AG I R
DANS UN MONDE
INCERTAIN
MICHEL CALLON
PIERRE LASCOUMES • YANNICK BARTHE
AG I R
DANS UN MONDE
INCERTAIN
Essai sur la démocratie technique
ÉDITIONS DU SEUIL
25, bd Romain-Rolland, Paris XIV e
Ce livre est publié
dans la collection « La Couleur des idées »
ISBN 978-2-02-11574 8 -2
© ÉDITIONS DU SEUIL, SEPTEMBRE 2001
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contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
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Ce livre est dédié à tous ceux qui, en inventant
la démocratie technique, réinventent la démocratie.
Remerciements
Tout ouvrage qui trouve son origine dans un travail de recherche
est une œuvre collective. Celui-ci ne déroge point à cette règle.
Ce livre doit beaucoup aux discussions ininterrompues que nous
entretenons depuis de nombreuses années avec nos collègues du
Centre de sociologie de l’innovation de l’École des mines de Paris.
Il s’est également nourri des nombreux échanges que les auteurs
ont eus avec Marie-Angèle Hermitte, Pierre-Benoît Joly, Philippe
Roqueplo, Michel Setbon. Mais il aurait été à coup sûr impossible
sans les travaux réalisés par Janine Barbot et Nicolas Dodier, Phil
Brown, Steven Epstein, Jacques Lolive, Sophie Houdart, Karin
Knorr, Christian Licoppe, Vololona Rabeharisoa, Elizabeth Rémy,
Brian Wynne. À ces collègues, nous devons plus que de simples
références : les matériaux empiriques qu’ils ont rassemblés et
traités forment la substance de ce livre. Ils en sont d’une certaine
manière les co-auteurs, même s’ils ne peuvent être tenus respon-
sables des nombreuses erreurs ou trahisons que nous avons com-
mises dans l’interprétation et la transposition de leurs travaux.
Nous remercions particulièrement Vololona Rabeharisoa, qui, par
sa lecture attentive et critique, a beaucoup contribué à la clarifica-
tion de nos arguments, ainsi que Cyril Lemieux.
Le programme sur les risques animé par Claude Gilbert avec une
rare constance et efficacité a contribué puissamment à rendre légi-
times les débats autour de la démocratie technique ; il a également
fourni un cadre irremplaçable à la discussion des idées entre spé-
cialistes de sciences sociales et de sciences de la nature, mais éga-
lement entre chercheurs et acteurs. Pour la préparation de cet
ouvrage, nous avons bénéficié en outre de l’aide de Jacques Theys
(DRAST-ministère de l’Équipement, des Transports et du Loge-
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ment). Sans le soutien constant de l’École des mines de Paris, ce
haut lieu de la technologie, ce travail n’aurait jamais vu le jour :
que sa direction soit ici remerciée.
Enfin, comment ne pas dire tout ce que nous devons à l’œuvre
stimulante de Bruno Latour. Ce livre est un écho à ses Politiques de
la nature et la continuation d’un dialogue commencé pour l’un
d’entre nous il y a vingt-cinq ans et dont nous souhaitons qu’il se
poursuive pendant de nombreuses années.
Prologue
Vendredi 17 décembre 1999. Lionel Jospin célèbre à la fois la fin
du siècle, le Nouvel An et les retrouvailles de la France et du Japon
après quelques années obscurcies par la reprise des essais
nucléaires. Devant les représentants de la communauté française,
qu’il a réunis pour l’occasion à l’ambassade de France à Tôkyô, il
se lance dans la péroraison de son discours :
« En mon nom, au nom du gouvernement français et des Français de
métropole, je veux vous apporter mes veaux les plus sincères.»
Surprise dans l’assistance, puis douce hilarité. Le Premier ministre,
qui sait comme tout le monde, depuis le grand Sigmund, qu’il n’y a
pas d’actes mieux réussis que ceux que l’on dit manqués, rectifie
immédiatement :
« Aucune réflexion sur la vache folle ne sera admise. Je vous
adresse bien tous mes vœux. Voilà, cela montre à quel point ce
dossier est pesant.»
Avoir un bœuf sur la langue ! Jamais cette expression n’aura été
aussi juste. La vache folle ne se contente pas d’effrayer les
consommateurs européens et d’empoisonner les relations entre la
France et l’Angleterre ; elle fait trébucher un Premier ministre fran-
çais en représentation à l’étranger. Ce paisible ruminant s’est sou-
dain transformé en un dangereux animal politique dont chacun doit
se méfier ! Gardez-vous des vaches car elles ne sont plus gardées !
En s’échappant des enclos où elle broutait en paix, la vache folle
a contribué à jeter sur la place publique cette nouvelle que certains
pressentaient depuis déjà longtemps : les rapports entre science et
pouvoir ne seront plus jamais comme avant. On pensait que, pour
prendre de bonnes décisions, il suffisait de s’appuyer sur des
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connaissances indiscutables, et voilà qu’il faut prendre des décisions
(nul ne saurait y échapper) alors qu’on est plongé dans les incerti-
tudes les plus profondes. Que font au juste ces prions qui, en l’espace
de quelques mois, sont devenus aussi célèbres que Sadam Hussein ?
De quoi sont-ils encore capables ? Jusqu’où sont-ils prêts à aller pour
nous rendre la vie invivable ? Un ennemi sournois, invisible, est
parmi nous. Il nous ronge. Que faire, alors qu’aucun fait indiscu-
table, aucun expert ne peut nous rassurer ? Et s’il n’y avait que les
prions pour nous tourmenter ! Mais ils ne sont pas seuls. La ronde
vibrionnante des déchets radioactifs, des organismes génétiquement
modifiés et autres gaz à effet de serre nous donne des insomnies.
Les responsables politiques sont désemparés. Certains perdent la
tête comme si les prions les avaient déjà frappés. Aujourd’hui, un
ministre de l’Agriculture anglais, pour apaiser l’opinion publique,
ce nouveau dieu, invite les caméras de télévision pour leur donner
en spectacle sa jeune fillette, Cordelia, un prénom de tragédie, cro-
quant à pleines dents un hamburger bien britannique ! Quel cou-
rage ! Mais au fait, avait-il pris soin de lui faire signer une déclara-
tion de consentement éclairé ? Jadis un roi n’hésitait pas à sacrifier
sa fille pour s’attirer la clémence des dieux. Mais il avait la décence,
oserions-nous dire la civilité, de lui expliquer la gravité de la situa-
tion, voire de la convaincre de la grandeur d’un geste qui devait
sauver le pays. Agamemnon est dur, mais il ne cache rien à Iphigé-
nie ; et celle-ci finit par se dévouer à la cause commune.
Chaque nation réagit à sa manière. La France avec ses lapsus,
l’Angleterre en jouant à la roulette russe avec les médias, et… le
Japon, ce Japon à qui Lionel Jospin ne peut cacher ses préoccupa-
tions, en important des procédures imaginées en Occident pour
traiter ces difficiles dossiers, de plus en plus nombreux, qui mélan-
gent comme à plaisir sciences, techniques et sociétés, rendant la
tâche des décideurs politiques infiniment compliquée.
Archives personnelles1
Non plus Tôkyô, mais Nara, à quelques kilomètres de Kyoto.
Non plus l’ambassade de France, mais une salle de congrès majes-
1. Carnet de notes de Michel Callon.
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tueuse, dans ce qui est une des plus récentes technopoles du Japon.
J’ai été invité comme président de la Society for Social Studies of
Science (4S), à participer à un symposium public au cours duquel
sont présentées les conclusions de la première conférence de
consensus japonaise sur la thérapie génique.
Sur la scène, ont été installées plusieurs tribunes qui accueillent
les principaux acteurs de cette conférence. M. Kiba s’avance vers le
micro.
« Le développement des sciences et des techniques a un impact
considérable sur la vie des citoyens ordinaires. Il soulève de nom-
breux problèmes inédits qu’on regroupe sous le vocable d’accep-
tabilité sociale des technologies. Ces problèmes d’acceptabilité se
posent dans de nombreux domaines comme celui des déchets
nucléaires, de l’incinération des ordures ménagères, de la trans-
plantation des organes, de la diffusion des organismes génétique-
ment modifiés ou encore celui de la thérapie génique. Pour cha-
cun de ces dossiers, des problèmes politiques, économiques,
éthiques surgissent. Et ce serait une erreur que de les considérer
comme secondaires, ou comme dissociables des questions scien-
tifiques et techniques.»
M. Kiba reprend son souffle, car il sent que le plus difficile reste
à dire :
« Leur formulation, leur résolution supposent l’implication directe
des citoyens. Mais comment faire en sorte que des profanes, des
non-spécialistes puissent donner leur avis sur des sujets tech-
niques, dont la complexité est très grande ? » « Reconnaissons »,
ajoute-t-il, « qu’ils ne peuvent être pris en charge par les insti-
tutions politiques existantes. Celles-ci ont été conçues pour pro-
téger les experts et non pour permettre aux non-experts de par-
ticiper.»
Kiba s’interrompt. Il semble effrayé par ce qu’il a osé dire. J’ai
l’impression qu’il est conscient de l’incongruité de ses propos. Un
Japonais qui donne des leçons publiques de démocratie ? On aura
tout vu. Je croyais les Japonais attachés au progrès technique, seu-
lement préoccupés d’innovations technologiques. Et voilà qu’ils
ont des états d’âme ! Mais, s’ils se posent des questions qu’on
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croyait réservées aux Occidentaux, dans les solutions qu’ils imagi-
nent, ils sont bien là où on les attend. Du côté des transferts de
technologie, mais cette fois-ci de technologies sociales. L’orateur
continue :
« En Europe, de nombreuses expérimentations ont été réalisées
pour résoudre le problème de l’acceptabilité sociale des technolo-
gies en impliquant davantage les citoyens. Nous en avons fait
méticuleusement l’inventaire. Une des procédures les plus inté-
ressantes nous a semblé être celle que les Danois ont imaginée et
qu’ils ont appelée conférence de consensus.»
Kiba se lance dans l’histoire de cette procédure. Inventée aux
États-Unis, mais uniquement appliquée à la question de la défini-
tion de la pratique médicale, elle a été adoptée par les Danois, qui
l’ont profondément transformée. Il rappelle que de nombreux pays
se sont déjà inspirés de l’expérience danoise. Il cite le Royaume-
Uni, la Nouvelle-Zélande, les Pays-Bas. La France ne figure pas
sur la liste, car la conférence citoyenne sur les organismes généti-
quement modifiés (OGM) ne se tiendra que l’année suivante à
Paris.
En bon Japonais qui fait de l’exception culturelle du Japon un
des traits constitutifs de sa culture, il poursuit :
« On dit souvent que la culture japonaise n’est pas prête à organi-
ser un débat démocratique sur les technologies. Mais il n’y a pas
de fatalité.»
Kiba explique comment est née l’idée d’organiser une confé-
rence de consensus sur la thérapie génique, ce sujet émergent et
déjà très chaud qui pose de nombreux problèmes éthiques. Il
raconte comment le soutien de Toyota a été obtenu pour pallier
l’absence d’engagement des pouvoirs publics et comment il a été
décidé de transformer en expérimentation cette première tentative.
Le but, souligne-t-il, n’était pas d’arriver à des résultats utilisables,
mais d’évaluer la procédure elle-même pour cerner ses limites,
identifier les améliorations à apporter. Les Japonais sont passés
maîtres dans l’art de transposer, d’enrichir, et savent que l’adoption
des technologies, fussent-elles sociales comme celle-ci, est avant
tout affaire d’adaptation.
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Selon un protocole bien réglé, les orateurs se succèdent à la tri-
bune. L’un d’eux explique en détail comment a été constitué le
panel des citoyens, les séances de formation, les jeux de questions-
réponses avec les experts, puis la rédaction des propositions finales
et enfin cette séance de restitution publique et le dialogue qu’elle
doit permettre avec une audience triée sur le volet, mais élargie. Il
termine sa présentation par un commentaire qui montre la distance
que les organisateurs ont su prendre par rapport à l’expérience
qu’ils ont conduite :
« Il est important d’introduire les citoyens ordinaires dans le
débat et de les faire participer à l’élaboration des mesures qui
seront prises. Mais ce n’est pas une fin en soi. La conférence de
consensus est certes une procédure qui vise à accroître la démo-
cratisation des décisions, mais ce n’est pas sa seule finalité. Le
contenu des décisions qu’elle permet de prendre n’est pas sans
importance. Il faut de ce point de vue la comparer avec les autres
procédures existantes.»
C’est précisément pour faciliter l’évaluation de cette procédure
que les organisateurs ont demandé à quelques personnalités étran-
gères de donner leur point de vue à la fois sur le projet global de
démocratisation des décisions et sur la procédure elle-même.
C’est au tour de Sheila Jasanoff de prendre la parole. Sheila est
professeur à l’université de Cornell, où elle est responsable du pro-
gramme « Sciences, techniques et sociétés » (STS), un programme
interdisciplinaire dont l’objectif est de former des étudiants capables
de relever les nouveaux défis culturels, politiques, économiques et
organisationnels que pose la place croissante des technosciences
dans nos sociétés. Sheila est une autorité reconnue dans notre
domaine. Je l’ai convaincue, il y a quelques semaines, de présenter sa
candidature à la présidence de la 4S. J’en suis heureux, car elle
incarne plus que personne la complexité et la richesse de notre disci-
pline. Juriste de formation, elle affirme avec une fermeté jamais
démentie son identité indienne. Je ne l’ai jamais vue vêtue autre-
ment que d’un sari qui lui permet aujourd’hui de rappeler à ses hôtes
japonais qu’elle n’est pas moins proche d’eux que de l’Occident.
« Se donner comme objectif d’atteindre un consensus tiède est le
plus mauvais objectif qui soit dans nos sociétés compliquées.»
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Elle insiste :
« L’accord s’obtient souvent au détriment des opposants ou des
récalcitrants qui n’ont pas pu s’exprimer ou que l’on a fait taire.
Et puis, l’accord obtenu à un moment donné peut très bien ne plus
être valable un peu plus tard quand les circonstances ont changé.
L’accord n’est que rarement désirable ! »
Sheila a raison. Le consensus est souvent le masque qui cache
les rapports de domination et d’exclusion. On n’approfondira pas
la démocratie en recherchant l’accord coûte que coûte. La politique
est l’art de traiter les désaccords, les conflits, les oppositions, et
pourquoi pas de les faire surgir, de les favoriser, de les multiplier,
car c’est ainsi que des chemins inattendus s’ouvrent, que les pos-
sibles se multiplient.
Elle en arrive à la procédure elle-même :
« Une conférence de consensus n’a d’intérêt que portée par un cou-
rant plus large, que plongée dans des débats multiples, constants.
Aux États-Unis, la thérapie génique est discutée depuis vingt ans ;
ou plutôt, tous les problèmes qu’elle pose directement ou indirec-
tement, les questions de propriété intellectuelle, d’expérimenta-
tion clinique, ont été et continuent à être débattus dans différentes
institutions, commissions, forums, et par une multiplicité de
groupes et de personnes, aux conceptions et intérêts bien souvent
divergents, voire contradictoires.»
Je sens poindre le bout de l’oreille de l’oncle Sam. Avec ce petit
complexe de supériorité qu’il entretient à l’égard des Japonais.
Sheila semble leur dire : « La démocratie, ce n’est pas un gadget.
Ce n’est pas quelque chose que l’on copie, ce ne sont pas seule-
ment des procédures. C’est quelque chose de plus profond qui doit
saisir le corps social jusqu’au tréfonds de ses entrailles ».
Quant à la procédure elle-même, et indépendamment de ses
conditions d’application, qui, on l’aura compris, ne convainquent pas
l’oratrice, elle souffre à ses yeux de graves défauts :
« L’enjeu dans ces procédures est que les professionnels appren-
nent quelque chose des profanes. Est-ce bien le cas ici ? Je n’en
suis pas sûre. Et puis, il faut surtout et d’abord que la procédure
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aboutisse à des décisions politiques. Or, laissez-moi être scep-
tique sur ce point, car votre initiative a été prise, vous venez de le
rappeler, en dehors de toute demande gouvernementale. Elle a été
soutenue par une fondation privée. Je vois mal qu’elle puisse ali-
menter des prises de décision. C’est donc un coup d’épée dans
l’eau, une parodie de démocratie.»
Le jugement est sévère. Mais pourquoi les sciences sociales
auraient-elles à être tendres ? Quand Sheila termine son discours, le
silence saisit la salle, dont l’architecture monumentale apparaît
soudain glaciale.
Toutefois le protocole reprend bien vite le dessus. C’est au tour
des panélistes puis des experts de venir donner leur point de vue.
Ces derniers sont encore sous le choc de l’expérience qu’ils ont
vécue. L’un d’eux résume l’opinion générale :
« J’étais sceptique. Je crois maintenant qu’il est nécessaire d’ac-
compagner la recherche et d’organiser ce genre de discussion.»
Les citoyens ordinaires ne sont pas moins satisfaits. Ils avouent
que leur position à l’égard de la thérapie génique est beaucoup plus
réservée qu’elle ne l’était avant la conférence. Mais le débat
devient possible, comme le résume magnifiquement l’un d’entre
eux :
« Je suis devenu grâce à la conférence un amateur de thérapie
génique. Et comme amateur, il y a des choses que j’aime et d’autres
que j’aime moins.»
On connaît les étranges déplacements entre l’Occident et
l’Extrême-Orient, et le jeu de rôles parfaitement rodé auquel ils
ont donné lieu : l’Occident montre le chemin, comme la statue
de la Liberté tendant la flamme au reste du monde, et le Japon est
censé suivre, besogneux et appliqué. Les Japonais sont passés
maîtres dans l’art de jouer ce rôle inventé pour eux et qui leur
permet à la fois de conserver leur identité (ils sont différents) et
de s’associer volontairement à une histoire commune (ils copient).
Le jeu de rôles exige que les Japonais, après avoir imité le modèle,
s’empressent de le dépasser et viennent donner des leçons à leurs
anciens maîtres.
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* *
San Diego. L’autre rive du Pacifique. Le colloque annuel de la
4S. Plus de cinq cents chercheurs du monde entier. Les Japonais
sont là. Certains d’entre eux ont proposé d’organiser une session
sur les conférences de consensus. Jamais auparavant le thème
n’avait été abordé au cours de nos rassemblements. Sans doute
était-il considéré comme trop appliqué, trop proche des préoccu-
pations quotidiennes des décideurs ! Nos collègues japonais ne
sont pas paralysés par ces états d’âme. Ils présentent en détail les
deux expériences japonaises (après la conférence sur la thérapie
génique, a été organisée une autre conférence sur les technologies
de l’information et plus particulièrement sur l’Internet). Ils nous
révèlent ce que l’on n’avait qu’entraperçu à Nara : ce sont cinq
chercheurs en STS qui sont à l’origine de la première conférence.
Ce sont eux qui, lisant la littérature, tombent sur les expériences
danoises. Ironie du sort ! Encore une fois, il est démontré que le
Japon, comme tous les pays du monde, n’est capable de transférer
et d’adapter que parce qu’il s’est doté d’une capacité de recherche
de qualité égale à celle des pays qu’il imite. En écoutant Koba-
yashi, un des intervenants, je me rappelle ce travail pionnier réalisé
voilà plusieurs années sur le développement de la chimie macro-
moléculaire, celle qui commande l’industrie des plastiques, au
Japon. L’auteur montrait avec force statistiques que c’était grâce à
l’existence d’une communauté de chercheurs de haut niveau que
l’industrie japonaise avait été en mesure de rattraper son retard.
Qu’il s’agisse de chimie ou de technologies sociales (celles qui
sont imaginées pour associer les citoyens ordinaires aux décisions
techniques les concernant), la recette est la même : se doter d’un
fort potentiel de recherche, et ensuite transposer, adapter, enrichir.
Kobayashi décrit en détail l’histoire des deux conférences. Il
démontre sa parfaite connaissance des expériences conduites dans
le monde entier. Je ne peux m’empêcher de penser à la France.
Qui, au moment où ces chercheurs japonais décidaient de tenter
l’aventure, aurait été capable de décrire ce qui se passait à l’étran-
ger ? Je crois encore entendre mes collègues railler les tentatives
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des Néerlandais pour élaborer une évaluation sociale constructive
des technologies. Je crois les entendre parler au nom des grands
principes et se désintéresser des procédures, des dispositifs institu-
tionnels. Toujours ce mépris pour les expériences pratiques, cette
conviction qu’il faut d’abord résoudre théoriquement les pro-
blèmes pour en déduire les bonnes pratiques, alors que c’est évi-
demment l’inverse qui est toujours vrai ! Je me rappelle la création
de l’Association pour le développement et la maîtrise des sciences
et des techniques (ADEMAST) en 1982, dans la foulée du colloque
national organisé par Jean-Pierre Chevènement, les tentatives d’or-
ganiser des forums de discussion sur les grands choix technolo-
giques. Je me rappelle le désintérêt des partis, des syndicats et des
spécialistes des sciences sociales, qui ricanaient de ces bons senti-
ments, de cette croyance en plus de démocratie, là où il ne fallait,
où l’on ne devait voir, selon eux, que rapports de domination et
tièdes compromissions. Et comble de l’ironie, vingt ans plus tard et
dans la hâte, deux ministres successifs vont chercher au Danemark
une procédure clefs en main, qu’ils appliquent dans l’urgence sans
y consacrer le minimum de temps et de réflexion requis. La contri-
bution française sera simplement de rebaptiser cette conférence
« citoyenne ».
Kobayashi, en bon professionnel, détaille tous les points critiques
de la procédure, depuis le recrutement des membres du panel jus-
qu’au choix des experts, en passant par la durée des formations, le
format des propositions finales et le droit d’expression des points de
vue minoritaires. Il en arrive aux leçons qui selon lui peuvent être
tirées de cette expérience :
« Il a souvent été affirmé, et l’on continue d’ailleurs d’affirmer, que
les questions scientifiques et techniques sont trop compliquées pour
que des profanes puissent arriver à des jugements sensés. Et, encore
une fois, le miracle, ce n’est d’ailleurs plus un miracle, s’est pro-
duit : tous les spécialistes ont été étonnés par la qualité des docu-
ments finals.»
Et Kobayashi de s’interroger :
« Qu’est-ce qui dans la production des profanes a étonné les spé-
cialistes ? »
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Pour lui, le plus surprenant est que les profanes, ces amateurs de thé-
rapie génique, ont su parfaitement assimiler les détails techniques, mais
également qu’ils ont contribué à enrichir le savoir des experts :
« Un épisode a été particulièrement éclairant. Un clinicien partici-
pant à la conférence comme expert fournit au panel des copies du
document donné aux patients en vue d’obtenir leur consentement
éclairé. Ce document, explique-t-il, avait été soigneusement éla-
boré, testé et il était confiant dans sa qualité. Le panel le trouva
pourtant de très médiocre qualité, à la grande surprise du clini-
cien. Les citoyens ordinaires soulignèrent combien le document,
truffé de termes techniques tous plus obscurs les uns que les
autres, était incompréhensible pour un patient qui avait à décider
s’il acceptait ou non d’entrer dans une expérimentation. L’un des
membres du panel fit d’ailleurs remarquer au clinicien que la
phrase par laquelle se concluait une des sections du document
était pour le moins choquante. On pouvait lire en effet : “Si la
thérapie se terminait de façon malheureuse, nous vous serions
très reconnaissants de léguer votre corps à la médecine.”»
Une des qualités des spécialistes, c’est de penser à tout !
Et Kobayashi poursuit :
« Cette anecdote illustre la complémentarité entre les savoirs pro-
duits dans les laboratoires et les conditions d’utilisation de ces
savoirs.»
De peur que nous ne saisissions pas la portée de ses propos,
Kobayashi rapporte le mot particulièrement éclairant d’un chimiste
japonais :
« Ce grand scientifique dit qu’à partir de maintenant il faut que la
chimie soit capable de compléter la liste des propriétés qu’ont les
molécules dans le laboratoire et d’enrichir cette liste avec les
caractéristiques de ces mêmes molécules, mais prises hors du labo-
ratoire.»
Bien vu ! Recherche de laboratoire, recherche hors laboratoire :
nous aurions dû penser nous-mêmes à cette évidente symétrie. Les
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