Paragraphe 2 : Une relativité des sources doctrinales
La doctrine occupe une place majeure dans l’interprétation du principe d’intangibilité, sans toutefois revêtir
une valeur normative contraignante. En effet, si la doctrine éclaire et nourrit la réflexion juridique, ses apports
n’ont qu’une portée persuasive, jamais obligatoire. Elle ne peut, à elle seule, fonder une transformation des
règles contractuelles[^1].
Dès lors, les enseignants et chercheurs s’opposent sur l’absoluité du principe d’intangibilité. D’un côté, les
autonomistes, héritiers de la théorie de l’autonomie de la volonté, célèbrent la force contraignante du contrat,
portée par les écrits de Jean Carbonnier et de Pierre Catala, qui insistent sur la primauté de l’accord librement
consenti[^2]. De l’autre, les doctrinaires solidaristes, tels François Terré ou Philippe Malaurie, relativisent cette
vision, arguant que le contrat ne peut être figé face à des bouleversements inconcevables pour assurer la
justice contractuelle[^3].
Dans la mouvance contemporaine, certains auteurs militent pour une souplesse contractuelle face à
l’évolution rapide des conditions économiques et sociales. Florence Aubert et Éric Borysewicz soulignent
ainsi que la théorie de l’imprévision, renforcée par la réforme du Code civil (article 1195), autorise un
réajustement du contrat lorsque des circonstances imprévisibles bouleversent l’équilibre initial, soulignant
une ouverture doctrine-judiciaire notable[^4] . Dans le contexte africain, Paul‑Gérard Pougoué a plaidé pour
que l’espace OHADA adopte cette flexibilité, jugeant une errance rigide inadaptée aux mutations monétaires
(passage au franc CFA→eco), tandis que l’ordonnancement juridique demeure dominé par une tradition
occidentaliste éprouvée inflexible face aux réalités économiques locales .
À l’inverse, d’autres auteurs font primer la sécurité juridique sur toute adaptation post-contractuelle. Maurice
Hauriou ou Christian Larroumet affirment que toute modification imposée porterait atteinte à la stabilité des
relations juridiques, exposant à la dérégulation contractuelle. Pour ces auteurs, le socle du pacta sunt
servanda reste sacré : une renégociation optionnelle ne saurait justifier une révision judiciaire forcée, sauf
exception clairement définie par la loi.
En définitive, la doctrine apparaît plurielle, tiraillée entre des visions parfois opposées. Cette diversité
analytique révèle que ses contributions, si elles éclairent le sens et les limites du principe d’intangibilité, ne
suffisent pas à elles seules à modifier sa portée. Elles interviennent plutôt comme un complément réflexif,
stimulant les évolutions législatives (comme l’article 1195) ou jurisprudentielles, mais sans jamais s’y
substituer totalement.
Ainsi, si la doctrine offre des alternatives séduisantes lorsqu’elle propose une adaptation réaliste du contrat
aux réalités socio-économiques, elle demeure non impérative, cantonnée à sa fonction critique et
interprétative. Toutefois, c’est précisément cette diversité de points de vue qui justifie une lecture nuancée du
principe, à approfondir dans la partie suivante.
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[^1]: Voir J. Carbonnier, Droit et passion du droit (1996) : la doctrine comme argumentation utile mais non
normative.
[^2]: P. Catala (2005), G. Viney (2010), sur autonomie de la volonté et pacta sunt servanda.
[^3]: F. Terré & Ph. Malaurie, Les obligations (PUF, 2017), sur solidarisme contractuel.
[^4]: É. Borysewicz, « Se dirige-t-on vers la fin du principe ? », Le Monde du Droit, 2024, analysant la réforme.