emery, no podría ser
feliz ; llévame a Varsovia, llévame a Tbilisi 1 ! » Soit littéralement : « C’est que sans toi,
Emery, je ne pourrais pas être heureux ; emmène-moi à Varsovie, emmène-moi à
Tbilissi ! » Un petit remix d’El Perdón, chanson de Nicky Jam et Enrique Iglesias, inventé
par deux Sévillanes et rapidement devenu viral en Espagne. « On avait partagé ça sur les
réseaux sociaux d’Unai et on leur avait envoyé deux maillots dédicacés », se souvient
Igor. « On avait bien essayé de les emmener à Varsovie, mais c’était compliqué avec les
vols, les places disponibles […] Cette chanson représente l’osmose de son temps à
Séville. Cette saison 2014/2015, c’est peut-être la plus belle dans la communion avec les
gens. »
Lorsque les résultats suivent, la vie d’un joueur ou d’un entraîneur s’embellit,
qu’importe le pays, la ville ou le club. Par chance, si cette fortune se passe à Séville, les
bonnes grâces sont alors infinies. « Ma Séville a une couleur spéciale et, pour moi, elle
est blanche et rouge […] Sentir l’odeur du gin-tonic, de la camomille, des arbres, des
calèches du Paseo Colón, des costumes de feria avec toutes ces belles femmes dansant la
sevillana… » Ces quelques mots, extraits de la conférence de presse d’adieu de Julien
Escudé, parti six mois avant l’arrivée d’Emery, illustrent le contexte si spécial de la
capitale andalouse, séparée par deux clubs d’une quasi égale envergure en termes de
supporters et baignée par une chaleur humaine incandescente. « Je ne voulais pas partir
avec une déclaration commune, banale. Ça n’aurait pas résumé ma vie ici pendant près
de six ans », poursuit le défenseur français, aujourd’hui propriétaire d’un restaurant de
viande à Madrid avec sa femme, « histoire de ne pas voir Séville comme mon lieu de
travail, mais comme un endroit où je viens en vacances […] Ma sortie, c’était une sorte
de remerciement : merci à vous de m’avoir accueilli, merci à vous pour ces années
inoubliables. On me demande parfois de décrire Séville en quelques mots. Le premier
que j’ai à l’esprit est fête. Et quelque part, notre manière de jouer était une fête, notre
caractère était festif. Il y avait symbiose. » Escudé, Dani Alves, Luis Fabiano, Fernando
Navarro et tant d’autres ont essuyé des larmes au moment de dire adiós, comme s’il y
avait un avant et un après Séville dans leur vie. La prophétie est encore plus vraie pour le
dernier partant, Coke. Assis à côté de Monchi l’été dernier dans la salle de presse, il
s’effondre en pleurs, comme le directeur sportif, qui déclare : « J’ai fait une erreur. Ce
n’est pas un joueur qui s’en va, c’est le cœur de l’équipe. » Dans l’auditoire, les sanglots
de ses coéquipiers côtoient les applaudissements des journalistes, saluant son départ à
Schalke 04 après cinq années de loyaux services, d’abord comme joueur de complément,
puis comme chauffeur de banc avec Michel et enfin comme vice-capitaine et meilleur
joueur de la finale contre Liverpool avec un doublé. « Je me rappelle de tout ça et,
putain, j’ai les larmes qui me montent aux yeux », avoue-t-il des mois plus tard. « Ce
qu’on a vécu dans ce vestiaire, surtout dans les mauvais moments où on s’est unis et on
est sortis sur le terrain en luttant tous ensemble, comme le voulait le mister… Le mister a
répondu pour nous et réciproquement. C’est ce qui nous a donné la gloire. Et à Séville,
quand les choses vont bien, joder, c’est tellement bon. Il y a une passion pour le foot que
tu vois de partout. J’ai pu vivre des nuits inoubliables dans ce stade, cette ville, des
choses que je garde dans mon cœur. Quand tu t’en vas, ça fait mal… [Il se répète] Ça fait
mal et même si tu prends un autre chemin, tu n’oublieras jamais ça et tu te sentiras
toujours sevillista. » Quatre jours après sa conférence à Sánchez-Pizjuán, Coke dispute
son premier match amical avec Schalke, contre Bologne. Il ne termine pas la première
période, le ligament croisé postérieur de son genou droit lâchant subitement ; malchance
ou prophétie, qui peut réellement savoir avec la mystérieuse Séville ?
Le latéral droit reste le symbole des années Emery, son capitaine de vestiaire. « C’est
l’un des joueurs m’ayant le plus marqué dans ma carrière. Je n’ai jamais vu un mec aussi
gentil, serviable, sans vice, qui pense uniquement à l’équipe », décrit Rami. Toujours
partant pour « une bière avec des petits escargots », sa faiblesse, Coke dépanne sur le
terrain à tous les postes, tantôt milieu central, tantôt ailier et surtout latéral droit, son
poste de formation. « Emery prenait l’habitude de le faire rentrer en fin de match à la
place de Mariano, l’autre arrière droit, ou l’inverse. C’est quelque chose de plutôt
inhabituel de changer de latéral droit », sourit Clément Loubière, journaliste français
indépendant basé en Andalousie et spectateur attentif en tribune de presse. « Il existe
même une écharpe à la vente “Coke por Mariano” et une chanson ! En Europe, Emery
alignait même les deux, Coke devant Mariano. » Un choix plus sécuritaire, que certains
fans lui ont reproché lors de la dernière saison. « C’est peut-être notre caractère, notre
manière de voir la vie, mais Séville attend du spectacle », juge Carlos Romero, historien
et auteur de l’excellent Mentiras del Fútbol Sevillano. Il n’y a qu’à balader son regard dans
les tribunes pour s’en convaincre : des rires par-ci, des sourires par-là et des familles sur
plusieurs générations avec des jeunes hommes habillés élégamment tout autour. On va
au football comme au théâtre ou à la corrida ici, tout dépend de l’affiche. Et au milieu, il
y a les Sévillanes ; ah, les Sévillanes… En tenue de soirée, robe rouge et veston blanc,
parfois surmonté d’une rose dans les cheveux, leurs pupilles sont gorgées d’une lueur que
les femmes du Nord ne connaîtront jamais ; du moins selon Théophile Gautier. La
capitale andalouse a inspiré tant d’artistes, nés ici comme Diego Vélasquez et Antonio
Machado, ou seulement de passage à travers les siècles : Miguel de Cervantes, Tirso de
Molina, Prosper Mérimée ou Unai Emery, le dernier de l’histoire moderne. Depuis la
ligne de touche, il esquisse son œuvre avec les doigts, les mains, la tête, parfois les
hanches. Un art abstrait, aussi visuel que vocal, où il demande à un milieu défensif de
monter en attaque (Vicente Iborra 2) avant de se retourner vers le public, un peu
circonspect, comme devant une peinture de Picasso. « S’il y avait une série vérité, on ne
pourrait pas faire cent toiles sur le même thème », disait le Malagueño, sans se douter
que son concept serait appliqué au football. « J’ai évolué à différents postes avec Unai,
comme lors du match retour face au Betis en Europa League. Je n’avais pas joué depuis
un moment et il m’annonce que je serai milieu central : “J’ai plus confiance en toi que tu
as confiance en toi-même. Je sais que tu vas faire ça bien.” Après cette conversation, c’est
vrai que j’ai commencé à croire davantage en moi et je n’étais pas le seul à qui cela
arrivait », raconte Coke, en référence à tous les jeunes joueurs et les autres éléments
méconnus du grand public venus remplacer les partants de chaque été : Rakitic et Vidal à
Barcelone, Bacca à Milan ou Alberto Moreno à Liverpool. « Les premiers mois après mon
arrivée, je ne jouais pas trop et c’était normal, le temps de s’adapter à un nouveau
championnat, une nouvelle exigence », poursuit Timothée Kolodziejczak, arrivé de Nice
en 2014. « Unai m’a toujours dit de rester tranquille, de bosser, car il allait me faire jouer
et me donner un rôle dans la saison. C’est ça qui est fort : il est parvenu à me faire sentir
impliqué même quand j’étais sur le banc. Et il a tenu parole puisque j’ai fini ma première
saison titulaire. »
Évidemment, les succès en Europa League ont occulté les quelques limites de l’ère
Emery, comme l’incapacité à gagner à l’extérieur, notamment lors de sa dernière année
en Liga où le bilan est cataclysmique : 9 nuls, 9 défaites et donc 0 victoire ! De même, il
n’a jamais réussi à tirer le maximum de quelques talentueux solistes, comme Ciro
Immobile ou Yevhen Konoplyanka, deux joueurs qu’il ne désirait pas – il n’a pas parlé à
Monchi pendant plusieurs semaines à cause de ça, répétant inlassablement qu’il fallait
recruter Raphaël Guerreiro de Lorient. Même topo avec Gerard Deulofeu, prêté une
saison par le Barça, sans suite. « Je me souviens avoir vu Unai secouer Deulofeu comme
personne avant de le faire sortir du banc dans un match. C’était une poignée de main
plutôt appuyée », rigole Clément Loubière. Un traitement purement basque, auquel
personne n’a jamais échappé, pas même ses « fils adoptifs », Rami et Vitolo. « Dans le
vestiaire, ils n’arrêtaient pas de dire que c’est mon père, mais j’étais traité comme les
autres si je n’étais pas bon », se marre l’Espagnol, indiscutable titulaire en club et
désormais en sélection. Une plaisanterie prise toutefois beaucoup plus au sérieux par un
joueur, considéré par tous comme « extrasensible » : Ever Banega. « La première chose
qui me vient à l’esprit concernant Unai ? C’est simple, c’est comme un père pour moi. »
Une phrase parfois utilisée par des jeunes footballeurs pour décrire leur relation avec un
formateur, mais rarement avec leur entraîneur passé l’âge adulte. « J’ai tellement appris
auprès de lui… Sur le plan du football, il a changé ma manière de jouer. J’ai appris à
presser de différentes façons, à gérer la pression, à m’approcher plus du but, ce qu’il me
répétait souvent, mais surtout à toujours aider les coéquipiers, de toutes les manières
possibles. Je n’ai jamais été individualiste sauf que je ne travaillais pas autant pour
l’équipe avant. Et humainement aussi j’ai appris. Surtout humainement je pense… »
Pourtant, les débuts entre les deux hommes ont été ombrageux, Banega revenant
d’un prêt à l’Atlético (24 matchs de Liga), sans garantie d’entrer dans la rotation
d’Emery, alors dans sa deuxième saison sur le banc de Valencia. « On a eu des
discussions très fortes à l’époque », confirme l’international argentin, décrit par Mikel
Jauregi comme « une personne un peu différente, dans son monde, capable d’une
gentillesse et d’une sensibilité incroyables, mais aussi plus difficile à gérer que d’autres ».
Un portrait confirmé par les joueurs de l’époque, Rami en tête : « La plupart des coachs
disent : “C’est moi le boss, je fais ce que je veux !” Unai, non. Il a réussi à s’adapter au
caractère de Banega, et ça qui l’a fait ? Ever, il ne courait pas autant au début, mais à
force, il a fait plus d’efforts pour tout le monde car c’est un mec qui te donne. Le coach
savait qu’il pouvait être un atout énorme offensivement avec sa technique, donc il a fait
un travail d’adaptation, sans renier ses principes. Il était logé à la même enseigne que
nous. » Bien sûr, les deux hommes se chamaillent souvent, ce qui fait même dire à
Sofiane Feghouli : « Unai n’est vraiment pas rancunier pour l’avoir ramené à Séville ! »
Une arrivée à l’été 2014 pour remplacer numériquement Rakitic, parti à Barcelone. « En
attendant l’accord entre les deux clubs, il s’entraînait en solo. Mon frère lui envoyait des
messages pour savoir comment ça allait et lui dire d’aller doucement sur les McDo »,
rigole Igor.
En Andalousie, Banega a régalé, dans un rôle très libre derrière Carlos Bacca, puis
Kevin Gameiro, un autre joueur avec lequel Unai a entretenu une relation d’amour et de
haine au moment où il l’a utilisé pendant plusieurs mois comme simple joker. Timide, le
Français ne dit rien et bosse les points demandés par son coach : pressing, variété des
appels et remises à une touche. « Quart de finale d’Europa League chez nous, séance de
tirs au but contre Bilbao. Kevin a des crampes, il peut à peine marcher. Unai le regarde et
lui dit : “Tu seras le cinquième tireur, celui qui va nous qualifier.” Il avait une confiance
absolue en ses qualités de finisseur, notamment sur penalty. Et c’est ce qu’il s’est passé, il
a envoyé sa frappe en lucarne », se souvient Kolodziejczak. Avec 29 buts toutes
compétitions confondues pour sa dernière saison, Gameiro enflamme chaque week-end
la BN, les Biris Norte, le groupe ultra présent derrière la cage de la tribune nord. « Ils
chantaient souvent Ga-mé-ro, il avait une énorme cote de popularité parmi les fans »,
appuie Loubière. Auprès d’Emery aussi, qui ne cesse de lui rappeler lors de leurs
discussions en privé « qu’il va retrouver l’équipe de France d’ici quelques mois ». Une
promesse tenue, comme celle faite autour d’un café dans la maison de Banega, en février
dernier. « Il est parti une après-midi chez lui. Ever avait signé un contrat avec l’Inter pour
cet été et Unai voulait être persuadé qu’il garde la tête à Séville. Ils ont parlé pendant des
heures et les deux se sont juré de tout donner pour conquérir une nouvelle Europa
League », raconte Igor. Alors, quand Banega rentre énervé et désabusé à la mi-temps de
la demi-finale retour contre le Shakhtar, Emery prend les devants. « On avait pris un but
sur la fin, ça faisait 1-1. Ever était négatif, donc je l’ai emmené dans mon bureau. On a
parlé pendant quelques minutes, en tête à tête. Je lui ai répété qu’on avait besoin de lui,
qu’il était le phare de cette équipe. » Pendant ce temps, Juan Carlos Carcedo s’occupe des
autres hommes dans le vestiaire, sans que cela ne cause le moindre souci selon Coke.
« Le mister aimait beaucoup Banega et lui l’aimait aussi énormément. Il l’a traité comme
son fils, il s’est énervé avec lui comme on le fait avec son enfant. Parfois, les deux se sont
vraiment emportés l’un contre l’autre lors des entraînements, mais ils se réconciliaient
toujours. » Les bruits de couloir disent que l’Argentin se cachait alors dans les toilettes,
les douches ou simplement le vestiaire pour ne pas montrer ses pleurs. « Oui, il y a eu
des larmes. Bien sûr même ! Quand je m’apercevais qu’il avait raison lors de nos
disputes… Il m’a aidé à devenir un meilleur homme, un meilleur joueur. Je ne sais pas
comment je peux le remercier encore aujourd’hui pour tout ça, sa patience, le fait de
m’avoir compris. » En guise de merci, le milieu offensif a toutefois « fait des choses sur
un terrain de foot que tu ne vois pas avec d’autres joueurs. Il était le moteur de Séville,
l’homme qui marquait les temps de pause et les départs. Il donnait un sens au jeu
quelque part », admire Coke, rajoutant que « la générosité d’Ever est quelque chose que
seuls ses coéquipiers peuvent connaître ».
Première impression
Il m’a surpris tout de suite, mais pas forcément pour ses qualités d’entraîneur. Je ne
parlais pas l’espagnol en arrivant et il s’est souvent inquiété de mon acclimatation et de celle
de ma famille. Certains coachs font ça, mais c’est du blabla, ils s’en foutent. Unai, ce n’était
pas le cas, il était vraiment attentionné avec chaque joueur et aimait engager des
conversations pour apprendre à se connaître mutuellement en tant qu’hommes.
Gestion au quotidien
J’ai dix ans de carrière et j’ai appris quelques trucs. L’un d’entre eux, c’est qu’on peut
carrément changer un joueur grâce ou à cause de l’entraîneur. C’est ce qui m’est arrivé avec
Unai. Il connaissait mon côté actif et il me donnait souvent des conseils : “Tu es une force de
la nature. Au duel, tu vas en gagner certains, mais parfois il va y avoir des fautes car tu es
assez puissant, donc il faut rester calme.” Au niveau des relances, il veut casser les lignes. Il
ne veut pas que tu joues au con, que tu manques de respect, mais si demain tu perds le
ballon pour une relance vers l’avant, il ne te dira rien, mis à part que c’est sa responsabilité.
Quand un entraîneur te dit ça, tu es serein. Il ne te crie pas dessus comme plein d’autres :
“Putain, tu fais contrôle-passe mais pas vers l’avant !” Lui, le seul moment où il va te hurler
dessus, c’est si tu ne cours pas, si tu ne fais pas les efforts pour l’équipe. Si tu loupes une
passe ou un contrôle, il ne s’arrête pas à ça mais plutôt sur ta réaction et comment tu vas
gérer ça. Sincèrement, ça change un joueur complètement, c’est même choquant.
Comment gérer la suractivité d’un joueur ?
Après quelque temps à Valencia, il m’a convoqué suite à une séance pour me demander
de ne plus m’entraîner comme je m’entraînais, d’arrêter d’être toujours à fond. C’est rare
[rires]. J’avais trop d’énergie selon lui : “Je ne veux pas que tu coures dans tous les sens, que
tu mettes des tampons à droite ou à gauche. Derrière, si on te perd, ça pénalise l’équipe.” Il
m’a dit ça quand il a vu que j’avais compris qu’il aimait les mecs allant au charbon. Après,
j’ai eu je ne sais combien de convocations dans son bureau pour me tranquilliser : “Je ne
veux pas que tu coures autant, que tu ailles autant au duel, etc.” J’ai toujours eu ce besoin
de me canaliser. Même quand je suis en vacances, si je n’ai pas ma ration de sport ou une
bonne dose de fatigue, je suis dans la merde car je suis limite un hyperactif. Donc ouais,
Unai se prenait parfois la tête car je tapais des ciseaux lorsqu’on travaillait les coups de pied
arrêtés à l’entraînement [rires]. Je pensais seulement à marquer et il ne me le reprochera
pas vu qu’il m’a défoncé pour n’avoir mis que trois buts la saison dernière : “C’est nul Adil,
c’est nul ! Ce n’est pas suffisant !”
Travail tactique
Chaque semaine, il commence par une vidéo illustrant les objectifs de travail. Et chaque
semaine, c’est différent. Par exemple : “On est très haut et on prend trop de contres. On va
donc bosser les couvertures.” Son idée, c’est de travailler avec le mec qui est derrière, tout
seul, celui qui doit tout couvrir. Le plus important, ce n’est pas le joueur au duel avec
l’attaquant car il peut glisser, se faire dribbler. Ce qui compte, c’est celui qui va couvrir,
rattraper les coups. Il nous montrait des vidéos sur le sujet et on s’entraînait en fonction de
ce thème. Sur un exercice, les milieux se faisaient passer, donc on reculait un peu, mais pas
trop, pour ralentir la vitesse de l’attaquant afin de permettre au milieu de revenir à fond et
de récupérer le ballon. Tout est calculé, il parle de chaque mètre, de chaque centimètre.
Demain, un mec arrive en face-à-face avec moi et pas de chance, ce mec s’appelle Lionel
Messi et il va me dribbler. Dans la vidéo, Unai va regarder tout ce qu’il y a autour :
“Pourquoi Messi arrive en un-contre-un face à Rami ? Mon numéro six est où ? Pourquoi tu
laisses cette action se dérouler ? Pourquoi il n’y a pas d’aide ?” Il a une vision toujours
collective. Ça me fait penser à un but que j’ai marqué sur coup de pied arrêté, quelque chose
qu’on travaillait des heures. Souvent, on faisait un écran pour me libérer ou vice-versa. Et
bref, à la vidéo, Carcedo s’est extasié sur les écrans des autres joueurs, sans me mentionner :
“Félicitations, c’est grâce à vous qu’on a marqué !” Et moi, ma gueule [rires] ?
Les mots dans le vestiaire
Il fait de belles causeries et tous les jours il change. J’ai un peu plus de maturité
aujourd’hui, mais je devais quand même bien respirer car son discours était tellement beau
que j’avais envie d’enculer l’attaquant en sortant du vestiaire. Ça pouvait motiver l’équipe,
mais pour moi qui étais déjà très motivé sans discours… J’essayais parfois de ne pas
l’écouter. C’est comme Obélix, je n’avais pas besoin de prendre de la potion magique, j’étais
tombé dedans quand j’étais petit [rires]. Sinon, je me souviens d’un derby contre le Betis. Il
savait que je pouvais craquer et il fallait qu’il soit derrière moi : “Putain, arrête de
t’embrouiller, arrête de faire ci, arrête de faire ça !” À la mi-temps, il m’a défoncé, mais
défoncé. J’ai pris sur moi car j’ai un peu plus de maturité qu’avant, mais j’ai dû m’isoler
dans les toilettes vu comme c’était parti en couilles. En deuxième période, j’ai fait un match
solide, sans aucune tension avec l’équipe adverse. Et c’est là que tu vois l’entraîneur de classe.
Il savait que je pouvais péter un plomb, prendre un carton et pénaliser l’équipe. Il avait vu
ça, il savait que ça allait venir donc il m’a défoncé pour que ça parte en couilles dans les
vestiaires. Quand je suis revenu sur le terrain, j’étais bien et j’ai même été homme du match
selon la presse, mais il s’en foutait [rires].
Michael Calvin est un des écrivains les plus célèbres de la littérature footballistique.
Ancien responsable sport au Daily Telegraph, il a été primé ces récentes années,
notamment en 2014 pour la sortie de The Nowhere Men, un livre sur la vie des
recruteurs. Contrairement à beaucoup d’auteurs se cantonnant à un style ou un domaine
en particulier, Calvin explore de nouvelles perspectives à chaque publication. Le 13 août
2015, il sort son dernier ouvrage au titre particulièrement bien choisi : Living on the
Volcano : the Secrets of Surviving as a Football Manager (« Vivre sur un volcan, les secrets
pour survivre comme entraîneur de football »). En couverture, une photo d’Arsène
Wenger, accroupi, se prenant la tête avec les mains. La perspective et l’angle du cliché,
pris dans le dos de l’Alsacien, donnent l’impression que l’entraîneur plie sous la foule, le
scénario du match ou la pression inhérente à son métier. « Il y a plusieurs facteurs
mesurant le succès, mais les ingrédients clés seront toujours la passion que la personne a
pour ce sport ; son management des hommes ; son habileté à évoluer et s’adapter ; et,
bien sûr, un œil pour le talent », écrit le manager d’Arsenal en préface du livre. Passion,
psychologie, évolution, adaptation et un peu d’instinct, tout ce que Unai Emery a
savamment dosé depuis onze ans. « C’est un entraîneur complet, qui te donne tout pour
réussir », juge Sofiane Feghouli. « Athlétiquement et physiquement, tu seras au point ;
j’ai d’ailleurs beaucoup progressé en volume de jeu avec lui. Tactiquement, il te prépare
toute la semaine pour le match, tu sais exactement comment faire mal à l’équipe adverse
et sur quelle phase de jeu. Mentalement, il te laisse jouer ton jeu et psychologiquement,
il te donne la rage lors de la causerie d’avant-match, tu as envie de manger les mollets de
l’adversaire ! Individuellement, collectivement, tout est prêt. Tu n’as plus qu’à jouer,
donc si tu te loupes, c’est ta responsabilité. »
L’international algérien sait ce qu’il doit à Emery, un entraîneur qui a essayé de le
convaincre de venir à Séville cet été. « On a eu des discussions, c’est vrai », sourit le
joueur, qui apprécie son management « des hommes […] Tu peux ne pas aimer sa
gueule, il peut ne pas aimer la tienne, mais ça n’interférera jamais dans ses choix. On
avait quelques cas à Valencia, ce n’était pas facile tous les jours [rires]. Lors d’un
entraînement, un joueur a voulu frapper Unai. Il l’a regardé tranquillement, sans bouger,
pas impressionné. On a calmé le joueur car ça aurait pu dégénérer. Ce qui est fort, c’est
qu’Unai n’a pas tenu compte de ça s’il avait besoin de lui pour une raison précise sur un
match. Je crois qu’ils se sont expliqué, mais il lui a redonné une chance après. Adil
[Rami] a raison, c’est un bonhomme. C’est pour ça que les joueurs le respectent. Il ne fait
rien dans le dos, il te parle toujours cash. » Ses retrouvailles prévues avec Unai devront
toutefois être différées, pour un temps du moins. Fin mai, le directeur sportif intérimaire
du PSG, Olivier Létang, prend contact avec le Basque. Un nouveau prétendant européen,
en plus d’Everton et Milan, un club qui lui fait la cour depuis deux ans ; Adriano Galliani
appelant personnellement Emery à plusieurs reprises. « L’année dernière, West Ham lui
avait transmis une offre. C’était du 50/50 mais il a préféré rester à Séville. Naples aussi
était intéressé. Son avocat s’était rendu sur place, mais après l’expérience du Spartak,
Unai a préféré refuser car il n’avait pas toutes les garanties d’un projet stable », ajoute
Igor.
Le projet est évidemment différent à Paris, dont l’ambition est de se rapprocher des
meilleurs clubs européens ; mais pas forcément de remporter la Ligue des Champions à
court terme, ce que lui a répété le président, Nasser Al-Khelaïfi, qui a repris le dossier en
mains personnellement. Un rendez-vous est convenu les jours suivants à Valencia entre
lui, Olivier Létang et Unai. « J’ai demandé à Nasser : “Pourquoi tu veux me faire signer ?
Que cherches-tu en moi ?” », a raconté Emery à Diego Torres, un journaliste d’El Pais. « Il
m’a répondu : “Parce que tu es sur une trajectoire ascendante, tu as gagné trois Europa
League consécutives. Ce n’est pas comme la Ligue des Champions, mais le faire avec une
équipe comme Séville, c’est très difficile. Tu as le gène du vainqueur. Et nous sommes
une équipe habituée à gagner mais qui doit améliorer certains détails.” » Histoire
d’entamer un nouveau cycle avec une méthode différente de Laurent Blanc ; pas
forcément meilleure, ni moins bonne, juste différente. Après un voyage express à Doha,
où il rencontre une vieille connaissance, Roberto Olabe – alors en poste à l’académie
Aspire avant de retourner à la Real Sociedad –, Unai paraphe un contrat de trois ans. Ne
reste plus qu’à trouver un accord entre Paris, Séville et Emery, dont l’engagement
expirait en 2017. Une broutille en apparence, qui nécessitera finalement plusieurs
semaines, la faute à une bisbille concernant une prime de qualification en Ligue des
Champions. Les dirigeants andalous estiment que celle-ci ne pouvait être due que grâce
au classement en Liga et non pas grâce à un succès en Europa League. Une affaire risible
dans un club secoué par les velléités de départ de Monchi, prononcées lors de la réunion
du conseil d’administration du 30 mai, soit douze jours après le sacre contre Liverpool…
Le directeur sportif est cependant coutumier du fait, avouant chaque année son
« usure » quant au fait que « le personnage de Monchi » prenne le dessus sur lui-même :
Ramón Rodríguez Verdejo. En 2006, il avait signé avec Almería pour échapper à ce
« monstre » et privilégier sa famille. « Ma femme était en dépression et nous avions
besoin de quitter Séville », a-t-il confié au journaliste Alvaro Corazon Rural. La suite,
c’est Roberto Arrocha qui la raconte, co-auteur de la biographie de Monchi et animateur
d’une émission sur la chaîne du club. « Sa décision lui pesait, surtout que le club
remporta la Coupe d’Europe avec ce fameux but d’Antonio Puerta en demi-finale contre
Schalke 1. C’était durant la Feria et ce match changea tout. Monchi alla trouver Del Nido
et lui dit : “Je ne peux pas partir. Ce que je ressens au fond de moi ne me lâche pas.” Il
prit sa voiture et conduisit jusqu’à Almería pour rencontrer le président, Alfonso Garcia.
Il lui expliqua son problème, tout en promettant de l’aider à la moindre opportunité.
Avant de le quitter, il le regarda et lança : “Je ne peux pas vivre sans mon équipe…” »
Outre le fait qu’il aurait ainsi déjà pu travailler avec Emery, cet attachement viscéral à
Séville est au centre des préoccupations de son entourage, sondé au printemps dernier
par Manchester United et le… PSG. « Une défaite, c’est un crève-cœur pour lui. Voir son
Séville perdre, ça lui fait tellement mal », relatent plusieurs employés de longue date du
club. Une pression étouffante, à tel point que Monchi éclate parfois en sanglots à l’abri
des regards, et occasionnellement aux yeux de tous, comme lors d’une réunion avec les
principaux responsables sevillistas où il avoue ne plus supporter tout ça. Il se terre
ensuite dans le mutisme et l’isolement, ne sortant pas de chez lui ou de son bureau. Son
unique préoccupation dans ces moments ? Aller à la salle de musculation, qu’il fréquente
quotidiennement de 7 heures à 9 heures, et travailler, encore et encore… Après un
moment de flottement, où il ne répondra à personne et surtout pas aux appels d’Emery, il
repart pour un nouveau cycle sévillan avec la venue de l’entraîneur argentin Jorge
Sampaoli. Dans le même temps, Unai est présenté à Paris le 28 juin, sans avoir pu se
retirer comme il le souhaitait de la capitale andalouse. Un quiproquo regrettable,
toujours pas réglé entre Monchi et Emery, pourtant amis pendant trois ans et demi – leur
relation dépassait le simple cadre professionnel. Curieusement, même si tout semble
opposer les Andalous et les Basques, dont les clichés ont été grossièrement repris dans la
« comédie » grand public Ocho apellidos vascos (« Huit noms basques »), les deux
hommes sont en réalité assez proches : travailleurs, passionnés, bavards et surtout aussi
têtus l’un que l’autre…
Ce départ n’occulte cependant pas l’essentiel pour Unai, désormais entraîneur d’un
des plus grands clubs du monde. Forcément une évolution. « C’est une autre culture. Le
football n’est pas perçu ou joué de la même manière au Pays basque, à Séville, à Moscou
ou à Paris », dit-il. Son frère détaille davantage. « Il change car il doit s’adapter,
s’actualiser. Il est face à de nouvelles situations et ça l’enrichit. Ici, il s’est rendu compte
qu’il devait gérer différemment les entraînements, avec plus de calme, ce qui est nouveau
pour lui. » Certains joueurs ont en effet tiqué sur les méthodes d’Emery, qui a sacrément
augmenté l’intensité des entraînements et des séances vidéo, raccourcies toutefois à
l’automne en concertation avec le groupe. « On sait ce qu’on a mal fait à Moscou, on ne
refera pas ça », lance Juan Carlos Carcedo en évoquant une gestion plus malléable, plus à
l’écoute des joueurs, et une meilleure maîtrise de la langue. « C’est la première chose que
je lui ai dite lorsqu’il a signé : apprends rapidement le français, sois confortable avec
cette langue. Ton point fort, c’est ce que tu transmets au joueur, c’est la communication
avec ton groupe, donc tu en as besoin », estime Manuel Llorente, son ancien président à
Valencia.
Bielsa n’est pas un ange, ni un diable, mais sa personnalité est si forte qu’elle tranche
l’opinion : soit vous l’idolâtrez même quand il fonce dans un mur, soit vous le détestez et
l’accusez de courir les billets auprès de la sélection mexicaine, un poste qu’il n’a
finalement jamais occupé. Sans aller dans ces extrêmes, Emery souffre du même
symptôme. Certains le qualifient de génie au moindre changement, un titre qu’il n’aime
pas, comme ses amis : « Il n’est pas le plus grand entraîneur du monde, si tant est que
cela existe, mais il est sans doute celui travaillant le plus », dit par exemple Mikel
Jauregi. Et inversement, la majorité s’insurge de son « arrogance », de « son air à nous
donner des leçons » ou de « ruiner le talent de Ben Arfa » comme l’écrit Le Figaro,
omettant d’évoquer les remarques acerbes de plusieurs cadres à l’égard du joueur : « Tu
as gagné quoi dans ta carrière déjà ? » ; « Frère, tu te touches les couilles là ! » ; « On va
t’acheter un ballon, ce sera mieux ! » 2 De même, plusieurs responsables d’émissions de
télé ou de rubriques sportives demandent à leurs journalistes de trouver des personnes
« balançant face caméra que Emery n’est pas capable de gérer de grands joueurs », et ce
avant d’avoir écouté les dits joueurs ! Un raisonnement douteux, surtout en écoutant les
mots des stars en question, au hasard David Villa, David Silva, Jordi Alba ou Juan Mata,
quatre fuoriclasse dont le talent n’est (vraiment) pas moindre que celui des joueurs de
l’effectif parisien actuel ; un œil à leur palmarès clôt immédiatement le débat. « C’est un
grand entraîneur et surtout une grande personne », témoigne El Guaje, David Villa,
champion d’Europe et du monde avec la Roja, triple vainqueur de la Liga et de la Copa
del Rey, et également lauréat d’une Ligue des Champions, d’une Supercoupe d’Europe et
du Mondial des clubs avec le Barça. « Il m’a été d’une grande aide et j’ai progressé avec
lui, évidemment ! J’étais le finisseur mais il voulait aussi que je fasse des combinaisons
avec les ailiers, où je devais parfois changer de position avec eux et prendre le côté pour
désorganiser la défense. » Des choix tactiques souvent débattus en interne, parfois avec
véhémence des deux côtés. « Bien sûr que c’est arrivé, bien sûr ! Je crois que ce qui est
bien dans le football, c’est justement de parler et de débattre car tu apprends et évolues
davantage. Unai aime ce genre de discussions et il a raison, c’est mieux pour une
équipe », ajoute Villa, qui conclut par une comparaison avec tous les autres grands
managers l’ayant accompagné dans sa carrière (Luis Aragonés, Vincente Del Bosque, Pep
Guardiola, Diego Simeone, etc.) : « Ils ont tous beaucoup de choses en commun, mais j’ai
toujours aimé la manière qu’Unai avait de travailler. Cette manière de toujours vouloir
être meilleur et d’analyser point par point chaque adversaire afin de donner aux joueurs
le plus d’informations possible. Honnêtement, ça a été une grande expérience dans ma
carrière de partager ces deux saisons comme ça. Je lui suis reconnaissant de tout ce qu’il
m’a donné. »
Des mots forts pour un joueur qui n’était pas spécialement proche d’Unai, au
contraire de Mata ou Silva. Mais qu’importe, pour la majorité de l’opinion publique,
Emery n’est pas un nom qui résonne, pas un entraîneur pouvant faire progresser le PSG.
L’Europa League n’est pas la Ligue des Champions, Séville n’est pas le Paris Saint-
Germain, les arguments sont vus et revus, quand bien même Sergio Rico, Escudero,
Mariano, Coke, Banega, Vitolo ou Krohn-Dehli (avant sa blessure) peuvent s’attacher un
bras et dominer la quasi-totalité des joueurs de Ligue 1 à leurs postes respectifs. « On a
découvert un fonctionnement spécial en France, moins porté sur l’analyse et la
compréhension du jeu. Puis, la transparence, on semble ne pas la connaître ici. Des
journalistes m’appellent parfois pour que je parle au nom de mon frère ou que je leur
donne la composition d’équipe, des infos », peste Igor, parfois choqué quant à la nature
des appels. « C’était après la conférence de presse où Unai a utilisé des bouteilles d’eau,
comme il l’avait fait à Séville. Un journaliste de L’Équipe m’appelle le soir : “C’était
quelque chose qui était cherché, pensé ? C’était pour faire le buzz, vendre plus, pour faire
rire ?” Au début, j’ai cru que lui rigolait [rires]. Unai a des limites en français et il
n’arrivait pas à transmettre son idée, donc il a essayé de le faire par la gestuelle. S’il y
avait eu deux pierres sur la table, il aurait pris les deux pierres. Il voulait parler de
concurrence, de comment il gère un vestiaire jusqu’à présent. C’est quelque chose de
spontané, pas de prémédité. C’est peut-être son souci d’ailleurs, il pense vraiment que
toute personne est honnête… » Le week-end, en plaisantant, Unai lui demande souvent
« ce qu’on a pu écrire de gentil cette semaine », sans prendre au sérieux le battage
médiatique. « Par rapport à ses choix, à son travail, ça n’a aucune influence. Mais il sait
aussi que ça peut avoir des conséquences, notamment de la pression supplémentaire en
cas de mauvais résultats, et potentiellement le risque de se faire virer. Les joueurs
peuvent aussi ressentir cette pression et certains n’ont pas le caractère pour y répondre,
donc cela peut entraîner une baisse de performance. »
Pression médiatique ou non, Emery continue son parcours, sereinement, avec
l’ambition de gagner la Ligue des Champions. Pas forcément cette année, l’état-major
parisien n’est pas utopiste, mais un jour. Pour ça, il « faudra souffrir, le lot de chaque
entraîneur […] Celui qui ne souffre pas, ça veut dire qu’il n’entraîne pas », juge-t-il. Cela
passera par un apprentissage, une remise en question, un vestiaire plus soudé et des
débats avec ses leaders, notamment Marco Verratti, toujours intéressé pour donner son
point de vue, qu’il soit d’accord ou non avec le coach. « On aime quand les joueurs
viennent nous parler, nous expliquer leur avis. C’est une réaction, un signe d’intérêt
collectif », appuie Carcedo, le fidèle adjoint. Évidemment, son futur et celui d’Emery
dépendront des résultats, comme dans chaque club. Nul doute qu’il y aura encore des
erreurs, des moments de doute, d’incompréhension même, comme lorsque Unai mime un
pistolet sur la tempe d’un de ses joueurs ne comprenant pas les consignes ; un geste qu’il
faisait déjà à Valencia pour faire passer un message au milieu des rires. Certains à Paris
verront ça comme une folie, une de plus, d’un entraîneur prenant parfois le costume du
professeur, du maestro qui oblige ses élèves à aller au tableau. Une méthode utilisée par
d’autres, Guardiola en tête, mais peut-être pas forcément assimilée en France, dans un
football recroquevillé sur lui-même et ses certitudes, sans désir de s’ouvrir à l’autre ; une
conception à laquelle Emery n’adhérera jamais. « Unai a beaucoup de défauts – qui n’en
a pas –, mais pas celui-là. On parlait récemment et il me demandait si j’étais au courant
des techniques utilisées par un entraîneur de Segunda B (D3) », se souvient Alberto
Benito, ce Madrilène qu’il a connu il y a plus de vingt ans en deuxième division
espagnole, à Tolède. « Vu que j’exerçais comme directeur sportif à Chypre, il voulait des
informations sur la manière dont les gens bossent ici car il pensait que ça pouvait lui
apporter quelque chose. Même s’il est à Paris, il a toujours un constant désir
d’apprentissage. » On n’a jamais fini d’apprendre, surtout pas en Ligue des Champions.
Lorsque les plus grands clubs du monde viendront au Parc, Unai écrira comme
d’habitude plusieurs citations au tableau pour sa causerie d’avant-match. Piochée dans
ses lectures, l’une d’entre elles reprendra peut-être simplement les mots utilisés par un
entraîneur un soir d’automne, au centre d’entraînement de Séville :
1. Le but en prolongations d’Antonio Puerta a qualifié Séville pour sa première finale européenne. Un symbole fort
pour cet enfant du club, tragiquement décédé le 28 août 2007, à 22 ans, des suites d’un arrêt cardiaque lors d’un
match contre Getafe.
2. De nombreux joueurs parisiens ne voulaient carrément pas jouer avec Ben Arfa lors des premiers mois. Le Français
a écouté les doléances de ses partenaires et du staff quant à son individualisme (et sa condition physique), travaillant
pour corriger ses erreurs. Une attitude unanimement appréciée en interne.
ENTRETIEN AVEC UNAI EMERY
Unai Emery n’a pas lu El Maestro avant sa publication. Il n’a jamais cherché à en
savoir le contenu exact, ce qui était l’une des conditions du projet : une totale liberté de
ton, sans aucune modification possible. Après tout, ce livre n’est pas une autobiographie,
ni une collaboration, simplement une biographie autorisée. L’idée avait été acceptée par
Unai, qui a simplement répété une chose : « Ce serait bien d’avoir des critiques.
J’aimerais bien en lire et ça me semble intéressant. » Il est assez rare d’entendre un
entraîneur réclamer des avis négatifs, surtout de manière aussi explicite, mais Emery n’a
rien à cacher. Pour terminer l’ouvrage, il était logique de laisser le principal intéressé
s’exprimer sur sa carrière et les souvenirs racontés par la quarantaine de témoins réunis
pour l’occasion. Bien sûr, beaucoup de lecteurs attendent un bilan de ses premiers mois
au Paris Saint-Germain, mais cela n’aurait aucun sens : la publication du livre est
distante de plusieurs semaines du moment de sa finalisation, et quantité de choses
peuvent se passer. Il est aussi bien trop tôt pour dresser des conclusions ou raconter des
histoires internes, même si quelques-unes sont déjà parsemées dans le chapitre 16. Et
puis, qui sait, cela permettra peut-être d’écrire un nouvel opus sur l’aventure parisienne
d’Unai Emery d’ici quelques années.
Quel travail as-tu effectué sur toi-même au fil des années pour justement
apprendre à te contrôler et à supporter la pression inhérente au métier
d’entraîneur ?
Mes doutes et mes peurs m’ont aidé pour gérer tout ça comme entraîneur et dans mon
travail avec les joueurs. Je me suis aussi appuyé sur énormément de livres autour de la
confiance en soi, du développement personnel. Beaucoup de ces lectures m’ont permis de
développer ces thématiques auprès des joueurs, mais pour répondre totalement à la question,
j’étais déjà intéressé par les études pour entraîner durant ma carrière. Il n’y a pas beaucoup
de joueurs qui étudient pour devenir entraîneur alors qu’ils ne sont pas encore à la retraite.
J’ai obtenu mes diplômes et lorsque je suis devenu coach, j’ai lu encore davantage autour de
la psychologie, de la gestion de groupe, de la pédagogie, du leadership, pour combler toutes
les déficiences que j’avais comme joueur, et pouvoir expérimenter ça sur mes futurs joueurs.
Cette mentalité, c’est par exemple ce que tu as insufflé à tes joueurs de Lorca
après la défaite 1-2 à la maison lors de la finale aller des barrages pour la montée
en Segunda ?
Exactement. J’étais triste ce soir-là, mais le lendemain matin, je me suis levé et on est
tous partis à la plage pour s’entraîner. On a reparlé de tout ce qui nous était arrivé, puis je
me suis adressé aux joueurs : « Nous avions une opportunité. Elle est peut-être désormais
plus difficile, mais elle existe toujours et nous devons continuer en regardant cette
opportunité qui est devant nous. Nous devons la chercher, la travailler. Toute cette semaine,
nous allons penser à gagner, à jouer. Nous n’allons pas penser que nous ne pouvons pas le
faire. Nous allons être positifs et la chercher en nous battant jusqu’au bout. » Et finalement,
c’est ce qu’on a fait.
Oui, où on entendait que cela pouvait être ton dernier sur le banc d’Almería en
cas de défaite.
C’est difficile de ne pas s’en souvenir car on a concédé un penalty absolument surréaliste
[rires]. On a gagné 2-1 et j’avais opté pour un duo de milieux défensifs assez forts. Ce doble
pivote que j’ai beaucoup utilisé à Séville, pas à Valencia. Je jouais avec un vrai milieu
défensif et un autre offensif. Mais pour revenir à ce match contre Cádiz, c’est le début de
notre saison puisqu’on a enchaîné les résultats et au final la montée.
Alberto Benito, le directeur sportif, dit en riant que Felipe Melo est venu à
Almería car il est fou.
[Rires] On l’a signé pour deux millions d’euros je crois. Il était jeune, 21 ou 22 ans, et
avait eu des problèmes à Santander et Mallorca. On ne l’a pas caché à notre président, sauf
qu’Alberto Benito connaissait très bien Felipe. Il l’avait vu avec le Brésil au Sudamericano
des moins de 20 ans, il savait que c’était un garçon à problèmes. Forcément, sa signature n’a
pas été facile mais on l’a réussie. En préparation, on a joué contre Málaga et il s’est
embrouillé violemment avec deux adversaires. Le président m’a convoqué avec Alberto :
« Pourquoi vous m’avez fait signer ce joueur ? Il est complètement fou, alors pourquoi vous
avez fait ça, pourquoi ? » On lui a répondu directement : « Président, s’il n’était pas fou, on
ne pourrait pas l’avoir ! On doit travailler justement avec la folie qu’il a en lui parce qu’il est
très bon. » Et à la fin de saison, il est parti pour je ne sais combien de millions [13 millions
d’euros à la Fiorentina].
As-tu conscience que des joueurs s’ennuyaient lors de tes causeries, qu’ils
trouvaient trop longues ? Ne crois-tu pas que ton message peut se perdre dans la
longueur de tes discours ?
Mon frère me disait que certains joueurs étaient lassés par mes discours à Valencia. Je
leur ai toujours répété une chose parce que ça m’est arrivé à Almería : « Je fais une causerie
et si je ne suis pas bien écouté par tout le monde, je n’en ai rien à foutre car s’il y a
seulement un joueur m’écoutant à 100 %, c’est une raison suffisante pour faire cette
causerie ! » Sur la fin de la saison en Segunda avec Almería, on se déplaçait à Xerez
[35e journée] avec la montée très proche, donc je me suis adressé au groupe : « Mes causeries
sont très répétitives, donc aujourd’hui je ne vais pas vous en faire. Je ne vais pas vous faire
un discours de motivation. » On a pris 3-0. Le capitaine, José Ortiz, m’a demandé : « Mister,
pourquoi il n’y a pas eu de discours ? – Comme j’en ai déjà fait beaucoup, j’ai pensé que cela
allait vous fatiguer aujourd’hui.
– Elle m’a manqué cette causerie, mister, honnêtement. »
Quand un joueur te dit ça… [Il marque une longue pause] Il y a des joueurs qui s’en
foutent, qui se reposent durant la causerie et il y a les autres, ceux qui attendent le discours,
qui le veulent car ils aiment ça. Ce que j’aime, c’est voir mes joueurs réagir, parler parce
qu’eux ont aussi ont des sentiments et des idées. J’aime apprendre, échanger, de mes joueurs
ou des gens en général. Un ami travaillant avec moi à Séville m’a fait une remarque très
juste : « Je m’assois dans les tribunes pour voir le match. J’ai vingt personnes à côté de moi.
Dix-neuf disent tout et n’importe quoi, parlent de choses sans importance. Et il y a une autre
personne qui donne toujours un avis éclairé sur quelque chose que tu n’as pas forcément
vu. » Tu peux apprendre de tout le monde ! Donc je veux que mes joueurs parlent, qu’ils
s’expriment. Pour revenir à Almería, mes causeries duraient trente à quarante-cinq minutes,
voire une heure car l’effectif participait. Bon, une fois, un joueur s’est endormi [rires]. C’était
Kalu Uche et je ne m’en étais pas rendu compte tellement j’étais pris dans ma causerie. Donc
à Valencia, vu que Miguel se mettait toujours le dernier dans un petit coin, je lui répétais :
« Oh Miguel, tu ne t’endors pas derrière parce que je vais te surveiller ! »
Avec ton adjoint, Juan Carlos Carcedo, il paraît que vous vous inspirez d’autres
sports, comme le basket, pour confectionner vos stratégies sur coup de pied arrêté.
Plusieurs fois, il m’a montré des actions de futsal en les commentant. On s’est beaucoup
inspirés de ce sport, mais aussi du basket avec les écrans. Bon, il ne faut pas oublier que le
basket se joue avec les mains, donc c’est plus facile niveau précision qu’avec les pieds et un
espace plus grand. Mais ça n’empêche pas qu’on essaye d’innover et de regarder ce qui se fait
de partout, pas uniquement en football.
Quasiment tous les témoins sont élogieux à ton égard, mais je sais que c’est
quelque chose qui ne te plaît pas forcément.
J’aime la critique ! Dans ma carrière, ça ne s’est pas toujours bien passé avec certains.
J’ai eu des altercations sans pouvoir les résoudre. Je pense à un ami que j’avais à Lorca, Xabi
Sánchez. On jouait ensemble et on était vraiment amis, en plus d’être tous les deux basques
[rires]. Puis, je suis passé entraîneur. Je disposais de trois milieux centraux pour deux
postes. Au début, je faisais tourner puis je me suis aperçu que deux étaient meilleurs, donc ils
jouaient les matchs importants. Xabi Sánchez, mon ami, a moins joué et il ne m’a plus parlé.
Il a stoppé notre amitié et c’est quelque chose qui m’a toujours fait mal, sans savoir si c’était
de ma faute ou de la sienne. Mais terminer une relation comme ça… Pareil avec Paco
Jurado, l’année suivante en Segunda. C’était un ami quand on jouait ensemble à Tolède et
on l’a signé à Lorca pour compléter l’effectif. Je lui ai directement dit : « Tu vas être le
quatrième attaquant. Mais si tu me montres que tu es meilleur, alors tu vas jouer ! » En
décembre, il s’est énormément énervé contre moi parce qu’il ne jouait pas et j’ai eu beaucoup
de problèmes avec lui, donc on a décidé qu’il devait partir. Ça n’a pas toujours été facile, de
Lorca à Paris !
UNAI EMERY
PARCOURS DE JOUEUR :
PARCOURS D’ENTRAÎNEUR :
DISTINCTIONS INDIVIDUELLES :
Je n’ai jamais été doué pour les remerciements, sans doute par peur de trop en faire.
Si c’est le cas, je compte sur votre compréhension. Mais la conception de ce livre aurait
été impossible sans l’aide de nombreuses personnes.
En premier lieu, Igor Emery. Je sais qu’il aime la discrétion, mais j’ai rarement
rencontré quelqu’un d’aussi droit, sensible et intelligent. Il n’a jamais voulu interférer sur
mes choix, se contentant de donner quelques suggestions afin d’être le plus critique et le
plus impartial possible sur Unai.
Pour le reste, merci à tous ceux qui ont accepté de répondre à mes questions pour
leur temps, leur confiance et leurs souvenirs. In extenso : Ever Banega, Iñaki Bea, Alberto
Benito, François Miguel Boudet, Philippe Burle, Cala, Juan Carlos Carcedo, Coke, Albert
Crusat, Omar Da Fonseca, François David, Laurent De Palmas, Emmanuel Dorado, Julien
Escudé, Mikel Etxarri, Nicolas Faure, Sofiane Feghouli, Carlos Fernandez, Francisco,
Fabrice Henry, Mikel Jauregi, Timothée Kolodziejczak, Evgeniya Larioshkina, Manuel
Llorente, Clément Loubière, Mickaël Marsiglia, Juan Mata, Xavier Moro, David Navarro,
Alvaro Negredo, Roberto Olabe, José Ortiz, Andrés Palop, Dmitri Popov, Alexis
Prokopiev, Adil Rami, Juan Carlos Ramos, Pedro Reverte, Pablo Rodriguez, Carlos
Romero, Bruno Saltor, Luis César Sampedro, Juan Sánchez, Fernando Soriano, Javier
Terenti, David Villa, Vitolo, et Unai Emery. Un mot aussi à Ruben Baraja et Ricardo
Costa, même si nous n’avons pas eu le temps de faire une interview ; ce n’est que partie
remise.
Merci aussi aux responsables presse de Cannes, Alcorcon, Lugo (German Romo),
Getafe (Luz Monzon), Almería (Juanjo Moreno), Schalke 04 (Sanli Yilmaz) et l’UAV
Football Vic-Fezensac (Sami Loukil). Merci aussi à Alex Rowen (Manchester City), Juan
Ramon Morales (Séville) et Max Fischer (Lucerne), même si cela n’a pas abouti aux
entretiens voulus.
D’autres noms ont été importants pour la réalisation de toutes les interviews :
Francisco Empis, Simon Festinesi, Henri Galipon, Pedro Herrera, Paul Le Guen, Victor
Oñate, Badr Slassi et Jeronimo Tormo. Merci aussi à tous ceux ayant pris le temps de
donner leur avis et leurs critiques quand j’en avais besoin. Pêle-mêle : Mélanie
Marcuccilli, Pierre « Vittek » Vuillemot, Vincent Tanguy, Nicolas Cougot, Philippe
Goguet, Benjamin Henry, Loïs Guzukian, Amandine Tabonet, Caroline Taudière, Lamia
El Hanbali, le forum UD Almería SAD ou ma chère mère, toujours prompte à dégainer
avec son chat Duchesse pour la moindre virgule mal placée.
Un énorme merci aussi à Michelle Ivonne, que j’ai exploitée des semaines durant
pour retranscrire toutes les heures d’entretien en espagnol, qu’elle accompagnait
d’annotations très personnelles (« Arrête de respirer dans le dictaphone, joder ! »).
Enfin, un petit mot pour mon éditeur, Bertrand Pirel, pour sa confiance et sa
patience. Grâce à lui, je peux faire ce que j’aime le plus au monde : raconter des histoires
(et jouer au basket, mais ça, c’est une autre histoire justement).