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Islam

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L'islam est l’une des trois grandes religions monothéistes, avec le judaïsme et le

christianisme, dont il revendique les héritages. Fondé au VIIe s. de notre ère par le
prophète Mahomet (en arabe Muhammad), il repose sur une révélation divine dont la
substance a été rassemblée dans le Coran, livre saint de l’islam. Le dogme fondamental
de l'islam est un monothéisme strict.
Pratiquée par plus d'un milliard de fidèles, la religion, fondée en Arabie, s’est diffusée
dans tout le Moyen-Orient, avant d’étendre son influence au reste du monde. La
communauté musulmane s’est scindée en plusieurs branches dès la mort de son
Prophète (sunnisme, chiisme, kharidjisme). Toutefois, depuis ses origines, elle
perpétue dans son ensemble un mode de vie, un code moral, une culture, mais aussi
une certaine conception de l'État et du système juridique.

LA NAISSANCE DE L'ISLAM

LE PROPHÈTE
Mahomet est né vers 570 à La Mecque, ville carrefour du commerce en Arabie
occidentale. Vers 612, il reçoit une première série de révélations divines qui le
persuadent qu'il a été choisi comme messager de Dieu. Il commence à apporter le
message qui lui a été confié, à savoir qu'il n'existe qu'un unique Dieu (en arabe Allah),
auquel l'humanité tout entière doit se soumettre. S'étant attiré l'hostilité de ses
concitoyens par ses attaques contre le polythéisme, Mahomet finit par émigrer à
Médine avec quelques disciples. Cet exil, appelé l'hégire (hidjra), se produit en 622 ;
les musulmans ont choisi cet événement comme point de départ de leur calendrier
lunaire (Anno Hegirae, ou AH).
À Médine, Mahomet est reconnu comme chef religieux et militaire. En quelques années,
la région de Médine passe sous son contrôle, et, en 630, il conquiert La Mecque qui
devient un lieu de pèlerinage pour tous les musulmans. À sa mort, en 632, Mahomet a
rallié la plupart des tribus arabes à l'islam. Il a jeté les bases d'une
communauté (umma) régie par les lois de Dieu.

LE MESSAGE DIVIN
Le Coran est le livre révélé par Dieu à son prophète Mahomet entre 612 et 632. La
Révélation coranique met l'accent sur l'Unicité : celle de Dieu, celle du texte révélé et,
d'une certaine manière, celle du prophète Mahomet, après lequel nulle prophétie ne
peut plus venir. Cette révélation est l'aboutissement d'une tradition monothéiste
antérieure propre au monde sémitique. Elle reconnaît la validité des Révélations
passées, que ce soit l'Ancien ou le Nouveau Testament. Cependant, si l'islam naît sur le
même terreau qui a produit le judaïsme et le christianisme, il apporte des ruptures
décisives. D'abord, dans la société arabe : tout ce qui a précédé Mahomet se trouve
rejeté dans le néant de l'ignorance des vérités religieuses (djahiliyya). Ensuite, dans la
tradition prophétique elle-même : Mahomet, le dernier mais aussi le plus grand des
prophètes, apporte un message qui est censé englober et dépasser toutes les
prophéties antérieures.
La force du message coranique est sa simplicité. L'islam (littéralement la
« soumission ») est l'affirmation de la transcendance absolue de Dieu par rapport à
l'homme. Son Dieu, unique et transcendant (Allah, « Le Dieu »), ne saurait, comme
dans le christianisme, se faire chair. Ce Dieu a transmis sa Parole à différents prophètes
(d’Adam à Jésus, en passant par Abraham, Noé et Moïse), qui, quelles que soient leurs
qualités, restent des hommes comme les autres. Le dernier prophète, celui dont le
message termine le cycle des prophéties, est Mahomet : le Sceau des prophètes. Il
y a un livre, le Coran, qui contient tout ce que Dieu a révélé à Mahomet, et qui fait
l'objet d'une exégèse par les juristes et les théologiens. Il y a une norme pour la
conduite de la vie personnelle comme pour celle de la communauté : c'est
la charia, c'est-à-dire les préceptes, tant religieux que moraux et juridiques (car l'islam
ne différencie pas ces notions), qu'on peut tirer du Coran et de la Tradition (sunna) du
Prophète. Enfin, il y a une communauté, la umma, composée de l'ensemble des
croyants. Cette vision d'un monde plein et idéal exerce un fort pouvoir d'attraction sur
les musulmans.

LES FONDEMENTS DE L’ISLAM

LES SOURCES

LA RÉVÉLATION : LE CORAN
Le terme « Coran » (en arabe qur'ān) désigne « la Récitation », c'est-à-dire la
Révélation. Il a été « dit » avant d'être écrit. Son contenu est la simple
retranscription de la Révélation divine faite à Mahomet. Le Coran n'est donc ni
une suite d'écrits variés, remaniés et transmis à travers les siècles (comme l'Ancien
Testament), ni un récit rédigé a posteriori (comme les Évangiles), mais une Parole
unique donnée à un homme unique.
La Révélation s'est faite en arabe, de manière discontinue pendant vingt ans (612-632)
de l'existence de Mahomet. Il l'a dictée au fur et à mesure à ses proches ou l'a apprise
par cœur. Ce n'est qu'après la mort de Mahomet que ces révélations éparses ont été
rassemblées et composées en livre. Le premier calife, Abu Bakr, a établi une recension
qui est devenue, sous le troisième calife, Uthman, la seule version autorisée. Le Coran
ainsi défini compte 114 chapitres, appelés surates, classés par ordre de grandeur
décroissante (à l’exception de la première ou fatiha, « l’Ouvrante »). L'unité de base est
le verset (ayat).
Le style du Coran entrecoupe des développements sur des thèmes particuliers et des
injonctions et formules incantatoires. La beauté du texte coranique l'a fait déclarer
« inimitable » par les musulmans et est vue comme une preuve de son origine divine.
Le Coran est fait pour être psalmodié à haute voix ; c'est un acte pieux que de le savoir
par cœur. Il a aussi donné naissance à l'art de la calligraphie. Aujourd'hui encore, le
support matériel du texte coranique est sacré et doit être protégé des contacts impurs.
Deux aspects dominent dans le Coran : la prédication et la prescription. Les surates
du premier type ont en général été révélées avant l'hégire : elles proclament l'unicité
de Dieu, annoncent la fin du monde et appellent à la repentance. Les surates
prescriptives sont plus longues ; elles ont été composées à Médine et visent à organiser
la communauté naissante : c'est à partir d'elles que s'est développé le droit
musulman (fiqh). On y trouve aussi des références aux circonstances de la vie de
Mahomet et aux péripéties politiques de la première communauté des croyants.
LA TRADITION : LA SUNNA
Mais, si le Coran est le socle de l'islam, il n'est pas la seule source du droit et de la
morale. Il n'y a en lui aucun effort de systématisation. Une tradition s'est très vite
ajoutée au Texte sacré, autant pour l'expliciter que pour fournir une norme dans les cas
qu'il n'évoque pas expressément : c'est la sunna (« Tradition du Prophète »), qui
rapporte les faits et gestes de Mahomet.
La sunna est développée dans les hadith : ce sont des récits, des dits du Prophète ou
des témoignages rapportés par une chaîne de témoins plus ou moins fiables. La validité
d'un hadith vient de son classement en fonction de son authenticité supposée. Quoi de
plus aisé en effet, avant que la tradition ne soit fixée par écrit, que d'inventer un hadith
pour justifier un usage ou une politique ? C'est au IXe s. que sont compilés les grands
recueils de hadith (dont le plus celèbre est celui d'al-Bukhari).
À travers la sunna, le Prophète est pour les croyants une source d'imitation, un modèle
de comportement, aussi bien sur le plan de l'éthique individuelle que sur celui du droit
communautaire. Cette norme garde toute sa force.

LES DOGMES
Souvent enseignés au moyen d'un « catéchisme », par le biais de questions et de
réponses, les dogmes islamiques sont généralement traités selon six grandes
catégories : Dieu, les anges, les Écritures, les prophètes, le Jugement dernier et la
prédestination. La conception musulmane de Dieu est déterminante pour tous les
autres éléments de la foi. Parmi les anges (qui sont tous serviteurs d'Allah et soumis à
son pouvoir), certains sont censés jouer un rôle particulièrement important dans la vie
quotidienne des musulmans : notamment les anges gardiens, qui notent les actes des
hommes et dont ces derniers auront à répondre le jour du Jugement dernier, ainsi que
l'ange de la mort et ceux qui interrogent les morts dans leurs tombeaux. Djabraïl
(Gabriel), dont le nom est mentionné dans le Coran, est celui qui a transmis la
révélation divine au Prophète.
Le Jugement dernier occupe une place importante dans le Coran, dans la pensée et la
piété musulmanes. Le jour du Jugement dernier (Yom al-Dinn) que seul Dieu peut
connaître, chaque âme devra répondre de ses actes. L'une des questions
fondamentales qui se situent au cœur des discussions théologiques sur le Jugement
dernier, et plus généralement sur le concept de Dieu, est de savoir si les descriptions
que donne le Coran du paradis et de l'enfer comme des apparitions de Dieu doivent être
interprétées de façon littérale ou allégorique. La conception dominante adopte le
principe de l'interprétation littérale (Dieu est assis sur le trône, il possède des mains),
mais elle introduit des nuances en affirmant que les hommes n'ont pas la faculté de
juger et qu'ils doivent éviter de s'interroger sur Allah, car Dieu est incomparable.
La question de la prédestination témoigne du même théocentrisme. Se référant à la
toute-puissance divine qui seule peut guider les hommes vers la foi (« Si Dieu ne nous
avait guidés, nous n'aurions sûrement jamais été guidés »), nombreux ont été ceux qui
en ont conclu que Dieu décide également de ne pas guider certains hommes, les
laissant s'égarer ou même les égarant délibérément. Dans les débats théologiques
ultérieurs, les détracteurs de la prédestination se sont moins préoccupés de la liberté et
de la dignité humaines que de la défense de l'honneur de Dieu.

LES GRANDES CONTROVERSES THÉOLOGIQUES


LA SUCCESSION DU PROPHÈTE
Profondément ancrées dans le contexte sociopolitique qui les a vues naître, des
querelles théologiques ont divisé l'islam dès ses débuts. Ainsi, les chiites ont soutenu
après la mort de Mahomet que seuls « les membres de la famille » (les Hachémites ou,
dans un sens plus limité, les seuls Alides [descendants du Prophète par sa fille Fatima et
son époux Ali]) peuvent prétendre au califat. Un autre groupe,
les kharidjites (littéralement, « ceux qui ont fait sécession »), s’est séparé de Ali
(assassiné par un adepte de la secte) et des califes Omeyyades sunnites.

LIBRE ARBITRE ET PRÉDESTINATION


Inspiré par la philosophie grecque, le mutazilisme (apparu au VIIIe s.) est le premier
courant de pensée théologique à avoir introduit la question du libre arbitre et de la
prédestination de l’homme dans l’islam, et donc celle de la responsabilité humain dans
les actes ici-bas. Au Xe s., deux théologiens renommés, Achari (acharisme) et Maturidi
(maturidisme), ont proposé des réponses qui influenceront la position sunnite : les actes
humains sont voulus et créés par Dieu, mais, pour les faire siens, l'homme doit se les
approprier. Dès lors, la conception de Dieu comme Créateur, le Seul et l'Unique, va de
pair avec l'affirmation de la responsabilité humaine.

LA NATURE DU CORAN
Un autre débat se fait jour autour du concept de l'unité divine, au sujet de l'essence et
des attributs de Dieu. Il porte sur la question de savoir si le Coran, c'est-à-dire la parole
divine, est créé ou incréé. Les défenseurs de la première conception ont affirmé que, si
le Coran est incréé, il faut supposer un second principe de réalité éternelle ; or Dieu seul
est éternel et on ne peut concevoir l'éternité en dehors de Dieu. Selon leurs
contradicteurs, soutenir que le Coran est créé revient à porter atteinte à la nature
divine du livre sacré. Selon les sunnites, le Coran en tant qu'écrit ou recueil de prières
est créé, mais il est la manifestation de l'éternel « discours intérieur » divin, qui précède
toute expression orale ou écrite.
La majorité des musulmans a accepté le principe d'une concordance entre la foi et les
actes, mais, en insistant sur le fait que Dieu seul peut juger si un homme est croyant ou
incroyant, a rejeté l'idéal kharidjite qui consiste à établir ici-bas une pure communauté
de croyants. Partant du principe que dans l'attente du Jugement dernier il convient de
renoncer à juger autrui, les musulmans reconnaissent toute personne comme membre
de la communauté des croyants à condition qu'elle accepte les « cinq piliers de la foi ».
Renoncer à juger autrui implique également le respect du pouvoir politique musulman.

LA LOI ISLAMIQUE

LES CINQ PILIERS DE L'ISLAM


1. La profession de foi. Un musulman est d'abord un croyant qui professe qu'« il n'y a
d’autre dieu que Dieu et Mahomet est Son Prophète » (La ilah illa'llah wa Muhammad
rasul Allah). Cette profession de foi (chahada, ou témoignage) souligne le dogme
fondamental de l'unicité de Dieu et affirme que Mahomet est bien le Prophète par
excellence, c'est-à-dire le dernier. Réciter la profession de foi est le premier acte du
converti. C'est aussi la phrase rituelle qui accompagne toutes les grandes
circonstances.
Ablutions avant la prière
2. La prière. La deuxième obligation est celle de la prière, salat. Le musulman doit
faire cinq prières par jour : avant le lever du soleil, juste après midi, en fin d'après-midi,
au coucher du soleil et durant la nuit. La prière est composée d'une succession de
génuflexions et de prosternations en direction de La Mecque, accompagnée de formules
rituelles. Dans la prière, le musulman s'efforce de louer Dieu plutôt qu'il ne lui adresse
une demande. Il s'est préparé à la prière en se mettant en état de pureté physique
grâce à des ablutions très soigneusement codifiées. La prière peut se faire en tout lieu,
mais il est plus méritoire de prier en collectivité, au moins le vendredi lors de la prière
de midi, qui s'accompagne d'un prêche.
3. Le jeûne. Le jeûne (sawm) est la troisième obligation et, probablement, celle qui
est la plus respectée dans le monde musulman. Le croyant ne doit rien boire ni manger,
ni fumer, ni avoir de relations sexuelles, du lever au coucher du soleil, pendant toute la
durée du mois de Ramadan. Le calendrier religieux étant lunaire, ce mois se décale
tous les ans d'une dizaine de jours en avance par rapport au calendrier grégorien. La
signification de ce jeûne n'est pas pénitentielle (au contraire du carême chrétien), mais
elle est centrée sur la maîtrise des instincts.
4. L’aumône légale. La quatrième obligation est l'aumône légale (zakat), qui est à
l'origine une sorte de dîme prélevée sur la richesse pour être distribuée aux pauvres et
pour défendre la communauté ; la zakat est devenue aujourd'hui un impôt.
La Mecque, Grande Mosquée
5. Le pèlerinage. Le dernier pilier de la religion est le pèlerinage à La
Mecque (hadjdj), auquel ne sont tenus que ceux qui en ont les moyens physiques et
financiers. Tous les ans, au mois du pèlerinage, des millions de croyants se rassemblent
autour de la Kaba, qui contient la Pierre noire. Le musulman qui a effectué le pèlerinage
se voit conférer un statut prestigieux au sein de la communauté des fidèles.
Notons que le djihad (dit abusivement « guerre sainte ») est la forme que revêt la lutte
contre l'infidélité, et plus généralement contre l'impiété en soi comme en dehors de la
communauté. Au sens strict, il s'agit d'une obligation collective plus qu'individuelle, qui
ne fait pas partie des piliers de la foi.

LA CHARIA
Ce qu'on appelle la charia, ou « loi islamique », est la systématisation de l'ensemble
des prescriptions et des interdictions qu'on trouve dans le Coran et dans
la sunna (Tradition). La charia est un système de droit qui traite aussi bien du culte que
de l'ensemble des activités de l'homme en société. Elle fournit les bases du droit pénal
comme du droit civil et commercial. La partie proprement juridique de la charia est
appelée le fiqh, ou « droit musulman ».
Les domaines de la foi, du droit et de la morale sont également organisés par des
règles, issues de la systématisation et de la rationalisation des injonctions et interdits
contenus dans le Coran. Les comportements et les actes sont classés
de haram (strictement interdit) à halal (religieusement licite). La charia traite aussi bien
des fondements de la foi que des problèmes d'héritage et des normes alimentaires.
L'islam est une religion éminemment sociale, qui s'adresse au croyant non seulement
comme individu, mais comme membre d'une communauté. Il est difficile d'être un
croyant isolé ou minoritaire, tant les normes de l'islam régissent la vie en société : le
jeûne du Ramadan impose à la société tout entière un changement de rythme durant
un mois ; les interdits alimentaires (sur le porc et le vin, ou sur la manière de tuer les
bêtes) et vestimentaires créent un mode de vie commun qui font de l'islam une culture
autant qu'une religion, ces normes perdurant même si la pratique religieuse s'affaiblit.
Pour le croyant, c'est toute la vie quotidienne qui est marquée par la pratique de la
religion.
Il existe au moins deux différences fondamentales entre la charia et la conception
occidentale du droit. D'une part, la charia ne connaît pas de distinction entre le
religieux et le profane, ni entre le juridique et l'éthique. D'autre part, elle
s'élabore à partir non de concepts généraux mais d'un ensemble épars de prescriptions
souvent très ponctuelles. L'effort de systématisation a porté sur la définition du corpus
et des instruments intellectuels qu'on est en droit d'utiliser pour rationaliser le droit et
l'appliquer aux cas non explicitement prévus par le Coran. Les sources de la
charia sont le Coran et la sunna (Tradition). Les instruments intellectuels
d'interprétation sont l'analogie et le consensus des savants ou celui de la communauté,
mais les écoles divergent sur la place et la validité de ces moyens.
De l'effort de systématisation par de grands savants pour créer un ensemble juridique
cohérent résulte le fiqh, qui est donc une partie de la charia. Cependant, pour éviter
que d'éventuelles divergences dans cet effort d'interprétation n'entraînent l'éclatement
de la communauté musulmane, il a été décidé, au IXe s., de fermer la porte de
l'interprétation (idjtihad). Depuis, tous les juristes (sunnites) doivent s'inspirer de l'une
des quatre grandes écoles d'interprétation admises à cette époque. Aujourd'hui
encore, ces quatre écoles (appelées parfois improprement « rites ») se partagent
l'ensemble du monde musulman, à l'exception des chiites : le hanafisme,
le chafiisme, le malékisme et le hanbalisme. Elles vont d'une vision libérale et
ouverte (l'école hanafite) jusqu'à une conception rigoriste et formaliste (comme celle de
l'école hanbalite).
La législation en vigueur dans les pays musulmans est presque toujours inspirée
profondément par la charia. Mais les coutumes locales et les lois promulguées par les
États jouent aussi un rôle. Lorsqu'une question nouvelle surgit (la contraception, le
jeûne dans les pays polaires où il n'y a pas de nuit), il est d'usage de demander une
consultation juridique (fatwa) sur ce thème à un juriste renommé (le mufti).

LES PRINCIPAUX COURANTS DE L’ISLAM

LE SUNNISME
Le sunnisme est le courant majoritaire de l'islam. Ce qui le caractérise sans doute par
rapport aux autres courants, c'est son respect plus strict pour la lettre : les Textes et la
Tradition du Prophète (la sunna, d'où vient le mot sunnisme).

Pourtant, à l'intérieur du sunnisme, des écoles plus philosophiques ou spiritualistes ont


existé. La rencontre entre l'islam et la philosophie grecque (Platon, Aristote, Plotin) au
cours du premier siècle du califat abbasside (fondé en 750) a permis l'éclosion de la
philosophie (falsafa). Les théologiens apprennent à manier la dialectique et introduisent
la raison (aql) comme principe d'explication religieuse. Ce courant rationaliste a été
appelé mutazilisme : ses origines sont, au départ, autant politiques qu'intellectuelles,
car les mutazilites (« ceux qui s'isolent ») cherchent en politique un compromis entre les
deux grands partis divisant les musulmans, les partisans de Ali (chiites) et les autres.
Les fondateurs de l’école mutazilite, au VIIIe s., sont les sages de Bassora (dans l'actuel
Iraq) : Wasil ibn Ata et Amr ibn Ubayd. Le débat sur la compatibilité entre la philosophie
et l'orthodoxie musulmanes fait ensuite rage, entre le IXe et le XIIe s. Il est illustré par de
grands noms : Avicenne (Abu ibn Sina, 980-1037) et Averroès (Abu ibn Ruchd, 1126-
1198) pour les philosophes ; Abu al-Achari (vers 873-vers 935) pour les théologiens
opposés aux précédents. La synthèse établie par al-Ghazali (1058-1111) permet la
réconciliation des deux tendances et la réintégration de la philosophie (ainsi que du
mysticisme soufi) dans le cadre strict de la théologie. L'œuvre de al-Ghazali s'est
imposée dans l'enseignement dispensé dans les madrasa. C'est sur elle que la pensée
sunnite a vécu jusqu'au XIXe s.
Mais, à ce moment, la découverte par le monde musulman d'une Europe industrialisée
et expansionniste a réveillé la pensée islamique. Le débat porte cette fois sur
les relations entre islam et science ou politique modernes. Faut-il laïciser la société
musulmane pour la moderniser ou, au contraire, revenir à l'enseignement de base du
Coran pour revivifier un islam qui s'est sclérosé ? Ce dernier choix est à l'origine d'un
courant de pensée lancé par le Persan Djamal al-Din al-Afghani (1838-1897) et par
son disciple en Égypte, Muhammad Abduh (1849-1905) : c'est le salafisme, courant
rationaliste, qui veut intégrer les sciences modernes dans la pensée religieuse et rouvrir
les portes de l'idjtihad, c'est-à-dire rétablir le droit à l'interprétation contre la seule
Tradition. Mais c'est aussi une entreprise de contre-réforme qui prône le retour au
Coran et à une stricte pratique religieuse. Les courants que l'on appelle
« fondamentalistes » ou « islamistes » depuis le XXe s. sont tous issus du salafisme.
(→ islamisme.)

LE CHIISME
À l'origine, le chiisme regroupe les partisans du calife Ali, cousin et gendre de
Mahomet, qui proclame incarner la légitimité de la maison du Prophète, contre les trois
premiers califes (Abu Bakr, Umar et Uthman) et contre leur descendance. Mais, avec la
mort tragique du fils et héritier de Ali, l'imam Husayn, lors de la bataille de Karbala, en
680, la communauté chiite quitte pour un temps la scène politique et développe
une théologie plus mystique et messianique que le sunnisme.
Pour les chiites, si Mahomet est le dernier des Prophètes, sa succession spirituelle est
assurée par les imams, c'est-à-dire Ali et ses descendants en ligne directe (les Alides),
parmi lesquels, ses deux fils : Hasan et Husayn, le martyr de Karbala.
Les chiites reconnaissent aux dits et traditions de Ali une valeur quasi égale à ceux du
Prophète. Les imams suivants développent une école juridique et une pensée
philosophique qui sert de base au corpus chiite, dont la pensée évolue au cours des
siècles. Ce qui distingue les chiites des sunnites, outre quelques particularités juridiques
peu sensibles, c'est l'importance de Ali : archétype des vertus pour les chiites, simple
calife (le quatrième) pour les sunnites. Le chiite croit en l'infaillibilité des imams ; il
adhère à la doctrine de l'imam caché et espère en son futur retour.
Les grands ulémas ont le droit d'interpréter les textes sacrés : ces ulémas sont
appelés ayatollahs (« signe d'Allah »). Sous leur direction s'est créé un clergé
structuré et hiérarchisé, inconnu chez les sunnites.
Ce clergé ne se politise que très tardivement, à la fin du XIXe s. en Iran. Jusque-là, c'est
plutôt la tradition mystique qui domine le chiisme. Mais les penseurs politiques du
chiisme, comme l'imam Khomeyni (1902-1989) ou Ali Chariati (1933-1977), n'ont eu
aucun mal à puiser dans la tradition de contestation et de justice sociale du chiisme un
appel à la révolution.
Le chiisme s'est diffusé avec succès dans l'ensemble du monde iranien. Au XVIe s., la
dynastie des Séfévides, qui prend le pouvoir en Iran, impose le chiisme comme religion
d'État. C'est de ce moment que date la quasi-identification entre chiisme et Iran.

LE KHARIDJISME
Le kharidjisme est la doctrine d'un mouvement musulman schismatique qui s'est
défini, une quarantaine d'années après l'hégire, par des revendications et
un rigorisme à l'encontre desquels la majorité de l'islam a fait front à travers le
sunnisme et le chiisme.
Les kharidjites, d'abord partisans de Ali, s’en sont séparés en 657. N'admettant comme
califes que ceux qui sont restés ou se tiennent dans ce qu'ils considèrent la « voie
droite », ils ont fondé d'importantes communautés, dont subsistent aujourd'hui les
ibadites du sultanat d'Oman et ceux d'Afrique du Nord (île de Djerba, Mzab).

LES ÉCOLES DE PENSÉE

INTRODUCTION
Malgré la clarté et la simplicité de ses dogmes fondamentaux, l'islam a connu une
variété d'interprétations, allant de la simple accentuation d'un aspect présent dans le
Coran jusqu'à la constitution de véritables sectes, souvent influencées par d'autres
religions ou philosophies. Aux deux pôles de l'éventail des interprétations, on trouve la
tendance mystique et spiritualiste (le soufisme), l'interprétation formaliste et rigoriste
(incarnée notamment par le wahhabisme). C'est du côté du pôle mystique qu'il faut
chercher les véritables sectes, à la limite de l'hétérodoxie, comme l'ismaélisme. Mais on
doit se garder de croire que le courant mystique est toujours éloigné de l'orthodoxie et
du formalisme. En fait, une intense spiritualité peut très bien s'associer avec un respect
scrupuleux des pratiques extérieures de la foi.

LE SOUFISME
Le soufisme est la tendance mystique de l'islam, qui cherche à dépasser les rites et
les dogmes, sans forcément s'y opposer, pour permettre au croyant de vivre une forme
d'union directe avec Dieu. Le soufisme est fondé sur l'initiation personnelle d'un
disciple (murid) par un maître (pir). L'initiation se fait par la pratique de techniques
d'extase ; leur but est d'amener le disciple, par des degrés successifs, à entrer en
contact, voire à s'identifier à Dieu. La plus commune de ces techniques est le dhikr, ou
récitation incantatoire d'un des noms de Dieu ; mais il y a aussi la danse (comme celles
des derviches tourneurs de Turquie) ou la musique.
Les systèmes théologiques (ou théosophiques) élaborés par les maîtres du soufisme ont
tous en commun de faire une lecture allégorique du Coran. Le mystique doit
remonter à Dieu en cherchant le sens caché, ésotérique, de la Révélation.
Les soufis sont généralement organisés en confréries : chacune est dirigée par
un pir, qui reçoit l'initiation par une chaîne de transmetteurs remontant aux origines de
l'islam. Ces confréries s'appellent « voies », ou tariqa. Le soufisme a donné lieu à une
littérature très riche (illustrée par le poète persan Hafez au XIVe s.). Il permet aussi bien
d'exprimer une religiosité populaire (culte des « saints ») qu'une forme très élaborée de
philosophie. Il reste vivant dans le monde musulman, même s'il est souvent en butte
aux attaques des réformistes, qui l'assimilent à une superstition, et des dogmatiques,
qui le considèrent comme une hérésie.

L'ISMAÉLISME
Le courant mystique a donné naissance à des sectes qui divergent parfois beaucoup de
l'islam orthodoxe. Les ismaéliens sont des chiites qui pensent que le septième imam,
Ismaïl, est entré en occultation, et attribuent un caractère divin à la lignée des imams.
Les ismaéliens ont développé un système de pensée influencé par la philosophie
néoplatonicienne, dans lequel la Révélation apportée par Mahomet cesse d'être
centrale. Secte mystique au début, les ismaéliens ont joué un rôle politique à l'époque
des croisades chrétiennes, quand le chef militaire et religieux Hasan ibn al-Sabbah
(mort en 1124) a mis sur pied une véritable organisation terroriste (connue sous le nom
d’« Assassins » en Occident). Aujourd'hui, les ismaéliens forment une secte pacifique,
implantée surtout dans la péninsule indienne et dirigée par la dynastie des Agha
Khan. Druzes libanais et Alawites syriens ont une origine commune avec les
ismaéliens.

LE WAHHABISME
Le wahhabisme est né au Nadjd, le désert de l'Arabie, au XVIIIe s. Son créateur,
Muhammad ibn Abd al-Wahhab (1703-1792), a fait alliance avec Muhammad ibn Saud,
fondateur de la dynastie saoudienne.
Mouvement sunnite, le wahhabisme ne reconnaît que le Coran et la sunna ; il refuse
toute interprétation. Il condamne des pratiques implantées depuis longtemps dans
l'islam, comme le culte des saints ou le soufisme ; il renie, outre l'alcool, le jeu et la
musique ; il rejette l'adoration de tout ce qui a pu être créé par l'homme (d'où la
méfiance envers les images) et refuse en particulier la vénération de ce qui touche au
Prophète (tombeau, reliques, images). Les wahhabites sont particulièrement opposés au
chiisme, accusé de diviniser Ali. Les lieux saints du chiisme en Iraq ont été détruits en
1802 par les wahhabites.
Le wahhabisme s'est imposé en Arabie saoudite, grâce à la dynastie des Saud, après
la Première Guerre mondiale. Il a influencé des mouvements semblables dans a
péninsule indienne au XIXe s.

LA COMMUNAUTÉ MUSULMANE

LE CLERGÉ
Le clergé musulman est avant tout un corps de lettrés et de savants versés dans l'étude
et l'interprétation du texte. Il n'y a pas de hiérarchie ni d'institution cléricale, sauf chez
les chiites. En règle générale, la frontière entre un religieux et un laïc est plus souple
qu'en chrétienté : le mollah se marie, peut exercer un métier et ne porte généralement
pas de tenue particulière.
Les titulaires des postes importants, comme le Grand Mufti d'un pays, c'est-à-dire celui
qui dit le droit en dernière instance, sont en général nommés par l'État. La tendance
contemporaine est à la fonctionnarisation des religieux, mais ce mouvement reste limité
aux villes. À la campagne, le prêtre (imam ou mollah), choisi et payé par le village, n'a
pas nécessairement de formation spéciale. N'importe quel croyant peut diriger la prière.
Traditionnellement, là où l'État n'intervient pas, c'est le mollah qui tient l'école du
village. La mosquée reste souvent le centre du village ou du quartier : lieu de prière,
elle est aussi un lieu de réunion et d'enseignement.
Les ulémas, lettrés de haut niveau (en arabe lama, pluriel de alim, qui signifie
« savant »), sont formés dans des madrasa (écoles religieuses). Les meilleurs
parachèvent leurs études dans les grandes universités islamiques du monde musulman,
dont la plus célèbre est l'université al-Azhar, au Caire. En général, les ulémas sont
spécialisés : les juristes (faqih) disent le droit, les juges (qadi) règlent les litiges et font
office de notaires ; dans les universités, certains ulémas se consacrent à la théologie ou
à la philosophie. Cependant, depuis un siècle environ, les religieux voient se rétrécir
leur domaine d'intervention : les qadi formés dans les madrasa sont concurrencés, voire
remplacés, par les juristes formés dans les universités de droit. Un enseignement
profane remplace l'école religieuse.
L'autonomie financière des religieux vient des revenus des biens légués à des
fondations pieuses (on les appelle waqf ou habus). Mais, sur ce plan aussi, les États
modernes se sont en général arrogé le contrôle de ces biens. Le mollah tend à n'être
plus qu'un fonctionnaire.

LA UMMA
L'islam a une vocation universelle et ne limite pas son appel à une communauté
particulière. Ceux qui adhèrent au message du Coran appartiennent à la vaste
communauté des fidèles, la umma, qui dépasse les appartenances tribales et
ethniques, puis nationales, au profit de cette appartenance religieuse.
Dès ses origines, l’islam manie de pair la conquête et la conversion. Il existe pour lui
plusieurs catégories de non-musulmans. D'abord, ce sont les Arabes d'avant l'islam,
ceux du temps de la djahiliyya (sauvagerie) ; ensuite, les athées et les polythéistes.
Dans l'islam des origines, ces catégories ont le choix entre la conversion ou la mort. Les
musulmans ne peuvent être qu'en guerre permanente avec eux.
En revanche, l'islam tolère les Gens du Livre (Ahl al-Kitab), c'est-à-dire ceux qui
reconnaissent un Dieu unique et une Révélation : donc essentiellement les juifs et les
chrétiens. Juifs et chrétiens, là où ils ont été soumis par les musulmans, ont eu le droit
de garder leur religion. Ils avaient alors un statut particulier, celui de dhimmi. Ils
payaient un impôt spécial, étaient exemptés du devoir militaire, se régissaient selon
leurs propres lois, mais ne pouvaient participer à la vie politique de la umma.

HISTOIRE
Dans les siècles qui ont suivi la prédication de Mahomet, le monde musulman s'est
d'abord constitué par la conquête militaire. Puis, à partir du XVe s., il s'est étendu par la
conversion pacifique, tant en Extrême-Orient qu'en Afrique noire. Le califat ottoman,
aboli en 1924, a été la dernière instance politique qui a prétendu représenter
l'ensemble de la communauté musulmane (la umma). Aujourd'hui, l'expansion de
l'islam relève plus d'un mouvement d'ordre démographique que politique.
Au cours de sa progression, l'islam est entré en contact avec des religions et des
cultures fort diverses : christianisme en Europe, hindouisme en Inde, animisme en
Afrique noire, etc. Son enracinement s'est parfois accompli par l'absorption d'éléments
indigènes. Les confréries religieuses ont connu un grand succès tant en Inde qu'en Asie
centrale et en Afrique noire. Mais, jusqu'à l'époque contemporaine, de puissants
mouvements de réforme et de retour au fondamentalisme n'ont pas cessé de parcourir
le monde musulman.

LE CALIFAT PATRIARCAL (632-661)


La mort assez soudaine de Mahomet, en 632, met un moment en péril la nouvelle
communauté musulmane. Les clans de Médine décident de lui choisir un successeur
(khalīfa en arabe, terme dont est tiré le titre « calife »), afin de préserver son héritage
religieux et politique ; c’est la naissance du califat. Les quatre premiers califes, appelés
les « Bien-Dirigés » (ar-Rachidun), sont tous des compagnons de Mahomet.
Abu Bakr (632-634), beau-père du Prophète, lance un mouvement expansionniste qui
connaît un essor considérable sous les deux califes suivants, Umar Ier (634-644)
et Uthman (644-656). En 656, le califat s'étend sur toute la péninsule Arabique, la
Palestine et la Syrie, l'Égypte et la Libye, la Mésopotamie, ainsi que sur une partie
importante de l'Arménie et de la Perse. À la suite de l'assassinat de Uthman (qui avait
été élu par une assemblée de Mecquois), Ali (656-661), gendre de Mahomet et membre
de la famille hachémite, est élu calife par une assemblée de Médinois. Contesté par les
anciennes familles de La Mecque, il les vainc à la bataille du Chameau, en 656.
Muawiya, gouverneur omeyyade de Syrie, refuse également de reconnaître l'autorité de
Ali ; parent de Uthman, il exige de surcroît vengeance de son assassinat. Ali est
contraint, sous la pression de ses alliés modérés, d'accepter l'arbitrage proposé par
Muawiya. En 659, les négociateurs jugent que l'assassinat de Uthman n'a pas été
légitime et qu'il faut convoquer une assemblée pour élire régulièrement un nouveau
calife. Ali est discrédité et meurt assassiné à Kufa, sa capitale irakienne, en 661.
Ces dissensions entre les adeptes des deux branches de la famille de Mahomet – les
descendants de Hachim (Hachémites) et ceux de Umaiyya (Omeyyades) – aboutissent
au schisme entre les chiites et les sunnites, qui, pour la première fois, divise
profondément (et irrémédiablement) la communauté musulmane, la umma.

LE CALIFAT DES OMEYYADES DE DAMAS (661-750)


Expansion de l'islam au temps des Omeyyades
Muawiya (661-680) devient alors le cinquième calife – que les chiites (partisans de Ali,
dits Alides) refusent de reconnaître – et le premier de la dynastie des Omeyyades. La
guerre intestine qui vient de s’achever met un terme à la suprématie morale et
politique de La Mecque et de Médine dans l'empire arabe, dont la capitale est transférée
à Damas. Muawiya renforce la position du califat et impose la paix, mais sans pouvoir
supprimer les antagonismes qui ont provoqué la première guerre civile. Ainsi, Husayn
(fils de Ali) revendique toujours le califat ; il est massacré avec sa famille près de
Karbala, en Iraq, en 680.
Le califat omeyyade reprend les expéditions expansionnistes. Après la conquête de la
Tunisie, en 670, les troupes musulmanes atteignent, en 710, l'extrémité nord-ouest de
l'Afrique du Nord, et l'année suivante elles traversent le détroit de Gibraltar,
conquièrent rapidement la péninsule Ibérique et pénètrent en France jusqu'à Poitiers,
où elles sont refoulées par les troupes franques en 732. Sur la frontière nord, à plusieurs
reprises, elles assiègent sans succès la capitale byzantine Constantinople, avant
d'atteindre l'est de l'Indus. L'empire musulman s'étend dès lors aux frontières de la
Chine et de l'Inde, avec quelques colonies au Pendjab.
La rédaction des actes administratifs en arabe, la frappe de nouvelles monnaies
purement arabes et toute une série de constructions monumentales illustrent le
prestige nouveau du califat. Mais l'assimilation graduelle des Arabes et des peuples
assujettis sape les principes de base sur lesquels le gouvernement omeyyade a été
fondé. Les Arabes deviennent propriétaires terriens, marchands et paysans ; les non-
Arabes commencent à se convertir à l'islam. Ces mawali (convertis des territoires
conquis) revendiquent l'égalité avec les Arabes. Le califat se retrouve face aux
demandes antagonistes émanant de ses différents soutiens.
Les rancœurs des Arabes et des non-Arabes à l'encontre du califat omeyyade sont
habilement exploitées par le clan des Abbassides, qui revendique la succession légitime
au califat comme descendant de Abbas, un oncle de Mahomet.

LE CALIFAT DES ABBASSIDES DE BAGDAD (750-1258)

L’ÂGE D’OR DE LA CULTURE ARABO-MUSULMANE


En 750, la dynastie omeyyade est évincée par les Abbassides, qui transfèrent la
capitale du califat à Bagdad.
La nouvelle dynastie réalise une véritable révolution dans l'Empire arabo-musulman.
Les Abbassides acceptent, en effet, l'égalité de tous les musulmans ; désormais, les
privilèges ne sont plus fondés sur le droit du sang, mais sur les services réels rendus à
l'islam et à l'empire. Le califat encourage les activités religieuses et se porte garant de
la défense de l'islam contre les hérésies. On convertit en masse, alors même que de
fortes communautés zoroastriennes, chrétiennes et juives subsistent pendant des
siècles, exerçant une profonde influence sur l'évolution de la religion. L'arabe, langue
officielle de l'empire, devient la lingua franca de tout le Moyen-Orient. C'est ainsi
qu'avec leur religion, la littérature des Arabes est adoptée par d'autres peuples de ces
régions.
La période abbasside, qui atteint son apogée sous Harun al-Rachid (786-809), est
davantage marquée par un développement spirituel que par une expansion
géographique. Comme en témoignent les œuvres des philosophes al-Kindi, al-Farabi et
Abu ibn Sina (Avicenne), les érudits musulmans jouent à cette époque un rôle
prépondérant dans le domaine de la littérature, des sciences et de la philosophie.

LES DYNASTIES RIVALES ET LA CHUTE DES ABBASSIDES


Cependant, le pouvoir politique abbasside est ébranlé par plusieurs dynasties rivales :
– une dynastie omeyyade de Cordoue s'impose en 756 dans la péninsule Ibérique, où
elle fonde un califat rival (929-1031) ;
– les Fatimides, dynastie alliée aux ismaéliens (courant minoritaire chiite), s'établissent
en Tunisie (909) avant de gouverner l'Égypte (969-1171) ;
– les Almoravides et les Almohades, dynasties musulmanes berbères, règnent
successivement sur l'Afrique du Nord et l'Espagne du milieu du XIe s. au milieu du XIIIe s. ;
– les Seldjoukides, dynastie turque musulmane d'Ispahan, prennent Bagdad en 1055
et imposent leur protection aux califes abbasides ;
– les Ayyubides de Saladin succèdent, en 1171, aux Fatimides en Égypte et jouent un
rôle important par la suite, face aux croisés chrétiens (croisades).
Finalement, en 1258, les Abbassides sont renversés par les Mongols de Hulagu qui
s’emparent de la capitale Bagdad (et se convertissent à l’islam). Un membre de la
dynastie abbasside s'enfuit en Égypte, où il est reconnu comme calife. Alors que la
communauté de foi demeure une réalité incontestable, l'unité politique du monde
musulman est rompue à jamais.

LES GRANDS EMPIRES MUSULMANS DE L’ÉPOQUE


MODERNE

L'EMPIRE OTTOMAN
La formation de l'Empire ottoman
Originaire d’Anatolie, la dynastie ottomane, fondée au XIIIe s. par Osman Ier Gazi, devient
une puissance mondiale dominante au XVe s., et continue de jouer un rôle très important
tout au long des e et XVIIe s. L'Empire byzantin chrétien, contre lequel les armées
musulmanes guerroient depuis les débuts de l'islam, tombe lorsque le sultan ottoman
Mehmed II conquiert Constantinople, en 1453, et en fait la capitale de l'Empire
ottoman (sous le nom d’Istanbul).
Au cours de la première moitié du XIVe s., l'Empire ottoman, qui est déjà fermement
établi à travers toute l'Anatolie et dans la majeure partie des Balkans, conquiert la
Syrie, l'Égypte (les sultans prennent le titre de calife en 1517, après avoir déposé le
dernier Abbasside au Caire) et l'Afrique du Nord. S'étendant aussi considérablement au
nord-ouest, il pénètre en Europe, assiégeant Vienne en 1529. La défaite de la flotte
ottomane à la bataille de Lépante, en 1571, ne marque pas, comme l'espéraient de
nombreux Européens, le début d'une dislocation rapide de l'Empire ottoman : plus d'un
siècle plus tard, en 1683, les troupes ottomanes mettent à nouveau le siège devant
Vienne. Le déclin de l'Empire devient plus visible à partir de la fin du XVIIe s. : les
gouverneurs locaux s'émancipent de la tutelle d'Istanbul ; les puissances chrétiennes
occidentales grignotent progressivement les territoires de l’empire ; les intérêts des
factions et des communautés dégénèrent en luttes fratricides ; l'agriculture décline ; les
impôts deviennent synonymes de confiscations, sans assurer la sécurité des paysans.
Dans ces conditions, la vie culturelle et religieuse de l'islam stagne. L’Empire ottoman
ne survit pas à la Première Guerre mondiale. Ce qui reste de l’immense empire, la
Turquie, devient une république, à l'instigation de Mustafa Kemal Atatürk, en 1923, et le
califat est définitivement aboli en 1924.
L’EMPIRE MOGHOL
L'Empire moghol
Les Grands-Moghols, une dynastie musulmane d'origine mongole, conquièrent le nord
de l'Inde en 1526. L'Empire moghol atteint l'apogée de sa puissance entre la fin
du XVIe s. et le début du XVIIIe s. Sous les empereurs Akbar, Djahangir, Chah Djahan et
Aurangzeb, la domination moghole s'étend à la majeure partie de la péninsule indienne,
où la culture islamique, marquée d'une profonde empreinte persane, s'implante. La
splendeur des Grands-Moghols trouve une expression particulière dans leur
architecture. Au XVIIIe s., l'Empire moghol commence à décliner. Il survit, du moins à
travers son nom, jusqu'en 1858, lorsque le dernier sultan est déposé par les
Britanniques.

LA PÉNÉTRATION DE L’ISLAM EN INDONÉSIE ET EN


AFRIQUE
Du Xe au XVe s., l'islam connaît ce que les historiens appellent la « seconde expansion ».
Il ne s'agit plus des fulgurantes conquêtes militaires du premier siècle de son histoire,
mais d'une lente pénétration en Afrique et en Asie, le plus souvent pacifique. La
diffusion de l'islam va alors se faire par l'intermédiaire des marchands, qui jouent un
rôle de véritables missionnaires.
Si des marchands musulmans ont sans doute eu des contacts sporadiques en Indonésie
à partir du Xe s., ce n'est qu'au XIIIe s. que l'islam s'établit à Sumatra, où de petits États
musulmans se constituent sur la côte nord-est. L'islam finit par gagner l’île de Java
au XVIe s., puis se diffuse, généralement de façon pacifique, des zones côtières vers
l'intérieur des terres, en tous les points de l'archipel indonésien. Au XIXe s., il a atteint le
nord-est et gagné les Philippines. De nos jours, les musulmans représentent environ
85 % de la population indonésienne.
L'islam pénètre l'Afrique occidentale en trois phases principales. À partir du Xe s., il
s'étend chez les caravaniers arabes et berbères. Suit une période d'islamisation
progressive de certaines cours royales, notamment celle du roi Kankan Moussa, qui a
régné au XIVe s. sur l’empire du Mali. Enfin, au XVIe s., les sectes soufies, des confréries
de mystiques telles que la Qadiriyya et la Tidjaniyya, ainsi que des saints et des érudits,
commencent à jouer un rôle important. Le XIXe s. connaît plusieurs « guerres
saintes » (djihad), destinées à débarrasser l'islam des influences païennes, et, à la fin
du XIXe s. et au cours de la première moitié du XXe s., les musulmans prennent une part
active à la résistance contre les puissances coloniales. L'islam joue un rôle important
dans l'Afrique postcoloniale, notamment au Nigeria, au Sénégal, en Guinée, au Mali et
au Niger ; des communautés islamiques plus modestes sont installées dans les autres
États de l'Afrique occidentale.

L'ISLAM CONTEMPORAIN

LA SITUATION GÉOPOLITIQUE DE L'ISLAM


L'islam dans le monde aujourd'hui
On peut distinguer les grands pôles d'attraction culturelle autour desquels le monde
musulman s'est définitivement organisé :
– le Proche-Orient arabe, où s'est développée et maintenue une culture arabe ;
– la Turquie, où s'est affirmé l'Empire ottoman, la grande puissance musulmane de
l'époque moderne ;
– le Maghreb, auquel les Berbères impriment une marque particulière ;
– le domaine indo-persan, caractérisé par la prédominance de la langue et de la culture
iraniennes ;
– enfin, les pôles islamisés mais peu marqués par la culture arabe et ayant gardé leurs
caractéristiques culturelles originelles, tels que le monde des steppes (d'où sont issus
les Turcs et les Mongols), l'ensemble malais (Malaisie, Indonésie et Philippines) et
l'Afrique noire.
Le monde musulman forme ainsi aujourd'hui, à travers la planète, un arc immense qui
s'étire de l'ouest de l'Afrique à l'est de l'Indonésie. Il rassemble plus d'un milliard de
croyants, dont seulement 200 millions d'Arabes. Si le monde arabe proprement dit reste
le cœur historique et religieux de l'islam, avec le pèlerinage à La Mecque et les
grandes universités (comme al-Azhar au Caire), les pays qui ont les plus fortes
populations musulmanes ne sont pas arabes : ce sont l'Indonésie, le Pakistan, le
Bangladesh et l'Inde.
Outre ces quatre pays, ceux qui comptent 75 % ou plus de musulmans se répartissent
entre l'Asie (Turquie, Proche et Moyen-Orient, péninsule Arabique, Iran, Afghanistan, ex-
Asie soviétique sauf le Kazakhstan) et l'Afrique (pays du Maghreb, Libye, Égypte,
Mauritanie, Sénégal, Guinée, Mali, Niger, Somalie, Djibouti). Ceux qui comptent entre 50
et 75 % de musulmans sont aussi asiatiques (Kazakhstan, Malaisie) ou africains
(Soudan, Érythrée). Au total, l'Asie regroupe plus de 810 millions de musulmans (y
compris ceux de Chine) et l'Afrique, environ 315 millions. Ils sont encore plus de
30 millions en Europe, principalement dans la Fédération de Russie et dans les Balkans
(Albanie, Bosnie-Herzégovine, Macédoine), quelque 4,5 millions en Amérique du Nord et
2 millions en Amérique du Sud.
Dans le monde, environ 90 % des musulmans sont sunnites et 10 % chiites (en Iran, en
Iraq, au Pakistan et en Inde), le reste se partageant entre les autres courants
minoritaires de l'islam.

LES DÉFIS MAJEURS DE L'ISLAM


Dans les pays où le fondamentalisme est influent, l'un des défis majeurs que rencontre
l'islam est celui de sa confrontation avec la laïcité. Il peut en résulter des troubles
intérieurs, comme ceux que l'Égypte, la Tunisie ou la Turquie ont déjà connus.
Toutefois, les fondamentalistes sont obligés de composer avec la légitimité républicaine
incarnée par des présidents élus – comme en Iran – ou par des femmes chefs de
gouvernement – comme cela a été le cas au Pakistan et en Turquie. L'Algérie offre
l'illustration d'une situation où les intégristes ont cherché à déstabiliser le pouvoir
laïque, qui a renoncé aux élections libres jusqu'en 2002, en multipliant les exactions
sanglantes contre la population civile.
Dans les pays où les musulmans sont minoritaires, c'est la revendication
identitaire qui est source de conflit, et même de conflit armé, comme en Inde où il est
récurrent, ou comme dans le pays de l'ex-Yougoslavie, où cette revendication a été à
l'origine de la guerre du Kosovo.
Pour tous les musulmans, l'enjeu qui conditionne peut-être le plus l'avenir tient à la
place qu'il faut donner à l'islam radical, quand il prend la forme de l'islamisme en
guerre contre les valeurs du monde occidental. Il nourrit alors l'idée qu'il existerait
inévitablement un « choc des civilisations ».

LE CAS PARTICULIER DE L'ISLAM EUROPÉEN


Dans leur très grande majorité, les musulmans présents en Europe sont issus de
l'immigration : tels les Maghrébins en France, les Turcs en Allemagne, les Pakistanais
au Royaume-Uni.
Avec près de 5 millions de membres, la communauté qui vit en France est la plus
importante du continent et elle fait de l'islam la deuxième religion du pays, avant le
protestantisme et le judaïsme. Les musulmans sont environ 3 millions en Allemagne,
2 millions au Royaume-Uni, 800 000 en Italie, 600 000 en Espagne, 400 000 aux Pays-
Bas et plus de 200 000 en Belgique, pour la seule Europe occidentale.
L'islam européen est directement interpelé par la question de l'occidentalisation.
Les traditionalistes se veulent les défenseurs d'une foi qui, dans une société où ils ne
ressentent leur condition que comme celle d'une minorité nationale, est leur marque
identitaire. Certains préceptes de la loi islamique entrent cependant en conflit avec le
droit civil en vigueur, notamment en ce qui concerne les droits de la femme. Les
partisans d'un islam réformiste entendent hâter le processus d'intégration des
musulmans sur la base d'une lecture du Coran faite à la lumière des connaissances et
aspirations de l'homme d'aujourd'hui dans le cadre du pays où ils vivent et dont leurs
enfants acquièrent la nationalité en vertu du droit du sol.

BEAUX-ARTS
Dans leur ensemble, les arts islamiques ne sont réellement connus en Occident que
depuis la fin du XIXe s. Leur diversité est telle qu'on aura tendance à parler d'un art turc,
d'un art arabe, d'un art iranien – voire, au sein de l'art turc, d'un art seldjoukide et d'un
art ottoman ; au sein de l'art arabe, par exemple d'un art mamelouk égyptien ou d'un
art hispano-mauresque. L'art majeur, dans le monde islamique, est l'architecture. Les
arts décoratifs lui sont liés.
Cette prééminence religieuse préside au développement de disciplines artistiques : si la
statuaire et la peinture n'ont guère de place dans les arts islamiques, les arts dits «
mineurs » (enluminure, céramique, travail du bois, textiles, tapis) connaissent un
remarquable essor et sont empreints d'une réelle originalité. Choix des disciplines,
production parfois marquée par un certain mysticisme, importance de la tradition et de
l'imitation déterminent la spécificité des arts islamiques.

PRINCIPES DES ARTS ISLAMIQUES

LA QUESTION DES IMAGES


L'art musulman s'est rapidement refusé à la représentation figurée ; on parle
d’aniconisme. Encore faut-il distinguer l'art religieux et l'art profane : la décoration de
certains palais – de l'Alhambra de Grenade (en Espagne) ou au palais royal d'Ispahan
(en Iran) – admet des motifs floraux ou animaliers, et les tissus ou céramiques non
voués à un usage religieux sont fréquemment ornés d'images.
L’aniconisme n'est cependant pas radical : l'esthétique musulmane s'oriente bientôt
vers une représentation qui n'exclut pas les personnages, mais les place dans un
cadre non conforme à la réalité. La perspective, le modelé, l'individualisation sont
rejetés afin de ne pas concurrencer la réalité : un monde se crée en dehors de toute
imitation rationnelle de la nature. Refusant pour ces raisons le portrait, les souverains
musulmans ne laisseront aucun témoignage peint de leur existence, Ottomans et
Moghols exceptés. Toutefois, dans la majorité des cas, l'esthétique musulmane limite la
représentation figurée à des personnages hors de tout contexte religieux, présentés
dans un monde sans références réalistes. Parallèlement, les arts décoratifs inspirés de
la géométrie connaissent un essor tout particulier.

ABSTRACTION ET GÉOMÉTRIE
Cette tendance à limiter la représentation figurée mène tout naturellement au
développement de tous les autres types de décor. Choisissant des motifs issus
directement du vocabulaire décoratif hellénistique ou byzantin, les artistes musulmans
vont raffiner à l'extrême l'utilisation du motif végétal en le stylisant.
L'art oriental ayant depuis toujours « horreur du vide », on multiplie rinceaux et fleurs
épanouies dans des formes stylisées qui poussent le spectateur à se perdre dans les
méandres sans fin de ces arabesques. Une sorte de jouissance presque métaphysique
anime l'artiste, qui nous entraîne dans une méditation dont les lignes de sa composition
sont le support.
La calligraphie illustre parfaitement cette tendance, par la place de choix qui lui est
réservée. Quittant son simple rôle signifiant, elle acquiert une dimension esthétique en
devenant un objet d'art en soi. L'art islamique a créé deux formes d'écriture
décorative : le coufique est généralement employé au décor architectural, tandis que
le naskhi (cursif) se rencontre surtout dans les manuscrits.
Cette tendance à l'abstraction et à la géométrie liée à une dimension
métaphysique – la stylisation favorisant la méditation – reste un des caractères
majeurs de l'art islamique, qui se crée ainsi une esthétique très différente de celle du
monde occidental.
Ce choix délibéré d'un art marqué par l'abstraction conduit à une répartition différente
des disciplines. Si la sculpture en ronde bosse reste négligée, tout comme la peinture
de fresque par rapport à l'enluminure, en revanche les arts dits « mineurs » vont
bénéficier d'un intérêt particulier.

L'ARCHITECTURE

L'ARCHITECTURE RELIGIEUSE

La création la plus originale en architecture correspond au nouvel édifice religieux :


la mosquée. Destinée essentiellement à l'office de la prière, la mosquée possède les
éléments qui sont nécessaires à celle-ci, tels le mihrab, niche vide qui indique la
direction de La Mecque, et le minbar, chaire à prêcher. Canoniquement, un seul plan lui
convient, celui qui a été adopté très tôt par les Arabes à Damas et à Médine et qui s'est
répandu partout : une salle oblongue, avec éventuellement une travée conduisant au
mihrab. En fait, si ce plan a connu une faveur presque unique jusqu'au XIe s. (Cordoue,
Fès, Marrakech, Tlemcen, Tunis, Kairouan, Le Caire, Alep, Konya, etc.) et est demeuré le
plus usuel en Occident, il a perdu sa suprématie en Orient, où les édifices les plus
différents sont apparus : en Iran, en Turquie (Istanbul, Edirne), dans l'Inde moghole
(Delhi, Agra, Lahore, Fathpur-Sikri).
La madrasa, école théologique, puis établissement de science, comprend oratoire,
cellules, salles de cours et tombeau du fondateur. Le mausolée devient un édifice
essentiel dès le XIe s., en Inde surtout (palais-jardin), mais aussi en Iran, en Turquie, en
Égypte et en Occident.

L'ARCHITECTURE PROFANE
L'architecture profane est moins bien représentée que l'architecture religieuse.
Les palais qui ont été le mieux conservés présentent rarement de grands corps
architecturaux, mais le plus souvent une succession de pavillons dressés sur des
terrasses et dans des parcs qu'enferment de puissantes murailles (Alhambra de
Grenade, Topkapı d'Istanbul, palais d'Ispahan et de l'Inde).
Une certaine inventivité se manifeste dans un édifice hérité des bains romains,
le hammam, avec son vestibule, ses salles tiède et chaude coiffées de coupoles
ajourées. Il contribue parfois au confort du caravansérail, édifice public caractéristique
de la société marchande islamique. Les plus beaux monuments de ce type ont été
élevés en Asie Mineure par les Seldjoukides.

LES CONCEPTIONS ARCHITECTURALES


L'architecte musulman cherche à tirer parti au maximum des ressources de son art pour
animer sa construction. Les contreforts, les niches, les baies, les colonnes isolées,
jumelées, accolées par trois ou quatre, alternant avec les piles, rythment
vigoureusement la composition. Les arcs varient à l'infini et contribuent à lui donner
légèreté et charme ou gravité et poids. Les coupoles, simples ou doubles, présentent
aussi une grande variété de types.
Autre élément déterminant : la couleur, qui se manifeste par l'alternance de la brique
rose, du calcaire jaunâtre, du basalte noir, du grès rose, de l'ocre rouge et du marbre
blanc ; par la juxtaposition de colonnes en porphyre et en jaspe ; par l'insertion de
briques rougeâtres dans des pierres gris verdâtre. Souvent, les murs sont recouverts
jusqu'à hauteur d'homme de plaques de marbre coupées verticalement, dont les veines
rayonnent ; des badigeons peints et dorés couvrent généralement les solives, les
entrevous, les pendentifs. Les baies, quand elles ne sont pas fermées de claustra
sculptés, parfois magnifiquement, portent des vitraux de plâtre aux plus vives couleurs.

LES ARTS DÉCORATIFS

LES PRINCIPES DÉCORATIFS


Le principe essentiel de la décoration islamique est la subordination de chaque
élément à l'unité de l'ensemble. L'œuvre ne vaut en effet que par son
homogénéité ; elle doit d'abord être saisie comme un tout. L'artiste sollicite ensuite
l'effort d'attention de l'observateur, qui doit découvrir peu à peu la subtile transition qui
fait passer des zones neutres aux zones fortes, l'infinie variété des formes obtenues par
une succession de touches légères et délicates. On comprend, dès lors, que la ronde-
bosse soit presque inexistante, que le haut-relief se fasse rare, mais que le méplat, en
général à deux plans, domine.
Pour le décorateur musulman, la matière elle-même n'existe pas ou doit se faire oublier.
Les incrustations n'ont pas pour objet de la pénétrer, mais de l'affiner, de la réduire au
rôle de support. L'artiste en use savamment en architecture. Rien ne doit arrêter le
glissement de la lumière sur la surface, ni le rêve de l'homme. C'est pourquoi les
mosaïques, les peintures, les céramiques qui ne présentent pas de saillies où pourraient
s'accrocher les regards, qui permettent les grandes surfaces uniformes et éclatantes, lui
conviennent parfaitement. Le refus du motif individualisé détourne des formes fixes et
de l'imitation de la nature.

LA MOSAÏQUE ET LA PEINTURE MURALE


Dans les premiers édifices, la Coupole du Rocher et la Grande Mosquée de Damas, la
mosaïque de tradition byzantine ou syro-byzantine, mais sans personnage, s'empare
des surfaces hautes. Elle entre en concurrence avec la peinture dans les châteaux
omeyyades du désert, auxquels on doit au moins un chef-d'œuvre, le Khirbat al-Mafdjar
(VIIIe s., aujourd'hui en Israël). La peinture brillera d'un dernier éclat dans les palais
séfévides d'Ispahan.

LA MINIATURE
Al-Hariri, Maqamat (les Séances)

La miniature prend au cours des âges une importance considérable, liée aux
controverses théologiques. L'artiste musulman répugne à représenter en perspective
l'espace de la scène. Utilisant la superposition verticale ou le mélange des différents
plans, il semble fonder ses axes de composition sur l'arabesque et la courbe, qui
s'appuient sur les visages et les mains des différents personnages de l'action, et
retrouve ainsi la dimension symbolique que la fascination pour les mathématiques
pourrait expliquer.
Les premiers ouvrages illustrés sont des traités scientifiques parus dès le XIIIe s. dans le
cadre de l'école de Bagdad. Mais c'est surtout en Perse que l'art de la miniature
apparaît dans toute sa superbe dès la première moitié du XIVe s. Chiraz et Tabriz
deviennent d'importants centres de production, où sont principalement illustrées les
épopées, reprenant la tradition achéménide des grandes cérémonies de cour et du faste
impérial.
Sous la dynastie turco-mongole des Timurides est fondé le célèbre atelier de Harat, dont
l'activité est particulièrement féconde entre 1420 et 1440. L'art s'oriente de plus en
plus vers la féerie et la somptuosité, se faisant l'écho d'une cour de plus en plus
brillante. Un certain maniérisme s'affirme à travers la surabondance et
la sophistication des détails. Les couleurs s'harmonisent parfaitement dans des
camaïeux aux tonalités chaudes et vibrantes.
L'Empire moghol de l'Inde subit l'influence directe de l'Iran séfévide. Sous l'action
réformatrice de l'empereur Akbar, l'interdit concernant la représentation figurée est
levé : les portraits apparaissent, tous faits sur le même modèle. Les dignitaires sont
représentés debout, à la fois de profil et de trois quarts, vêtus d'habits chamarrés.
L'anecdote galante est très présente dans les recueils, qui allient ainsi naturellement les
réserves de l'esthétique musulmane aux audaces voluptueuses de la culture indienne.

LA CÉRAMIQUE
À partir du XIe s., la brique émaillée fait son apparition sur les monuments pour égayer
des étendues de brique ou pour rendre plus lisibles des épigraphies haut placées. Leur
mode ouvre à la céramique de revêtement une carrière sans égale. Encore réservée à
quelques emplacements de choix, au XIIIe s., chez les Seldjoukides (pour le mihrab), elle
se répand ensuite dans les édifices, jusqu'en Espagne. C'est pourtant à partir du XVe s.,
dans le monde turco-iranien, qu'elle atteint son plus haut sommet.
Faite en mosaïque, le plus souvent en étoiles et en croix associées, ou en carreaux, la
faïence d'Iran enveloppe tout l'édifice, intérieurement et extérieurement. Elle y déroule
un motif continu, parfaitement homogène. Dans l'Empire ottoman, elle se cantonne
plutôt à l'intérieur des édifices, où, non moins belle, elle présente côte à côte
des panneaux, limités de bordures, et semblables à des tapis qu'ils veulent
manifestement imiter.

LA VERRERIE
La Syrie (l’antique Phénicie) et l'Égypte conservent les traditions de fabrication du verre
connues depuis l'Antiquité. Pour sa part, la Syrie se spécialise dans la confection des
lampes de mosquée au large col monté sur une panse globulaire. Ces lampes sont
généralement émaillées, ornées de calligraphie. Dans certains cas, la technique utilisée
superpose deux couches de verre : l'une de support incolore, l'autre bleue ou verte,
meulée afin de créer un décor en relief. Lorsque Tamerlan (Timur Lang), envahisseur
mongol, s'empare de la Syrie à la fin du XIVe s., il emmène avec lui les artisans syriens
jusqu'à Samarkand, désorganisant l'artisanat local.
Les Fatimides apprécient tout particulièrement le cristal de roche, dans lequel ils font
tailler des coupes, des vases, des aiguières, telle celle ornée de deux lions luttant à la
manière antique exécutée au Xe s. et conservée à la basilique Saint-Marc de Venise.

LE TRAVAIL DES MÉTAUX


Tout comme le verre, le métal est l'objet d'une importante production au Proche-Orient
depuis l'Antiquité. À l'époque islamique, c'est en Asie Mineure et en Iran que sont
manufacturées les plus belles pièces. La région iranienne du Khorasan se spécialise,
tout comme l'Égypte fatimide, dans les petits objets zoomorphes : brûle-parfums en
forme de lion, aquamaniles représentant une chimère ou un paon, etc. Une influence
asiatique perce parfois dans le décor, notamment lorsqu'il comporte des personnages :
lascives danseuses ou musiciennes aux gestes déliés évoquent l'Inde. Dans les objets
les plus anciens, on retrouve des scènes pittoresques : chasse au faucon, joute de
cavaliers, tireurs à l'arc, prince recevant sur son trône, etc. Ces sujets se détachent en
incrustation de cuivre ou d'argent sur le bronze, ou sur un fond bitumeux noir. Chassés
par Tamerlan et ses Mongols, les artisans du Khorasan laissent la place à ceux du Fars.
Plus tardivement, la figuration est abandonnée au profit d'une écriture cursive très
élégante, dite nastaliq, que l'on utilise pour inscrire des vers ou des louanges et des
bénédictions.

LES BOIS SCULPTÉS


Bien que le bois soit peu abondant au Proche-Orient, un artisanat productif y est
apparu, à travers lequel les Égyptiens se sont particulièrement illustrés. Le mobilier des
maisons comme des mosquées restant généralement modeste, c'est surtout dans
l'exécution de panneaux ou de claustra que les artistes exercent leur talent.
Sous les Fatimides, les bois sont incrustés d'ivoire ou de nacre, répétant à l'infini des
formes polygonales imbriquées les unes dans les autres. Mihrab, minbar, maqsura sont
ciselés avec adresse, tout comme les lutrins ou les coffrets destinés à abriter le Coran.
Les moucharabieh, les portes et les volets sont eux aussi ornés, à l'origine, de rinceaux
à la mode byzantine. Cette technique se développe aussi en Mésopotamie, puis au
Maroc et en Espagne, où les Omeyyades survivant au massacre abbasside font
fabriquer de très beaux coffrets. En Syrie comme en Sicile, on orne les plafonds de
cèdre de ciselures géométriques.

LES TAPIS
L'art du tapis a probablement été introduit par les tribus nomades à des fins
utilitaires. Motifs géométriques et animaux stylisés à la manière des enluminures
se côtoient. Sur des métiers verticaux ou horizontaux, on fabrique des tapis-jardins,
parfois nommés « tapis de printemps », qui présentent une végétation luxuriante,
généralement stylisée mais toujours variée. Dans les volutes et les rinceaux
apparaissent des scènes de chasse au lasso, des combats de chimères et de dragons,
des assauts de fauves.
L'Iran domine la production au XVIe s., mais l'Asie Mineure prend le relais, notamment à
Smyrne, (l'actuelle Izmir). Iran et Turquie produisent quantité de tapis de prière, tous
constitués selon un même schéma. De petite taille, le plus souvent en soie, leur décor
représente de manière plus ou moins stylisée un mihrab, puisque, créant un espace pur
qui isole le fidèle, ils sont utilisés tournés dans la direction de La Mecque.
L'Inde moghole s'inspire, dans ce domaine encore, de l'Iran. Cependant, les artistes
moghols s'affranchissent de l'austérité musulmane et composent de riches tableaux aux
personnages de grande taille, formant des scènes complètes sur toute la surface du
tapis. Moins de répétitions et plus de mouvement favorisent un art qui échappe aux
interdits religieux.

DE L'ART À LA MÉDITATION
Foyer d'innovation pendant les premiers siècles de l'islam, le Proche-Orient connaît un
semblant d'éclipse avec la conquête ottomane du XVIe s. Les nouveaux maîtres de ces
terres ancestrales ruinent la classe possédante, déplaçant souvent les artisans vers leur
propre cour, puisqu'ils deviennent inutiles dans un lieu où cessent les commandes
d'objets précieux. En revanche, la Tunisie, le Maroc, l'Iran et l'Inde profitent, comme la
Turquie, de cette redistribution du pouvoir, et voient se développer des formes
artistiques originales bien que dominées par une esthétique fortement unitaire.
C'est le sentiment religieux qui domine tout l'art islamique en lui donnant
une orientation parfois mystique. Le sacrilège menace lorsqu'on représente une
figure animée, comme si l'on voulait concurrencer Dieu dans son œuvre créatrice. Aussi
est-ce en conférant à ses motifs une fonction plus décorative que documentaire, sans se
soucier de copier fidèlement le modèle, que l'artiste parvient à ne pas enfreindre le
tabou, tout en peuplant son ouvrage de scènes familières et détaillées.
Choisissant de styliser son décor jusqu'à le rendre abstrait, il invite l'observateur à
pénétrer dans un monde mystérieux où rêverie et méditation naissent de la
contemplation des arabesques et des courbes qui s'enroulent et se déroulent sans fin.
L'esprit se perd dans cette « fausse nature » qui exprime son horreur du vide par la
surabondance de ses éléments : ancienne habitude orientale, la luxuriance du décor
suscite souvent les visions fantastiques.
Cette modulation sans fin des éléments d'un même répertoire est une constante de
l'islam, tant dans les arts plastiques que dans la musique. Ni transgression ni rupture ne
brisent l'élégante harmonie d'un art qui se hausse à hauteur du divin.

Confessant la foi monothéiste d'Abraham, Mahomet a prêché aux tribus arabes


polythéistes la conversion à un dieu unique, Dieu (en arabe Allah), qui leur a délivré sa
parole par son intermédiaire. Homme remarquable, issu d'une communauté en marge
des grandes sociétés de l'époque, il a su faire une synthèse idéologique capable de
s'imposer de l'Atlantique au Pacifique.

CONTEXTE
À l’époque de Mahomet, le Hedjaz, région occidentale de l'Arabie dont il est originaire,
se situe au carrefour d'un mouvement commercial important entre le Yémen (océan
Indien) et la Syrie (mer Méditerranée), mais aussi entre l'Arabie et l'Abyssinie
chrétienne (l'actuelle Éthiopie). La Mecque est alors une grande étape caravanière,
environnée de tribus qui élèvent notamment des chameaux pour le transport des
hommes et des marchandises.
Sur le plan politique, cette région forme la marge de l'influence des deux puissances de
l’époque : l’Empire byzantin, chrétien, et l’Empire perse sassanide, adepte du
mazdéisme (une religion dualiste développée par Zarathushtra). Du point de vue
religieux encore, la proximité du Sinaï de Moïse et de la Jérusalem de Jésus se
concrétise par la présence, en Arabie, de chrétiens nestoriens ou coptes, et de tribus
juives. Les éleveurs arabes, quant à eux, pratiquent une sorte de polythéisme à base
tribale. L'un de leurs sanctuaires les plus réputés, la Kaba, se trouve précisément à La
Mecque.
Il y a donc place, dans ce contexte, pour un message monothéiste, qui serait
spécifiquement adressé aux populations de culture arabe.

LA VIE DU PROPHÈTE
LA JEUNESSE
Selon la sira (biographie traditionnelle du Prophète), Mahomet est né à La Mecque, dans
le Hedjaz, vers 570. Son père, Abd Allah, appartient au clan de Hachim (les
Hachémites), une fraction de la puissante tribu des Quraych (originaire de La
Mecque et spécialisée dans le grand commerce caravanier).
Orphelin de père à la naissance, et sa mère, Amina, se trouvant dans une situation
précaire, l'enfant est mis en nourrice dans une tribu bédouine, où il demeure jusqu'à
l'âge de six ans. Sa mère étant morte peu après l'avoir repris sous son toit, le jeune
Mahomet est élevé par son grand-père paternel et chef de clan, Abd al-Muttalib, puis, à
la mort de celui-ci, par son oncle Abu Talib (riche marchand mecquois devenu le chef du
clan des Hachémites). Ce dernier emmène souvent Mahomet avec lui lors de ses
voyages à travers le désert et lui fait découvrir la Syrie.
Les événements de la petite enfance de Mahomet ont une importance capitale sur sa
destinée : ils vont marquer la morale sociale du Coran, qui défend inlassablement les
veuves et les orphelins, interdit le mariage entre deux personnes placées chez une
même nourrice, comme si elles étaient frère et sœur – interdit provenant du code
bédouin qui rend frères de sang des frères de lait.
De même, pour gagner sa vie, Mahomet devient caravanier et entre ainsi au service de
Khadidja, une riche veuve qui possède les caravanes les plus importantes de La
Mecque, qu’il épouse vers 595 (d’ailleurs, Mahomet va la plupart du temps épouser des
veuves). Cette première épouse est plus âgée que lui d'une quinzaine d'années ; de leur
union naissent trois fils (morts en bas âge) et quatre filles (dont Fatima). Mahomet
adopte un de ses esclaves, qu'il affranchit, et adopte également son cousin Ali, fils
d'Abu Talib, qui épousera sa fille Fatima ; toute la descendance prophétique de la
tradition chiite provient de cette union familiale.

LA PÉRIODE MECQUOISE (612-622)

LA VOCATION PROPHÉTIQUE
C'est à La Mecque que Mahomet fonde l'islam. Si les cinq piliers (arkan) de la nouvelle
religion ne sont pas au début bien dégagés, les grandes idées sont énoncées sans
équivoque : unicité de Dieu, importance du Dernier Jour, le Paradis, l'Enfer, la Fonction
propre du Prophète. Celui-ci n'est, à cette époque, que l'envoyé de Dieu, dont la tâche
est de rassembler les Arabes en une communauté (umma) qui, soumise aux
commandements divins, transcende les liens du sang, dépasse la morale nomade, le
cynisme des marchands et l'individualisme des citadins.
La vocation prophétique de Mahomet se précise en 612, dès la première vision à
Hira, une colline proche de La Mecque, où il fait des retraites de méditation et de
prières. Il entend la voix de l'archange Gabriel (Djabraïl en arabe), qui lui transmet les
paroles de Dieu. Il s'habitue à recevoir ces messages, les répète et les dicte. Ceux-ci
formeront la matière du Coran (de l'arabe qur'ān, « lecture » ou « récitation »). Les
premières révélations dénoncent surtout les riches marchands mecquois. Elles les
adjurent de se soumettre au Créateur unique et tout-puissant, qui leur
demandera des comptes au jour du jugement. Ils doivent se montrer humbles et justes,
donner une part de leur fortune aux pauvres et aux orphelins. Toutefois, Mahomet
n'aurait jamais vu la face de Dieu, si ce n'est la nuit du Miradj, qui reste un phénomène
surnaturel et symbolique ; la tradition place toujours les archanges Raphaël (Israfil en
arabe) et Gabriel (Djabraïl), respectivement comme l'initiateur et le messager, entre
Dieu et son Envoyé. La nature prophétique de Mahomet et de son message est
également attestée par le fait qu'il ne sait ni lire ni écrire, et qu'il n'a jamais manqué de
faire la distinction entre les révélations qu'il transmet et ses propres pensées d'homme.
L'année 614 est celle de la conversion d'al-Arqam, membre de la famille Makhzum
(l'une des plus riches et des plus influentes de La Mecque), et qui avait été l'adversaire
de Mahomet. Al-Arqam met sa demeure à la disposition du Prophète afin de faciliter les
assemblées des premiers croyants, au nombre desquels figurent Hamza et Umar.

LES PERSÉCUTIONS
L'année 615 est celle des persécutions. L'extension du ralliement de nombreux clans à
Mahomet provoque en effet le développement d'une opposition, appelée boycott
des Hachémites. C'est donc entre 615 et 616 que Mahomet conseille à ses fidèles, les
musulmans (muslimun, « ceux qui remettent leur âme à Dieu »), de se réfugier en
Abyssinie, car sa morale, sa lutte contre les idoles païennes et son influence sociale
bouleversent l'équilibre des clans et du mercantilisme mecquois.
En 619, son épouse Khadidja (âgée de 65 ans) et son oncle Abu Talib (approchant les 90
ans) meurent ; la situation personnelle de Mahomet devient précaire, le nouveau chef
du clan hachémite (Abu Lahab, frère d’Abu Talib) lui étant très hostile. Mahomet doit
s'éloigner de La Mecque. Il tente une prédication à Taif ; c'est un échec. Puis il
s'adresse aux tribus nomades, sans plus de succès. C'est en 620 qu'il a ses premiers
contacts avec les habitants de Médine, ville oasis du Nord, parmi lesquels se trouvent
déjà des convertis. Des Médinois influents, soucieux d'ordre, cherchent alors à l'attirer,
car son renom et son autorité ne reposaient pas sur la puissance d'un clan, mais sur la
religion et la morale.

L’HÉGIRE
En 622, lors du pèlerinage à la Kaba, un groupe de Médinois rencontrent secrètement
Mahomet à al-Aqaba et concluent le « serment de guerre » (Bayat al-Harb), selon lequel
ils s'engagent à accueillir à Médine les musulmans mecquois et à les protéger. C'est
pourquoi Mahomet engage ces derniers à émigrer progressivement à Médine. Lui-
même, ainsi qu'Abu Bakr, part le dernier, le 16 juillet 622, après une tentative
d'assassinat contre lui, perpétrée par de jeunes Quraychites.
Ce départ est appelé l'hégire (de l'arabe hidjra, « émigration ») ; c’est
le commencement de l'ère islamique – la période antérieure étant globalement
qualifiée de « temps de la fureur » (djahiliyya).

LA PÉRIODE MÉDINOISE (622-632)

MAHOMET, CHEF SPIRITUEL ET TEMPOREL


Au temps de Mahomet, la ville oasis de Médine s'appelle Yathrib : c'est avec l'hégire
qu'elle devient Madinat al-Nabi, « la ville du Prophète », ou tout simplement Médine. Sa
population est composée essentiellement par les tribus juives Qaynuqa, les tribus
arabes judaïsées Qurayza et al-Nadir, et les tribus arabes païennes Aws et Khazradj. Ces
tribus se livrent une lutte incessante pour la domination de la cité, le pouvoir passant
alternativement des Juifs aux Khazradj.
En 621, ralliant les Juifs, les Aws défont les Khazradjites à Buath. Les Médinois ont
besoin d'un pacificateur, et Mahomet arrive à Quba, dans l'oasis de Médine, à la fin
septembre 622 ; ses partisans à Médine, soit 70 Muhadjirun (émigrés) mecquois, plus
les Ansar (les aides, ou ralliés) médinois ont préparé sa venue. À Médine, Mahomet va
asseoir son double pouvoir religieux et politique, à la fois comme prophète et comme
arbitre des factions. Mahomet étant devenu le maître de la ville, sa maison va être le
quartier général de son activité religieuse et séculière ; c'est là qu'on édifiera
la mosquée qui est au centre de la ville moderne. C'est là aussi que Mahomet regroupe
Sauda, son épouse, ses deux filles, Umm Kulthum et Fatima (que Ali va bientôt
épouser), et aussi Abu Bakr et sa propre fille, Aïcha (que Mahomet va épouser).
Jugeant Mahomet dangereux, les Juifs s'engagent dans une opposition complexe contre
lui. C'est alors que celui-ci chasse les Qaynuqa et réduit l'opposition des autres clans
juifs en proclamant qu'il continue l'œuvre du patriarche biblique Abraham, père de
la hanif (la pure religion), qu'eux-mêmes ont abandonnée. Dorénavant, les croyants se
tourneront pour prier vers la Kaba de La Mecque et non plus vers Jérusalem. Cela
constitue le geste essentiel de rupture avec la Qibla judéo-chrétienne ; cependant,
Jérusalem restera pour l'islam une ville sainte, honorée par la mosquée du rocher
d'Abraham.

MAHOMET, L’UNIFICATEUR DES ARABES


Le pouvoir politique et militaire de Mahomet s'affirme au cours des 74 expéditions,
razzias et batailles qu'il mène en vue de la reconquête de La Mecque, du ralliement des
nomades et de l'unification des Arabes. On retiendra notamment, dans ce processus,
quelques grandes étapes : la première grande victoire de Badr (mars 624), qui alarme
les Mecquois ; leur contre-offensive victorieuse de Uhud (mars 625) ; puis le siège de
Médine (31 mars 627), qui aurait dû mettre fin à la carrière de Mahomet. Or il bat les
Mecquois et consacre même sa réputation de stratège militaire (« Nous t'avons assuré
une victoire éclatante », relate le Coran, XLVIII, 1), provoquant l'éclatement de la
confédération ennemie de La Mecque, qui se soumet à sa loi la même année.
Mahomet prend alors figure et dimension d'un fondateur d'État : il est l'unificateur des
Arabes. La « constitution de Médine », qui est antérieure à la bataille de Badr, est un
modèle d'organisation fédérale de communautés différentes, définissant leurs droits et
leurs devoirs sociaux respectifs, soumis à l'autorité juridique suprême de Mahomet. En
630, l'armée musulmane entre dans La Mecque. Puis la victoire de Mahomet sur les
bédouins à Hunayn entraîne de nombreuses soumissions ; le Prophète envoie des
députations auprès des souverains voisins afin de se faire reconnaître comme chef
d'État souverain. Lors du pèlerinage de 632, Mahomet fixe les grandes règles
de hadjdj des musulmans ; elles excluent les incroyants de la Kaba et les mécréants du
Paradis. À son retour, il tombe malade à Médine et meurt, le 8 juin 632.
Mahomet a construit un ensemble remarquable de réformes sociales qui touchent à la
sécurité de la vie et de la propriété, à la codification du mariage, à la famille, aux
héritages, à l'usure, à l'hygiène de vie. Il a libéré l'individu de la sujétion tribale, le
croyant ne rendant compte de sa vie qu'à Dieu.

LA QUESTION DE LA SUCCESSION DE MAHOMET ET L’INSTAURATION


DU CALIFAT
L'action de Mahomet fonde l'idéal du dirigeant islamique, en charge du temporel et
du spirituel, et dont l'action politique tend vers la réalisation du dessein divin au sein
de la société. Médine est devenue le deuxième lieu saint de l'islam ; sa mosquée, qui
abrite le mausolée du Prophète, est un passage quasi obligé pour les musulmans, lors
du pèlerinage annuel à La Mecque.
Mais le Prophète n'a pas prévu sa succession à la tête de la communauté musulmane.
N'ayant pas eu de fils qui soit resté en vie et qui aurait pu poursuivre sa mission, selon
la tradition arabe, le choix se porte à l'intérieur du réseau de compagnons et de parents
proches, tissé au long d'une vie sociale active par des alliances matrimoniales et
politiques nombreuses. Parmi les prétendants possibles, il y a Ali, son cousin et gendre ;
Abu Bakr, qui lui a donné en mariage sa fille Aïcha, l'épouse préférée ; Umar, dont il a
également épousé une fille, Hafsa, la « lettrée ». Ceux-ci sont tous Mecquois. Mais il y
avait aussi des prétendants médinois. Finalement, l'ordre de succession
au califat (calife signifie « celui qui vient après [le Prophète] ») a été le suivant : Abu
Bakr (632-634), Umar (634-644), Uthman (644-656) et Ali (656-661).
Ces quatre califes sont dits les « Bien-Dirigés » (ar-Rashidun), car après eux les
différentes branches familiales se sont opposées pour la conquête du pouvoir politique
et religieux. En particulier, l'affrontement de Siffin (657), en Iraq, a consacré
l'éclatement de la communauté musulmane, qui va se scinder alors en chiites
(partisans du calife Ali et de sa descendance), sunnites (partisans des Omeyyades,
parents du calife Uthman) et kharidjites (« ceux qui se sont séparés », anciens partisans
de Ali qui se sont retirés du conflit).

MAHOMET DANS L'ISLAM

LE MESSAGER D'ALLAH
À la mort du Prophète, après vingt ans de révélations coraniques et d'actions politico-
religieuses, et malgré ses divisions internes, la communauté musulmane est en voie de
constitution, avec ses croyances, son culte, ses règles de vie, ses types de pouvoir
(califat sunnite et imamat chiite). L'unification sera parachevée par l'islam. Cette
communauté s'étend vers l'Égypte à l'ouest, la Perse à l'est. Face au monde chrétien
byzantin et aux communautés juives, le « vide » arabe se comble peu à peu,
religieusement et politiquement, grâce au Messager d'Allah, rassoul Allah. En effet, les
Arabes ont été le dernier peuple du monde méditerranéen ancien à embrasser le
monothéisme. C'est sans doute pour cela que Mahomet s'est considéré comme le
dernier des prophètes, le « sceau des prophètes », de la tradition héritée d'Abraham.

LE COMPLÉMENT DU CORAN
La place capitale occupée par le Prophète dans le système religieux islamique est
parfaitement illustrée par la première obligation de celui qui adhère à l'islam, à savoir la
récitation de la profession de foi : « Il n'y a d’autre dieu que Dieu et Mahomet est Son
Prophète » (La ilah illa'llah wa Muhammad rasul Allah).
L'emprise de la personnalité du fondateur de l'islam a été telle que les générations
suivantes se sont empressées de recueillir avec minutie tous ses actes, ses
moindres paroles – ses silences même ont fait l'objet d'interprétations –, pour les
consigner systématiquement dans des recueils dont le poids dogmatique et juridique
équivaut à celui du Coran. Les ouvrages de traditions prophétiques considérées comme
les plus authentiques sont les volumineux recueils d'al-Bukhari et de Muslim ( IXe s.).
Tradition prophétique (sunna) et Coran forment ainsi les deux « sources » de la religion
musulmane.

UN MODÈLE À SUIVRE
L'élan missionnaire de Mahomet s’est poursuivi après lui, grâce à une foi et à une
organisation fondées sur un ensemble de textes qu'Allah lui a révélés sa vie durant : le
Coran.
L'influence du Prophète s'est ainsi fait sentir tout au long de l'histoire
musulmane. Imiter sa conduite reste pour chaque musulman pieux l'objectif à
atteindre, et cela dans des domaines extrêmement variés : dire telle prière à tel
moment, ne pas se servir de la main droite pour telle action, affranchir un esclave, etc.
Mais au-delà de ces comportements, qui relèvent du domaine privé, l'histoire des pays
musulmans a vu surgir, surtout dans des moments de crise, des personnages qui ont
tenté de rééditer l'histoire prophétique, dans ses actions de réforme religieuse et
morale, avec les mêmes moyens politiques et militaires et en imitant la vie du Prophète
dans tous ses détails. C'est le phénomène des mahdis (« guidés par Allah »), dont le
plus célèbre reste celui du Soudan turco-égyptien ( XIXe s.), qui a recréé une unité
soudanaise et édifié un nouvel État islamique, à l'instar de Mahomet à Médine.

Livre sacré des musulmans.


Livre sacré de l'islam composé des révélations transmises par Dieu (en arabe Allah) au
prophète Mahomet par l'intermédiaire de l'archange Gabriel (en arabe Djabraïl), le
Coran est divisé en 114 chapitres, appelés surates (de l'arabe sūrat), subdivisés en
versets (ayat) et classés selon un ordre de longueur décroissante.
Parole divine, le Coran est à la fois l'acte constitutif de la religion islamique et sa
référence absolue. Son texte a fourni, à côté du recueil des traditions liées à la vie du
Prophète (la sunna), les bases de l'édifice islamique : la théologie et le droit musulmans,
la langue et la littérature arabes, enfin le culte musulman, qui réserve une place
centrale à la récitation de ses versets.

LA PAROLE DIVINE RÉVÉLÉE À MAHOMET

INTRODUCTION
Le Coran nous indique que les révélations faites à Mahomet sont puisées dans un
vaste « livre d'Allah », placé devant Dieu de toute éternité, et dont la Torah et l'Évangile
seraient les parties précédemment données aux juifs et aux chrétiens.
Inséparable du destin du prophète Mahomet (570-632), l'histoire du Coran, dont la
« descente » (tanzil) du message va révéler aux hommes le « mystère » (ghayb) de leur
destin, se divise en deux phases, étalées sur une vingtaine d'années : les années de la
révélation coranique à La Mecque (612-622), puis la période de Médine (622-632).
LES RÉVÉLATIONS DE LA PÉRIODE DE LA MECQUE
Les premières révélations parviennent au Prophète peu après son mariage avec
Khadidja, une riche commerçante mecquoise. Elles frappent d'abord par leur forme
stylistique : les énoncés, courts, rimés et rythmés, et d'une forme elliptique, évoquent
des images fortes – empruntées au monde bédouin et à son environnement naturel
(ciel, lune, montagnes, chamelle, eau) – et des expressions commerciales (comptes,
balance, richesses, fraude, entre autres).
Bien que les messages de La Mecque ne soient pas toujours explicites, de grands
thèmes en ressortent avec force. Ils rappellent que l'homme est mortel et que le
Jugement précipitera en enfer les mécréants et les riches corrompus, et réservera le
paradis à ceux qui n'oublient pas le message d'Allah, à ceux qui prient et se montrent
bons envers les pauvres et les orphelins. Mahomet est chargé de rappeler ce qui est
écrit, et révélé auparavant à Ibrahim (Abraham) et à Musa (Moïse). Le Coran reprend
ainsi l'histoire de certains personnages bibliques (Moïse, Aaron, Joseph, Salomon) et
évangéliques (Marie, Jésus).
Mais ces paroles ne sont pas entendues par les riches et les puissants, entièrement
absorbés par leurs préoccupations terrestres. D'où la condamnation sévère de certaines
de leurs pratiques (telle celle qui consiste à enterrer vivants les nouveau-nés de sexe
féminin). Le feu éternel leur est promis, car Allah les châtiera, comme il a châtié dans le
passé le pharaon d'Égypte et les peuples qui s'étaient révoltés contre lui. Aussi les
révélations insistent-elles sur les vertus de patience et d'endurance dont doit faire
preuve le Prophète.
Les surates mecquoises mettent en relief le dogme central de la religion
islamique : « Dis qu'il est, lui Allah, unique ; Allah, l'absolu ; […] il n'y a personne qui
puisse se mesurer à lui » (surate CXII). De même, elles instituent deux pratiques
obligatoires de l'islam : la prière (salat) et la redistribution partielle des richesses
ou aumône (zakat). Par ailleurs, les textes mecquois accordent une importance
particulière aux mots, à l'écrit, aux instruments pour écrire, aux feuillets et à la lecture
du Livre, dont ils assurent la conservation.

LES RÉVÉLATIONS DE LA PÉRIODE DE MÉDINE


L'hostilité des clans puissants de La Mecque contraint Mahomet à émigrer plus au nord,
à Médine, où il trouve un milieu social et politique plus favorable.
Dans les révélations de cette période, les évocations apocalyptiques s'estompent ; le
style devient moins imagé et poétique ; les versets et les surates, qui s'allongent,
évoquent en détail les pratiques et les comportements quotidiens proposés aux
croyants. En fait, quelques grandes surates de Médine s'adressent à la communauté des
croyants (« Ô vous qui croyez… »), tandis que la plupart des surates mecquoises
s'adressent aux « païens » (« Ô vous les incroyants… »). Elles adoptent donc un style
plus précis, pour un contenu plus concret. La vérité du Livre, les valeurs
transcendantales qu'il consacre s'accompagnent d'une morale sociale.
La primauté du Prophète au sein de la communauté est au fondement du dogme, qui
porte également sur le statut des femmes et établit une certaine hiérarchie entre elles
et les hommes. Le Coran examine, parfois en détail, les questions qui ont trait au
mariage, à la polygamie, au port du voile, au divorce, au remariage, à l'adoption et à
l'héritage. La situation de guerre avec les païens mecquois entraîne des mises au point
sur le partage des biens pris à l'ennemi ainsi que sur le traitement des prisonniers,
habituellement réduits en esclavage. Dans une recherche de justice et de moralisation
des affaires commerciales, les surates médinoises décrètent l'interdiction du prêt à
intérêt ; mais, en même temps, elles donnent des conseils de prudence aux
emprunteurs.
Sur le plan religieux, deux obligations canoniques nouvelles sont promulguées :
le pèlerinage (hadjdj) et le jeûne du mois de Ramadan (sawm). On trouve aussi des
précisions sur la façon de les accomplir : les ablutions sont exigées pour la prière, et
l'offrande d'un animal de sacrifice pour le pèlerinage. Dans cet inventaire figurent
encore la prescription des interdits alimentaires (la viande du porc, par exemple) et les
références à un calendrier lunaire intégral. Ainsi se développent dans les surates de
l'époque de Médine des préoccupations organisationnelles et rituelles importantes. Un
autre passage essentiel, qui concerne le texte lui-même, affirme que des versets
nouvellement révélés sont venus annuler, à l'occasion, le contenu de versets antérieurs.

DE LA TRANSMISSION ORALE AU TEXTE ÉCRIT

L’ÉTABLISSEMENT DU CORAN
À la mort du Prophète en 632, certaines parties du Coran oralement transmises sont
notées par écrit à Médine par les proches de Mahomet ; la tradition rapporte que des
branches de palmier, des pierres plates, des feuilles de papyrus, voire des omoplates de
chameau ont été les premiers supports du texte coranique. Dans les années 650-655,
sous Uthman, le troisième calife (« successeur [du Prophète] »), est établie la version
définitive du Coran ; celle-ci tient compte des différentes traditions et comprend un
texte détenu par l'une des épouses de Mahomet, Hafsa (la fille de Umar, compagnon du
Prophète et deuxième calife).
Le texte, révélé oralement, était tributaire de l'état de la langue arabe écrite, encore
très imparfaite et d'un usage rare (privilégié dans la poésie). C'est seulement à partir de
la recension du calife Uthman que l'on a commencé à établir des différences graphiques
entre certaines consonnes jusqu'alors confondues. Et il faut attendre le Xe s. pour que
les voyelles soient systématiquement notées.
Ces flottements de l'écrit, mais aussi des traditions orales, constituent la raison pour
laquelle, durant ces premiers siècles, des « lectures » différentes du texte sacré ont été
possibles et admises. De nos jours, l'édition standard égyptienne, établie en 1923 par
un comité d'experts, sert de modèle à toutes les autres. Avant cette date, et en tout cas
avant le milieu du XIXe s. (qui marque les débuts de l'imprimerie arabe), tous les corans
étaient manuscrits, et une auréole de piété entourait à la fois le copiste et le manuscrit
lui-même.

LES SURATES
De la plus courte (3 versets) à la plus longue (286 versets), les 114 surates du Coran
sont présentées dans un ordre de longueur sensiblement décroissante. Exception est
faite pour la toute première, appelée « l'Ouvrante » (la fatiha), très courte ; elle se
présente comme une invocation, c'est pourquoi elle est récitée lors des prières
canoniques.
La tradition musulmane a donné à chacune des surates un titre (« les Abeilles », « la
Lumière », « les Femmes », etc.), mais il ne s'agit que d'un mot extrait de la surate et
ne donnant pas d'indication sur son contenu. L'usage savant préfère plutôt désigner la
surate par son numéro (de I à CXIV), suivi de celui (en chiffres arabes) de ses versets.

L’ARABE, LANGUE DU CORAN


Parce que le Coran représente la parole directe d'Allah et qu'il a été révélé en langue
arabe, celle-ci demeure la seule langue du texte sacré.
Les traductions, tout en étant permises, ne peuvent donc pas prétendre à une fonction
liturgique au sein de l'islam. En ce qui concerne les traductions en français, si l'on
excepte une tentative de Du Ryer au XVIIe s., il faut attendre les importants travaux de
Savary, édités de 1751 à 1970, et de Kasimirski, publiés de 1840 jusqu'à 1970 ; parmi
les traductions contemporaines, il faut retenir celles de Blachère (1949) et de Masson
(1967). Par ailleurs, le Coran a été traduit dans chacune des langues écrites, et il a
même été enregistré dans des langues africaines sans écriture.

LE CORAN ET LA CIVILISATION MUSULMANE

L'IMPACT SUR LES SCIENCES RELIGIEUSES ET PROFANES


Dès les débuts de l'islam, il a fallu comprendre les paroles révélées, devenues l'objet de
la science des commentaires coraniques. Après la mort du Prophète, les fidèles en
quête du sens exact du Coran ont fait appel aux témoignages de sa famille, de ses
proches et de ses successeurs : l'interprétation du Coran s'est alors aidée du recueil des
traditions autour du Prophète (hadith), contenues dans d'énormes volumes et éclairant
tel ou tel fait coranique.
Dans le même temps, on devait s'assurer d'une compréhension exacte de la langue de
la révélation, ce qui a posé de sérieux problèmes compte tenu de l'état peu élaboré
dans lequel se trouvait l'arabe écrit à l'époque du Prophète. Des linguistes se sont alors
emparés du texte, ont construit les théories grammaticales et dressé l'inventaire du
vocabulaire de la langue arabe. Cette entreprise supposait que l'écriture arabe elle-
même se précise et s'affine.
La reproduction écrite du Coran a ainsi donné naissance à un art typique de la
civilisation islamique, la calligraphie, à laquelle s'est ajoutée l'enluminure, avec ses
formes géométriques colorées et ses décors végétaux (ne contenant jamais de
figuration humaine). Parallèlement, la récitation rituelle du Coran s'est muée en un art
vocal aux techniques précises.

LE CORAN DANS LA VIE DES MUSULMANS


Le terme « Coran », tiré du texte lui-même, désigne une récitation ou une lecture orale
déclamatoire. Ainsi, l'apprentissage du Coran se fait habituellement à haute voix, et les
musulmans le mémorisent par des récitations répétées. Lorsqu'un musulman parle du
Coran, il lui adjoint toujours un qualificatif de révérence : sublime, majestueux, noble,
etc.
Dans les pays musulmans, l'étude du Coran fait partie du programme scolaire,
notamment dans le cadre des écoles coraniques (madrasa). Certaines surates, surtout
la première (« l'Ouvrante »), sont récitées quotidiennement par les croyants à l'occasion
des cinq prières obligatoires. La surate « Ya-sin » est habituellement récitée sur les
morts. De même, le tout premier mot du Coran – Bismillah (« au nom d'Allah ») – est
utilisé très souvent au début d'une action (avant de manger ou d'entrer dans une
maison, par exemple). Enfin, parce que le Coran renferme la parole divine, les fidèles lui
attribuent des pouvoirs exceptionnels : sa présence est censée éloigner le mal d'une
maison ou d'une personne, et les fragments recopiés et sertis dans des amulettes
diverses sont supposés protéger efficacement ou déclencher des événements
souhaités.

LE CORAN ET LA RELIGION ISLAMIQUE


Le Coran est à la base de l'islam, avec les témoignages de la tradition sur ce qu'a dit et
fait le Prophète (sunna).
Durant les trois premiers siècles de l'hégire, des docteurs ont établi, en se servant de
ces deux sources, les fondements du droit musulman (fiqh), qui régit les différents
secteurs de la vie en société, notamment le statut personnel (mariage, divorce,
héritage).
La théologie musulmane (kalaam) est également issue des réflexions sur la façon dont
Allah est présenté dans le Coran, sur ses noms et ses attributs.
L'élaboration du culte musulman s'est appuyée sur les prescriptions coraniques
devenues pratiques obligatoires : prière, aumône, jeûne, pèlerinage, à quoi s'est
ajoutée la profession de foi sur l'unicité d'Allah et la mission de son Prophète. Ce sont
les cinq piliers de l’islam. À son tour, la tendance mystique de l'islam a trouvé dans les
interprétations allégoriques de certains termes et versets du Coran la justification de
ses visées spirituelles, prélude à la naissance des confréries islamiques.

Dynastie de califes arabes qui a régné sur l’ensemble de l’Empire musulman


(califat omeyyade, 661-750), depuis sa capitale Damas (aujourd’hui en Syrie), puis
dans la seule péninsule Ibérique avec l’émirat de Cordoue (756-1031, érigé en califat
rival des Abbassides en 929).

La question de l’attribution du titre de chef suprême de la communauté musulmane est


à l'origine de la division de l'islam en trois branches : le kharidjisme, le chiisme et
le sunnisme.

1. LE CALIFE
Le califat a été institué à la mort de Mahomet pour le remplacer à la tête de l'État
musulman. Le titre de calife (khalifa) – le terme, signifiant « successeur [du Prophète] »,
ayant rapidement été compris au sens de « lieutenant [d'Allah] » – attribué au chef de
la communauté musulmane se double à l'origine de ceux d'amir al-
muminin, « commandeur des croyants », et d'imam, « guide des musulmans dans
l'obéissance à la Loi ». Le contenu même de sa fonction le justifiait : maintenir l'unité du
monde islamique, assurer sa défense et son extension, préserver le dogme contre toute
innovation, veiller au respect de la Loi, gouverner et administrer l'empire.

2. LES QUATRE PREMIERS CALIFES

2.1. LES « BIEN-DIRIGÉS »


Les quatre premiers califes sont dits ar-Rachidun (les « Bien-Dirigés »), car ils
représentent, dans la mémoire des musulmans sunnites, l'idéal du souverain proche de
ses sujets, qui gouverne selon les principes de la loi musulmane. Pour leur part, les
musulmans chiites n'admettent que la seule légitimité du quatrième de ces califes, Ali.

2.2. UNE HISTOIRE MOUVEMENTÉE


L’histoire de ses quatre premiers califes est mouvementée, car aucune règle de
succession n'a été établie par Mahomet de son vivant. De plus, rien ne prédestine une
personne plutôt qu'une autre au pouvoir. D'où les incessantes luttes d'influence. Si le
premier calife Abu Bakr (632-634) – deuxième converti par la prédication de Mahomet,
auquel il a donné en mariage sa fille Aïcha – et le deuxième calife Umar (634-644)
– dont Mahomet a également épousé une fille, Hafsa – sont choisis en raison de leurs
liens avec le Prophète.
En revanche, le troisième calife, Uthman (644-656) – aristocrate mecquois de la famille
des Omeyyades, plus tardivement ralliée à Mahomet –, est désigné par un Conseil de
sages. Il est assassiné par des conjurés, et certains proches du Prophète en profitent
pour imposer Ali (656-661), cousin et gendre de Mahomet, comme quatrième calife.

2.3. L'ÉCLATEMENT DE L'UMMA


Ainsi, les différentes branches familiales se sont opposées pour la conquête du pouvoir
politique et religieux. En particulier, l'affrontement de Siffin (657), en Iraq, a consacré
l'éclatement de la communauté musulmane, qui se scinde peu après en chiites
(partisans du calife Ali et de sa descendance), sunnites (partisans des Omeyyades,
parents du calife Uthman) et kharidjites (« ceux qui se sont séparés », partisans de Ali
qui s’en sont détachés).

3. LES CINQ CALIFATS DYNASTIQUES

3.1. LE CALIFAT OMEYYADE


Après le califat de Ali, dernier des « Bien-Dirigés » gouvernant depuis Médine, le califat
est transporté à Damas où règne la première dynastie califale, celle
des Omeyyades (661-750).
3.2. LE CALIFAT ABBASSIDE
Elle est renversée par la deuxième dynastie califale, celle des Abbassides (750-1258)
qui choisit Bagdad comme capitale. Ces califes disposent, en principe, d'un pouvoir
absolu, de caractère théocratique, inspiré par le modèle des empereurs byzantins et
des souverains perses sassanides. Mais, dans les faits, les califes doivent
progressivement abandonner une grande partie de leurs prérogatives et se limiter à des
fonctions religieuses et de représentation.

3.3. LE CALIFAT DE CORDOUE


Dans la péninsule Ibérique, un descendant de la famille omeyyade, Abd al-Rahman III,
fait sécession et fonde le califat omeyyade de Cordoue (929-1031).

3.4. LE CALIFAT FATIMIDE


De même, en Afrique du Nord puis en Égypte est mis en place le califat fatimide chiite
(→ Fatimides, 909-1171). Déjà menacée par ces deux califats rivaux, la dynastie
abbasside n'exerce plus qu'une autorité purement nominale sur le monde musulman
après le sac de Bagdad par les Mongols en 1258 ; elle se perpétue cependant au Caire,
à l'époque des Mamelouks (1261-1517).

3.5. LE CALIFAT OTTOMAN D'ISTANBUL


En 1517 est proclamé le califat ottoman d’Istanbul. Ce califat est le seul des cinq
califats musulmans a ne pas avoir été détenu par des Arabes, mais par des Turcs. Aboli
en mars 1924 par le régime de Mustafa Kemal Atatürk, le califat ottoman est ainsi le
dernier de l’histoire de l’islam.
Pour en savoir plus, voir l'article Empire ottoman.

HISTOIRE
1. LA CONQUÊTE DU POUVOIR
Les Omeyyades appartiennent à l'ancienne oligarchie de La Mecque, qui a obtenu le
pouvoir avec la nomination du troisième calife, Uthman ibn Affan (644-656), le seul
membre de cette aristocratie à avoir rallié Mahomet au début de sa prédication.
À la suite de l'assassinat de Uthman en juin 656 par des mutins de l'armée d'Égypte, la
famille des Umaiyya accuse, pour conserver le pouvoir, le quatrième calife, Ali (656-
661), de complicité dans ce meurtre.
Très vite, une forte opposition se dessine contre le calife, mettant en cause sa
légitimité. Elle se groupe essentiellement autour de Muawiya, neveu de Uthman, qui
exige, selon la vieille coutume arabe, la vengeance du meurtre de son oncle.
Gouverneur de Syrie depuis le califat de Umar, Muawiya dispose d'une excellente
armée, rompue à la discipline et à l'art militaire au cours des escarmouches de
frontières contre les Byzantins chrétiens. Fort de cet instrument, il refuse de céder son
poste au nouveau gouverneur nommé par Ali.
Et, en 657, il rencontre les troupes de Ali en Syrie, non loin des ruines de la ville
romaine de Siffin. Bien que battu, il parvient à sauver la situation : acculés à la défaite,
ses soldats élèvent le Coran à la pointe de leurs lances en criant : « Que Dieu en
décide ! » Ce subterfuge convainc, et Ali est contraint, par le parti pieux du camp,
d'accepter cet arbitrage qui met en cause sa légitimité. Cela amène la défection d'un
groupe important de ses adeptes, les kharidjites (« ceux qui sortent »). La position de
Ali s'affaiblit davantage en 659, lorsque les arbitres désignés par les deux partis rendent
un verdict qui implique son abdication. Quelques mois plus tard, Muawiya réussit à
s'emparer de la province d'Égypte et renforce sa position. En 661, Ali est assassiné par
un kharidjite. Son fils Hasan renonce à ses droits au profit de Muawiya, qui étend alors
son pouvoir sur tout l'Empire et fonde la dynastie des Omeyyades.

Califes omeyyades de Damas

Règne Calife

661-680 Muawiya

680-683 Yazid

683-684 Muawiya II

684-685 Marwan

685-705 Abd al-Malik

705-715 Walid

715-717 Sulayman Ier

717-720 Umar II

720-724 Yazid II

724-743 Hicham

743-744 Walid II

744-750 Marwan II
2. LE CALIFAT OMEYYADE DE DAMAS (661-750)

2.1. L’ORGANISATION DE L’EMPIRE OMEYYADE

GOUVERNEMENT ET ADMINISTRATION AU DÉBUT DES OMEYYADES


Expansion de l'islam au temps des Omeyyades
À l'avènement de Muawiya, l'Empire musulman souffre d'instabilité et de manque
d'unité. Cette situation découle essentiellement de la décentralisation de
l'administration, ainsi que de la recrudescence du désordre et de l'anarchie parmi les
nomades. Pour assurer la cohésion de l'Empire, le nouveau calife substitue à la
théocratie islamique un État arabe séculier, fondé sur la caste dirigeante arabe.
Certes, le facteur religieux reste important, et Muawiya sait admirablement l'exploiter
au cours de ses multiples campagnes contre les Byzantins, qui lui permettent de se
poser en champion de l'islam. Mais il fonde ses rapports avec la population non pas sur
le lien religieux, mais sur un nouveau lien moral, en s'appuyant sur la fidélité de la
nation envers son chef séculier. Toutefois, sa souveraineté n'est ni religieuse ni
monarchique et relève plutôt du régime des cheikhs préislamiques avec une autorité
plus étendue.
Muawiya gouverne avec la Chura, ou Conseil des cheikhs, qui remplit à la fois des
fonctions consultatives et exécutives. La Chura s'appuie sur les Wufud, ou délégations
de tribus qui constituent la base du libre consentement et du loyalisme des Arabes. Les
provinces sont dirigées par des gouverneurs, qui exercent l'autorité au nom du calife.
Muawiya conserve la vieille machine administrative des Perses et des Byzantins, dont le
personnel et la procédure demeurent intacts. Lui-même emploie un secrétaire syrien de
religion chrétienne.
Muawiya parvient aussi à résoudre la question de la succession califale pour assurer la
stabilité de l'Empire et maintenir le pouvoir dans sa propre famille. Avec beaucoup de
tact, d'habileté et de diplomatie, il désigne, pour lui succéder, son fils Yazid, inaugurant
ainsi dans l'Empire musulman la méthode de succession héréditaire.
Yazid succède à son père en 680. Il hérite d'un Empire stable et d'une autorité qui
s'exerce, grâce aux conquêtes de Muawiya, à l'est jusqu'en Asie centrale et à l'ouest
jusqu'en Afrique du Nord.
Cependant, l'Empire comporte certains points faibles qui peuvent, en se conjuguant, le
mettre en péril. Le principal danger provient des Alides (partisans de Ali), qui, en 681,
fomentent en Iraq – la province la plus turbulente de l'Orient – un mouvement, qui se
solde par un échec. En 683, Muawiya II succède à Yazid, mais son règne ne dure que six
mois. À sa mort, le pouvoir des Omeyyades est de nouveau contesté. Une guerre civile
éclate en Syrie entre les tribus arabes. Ce conflit se termine par la victoire des
Omeyyades à la bataille de Mardj Rahit en 684. Marwan (684-685), membre d'une autre
branche des Omeyyades, est proclamé calife. Avant sa mort, il réussit à désigner, pour
lui succéder, son fils Abd al-Malik (685-705). Celui-ci parvient à restaurer l'unité de
l'Empire et l'autorité du gouvernement.
ORGANISATION SOCIALE

Les assises sociales du régime omeyyade


L'Empire omeyyade reste dominé par des Arabes constitués en caste sociale
héréditaire. Cette aristocratie jouit de privilèges exorbitants. Elle ne paie pas d'impôt
foncier, mais seulement une dîme religieuse personnelle. Elle constitue la majorité des
guerriers et reçoit, outre les pensions mensuelles et annuelles, de nombreuses
indemnités, provenant du butin des conquêtes. Au surplus, elle continue à acquérir des
terres par achat à des propriétaires non arabes ou par concession reçue du
gouvernement. Les immenses domaines hérités des Perses et des Byzantins lui sont
concédés par les califes sous forme de qatai, ou fermages. Les fermiers sont tenus de
cultiver la terre pendant une certaine période et de percevoir les impôts pour le compte
du gouvernement. Les qatai ne tardent pas à se transformer en propriétés privées,
qu'on peut acheter et revendre. Les propriétaires ne résident pas dans leurs domaines,
dont ils confient l'exploitation à des fermiers autochtones ou à de la main-d'œuvre
semi-servile.

Les mawali ou musulmans non arabes


L'aristocratie arabe qui domine l'Empire, constitue, dans les provinces conquises, une
minorité de privilégiés, répartis en soldats, en fonctionnaires et en colons. Elle ne tarde
pas à soulever le mécontentement de la population, et particulièrement celui de la
classe des mawali, c'est-à-dire des musulmans non arabes (des convertis des
territoires conquis) et aussi des Arabes qui n'appartiennent pas à la caste dirigeante.
Bien que tenus pour inférieurs dans le système omeyyade, les mawali partent du
principe selon lequel tous les musulmans doivent exiger l'égalité dans le domaine
économique et social. Une telle égalité entraînerait une diminution des revenus de l'État
et une augmentation de ses dépenses. Autrement dit, elle toucherait directement aux
intérêts de l'aristocratie arabe.
Aussi, loin de répondre à cette revendication, le calife Abd al-Malik adopte-t-il à l'égard
des mawali une attitude hostile, qui consiste à réduire leur pression en les chassant des
villes vers les campagnes. Bien plus, pour éviter une diminution des revenus du Trésor,
il décourage la conversion à l'islam des dhimmis (adeptes des religions tolérées par
l'État contre paiement d'un impôt plus élevé). En dépit de cette mesure, le nombre
des mawali augmente considérablement. Dans les villes, ces derniers s'imposent par
l'importance qu'ils jouent dans la vie économique comme ouvriers, boutiquiers, artisans
et marchands au service de l'aristocratie. Leur hostilité à l'égard de la caste dirigeante
n'est pas d'ordre racial ou national ; elle relève plutôt de considérations économiques et
sociales. C'est ainsi que les Arabes pauvres d'Iraq et de Bahreïn se confondent avec
les mawali, tandis que beaucoup de membres de la vieille noblesse terrienne de l'Iran
s'accommodent du régime omeyyade, qu’ils considèrent tolérable.
Les mawali ne tardent pas à trouver à leur mécontentement une expression
religieuse. À une époque où l'islam orthodoxe constitue l'idéologie officielle du régime,
ils marquent leur opposition aux Omeyyades en adhérant au chiisme, mouvement qui
soutient les prétentions au califat des descendants de Ali.
C'est sous la bannière du chiisme que les mawali se révoltent en 685. La révolte est
écrasée dans le sang en 687, mais le mouvement reste vivace en Iran et en Iraq ;
recrutant ses adeptes essentiellement dans les milieux pauvres, il constitue un élément
de troubles et de difficultés pour les Omeyyades.
Les Omeyyades et les tribus arabes
Les Omeyyades sunnites ne peuvent pas compter, pour affronter ce danger, sur l'appui
unanime des tribus arabes. Bien au contraire, le sens tribal
d'indépendance demeure vivace parmi les nomades et contribue à miner l'autorité de
la dynastie. Le kharidjisme est l'expression religieuse de l'insubordination des
nomades. Les adeptes de ce mouvement ne reconnaissent pas d'autre autorité que
celle d'un calife de leur choix, qui doit être le meilleur et le plus pieux des musulmans. À
la mort de Yazid, en 683, ils fomentent en Iraq une révolte, qui se solde par un échec.
Mais ce ne sont pas les mouvements chiite et kharidjite qui inquiètent le plus le régime
omeyyade.
La faiblesse du califat réside essentiellement dans les dissensions entre tribus arabes,
restées, comme avant l'islam, divisées en deux grands groupes antagonistes : celui du
Nord et celui du Sud. Cette division traditionnelle se double d'un conflit d'intérêts
opposant les Arabes du Sud, infiltrés avant les conquêtes en Syrie et en Iraq, aux
Arabes du Nord, venus avec les armées de l'islam.
Les Omeyyades jouent d'abord un rôle d'arbitres entre les tribus. Mais, en 683, ils
sortent de leur neutralité pour combattre avec l'aide d'une tribu du Sud (celle des Kalb),
l'une des principales tribus du Nord (celle des Qays), qui refuse de reconnaître le
successeur de Yazid. Par la suite, ils s'appuient, selon la situation, sur l'un ou l'autre
clan, faisant ainsi du califat un parti associé à un conflit tribal.

2.2. L’ÉVOLUTION DE L’EMPIRE

LES RÉFORMES ADMINISTRATIVES SOUS ABD AL-MALIK


Le calife Abd al-Malik parvient à s'imposer à toutes les tribus. Il consolide son autorité
en procédant à une plus grande centralisation. Il substitue aux anciens systèmes
administratifs byzantins et persans un nouveau système impérial, dont la langue
officielle devient l'arabe. En 696, il institue une monnaie arabe, qui vient remplacer
les monnaies de types byzantin et persan. À sa mort, en 705, l'Empire musulman paraît
paisible et puissant, mais les principaux problèmes ne sont pas pour autant résolus.

LA REPRISE DES CONQUÊTES


Sous le règne de Walid (705-715), les conquêtes sont reprises, et l'Empire s'étend du
Sind (dans l'actuel Pakistan) à la péninsule Ibérique.
Le successeur de Walid, Sulayman Ier (715-717), lance contre Constantinople – capitale
chrétienne de l’Empire byzantin – une grande expédition, qui se solde par un échec. La
destruction de la flotte et de l'armée de Syrie sous les murs de Constantinople prive le
régime d'un appui d'autant plus nécessaire que les frais d'équipement et d'entretien de
la campagne, en aggravant l'oppression fiscale et financière, raniment les vieilles
oppositions.

UMAR IBN ABD AL-AZIZ, CALIFE DE LA RÉCONCILIATION


Pour sauver la dynastie Omeyyade, le calife Umar ibn Abd al-Aziz (dit Umar II, 717-720)
s'engage dans une entreprise de réconciliation. Réputé par sa piété et sa probité, il
parvient à s'imposer à tous les partis. Il institue le principe d'égalité devant l'impôt
de tous les musulmans. Par cette mesure, il pacifie les mawali, qui obtiennent
également le droit de s'établir dans les villes de garnison. En contrepartie, il aggrave le
régime des dhimmis, qui, outre leur exclusion de l'administration, se voient plus
rigoureusement soumis aux servitudes sociales et financières qui leur sont imposées
par la loi. Cette politique se traduit par une augmentation des dépenses, une diminution
des recettes et aussi des désordres dans l'administration, provoqués par le départ
des dhimmis.

LA RÉFORME FISCALE SOUS HICHAM


Aussi, à la mort de Umar II, ses successeurs Yazid II (720-724) et surtout Hicham (724-
743) se trouvent-ils dans l'obligation d'élaborer un nouveau système fiscal, qui
survivra avec quelques modifications au régime omeyyade. Pour maintenir le kharadj,
impôt foncier auquel les musulmans ne sont pas (en principe) soumis, l'ordre nouveau
se fonde sur la fiction selon laquelle le kharadj frappe la terre et non le propriétaire. Des
surintendants des finances sont chargés, aux côtés des gouverneurs de provinces,
d'établir la nouvelle assiette d'impôt.

2.3. LA CHUTE DES OMEYYADES


En aggravant l'oppression fiscale, ces réformes raniment une fois de plus les vieilles
oppositions, que la politique de Umar II avait apaisées. La conjugaison des oppositions
tribale, kharidjite et chiite finit, au milieu du VIIIe s., par venir à bout des Omeyyades.
Malgré son habileté, le dernier des Omeyyades, Marwan II (744-750), se trouve
incapable de sauver la dynastie.
Le coup de grâce est donné par le parti des Hachimiyya, secte d'origine chiite, dirigée à
partir de 716 par Muhammad ibn Ali ibn al-Abbas (descendant d'un oncle du Prophète),
puis, respectivement, par ses deux enfants Ibrahim et Abu al-Abbas. S’appuyant sur
les mawali iraniens, auprès desquels un agitateur chiite, Abu Muslim, persan lui-même
et lieutenant d'Ibrahim, rencontre un immense succès, le mouvement des Hachimiyya
parvient à s'emparer du Khorasan en 747-748 et s'engage dans une lutte ouverte
contre les Omeyyades. En 749, les troupes des Omeyyades sont écrasées à la bataille
du Grand Zab. Abu al-Abbas, qui succède à son frère Ibrahim à la tête du parti des
Hachimiyya, est proclamé calife en 750 et inaugure le règne des Abbassides.

3. LES OMEYYADES D'ESPAGNE (756-1031)


Échappant aux massacres, un petit-fils du calife Hicham, Abd al-Rahman, s'enfuit au
Maghreb, puis débarque dans la péninsule Ibérique ; il prend Cordoue (756) et fonde
un émirat indépendant.
Un de ses successeurs, Abd al-Rahman III (912-961) achève la pacification de
l'Andalousie (Al-Andalus), soumet les chefs arabes et berbères ; en 929, il prend le
titre de calife, marquant ainsi sa totale indépendance à l'égard des califes abbassides
de Bagdad.
Abd al-Rahman III fait du califat de Cordoue le centre d'un riche État musulman.
Le Xe siècle voit la conquête de Saint-Jacques-de-Compostelle (997) et l'apogée de
cette brillante civilisation. Cordoue rivalise alors en richesses et en éclat intellectuel
avec la Bagdad musulmane et la Constantinople chrétienne. Le califat de Cordoue
disparaît en 1031 avec la déposition de Hicham III.
BEAUX-ARTS
L'art islamique est né en Syrie et en Palestine à l'époque des califes omeyyades
(islam). La conquête arabe ne détruit pas les ateliers qui travaillaient dans ces pays, et
rien, tout d'abord, n'est changé à leur activité : les objets manufacturés de la première
moitié du VIIIe s. ne se distinguent que difficilement de ceux des VIe et VIIe s. Ce n'est que
lentement qu'ils acquièrent leur caractéristique.
Si, d'une manière générale, tous les éléments que nous rencontrons dans l'art
omeyyade sont déjà connus, la façon dont ils sont utilisés est entièrement nouvelle.
Ainsi, par le choix et par la juxtaposition d'éléments se constitue le premier art
musulman.

ARCHITECTURE OMEYYADE

LES ÉDIFICES RELIGIEUX


Nous connaissons mal les deux premières mosquées dignes de ce nom, celle de Basra
(Bassora, 665) et celle de Kufa (670), qui ont disparu, mais il semble qu'elles n'aient pas
présenté d'innovations sensibles : la seconde a dû être influencée par les apadanas
achéménides, et il est vraisemblable qu'elle a influencé à son tour les monuments
postérieurs, agissant sur le plan et les procédés architecturaux inspirés entre-temps par
la mosquée de Damas.
La plus ancienne œuvre musulmane que l'on peut encore admirer, la Coupole du
Rocher (Qubbat al-Sakhra), mise en chantier en 688 sur l'emplacement du Temple de
Jérusalem, est entièrement antique par son plan et son décor de mosaïques. Construite
pour célébrer la gloire de l'islam et permettre le pèlerinage à un lieu saint, elle demeure
une construction sans pareille dans le monde de l'islam.
C'est pour la mosquée des Omeyyades de Damas (705) que les formules
antérieures (celles des palais byzantins et des basiliques) sont adaptées pour la
première fois aux besoins canoniques. Sa cour antérieure entourée de portiques, sa
salle à trois nefs parallèles, coupées en leur milieu par une travée perpendiculaire,
donnent le schéma fondamental de ce qui sera, pour des siècles, la mosquée dite
« arabe ». Mais, là encore, le décor, constitué essentiellement de mosaïques d'où sont
exclues les figures animées, est byzantin et réalisé sans doute par des artistes
byzantins ou syriens. Les minarets sont imités des clochers syriens. La mosquée de
Médine, érigée entre 707 et 709, a été très remaniée au cours des temps, mais ne
devait, primitivement, que peu différer de celle de Damas. Divisée en cinq vaisseaux,
elle était flanquée de quatre minarets d'angles ; son décor était en mosaïques. Le
tombeau du Prophète était situé dans la partie orientale de la salle de prière.
Les transformations effectuées par les Abbassides et par leurs successeurs (y compris
les croisés) rendent malaisée la reconstitution du plan d'origine de la mosquée d'al-
Aqsa de Jérusalem, fondation archaïque, mais véritablement architecturée au début
du VIIIe s. par la mise en place de colonnes de marbre formant des nefs disposées
perpendiculairement au mur du fond. Il en va de même à Harran (Turquie), où la
mosquée a été commencée avant 750.
Après la révolution abbasside, les Omeyyades se sont réfugié en Espagne, où ils ont
transporté toutes leurs traditions artistiques (Grande Mosquée de Cordoue).
LES CHÂTEAUX OMEYYADES
Découverts les uns après les autres et loin d'être entièrement étudiés, les châteaux
arabes, plus ou moins ruinés (et relevant souvent de la fouille), confirment ce que les
textes apprennent : le goût effréné des princes pour les plaisirs de toutes sortes et
jusqu'aux plus sensuels. Par la richesse de leur décor, ils prouvent que la représentation
des êtres humains n'était alors limitée en aucune façon : certains ont pu dire qu'ils y
tenaient une place excessive.
De conceptions très diverses, ces châteaux sont parfois de petits pavillons de chasse
auxquels s'adjoint un bain, des villas groupées à l'intérieur d'une enceinte, des
châteaux de plaisance avec hammam, mosquée et caravansérail, ou encore de vastes
résidences conçues pour recevoir toute la Cour. Extérieurement, ils ressemblent assez
au castrum romain avec leur enceinte carrée fortifiée de murailles et de tours semi-
rondes. Intérieurement, ils s'en éloignent beaucoup. La cour est souvent la partie
centrale, autour de laquelle, avec ou sans symétrie et sur deux étages, s'organisent les
bâtiments.
Les plus anciens châteaux semblent dater de 705, et les plus récents de 744. Ils
s'éparpillent à travers la Jordanie (Mchatta, Qasr al-Tuba, Qusayr Amra, etc.), le Liban
(Andjar, situé au centre d'une ville récemment découverte et qui semble omeyyade), la
Syrie (Qasr al-Hayr al-Gharbi, Qasr al-Hayr al-Charqi, Djabal Sais, Rusafa, etc.) et la
Palestine (Khirbat al-Mafdjar Khirbat al-Minya).

ARTS ORNEMENTAUX
Plusieurs châteaux ont une valeur particulière par leur décor : Qusayr Amra, Mchatta,
Khirbat al-Mafdjar, Rusafa, les deux Qasr al-Hayr. Nul doute que d'autres livreront
encore d'importants témoignages. Les œuvres y sont audacieuses, variées, d'une
grande richesse. Tous les procédés alors connus s'y rencontrent, isolés ou
concurremment : le travail de la pierre ou du stuc – en méplat, en relief, en ronde
bosse –, la peinture murale, la mosaïque. Le non-figuratif n'y est pas négligeable,
mais cède en intérêt aux représentations d'êtres animés.
Le prince occupe une place prépondérante : à Qusayr Amra, sa plus belle représentation
est celle où il est peint entouré de prétoriens, assis sur un trône au bord de la mer avec
des oiseaux en vol autour de lui. D'autres peintures montrent les rois vaincus et
vassalisés, des scènes de chasse, des séances de musique, de danse et de
gymnastique, des baigneurs, les signes du zodiaque et les constellations. Le nu n'y est
pas ignoré. Le bestiaire est très varié et plein de verve. À Qasr al-Hayr al-Gharbi, deux
grandes compositions à même le sol (qui atteignent 10,87 m et 12 m, pour une largeur
de plus de 4 m) décrivent la déesse syrienne Gaia, le buste découvert, entourée
d'hippocampes et de figures animales – selon une inspiration très gréco-romaine –, ou
encore un cavalier chassant, peint sous deux musiciens, qui dévoile une influence
sassanide manifeste.
Les thèmes du prince debout et couronné, des bustes et des corps de femmes, des
personnages assis ou couchés, des cavaliers monumentaux, des frises de figures
masculines et féminines sont traités en stuc. Les corps des danseuses nues sont lourds,
mais les visages sont expressifs. Khirbat al-Mafdjar offre toute une série de personnages
dissimulés dans les vignes : vendangeurs, ours, chasseurs.
Les mosaïques ornent de dessins géométriques abondants les sols de la grande salle
du bain et du diwan de Khirbat al-Mafdjar. Une seule a un décor figuré, et c'est un chef-
d'œuvre : elle représente des animaux de part et d'autre de l'arbre de vie.
Si le travail de la pierre est un peu moins fréquent, il offre ici (Mafdjar) une série de
fragments de têtes au type oriental accusé, là (Mchatta) une des plus belles
compositions, où se mêlent la faune et la flore : oiseaux, fauves affrontés autour d'un
calice, etc. (musée de Berlin).

Troisième dynastie de califes arabes qui a régné, depuis sa capitale Bagdad


(aujourd’hui en Iraq), sur l’ensemble de l’Empire musulman (califat abbasside, 750-
1258) après avoir mis fin au califat des Omeyyades ; le califat abbasside, devenu
purement nominal, a ensuite été transféré au Caire (1258-1517).

HISTOIRE

1. LA CONQUÊTE DU POUVOIR
Califes abbassides
Les Abbassides sont les descendants de Abbas, l'un des oncles du prophète Mahomet.
Forts de cette parenté, ils parviennent à exploiter le mécontentement des populations à
l'égard des Omeyyades pour s'emparer du pouvoir en 750. Les chiites, et
principalement ceux de la Perse, contribuent largement, sous la direction d'Abu Muslim,
au succès des Abbassides.
Toutefois, la chute des Omeyyades ne découle pas d'antagonismes raciaux, mais plutôt
d'une révolte sociale contre l'aristocratie arabe. Le moteur de la révolution réside dans
le mécontentement économique et social des populations citadines non privilégiées.
Marchands et artisans des villes de garnison, prenant conscience de l'importance de
leur rôle dans le domaine économique, aspirent à la direction des affaires politiques. Au
surplus, la classe dirigeante du royaume omeyyade devient, avec la cessation des
guerres de conquête – seule activité productive de l'aristocratie –, une caste
historiquement désuète.
Son renversement nécessite pourtant une conjugaison d'intérêts divers. Une fois la
victoire remportée, la coalition contre les Omeyyades éclate, se scindant en groupes
dressés les uns contre les autres. Les Abbassides commencent par se débarrasser de
l'aile extrémiste du mouvement : Abu Muslim est exécuté avec plusieurs de ses
compagnons et l'émeute fomentée par ses partisans est écrasée dans le sang. Tous les
Persans ne sont pas pour autant écartés de la vie politique ; bien au contraire, l'aile
modérée s'apprête à jouer un rôle de premier plan dans la direction de l'Empire.
Califes abbassides de Bagdad

Règne Calife

749-754 Abu al-Abbas al-Saffah

754-775 Abu Jaffar al-Mansur

775-785 Al-Mahdi

785-786 Musa al-Hadi

786-809 Harun al-Rachid

809-813 Al-Amin

813-833 Al-Mamun

833-842 Al-Mutasim
842-847 Al-Wathiq

847-861 Al-Mutawakkil

861-862 Al-Muntasir

862-866 Al-Mustain

866-869 Al-Mutazz

869-870 Al-Muhtadi

870-892 Al-Mutamid

892-902 Al-Mutadid

902-908 Al-Muktafi

908-932 Al-Muqtadir

932-934 Al-Qahir

934-940 Al-Radi
940-944 Al-Muttaqi

944-946 Al-Mustakfi

946-974 Al-Muti

974-991 Al-Tai

991-1031 Al-Qadir

1031-1075 Al-Qaim

1075-1094 Al-Muktadi

1094-1118 Al-Mustazhir

1118-1135 Al-Mustarshid

1135-1136 Al-Rashid
1136-1160 Al-Muktafi

1160-1170 Al-Mustandjid

1170-1180 Al-Mustadi

1180-1225 Al-Nasir

1225-1226 Al-Zahir

1226-1242 Al-Mustansir

1242-1258 Al-Mustasim

2. L'APOGÉE DE L'EMPIRE ABBASSIDE

2.1. LE RAYONNEMENT DE BAGDAD


Le centre de l'Empire musulman, en Syrie sous les Omeyyades (→ Damas), est déplacé
en Iraq, où le premier calife abbasside, Abu al-Abbas al-Saffah (749-754), établit sa
capitale : d'abord dans la petite ville de Hachimiyya, bâtie sur la rive orientale de
l'Euphrate, puis à Anbar.
Le deuxième calife, Abu Djafar al-Mansur (754-775), transfère le siège de l'Empire
abbasside sur la rive occidentale du Tigre, non loin des ruines de l'ancienne capitale
sassanide (Ctésiphon), dont les pierres servent à la construction de la nouvelle cité
Madinat al-Salam (« ville de la paix »), plus connue sous le nom de Bagdad. Occupant
une position clé, la nouvelle capitale est destinée à devenir le « marché de l'univers ».
Le transfert du siège de l'Empire de la province méditerranéenne de Syrie à la
Mésopotamie favorise les vieilles influences orientales et particulièrement celles de la
Perse.
Pour en savoir plus, voir les articles Bagdad, Iraq, Omeyyades.
Jusqu'au règne de Harun al-Rachid (786-809), la puissance de l'Empire abbasside
semble inébranlable. La civilisation musulmane atteint avec ce calife un degré de
raffinement resté légendaire. Bagdad est alors non seulement le centre politique et
économique du monde, mais aussi un haut lieu d'art, de culture et de pensée. Cette
civilisation connaît son apogée sous le règne d'al-Mamun (813-833). Très cultivé, ce
calife encourage le développement et la confrontation des idées dans un climat
d’exceptionnelle tolérance pour l'époque. Il institue en 830 un centre de traduction
appelé « Dar al-Hikma » (« Maison de la Sagesse »), grâce auquel de nombreux
manuscrits grecs disparus nous sont parvenus en version arabe.

2.2. L’ORGANISATION DE L’EMPIRE ABBASSIDE

GOUVERNEMENT ET ADMINISTRATION
Le califat abbasside ne s'appuie plus, comme au temps des Omeyyades, sur le
consensus des chefs de tribus. Il ne relève pas du régime des cheikhs préislamiques,
mais plutôt des traditions de l'Empire sassanide. Le régime abbasside est une
autocratie de droit divin. « Ombre de Dieu sur terre », le calife gouverne avec l'appui
des forces armées et l'aide d'une bureaucratie salariée qui se substitue à l'aristocratie
arabe. Il s'entoure du cérémonial d'une cour hiérarchique qui contraste avec la
simplicité des Omeyyades.
Pour en savoir plus, voir l'article califat.

Ensemble des territoires sur lesquels le sultan ottoman a exercé son autorité, entre
le XIVe siècle et 1922.
Né au XIVe siècle, sur les dépouilles de l'Empire byzantin et de l'État seldjoukide, l'Empire
ottoman s'étend, deux siècles et demi plus tard, de la Méditerranée aux rives nord de la
mer Noire et de la péninsule arabique aux portes du Maroc. Sa civilisation, expression
d'un subtil équilibre entre différentes religions et cultures, est alors l'une des plus
importantes au monde. Cependant, après le brillant règne de Soliman le Magnifique,
l'Empire, en butte à des difficultés intérieures, s'affaiblit jusqu’à poser à la diplomatie
européenne la question d'Orient au XIXe siècle, puis à disparaître au lendemain de la
Première Guerre mondiale.

SULTAN OTTOMANS

1. TROIS SIÈCLES D'EXPANSION (1299-1595)

1.1. ORIGINES DE LA DYNASTIE OTTOMANE (JUSQU'EN 1326)

DES TURCS OGHOUZ


La formation de l'Empire ottoman
Osman Ier Gazi (« victorieux » ou « combattant de la foi ») est considéré comme
l’ancêtre de la dynastie ottomane. Il appartient à la tribu nomade des Kayı, l'une des
vingt-quatre grandes divisions (boy) de la fédération des Oghouz, Turcs occidentaux,
dont des groupes importants ont envahi l'Iran et l'Asie Mineure au XIe siècle, sous la
direction de Selçuk (ancêtre éponyme des Seldjoukides). On ne sait pas si les Kayı
sont arrivés en Anatolie orientale en même temps que les Seldjoukides ou s'ils se sont
arrêtés successivement dans les régions de Boukhara et de Merv (actuels Ouzbékistan
et Turkménistan), d'où ils auraient peut-être été chassés par l'invasion des Mongols
de Gengis Khan (1220-1221).

LE FIEF DES KAYI


Toujours est-il que, en 1224, ils sont installés à Ahlat, dans la région orientale de
l'actuelle Turquie, alors pays arménien, dirigé par un certain Süleyman Şah, grand-père
d'Osman Ier Gazi. L'un des fils (ou petit-fils ?) de Süleyman Şah, Ertoğrul (ou Ertuğrul),
fidèle serviteur des Seldjoukides de Konya, obtient un fief dans le sud de la Bithynie.
Ce fief est situé à l'extrême ouest des possessions musulmanes, aux confins des terres
byzantines. Bien que front de guerre contre la chrétienté, il s’avère être pour son
possesseur un avantage inestimable : tout ce que l'islam oriental compte alors
d'aventuriers ou de combattants de la foi vient s'enrôler sous les bannières des Kayı. Du
même coup, lorsque l'Empire seldjoukide décline, le fief des Kayı devient l’une des
principautés indépendantes qui prennent leur autonomie.

LA PRINCIPAUTÉ D'OSMAN
Il est généralement admis que l'indépendance des Ottomans date de 1299. Cependant,
Osman Ier Gazi (1258-avant 1324 ), qui a succédé à son père Ertoğrul vers 1281, a
commencé ses campagnes bien avant. Vers 1290, il s'empare de plusieurs places fortes
et il s'installe à Yenişehir. Il dispose d'une armée peu considérable, mais fidèle et solide,
encadrée par des membres de sa proche famille. C'est à l'un d'eux, son fils Orhan Gazi,
qu'il laisse en 1317 le commandement militaire. Le but qu'il lui a fixé est la prise de
deux importantes cités byzantines, Brousse (Bursa) et Nicée (Iznik). Sans doute
Osman est-il déjà mort quand Orhan entre en 1326 dans Brousse et en fait sa capitale.
Du moins y sera-t-il enterré dans un de ces mausolées qui formeront, au cours des
siècles, l'une des nécropoles impériales.

1.2. ORHAN GAZI, FONDATEUR DE L’ÉTAT OTTOMAN (1326-1362)


Orhan Gazi est le véritable fondateur de l'État. Aidé de son frère Alâeddin, dont il fait
son vizir, il organise l'administration ; il bat monnaie ; il entreprend de vastes
constructions dans Brousse : mosquées, palais, écoles.

UNE ARMÉE DE MÉTIER


Janissaire
Orhan Gazi fait plus encore pour l'armée. Jusqu'alors, la piétaille, groupée en corps de
10, 100 et 1 000 hommes, était indisciplinée et exigeante. Il la remplace par une armée
de métier (chose encore inconnue en Europe), infanterie régulière, limitée alors à
1 000 hommes : le corps des janissaires (vers 1330). À côté d'elle prendront place
les Ozab, ou irréguliers. Selon le même principe, la cavalerie est divisée en deux corps,
l'un comprenant les soldats de métier, parmi lesquels les sipahi (mot dont nous
ferons spahi), l'autre les soldats d'occasion, les akinci. À partir du XVe siècle, le
recrutement des janissaires s'effectue par la méthode dite du devşirme, la « cueillette »
d'enfants chrétiens enlevés à leurs familles pour être élevés dans la religion musulmane
et apprendre le métier des armes. La réalité ou la légende mettent en rapport
l'institution des janissaires avec le puissant ordre religieux, assez hétérodoxe,
des Bektaşî (bektachi), fondé par Hacı Bektaş Veli (1210-1271), encore actif
aujourd'hui en Turquie et en Albanie.

LES CONQUÊTES
Armure et casque ottomans
En politique, Orhan Gazi s'éloigne un peu des sages résolutions de son père, mais les
circonstances le permettent. Tout en continuant à viser essentiellement les terres
chrétiennes, il ne craint pas de se retourner contre ses voisins les plus proches ; entre
1335 et 1345, il annexe la principauté de Karesi (région de Balıkesir). Ses relations avec
l’Empire byzantin chrétien sont d'ailleurs ambiguës : il paraît parfois l'ami de Jean VI
Cantacuzène, dont il épouse la fille Théodora et auquel il prête main-forte dans sa
lutte contre les Serbes (ce qui lui donne l'occasion de passer pour la première fois en
Europe) ; mais il soutient à une autre occasion Jean V Paléologue contre Jean VI, non
sans en tirer chaque fois profit. La guerre, entre deux pauses, continue d'ailleurs :
l'Ottoman s'empare de Nicomédie (Izmit) en 1337, de Gallipoli (Gelibolu) en 1354 et
de Nicée en 1331 : l'église où avait été proclamé le symbole des Apôtres au premier
concile œcuménique de 325 est transformée en mosquée. Pour ces campagnes, le fils
du prince, Süleyman Paşa, s'avère un précieux auxiliaire : il semble jouir d'un réel génie
militaire. Il meurt au cours d'une partie de chasse, peu avant la mort d'Orhan Gazi lui-
même (sans doute en 1362).

1.3. MURAD IER LE SOUVERAIN, PREMIER SULTAN OTTOMAN (1362-


1389)
En secourant l’Empire byzantin contre les Serbes, Orhan Gazi a ouvert le chemin de
l'Europe. Il va revenir à Murad Ier Hüdâvendigâr (« le Souverain ») de le suivre
résolument. Au début de son règne, cependant, il doit agir à Angora (Ankara) contre
les ahî, membres d'une confrérie religieuse à base bourgeoise, chevaleresque et
artisanale dont le rôle a été considérable, surtout dans la seconde moitié du XIIIe siècle.
Cette intervention montre qu'il ne se désintéresse pas des affaires turques et annonce
le futur destin de l'Anatolie. Mais cette politique traditionnelle demeure subordonnée à
celle, plus audacieuse et toute nouvelle, de l'expansion dans les Balkans.

LE PASSAGE DANS LES BALKANS


Convaincu que Constantinople est un solide verrou, Murad Ier, qui a pris le titre de
Sultan, décide de contourner la ville : le temps est fini pour les Turcs de s'entasser,
comme ils le font depuis deux siècles, dans le cul-de-sac anatolien. En 1362,
Murad Ier s'empare d'Andrinople (→ Edirne), dont il fait sa capitale européenne.
Son beylerbey (« émir des émirs ») prend Philippopolis (aujourd'hui Plovdiv) ; presque
toute la Thrace est entre ses mains. La loi du pençik est alors édictée : elle veut que
revienne au trésor le cinquième du prix de la rançon des prisonniers.

L'ÉCHEC DE LA CONTRE-OFFENSIVE CHRÉTIENNE


L'Europe, comme au temps de la première apparition des Turcs dans le Proche-Orient à
la fin du XIe siècle, s'affole et prêche la croisade. Mais trois cents ans se sont écoulés et
l'ardeur n'est plus la même. Néanmoins le pape Urbain V est entendu ; les rois de
Hongrie, de Bosnie, de Serbie, de Valachie et de Bulgarie se joignent à lui : ils sont
vaincus près de la Marica en 1363, en 1371, puis écrasés à la bataille de
Kosovo (15 juin 1389). Néanmoins, Murad Ier est assassiné sur le champ de bataille par
le Serbe Miloš Obilić.
Dès lors, il convient réellement de parler d'Empire ottoman et non plus d'Empire turc :
les Serbes se rallient au Sultan, entrent en masse dans ses troupes, et ils lui
demeureront fidèles.

1.4. BAYEZID IER LA FOUDRE ET LE PREMIER COUP D'ARRÊT À


L'EXPANSION (1389-1402)

L'ORGANISATION DE LA CONQUÊTE
Fils aîné de Murad Ier, Bayezid Ier Yıldırım (« la Foudre ») – ou Bayazit, ou Bajazet – a
épousé en 1381 la fille du souverain de Germiyan (région de Kütahya et de Denizli), qui
lui a apporté en dot la plus grande partie des territoires paternels. Il fait aussitôt
étrangler son frère cadet, inaugurant ainsi l'usage du « fratricide d'État » que se
successeurs maintiendront jusqu'à la fin du XVIe siècle. Le Sultan s'intéresse donc
désormais autant à l'Asie qu'à l'Europe, et commence à s'étendre aux dépens des
émirats voisins.

LA POURSUITE DE LA CONQUÊTE
Il organise ses possessions d'Asie Mineure en cinq provinces, ou sancak (sandjak),
tandis que les terres conquises en Europe forment des tımar, fiefs, confiés à
des sipahi. Tant en Europe qu'en Asie, l'administration est remise au grand vizir, le
souverain consacrant la majeure partie de son temps à la guerre.
Pendant que ses généraux consolident les conquêtes et font des incursions en Valachie,
en Hongrie, en Bosnie et assiègent en vain Constantinople pendant sept ans,
Bayezid Ier entreprend la reconstruction de l'Empire turc d'Asie Mineure. Il s'empare
de Konya, Niğde, Karaman, Kayseri, Tokat, Sivas, Kastamonu, Amasya et atteint
l'Euphrate : cette expansion va causer sa perte. Cependant, avant même qu'elle
n'arrive, une grande partie se joue en Europe. Sigismond de Hongrie est parvenu à
réunir une force où se côtoient chevaliers Teutoniques et chevaliers de Rhodes, et
que commande Jean sans Peur, fils du duc de Bourgogne : Bayezid Ier la défait à
Nicopolis (→ bataille de Nicopolis, 25 septembre 1396), puis occupe la Thessalie,
Athènes et le Péloponnèse.

TAMERLAN, COUP D'ARRÊT À LA CONQUÊTE (1402)


Sur les ruines de l'Empire mongol, une nouvelle puissance s'est levée en
Asie. Tamerlan (Timur Lang ou Timur le Boiteux), bien que Turc de Samarkand,
prétend à l'héritage de Gengis Khan : il a inclus l'Anatolie dans son programme de
conquêtes. Après avoir occupé l'est du pays, Alep et Damas, il se heurte, en juillet 1402,
à Bayezid Ier, dans la plaine d'Ankara : si les Serbes résistent, les Turcs passent à
l'ennemi. Bayezid est capturé et meurt peu après en détention. L'Anatolie tout entière
se donne à Tamerlan, qui restaure les principautés anciennes. Seules demeurent de
l'Empire ottoman les possessions européennes.

1.5. GUERRE CIVILE ET RESTAURATION OTTOMANE, DE MEHMED


IER À MURAD II (1402-1451)

LA GUERRE CIVILE ET LA RESTAURATION DE MEHMED I ER (1402-1421)


La mort de Bayezid Ier en captivité laisse le champ libre à la rivalité de ses quatre fils :
on voit alors a contrario combien l'assassinat fratricide, inauguré par le Sultan défunt au
début de son règne (et qui devient par la suite une loi), pour cruel qu'il soit, est efficace.
D'aucuns introduisent alors dans la lignée ottomane Süleyman Çelebi (Soliman Ier, 1402-
1411) et son frère fratricide Musa (1411-1413), qui gouvernent successivement en
Europe. D'autres préfèrent parler « d'interrègne ».
Quoi qu'il en soit, seul leur frère Mehmed Ier Çelebi (« le Seigneur ») est pris en
compte par l'historiographie ottomane officielle. Après avoir régné replié dans la région
d'Ammasya (1402-1413), il ne tarde pas à se débarrasser de ses frères Isa (qui avait
brièvement tenu Brousse de 1402 à 1403), puis Musa (1413) et à reconstituer l'Empire.
Audacieusement allié à l’Empire byzantin inconscient de ses intérêts, il met moins de
douze ans pour reconquérir l'Anatolie.
MURAD II FACE À L'EUROPE (1421-1451)
Son fils Murad II (1421-1451) connaît un début de sultanat difficile : lutte contre le
prétendant Mustafa ; vain siège de Constantinople ; opérations incertaines en Europe,
qui lui permettent d'entrer en Albanie, mais échouent devant Belgrade et se soldent par
la paix de Szeged (1444), consécutive à une nouvelle croisade réunissant autour
de Jean Hunyadi, voïvode (gouverneur militaire) de Transylvanie, Hongrois, Polonais,
Allemands, Vénitiens débarqués en Épire, Albanais dirigés par Skanderbeg. Après cet
échec, Murad II abandonne même le sultanat à son fils Mehmed II de 1444 à 1446.
Encouragé par la papauté, le régent Hunyadi et le roi de Hongrie Ladislas le
Posthume rompent alors la paix prévue pour dix ans et envahissent les territoires
ottomans. Murad II (qui a repris le trône le temps de faire face à l'offensive) anéantit les
coalisés à Varna (→ bataille de Varna, 1444), puis dans une deuxième bataille de
Kosovo (1448). Quand il meurt en 1451, l'Europe chrétienne ne conserve plus d'espoir
de sauver l’Empire byzantin.

1.6. MEHMED II LE CONQUÉRANT (1451-1481)

L'ENJEU CONSTANTINOPOLITAIN
De l'Empire byzantin, il ne reste pas grand-chose d’un point de vue territorial (une ville
et ses faubourgs), et moins encore d’un point de vue moral. Dès Murad Ier,
le basileus avait fait figure de vassal apeuré ; sous le règne de Bayezid Ier, il avait été
obligé de construire une mosquée dans sa capitale et d'y établir un tribunal spécial pour
les ressortissants musulmans ; en 1449, Constantin XII Paléologue n'était monté sur
le trône qu'avec l'appui du Sultan. Seul son prestige assurait sa survie. Pour l'islam, la
prise de la ville répondait à une vieille promesse ; depuis huit siècles, elle était désirée,
attendue comme la victoire finale, la preuve de sa suprématie sur les autres religions.
« Élu » serait le peuple qui la prendrait.

LA CHUTE DE CONSTANTINOPLE
Mehmed II Fatih (« le Conquérant », 1451-1481) a vingt et un ans lorsqu’il succède
pour la deuxième fois à son père. Il fait immédiatement ériger une forteresse sur la rive
européenne du Bosphore, le château de Rumeli (Rumelihisarı), en face de celle que
Bayezid Ier a fait construire sur la rive d'Asie. Constantin XII Paléologue lance un appel à
l'Europe, qui lui envoie en tout et pour tout 200 Latins et 500 Génois. En face d'eux et
des défenseurs grecs renforcés de tout ce qui peut porter les armes, Mehmed II dispose
de 12 000 guerriers, d'une flotte de 350 navires et de la meilleure artillerie du monde.
Dans la nuit du 23 avril 1453, il fait transporter par voie terrestre une partie de ses
bâtiments du Bosphore dans la Corne d'Or. Un mois plus tard, il offre au basileus une
capitulation honorable que celui-ci refuse. Mehmed II lance alors l'assaut. Par une
brèche proche de la porte d'Andrinople, les janissaires entrent dans la place. Le dernier
basileus meurt les armes à la main. À cheval, Mehmed II entre dans la basilique
Sainte-Sophie et y célèbre l'office musulman de la prière (29 mai 1453).

LA CONSOLIDATION DE LA CONQUÊTE
Dans la nouvelle capitale de l'Empire ottoman, Constantinople, devenue Istanbul,
Mehmed II Fatih jette aussitôt les fondements de la coopération qu'il entend établir
entre ses sujets : des libertés exceptionnelles sont données aux chrétiens ; les Génois
se voient confirmer leurs privilèges. Fidèle à la tolérance ancestrale des Turcs, le Sultan
organise les Églises grecque, arménienne, syriaque et la synagogue : des patriarches
sont nommés, les tribunaux ecclésiastiques reçoivent de larges compétences. Ainsi se
trouve codifiée la division des peuples de l'Empire en communautés religieuses
autonomes, que l'on appelle les millet.

LA POURSUITE DE LA CONQUÊTE
Dans toute la chrétienté, une émotion immense est soulevée par la prise de
Constantinople, et le découragement s'empare bientôt des esprits. La Serbie est
annexée en 1459. En 1463, c'est la Bosnie ; en 1467, l'Herzégovine (→ Bosnie-
Herzégovine) et l'Albanie. De 1461 à 1475, Mehmed arrache aux Génois tous leurs
comptoirs de la mer Noire, y compris Azov et Kaffa, et il vassalise la Crimée. Il met fin à
l'Empire grec de Trébizonde, dans le nord-est de l'Asie Mineure (1461) et occupe la
Karamanie. Plus à l'est, il repousse les Iraniens.

L'ŒUVRE LÉGISLATIVE ET CULTURELLE


Ses succès militaires s'accompagnent d'une grande activité législative (promulgation
du Kanunname, le premier code de lois turques) et culturelle : parmi d'autres
documents, l'album de peintures de Fatih, conservé à la bibliothèque de Topkapı,
dévoile, par ses œuvres d'inspiration chinoise, centrale-asiatique, italienne et persane,
l'extraordinaire curiosité intellectuelle et l'humanisme de l'époque.

1.7. BAYEZID II LE SAINT ET SELIM IER LE TERRIBLE

LE RÈGNE PACIFIQUE DE BAYEZID II (1481-1512)


Selim le Terrible et Barberousse
À la mort du Conquérant, Bayezid II Veli (« le Saint ») est gouverneur d'Amasya. Le
grand vizir favorise son frère Cem (ou Djem) Sultan (1459-1495), mais les janissaires se
prononcent pour Bayezid, qui leur accorde, comme l'avait déjà fait son père, « le don
d'avènement » : la redoutable milice commence à jouer un rôle politique et à le faire
payer. Cem, plusieurs fois vaincu, se réfugie en Europe où il meurt en 1495.
Le nouveau Sultan Bayezid II est un prince pacifique qui, aux raids de ses officiers en
Allemagne et dans la plaine du Pô, préfère ses traités avec les Mamelouks d'Égypte,
avec les Séfévides d'Iran, avec les Hongrois, avec Venise. Il est contraint à l'abdication
par son troisième fils, Selim, soutenu par les janissaires.

LE RÈGNE CONQUÉRANT DE SELIM IER (1512-1520)


Prudemment, dès son intronisation, Selim Ier Yavuz (« le Terrible ») fait massacrer les
siens, puis se tourne contre l'Iran. Il écrase Chah Ismaïl à Tchaldiran, entre à Tabriz
(1514) et annexe toute l'Anatolie sud-orientale (Kurdistan). En 1516, il se met en route
pour l'Égypte : Alep, Homs, Damas, Jérusalem tombent entre ses mains. Le 22 janvier
1517, la bataille du mont Muqattam (aux portes du Caire) lui livre la vallée du Nil. Le
chérif de La Mecque reconnaît sa suprématie et lui donne la protection des Lieux saints
musulmans. Selim ramène à Istanbul le dernier calife abbasside. Il n'est pas établi si
celui-ci a renoncé à ses droits au profit de l'Ottoman, mais Selim l'affirme et, dès lors, sa
famille peut revendiquer l'autorité suprême sur tous les musulmans : le sultanat devient
ainsi également un califat.

1.8. SOLIMAN LE MAGNIFIQUE

LE PLUS GRAND RÈGNE


Soliman le Magnifique
Süleyman II (ou Ier) – appelé Soliman le Magnifique en Occident, les Turcs lui donnant
le nom de « Législateur » (Kanunî) – est sans aucun doute le plus important souverain
ottoman. Sous son règne (1520-1566), l'Empire atteint son plus haut niveau de
puissance, qui consacre la plus brillante civilisation de l’époque (illustrée en particulier
par une intense activité architecturale conduite par l'architecte Mimar Sinan,
constructeur des mosquées de Chah Zade [Şehzade camii] et Süleymaniye à Istanbul,
Selimiye à Edirne. Il reçoit ses institutions définitives et toute sa structure
administrative. Le Sultan, servi sur terre et sur mer par de grands capitaines, parmi
lesquels les frères Barberousse et le grand vizir Sokullu Mehmed Paşa, se pose en
arbitre de l'Europe. Au cours de son long règne de 46 ans, Soliman ne mène pas moins
de treize campagnes, dix en Europe, trois en Asie.

UNE DOMINATION TRICONTINENTALE


En Asie, Soliman vainc l'Iran, s'empare de Bagdad et de la majeure partie de l'Iraq. Sur
mer, ses corsaires s'installent à Tunis et à Alger (1516), à Aden et lancent des
expéditions jusqu'en Inde. Ainsi, tout le monde arabe, à l'exception du Maroc, passe
sous la coupe ottomane. En Europe, les guerres d'Italie et la rivalité des maisons de
France et d'Autriche favorisent le sultanat. Bientôt, un invraisemblable système
d'alliance s'organise qui rend partenaires d'une part François Ier et Soliman, d'autre
part Charles Quint, Louis II de Hongrie et Tahmasp d'Iran.

L'ALLIANCE FRANÇAISE
Albrech Dürer, Soliman Ier
Les relations amicales entre le royaume de France et l’Empire ottoman provoquent un
scandale majeur en Europe, d’autant que les hasards de la guerre les amènent à opérer
ensemble (en Corse, ou devant Nice, bombardée par la flotte franco-turque et prise en
1543). Pourtant, l'un et l'autre en tirent des avantages. Par le régime
des capitulations, privilèges commerciaux et religieux gracieusement accordés par le
Sultan, les Français reçoivent la protection des Lieux saints et une position enviable au
Levant.

L'AVANCÉE EN EUROPE
Soliman va de succès en succès : en 1521, il prend Belgrade ; en 1522, il débarque à
Rhodes ; en 1526, il remporte sur Louis de Hongrie l'éclatante victoire de Mohács
(→ bataille de Mohács) et annexe Buda. Pour un siècle et demi, l'essentiel de la
Hongrie est placée sous domination ottomane, même si l'empereur germanique
continue d'arborer le titre royal sur la portion qu'il en détient. En 1529, Soliman est sous
les murs de Vienne, mais il ne parvient pas à prendre la ville ; en 1532, il pénètre en
Styrie. Quand il meurt à soixante-douze ans, son État est le plus puissant d’Europe et
d'Asie occidentale.
1.9. SELIM II ET MURAD III : LES DERNIÈRES CONQUÊTES (1556-
1595)
Aux conquêtes de Soliman le Magnifique viennent s'adjoindre celles de son fils Selim II
Mest (« l'Ivrogne », 1566-1574), prince incapable heureusement servi par le grand vizir
Sokullu (Chypre et Astrakhan sur la Caspienne), et celles de son petit-fils Murad III
(1574-1595) : Géorgie et Lorestan. La bataille de Lépante (7 octobre 1571), qui voit la
destruction de la flotte ottomane, n'est qu'un incident pour les Turcs : la puissance
navale est vite reconstituée. Mais cette victoire donne un immense espoir à l'Occident
en démontrant que les musulmans ne sont pas invincibles.

2. L'EMPIRE OTTOMAN À SON APOGÉE AU XVIE SIÈCLE


L'Empire est devenu démesuré. Il s'étend de la frontière de l'Autriche au golfe Persique,
de la mer Noire aux confins marocains. Il englobe l'Anatolie (le pays des Turcs) et la
Transcaucasie, la Syrie, la Palestine, une partie de l'Iraq, l'Arabie, l'Égypte, la
Cyrénaïque et la Tripolitaine, les régions côtières de la Tunisie et de l'Algérie, le nord du
Caucase, le Kouban, la Crimée, l'Ukraine méridionale, l'actuelle Roumanie, la plus
grande partie de la Hongrie et les territoires de l'ex-Yougoslavie, l'Albanie, la Grèce et la
Bulgarie. Il n'a plus, en apparence, que deux adversaires – l'Iran à l'est, le Saint Empire
à l'ouest –, ainsi que la petite mais tenace république de Venise.

2.1. DIVERSITÉ ETHNIQUE ET TOLÉRANCE RELIGIEUSE

UN EMPIRE COMPOSITE
À son apogée, l'Empire ottoman se compose notamment de Turcs, d'Arabes, de
Persans, de Tatars, de Kurdes, de Grecs, de Coptes, de Tsiganes, de Berbères,
d'Arméniens, de Slaves, d'Albanais, de Hongrois. Sa diversité est ainsi également
religieuse : il regroupe aussi bien des musulmans (sunnites, chiites) que des chrétiens
(orthodoxes, catholiques, arméniens, monophysites) et des Juifs (romaniotes [Juifs de
l'Empire romain d'Orient], karaïtes, séfarades et ashkénazes).

UNE COHABITATION HARMONIEUSE


Aux antipodes d'un État-nation, l'Empire assure la cohabitation de ces éléments
hétérogènes sans chercher à les uniformiser, à les turquifier ou à les islamiser. Sur le
plan linguistique, le respect de la diversité est tel que, pendant très longtemps, il n'y a
pas une seule langue, officielle et codifiée ; l'« ottoman » – mélange d'arabe, de turc et
de persan – ne devient exclusif qu'à partir de 1839. Tout en reposant sur la charia (la
loi islamique), la construction politique ottomane laisse place aux droits coutumiers des
différentes populations.

RELATIONS AVEC LES GENS DU LIVRE (CHRÉTIENS ET JUIFS)


Le christianisme orthodoxe, qui a eu tant à combattre l'« absolutisme » papal, rencontre
auprès des musulmans ottomans une volonté de dialogue et de coexistence. La
tolérance turque – maintenue même pendant la période de décadence – profite aussi
aux Juifs. Ceux-ci, expulsés de la péninsule Ibérique, d'Italie du Sud, des pays
germaniques et de Provence, émigrent en grand nombre dans les pays de la Porte (nom
donné au gouvernement ottoman). Les hommes politiques recrutent parmi les Turcs
musulmans et parmi les Grecs chrétiens.

2.2. ORGANISATION DE L'ÉTAT

LES SUJETS DE L'EMPIRE


Les sujets du sultan – monarque absolu – se distinguent principalement par leurs
fonctions : d'une part, les asker, soldats et serviteurs de l'État, exempts de l'impôt, de
l'autre, les re'aya (le petit peuple), producteurs imposables.

LES AGENTS DE L'ÉTAT


La direction du gouvernement est confiée à un grand vizir, nommé par le sultan. Des
quarante-sept grands vizirs qui se succèdent entre 1453 et 1623, cinq seulement sont
d'origine turque. Les provinces, selon leur importance, sont gouvernées soit par des
chefs militaires, soit par des pachas (gouverneurs). La direction du gouvernement est
confiée à un grand vizir, nommé par le Sultan. Des quarante-sept grands vizirs qui se
succèdent entre 1453 et 1623, cinq seulement sont d'origine turque. Les provinces,
selon leur importance, sont gouvernées soit par des chefs militaires, soit par
des pachas (gouverneurs).

TITRES ET FONCTIONS DANS L'EMPIRE OTTOMAN


L'ARMÉE
L'armée constitue le principal instrument du pouvoir. On y distingue des troupes
appointées par l'État – fantassins, janissaires, armuriers, canonniers et cavaliers –, des
troupes provinciales mobilisées de façon saisonnière et rétribuées par les titulaires de
« fiefs » (timariotes), ainsi que des troupes irrégulières.

LES RESSOURCES
Les revenus de l'État sont assurés par des impôts qui frappent les biens des re'aya : une
dîme et un impôt foncier, dont s'acquittent les paysans ; une capitation payée par les
sujets non musulmans ; une dîme aumônière réservée aux musulmans. À ces revenus
s'ajoutent ceux des douanes, des taxes extraordinaires, des contributions locales, des
droits de succession, ainsi que des tributs payés par les riches provinces d'Égypte et
d'Iraq et par les États « protégés » de Moldavie, de Valachie et de Raguse.

2.3. PROSPÉRITÉ ÉCONOMIQUE

UNE ÉCONOMIE DIRIGÉE


La force de l'Empire ottoman repose aussi sur une économie prospère et étroitement
supervisée par l'État. Les corps de métiers, groupés en corporations ou guildes, sont
soumis à l'autorité d'inspecteurs et de juges, qui surveillent la production, régulent la
concurrence, contrôlent les prix et, surtout, assurent l'approvisionnement d'une capitale
de près de 700 000 habitants.

UN COMMERCE MULTINATIONAL
Le surplus de production fait l'objet d'un grand commerce qui parcourt l'espace impérial
mais aussi le déborde en direction de l'Europe occidentale. L'Empire ottoman, voie de
passage entre les pays de l'Extrême et du Moyen-Orient et ceux de l'Occident, centre
d'appel et de redistribution des marchandises, attire les commerçants du monde entier.
Vénitiens, Génois, Ragusains, Moldaves, Polonais, Valaques, Moscovites, anciennement
présents, sont peu à peu rejoints puis concurrencés par de nouveaux venus d'Europe
occidentale. En 1569, les Français établissent des consulats dans plusieurs villes :
Istanbul, Alexandrie, Tripoli (Syrie), Alep et Alger. Les Anglais reçoivent à leur tour des
capitulations, en 1579, de même que les Hollandais en 1612.

UNE CIVILISATION ATTRACTIVE


La richesse de l'Empire stimule la vie intellectuelle et artistique. De tout l'espace
ottoman, artistes, poètes, architectes et savants affluent à Istanbul et contribuent par
leur talent à l'éclat d'une civilisation née de la rencontre de plusieurs traditions.

3. DEUX SIÈCLES DE DÉCLIN (1595-1792)

3.1. LA DÉCADENCE INTÉRIEURE AU XVIIE SIÈCLE

LES CAUSES DE LA DÉCADENCE


Cependant, si l'on considère l'Empire ottoman de l'intérieur, le XVIIe siècle donne tous les
signes d'une décadence. La richesse trop facilement acquise a donné le goût du plaisir
et a fait naître la corruption. Tous les anciens vices de l’Empire byzantin se sont
introduits chez les successeurs des basileus. Le harem, centre des intrigues, devient le
lieu où s’exerce réellement le pouvoir. De surcroît, le Proche-Orient perd de son
importance économique depuis la découverte du continent américain.

Le harem du sultan ottoman

En 1541, sous l'influence de Roxelane, concubine puis épouse du sultan Soliman le Magnifique,
le harem est transporté au nouveau palais de Topkapı, à Istanbul. Dès lors, dans le cadre de cette
immense et somptueuse résidence, les sultans vont demeurer de plus en plus enfermés, renonçant
à diriger les armées et souvent les affaires, s'adonnant à l'oisiveté et au plaisir.

Le pouvoir que Roxelane a exercé sur son époux est par la suite convoité (et très souvent obtenu)
par toutes les sultanes mères (Valide Sultane) et par toutes les premières épouses (baş kadın). Il
importe, pour chacune des centaines de concubines (il y en a eu parfois plus de 1 500), de capter
la faveur du Sultan et de lui donner un fils. Il importe ensuite pour toutes les mères que leur fils
règne, afin que, par lui, elles règnent également (mais aussi parfois seulement pour lui éviter
d’être assassiné). Les intrigues et les meurtres au sein du harem sont courants, pour éliminer les
rivales et leur progéniture.

De surcroît, la radicale mais efficace loi qui veut que le Sultan intronisé exécute ses frères pour
éviter les crises de succession ajoute encore à l'horreur des hécatombes : Mehmed III, par
exemple, fait étrangler ses dix-neuf frères, coudre dans des sacs et jeter à la mer leurs concubines
enceintes. Après l’abolition du fratricide par Ahmed Ier, les princes sont enfermés à vie dans un
quartier spécifique du harem : le kafes (la cage), bâtiment confortable, servi par des eunuques et
des femmes stériles, dont on ne peut sortir que si quelque révolution vous porte au pouvoir.
Certains de ces élus, épuisés par les conditions de leur détention, ont dû être traîné quasiment
inconscients à la cérémonie de la remise du sabre (l’équivalent du couronnement en Occident).

Le harem a d'abord été gardé par des eunuques blancs, souvent importés de pays chrétiens
(début XVe siecle). Mais Caucasiens et Balkaniques supportant mal la mutilation, et leur beauté
éveillant encore la suspicion, des Africains (Éthiopiens et Tchadiens) ont commencé à les
remplacer vers 1485. On en a compté jusqu'à six cents. Leur chef, le kızlarağası, a reçu le rang
de pacha, le commandement des hallebardiers du palais et souvent l'autorité sur de très hauts
fonctionnaires, y compris sur le surintendant des Finances. La puissance du kızlarağası a été
naturellement accrue du fait qu'il était le seul à avoir droit d'approcher à tout moment (de jour
comme de nuit) le Sultan de l’Empire ottoman.

LE DÉCLIN DU SULTANAT (1595-1618)


Les révoltes qui ensanglantent les dernières années du XVIe siècle font prévoir l'avenir,
tout comme l'attitude des sultans. Mehmed III (1595-1603) ne peut accéder au trône
qu'en massacrant ses nombreux frères. Incapable, il s'enferme dans le harem et laisse
gouverner sa mère, Safiye (la Vénitienne Baffa), déjà toute-puissante au temps de
Murad III, son prédécesseur. Ahmed Ier (1603-1617), en se débarrassant de celle-ci,
tente de reprendre le pouvoir, mais, versatile, violent et influençable, il laisse si peu de
temps en place ses gouverneurs et ses ministres que ceux-ci n'ont d'autre souci que de
s'enrichir lorsqu’ils sont en poste. Aussi est-il obligé de mettre fin à l'interminable
guerre européenne par le traité de Zsitvatörök (novembre 1606), qui consacre à peu
près le statu quo en Europe entre les Impériaux et les Ottomans.

LA RÉACTION AVORTÉE D'OSMAN II (1618-1622)


De surcroît, la succession régulière de père en fils est abandonnée par Ahmed Ier, qui
désigne comme successeur son frère Mustafa Ier. Pourtant, en 1618, c'est le fils
d'Ahmed Ier, Osman II, qui est proclamé Sultan à l'âge de quatorze ans. Malgré son
jeune âge, le prince comprend qu'il est indispensable de mettre fin à la corruption. Mais
il se heurte aux gens en place et à l'armée. Les janissaires pénètrent dans le sérail,
déposent leur souverain, l'exécutent avant de restaurer brièvement Mustafa I er (1622).
Dès lors, conscients de leur force, ils ne cesseront plus d'intervenir, disposant souvent
de princes qu'on ne met plus à mort, mais qu'on enferme lors de l'intronisation d'un des
leurs.
LES INTRIGUES DU SÉRAIL (1622-1703)
Dans les premières années du règne de Murad IV (1623-1640), la grande jeunesse du
Sultan permet à la reine mère Kösem de diriger de fait la politique. Les ministres se
succèdent, le Trésor est vide ; les soldats demandent soldes accrues et honneurs ;
l'Anatolie se soulève. Il faut que Murad, mûri, se dévoile d'une férocité extrême pour
que revienne dans l'Empire un peu d'ordre. Son frère Ibrahim (1640-1648), seul
survivant de la famille, victime d'une multitude d'assassinats, a passé son adolescence
enfermé et dans l'angoisse de la mort. Tombé sous la coupe de ses concubines, il meurt
assassiné. Un enfant de sept ans lui succède, Mehmed IV (1648-1687). Les femmes du
palais se livrent entre elles de farouches batailles, et neuf ministres se succèdent en
quatre ans. Les janissaires ne font plus figure de soldats : ils se marient, ils s'installent
avec leurs épouses et leurs enfants, ils vendent leurs charges. Soliman III (ou Süleyman,
1687-1691), Ahmed II (1691-1695), Mustafa II (1695-1703) laissent l'Empire aller à la
dérive.

LES GRANDS VIZIRS KÖPRÜLÜ


En 1656, une reine mère a fait nommer grand vizir Mehmed Köprülü, le premier d'une
dynastie de ministres dont la forte personnalité et les immenses talents vont pallier,
jusqu'en 1710, l'insuffisance des souverains (Ahmed Köprülü [1635-1676], Kara Mustafa
Paşa, exécuté en 1683 après l'échec du siège de Vienne, Fazil Mustafa [1637-1691],
Hüseyin et Numan Köprülü [1670-1719]).

3.2. L'ÉVOLUTION EXTÉRIEURE, DE L'OFFENSIVE À LA DÉFENSIVE


(1663-1792)

LES DERNIÈRES OFFENSIVES


Vu de l'extérieur, l'Empire ottoman paraît toutefois toujours aussi puissant. En 1663,
une armée ottomane attaque l'Autriche, entre en Silésie et provoque une telle alarme
que l'Europe s'unit pour une ultime croisade. Louis XIV y envoie l'élite de sa noblesse.
La défaite turque de Saint-Gotthard en Hongrie débouche sur la paix d'Eisenburg
(Vasvár) [1664]. En 1669, la dernière base vénitienne en Crète tombe aux mains des
Turcs après une guerre de vingt-cinq ans. En 1683, pour la seconde fois après 1526,
Vienne est assiégée. Mais l'intervention du roi de Pologne Jean Sobieski sauve la ville.
Dès lors, les Turcs ne vont plus cesser de reculer.

LE TRAITÉ DE KARLOWITZ (1699)


Après seize ans de guerre, les Turcs sont obligés de traiter pour la première fois en
position de repli. Une nouvelle puissance cependant est apparue : la Russie, non
contente de participer à la lutte contre les Turcs, va devenir leur principale ennemie.
Elle intervient déjà en 1684 dans la Sainte Ligue suscitée par la papauté et on la
retrouve au traité de Karlowitz (26 janvier 1699), qui marque le premier recul des
Ottomans : la Hongrie revient presque tout entière aux Habsbourg, tandis que Polonais,
Vénitiens et Russes obtiennent de maigres avantages territoriaux.

UNE DÉFENSIVE ENCORE FERME (1699-1739)


Aucun sultan du XVIIIe siècle (→ Mahmud Ier [1730-1754], Osman III [1754-
1757], Mustafa III [1757-1774]) ne présente la moindre qualité de chef d'État, même
quand il fait montre de certaines qualités humaines. Il en est ainsi d’Ahmed III (1703-
1730), poète et épistolier de mérite, dont le goût pour les fleurs fait donner le nom
d'« ère des Tulipes » (Lâle Devri) à la période 1718-1730.
On peut s'étonner que des princes médiocres et des défaites répétées n'entraînent pas
une rapide disparition de l'Empire. Car tout va mal sur les champs de bataille.
Si, en 1715, les Turcs ont reconquis la Morée (sud de la Grèce), perdue par les
Vénitiens en 1699, ils échouent devant Corfou. En 1716, ils perdent Temesvár
(aujourd'hui Timişoara), en 1717 Belgrade. La paix de Passarowitz (1718) consacre ce
premier grand recul, avec l'occupation de la Serbie par l'Autriche. En 1736, les Russes
pénètrent en Crimée ; en 1737 les Autrichiens sont en Valachie et en Moldavie. Les
préoccupations que la Suède cause au tsar et la médiation française permettent aux
Ottomans un redressement momentané et l'annulation du traité de Passarowitz par
le traité de Belgrade (1739), qui permet même la récupération de la Serbie et de la
Valachie.

L'EFFONDREMENT (1768-1792)
Mais, en 1764, la Russie envoie ses troupes en Pologne, dont l'intégrité du territoire
avait été garantie par la Turquie. La guerre russo-turque n'éclate cependant qu'en
1768. Elle est désastreuse pour les Ottomans. Par le traité de Kutchuk-
Kaïnardji (1774), le tsar reçoit Azov, Kertch, le Kouban, l'embouchure du Dniepr, des
privilèges commerciaux et le droit de libre navigation en mer Noire.
En 1788, l'Autriche et la Russie sont de nouveau en guerre contre le
sultan Abdülhamid Ier (1774-1789). Dès 1789, l’Empire ottoman subit une série de
défaites : il perd Bucarest, la Petite Valachie, Belgrade. La paix de Svištov (1791) avec
l'Autriche annule pourtant l'effet des désastres subis ; celle de Iaşi avec les Russes
(1792), moins sévère que les Turcs ne pouvaient le craindre (car la Russie veut avoir les
mains libres en Pologne), consacre néanmoins l'abandon de la Crimée et de la
Bessarabie. Après 1774, il n'est plus possible de nier l'évidence : l'Empire ottoman
décline résolument.

3.3. L'EXPANSION DE L'INFLUENCE EUROPÉENNE

L'EXTENSION DES CAPITULATIONS AUX EUROPÉENS

Les capitulations accordées à la France par Soliman le Magnifique sont renouvelées en


1569, 1581, 1604, 1673. Au XVIIe siècle, Colbert crée les compagnies du Levant et
réorganise les consulats dans les pays musulmans. Les marchands français occupent
une place de choix dans le commerce de l'Orient. Ils ne manquent cependant pas de
rivaux. Dès 1580, les Anglais obtiennent également la signature de capitulations et le
droit de pavillon. En 1581, ils mettent en place les base de la Compagnie du Levant,
fondement de leur puissance économique en Méditerranée orientale. En 1612, les
Hollandais les imitent avec succès.

LA LUTTE CONTRE LES CORSAIRES BARBARESQUES


Naturellement, toutes les puissances maritimes sont intéressées au premier chef par la
libre navigation sur mer. Les corsaires barbaresques d'Afrique du Nord sont
inlassablement attaqués ; leurs ports sont bombardés.
À la fin du XVIIe siècle, Tunis, Alger, Tripoli sont en décadence, et, au XVIIIe siècle, la
course devient incertaine, les liens des bases maritimes du Maghreb se relâchent avec
Constantinople, leurs gouverneurs sont pratiquement indépendants ; en 1830, la France
pourra envoyer un corps expéditionnaire à Alger sans que le Sultan se sente
directement concerné (→ monarchie de Juillet).

LES RÉSISTANCES À L'INFLUENCE EUROPÉENNE


Des soucis mercantiles communs ont fortifié, face à l'islam, une conscience
européenne. L'emprise économique de l'Europe sur l'Empire ottoman ne cesse de
croître. Rien ne peut empêcher l'invasion du goût européen, créateur de formes
nouvelles en art, et une infiltration de modes de vie. Une réaction fanatique s'ensuit de
la part de l'Empire, puis un durcissement doctrinal et une sclérose des esprits. Après
avoir été l'incontestable stimulant de l'expansion, l'islam joue désormais contre la
réforme. Tout projet en ce sens reste d'ailleurs soumis à l'approbation des hautes
instances religieuses (cheikh et oulémas) qui, par exemple, font fermer dès 1742 la
première imprimerie d'Istanbul, ouverte seulement en 1729.
L'installation de solides structures commerciales européennes dans l'Empire ottoman, le
droit de protéger les Lieux saints, puis, bientôt, les minorités chrétiennes,
l'établissement de tribunaux consulaires vont amener progressivement les puissances
européennes à intervenir dans la vie politique ottomane.

4. LA FIN DE L'EMPIRE OTTOMAN (1792–1924)

4.1. LES TENTATIVES DE RÉFORMES JUSQU'EN 1876

UN EMPIRE MENACÉ (1792-1808)


Profitant de la tourmente révolutionnaire qui agite l'Europe, Selim III (1789-1807) veut
essayer de réformer l'Empire ottoman, mais il se heurte aux janissaires et aux
religieux : il est mis à mort. Son successeur, Mustafa IV (1807-1808), ne fait qu'une
courte apparition sur le trône avant d'être interné.
Sous leurs règnes, le mouvement wahhabite (→ Wahhabites) s'est propagé en Arabie ;
Syriens et Serbes se sont soulevés ; des pillards ont parcouru la Bulgarie ; des combats
rangés ont opposé les janissaires aux autres corps d'armée. Bonaparte pendant ce
temps a débarqué en Égypte, les Mamelouks, maîtres du pays, se sont fait battre et
des secours ont dû être envoyés en Palestine (déclaration de guerre en
septembre 1798 ; siège de Saint-Jean-d'Acre en 1799), mais c'est l'intervention anglaise
qui a été décisive pour chasser les Français (paix en juin 1802).

MAHMUD II « LE RÉFORMATEUR » (1808-1839)


Mahmud II accède donc au pouvoir dans un contexte particulièrement difficile. Il met
fin en 1812 à une nouvelle guerre russo-turque et contient pour un temps les Serbes
révoltés, puis il accorde tous ses soins à un premier train de réformes, en nombre
limité, mais d'une importance capitale. Il abandonne le palais de Topkapı, résidence
traditionnelle de sa famille depuis le XVe siècle, impose les costumes européens et le
port du fez ; il intronise des ministres au sens occidental du terme, envoie des
ambassades. En 1826, il s'en prend aux janissaires qu'il finit par faire massacrer.

LE TANZIMAT (1839-1876)
La voie est désormais plus libre pour son successeur, Abdülmecid Ier (1839-1861), qui
va pouvoir faire entrer l’Empire dans la période des réformes (→ le Tanzimat). Dès son
avènement, le nouveau sultan promulgue le Hatt-ı Şerif de Gülhane (charte impériale
judiciaire, financière, administrative et militaire). Ce document ordonne que tous les
sujets ottomans soient désormais égaux, quelles que soient leur ethnie et leur religion ;
que chacun soit jugé conformément à la loi et non par arbitraire ; que l'impôt,
proportionnel à la fortune, soit versé directement à l'État ; que chaque localité fournisse
des contingents militaires pour un service de quatre à cinq ans. Malgré les nouveaux
rescrits de 1843 et 1856, une partie de ces décisions demeure lettre morte par suite de
l'inertie et de la mauvaise volonté des Vieux-Turcs. Ce sera seulement dans la seconde
moitié du XIXe siècle, sous le règne d'Abdülaziz (1861-1876), que des progrès décisifs
seront accomplis.

BILAN DES RÉFORMES


Ainsi, en moins de cinquante ans depuis 1826, l'Empire a profondément évolué. Les
marchés d'esclaves noirs ont été supprimés ; de grandes écoles ont été créées ;
l'administration provinciale a été retirée aux pachas omnipotents pour être confiée à
des vali (gouverneurs) ; un Conseil d'État et une Cour supérieure de justice réunissent
chrétiens et musulmans. On mesurera la volonté de changement en lisant la
proclamation d'Abdülaziz lors de la fondation du Conseil d'État : « Je veux faire appel à
toutes les nationalités : Syriens, Bulgares, Bosniaques sont ici comme en un centre
commun et ils deviendront les auxiliaires de mes ministres. » Mais on verra aussi les
limites des réalisations en sachant que, sur les six lycées fondés sur le papier, un seul a
ouvert ses portes, celui de Galatasaray (1868).

4.2. LES INSURRECTIONS NATIONALES JUSQU'EN 1876

L'IMPACT DES MOUVEMENTS NATIONAUX


Le nationalisme venu de France a gagné le Proche-Orient. Il commence à se manifester
pleinement dans ce moment incertain qui va de la suppression des janissaires à la
constitution d'une armée moderne appelée à devenir, vers 1850, la deuxième d'Europe
avec ses 300 000 hommes de troupes actives et 150 000 réservistes. Plus que les
guerres étrangères, c'est lui qui pendant plus de cent ans va grignoter
systématiquement l'Empire ottoman. Certes, la rivalité des puissances et le principe de
l'intégrité ottomane freinent l'émancipation des peuples. En revanche, les massacres
révolutionnaires comme la cruelle répression des réguliers ou des irréguliers turcs
excitent les haines. Chaque pays arraché à la domination ottomane devient un foyer
antiturc et une base de départ pour d'autres nationalistes.

L'ÉCHEC DES NATIONALISMES MUSULMANS


Il est certain enfin que le succès des insurrections dépend essentiellement de l'attitude
des pays occidentaux : on ne peut expliquer autrement que les nationalistes
musulmans aient toujours échoué là où ont réussi les nationalistes chrétiens. Le
Bosniaque Osman Pazvandoğlu (1758-1807) ne parvient pas à rendre son pays
indépendant (1796-1807). Ali de Tebelen, pacha de Ioánnina, s'empare de l'Albanie en
1803, mais, après avoir tenu longtemps les Ottomans en échec, il finit par être exécuté
(1822). Contre les wahhabites maîtres des Lieux saints, le Sultan a envoie le gouverneur
d'Égypte Méhémet-Ali, qui en profite pour se faire nommer pacha du Hedjaz (1812) et
pour occuper le Soudan.
L'issue est totalement différente avec les Serbes, les Grecs, les Roumains, les Bulgares.

L'AUTONOMIE DE LA SERBIE
La question serbe occupe les chancelleries et les armées pratiquement de 1804 à 1830.
Marquée par les fortes personnalités de Karageorges et de Miloš Obrenović, elle se
solde par la reconnaissance de la Serbie comme principauté autonome, tributaire et
vassale de l'Empire ottoman, qui est autorisé à y entretenir des garnisons.

LA GUERRE D'INDÉPENDANCE GRECQUE (1821-1830)


La guerre de l'indépendance grecque, par l'enthousiasme qu'elle soulève en Europe
– où la chantent parmi d'autres Victor Hugo et lord Byron –, par son âpreté, par les
conflits internationaux qu'elle entraîne, fait encore plus de bruit. En 1821, l'archevêque
de Patras a lancé un appel à l'insurrection, et des massacres de Turcs et de Grecs
(→ massacre de Chio, 1822) ont creusé un profond fossé entre les adversaires.
Le Sultan charge Méhémet-Ali d'intervenir : son fils Ibrahim occupe les principales
villes de Morée. La Russie, qui a encouragé en sous-main les Grecs, les oublie pour
satisfaire ses propres intérêts : le traité d'Akkerman donne au tsar le protectorat sur la
Valachie et la Moldavie et reconnaît l'autonomie de la Serbie (1826). Mécontents, la
France et le Royaume-Uni proposent leur médiation. Le Sultan la repousse. Ils envoient
leurs flottes en Méditerranée orientale. Celles-ci rencontrent à Navarin les escadres
turco-égyptiennes et les détruisent (→ bataille de Navarin, 1827). Le Sultan lance un
appel à la guerre sainte, engendrant l’intervention des Russes (1828) : à l'est, les
troupes russes prennent Erzurum, marchent sur Trébizonde ; à l'ouest, elles prennent
Edirne. Mahmud, terrifié, signe la paix d'Edirne (1829). Par le protocole de Londres
(1830), la Grèce est proclamée indépendante (à l'exclusion de la Crète) au sud de la
ligne Arta-Volos et la Russie reçoit le droit de s'installer sur le Prout et le Danube.
Pour en savoir plus, voir l'article Histoire de la Grèce moderne.

LES AMBITIONS DE MÉHÉMET-ALI (1833-1840)


Méhémet-Ali, en contrepartie de son aide, réclame au Sultan le gouvernement de Syrie.
Après avoir essuyé un refus, il occupe le terrain convoité, avance en Anatolie jusqu'à
Konya. Peu soucieuses de voir l'Empire ottoman tomber aux mains des Égyptiens, les
puissances européennes imposent leur médiation. En 1833, la paix de Kütahya et
le traité d'Unkiar-Skelessi (en turc Hünkâr iskelesi) donnent provisoirement
satisfaction à Méhémet-Ali, mais sont surtout avantageux pour le tsar. En définitive,
Méhémet-Ali doit se contenter en 1840 de conserver l'Égypte à titre héréditaire. Bien
que nominalement vassale des Ottomans, l'Égypte ne cesse d'accroître son
indépendance jusqu'au moment où elle est occupée par les Britanniques (1882).
TRENTE ANS DE RÉPIT (1841-1871)
Partiellement protégé par le protocole des Détroits (1841) [souvent remis en cause] qui
prévoit que le Bosphore et les Dardanelles doivent être fermés aux navires de guerre,
l'Empire ottoman jouit pendant quelque trente ans d'une période de relatif répit. De
1841 à 1852, la paix est presque totale ; de 1854 à 1856, la guerre de Crimée donne
au Sultan de puissants alliés avec la France et le Royaume-Uni. En 1859 pourtant,
malgré l'opposition de la Porte, la Valachie et la Moldavie s'unissent pour donner bientôt
naissance à la Roumanie ; en 1860, les Français débarquent au Liban pour aider à la
formation d'une province autonome gouvernée par un chrétien ; en 1866, la Crète se
soulève, en vain.

4.3. LE RÈGNE D'ABDÜLHAMID II (1876-1909)


Forgée par le tsar Nicolas Ier (mort en 1855) pour désigner l'Empire ottoman,
l'expression « l'homme malade de l'Europe » trouve sa pleine justification sous le règne
d'Abdülhamid II.

NAISSANCE DE LA GRANDE BULGARIE (1878)

Après la défaite française de 1871, la Russie reprend son offensive contre les Turcs, et
les soulèvements recommencent dans les Balkans. La guerre russo-turque de 1877
s'achève par le traité de San Stefano (1878), dont les effets sont atténués par
le congrès de Berlin, la même année. Le dogme de l'intégrité ottomane est
néanmoins frappé à mort ; la création d'une Grande Bulgarie vassale rend presque
illusoire la domination turque au-delà de la Thrace.

LE « SULTAN ROUGE »
Porté au pouvoir après la déposition presque immédiate de son frère Mourad V,
Abdülhamid II (1876-1909), le « Sultan Rouge », promulgue en décembre 1876 la
première Constitution ottomane, mais ne songe guère à l'appliquer. Retiré dans son
palais de Yıldız, ce prince réactionnaire cherche par tous les moyens à écarter les
libéraux et les réformateurs et écrase avec une impitoyable dureté tous ceux qui osent
le braver (exil, en 1881, puis exécution, en 1884, du grand vizir Midhat Paşa ; massacre
des Arméniens révoltés, 1894-1896). Du moins parvient-il à rester en place. Il doit
cependant accepter le traité du Bardo, qui consacre le protectorat français sur la
Tunisie (1881), reconnaître l'autonomie de la Crète (1898), puis l'indépendance de la
Bulgarie (1908).

LE NATIONALISME JEUNE-TURC
Les Balkans sont à feu et à sang quand éclate la révolution jeune-turque de juillet 1908
(→ Jeunes-Turcs). Tardivement, les Turcs ont découvert à leur tour le nationalisme et
c'est contre la tutelle économique et financière des États occidentaux (concessions pour
la construction de voies ferrées, de ports, pour l'exploitation de mines et
l'électrification) tout autant que contre la politique impériale qu'ils se sont unis (comité
« Union et progrès » de 1894-1895). Abdülhamid II se résigne à rétablir la Constitution
de 1876. En 1909, il essaie de réagir mais les troupes de Salonique marchent sur
Istanbul et le déposent. Son frère Mehmed V (1909-1918) laisse le champ libre aux
Jeunes-Turcs. Virant de bord, ceux-ci deviennent vite nationalistes et dictatoriaux.
4.4. LES DERNIÈRES GUERRES OTTOMANES

LES AVANCÉES EUROPÉENNES


Le démembrement de l'Empire ottoman
Profitant des troubles qui sévissent dans l'Empire ottoman, l'Autriche décrète en 1908
l'annexion de la Bosnie et de l'Herzégovine. En septembre 1911, l'Italie envahit la
Tripolitaine : les troupes turques offrent une résistance inattendue, mais les préludes de
la guerre balkanique les obligent à abandonner la partie (traité d'Ouchy, 15 octobre
1912).

LES GUERRES BALKANIQUES


Le 18 octobre 1912, une coalition groupant la Bulgarie, la Serbie, la Grèce et le
Monténégro déclare la guerre à l'Empire ottoman. Débordée, l'armée ottomane recule
jusqu'aux abords de la capitale. Par le traité de Londres, le Sultan ne conserve en
Europe qu'Istanbul et une mince bordure de territoires autour de la ville. Mais le partage
des dépouilles du vaincu provoque une deuxième guerre balkanique : les Turcs en
profitent pour reprendre Edirne (1913).
Un triumvirat dirige alors le pays : Talat Paşa (1874-1921), ministre de l'Intérieur, Kâmil
Paşa (1832-1913), gouverneur de la capitale, Enver Paşa (1881-1922), « vice-
généralissime ». Bien que des avances soient faites à la France et au Royaume-Uni,
Talat et Enver négocient secrètement avec l'Allemagne une alliance qui a pour résultat
d'entraîner l'Empire au côté des puissances centrales dans la Première Guerre mondiale
(31 octobre 1914).

LA PREMIÈRE GUERRE MONDIALE (1914-1918)


L'Italie aussi !
Une campagne menée dans la région du Caucase se termine par une sévère défaite.
L'offensive russe de mai 1915 se traduit par la chute d'Erzurum, de Trébizonde, de Van,
de Bitlis. L'engagement de certains Arméniens dans les rangs de l'armée russe fournit
aux Ottomans le prétexte qu'ils recherchaient pour massacrer la population arménienne
(→ génocide arménien). Une expédition turque contre le canal de Suez échoue de peu
(janvier 1915).

De farouches combats se déroulent aux Dardanelles, où Français et Britanniques ont


débarqué (→ expédition des Dardanelles, mars-août 1915). En Iraq, les Britanniques
ont occupé Bassora dès novembre 1914. Ils essaient de remonter le long du Tigre, mais
le général Townshend est enfermé dans Kut al-Amara, où il doit capituler
(28 avril 1916). Cependant, ils peuvent reprendre l'offensive et s'emparer de Bagdad
(mars 1917). En Syrie et en Palestine, la révolte des Bédouins et l'avance britannique se
heurtent jusqu'au début de 1918 à une solide résistance.

L'EMPIRE DÉPECÉ (1918-1922)


La révolution d'Octobre a dégagé le front russe (armistice du 15 décembre 1917).
Mais la capitulation de la Bulgarie entraîne celle de l’Empire ottoman : un armistice est
signé à Moudros (30 octobre 1918). Le traité de Sèvres qui en découle consacre la
dissolution de l'Empire ottoman (août 1920). La Thrace doit être cédée à la Grèce ; les
pays arabes du Proche-Orient seront placés sous mandats français et britanniques ; la
Cilicie, les régions de l'Égée, l'Arménie, le Kurdistan, Istanbul même sont menacés.
Tandis qu'en Anatolie s'organise la Révolution nationale et la résistance autour
de Mustafa Kemal Atatürk, Mehmed VI (1918-1922) fait figure de prisonnier dans
Istanbul occupée.

LA FIN DE L'EMPIRE OTTOMAN (1922-1924)


Le 1er novembre 1922, le gouvernement insurrectionnel de Mustafa Kemal Atatürk
déclare : « 1. L'Empire ottoman fondé sur l'autocratie est renversé… 6. Le
gouvernement turc libérera le califat prisonnier des étrangers. » Le 17 novembre au
matin, le Sultan se réfugie à bord d'un bâtiment de guerre britannique. Abdülmecid III
(1922-1924) ne garde que le titre de calife. La République turque est officiellement
proclamée en octobre 1923, mettant ainsi fin à ce qui restait de l’Empire ottoman. En
mars 1924, la Grande Assemblée nationale turque décrète également l'abolition du
califat.
Dans le domaine administratif, les Abbassides maintiennent, en la modifiant peu à peu,
l'organisation mise au point dans la première moitié du VIIIe siècle par le calife
omeyyade Hicham. Ils y ajoutent des usages de l'ancien régime persan
des Sassanides. L'administration n'est plus, comme au temps des Omeyyades,
l'apanage de l'aristocratie arabe : ses cadres se recrutent essentiellement parmi les
musulmans non arabes (mawali). Ceux-ci occupent un haut niveau social et sont
organisés en divans ou ministères (Chancellerie, Armée, Sceau, Finances, Postes et
Informations, etc.) sous l'autorité suprême du vizir, personnage tout-puissant.
Les Barmakides, une famille d'origine persane, remplissent cette haute fonction
jusqu'en 803, date de leur renversement par Harun al-Rachid.
Pour en savoir plus, voir l'article Sassanides
Dans les provinces, l'autorité est partagée entre l'émir (ou gouverneur) et l'amil (ou
grand intendant des Finances), qui disposent chacun d'un état-major et d'une force
armée. Ils exercent leur pouvoir sous la surveillance générale du maître des Postes,
dont le rôle consiste à adresser des rapports sur la situation de la province au ministère
des Postes et Informations de Bagdad.
De même que l'administration, l'armée n'est plus l'apanage des Arabes. Les pensions ne
sont maintenues que pour les soldats de carrière. À la milice arabe on substitue des
troupes mercenaires. Les premiers califes abbassides s'appuient sur la garde formée de
soldats originaires du Khorasan, particulièrement dévouée à leur personne. Plus tard,
ces Persans sont remplacés par des esclaves (appelés mamelouks), pour la plupart
originaires de Turquie d'Asie.
L'autorité des Abbassides s'appuie également sur la religion. Les califes sont pleins
d'égards pour les chefs religieux et les jurisconsultes, dont l'influence est très grande
sur la population musulmane. L'objectif des Abbassides, en donnant un caractère
religieux à leur régime, est précisément d'assurer la cohésion des divers éléments
ethniques et sociaux de cette population.

L'ESSOR ÉCONOMIQUE
Le succès des Abbassides se manifeste nettement dans le domaine économique. La
nouvelle classe dirigeante, issue de milieux de marchands, d'agriculteurs ou d'artisans,
favorise le développement économique, d'autant plus qu'avec la fin des conquêtes
l'Empire doit compter sur ses propres ressources. Des travaux d'irrigation et
d'assèchement des marais permettent l'extension de la zone cultivée. Les récoltes de
froment, d'orge, de riz, de dattes et d'olives atteignent de très hauts rendements.
L'importance des ressources minérales (or, argent, cuivre, fer, etc.) permet le
développement du travail des métaux. Toutefois, l'industrie la plus importante est celle
du textile. Tissus à la pièce, vêtements, tapis, tapisserie, tissus d'ameublement et
coussins sont fabriqués en Égypte, mais surtout en Perse. L'introduction de la culture du
coton, ajoutée à l'existence d'une sériciculture héritée des Sassanides, fait de ce dernier
pays le centre industriel le plus important de l'Empire musulman. Les Abbassides
introduisent l'industrie du papier, qui connaît très vite un grand développement.
Cet essor économique ajouté à la position géographique de l'Iraq favorise le
développement du commerce avec l'Europe et l'Extrême-Orient. Les marchands
musulmans effectuent à partir des ports du golfe Persique et de la mer Rouge des
échanges avec l'Inde, Ceylan, les Indes orientales et la Chine. De ces pays, ils
rapportent des épices, des aromates, du bois précieux et d'autres articles de luxe,
destinés tant à la consommation intérieure qu'à la réexportation vers l'Europe et
l'Empire byzantin chrétien. Ce dernier exporte dans le monde musulman des vaisselles
d'or et d'argent, des pièces d'or, des drogues, mais aussi des ingénieurs hydrauliques,
des esclaves, des eunuques. Le commerce islamique s'étend jusqu'à la Baltique en
passant par la mer Caspienne, la mer Noire et la Russie, d'où proviennent les fourrures,
les peaux et l'ambre. Les Arabes commercent aussi avec l'Afrique, d'où ils importent de
l'or et des esclaves. Le commerce avec l'Europe occidentale s'effectue par
l'intermédiaire de marchands juifs, principalement ceux du midi de la France, qui
servent d'agents de liaison entre deux mondes hostiles.
Pour en savoir plus, voir les articles Arabes, Empire byzantin : histoire.
La prospérité du commerce et des entreprises donne naissance à des établissements
bancaires. Au IXe siècle, le sarraf (ou changeur) – personnage indispensable dans une
économie fondée sur une double monnaie, le dirham d'argent d'origine persane et
le dinar d'or d'origine byzantine – se transforme en banquier. Très vite, le système
bancaire atteint un niveau d'organisation avancé. Bagdad devient le centre de
puissantes banques qui disposent de succursales dans l'Empire. Les marchands
possèdent des comptes en banque et utilisent dans leurs transactions les chèques et les
lettres de crédit. L'islam interdisant l'usure, la plupart des banquiers sont juifs ou
chrétiens.

L'ORGANISATION SOCIALE
Les Arabes cessent de former une caste fermée héréditaire pour s'ouvrir à tous les
musulmans d'expression arabe. La différenciation ethnique s'estompe avec le progrès
de l'arabisation. Une nouvelle classe composée de riches et d'érudits se substitue à
l'aristocratie guerrière dans la direction de l'Empire. Il s'agit de grands possédants
enrichis dans les opérations commerciales et bancaires, les spéculations et
l'exploitation de la terre, et de fonctionnaires bien rémunérés, dont les emplois offrent
des possibilités illimitées de profits additionnels.
Cette classe comprend, à côté des musulmans, des dhimmis (sujets non musulmans de
l'Empire), qui, quoique citoyens de seconde zone, pratiquent librement leur religion,
disposent du droit de propriété et occupent des postes importants dans l'administration.
La révolution économique se traduit également par la détérioration du niveau de vie
des paysans, due aux spéculations des marchands et des grands propriétaires, et à
l'introduction d'une main-d'œuvre servile dans les grands domaines. La naissance d'un
prolétariat important ne tardera pas à devenir pour le régime abbasside une source de
difficultés.

3. LES MOUVEMENTS DE CONTESTATION


Dès le règne de Harun al-Rachid (786-809), les contradictions de l'Empire abbasside
commencent à se manifester. En 803, l'éviction des Barmakides du vizirat ébranle
l'alliance des Abbassides avec l'aristocratie persane. À la mort de Harun al-Rachid, ces
contradictions se traduisent par une guerre civile entre les deux fils du calife, al-Amin
et al-Mamun, soutenus respectivement par les Irakiens et les Iraniens. Cette lutte entre
les deux frères recouvre de vieux antagonismes sociaux, doublés d'un conflit régional
entre la Perse et l'Iraq.

3.1. LES PREMIÈRES RÉVOLTES SOCIALES


Les problèmes sociaux hérités du régime omeyyade s'aggravent à l'époque abbasside
sous l'effet du développement économique. Des mouvements sont nés, qui, sous une
forme religieuse, masquent des rivalités économiques et sociales. Dans une société où
le temporel se confond avec le spirituel, les sectes religieuses constituent les cadres
naturels pour défier l'ordre établi.
Ces mouvements se développent d'abord en Perse, où les partisans chiites d'Abu
Muslim (qui a aidé à la chute du califat omeyyade) fomentent, à la suite de son
exécution, une série de révoltes paysannes qui se réclament d'une idéologie relevant
d'un mélange de principes mazdakites et chiites extrémistes. La plus dangereuse de ces
révoltes – celle de Muqanna (« le Voilé ») – s'étend à travers le Khorasan, jusqu'en Asie
centrale. Les Abbassides parviennent, sans grandes difficultés, à écraser ces
mouvements chiites. Leur régime semble même au début du IXe siècle au faîte de sa
puissance. Or c'est précisément à cette époque qu'émergent les difficultés. L'Empire
paraît, sous l'effet du développement économique, échapper au contrôle de la classe
dirigeante.
De 816 à 837, un Persan, Babak, mène parmi les paysans, auxquels il promet le partage
des terres, un mouvement qui, de l'Azerbaïdjan, gagne le sud-ouest de la Perse, les
provinces caspiennes et l'Arménie. Après avoir miné pendant plus de vingt ans le
régime abbasside, la révolte de Babak est écrasée en 838 par le calife al-Mutasim.

3.2. LA RÉVOLTE DES ZANDJ


Après une période de répit, les Abbassides affrontent de 869 à 883 la révolte des
esclaves noirs connus sous le nom de zandj (ou zendj). Dans la société islamique, les
esclaves sont le plus souvent des domestiques ou des soldats. Dans ce dernier cas, ils
sont appelés mamelouks et constituent une caste privilégiée très influente dans les
affaires d'État. Or, avec le développement économique de l’Empire, nombre d’esclaves
commencent à être employés dans les travaux agricoles ou dans les salines à l'est
de Bassora. Le travail de ces derniers consiste à drainer les marais salants en vue de
préparer le terrain pour l'agriculture et extraire le sel pour la vente. Ils opèrent par
équipes de 500 à 5 000, dans des conditions particulièrement difficiles. Maltraités, mal
nourris, ils constituent des troupes de choix pour un mouvement d'opposition.
En septembre 869, un Persan, Ali ibn Muhammad, entreprend de soulever ces
esclaves. Il leur promet d'améliorer leur niveau de vie, de les rendre à leur tour maîtres
d'esclaves et de leur donner de belles demeures. Il les convertit au kharidjisme,
doctrine égalitaire qui affirme que le califat doit revenir au meilleur des musulmans, fût-
il esclave. Fanatisés par Ali ibn Muhammad, les zandj considèrent comme infidèles tous
les autres musulmans. Ils entreprennent de mener une lutte à mort contre ces
hérétiques qui, à leurs yeux, se confondent avec les grands propriétaires.
Leur mouvement s'étend très vite grâce au ralliement des troupes noires des armées
impériales, à l'adhésion de certaines tribus bédouines et à la solidarité des paysans
hostiles aux propriétaires. Les zandj infligent plusieurs défaites à l'armée impériale,
s'emparent d'importantes régions en Iraq et en Perse, occupent en 878 Wasit (une
vieille ville de garnison) et menacent Bassora et Bagdad. Pour venir à bout de cette
révolte, les Abbassides organisent une importante force expéditionnaire. Le mouvement
des zandj, qui subit ses premières défaites au début de 881, est définitivement écrasé à
la fin de 883.

3.3. LE MOUVEMENT DES ISMAÉLIENS


Plus radical encore est le mouvement des ismaéliens, une ramification du chiisme qui
traduit le mécontentement des opprimés de l'Empire. Très organisés, les ismaéliens
obéissent aveuglément à l'imam – descendant de Ali par son épouse Fatima, la fille de
Mahomet –, considéré comme inspiré de Dieu et donc infaillible. Au début du Xe siècle, la
secte exerce, à la faveur de la crise sociale de l'Empire, un puissant attrait sur le les
artisans et le petit peuple des villes.
Vers 894, des ismaéliens connus sous le nom de qarmates s'emparent du pouvoir dans
la province de Bahreïn après avoir ravagé la Syrie, la Palestine et
la Mésopotamie septentrionale. Ils constituent une république oligarchique dirigée par
un Conseil de six, qui gouverne avec équité. L'État subvient aux besoins des pauvres et
donne à tout artisan étranger venu à la capitale les fonds nécessaires à son
établissement.
En 901, d'autres ismaéliens occupent le Yémen, à partir duquel ils envoient des
missionnaires en Inde et en Afrique du Nord. En 908, leur mission nord-africaine se
solde par un immense succès en Tunisie. Ils constituent alors la dynastie des Fatimides,
qui parvient à contrôler progressivement l'Afrique du Nord, la Sicile, l'Égypte, la Syrie et
l'Arabie occidentale.
Pour en savoir plus, voir les articles ismaélisme, Fatimides.

4. LE DÉCLIN DE L’EMPIRE ABBASSIDE

4.1. LA DISLOCATION DE L'UNITÉ POLITIQUE


En minant le régime abbasside, les différents mouvements de contestation contribuent
à la dislocation de l'unité politique de l'Empire musulman. Celle-ci commence, il est vrai,
plus tôt pour les provinces occidentales. Dès 756, l'Espagne échappe au contrôle des
Abbassides avec la création de l’émirat omeyyade de Cordoue. Le Maroc et la Tunisie
acquièrent une autonomie de fait respectivement en 788 et 800. L'Égypte se détache
de l'Empire en 868 et étend sa domination sur la Syrie. Quelques années auparavant,
en 820, Tahir ibn Husayn (un général persan au service d'al-Mamun) a établi un
gouvernement héréditaire en Perse orientale. Des dynasties se constituent en d'autres
parties de la Perse : celle des Saffarides vers 867 et celle des Samanides vers 874.
Au cours du Xe s., plusieurs tribus arabes du désert syrien établissement de brillantes
dynasties bédouines, comme celle des Hamdanides de Mossoul et d'Alep.

4.2. L’AUTORITÉ CALIFALE MISE À MAL


Au demeurant, même en Iraq, la réalité du pouvoir n'appartient plus aux Abbassides. À
partir du IXe siècle, aux problèmes sociaux viennent s'ajouter des difficultés
économiques dues essentiellement au luxe excessif de la cour et au poids écrasant de
la bureaucratie. Pour pallier cette situation, les califes afferment les domaines d'État à
des gouverneurs de district, qui doivent, en contrepartie, verser une somme au
gouvernement central et assurer l'entretien des troupes et des fonctionnaires locaux.
Devenus les véritables chefs de l'armée, ces « gouverneurs-fermiers » s'imposent par
leur intervention contre les révoltes sociales. Commandants de l'armée et gardes des
califes, le plus souvent des mamelouks turcs, ils deviennent à partir d'al-Mutasim (833-
842) et d'al-Wathiq (842-847) les maîtres de l'Empire. En 836, la résidence impériale est
transférée à Samarra, qui restera capitale jusqu'en 892. En 945, à la suite de la prise
de Bagdad par la famille persane des Buwayhides, les califes perdent les derniers
vestiges de leur autorité et se trouvent, dès lors, à la merci des maires de palais, en
général persans ou turcs, qui gouvernent avec l'appui des troupes placées sous leur
commandement.
En 1055, les Turcs Seldjoukides chassent les Buwayhides de Bagdad et constituent un
immense empire, comportant la plus grande partie de la Perse, l'Iraq, la Syrie, la
Palestine et une bonne partie de l'Anatolie. Pour légitimer leur pouvoir, ils laissent aux
califes abbassides une apparence de souveraineté.
Pour en savoir plus, voir l'article Seldjoukides.

4.3. LA CHUTE DES ABBASSIDES


Au début du XIIIe siècle, les Mongols de Hulagu envahissent le monde musulman,
occupent Bagdad en 1258 et abolissent le califat abbasside. L'Égypte et la Syrie
échappent à la domination des Mongols grâce au régime ayyubide, qui, aguerri au cours
des croisades, résiste aux envahisseurs. Peu de temps après l'occupation de Bagdad,
commandants de l'armée et gardes des sultans ayyubides (mamelouks d'origine turque)
s'emparent du pouvoir.
Pour en savoir plus, voir les articles Ayyubides, Mongols.
Pour donner une base légale à leur autorité, les mamelouks font venir au Caire un
Abbasside survivant du massacre de Bagdad et l'intronisent en grande pompe comme
calife. Les Abbassides conservent cette dignité spirituelle jusqu'à l'avènement des Turcs
Ottomans, qui occupent en 1516-1517 l'Égypte et la Syrie, chassent les mamelouks et
s'attribuent d'abord les privilèges, ensuite le titre de calife. (→ Empire ottoman.)

BEAUX-ARTS
Si les arts abbassides couvrent tous les pays soumis au califat de Bagdad et, dans une
moindre mesure, les terres musulmanes qui lui échappent, c'est essentiellement en Iraq
que nous aurons à les considérer. Pendant le premier siècle de son histoire, l'islam des
Omeyyades (depuis sa capitale de Damas) a eu surtout pour tâche de marier les
impératifs arabes et coraniques avec la culture hellénistique. Avec la fondation de
Bagdad, il se détourne du monde classique et paléochrétien, et s'ouvre largement à la
civilisation iranienne ; l'art sassanide, et du même coup celui du vieil Iran, exerce une
influence prépondérante. Avec le recrutement de mercenaires turcs, l'islam accepte en
partie les traditions de l'Asie centrale ; nous les percevons moins bien, car elles sont
moins connues et parfois apparentées à celles de l'Iran. Ainsi, les nouvelles écoles
artistiques, sans abandonner totalement l'acquis omeyyade, vont l'enrichir
considérablement et parachever une création qui n'était jusqu’alors qu'ébauchée.

ARCHITECTURE ABBASSIDE

L’URBANISME
Le plan urbanistique de Bagdad (capitale fondée en 762, achevée en 766) est copié sur
celui des villes sassanides : son fondateur, Abu Djafar al-Mansur, inscrit la ville dans
une enceinte circulaire garnie de tours cylindriques et percée de quatre portes ; il place
en son milieu le palais impérial et la Grande Mosquée. Il ne reste de cette première ville
que des témoignages littéraires. En revanche, il subsiste une fraction de la muraille
de Raqqa, qui affectait la forme d'un arc en fer à cheval. Au VIIIe s., à Raqqa, la porte
dite « de Bagdad » et, en Palestine, la citerne de Ramla attestent l'emploi de l'arc
brisé plusieurs siècles avant son apparition en Europe.
La disparition de Bagdad et la relative pauvreté de Raqqa sont compensées par les
trouvailles archéologiques faites à Samarra, capitale éphémère (836-892) abandonnée
ensuite aux sables. Dans cette immense cité, s’étalant sur 33 km le long de la rive
orientale du Tigre, on a retrouvé, outre de nombreuses maisons particulières, les ruines
d'un ensemble de monuments répartis en trois secteurs : au centre, le palais califal, la
Grande Mosquée de Djafar al-Mutawakkil et deux hippodromes ; au nord, le château
Djafari et la mosquée d'Abu Dulaf ; au sud, un autre palais (le mieux conservé de
Samarra), le Balkuwara. Sur la rive ouest, plusieurs autres palais avaient été édifiés
(Qasr al-Achiq), ainsi qu'un tombeau monumental, le Qubbat al-Sulaybiyya.

L’APPORT ARCHITECTURAL
Samarra, comme Bagdad et Raqqa, était construite en briques cuites ou crues. L'emploi
systématique de ce matériau non seulement pour les murs, mais encore pour les piles,
substituées aux colonnes, et pour les couvertures allait favoriser les voûtes, qui étaient
connues en Syrie, mais dont l'Iran offrait un plus complet échantillonnage. Parmi les
diverses voûtes utilisées, dont la coupole, celle dont l'emprunt est le plus heureux et le
plus retentissant est l'iwan, vaste salle en berceau fermée de trois côtés béante de
toute sa hauteur sur le quatrième. L’antique palais de Ctésiphon en offrait un
magnifique exemple, qui allait être repris dans les palais de Samarra. Ce n'est pas le
seul emprunt de l'art palatial samarrien à l'art palatial sassanide.
À 120 km au sud-ouest de Bagdad, le château d'Ukhaydir, mis en chantier vers 778,
est plus caractéristique de l'art nouveau par la grande variété de ses voûtes, dont celles
de l'iwan, et par ses installations défensives que par son plan, qui suit encore celui des
édifices omeyyades. C'est encore aux portes des châteaux que, pour la première fois,
on utilise les stalactites pour équilibrer les poussées : cette méthode fera fortune dans
tout l'islam.
La Grande Mosquée de Samarra, reconstruite par al-Mutawakkil à partir de 848-849,
et la Grande Mosquée de Raqqa, fondée en 772, ont leurs salles de prières agencées
selon le modèle établi sous les Omeyyades à Kufa, mais déjà inspirées par la salle
hypostyle des apadanas achéménides : une forêt de piles supporte directement le
plafond, sans intervention de l'arc. À Samarra, la Grande Mosquée – qui forme un
rectangle de 260 x 180 m, lui-même entouré d'une autre enceinte près de quatre fois
plus vaste – est le plus grand sanctuaire jamais construit en islam. Il n'en reste que les
murailles, épaisses de 2,65 m et hautes de 10,50 m, renforcées de tours semi-
circulaires, et le célèbre minaret, la Malwiyya, construit à proximité d'elles et recopié
quelques années plus tard à la mosquée d'Abu Dulaf. Ce minaret est une tour au noyau
cylindrique entouré d'une rampe en hélice, dont la masse diminue de la base au
sommet. On s'accorde en général à le dire dérivé des ziggourats mésopotamiennes. Son
rôle architectural a été considérable, car il a permis d'échapper au seul modèle des
minarets sur plan carré, inspiré des clochers syriens.
Quand Ahmad ibn Tulun, fils d'un mercenaire turc de Samarra et gouverneur
d'Égypte, veut, en 876, construire à Fustat (Le Caire) une nouvelle mosquée, il pense à
celle d'al-Mutawakkil. L'oratoire qu'il fait édifier, un des plus beaux d'Égypte, donne, en
pierre, une version aménagée de la Malwiyya. Très différente de conception est la
sainte mosquée al-Aqsa de Jérusalem, dont la partie subsistante la plus ancienne
serait, selon plusieurs archéologues, d'époque abbasside. Avant les transformations
qu'elle subit au Moyen Âge, elle comprenait une nef centrale flanquée de quatorze nefs
plus étroites sous toits à pignons. Ce plan semble d'inspiration omeyyade.
Le Qubbat al-Sulaybiyya de Samarra, malgré les antécédents qu'on a voulu lui
trouver, apparaît comme le premier mausolée édifié en islam, et l'on comprend
l'importance qu'il revêt de ce fait, puisque, par la suite, l'art funéraire, nonobstant les
prescriptions religieuses, ne cessera de se développer. C'est une construction
octogonale dans laquelle se trouve emboîté un second octogone entouré d'un couloir. Si
ce plan porte nettement la marque de son origine paléochrétienne (martyrium syro-
palestinien), il ne semble pas exclu que les coutumes funéraires turques aient pu être
responsables de l'érection du bâtiment.

ARTS ORNEMENTAUX
Comme l'architecture, le décor subit sous les Abbassides une évolution radicale. Tandis
que, chez les Omeyyades, il était le plus souvent sculpté à même la pierre, il est
désormais en stuc et plaqué sur des murs de brique dont il recouvre toutes les parties
basses, alors qu'au-dessus s'alignent des niches où se développent des compositions
peintes. Bien que stucs et plâtres aient été retrouvés aussi à al-Hira (en Iraq), à Bukhara
(Boukhara), plus tard à Balis (en Syrie), etc., Samarra permet d'étudier l'évolution du
style et de distinguer, assez sommairement, trois écoles. Dans la plus ancienne, le
décor est moulé, et son thème principal demeure le rinceau de feuilles de vigne à cinq
lobes. Dans la deuxième, le rinceau disparaît, et la feuille fait place à un bourgeon.
Dans la troisième, les stucs sont sculptés ou moulés, le relief s'amenuise, et les bords
des tracés sont adoucis par la taille oblique : on a suggéré que cette technique, qu'on
retrouve d'ailleurs employée dans la pierre et surtout le bois, avait été importée d'Asie
centrale. Elle fleurira en Égypte tulunide province avertie de l'art abbasside.
Les œuvres sculptées abbassides peuvent sembler monotones, mais leur beauté réside
dans le mouvement, la largeur et la vigueur du dessin. Elles annoncent par ailleurs,
d'une certaine façon, l'arabesque, qui ne sera pleinement réalisée qu'au XIe s. On la
pressent sur la chaire à prêcher (minbar) de la Grande mosquée Sidi Uqba
de Kairouan (862-863), fabriquée, en bois de teck, dans les ateliers de Bagdad.
La peinture de Samarra a beaucoup souffert de l'usure des siècles et des effets de la
Seconde Guerre mondiale ; nous la connaissons surtout par d'anciens relevés. Les
peintres abbassides choisissent en général des sujets semblables à ceux des peintres
omeyyades : femmes drapées, danseuses au torse nu, scènes de chasse, califes en
majesté, soldats et animaux. En revanche, ils les traitent d'une manière toute
différente. La structure symétrique de la composition, l'immobilisme des personnages
cernés par de vigoureux traits noirs, l'absence de modèle, les visages et les parures
portent la marque sassanide. Les couleurs gréco-romaines cèdent la place aux tons plus
crus de l'Iran. Cet art de cour trouvera un écho dans les églises arméniennes en Sicile
arabo-normande et, plus tard, dans les palais d'Afghanistan.

ARTS MINEURS
Les traditions iraniennes ont été si tenaces que, pendant longtemps, les spécialistes ont
éprouvé des difficultés à attribuer les objets d'art mobilier des premiers siècles
abbassides à l'islam ou aux Sassanides. Nous y voyons maintenant plus clair. Dans une
production importante et variée, nous devons mentionner les verres, les cuivres,
les bronzes et les argents, traités de la même façon, le métal étant fondu en relief et
son décor estampé ou repoussé, ainsi que les tissus et les céramiques.
Sur tous ces objets n'a pas tardé à se manifester, à côté de l'influence iranienne, celle
de l'Extrême-Orient, surtout au Khorasan et au Turkestan. On trouve un reflet des
modèles chinois contemporains dans les aquamaniles, les fontaines, les brûle-parfum de
métal. Même influence sur les tissus malgré les manufactures officielles (tiraz) : il
faudra plusieurs siècles pour que le génie islamique s'en libère totalement. Le fragment
de soie iranienne, connu sous le nom de « suaire de Saint-Josse » (Xe s., musée du
Louvre), pris parmi des centaines d'autres, fournit un splendide exemple, avec ses
grands éléphants qui se détachent en clair sur un fond rouge, de la permanence de
l'Iran.
Tributaires aussi de la Perse et de la Chine, les céramistes se révèlent vite doués de
dons exceptionnels et variés : des objets divers, réalisés avec toutes les techniques de
l'art de la terre, voisinent avec les plaques de revêtement mural. Les ateliers de Bagdad
fabriquent et exportent les plus belles pour parer le mihrab de la mosquée de
Kairouan. La grande découverte géniale des potiers abbassides est la céramique à
lustre métallique obtenue au moyen d'oxyde de cuivre ou d'argent qui donne aux
pièces un reflet doré ; on la rencontre dans tous les grands chantiers de fouilles :
à Samarra, à Suse, à Rages, à Raqqa, à Fustat et jusqu'en Espagne.

Courant majoritaire de l'islam, qui s'appuie sur la sunna et le consensus


communautaire qu'elle suscite.
Réunissant environ 90 % de la communauté musulmane, le sunnisme se présente
comme la voie moyenne de la religion musulmane entre le chiisme et le kharidjisme.
Les sunnites sont, par définition, les hommes du Coran et de la sunna, c'est-à-dire de la
tradition de tout l'enseignement du prophète Mahomet.
S'appuyant sur la sunna et sur le consensus communautaire, les sunnites ont reconnu
comme successeurs du Prophète les quatre premiers califes, puis les Omeyyades et
les Abbassides, tandis que les chiites ont réservé cette charge à Ali et à sa
descendance.

1. LA FIDÉLITÉ À LA SUNNA
Le sunnisme correspond donc à l’ensemble des communautés musulmanes se
caractérisant par l'accent mis sur la fidélité à la sunna (Tradition du Prophète) qui,
relatant l’enseignement, les dires, les faits et les gestes de Mahomet, sert de législation,
d'exemple et de modèle aux sunnites. Consignée dans les hadith, la sunna constitue la
deuxième source de l’islam sunnite, après la parole révélée du Coran.
À travers la sunna, le Prophète est pour les croyants une source d'imitation, un modèle
de comportement, aussi bien sur le plan de l'éthique individuelle que sur celui du droit
communautaire.
Cette soumission à l'ordre divin et à la tradition, quelle que soit la situation historique, a
pu quelquefois essuyer des reproches de fatalisme. En fait, le sunnisme possède une
très grande force d'adaptation et d'assimilation : pour les conservateurs, qui interdisent
toute innovation (bid'a), comme pour les libéraux, qui l'autorisent par le raisonnement
analogique, l'orthodoxie des sunnites se définit par le respect du principe du
consensus (idjmaa). En ce sens, une innovation à son début peut être considérée
comme condamnable (kofr), mais si, à la longue, cette pratique est reconnue salutaire
par l'unanimité des docteurs, il devient alors impossible d'en faire la critique historique
ou de chercher à montrer qu'elle n'a aucun fondement dans le Coran sans se mettre en
position d'hétérodoxie. Ainsi, on ne peut se séparer de l'ensemble des idées de la
communauté de son temps sans se séparer de cette communauté.

2. LES DIFFÉRENTES ÉCOLES SUNNITES


Si les sunnites admettent tous le principe du consensus (avec des acceptions
différentes), la validité du Coran et des traditions contenues dans la sunna, ils se
séparent en quatre écoles de jurisprudence (fiqh), toutes orthodoxes, mais qui
divergent sur les problèmes de l'innovation et rivalisent pour commenter de la façon la
plus parfaite la sunna. Ces quatre écoles, plus ou moins rigoristes, sont le hanafisme,
le chafiisme, le malékisme, et le hanbalisme.
Les écoles chaféite et hanbalite, conservatrices, s'attachent à la valeur littérale des
textes et refusent l'innovation personnelle tout en acceptant le mécanisme du
consensus (avec des restrictions pour l'école hanbalite). Les écoles malékite et hanafite
admettent l'interprétation personnelle par analogie lorsque la solution d'un problème le
nécessite.
L'école hanafite est la plus répandue (Turquie, Inde, Chine, Asie centrale), suivie de près
par l'école chaféite (Insulinde, Basse-Égypte, Arabie du Sud, Jordanie, Afrique orientale,
Afrique du Sud). L'Afrique noire et l'Afrique blanche sont rattachées à l'école malékite.
Le nombre des adeptes du hanbalisme est infime (Arabie saoudite).
C'est au sein du sunnisme, hostile à toute nouveauté et à toute forme d'ésotérisme,
qu'est né le salafisme au XIXe siècle, dont sont issus tous les courants fondamentalistes
de l'islam (→ islamisme).

Courant de l'islam né, au VIIe s. de notre ère, du schisme des partisans d'Ali à propos de
la désignation du successeur du Prophète.
Rameau minoritaire de l'islam, le chiisme se compose de l'ensemble des communautés
qui estiment que la succession du Prophète (le califat) aurait dû revenir aux seuls
Alides, c’est-à-dire à Ali (cousin et gendre du Mahomet) et à sa descendance.
Représentant environ 10 % des musulmans dans le monde, le chiisme se subdivise en
nombreuses obédiences : duodécimains (dits aussi imamites), ismaéliens (dits aussi
septimains), zaydites, etc.

LA SUCCESSION DE MAHOMET

LA QUESTION DU CALIFAT
Les chiites se définissent comme le chi'at 'Ali (le « parti de Ali »), gendre
de Mahomet par son épouse Fatima, qui a été le quatrième calife (« successeur » [du
Prophète]), de 656 à 661, à la suite de Abu Bakr, Umar et Uthman.
De fait, la succession de Mahomet, et donc l'accession au califat, a été le premier point
de discorde au sein de la communauté musulmane (la umma). Si la majorité de la
communauté (définie plus tard comme relevant du sunnisme) reconnaît toute la lignée
des premiers successeurs de Mahomet – c’est-à-dire les quatre califes dits « Bien
Dirigés » (Abu Bakr, Umar, Uthman et Ali) –, les partisans de Ali quant à eux
n'admettent pas les trois premiers califes (ni les dynasties suivantes), et considèrent
que le califat ne peut légitimement revenir qu'à Ali et à sa descendance.

LES GRANDS MARTYRS CHIITES


Deux événements vont consacrer la rupture définitive entre chiites et sunnites :
la déposition de Hasan, fils de Ali, par Muawiya Ier (fondateur de la dynastie sunnite
des Omeyyades, dont le pouvoir est nié par les chiites) ; puis le meurtre de Husayn,
autre fils d'Ali, assassiné en 680 par les Omeyyades à Karbala (devenue de ce fait une
des villes saintes du chiisme).
Lors de la fête annuelle d'Achoura qui commémore le martyre de Karbala, les chiites
revivent, en se flagellant jusqu'au sang, les souffrances de Hasan et de Husayn. Ils se
rendent aussi en pèlerinage sur la tombe de Ali à Nadjaf ou encore à Kazimayn, où
se trouvent les tombeaux de deux imams martyrs.

LA DOCTRINE DE L'IMAMAT
Les chiites attribuent à Ali une sainteté éminente et un rôle quasi égal à celui du
Prophète, lui conférant un droit absolu à la direction spirituelle de la communauté, ainsi
qu'à ses descendants en ligne directe : les imams, choisis selon un principe héréditaire.
Les deuxième et troisième imams du chiisme sont donc les deux fils martyrs de Ali :
Hasan et Husayn.
Si les sunnites accordent comme seule fonction aux imams la direction de la prière
commune, dans la conception chiite de l'imamat, l'imam est ainsi considéré comme
l'unique source de toute autorité spirituelle et temporelle ; il est jugé infaillible.
Ce point de vue s'est imposé surtout en Perse (Iran), où il correspond probablement à
des traditions antérieures, et où le chiisme est devenu religion d'État avec
l'implantation de la dynastie séfévide à partir du XVIe s. Fait exceptionnel dans l'islam,
les ayatollahs iraniens se sont constitués en un véritable clergé (notion étrangère dans
l'islam sunnite). Dirigé par les docteurs de la Loi, ce clergé s'est doté d'une grande
autonomie politique et économique. Aux yeux des chiites, le pouvoir constitué n'a
aucune légitimité, car celle-ci ne sera accordée qu'au seul « imam caché », le mahdi,
dont ils attendent le retour et qui assurera le triomphe de la vérité.
L'imam caché étant considéré comme le seul souverain légitime de la communauté, les
chiites ont adopté diverses attitudes politiques passives ou d'opposition envers le
pouvoir temporel.

LES PRINCIPALES OBÉDIENCES CHIITES


Le chiisme se divise en autant d'obédiences qu'il y a d'imams « reconnus » ; on en
dénombre une soixantaine.
La majorité des chiites sont dits duodécimains, ou imamites, car ils reconnaissent
l'autorité de douze imams (Ali et onze successeurs) comme celle de véritables guides
inspirés par un décret d'origine divine rendu en faveur de la descendance de Ali. Le
douzième et dernier imam, Muhammad al-Mahdi, ne serait pas mort mais aurait été
« occulté » (c'est-à-dire qu'il aurait mystérieusement disparu) au IXe-Xe s. Vivant dans un
monde invisible, l'« imam caché » (le mahdi) doit revenir un jour définitivement parmi
les hommes pour faire régner la justice. Cette dimension messianique du chiisme,
avec sa mystique de la souffrance salvatrice, a été entretenue par le nombre important
d'imams assassinés, ce qui a donné naissance à une importante martyrologie. Le
chiisme duodécimain est la religion d'État en Iran ; d'importantes communautés
chiites vivent également en Iraq et au Liban.
Dans le zaydisme, implanté au Yémen, les croyants ne reconnaissent que cinq
imams.
Une autre obédience importante du chiisme est l’ismaélisme, implanté au Proche-
Orient, en Inde et en Afrique orientale. Les ismaéliens, également appelés septimains,
ne reconnaissent que sept imams. Considérés comme des extrémistes par les
sunnites, les ismaéliens ont persécuté ces derniers au cours de l’histoire, ce qui leur a
valu en retour de violentes répressions. Ils ont fondé les dynasties des Fatimides en
Afrique du Nord et en Égypte ( Xe-XIIe s.), ainsi que la secte des Qarmates (Xe s.), qui
survit à Bahreïn et au Yémen. Les sectes des Druzes, des haschischins et
des Alawites sont également issues de l’ismaélisme.

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