Transmettre à tous, diffuser plus loin
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Naissance d’un peuple européen nomade. Histoire
et actualité des territoires trasnmigrants de la
mondialisation par le bas en Europe méridionale
Alain Tarrius
Sociétés Plurielles, n° 4
S’expatrier
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Sociétés plurielles
S’expatrier
Numéro 4 – Année 2020
Naissance d’un peuple européen nomade.
Histoire et actualité des territoires des
transmigrants de la mondialisation
par le bas en Europe méridionale
Alain Tarrius
Professeur émérite de l’université Toulouse‑Jean‑Jaurès, membre des
laboratoires CNRS CERTOP et réseau Migrinter
Chaque année plus nombreux, des étrangers de passage, des migrants, se mêlent aux
habitants des quartiers pauvres de nos villes pour leurs commerces internationaux
souterrains. Rien ne les distingue, à l’aune des réglementations des séjours, des
dizaines de millions de voyageurs qui font étape en France de quelques jours à trois
ou six mois avec un « visa touristique ». Les migrants pauvres internationaux,
qui se savent indésirables dans les nations européennes, ont su inventer, depuis les
années 1980, de nouvelles formes de présence discrète sur le mode du transit. Il
en est une aux finalités si proches des aspirations du libéralisme économique des
empires financiers que la probabilité d’une filiation directe m’est apparue comme
un enjeu majeur de recherche. Elle réunit, entre autres, depuis les années 2000, des
collectifs de marchands de produits électroniques d’entrée de gamme de marques
prestigieuses du Sud‑Est asiatique (SEA) 1 qui prennent l’initiative, en réseaux de
1. Toutes les nations du Sud‑Est asiatique, y compris Taiwan et la ville de Hong Kong,
moins la Chine continentale. Hong Kong commercialise en outre massivement depuis 2015
quelques marques de Chine continentale parmi les productions SEA. Ordinateurs Lenovo
et téléphones Huawei.
SOCIÉTÉS PLURIELLES
4 S’expatrier no 4
pauvres, de vastes tournées internationales de chez eux à chez eux, tels des nomades
dans nos mondes sédentaires.
Dès lors, les migrations deviennent transmigrations ou mobilités transnationales,
assorties de logistiques maritimes, aériennes et terrestres à l’initiative des milieux
commerciaux du SEA et en particulier de Hong Kong, Taiwan et des Émirats du
golfe Persique. Subrepticement, le classique parcours des im‑é‑migrants vers les
nations d’accueil se double de celui des transmigrants, nomades en contexte de
mondialisation, tels ces centaines de milliers d’Afghans, de Kurdes, de Géorgiens,
de Marocains, d’habitants des républiques caucasiennes et balkaniques, devenus
colporteurs saute‑frontières, contournant taxes et contingentements. Ils charrient
des marchandises depuis les nations de production ou de revente à moindre coût
vers les pôles de richesse… où les attendent inévitablement des foules de pauvres
devenues clientes solvables grâce à la conjonction des technologies de production
low‑cost des grandes fabriques, et des stratégies commerciales basées sur des
savoir‑passer les frontières politiques nationales et économiques mondiales 2, sur des
savoir communiquer que permettent les nouvelles techniques de communication
(Diminescu, 2003).
De la mer Noire au Maroc. Le « territoire des circulations »
euro‑méditerranéen traverse les Balkans, l’Italie, le sud de la France et le
Levant espagnol
Les marchandises de la mondialisation souterraine par le bas, ou entre pauvres, ne
sont pas réservées aux « nations pauvres » comme le suggèrent aujourd’hui encore
nos politiques et bien des chercheurs 3 : le modèle migratoire original proposé par
les stratégies commerciales des majors du SEA, particulièrement efficient le long
des Sud européens balkaniques, jusqu’en Italie, a créé ce territoire circulatoire
2. Surtout celles de l’Organisation mondiale du Commerce (OMC), édictant les conditions
d’entrée et de sorties des marchandises (taxes, contingentements, …) qui s’imposent à
chaque État.
3. Notons le courage de Sylvie Bredeloup, de refuser dès les années 1990 le « va‑de‑soi »
de son organisme l’IRD/Orstom, de cantonner aux nations « en développement » les
problématiques des commerces entre pauvres. Cette entreprise de transversalisation des
échanges était portée, depuis les années 1980, par le laboratoire CNRS‑université de
Poitiers (Gildas Simon, Emmanuel Ma Mung, Stephane de Tapia, Michelle Guillon, etc.) et
bien sûr par les analystes des diasporas, Dominique Schnapper et Chantal Bordes‑Benyaoun.
En Italie Ada Lonni, Professeure à l’université de Turin étudiait, dès 1985, les tournées
transnationales des façadiers et mosaïstes italiens avec Paola Corti.
Naissance d’un peuple européen nomade. Histoire et actualité des territoires des
transmigrants de la mondialisation par le bas en Europe méridionale 5
Alain Tarrius
rejoint par son équivalent marocain, né dans les années 1980, puis par de récentes
migrations de femmes et, enfin, par des milieux criminels russo‑italiens. Ces
migrations, que nous dénommons circulations nomades internationales (Tarrius,
1989, 1992, 1995, 2002) incluent les transmigrations, selon l’expression de
Glick Schiller (1992, 1995) et d’Alejandro Portes (1998) : en tournées de chez soi
à chez soi, à l’image des nomades pour la brève durée d’un visa touristique, de trois
ou six mois selon la nation européenne de délivrance dans l’espace Schengen, ou
parfois pour un emploi de quatre à six années, dans le cas des femmes balkaniques
qui travaillent dans les clubs prostitutionnels du Levant espagnol.
Début des années 1980
Au début des années 1980, la deuxième génération maghrébine dite des beurs fut
considérée comme orpheline ; les pères, intégrateurs « naturels », immigrés dans
les années 1962‑1972 4, étant en quelque sorte déclarés absents (Boubeker, 1983)
par un État français incapable d’apercevoir le formidable mouvement d’initiatives
souterraines transfrontalières de ces « pères disparus » : l’immigrant est soumis au
regard et aux initiatives des institutions qui encadrent le long cheminement de son
intégration. Ce présupposé idéologique est partagé par l’État et par les milieux de
la recherche et parler alors d’initiatives entre nations européennes des pères absents
est inaudible.
Cependant de vastes marchés populaires apparaissaient dans des centres villes
en déshérence de métropoles européennes, quartier Belsunce à Marseille, Place
du Pont à Lyon, puis à Strasbourg, à Turin, à Bruxelles et à Francfort, animés par
les « pères disparus », surtout Algériens, qui organisaient de vastes mobilités
internationales. J’ai pu enquêter dès 1985 sur le grand marché du quartier Belsunce,
dans le cœur historique délabré de Marseille : 350 commerces, animés par près de
5 000 Maghrébins, vendeurs, convoyeurs, taxiteurs, surtout Algériens (Tarrius,
1987) pour, annuellement, 700 000 acheteurs du Maghreb. D’intenses mobilités
connectaient les différents marchés européens pour faire circuler et vendre des
marchandises acquises à bon compte dans des nations voisines, initiatives qui
échappaient au regard de l’État ; en 1987 le chiffre d’affaires des ventes à Belsunce
était estimé par une enquête de la SEDES, bureau d’études de la Caisse des Dépôts
et Consignations alertée par nos travaux, à 3 milliards de francs. Les navettes de
bateaux et d’avions, du Maghreb à Marseille, transportaient les vendredis et
samedis de cette même année un total de 700 000 Algériens et Tunisiens, qui
4. Dans de nombreuses villes françaises apparaissent dès les années 1920, puis 1945, des
quartiers regroupant des populations algériennes, alors françaises.
SOCIÉTÉS PLURIELLES
6 S’expatrier no 4
contribuaient à conférer à l’aéroport et au port de Marseille la première place
des transports méditerranéens de voyageurs. En 1989 le « coup d’état légal » du
gouvernement algérien après le succès du Front islamique du Salut aux élections
législatives provoqua l’entrée en résistance des islamistes : les commerçants
Algériens de Belsunce et d’ailleurs, soumis à un « impôt révolutionnaire », se
replièrent vers des marchés locaux secondaires et des épiceries de quartiers. La
fin du paisible cosmopolitisme marchand international que signifiait l’allégeance
islamiste ne permettait plus l’insertion des commerçants Algériens dans les grands
marchés et l’harmonie de leur cosmopolitisme de collaboration (Tarrius,1992,
1995).
Années 1990
À partir de 1991 les Marocains qui entraient dans une exceptionnelle décennie
migratoire, 1 200 000 d’entre eux émigrant vers l’Europe de 1990 à 2001, créent
le premier territoire de circulations transfrontalières parcouru mensuellement
par 120 000 commerçants en tournées d’une à trois semaines (Tarrius, 1995,
1999) ; des étapes familiales et commerciales apparaissent dans les villes traversées.
Ces mobilités transnationales prennent la relève des immigrations économiques
combattues par les pouvoirs politiques. À partir de 1997 le territoire circulatoire
marocain s’enrichit d’une composante algérienne maritime d’Oran à Alicante
(Sempere, 2020 ; Tarrius & Missaoui, 2000, 2007). Les Marocains circulants
transportent toutes sortes de marchandises de sud en nord et vice‑versa ; à
partir de 2000‑2001 ils font place, sur les routes de leur territoire circulatoire,
aux transmigrants du poor to poor balkanique en bout de course qui, au nombre
d’environ 15 000 par an à la frontière espagnole, se réapprovisionneront en
marchandises du SEA au port de Valencia. Produits partagés et désormais diffusés
auprès des correspondants sédentaires marocains.
Entre 1999 et 2007
Dès 1999‑2000, des Afghans et des Syriens, rejoints par des Ukrainiens, des Russes
et des Géorgiens, se présentent dans les ports des rives orientales de la mer Noire,
qu’ils dénomment « premier balcon d’Europe », mandatés par des importateurs
émiratis d’électronique du Sud‑Est asiatique (SEA) : des marchandises arrivent
dans ces ports par cargos aériens et maritimes depuis Dubaï et le Qatar, où ils
« entrent libres de taxes et hors contingentement et repartent sans déclarations
OMC », soit avec un abattement de prix jusqu’à 60 % par rapport à ceux pratiqués
par les distributeurs officiels européens. Des cosmopolitismes de coopération
naissent entre ces populations (Tarrius & Missaoui, 1999). La mondialisation
souterraine par le bas ou « entre pauvres », poor to poor, est née, soutenue dans
Naissance d’un peuple européen nomade. Histoire et actualité des territoires des
transmigrants de la mondialisation par le bas en Europe méridionale 7
Alain Tarrius
un premier temps par des banques liées aux importateurs émiratis (Tarrius, 1999,
2002). La route trans‑balkanique « des Sultans » rencontre, en Italie, la route
marocaine « en pointillés », d’un quartier urbain maghrébin aux autres, évitant
les grands marchés urbains « de survie » : elles fusionnent. En quelques années les
trans‑balkaniques importent l’organisation marocaine des « notaires informels »
et les Marocains le cosmopolitisme transmigratoire des premiers.
C’est en mars 2007 que les ministres français et anglais Nicolas Sarkozy et
Gordon Brown interdisent aux banques anglaises et françaises, très implantées au
Moyen‑Orient, de financer les avances d’achats d’électronique par le poor to poor.
La culture du pavot s’étant élargie de l’Afghanistan à la Turquie, à la Géorgie et
à des républiques caucasiennes, les trafiquants de drogues opiacées blanchiront
désormais une partie de leurs bénéfices dans le financement de ces avances 5, pour
environ 110 000 Afghans, Syriens et riverains de la mer Noire en six phases de
circulations annuelles correspondant aux interventions culturales sur le pavot à
opium 6 (Tarrius & Missaoui, 2007).
Durant les années 1990 et 1991 plus de 1 100 entreprises syriennes 7 se déclarent
en Bulgarie dans les commerces de vêtements, de bijoux et dans le secteur médical
et pharmaceutique : la Bulgarie, et surtout Sofia, devient lieu d’accueil des migrants
Syriens. Quelques années plus tard de nombreux Afghans vont se battre avec les
albanophones kosovars contre la Serbie et s’installent en Macédoine Nord, au
Kosovo et en Albanie, créant en prolongement de la Bulgarie des milieux favorables
aux migrations moyen‑orientales. L’Albanie est séculairement en relation
migratoire intense avec les Pouilles italiennes par Brindisi, Bari, Tarente… Ainsi, au
début des années 2000, le territoire circulatoire trans‑balkanique opère, à partir de
l’Italie, sa jonction avec le territoire circulatoire marocain, formant le vaste territoire
circulatoire nord méditerranéen ou euro‑méditerranéen sur le mode cosmopolite :
mélanges dans les ports de la mer Noire entre Afghans, Syriens, Géorgiens,
5. Enquête université de Sciences économiques de Sofia, 2006, estimation à 6 milliards de
dollars : 30 % d’avance = 1,8 md $.
6. Plantation des graines puis, trois à quatre mois après, éclaircissage des jeunes pousses,
puis encore trois à quatre mois plus tard, saignée des gousses et fabrication des boules
d’opium. Selon les itinéraires et expositions, un décalage de deux mois offre l’opportunité
de six déplacements.
7. Plutôt que le lointain « grand frère » russe, Sofia accueillait de nombreux étudiants
syriens avant la fin des alliances avec le COMECON et la chute du socialisme en 1989. Fils
et filles de bazaris et autres entrepreneurs, ils‑elles se convertirent rapidement aux activités
caractéristiques des savoir‑faire familiaux : sanitaire (pharmacies, prothèses, …), vêtements,
savonneries (Alep) et bijoux d’or (Damas).
SOCIÉTÉS PLURIELLES
8 S’expatrier no 4
Russes, Ukrainiens, divers musulmans et divers chrétiens pour « la route des
Sultans » trans‑balkanique, puis « la route en pointillés » des enclaves urbaines
ouest européennes (Tarrius), en centres‑villes délabrés ou‑et en périphéries. Les
déplacements s’effectuent en groupes mixtes, de religions et de nationalités, de 8
à 12 personnes qui se louent pour des travaux d’agriculture et de construction, en
même temps qu’ils distribuent l’électronique « made in SEA ». Toujours, dans le
groupe un ou deux transmigrants gèrent une cargaison de produits vestimentaires
ou ménagers indiens, bangladeshis, etc., pour « dissimuler l’électronique ». Ainsi
naît le peer to peer ou « entre experts » : des « correspondants‑distributeurs »,
jeunes des enclaves urbaines, informés par des forums internet des dernières
commercialisations électroniques « made in SEA », commandent des entrées de
gamme de marques prestigieuses, par exemple Olympus et Nikon pour les appareils
photographiques, clefs USB, micro‑ordinateurs, tablettes, téléphones, etc. Ils
les commercialisent dès réception par les transmigrants de passage. L’internet, et
notamment le « face à face » Skype, permet ces logistiques commerciales (Tarrius,
2015).
Figure 1
À partir de 2007
Enfin, à partir de 2007, après l’interdiction des prêts bancaires, les avances
de capitaux aux transmigrants de la « mondialisation par le bas » pour les
achats d’électronique du SEA sont effectuées par l’association des mafias
russo‑ukrainiennes, dites du « Dniepr », avec ‘ndrangheta, Calabre italienne, et
Sacra Corona Unita, Pouilles italiennes. Il s’agit de blanchiments : les mafieux,
acceptant la « coulure » usuelle lors de telles transactions, demandent aux
transmigrants de rembourser 70 à 80 % des sommes avancées, ce qui abaisse
d’autant le prix des ventes. Par exemple un « Coolpix » de Nikon 2017 sera
vendu neuf, hors taxes et avec « coulure », 37 € au lieu de 87 à 97 € dans les
réseaux commerciaux ouest‑européens. Les côtes albanaises, « deuxième balcon
Naissance d’un peuple européen nomade. Histoire et actualité des territoires des
transmigrants de la mondialisation par le bas en Europe méridionale 9
Alain Tarrius
d’Europe », et la mer Adriatique sont franchies avec l’aide de ces organisations :
passages de Durrës à Bari, Brindisi, etc. en même temps que les drogues opiacées
et les femmes pour la prostitution dans les clubs du Levant espagnol (Tarrius &
Bernet, 2011).
Le long de ce territoire circulatoire se sont agglomérées, à partir des
années 2000, des populations transmigrantes non requises par la « mondialisation
par le bas », mais enrichissant de leur présence antérieure la « route de la
mondialisation souterraine des produits du SEA » : des femmes, Marocaines,
Balkaniques, attirées par le travail agricole ou touristique, ou encore objets de
trafics prostitutionnels par les mafias russo‑italiennes signalées.
Deux passages transfrontaliers (les frontières adriatique et franco‑espagnole
catalane) ont particulièrement retenu notre attention ; la notion d’« espace de
mœurs » ou « moral area » (École de Chicago), est redéfinie et mise en œuvre
pour comprendre des porosités transfrontalières déniées par les pouvoirs politiques
et administratifs.
Le territoire circulatoire euro‑méditerranéen atteint actuellement sa plus
grande expansion spatiale et sociale. Nous désirons ainsi montrer la dynamique
des circulations en même temps que les enracinements d’étapes : la réalité des
décloisonnements que permet ce territoire nord méditerranéen, ou sud européen,
ou encore euro‑méditerranéen, fusionné avec le territoire circulatoire des
Marocains, institué dans les années 1990 et enfin structuré, pour l’intérêt des
majors asiatiques (SEA), à partir des années 2000 autour d’un cosmopolitisme
marchand de tournées de chez soi à chez soi, le temps d’un visa touristique,
avec des réapprovisionnements dans divers ports du vaste territoire circulatoire
(Durrës, Gênes, Valencia…). Les nombreuses interactions entre circulants et
sédentaires créent un collectif conscient que l’identité commune et première est la
pauvreté : les altérités conflictuelles ethniques ou religieuses, l’Arabe, le Musulman,
l’Orthodoxe et le Romain, Albanais ou Ukrainien, n’ont pas cours. Les diversités
sont au contraire garantes d’efficacité commerciale (Braudel, 1948 ; Simmel, 1886),
de généralisation des ventes par la multiplication des clientèles : le néo‑libéralisme
des puissants, qui divise le monde, la nation, la ville, en zones de pauvreté toujours
instrumentées et soumises, est supplanté par un libéralisme commercial entre
pauvres qui abolit les différenciations culturelles et les constructions politiques
nationales qui les légitiment. Arabes, Gitans, femmes, Ukrainiens, etc., composent
un territoire où le statut de mobilité, qui exige un cosmopolitisme de coopération
entre tous, est en train d’effacer les altérités hostiles constitutives des rapports
entre sédentaires « enclavés » dans les périphéries urbaines ou les centres‑villes en
déshérence.
SOCIÉTÉS PLURIELLES
10 S’expatrier no 4
Mondialisation par le bas : nouveaux peuples sans nations en gestation ?
Cécité institutionnelle
Le passage du statut d’étranger à celui de résident est soumis à des réglementations
draconiennes qui concrétisent les fondements constitutionnels des nations (Weil,
1995) : grosso modo, l’étranger, sur notre sol, aurait vocation à partager notre
citoyenneté ou à partir, ou encore factuellement à quitter le regard des institutions
par diverses stratégies d’invisibilisation. La maîtrise étatique de ces parcours
massifs de l’altérité à l’identité, de l’extranéité à l’intégration puis à l’assimilation,
exigerait la connaissance et le contrôle des populations étrangères résidentes
dans le territoire. Or, depuis quelques décennies, et de façon croissante, la cécité
administrative ne cesse de s’affirmer pour les populations qui traversent brièvement,
tels des nomades, le territoire en nombre de plus en plus grand, assimilées aux
touristes et aux courts déplacements de travail. Et pourtant, les firmes mondiales
du SEA ont ouvert avec le poor to poor mondialisé un champ commercial illimité.
En 2005, j’eus l’occasion de parler 8 à un ingénieur commercial représentant,
dans les Émirats, un grand industriel de matériels électroniques du Sud‑Est
asiatique. C’est la première fois que j’entendais parler littéralement du poor to
poor 9, l’expression étant rarement utilisée par les transmigrants :
[…] nous ne sommes pas aveugles : les centaines de milliers
d’appareils « ouverture de gamme » que nous exportons via
Hong Kong, Taiwan, Kyoto, etc., vers les Émirats, légalement
sans réexportations possibles 10 ne sont pas destinés aux habitants,
ni aux touristes, qui recherchent des séries haut de gamme à prix
avantageux – par exemple un XXX (marque japonaise) et ses
objectifs à six cents euros alors qu’il est vendu treize cents euros
en Allemagne. Et puis, si vous divisez les produits importés par
le nombre de résidents, chaque habitant devrait disposer de
500 téléviseurs, d’autant de micro‑ordi, etc. […] Tous ces bons
8. Entretien rapporté dans Tarrius, Missaoui & Qacha, 2013.
9. Deux entretiens enregistrés, d’environ deux heures chacun, à Damas, en marge d’un
colloque international organisé par l’université de Damas, l’ambassade de France et
l’Institut français du Proche‑Orient : Mondialisation et régulation internationale : vers une
nouvelle solidarité mondiale ? du 9 au 13 décembre 2005. La transcription de cet entretien,
en partie rapportée ci‑dessous a été lue et approuvée par mon interlocuteur.
10. La précision est importante : à cette condition d’exclusivité ces produits bénéficient
d’un « sans taxe » quasiment intégral (OMC).
Naissance d’un peuple européen nomade. Histoire et actualité des territoires des
transmigrants de la mondialisation par le bas en Europe méridionale 11
Alain Tarrius
appareils photo d’entrée de gamme, à cent euros dans les circuits
officiels européens et quarante euros livrés en « poor to poor »
repartent, sans déclaration de réexportation, en avion vers Bakou,
Azerbaïdjan ou vers les ports turcs de la mer Noire et leurs petits
aéroports côtiers… après c’est des Iraniens, des Géorgiens, plein
d’Afghans, des Kurdes, qui se chargent de passer les frontières chargés
à bloc, des cargos ukrainiens qui chargent à Odessa des containers
passés par Samsun et débarqués ensuite à Varna ou Burgas, à l’arrivée
des Afghans. […] Il y en a même qui font tout par voie terrestre,
par l’Arabie Saoudite et la Syrie – l’Irak est devenue impossible.
[…] Et toutes les marques sont concernées, alors tu vois le tsunami
d’appareils. On ne pourrait jamais organiser de telles logistiques […].
Les pauvres en demandent partout, alors c’est un gigantesque marché
mondial du « main à main ». […] Nous fournissons le premier
importateur en « terminal », en gros soixante pour cent – ou plus
même – en dessous du prix « réimportation zone euro ». Et nous
sommes débarrassés de tous les soucis de distribution, de passages de
frontières, d’après‑vente… Nous sommes, pour l’officiel, des victimes
de trafics incontrôlables […]. Mais tu comprends bien que c’est
désormais pour nous un extraordinaire marché : le « poor to poor ».
Des centaines de millions de consommateurs potentiels : « peer
to peer », « poor to poor », même combat. […] Pour nous il nous
revient de trouver les bonnes accointances banques‑importateurs
pour que le commerce puisse exister, je parle des lignes de crédit, les
quatre mois nécessaires à la diffusion vers les populations pauvres
par les commerçants nomades, et de faire passer partout les messages
sur les qualités des derniers produits « poor ». […] Il est impératif,
encore, de vendre aux passeurs‑commerçants, quelles que soient leurs
origines et leurs destinations, des produits neufs et nouveaux : nous
produisons des entrées de gammes très bien cotées par la presse pour
le marché des pauvres ; les acheteurs ont le sentiment d’être « dans
la course » à la modernité technique. Et surtout de ne pas acheter
de contrefaçons […]. Pour eux, qui font fonctionner l’économie des
pauvres, il n’y a pas de têtes de réseaux commerciaux comme dans le
commerce « normal » […]. Commande dans les émirats, livraisons
sur les aéroports de la mer Noire ou à Djedda. Ils fonctionnent en
moyenne sur trois ou quatre mois entre livraison et paiement et nous
devons donc nous porter informellement garants pour les avances
SOCIÉTÉS PLURIELLES
12 S’expatrier no 4
consenties 11. Informellement, c’est‑à‑dire que nous désignons des
importateurs qui n’ont jamais fait défaut et qui dealent avec les
contrebandiers du « poor to poor ». Ils doivent veiller aussi à une
diffusion la plus large possible : pour l’Europe, arriver jusqu’au bout
de l’Espagne […] la voie Moyen‑Orient/Balkans n’est bien sûr pas
la seule […]. Pour l’Afrique, Djedda, pendant le pèlerinage, vend
autant que tous les Émirats du golfe. […] C’est partout des deals vers
l’Europe ou l’Afrique. Et surtout le matériel de base que nous leur
fournissons doit être impeccable. Surtout pas d’appareils jetables,
« de plastoc‑Chinetoc » : les pauvres n’en veulent pas, j’insiste :
les pauvres n’en veulent pas ! C’est pour amuser les jeunes fils de
riches ; par contre ils nous aident beaucoup pour la vente du matériel
supérieur en visibilisant une marque. […] C’est le bas, directement
desservi, qui pousse le haut vers les magasins. Mais les lieux de vente
en poor to poor ne doivent jamais concurrencer les réseaux officiels,
donc éviter des grandes villes, des centres commerciaux, etc. 12
Résumons la citation qui précède, avant d’en approfondir certains aspects :
des dizaines de millions de personnes font désormais escale (Viard, 1994,
2014) par voies terrestre, maritime ou aérienne en Europe de l’Ouest, et des
centaines de milliers, parmi elles 13, développent des activités souterraines,
c’est‑à‑dire non déclarées, de commerce et de services de tous types, mais hors
taxes et hors contingentements, hors réglementations douanières nationales ou
internationales (OMC), hors lois et règles nationales du travail. Peu intéressées
par un quelconque projet de sédentarité et encore moins de citoyenneté, en
groupes, en formations cosmopolites le plus souvent, c’est par leur inscription
dans des territoires transnationaux qu’elles excèdent des limites, frontières et
réglementations, de la nation traversée ou d’étape. On qualifie leurs pratiques
commerciales d’activités souterraines 14. Les policiers, les administrateurs, les
11. Une banque anglaise très connue ouvre systématiquement des agences dans les villes
moyen‑orientales signalées comme carrefours de transmigrants.
12. Pour ces logiques marchandes, voir Tarrius, 2002, 220 p. ; 1995, 169 p.
13. Les estimations annuelles : passage de 200 000 transmigrants du poor to poor en France et
600 000 en Europe.
14. Le qualificatif d’« informelles » est inapproprié pour ces activités particulièrement
organisées.
Naissance d’un peuple européen nomade. Histoire et actualité des territoires des
transmigrants de la mondialisation par le bas en Europe méridionale 13
Alain Tarrius
politiques et des chercheurs hexagonaux 15, dont les terrains sont constitués par les
données statistiques démographiques de l’officialité, saisissent mal la complexité
et la puissance des liens originaux créés par les interactions économiques
et inséparablement affectives entre ces populations. Les uns les situent sans
discernement, par amalgames, dans la sphère du banditisme, et construisent
une image a priori répulsive de leurs initiatives, les autres n’en aperçoivent que
des manifestations commerciales mineures de ventes sédentaires de bazars de
vêtements, de fripes, de tapis et de contrefaçons diverses, et situent souvent
leurs terrains de prédilection dans les nations et continents peu développés
économiquement : comme si ces échanges ne concernaient que des immigrants
nostalgiques de leurs origines, par les ricochets de leurs présences dans nos nations
développées, white and clean. Exotismes facilement ethnographiés en bazars de la
débrouille. Or, nos « fourmis » de la mondialisation entre pauvres sont aussi les
vecteurs de distribution de marchandises de grande modernité parmi les pauvres
des nations les plus riches.
La rencontre, dans les villes, entre les descendants sédentaires d’immigrants
toujours ségrégués et les nouveaux transmigrants mobiles hors du champ des
politiques d’intégration se produit alors. Les uns associent parfois les autres à leur
déploiement européen, offrant des sorties par le bas de leurs enclavements comme
entrées dans des initiatives que les nations ne savent pas voir hors du strict champ
urbain. Le long de ces territoires circulatoires s’amalgament autour des nouvelles
logistiques ultra‑libérales de pauvres, des circulants séculaires, comme les Gitans
catalans (Missaoui, Tarrius), des femmes à la recherche de travaux saisonniers
(Arab), des professionnels de santé à la recherche d’un emploi hospitalier
(Missaoui) et, plus récemment, après l’implication des mafias russo‑italiennes dans
le financement des produits SEA, des femmes balkaniques pour la prostitution
dans le Levant espagnol (Tarrius, Bernet).
Autres fonctions de la transmigration : les « évaporés » et les « naturalisés ».
Nos enquêtes de 2005 à 2007, appuyées sur une collaboration avec
Katia Vladimirova, de l’université d’Économie d’État de Sofia, revisitées en 2016,
nous ont permis d’approcher 134 groupes composites (1370 transmigrants) qui
abordaient en environ six phases, par Varna et Burgas, le territoire circulatoire
euro‑méditerranéen parmi les 110 000 annuels que nos passages dans les ports
du « premier balcon de l’Europe » nous avaient permis d’évaluer. Parmi eux,
15. Ce n’est pas une généralité : François Héran, Hervé Lebras, Yves Charbit, sont de remarquables
contre‑exemples.
SOCIÉTÉS PLURIELLES
14 S’expatrier no 4
60 000 transmigrants « chronicisés », prêts à entreprendre la deuxième, troisième
ou quatrième tournée et 50 000 nouveaux venus. Ces groupes cosmopolites
d’Afghans, de Syriens, de Géorgiens, de Russes et d’Ukrainiens s’étaient
constitués dans les ports de Trabzon, Poti, Sotchi et Odessa, circulant de port
en port en fonction des arrivages de marchandises et aboutissant ainsi à des
mélanges entre futurs transmigrants. Chaque groupe fédérait, comme nous le
décrirons plus avant, de 8 à 12 personnes : taille favorable à de nombreux arrêts
locaux pour des activités dans l’agriculture ou le bâtiment, afin de financer le
déplacement et d’envoyer quelques ressources à la famille. Les revenus des ventes,
jusqu’au montant du remboursement des avances consenties par des banques
jusqu’en 2007, puis des milieux criminels, sont expédiés le plus souvent possible à
des adresses géorgiennes, turques ou ukrainiennes. Les « pilotes » de ces groupes
ont consenti à nous communiquer leurs adresses e‑mail : 53 (318 personnes, les
groupes étant passés en moyenne de 10,2 à 6 transmigrants) ont encore répondu
à nos sollicitations après le passage de la frontière italo‑française. D’évidence,
un phénomène « d’évaporation », selon l’expression de ces voyageurs, s’était
produit. 20 000 transmigrants, surtout des Syriens, avaient quitté leur groupe
dès la Bulgarie ; 5 000 avaient pris la « route du nord » en compagnie de Turcs
ou de Roumains et de Serbes ; 20 000 autres, enfin, surtout Afghans, s’arrêtaient
dans les zones albanophones de Macédoine du Nord, du Kosovo, du Monténégro
et d’Albanie, en attendant le retour de ceux qui allaient franchir le « deuxième
balcon d’Europe », les côtes albanaises de la mer Adriatique, pour rejoindre en
Italie centrale le territoire circulatoire façonné par les transmigrants marocains
depuis les années 90. Donc, en moyenne, 60 000 parmi les 110 000 transmigrants
ayant franchi la mer Noire passent annuellement la mer Adriatique pour
les Pouilles italiennes. 30 000 d’entre eux « s’évaporent » en Italie dans ce
milieu particulièrement intense, du Sud au Nord, de « l’économie de survie »
(Salvatore Palidda).
En 2006 on pouvait considérer que 120 000 transmigrants avaient, en
quatre années, chronicisé leur statut de mobilité transnationale. « Citoyens » du
territoire circulatoire euro‑méditerranéen, ils ne traversaient plus la mer Noire
après leur tournée mais, dès la Bulgarie, avec un groupe recomposé pour pallier les
défections en Italie, ils repartaient pour une nouvelle tournée, rejoints en cours de
route par des compagnons d’étapes ; la même année, autour de 500 000 sédentaires,
interlocuteurs des transmigrants, effectuaient passagèrement des déplacements
le long de ce territoire circulatoire, en compagnie de transmigrants en retour de
tournée, jeunes pour rechercher un travail, médecins syriens de Bulgarie pour
candidater dans un hôpital d’Europe de l’Ouest (Missaoui, Tarrius & Qacha,
2013), transmigrants sédentarisés comme commerçants, familles de migrants
Naissance d’un peuple européen nomade. Histoire et actualité des territoires des
transmigrants de la mondialisation par le bas en Europe méridionale 15
Alain Tarrius
sédentarisés rejoignant occasionnellement d’autres segments familiaux, Roms,
Gitans et gens du voyage. Il faut ajouter bien sûr, les mobilités que favorisent
l’exploitation criminelle des femmes balkaniques dans les clubs prostitutionnels
du Levant espagnol (Tarrius‑Bernet, 2011, 2013, 2015). Il est possible d’évaluer
aujourd’hui (2019) à plus de 300 000 le nombre de transmigrants « chronicisés »,
dont le statut de mobilité transfrontalière permanent anime en premier lieu ce
territoire et à plusieurs millions leurs proches sédentaires ou accompagnateurs
occasionnels sur les routes balkaniques des Sultans ou « en pointillés » d’Europe
occidentale.
Des enquêtes empiriques : un pragmatisme méthodologique. Un
nouveau paradigme « temporalités sociales/territoires » qui relativise
le binôme « é‑/im‑migration »
Dans les années 1980, en France, j’ai été témoin des premières initiatives
contemporaines de ces fourmis de l’entre‑pauvres, de ce renversement
d’identités collectives assignées, par le passage de la soumission à l’initiative, et
je me suis engagé depuis lors dans leur suivi en collaboration, depuis 1995, avec
Lamia Missaoui. Nous allons tenter de dire la genèse et bien sûr les sens de ces
mondialisations souterraines, aussi bien dans le cas du développement des ventes de
produits d’usage licite entre pauvres que dans celui des trafics criminels. Toujours
à partir de terrains précis et représentatifs, par des observations empiriques de la
réalité, sans avis préconçus sur l’intérêt et la dangerosité économique ou sociale des
phénomènes rapportés.
Dès mes enquêtes sur les vastes marchés souterrains urbains, à Belsunce
en 1985‑1987, puis à Turin, avec Ada Lonni, j’ai identifié les apparitions de
routes locales et internationales dépendant de liens sociaux et affectifs forts,
généralement familiaux 16 avec la proposition méthodologique d’aborder toute
16. Tarrius, 1987. Dans le cadre de programmes de l’EPST INRETS, directeur de recherche
au département « mobilités et territoires » dirigé par Alain Bieber. Cet Institut public de
Recherche, encadré par des ingénieurs des Ponts et Chaussées développait des programmes
de recherches à partir de « remontées » de demandes des structures départementales,
régionales et nationale de l’Équipement. L’incontestable avantage de cet Institut sur les
laboratoires universitaires résidait dans la nature empirique revendiquée de ses approches,
en rupture avec les spécialisations des problématiques des laboratoires universitaires ; il
permettait ainsi une grande liberté d’initiative scientifique des chercheurs… pourvu qu’ils
convainquent leurs collègues ingénieurs de la pertinence de leurs descriptions et analyses.
Voir aussi Tarrius, 1989.
SOCIÉTÉS PLURIELLES
16 S’expatrier no 4
formation de population mobile liée aux économies souterraines internationales
par l’enquête de terrain selon trois niveaux des rapports temps sociaux/espaces ;
des temps du quotidien et des activités de proximité à ceux des itinéraires
migratoires intergénérationnels et internationaux, en passant par les temps des
localisations‑sédentarisations à l’échelle d’une vie ; l’ordre des temporalités,
fluide, expose des continuités, telles les mobilités, qui priment sur l’approche
par les espaces morcelés, juxtaposés ou superposés chers aux politiques et
à diverses disciplines des sciences humaines qui multiplient les frontières
politiques, économiques, ethniques… Notre première enquête internationale
selon cette notion méthodologique de « paradigme de la mobilité » (Tarrius,
1992) nous permit de proposer la seconde notion méthodologique : celle de
« territoire circulatoire » qui caractérisera, avec le paradigme de la mobilité,
nos approches des économies souterraines mondialisées à partir de l’étude de la
grande migration marocaine des années 1990 (Tarrius, 1995) et d’en finir avec
le duo im‑migration/é‑migration qui, alors, caractérisait commodément toute
désignation de mobilités transfrontalières de populations pauvres, ethniques ou
non. En effet le couple mobilité/territoire peut être préféré à celui d’immigration/
insertion si l’on veut mieux comprendre l’initiative contemporaine de l’étranger
dans la construction sociale de la ville carrefour des mobilités (Tarrius, 1993). Ces
productions enrichies par les recherches de thèse de Lamia Missaoui (1998‑2003)
seront suivies de (Tarrius, 1999, 2002). Je proposais la troisième notion
méthodologique qui parachève mes cadrages en (Tarrius, 2007) : adaptation de
la notion de Robert Ezra Park, puis de Ulf Hannerz de moral area ou espace de
mœurs, appliquée non plus à la ville mais aux passages transfrontaliers, qui me
permit ainsi l’élargissement des approches des économies souterraines vers celles
des réseaux criminels, toujours proches des premières, et développant souvent
des logistiques communes aux passages de frontières. Tout cela n’a été possible
que par l’activation simultanée des constructions notionnelles méthodologiques
signalées et a exigé l’accompagnement, l’implication anthropo‑sociologique –
mimétisme… – des chercheurs dans les collectifs nomades abordés afin de
comprendre leurs stratégies urbaines, contrairement aux méthodes d’observations
de chercheurs qui, à l’inverse, considèrent les mobilités comme expression des
rapports intra‑urbains : les interactions économiques et sociales et affectives
développées dans les territoires circulatoires et leurs étapes urbaines sont
profondément différentes de celles générées en milieux urbains, et le « changement
de monde », du sédentaire au mobile, que nous proposons exige l’immersion
du chercheur sur le mode du nomadisme, des accompagnements. Voir et décrire
des déplacements maritimes, ferroviaires, aériens et routiers liés au déploiement
des économies souterraines urbaines ne présente qu’un intérêt mineur si l’on
Naissance d’un peuple européen nomade. Histoire et actualité des territoires des
transmigrants de la mondialisation par le bas en Europe méridionale 17
Alain Tarrius
n’interroge l’ampleur des circulations, les nouveaux liens qui s’y construisent entre
« voyageurs‑nomades », puis entre eux et les résidents. Il ne s’agit pas plus de la
problématique de la métropole‑monde, déjà esquissée par Simmel puis par Burgess
et Park et réactualisée par Saskia Sassen mais, à l’inverse, de la ville‑étape, quelle
que soit sa dimension : en effet les territoires circulatoires remanient les centralités
qui ne dépendent plus seulement de suprématies démographiques et politiques,
mais de liens qui peuvent s’y construire pour « mieux passer » la marchandise,
de « l’obligation » à cosmopolitisme de coopération entre tous les acteurs, circulants
et sédentaires du territoire circulatoire et de ses étapes. Le cas d’Istanbul est très
illustratif ; l’immense métropole engloutit les réseaux d’économies souterraines,
fragilisant à l’extrême les traversées : la centralité turque des réseaux des
économies souterraines des produits SEA a fui l’engloutissement dans Istanbul
pour se localiser dans un modeste port des rives turques de la mer Noire proche
de la Géorgie, Trabzon (Trébizonde) et, pour partie, dans un port turc de la mer
Noire, accueillant aux bateaux d’excursions des nations riveraines : Zonguldak.
Ce phénomène de redistribution des centralités par évitement des métropoles, le
long des territoires circulatoires, concernera toutes les nations traversées, à la seule
exception de Naples où nous avons vu, sur le « marché des voleurs » de la place
Garibaldi, des ventes de téléphones neufs « made in SEA and passed by Dubaï ».
Le notaire informel marocain d’Avellino, questionné sur ce fait, signalait qu’il
s’agissait là « nécessairement de la seule vraie vente “entre pauvres” napolitaine ».
Un monde « et‑souterrain‑et‑officiel »
Nos approches sont donc partiellement redevables de celles de l’École de Chicago,
notamment la notion obscure mais heuristique de moral area, espace de mœurs,
proposée par Robert Ezra Park, mais nos terrains ont exigé sa reconstruction :
l’échelle des mobilités retenue par ce chercheur pour délimiter la zone d’influence
de l’espace de mœurs, limitée à la métropole, fédérant des populations contrastées
unies par les mêmes désirs, était trop restreinte. Les espaces contemporains qui
relèvent de cette approche, s’ils articulent toujours subterranéité et officialité des
échanges, sont tributaires de mobilités transnationales (Hannerz, 1996) et unissent
en conurbations des quartiers de métropoles lointaines.
Que les échanges internationaux que nous observons parmi ces multitudes
de pauvres s’apparentent à des commerces ultralibéraux pénétrant nos territoires
« par le bas », qu’ils soient associés à un redéploiement des trafics de drogues et de
femmes, qu’ils soient encore révélateurs des proximités de vieux rapports politiques
de contention sociale, tels les clientélismes locaux avec les milieux criminels,
cela nous le décrivons à partir des sociabilités transfrontalières, transnationales…
Sans recours à un appareillage théorique qui n’attribue à l’approche de terrain
SOCIÉTÉS PLURIELLES
18 S’expatrier no 4
qu’un rôle de vérification empirique des interprétations théoriques préconçues,
nous essayons de relater des mutations d’un monde tel qu’il devient, et non
tel qu’il devrait être, en utilisant pragmatiquement la diversité des techniques
d’observation sociologiques et anthropologiques à disposition des approches
compréhensives : nous voyageons sur des terres inconnues où les mouvements
de populations habituellement assignées à lieux et à dominations initient des
rapports sociaux originaux, où les interminables chaînes des échanges mondiaux
priment sur les délimitations politiques des pouvoirs nationaux et métropolitains.
L’hypothèse naît de la description, dès lors que nous favorisons les mobilités sur les
sédentarités, la fluidité du temps sur la rigidité des lieux, dans les nouvelles mises
en forme urbaines. Nous nous heurtons au « va de soi » kantien de la priorité des
agencements spatiaux
Poor to poor, peer to peer : le fétichisme de la marchandise
Les transmigrants nomades, eux‑mêmes pauvres, diffusent leurs produits de
contrebande directement aux foules de pauvres qui constituent, partout dans le
monde, leur milieu d’immersion immédiate. Leurs activités ne nécessitent pas
l’intervention de chaînes commerciales spécialisées, hiérarchisées, de vendeurs
organisés à l’abri de vastes magasins, d’experts, de services financiers, d’assureurs,
de diffusions publicitaires ou de vitrines internet, etc. Le peer to peer, l’« entre
experts », est indissociablement lié au poor to poor. Les jeunes, et d’autres, des divers
quartiers comme des zones d’habitat enclavé, des quartiers suburbains de Dakar, de
Sao Paulo, de Marseille, de Barcelone ou de Turin, connaissent les caractéristiques
techniques des derniers produits électroniques, leurs performances, leurs coûts hors
taxes, et les moyens de se les procurer quand passent les transmigrants : images et
messages publicitaires, forums internet…. Les pixels et octets sont déclinés par tous,
les MP3 et 4 n’ont pas de secrets ; une innovation dans l’imagerie ou la technique
rend immédiatement désirables par les plus pauvres, devenus experts, les produits
convoités par tous quelques mois ou semaines auparavant. Les transmigrants
sont attendus avec impatience par cette foule de « correspondants locaux », efficaces
revendeurs. Avec leurs derniers approvisionnements taxless passed by Dubaï en
marques prestigieuses, de 40 à 60 % moins chers qu’en magasin, qui entraînent les
reventes à prix dérisoires de ceux achetés quelques mois auparavant : comme on
nous l’a souvent répété, « les pauvres ne veulent ni des plastocs chinois 17 ni des
jetables, ni des contrefaçons ». Depuis les années 2000, les grandes firmes et leurs
17. Depuis 2017, apparaissent sur le marché souterrain SEA, via Hong Kong, des produits
électroniques de Chine continentale, téléphones, tablettes, thinkpad, de grande qualité.
Naissance d’un peuple européen nomade. Histoire et actualité des territoires des
transmigrants de la mondialisation par le bas en Europe méridionale 19
Alain Tarrius
marques prestigieuses ont lancé des entrées de gammes dédiées, entre autres, à la
mondialisation par le bas ou entre pauvres. Ce marché est planétaire : pourquoi les
grandes firmes abandonneraient‑elles les opportunités de le conquérir ?
Les premières tournées entre pauvres, depuis la mer Noire, en 2000‑2001,
permirent aux groupes cosmopolites de 8 à 12 revendeurs de rencontrer et fidéliser
ces diffuseurs locaux, de créer la logistique entre ambulants et sédentaires. Dans
les années qui suivirent, leur rôle se développa avec l’amplification de l’usage des
communications électroniques, notamment de Skype, qui permettait de poursuivre
le face‑à‑face originel. Les milieux du peer to peer devinrent commanditaires et
multiplièrent leurs réseaux de distribution ; dès lors, les tournées du poor to poor
alternèrent les travaux agricoles ou de construction et les livraisons à ces précieux
correspondants :
Rencontre à Tetovo, en mai 2004, d’un « correspondant local » en présence
d’un « notaire informel » marocain :
Nous sommes de trois à cinq à Tetovo. […] Nous avertissons nos
voisins et amis des quartiers ou des villages d’un prochain passage et
nous savons, depuis quelques mois, quelle marchandise arrive. Nous
faisons même maintenant des commandes, grâce à Skype nous nous
reconnaissons, nous sommes sûrs de traiter avec celui que nous avons
rencontré ; grâce aux pubs sur internet, nous voyons les nouveaux
appareils. […] Après, c’est une affaire de voitures et de rendez‑vous.
La mondialisation criminelle des trafics de drogues et de femmes croise
souvent celle des produits d’usages licites entre pauvres, dès lors qu’il s’agit de
blanchir les bénéfices de leurs différentes activités. Car l’argent de l’achat des
marchandises électroniques, environ 6 milliards de dollars pour les seuls ports
de la mer Noire, blanchit depuis 2007 des revenus de drogues opiacées issues des
cultures en expansion du pavot afghan, turc, géorgien ou russe. Celui de la vente
de ces mêmes drogues est à son tour blanchi, dans les nations permissives, par
les gains de la prostitution, à hauteur par exemple de 1,2 milliard d’euros pour
le Levant ibérique (Tarrius, 2013). Les femmes‑marchandises obéissent aux lois
des marchés : matière à obsolescence rapide, elles sont l’objet soit de procédures
commerciales de valorisation, localisées dans le bon club et préparées à la bonne
et rapide revente auprès des yachts amarrés dans les ports et des vieux bourgeois
locaux, soit de recyclage par le bas, « abattoirs » à travailleurs immigrés, revente
à des réseaux africains, dispersion sur des routes de tous les dangers. De nombreux
opérateurs des partages de la misère chapardent encore les dernières plus‑values
prostitutionnelles par les usages locaux de vente et cession à l’aide des réseaux
informatisés. Marchandises aussi vite périssables que celles fabriquées par les
SOCIÉTÉS PLURIELLES
20 S’expatrier no 4
industriels du Sud‑Est asiatique. Pourtant, là encore, le mouvement transmigratoire
offre, nous le verrons, de nombreuses portes de sortie.
Les va‑et‑vient de l’argent ne font pas des transmigrants du poor to poor
des criminels : ce ne sont pas eux, gagne‑petit, qui manient et réinvestissent les
gains, mais les grands opérateurs internationaux, firmes du Sud‑Est asiatique et
leurs commissionnaires émiratis. Le sentiment de l’initiative et de la réussite
commerciale réalise pour eux une gratification de la plus haute importance.
L’institution du « notaire informel ». Sa diversification et sa densification au
fur et à mesure de l’affirmation du territoire circulatoire
Ce sont les Marocains qui inventèrent, dès les années 1990, l’institution des
« notaires informels » (Tarrius, 1995, 2002) : régulateurs que leur notoriété
imposait, commerçants expérimentés et « toujours honnêtes », chargés de
résoudre les conflits entre « fourmis » (Tarrius, 1992) des territoires circulatoires
marocains, de Casablanca à Tanger, Tolède, Irun, Bordeaux, Paris et Bruxelles
jusqu’en 1994 puis surtout de Casablanca à Algésiras, Almeria et Grenade
(Lahbabi, 2002), Alicante, Valencia, Barcelone, Perpignan, Nîmes, Avignon,
Lyon, Strasbourg, Bruxelles et Francfort, avec une branche par Gênes et Turin
vers Naples (Tarrius, 1995, 2002) 18 où la jonction se réalisa avec les transmigrants
du territoire euro‑méditerranéen dans les années 2002‑2005 (Tarrius, 2007). Les
notaires informels veillaient au respect des clauses « d’honnête concurrence »
entre circulants transnationaux et entre ceux‑ci et les commerçants d’épiceries ou
de bazars qu’ils desservaient tout au long des routes ; ils repéraient les trafiquants
de cigarettes et de psychotropes et les excluaient rapidement de la communauté des
commerçants. Comme pour les transmigrants Moyen‑Orientaux, Est‑Européens et
Balkaniques de la mondialisation par le bas, ils veillaient à bien différencier « ceux
qui relevaient des amendes douanières de ceux qui relevaient des poursuites pénales ».
L’institution s’étendit du territoire circulatoire marocain à celui, naissant, du
territoire trans‑balkanique. La jonction des deux territoires circulatoires en un
seul territoire circulatoire euro‑méditerranéen en fut grandement facilitée :
désormais les notaires informels, tous en liaison internet – Skype –, furent choisis
parmi les transmigrants installés, sédentarisés en cours de route et jouissant d’une
réputation d’honnêteté. La religion et les références ethniques furent exclues
18. Tarrius Alain, Missaoui Lamia, Sempere David, Romani Oriol, repris par
Tarrius, 2002. Et (non cités) par Péraldi Michel (dir.), 2001, Cabas et containers.
Activités marchandes informelles et réseaux migrants transfrontaliers, Maisonneuve et Larose,
Paris, 361 p.
Naissance d’un peuple européen nomade. Histoire et actualité des territoires des
transmigrants de la mondialisation par le bas en Europe méridionale 21
Alain Tarrius
des profils de ces régulateurs généralement en couples mixtes, considérés par
tous d’une éthique commerciale irréprochable et bons conseillers de multiples
situations d’entraide. Leurs qualités s’exprimaient par leurs capacités à négocier
simultanément avec des douaniers, des policiers, des mafieux… pour aider tel ou
tel membre « nomade‑citoyen » des territoires de circulations en poor to poor.
L’extension de l’institution du « notaire informel » au territoire circulatoire
balkanique a permis la configuration totale, de la mer Noire au Maroc, du
territoire des nomades – transmigrants – de l’entre pauvres : l’éthique partagée
de la collaboration cosmopolite entre pauvres signifie une naturalisation dans le
vaste territoire circulatoire sud‑européen. Une importante partie des transmigrants
marocains dans les itinéraires de retour fonctionnait à l’identique des allers
pour les trans‑balkaniques : ils « chargeaient » auprès des usines allemandes et
hollandaises des produits électroménagers et audiovisuels neufs mais déclassés lors
des lancements de nouveaux modèles. « L’éthique » de distribution, de revente,
était (est) la même : ne pas entrer en rivalité avec les réseaux de distributions
officiels et donc éviter les grandes villes et leurs centres commerciaux, revendre
directement à des proches pauvres dans les périphéries ou les centres en déshérence,
éviter les « grands marchés métropolitains de la misère » qui « engloutissent »
toute marchandise détaxée ou contrefaite sans distinction.
Des territoires transnationaux de la mobilité. Habiter et circuler.
Ces territoires où circulent, telles des fourmis, les nomades de la mondialisation
« par le bas » ou « entre pauvres », nous les nommons donc territoires
circulatoires. Rappelons ici quelques aspects de cette notion. Elle constate la
socialisation d’espaces nés des pratiques de mobilité : la fluidité des temps sociaux
du mouvement articule de façon originale la rigidité des juxtapositions spatiales.
Elle introduit une double rupture dans les acceptions communes du territoire
d’une part et de la circulation d’autre part. En premier lieu, elle suggère que l’ordre,
les hiérarchies locales nées des sédentarités, ne sont pas essentiels à la manifestation
du territoire. Ensuite elle exige une rupture avec les conceptions logistiques des
circulations, des flux, avec les formalisations des réseaux, pour investir de sens
social le mouvement spatial. Le déplacement, qui ne peut dans cette perspective
être considéré comme attribut de la sédentarité, confère à ceux qui en font leur
principal lieu d’expression du lien social le pouvoir du nomade sur le sédentaire : la
connaissance des savoir‑faire chemin, condition de la concentration‑diffusion des
richesses matérielles et immatérielles, donne force sur l’ordre des sédentarités, et plus
particulièrement sur sa manifestation première, l’espace urbain. Décrire, analyser,
les déplacements du migrant par le rituel « il est parti de … à … heures, pour arriver
SOCIÉTÉS PLURIELLES
22 S’expatrier no 4
à … à … heures », décliner donc son origine et sa destination, est un coup de force
fait à la réalité. Les temps de l’entre deux, du déplacement sont pleins, favorables
aux rencontres, aux découvertes, à la production de rapports sociaux originaux. On
peut lire des excès de ce type d’analyse dans tel ou tel article annonçant la réalité
d’une « route euroméditerranéenne » du poor to poor à l’observation, comme
nous l’avons précédemment évoquée, d’un Tunisien venu en avion de Carthage à
Istanbul, dans le quartier commercial de Laleli, et reparti le lendemain avec 40 kg
de pacotilles chinoises. Non seulement les plus‑values tirées de telles pratiques
commerciales sont dérisoires, alors que la Tunisie produit des fripes diffusées en
Europe de l’Ouest, mais de plus les « routes de la soie » chinoises, autogérées par
les solidarités intra‑chinoises, permettent à tous et partout un accès avantageux à
ces marchandises par l’officialité (Ma Mung).
L’expansion de ces territoires génère sans cesse de nouvelles connivences,
proximités, avec de nouveaux autres, fédérés au collectif circulatoire pour mieux
transiter, atteindre des marchés, des emplois, des sites, de plus en plus lointains.
Les différences attachées à l’ethnicité, à la religion, en sont de plus en plus bannies
dès lors que se manifeste cette éthique sociale intermédiaire ; en somme, l’identité
commune à tous les arpenteurs des territoires circulatoires, la pauvreté, est de fait
la plus grande source d’interactions entre différences... Ainsi naissent de nouveaux
mondes cosmopolites et, souvent, des métissages, lorsqu’il y a installation d’un
transmigrant‑nomade sur la route, très souvent provoquée par une union conjugale.
Les dimensions économiques et affectives sont inséparablement constitutives des
interactions de route et d’étape.
Ces nouvelles configurations pourraient être désignées comme « migratoires
postcoloniales » (Boubeker) : les catégories de l’é‑migration ou de l’im‑migration
y font moins sens, pour rendre compte des nouvelles formes urbaines, que celle
de nomadisme transmigration. Comment entre‑t‑on dans la ville et comment y
crée‑t‑on une étape, comment en sort‑on, de quelque lieu proche ou lointain que
l’on vienne ? Comment entre‑t‑on en voisinage avec tous ces autres qui composent
des mondes cosmopolites à partir de populations mobiles ?
Rappelons que nous tentons de penser l’urbanité comme expression d’un
temps du social et non comme une forme spatiale qui imposerait des conduites
aux populations résidentes. Il s’agit d’une problématique ouverte, pour concevoir
mobilité et territorialité comme phénomènes articulés et explorer, à leur
croisement, les formes et les systèmes de liens qui s’y fabriquent.
Naissance d’un peuple européen nomade. Histoire et actualité des territoires des
transmigrants de la mondialisation par le bas en Europe méridionale 23
Alain Tarrius
« Espace de mœurs transfrontalier », une clef pour décrire les continuités
sociales
Une moral area 19, ou « espace de mœurs », est une notion proposée par
Robert Ezra Park, un des fondateurs, autour des années 1920, de l’École de Chicago
de sociologie et d’anthropologie urbaines. Elle désigne une conjonction imprévue
de temps sociaux, de lieux, de mélanges de populations, surtout nocturne,
susceptible de transformer les rapports sociaux tels qu’ils s’exposent lors des
relations normées, généralement diurnes. C’est le Chicago du début du xxe siècle
qui posait question : comment une accumulation‑juxtaposition humaine,
économique, culturelle, aussi hétéroclite et rapide dans les années 1910‑1930,
faisait‑elle ville ? Comment parvenait‑elle à constituer une métropole aux
échanges d’une grande cohésion structurelle ? Les comportements dérogatoires
au « bon ordre diurne » comme, à l’époque, la prostitution, les jeux d’argent,
les consommations d’alcool en temps de prohibition…, provoquaient, la nuit
tombée, grâce aux mobilités urbaines et périurbaines motivées tant par les désirs
affectifs que par l’intérêt des gains, des brassages d’habitants aux profils contrastés,
des proximités et des mélanges cosmopolites 20 dont semblait bénéficier, malgré
leur nature apparemment immorale, déviante, le fonctionnement urbain global.
Selon Georg Simmel, les approches usuelles de la « rationalité fonctionnelle »
négligent une troisième dimension du changement social, souvent occultée par
des débats politiques binaires, le pour et le contre, rapportés par la presse sur le
ton de l’indignation et sur des bases idéologiques et statistiques. Cette troisième
dimension de la dialectique du changement, rassemblant « l’encore‑enfoui », le
19. Ulf Hannerz (1982) affirme que cette notion est la plus partagée par les sociologues de
la ville qui se reconnaissent proches de l’École de Chicago. La construction de cette notion
est suggérée dans Park R.E., 1955 [1921‑1942]. Isaac Joseph la traduit par district moral.
La communauté des chercheurs préfère la traduction proposée par Sophie Body‑Gendrot
(1999), espace de mœurs.
20. Que restreignait l’ordre urbain diurne, source de la mobilisation des multiples rôles
affectés aux fonctions sociales, économiques et politiques. La nuit, nous dit Park, en des
lieux éphémères, les différenciations d’appartenances de castes, de classes, les affinités
d’origines migratoires, ethniques comme nationales, se recomposaient en liens cosmopolites
interpersonnels pour le partage de plaisirs et d’argent. Les processus interactionnels en
œuvre seront explicités par Erwin Goffman plus tard dans ses approches sociologiques des
interactions symboliques (Winkin, 1988).
SOCIÉTÉS PLURIELLES
24 S’expatrier no 4
« non‑admis 21 » des comportements collectifs humains, serait déterminante pour
comprendre les processus de changement. Protégée, voire masquée, par l’ordre
officiel « de‑ce‑qui‑peut‑s’exposer », elle en devenait d’autant plus redoutable.
Pour le dire trivialement, dans le style des pionniers de l’École de Chicago, le
partage nocturne du goulot d’une bouteille de whisky de contrebande dans les
années 1920‑30 par le dirigeant d’entreprise avec son boy, que la mobilité de l’un
depuis sa villa et de l’autre depuis son taudis permettait sous l’égale injonction
du même désir 22, ce comportement‑là était garant du bon ordre diurne, le boy
maintenant alors l’ombrelle sur la tête du cadre à l’entrée d’un immeuble d’affaires
sans partage du tapis rouge. La banque, quant à elle, garnissait ses coffres forts de
leurs activités, diurnes comme nocturnes : argent des paris et des fraudes nocturnes,
accumulé et redistribué aux guichets pour l’efficience des échanges diurnes légaux.
Il en allait de même pour quantité d’autres comportements sociaux présentés
comme antagoniques, opposés, selon la bonne morale, mais complémentaires
économiquement et en continuité selon nos socio‑anthropologues… Multiplions
cela par les foules en interaction et par X opportunités et leurs moments 23, sans
oublier la circulation de l’argent, en œuvre dans la grande métropole, et nous
comprendrons par exemple l’influence de l’immigrant pauvre de lointaines
contrées tenté de gagner et dépenser ses revenus dans la moral area, échappant
là aux regards normalisateurs‑évaluateurs. Des regards orientés surtout vers les
milieux ethniques le jour et brouillés par les cosmopolitismes multiples de la nuit,
autour de jeux d’argent incertains mais hautement productifs, ou encore dans le
cadre des économies souterraines contributives à l’économie générale. Bref, un
21. Traduction littérale de concepts des deux auteurs cités. Les néologismes allemands
sont souvent formés par la juxtaposition de mots usuels et moins, comme dans la tradition
française, de mots nouveaux.
22. L’analyse marxiste inspirait également Robert Ezra Park qui considérait la circulation
de l’argent comme un aspect important de la moral area. Économies de l’argent et du
désir étaient étroitement imbriquées, de « l’encore‑enfoui » au manifeste (du pari
à la banque…) : continuités clivées par la morale bourgeoise. Cette intuition utile au
pragmatisme des chercheurs de Chicago sera autrement approfondie par l’École de
Francfort, dans les années 50. Herbert Marcuse, en particulier, reformulera la théorie de la
troisième dimension, in Éros et Civilisation, 1957. Toutefois l’essai d’osmose des concepts de
la psychanalyse avec ceux du marxisme se heurta à la stricte construction de l’une et l’autre
théorie ; alors que le champ notionnel requis par Simmel et Park se révèle toujours perméable
à l’inclusion du travail de l’histoire sur les formes sociales.
23. La notion de moment est fondatrice des approches goffmaniennes. Les situations
d’interaction se révèlent et exposent leurs déterminants multiples fugitivement. Voir
Winkin, 1988.
Naissance d’un peuple européen nomade. Histoire et actualité des territoires des
transmigrants de la mondialisation par le bas en Europe méridionale 25
Alain Tarrius
monde fait de continuités dès lors qu’on le libère des interdictions de voir et de
dire de la bonne morale. Postulons que la description du Chicago de l’époque est
exportable : la notion de moral area ou espace de mœurs demeure alors opératoire,
à condition d’en revoir les éléments constitutifs au fur et à mesure du travail de
l’histoire sur les contextes. La mondialisation, ses mobilités et ses réseaux, dessine
des configurations territoriales étendues en moral areas originales, en particulier
avec ces agrégations transfrontalières qui affectent de sens les espaces parcourus
par les migrants et les étapes où ils se rencontrent. C’est ainsi que nous avons
souvent utilisé la méthode suggérée, à partir des mobilités constitutives de la moral
area dans un contexte de trafics illicites à travers des frontières locales, régionales,
nationales. Le cas de Perpignan 24 à Sitges et Andorre, avec une forte centralité
prostitutionnelle à La Junquere et psychotropique à Barcelone, et bancaire en
Andorre, est particulièrement illustratif, sur le grand territoire circulatoire nord
méditerranéen de la mer Noire à Algésiras.
Un carrefour migratoire mondial : la mer Noire, des groupes ethniques d’étape
aux accompagnements cosmopolites le long du territoire sud‑européen des
circulations.
Figure 2
Les proximités entre pauvres comme destins communs pendant la circulation
24. Une recherche menée en 2014 pour le Laboratoire d’excellence Structuration des
Mondes Sociaux, Mondialisation criminelle : de Perpignan à La Junqueree est gratuitement
téléchargeable sur google : [Link]
Rapport de recherche édité par Tarrius & Bernet, 2014.
SOCIÉTÉS PLURIELLES
26 S’expatrier no 4
Environ soixante mille Afghans et Iraniens, de Kandahar à Hérat puis Meched,
en majorité 25 Baloutches, passent annuellement par les ports turcs, géorgiens,
russes ou abkhazes de la mer Noire, Samsun, Trabzon, Poti, Soukhoumi 26. Là ils se
chargent, en compagnie d’environ quarante mille Ukrainiens, Russes, Géorgiens…,
de produits électroniques du Sud‑Est asiatique importés en « destination finale »,
par cargos maritimes ou aériens, par les Émirats du Golfe et par Koweït City, hors
taxes et hors contingentements.
Les populations Baloutches est‑iraniennes, ouest‑afghanes et ouest‑pakistanaises
vivent d’importantes continuités sociales et économiques transfrontalières ;
l’itinérance des troupeaux, les fabrications et les ventes de tapis mobilisent des
familles depuis des siècles de part et d’autre de ce qui est devenu la frontière
irano‑afghano‑pakistanaise. Le renforcement des surveillances militaires en
Afghanistan depuis les interventions russe et occidentale (OTAN) dans les
années 1990 et 2000 et, en contrepartie, de la présence sécuritaire iranienne,
associée à une politique de sédentarisation urbaine des populations baloutches
péri‑frontalières, ont poussé les bergers et les commerçants semi‑nomades à
entreprendre des migrations saisonnières vers l’ouest iranien, l’Azerbaïdjan et
le « Kurdistan des trois frontières 27 ». Il s’agissait alors de commercialiser des
produits électroniques et ménagers, des vélomoteurs, etc. fabriqués en Asie
du Sud‑Est, en Inde ou au Pakistan et entrés à prix très avantageux, hors taxes,
par le golfe pour l’électronique et par le Pakistan pour les motocyclettes. Les
Baloutches prenaient le relais de contrebandiers iraniens pour commercialiser ces
marchandises dans l’Est turc, l’Azerbaïdjan et les « territoires baloutches ». Ces
colporteurs découvrirent alors comment les solidarisations avec des populations
rencontrées durant la « route commerciale », telles les Kurdes, permettaient
des initiatives en dehors de leurs « territoires ataviques » : ils comprirent aussi
l’usage qu’ils pouvaient faire du « broken english », appris jusqu’alors auprès des
Pakistanais, pour étendre leur territoire international de chalandise. En 2001‑2002
25. Enquêtes 2007 et 2010 Alain Tarrius et université de Sofia. Des Baloutches iraniens
sont aussi du voyage. Les Baloutches afghans, apparentés aux Iraniens, demandent des
passeports aux autorités iraniennes, qui y consentent : ainsi ils peuvent aborder la Turquie
sans visa (accords bilatéraux).
26. Des flux ukrainiens, par Odessa, géorgiens par Poti et Soukhoumi, entretiennent les
mêmes mobilités vers la Bulgarie (chiffre d’affaires évalué imprécisément par la faculté
d’Etat, section internationale, de 5,5 à 6,5 milliards de dollars).
27. Désignation baloutche du partage du Kurdistan entre l’Iran, la Turquie et l’Irak ;
eux‑mêmes se désignent fréquemment comme « frères Baloutches des quatre frontières »
d’Iran, d’Afghanistan, du Turkménistan et du Pakistan.
Naissance d’un peuple européen nomade. Histoire et actualité des territoires des
transmigrants de la mondialisation par le bas en Europe méridionale 27
Alain Tarrius
leurs initiatives n’échappèrent pas à des importateurs de Dubaï et, un peu plus tard,
de Koweït City.
Désirer le voyage. Replis identitaires et destins cosmopolites : les lieux du
changement.
Les routes des Baloutches, Afghans ou Iraniens, qui circulent par groupes de huit à
douze personnes (« c’est plus facile de se louer pour des travaux des champs ou du
bâtiment ») passent minoritairement par l’Azerbaïdjan et la Géorgie, jusqu’au port
de Poti sur les rives de la mer Noire, et surtout par la Turquie, de Van à Samsun et
Trabzon. La deuxième voie est la plus commode : les Baloutches afghans, en effet,
peuvent facilement acquérir des passeports iraniens dès lors que leur patronyme
est commun avec celui de Baloutches iraniens. La traversée de la Turquie en est
facilitée puisque aucun visa n’est nécessaire entre Turcs et Iraniens. Par contre, cette
voie transfrontalière irano‑turque est parfois coupée par les opérations militaires
contre les Kurdes. En fait, les premiers groupes disponibles prennent la voie turque
au moment des débuts de phases culturales du pavot et les retardataires empruntent
la voie azérie et géorgienne, où le décalage cultural varie de deux à quatre semaines.
Quand les hivers sont rudes et que les deux routes précédentes sont impraticables,
le port de Zonguldak est choisi ; très rarement, quelques‑uns passent par Istanbul.
Nouveaux métissages langagiers : vers un pidgin universel, clef du cosmopolitisme
migratoire.
Nous sommes là à l’école de « l’universalisme migratoire » : découverte et
attraction de l’altérité par ceux, tels nos Baloutches primo‑migrants, qui jusque‑là
s’étaient protégés par l’accompagnement identitaire ethnique. Cette pédagogie
du cosmopolitisme permet la poursuite du voyage, l’entrée dans la transmigration
européenne.
C’est dans les ports de la mer Noire, quand nous (Baloutches
iraniens) attendons les marchandises ou bien nous essayons de
trouver des compagnons de voyage, que nous préparons vraiment le
grand voyage, celui qui peut aller jusqu’en Italie et durer un an […].
D’abord nous apprenons à parler, et on se comprend, à tous ceux
qui passent pour le commerce : tu me comprends, et pourtant tu
es français et tu n’as jamais vécu en Iran, et moi pas plus en Italie 28.
28. Entretien retranscrit « littérairement » ; la copie littérale des échanges réels, gestes et
« langage », dans ce pidgin, est incompréhensible et peu réalisable.
SOCIÉTÉS PLURIELLES
28 S’expatrier no 4
[…] Parce que c’est très important de tout entendre, à la table à côté
où on peut toujours aller si ce qui se dit est vraiment intéressant :
d’où viennent telles marchandises, où elles peuvent se vendre,
comment faire les prix, combien il faut en prendre et comment on
sera réapprovisionné en route ; où sont nos amis, chez qui on peut
s’arrêter, à condition de voyager avec qui et qui encore. Bref, savoir la
route, mais une route qui n’est pas seulement un sens de circulation,
une longue route large de plusieurs kilomètres, avec des maisons où
on peut s’arrêter une heure pour vendre ou dix jours pour un travail,
où d’autres, qui faisaient la route, se sont parfois définitivement
arrêtés, bloqués par un mariage, un travail […] et puis on ne les
oublie jamais : même si nous ne les connaissons pas, même s’ils
sont Kurdes et nous Baloutches, nous arrivons et nous disons : « à
Trabzon on m’a dit… », et c’est l’accueil, les discussions, le repas et
l’hébergement. […] on lui montre les marchandises et il va au village
chercher des clients, c’est son importance ici. Donnant‑donnant.
Pour nos Baloutches, et tant d’autres 29, les chemins étroits organisent le voyage
entre semblable, en unités ethniques, de chez eux aux rives de la mer Noire. Les
passages de la Mer lors des nombreux allers‑retours de livraisons, les interactions
sociales développées dans les ports et sur les cargos, transforment l’identité en
altérité, le chemin en territoire et les accompagnements ethniques en peuple
cosmopolite.
La « moins‑value positive » entre les financements de l’officialité et ceux de la
mondialisation par le bas.
Bakhan, Baloutche iranien installé de 2006 à 2011 comme aconier au port bulgare
de Burgas, et son ami transmigrant du poor to poor vétérinaire à Mechhed, à propos
de la « moins‑value positive » :
La moins‑value positive nous permet de tenir des prix à moins
cinquante ou cinquante‑cinq pour cent, et encore moins, prix nets
à Dubaï, de Bucarest ou Sofia à Marseille ou Barcelone pour les
appareils les plus demandés. […] Ceux que tu trouves sur les rayons
de la Fnac et que nous vendons dans leur emballage avec garantie
29. Lire le remarquable ouvrage d’Alessandro Menutti (2018).
Naissance d’un peuple européen nomade. Histoire et actualité des territoires des
transmigrants de la mondialisation par le bas en Europe méridionale 29
Alain Tarrius
internationale 30. Pour cela, nous devons revendre aussi des produits
qui donnent de l’argent à blanchir, par exemple des montres, des
parfums, des sacs de contrefaçon. […] Entre la Turquie et l’Italie, il
y a trois moins‑value positives : entre Turquie et Koweit ou Dubaï,
quand on blanchit les transformations de pavots, entre Turquie
et Bulgarie, quand on blanchit les bénefs de l’héroïne qui passe
de 8 euros à 15 euros, et entre l’Albanie et l’Italie où elle passe à
40 euros le gramme. Trois blanchiments qui nous permettent chaque
fois, lorsqu’on emprunte pour payer les avances sur marchandises, de
baisser les prix de 10 % : miracle, plus on avance, moins cher on peut
vendre !
Ceux qui prennent le risque d’emprunter depuis la Turquie, la
Géorgie ou l’Ukraine, puis l’Albanie, l’Italie, font des formidables
« moins‑values » qui leur permettent de vendre les appareils
« Dubaï » jusqu’à moins 70 % sans problème. […] plus tu
avances, plus tu passes des frontières, plus ton bénef augmente,
plus tu as d’argent à blanchir ; et sur cet argent‑là, tu peux sacrifier
jusqu’à 40 % en faisant encore du bénef et surtout en constituant
une cagnotte pour les appareils passés par le golfe, à condition
de blanchir. Donc plus tu vends des appareils « légaux » par des
emprunts « illégaux » et plus tu peux baisser les prix pour blanchir !
[…] on fonctionne à l’envers des marchands officiels. L’appareil
photo XX de 100 euros‑Fnac 31, acheté à Koweït 40 euros et revendu
45 à Sofia ou Damas, on peut le passer à 30 euros en Italie où on a
trop d’argent de la dope ou des contrefaçons à blanchir […].
Cette expression, « la moins‑value positive », et les analyses économiques
qu’elle permet, est particulièrement utilisée par les transmigrants afghans qui
30. Mais dont les numéros de série ne correspondent pas à ceux des importations officielles :
c’est ainsi que des clients de transmigrants se trouvent face à des douaniers lorsqu’ils
vont retirer auprès de tel revendeur officiel, un appareil qu’ils ont déposé pour réparation
(garantie)…
31. Un prestigieux fabricant japonais, Nikon, a mis sur le marché un appareil d’entrée de
gamme (2003, coolpix, zoom x 4, 12,5 mpixels) vendu 80 euros pièce en grande distribution
et 30 euros par les transmigrants. Les autres fabriques se sont rapidement alignées sur
cette politique industrielle et commerciale. Olympus avait déjà montré la voie à la fin des
années 1990.
SOCIÉTÉS PLURIELLES
30 S’expatrier no 4
dominent, en Bulgarie, le commerce des produits « passés par Dubaï », mais
encore par les immigrants syriens sédentarisés en 1990 et passés, à Sofia, au
commerce de l’or bijoutier, de l’électronique, et des médicaments. Elle fait florès
chez les transmigrants qui associent les commerces de produits d’usages licites
aux commerces de psychotropes 32 ou de diverses contrefaçons 33. L’expression,
paradoxale pour un économiste, est utilisée comme registre quasiment unique
d’une culture endogène, d’une conception originale de l’économie des échanges
mondialisés, développée par tous les transmigrants : le peer to peer n’est pas loin,
avec sa construction de registres d’expertise originaux.
L’articulation licite/illicite et acte délictuel/acte criminel, variable donc selon
les produits proposés et les nations concernées, est structurante de cette économie
d’une mondialisation par le bas. L’engagement sur l’honneur via internet
(Skype) est aussi contraignant que la parole donnée en face‑à‑face. Les relations
multipolaires permettent constamment de connaître de nouvelles occasions de
transactions avec de nouveaux étrangers : quelles que soient les distances, il y aura
toujours quelqu’un, connu et joignable, à proximité du nouveau fournisseur. La
multitude de polarités en mouvements annule les distances : objets lointains mais
logistiques immédiatement proches. Comment aborder la notion de « réseau »
dans le cas du poor to poor ? Le fait que les transmigrants ne l’utilisent pas ne suffit
pas à exclure sa réalité ; il en va de même pour le peer to peer, ou encore pour la
« mobilisation internationale de la force de travail » que les transmigrants
comprennent bien pour leurs ainés partis en migration ; eux‑mêmes, sujets de
leur migration, échapperaient à cette mobilisation : « je pars si je veux, et je
reviens toujours, je travaille en route et je choisis mes clients » sont des propos
constamment entendus. Les TIC 34 sont utilisées comme un nouveau vecteur de
mise en proximité, le virtuel est en quelque sorte soumis aux proximités humaines –
reconnaissances visuelles, contrats de parole sur l’honneur, etc.., en « face‑à‑face
Skype ».
32. Nous faisons état, dans Migrations internationales et nouveaux réseaux criminels, de
propos tenus à Sofia en 2009 lors de cinq conversations survenues à Arles et Avignon en
mars et avril 2011. Prennent part aux discussions : transmigrants Albanais (8), Serbes (3),
Marocains (12), Kurdes (4) et Afghan (1).
33. Les transmigrants établissent des factures au nom de sociétés bulgares d’importation
dont les responsables sont d’origine proche‑orientale.
34. Techniques informatiques de communications. Voir les nombreuses recherches de
Dana Diminescu sur ce thème.
Naissance d’un peuple européen nomade. Histoire et actualité des territoires des
transmigrants de la mondialisation par le bas en Europe méridionale 31
Alain Tarrius
Au passage de la mer Noire, l’héroïne, en Europe de l’Est, double sa valeur :
autant d’argent à blanchir, dont 20 à 30 % pourront être réinjectés, comme
« moins‑value positive 35 », dans l’abaissement des coûts des marchandises passées
par le Golfe. Il faut sans doute voir là une nouvelle « qualité », économique cette
fois, des apprentissages lors des traversées de la mer Noire 36. Désormais, le territoire
circulatoire est balisé de ces lieux‑ruptures de valeurs des psychotropes qui
enrichissent les réseaux criminels et nourrissent en « moins‑values positives » les
commerçants transmigrants pour créer des opportunités de réapprovisionnements
en marchandises passed by Dubaï et, pour partie, cédées aux commerçants
« officiels ». Les majors du Sud‑Est asiatique sont les grandes bénéficiaires de ces
échanges. L’alliance des mondialisations est ainsi caractéristique des moral areas
migratoires. Autres lieux de survalorisation des psychotropes : le passage de la Mer
adriatique, avec un doublement du prix des produits opiacés, et la Méditerranée,
d’Italie du Sud à l’Andalousie, avec encore 25 % d’augmentation… Quoi
d’étonnant alors à ce que les nomades soient réapprovisionnés en marchandises,
depuis le golfe, dans l’extrême sud italien ? C’est ainsi que, le long des territoires
circulatoires, topiques de mémoires et d’interactions sociales en mobilité, les
circulations de nomades sont balisées par des réseaux criminels d’une part et par la
distribution officielle d’autre part.
Durant nos enquêtes de 2005 à 2007 dans les ports bulgares de Varna et de
Burgas, passages obligés des groupes de nomades du poor to poor, nous avons noté
les proportions suivantes dans les agrégations cosmopolites déjà constituées, soit
134 groupes de 8 à 13 personnes : Afghans 16 %, Syriens et Kurdes irakiens 14 %,
Azéris 7 %, Géorgiens 2 %, divers Caucasiens 12 % (dont environ 10 %,
non Tchétchènes systématiquement arrêtés et placés en camp de rétention bulgare,
encadrés par des militaires USA), Russes 8 %, Ukrainiens 19 %, Polonais 12 %.
Au passage de la frontière bulgaro‑macédonienne, les groupes, définitivement
constitués, agrégeaient des Bulgares, surtout syriens de Sofia ; enfin au passage du
port de Durrës vers Bari, des Albanais, en faible nombre, rejoignaient des groupes
de marchands nomades du poor to poor. L’enquête empirique nous a appris que
ces nouvelles moral areas de la mondialisation migratoire, abordées en termes
35. Bakhan, l’aconier de Burgas, revendique la paternité de cette notion, en partage avec un
agronome Baloutche‑iranien de Mechhed : par dérision « de ceux de la City », disent‑ils.
36. Le même phénomène ne se produit pas au retour avec la cocaïne dont le prix
de vente devient trop élevé à l’est de la Mer Adriatique. Elle est supplantée par une
méthamphétamine, le speed ou ice, drogue de synthèse au prix nettement plus bas et aux
effets immédiats proches mais plus dévastateurs à court terme.
SOCIÉTÉS PLURIELLES
32 S’expatrier no 4
de temporalités, interactions, rencontres, transactions, circulations, tournées…,
affectent de sens les lieux supports aux mobilités 37 et disent les nouvelles frontières
suggérées par les circulations des transmigrants, du continent à l’enclave urbaine.
Socialement, le fait le plus structurant du milieu des nomades‑transmigrants est
la nécessaire collaboration cosmopolite : les groupes qui se composent à Trabzon,
en mer Noire pendant la navigation vers divers ports de livraison des marchandises
« passed by Dubaï » et en Bulgarie lors de l’accostage à Burgas ou Varna,
multiplient les origines de leurs membres ; la diversité des religions et des origines
est un gage de succès commercial lors des traversées de la mosaïque de peuples des
Balkans puis lors des passages de « la route en pointillés » dans les villes d’Europe
de l’ouest, mêlant dans les quartiers de grande pauvreté des populations immigrées.
À Perpignan, une des villes capitales, par exemple, vingt‑sept origines différentes
se juxtaposent dans les nombreuses zones de pauvreté. Parfois ce cosmopolitisme
entraîne des conflits majeurs, comme en 2005 entre Gitans et Maghrébins : les
nomades du poor to poor ont alors fortement contribué à la résolution des conflits,
fait qui a échappé aux analystes locaux. Le long du territoire circulatoire, la
diversité des transmigrants développe toujours un cosmopolitisme de coopération
instituant, généralisant, tournée après tournée, ce caractère positif des mixités,
non seulement dans le territoire circulatoire mais aussi dans les étapes urbaines.
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départ et d’étape, mais celle, transnationale, de la circulation (Tarrius, 2000.) : les villages
sur la route trans‑balkanique des Sultans, les quartiers urbains sur les routes en pointillés
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Résumé : Années 1980 : des « beurs, orphelins de la République »
succèdent à leurs pères Algériens immigrés depuis 1962, peu visibles sur la
scène publique. Échappés au regard, au contrôle, à la soumission étatique
nombre de ces « pères disparus » ont développé des initiatives commerciales
transnationales, pour alimenter de vastes marchés souterrains en France,
en Italie, en Allemagne, Belgique et Pays Bas, puis en Espagne tout en
renforçant leurs liens avec le Maghreb. Organisés en interminables tournées,
ces transmigrants deviennent des nomades de la mondialisation par le bas.
Après 1990, les Algériens d’Europe, qui subissent les contrecoups de la guerre
civile en Algérie se replient vers des micro‑marchés locaux alors même que
se déploie la grande migration marocaine : plus d’un million de personnes
créant toute sorte de réseaux européens pour se loger ou travailler, reprennent
les activités commerciales transfrontalières des Algériens, avec des logistiques
plus souples et diversifiées. C’est au début des années 2000 qu’ils rencontrent
les cohortes afghanes, géorgiennes, russes et ukrainiennes de transmigrants
de l’Est œuvrant pour les fabriques du sud‑est‑asiatique en négociant en
« poor to poor » c’est à dire « par les pauvres pour les pauvres », hors taxes
et contingentements, des produits électroniques. Marchandises envoyées de
Hong Kong vers les Émirats du golfe Persique où elles échappent au contrôle de
l’OMC afin d’envahir, par des ventes à moitié prix, l’immense marché des pauvres
en Europe, solvable à ces conditions. Empruntant la route trans‑balkanique,
SOCIÉTÉS PLURIELLES
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ils fusionnent, dès 2003, en Italie, avec les Marocains : une route majeure de
la mondialisation par le bas, ou entre pauvres, naît ainsi de la mer Noire à
l’Andalousie par la Bulgarie, l’Albanie, l’Italie, le Sud français et le Levant espagnol.
Peu à peu des femmes balkaniques s’agrègent aux circulations pour le travail
du sexe en Espagne, avec des trafiquants de psychotropes liés à la ‘ndrangheta,
à la Sacra Unita italiennes, et à la mafia russo‑ukrainienne du Dniepr
particulièrement actives dans les espaces frontaliers de la mer Adriatique,
d’Albanie aux Pouilles italiennes, et dans l’espace Catalan, de Perpignan, Andorre,
La Junquère, Sitges. Ces milieux financent les réseaux du poor to poor, après
que Gordon‑Brown et Sarkozy l’aient interdit aux banques émiraties en 2006.
Contournant les marchés de survie des grandes métropoles, Istanbul, Sofia, Naples,
Marseille, Barcelone, les capitales des territoires des nomades de « l’entre pauvre »
sont des villes moyennes. Désormais plus de deux cent mille nomades forment avec
plusieurs millions de sédentaires une société cosmopolite en mouvement le long de
l’Europe méridionale, susceptible de modifier les équilibres locaux.
Birth of a Nomadic European People, History
and Actuality of the Transmigrant Territories of
Globalisation from Below in Southern Europe
Abstract: 1980s: Algerian immigrants since 1962, little visible on the
public scene, developed transnational commercial initiatives to supply vast
underground markets emerging in France, Italy, Germany, Belgium and the
Netherlands, then in Spain, while strengthening their ties with the Maghreb.
After 1990, the Algerians of Europe, who were suffering the aftershocks of the civil war
in Algeria, withdrew to local micro markets at the same time as the great Moroccan
migration was unfolding: more than a million people in the decade created all sorts
of European networks for housing, work, ... took over the cross‑border commercial
activities of the Algerians, with more flexible and diversified logistics. It was in the
early 2000s that they met the Afghan, Georgian, Russian and Ukrainian cohorts
of East Asian transmigrants working for Southeast Asian firms, negotiating “poor
to poor”, i.e. “by the poor for the poor”, duty and quota‑free, electronic products.
Goods sent from Hong Kong to the Persian Gulf Emirates, where they escape
the control of the WTO in order to invade, through sales at half price, the huge
market of the poor in Europe, who are solvent under these conditions. Taking the
trans‑Balkan route, they merged in 2003 in Italy with the Moroccans: a major
route of Globalization from below, or among the poor, was thus born from the Black
Sea to Andalusia via Bulgaria, Albania, Italy, Southern France and the Spanish
Levant. Informal notaries» ensure the ethics of exchanges along this “circulatory
Naissance d’un peuple européen nomade. Histoire et actualité des territoires des
transmigrants de la mondialisation par le bas en Europe méridionale 41
Alain Tarrius
territory”. Bypassing the survival markets of the big metropolises, Istanbul, Sofia,
Naples, Marseilles, Barcelona, the capitals of the territories of the transmigrants of the
“poor among the poor” are medium‑sized cities. In France, Perpignan is one of them.
Little by little, Balkan women are joining the sex work movement in Spain, with
psychotropic drug traffickers linked to the Italian ‘ndrangheta, Sacra Corona Unita,
and the Russian‑Ukrainian Dnieper mafia, who are particularly active in the border
areas of the Adriatic Sea, from Albania to Italian Puglia, and in the Catalan area,
from Perpignan, Andorra, La Junquère, Sitges