Fiche de Lecture
Léon Bloy, Le Salut par les Juifs (1892)
“La grande souillure n’est-elle pas la lutte de Jacob avec l’ange: “ L’Eternel… fera justice de Jacob selon ses
oeuvres. Dès le sein maternel, il supplanta son frère et, dans sa virilité, il triompha d’un Dieu. Il lutta contre
un ange et fut vainqueur, et celui-ci pleura et demanda grâce…” N’est ce pas le grand malheur, quand on
lutte contre Dieu, de n’être pas vaincu”1
“Je suis la plaie et le couteau!
Je suis le soufflet et la joue!
Je suis les membres et la roue,
Et la victime et le bourreau!” 2
Évoquer Le Salut par les Juifs3 de Léon Bloy n’est pas une chose commode, tant la figure
du pamphlétaire catholique nous apparaît tourmentée, chargée d’inquiétude et d'ambiguïté. Une
certaine lecture du texte pourrait d’ailleurs s’avérer périlleuse si nous ne nous efforçons pas de
saisir le contexte à l’intérieur duquel cet ouvrage polémique s’inscrit tout autant que de
comprendre le Christianisme singulier de Bloy. Christianisme mystique, révolté , à la marge de
l’Église officielle qui saisit et interprète le monde par le double emploi du mystère et du symbole
4
. Cette manière d’aborder “l’incomparable question d’Israël”5 est une des premières difficultés
du texte, auxquelles s’ajoutent les questions de style et de points de vues. L’écueil de l’extrême
violence enfin, de l’invective systématique que nous constatons immédiatement et qui traverse
les lignes parfois féroces du pamphlet constitue sans doute un obstacle supplémentaire à la
lecture. Le style de Bloy en effet, associe sans cesse un vocabulaire riche et exubérant à une
fureur de ton déroutante et passionnée, auxquels s’adjoint une ironie corrosive et désespérée. S’il
n’est pas question ici d’analyser les tournures stylistiques et les constantes de l’écriture de Léon
Bloy, nous souhaitons simplement formuler l’idée selon laquelle l’inspiration religieuse -
revendiquée6 - est omniprésente dans Le Salut par les Juifs. Les excès et les colères de l’écrivain
1
Simone Weil, La pesanteur et la grâce (Plon 1947), réédition 1988, collection Agora, Chapitre Israël, p258
2
Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal, “l’héautontimorouménos”
3
Nous utiliserons ici l’édition des Archives Karéline, datée de 2008
4
Léon Bloy nous éclaire sur ce point de méthode : “ Il faut prendre le parti de n’obtenir jamais que d’intermittents
éclairs, car Jésus lui-même, venu, disait-il, pour “accomplir”, ne s’exprima qu’en paraboles et similitudes”, Le Salut
par les Juifs (opus cité), XIII, p 70
5
Le Salut par les Juifs, Archives Karéline, 2008, IV, p27
6
Bloy ne nous dit-il pas au début du préambule: “A part l’inspiration surnaturelle, on peut dire que le salut par les Juifs
est, sans aucun doute, le témoignage chrétien le plus énergique et le plus pressant en faveur de la Race Aînée, depuis le
onzième chapitre de saint Paul aux Romains” (opus cité) p6-7
1
sont ainsi à saisir dans le cadre d’une foi chrétienne plongée dans un univers saturé par la
malédiction et hanté par les notions de péché et de rachat. Nous verrons de quelle manière se
manifeste à l’intérieur du pamphlet les contradictions et les paradoxes de position d’un chrétien
exalté vis-à-vis du Peuple Juif (terme qui prend tour à tour sous la plume de Bloy une portée
historique, théologique et téléologique). Léon Poliakov va même jusqu’à nous dire:
“ Léon Bloy, le penseur catholique qui a su exprimer ces antinomies (antinomies de l’antisémitisme chrétien)
avec une ferveur et une impudence inégalées, croyons-nous, dans l’histoire chrétienne.”7
Il s’agit bien d’une ambivalence permanente en effet, d’une déchirure perpétuelle quant à la
position à tenir face à ce que la fin du XIXe siècle français dans lequel évolue l’écrivain connaît
comme le “problème juif”. La particularité du pamphlet de Léon Bloy - nous pourrions dire son
ambition - tient dans la volonté de saisir et d’exprimer le sens caché (c’est-à-dire symbolique) du
destin du Peuple Juif à travers l’histoire;; et, de ce fait, Bloy ne cesse de balayer à travers des
renversements vertigineux les marques de détestations, de nécessités ou d’admirations vis-à-vis
de celle qu’il nomme la “Race Aînée”. Se plaçant comme au delà de la raison humaine, Bloy
nous révèle la fonction essentielle du Peuple Élu à travers une vision singulière:
“L’histoire des Juifs barre l’histoire du genre humain comme une digue barre un fleuve, pour en élever le
niveau. Ils sont immobiles à jamais et tout ce qu’on peut faire c’est de les franchir en bondissant avec plus ou
moins de fracas, sans aucun espoir de les démolir”8
Léon Bloy, nous le comprenons, se positionne d’un point de vue mystique et eschatologique, très
éloigné d’un antisémitisme radical9. Si le thème du “Peuple déicide” (Bloy emploie parfois le
terme de “Peuple Orphelin”10) - qui depuis Méliton de Sardes, parcourt et traverse ce que nous
pouvons nommer l’antijudaïsme chrétien - apparaît dans l’ombre d’un grand nombre de
développement, nous verrons qu’il s’agit pour Bloy d’un drame biblique inévitable et nécessaire
car loin d’en tirer la source d’une rupture et d’une haine, il souhaite comprendre la condamnation
du Christ comme l’acte scellant l’union des deux Testaments (“les impossibles accordailles des
deux Testaments”).
***
7
Léon Poliakov, Histoire de l’antisémitisme (t.2 l’âge de la science), Calmann Lévy, livre II, “l’Europe suicidaire”,
p288
8
Le Salut par les Juifs, (opus cité) p44-45
9
Nous souhaitons ici évoquer les pages bouleversantes de l’avant dernier chapitre de son livre Le Sang du pauvre,
publié en 1909 (“l’Avoué du Saint-Sépulcre”), consacrées au poète Yiddish Morris Rosenfeld où l’hommage de Bloy
aux souffrances du “Peuple errant” à travers l’histoire nous apparaît comme un témoignage inégalé d’amour déchiré et
de vénération
10
Le Salut par les Juifs (opus cité) p 47
2
Tout d’abord, Le Salut par les Juifs, publié en 1892 (il sera publié de nouveau en 1906,
dédicacé à Raissa Maritain), constitue la réponse de Léon Bloy à l’ouvrage d’Edouard Drumont,
La France Juive, publié en 1886 et qui connaît alors un très large succès11. Léon Bloy s’attaque
violemment à l’antisémitisme de Drumont dans les premiers chapitres du pamphlet. Après une
série de charges sur la personne de Drumont qui apparaît successivement comme “un journaliste
copieux”, un “cupide saltimbanque” ou un “pion parvenu”, Léon Bloy déporte sa critique et tend
à enfermer Drumont dans une impasse: celui ci reproche en effet à l’auteur de La France Juive
de faire de l’argent sur l’antisémitisme12, c’est-à-dire à reproduire ce que ce dernier reproche
justement aux Juifs (“faire de l’argent”). Bloy condamne ce leitmotiv de l’antisémitisme en
montrant qu’il est le produit d’une véritable mode13:
“Dire au passant, fût-ce le plus minable récipiendaire au pourrissoir des désespérés: - Ces perfides Hébreux,
qui t’éclaboussent, t’ont volé tout ton argent;; reprends-le donc, ô Égyptien! crève-leur la peau, si tu as du
coeur, et poursuis-les dans la Mer Rouge. Ah! dire cela perpétuellement, dire cela partout, le beugler sans
trêve dans des livres ou dans des journaux (...) mais surtout, oh ! surtout, ne jamais parler d’autre chose, -
voilà la recette et l’arcane, le médium et le retentum de la balistique du grand succès. Qui donc, ô mon Dieu!
résisterait à cela?”14
Plus loin encore , l’ironie gagne encore en sarcasme et en force:
“Pour parler moins lyriquement, ça marchait ferme, les gros tirages se multipliaient et les droits d’auteur
s’encaissaient avec une précision rothschildienne qui faisait baver de concupiscence toute une jalouse
populace d’écrituriers du même acabit qui n’avaient pas eu cette plantureuse idée et qui résolurent aussitôt
de s’acharner aux mêmes exploits”15 16
La critique de Léon Bloy est donc double puisqu’il condamne l’antisémitisme bourgeois de
Drumont, critique donc sociologique et religieuse quand on comprend la vision de la vie
11
Léon Poliakov nous dit à ce sujet “Avec la Vie de Jésus d’Ernest Renan, La France juive fut le bestseller français de
la deuxième moitié du XIXe siècle : 114 éditions en un an, abrégée, et plusieurs “suites” Histoire de l’antisémitisme
(opus cité), p 291
12
Notons d’ailleurs que la faillite en 1882 de la banque catholique l’Union Générale constitue en partie la genèse de la
rédaction de La France Juive, Drumont imputant cette faillite à l’intervention des Rothschild
13
Léon Poliakov nous renseigne à propos de ce contexte: “Il va de soi que le thème juif devint partir de 1886 un thème
à la mode, un vrai filon pour les journalistes aussi bien que pour les romanciers. Au total, la production antisémite
française de la Belle Époque se compte par des centaines, voire des milliers de titres.” Histoire de l’antisémitisme (t.2
l’âge de la science), Calmann Lévy, livre II, “l’Europe suicidaire”, p293
14
Le Salut par les Juifs, II, p18-19
15
Le Salut par les Juifs, III, p22-23
16
Léon Bloy songe sans doute ici aux ouvrages de Calixte de Wolski (La Russie Juive) et de Georges Meynié
(l’Algérie Juive), publiés en 1887 dans le sillage du succès de Drumont
3
bourgeoise chez Bloy comme une antithèse radicale de la vie chrétienne, marquée elle par
l’attente, la peur et la pauvreté véritable. C’est d’ailleurs à travers ce filtre que nous saisissons
une grande partie de la violence polémique de Bloy envers les Chrétiens et les Juifs “modernes”.
L’argent est chez Bloy l’objet de toutes les hantises, de toutes les contradictions à l’intérieur
desquelles les peuples modernes évoluent17. Le règne de l’argent, qu’il soit fantasmé ou qu’il
serve d’élément pour lutter contre ses adversaires, représente toujours une condamnation interne
et forcée des peuples qui s’enliseront nécessairement jusqu’au Jugement, sans espoir de retour.
L’antimodernité de Bloy se situe à ce point précis qu’il ne croit pas à l’authenticité de l’Église
qu’il ne cesse de pourfendre, et que l’argent semble pour lui dominer sur tous les domaines de
l’existence humaine18. Il y a donc un va-et-vient perpétuel - d’ailleurs parfois confus parce que
parabolique - entre une condamnation terrestre du Peuple Juif à laquelle s’oppose ou s’imbrique
sans cesse une justification surnaturelle. Léon Bloy épuise de fait les positions tendant à
absoudre théologiquement la persécution véritable des Juifs à travers l’histoire par un dessein
mystérieux. De plus, il élimine l’idée selon laquelle la vocation de “faire de l’argent” serait le
résultat d’un arrêt céleste:
“ Parmi tous les préjugés ou congénitales opinions dont la multitude s’accommode, il n’existe rien de plus
fortement rivé dans l’âme chrétienne que le lieu commun surbanal qui consiste à expliquer la fameuse
cupidité juive et l’instinct de mercantilisme universel du peuple errant par un rigoureux décret qui le
châtierait ainsi d’avoir trafiqué de son Dieu”19
On le comprend assez vite, le pamphlet est moins l’occasion de répondre et de détruire
l’antisémitisme viscéral de Drumont20 que de proposer une architecture exégétique et mystique
de la Révélation par le truchement du Peuple Élu. Léon Bloy élimine d’ailleurs dès le troisième
chapitre l’idée d’une séparation ferme entre le Christianisme et le Judaïsme sous-entendue par
les thuriféraires et les foules - religieuses ou non - réunis autour du succès de La France Juive.
Le pamphlétaire nous rappelle fortement l’héritage indéracinable du Judaïsme:
“L'entraînement avait été si soudain et si prodigieuse l’impulsion que, même aujourd’hui, nul d’entre eux ne
paraît s’être avisé de savoir, - décidément, - s’il n’y aurait pas quelque danger grave, pour un coeur
sacerdotal, à pétitionner ainsi l’extermination d’un peuple que l'Église Apostolique Romaine a protégé
dix-neuf siècles, en faveur de qui sa Liturgie la plus douloureuse parle à Dieu le Vendredi Saint;; d’où sont
17
La dénonciation de l’argent et de la bourgeoisie trouve son incarnation la plus haute dans l’oeuvre de Bloy dans
l’imposant Exégèse des lieux communs de 1902, sommet de drôlerie et de brutalité
18
“Ce règne de l’argent qui fait sourciller d’indignation le blanc vicaire de Jésus-Christ et qui m’apparaît, - je crois
l’avoir beaucoup dit, - comme un insondable arcane, est tellement accepté de la descendance catholique des sublimes
désintéressés du Moyen Age, que ceux qui rêvent l’humiliation des Juifs sont forcés de la demander au nom de leur
propre fange vaincue par le cloaque supérieur de ces vermineux étrangers.” Le Salut par les Juifs, XXXII, p190-191
19
Le Saut par les Juifs, XXIX, p160
20
Avec sa causticité habituelle, Bloy règle en quelque sorte la question de sa polémique avec Drumont dès le second
chapitre : “ A Dieu ne plaise que je lui déclare la guerre, à ce triomphant! La lutte, vraiment, serait par trop inégale.” Le
Salut par les Juifs, II, p17
4
sortis les Patriarches, les Évangiles, les Apôtres, les Amis fidèles et tous les premiers Martyrs;; sans oser
parler de la Vierge-Marie et de Notre Sauveur lui-même, qui fut le Lion de Juda, le juif par excellence de
nature, - un Juif indicible !”21
Léon Bloy fait donc de l’antisémitisme belliqueux une grave erreur tout autant qu’un contresens.
En évoluant le pamphlet met à jour l’inanité du combat opposant l'Église au Peuple Orphelin. Ce
que semble vouloir nous dire Léon Boy, c’est qu’il subsiste à l’intérieur des tendances
historiques des contradictions insolubles et qu’il existe une permanente confusion entre la lettre
et l’esprit de la Loi. En prenant l’exemple des persécutions et des souffrances des Juifs en
rappelant l’attitude du Christianisme médiéval, Bloy nous fait sentir l’insurmontable distance qui
sépare les peuples chrétiens du message évangélique:
“ Ces âmes simples (les chrétiens du Moyen Age) étaient donc “ raisonnablement persuadées que la Raillerie
juive, consignée par les deux premiers Évangélistes, n’est rien moins qu’une échéance prophétique de
l’histoire de Dieu racontée par Dieu, et leur instinct les avertissait que le “Règne terrestre” du Crucifié et la
fin glorieuse de son permanent Supplice dépendaient, en quelque inexprimable façon de la bonne volonté de
ces infidèles.”22
De ce fait, l’antijudaïsme chrétien est lié - selon Bloy - à l’idée ancienne et institutionnalisée23
selon laquelle le Salut des chrétiens est scellé à la position des Juifs24. En effet, en faisant des
Juifs le peuple porte-Salut, les Chrétiens disposaient sur leur dos une charge insurmontable25 en
les plaçant à la fois à la place de bourreau et de sauveur, place qui ne pouvait engendrer qu’une
série d’attitudes contradictoires26, allant des massacres et des malédictions à la supplication et la
prière. N’est-il pas d’ailleurs possible de comprendre l’évolution des comportements de Martin
Luther à l’égard des Juifs à travers ce prisme angoissant? Quoi qu’il en soit, Léon Bloy - dont on
perçoit malgré tout le déchirement intérieur - tente de proposer une lecture différente, capable de
survoler et d’élever “la question juive” au niveau des Mystères, afin de la contempler non plus
d’un point fixe (celui d’un chrétien traditionaliste) mais de la saisir comme une voie de passage
nécessaire et inévitable d’un plan et d’un dessein divin. Il y a une évidente continuité pour Bloy,
de l’Ancien au Nouveau Testament, continuité rendue possible par la crucifixion seule qui
dispose à jamais les Juifs dans la situation de l’attente tout en leur conférant par cet acte une
21
Le Salut par les Juifs, III, 24
22
Le Salut par les Juifs, XX, p 107-108
23
Léon Bloy fait à plusieurs reprises mention de l’oraison “Oremus et pro perfidis Judaeis” prononcée pendant la
Liturgie du Vendredi Saint depuis le VIIe siècle, appelant les Juifs à reconnaître Jésus comme le Messie
24
Léon Bloy nous dit en effet: “Les Juifs ne se convertiront que lorsque Jésus sera descendu de sa Croix, et
précisément Jésus ne peut en descendre que lorsque les Juifs se seront convertis. Tel est l’impossible dilemme où le
Moyen Age se tordit comme dans les branches d’un étau” XXIII, p 122
25
C’est en ce sens qu’il faut comprendre ce passage : “ Il est vrai que les circoncis eux-mêmes sont condamnés à porter
la Croix depuis dix-neuf siècles, mais d’une toute autre manière”XXVI, p 137
26
“La Race anathème fut donc toujours, pour les chrétiens, à la fois un objet d’horreur et l’occasion d’une crainte
mystérieuse.” XXIV, p126
5
place prédominante dans le destin et le salut du monde27;; c’est à ce niveau que l’ambivalence de
propos gagne en difficulté et en profondeur puisque Bloy ne cesse de rappeler l’état de fixité des
Juifs dans l’Histoire, comme pour évoquer et stabiliser l’idée d’une élaboration téléologique de
celle ci. En fait, Léon Bloy par des bouleversements permanents de positions tout autant que par
des torsions stylistiques semblent transposer la notion de responsabilité historique du Peuple Juif
qui n’est pas une action de la volonté humaine mais le symbole d’une corruption originelle,
inconsciente28 et extérieure au Judaïsme, présente avant même le sein d’Abraham et qui n’a
cessée de grandir au sein de la Synagogue puis de l’Église. Bien plus que cela même, Léon Bloy
rattache la condamnation de Jésus-Christ par sa propre famille à la longue série d’oppositions
fraternelles mentionnées par les Écritures (Abel-Cain, l’Enfant prodigue et son frère, Isaac et
d’Ismael) pour faire émerger de cet antagonisme apparent l’idée de leur unité irréductible et
fondamentale. Nous suivons ici cette pensée profonde:
“Qu’il suffise d’observer que le Seigneur, ne pouvant parler que de Lui-même, est nécessairement représenté
du même coup par l’un et par l’autre, par le meurtrier aussi bien que par la victime, par celle-ci qui est sans
gardien
et par celui-là qui n’est le “gardien de personne.”29
Léon Bloy tire de ce symbole l’identité du Peuple (Les Juifs) et du Verbe de Dieu (Jésus-Christ)
et c’est en ce sens qu’il faut que nous comprenions que pour Bloy une “synthèse” du peuple Juif
est impossible30 puisque le dessein de Dieu n’a pu être dévoilé par le Verbe lui-même. Les
lourdes menaces et les violences à l’encontre des Juifs sont donc vaines tout autant qu’elle sont
impuissantes et scandaleuses puisque ceux ci portent en eux le critérium indélébile du Jugement
des nations. L’exégèse de Bloy prend ensuite une tournure inquiétante et apocalyptique dans les
derniers chapitres de l’ouvrage lorsque ce dernier semble voir à travers la “négociation”
d’Abraham avec Dieu dans le XVIIIe chapitre de la Genèse31 le symbole de la condamnation par
l’Argent, inévitable par l’Écriture et qui détermine de ce fait le sort de l’humanité dans sa lente et
ténébreuse descente (le caractère antimoderne et radical jusqu’au délire de Bloy se situe sans
27
“C’est la Souche, malgré tout, de Notre Seigneur Jésus-Christ, réservée par conséquent, inarrachable, immortelle, -
effroyablement ébranchée, sans doute, au lendemain du solennel “Crucifigatur”, mais intacte en son support et dont les
racines adhèrent au plus profond des entrailles de la Volonté divine.” VIII, p43-44
28
“Ne voit-on pas, en effet, que c’est en accomplissant ce qui pouvait être imaginé de plus identique à la boucherie du
vieux Cain, qu’ils déterminèrent le Christianisme, aussi impossible sans eux que le “Cri du Sang d’Abel” sans le
premier meurtre? - et, de même que les chrétiens portent la Croix en saillie sur leurs poitrines ou sur les frontons de
leurs tabernacles, ils (les Juifs) la portent en creux dans leurs âmes dévastées ou dans les cavernes périlleuses de leurs
synagogues.” XXVI, p142
29
Le Salut par les Juifs, XXVI, p140
30
“En attendant, j’affirme, avec toutes les énergies de mon âme, qu’une synthèse de la question juive est l’absurdité
même, en dehors de l’acception préalable du “Préjugé” d’un retranchement essentiel, d’une séquestration de Jacob dans
la plus abjecte décrépitude, - sans aucun espoir d’accommodement ou de retour, aussi longtemps que son “Messie” tout
brûlant de gloire ne sera pas tombé sur la terre.” VII, p41
31
L’épisode de Sodome et de Gomorrhe
6
doute à ce niveau de lecture, où le monde se trouve saturé et en attente, monde qui ne peut être
relevé que par le retour du Juge). Léon Bloy nous dit:
“Après la disparition de ce Banqueroutier adorable du désespoir, les Juifs qui venaient de crucifier en Sa
Personne, “sans savoir ce qu’ils faisaient”, la conscience même de leur Primogéniture, continuèrent
cependant l'Instinct de la Race que l’Incarnation miraculeuse avait amalgamé de façon tellement puissante, -
quoique si vainement pour eux, - à la Volonté divine… et il ne resta plus dans leurs mains que ce pauvre
Argent massacré qui devait remplacer leur Messie.”32
Ce que Léon Bloy souhaite nous faire sentir au fond, c’est l’insurmontable fardeau du Péché,
répandu de manière maladive sur le fil du temps et de l’histoire. La ferveur de Bloy, à laquelle
nous ajoutons une exécration fanatique de l’argent ainsi que de tous ses “agents modernes”
(exécration qui détermine une immense partie de son oeuvre) quels qu’ils soient donne au texte
une atmosphère souvent effrayante. Nous pourrions être égaré à la lecture si nous ne nous
efforcions de comprendre que la sauvagerie par moment forcée33 et volontaire de Bloy n’est que
l’instrument permettant d’égarer et de dissoudre ses adversaires jusqu’au ridicule. Se plaçant au
delà d’une analyse qui se voudrait sociologique, historique et raciale (ceci est la position et la
volonté d’Edouard Drumont), Bloy détermine la question juive à partir des versants périlleux de
l’eschatologie, mettant et protégeant de ce fait le Peuple Juif puisque la réalité qu’il cherche se
trouve confinée dans les Mystères d’un plan caché, n’affirmait t’il pas d’ailleurs plus tôt avec
une certaine verve:
“J’ai la douleur de ne pouvoir proposer à mes ambitieux contemporains un révélateur authentique. La
conciergerie des Mystères n’est pas mon emploi et je n’ai pas reçu la consignation des Choses futures.”34
***
Évoquons à présent le chapitre XXXIII qui offre selon nous une ouverture assez fascinante et
vertigineuse du “système” Bloyen. Le texte prend ici une valeur nouvelle, il devient la
transfiguration d’un message que le pamphlet avait préparé lentement, comme une prophétie. Le
chapitre s’ouvre en effet sur la prise de parole d’Israël-Jacob, “fils d’Isaac, fils d’Abraham,
générateur et bénisseur des douze Lionceaux”. La Voix de Jacob qui s’élève porte ici toute la
tristesse du monde et de la Création35. Elle vient pour rétablir l’unité dans l’erreur en achevant de
montrer par symétrie la correspondance des Écritures, correspondance qui de la spoliation
d’Esaü par Jacob lui-même à la condamnation du Fils de Dieu par le Peuple de Dieu trouve une
32
Le Salut par les Juifs, XXXI, p186
33
Nous avouons bien volontiers que les chapitres consacrées aux Trois Vieillards de Hambourg (ces Pauvres véritables
si incarnés) dégagent une agressivité que nous avons rarement rencontré
34
Le Salut par les Juifs, XIII, p71-72
35
“J’ai tellement coutume de porter le Repentir effrayant du Jéhovah, “ennuyé d’avoir fait les hommes et les animaux”,
et on voit si bien que je le porte en la même façon que Jésus a porté les péchés du monde!”, XXXIII, p197
7
harmonie inévitable. Le texte s’amplifie encore puisqu’il annonce à travers le règne d’un
Mystère ici total l’écroulement nécessaire des Chrétiens, plongés dans leurs contradictions qui à
terme les placeront dans la même situation que les Juifs, qu’ils ont accusés si longtemps sans
pouvoir comprendre36. Là encore, Bloy à travers Jacob restitue l’unité fondamentale des Juifs et
des Chrétiens face au Jugement37. De plus, l’intervention de l’Ancien Testament sert une
nouvelle fois de parabole à cette insondable filiation:
“Depuis si longtemps qu’ils vous instruisent, vos docteurs n’ont-ils pas compris que les deux soeurs
prostituées dont parle Ezéchiel ont survécu à Jérusalem et à Samarie;; qu’elles vivent toujours dans la
pérennité du symbole, et qu’elles se nomment aujourd’hui la Synagogue et l’Eglise?”38
En comparant la Synagogue à Ohala et l’Église à Oholiba, Léon Boy amorce un bouleversement
ayant pour finalité de replacer l’Église comme une étape et non comme la réalisation et
l’aboutissement des prophéties39 (“étape” qui nous le comprenons s’oppose radicalement à toute
position officielle de l’Église catholique). C’est ici que la temporalité traditionnelle se déforme
pour laisser place à une réflexion sur l’angoissante attente - Bloy est ici hanté par le Salut qui se
mêle à des visions apocalyptiques - et la venu du Sauveur (“Ce Visiteur inoui, attendu par moi
(Jacob) quatre mille ans”), qui sera lui aussi sacrifié par les Chrétiens comme le Christ l’avait été
par les Juifs:
“Jésus n’avait obtenu des Juifs que la haine, et quelle haine! Les Chrétiens feront largesse au Paraclet de ce
qui est au-delà de la haine”40
Dans cette ténébreuse et délirante peinture, les énigmes du textes gonflent et Léon Bloy en
superposant les destins de l’Église et de la Synagogue à travers la consommation absolue des
péchés et de l’horreur nous fait lire cette conclusion énigmatique, qui scelle la vision
eschatologique du pamphlet (qui ne semble ni être une métaphore ni une affirmation) par la
confession de Jacob, affirmant qu’il est lui même la Croix:
36
La question de la gradation du détournement de Dieu dans l’erreur est un thème très présent dans le Christianisme de
Bloy, nous en citons ici un exemple: “Les catholiques déshonorent leur Dieu, comme jamais les juifs et les plus
fanatiques antichrétiens ne furent capables de le déshonorer” Le Désespéré (1887), réédition chez La Part Commune
2004, p 252
37
Jacob s’adresse aux Chrétiens en ces termes: “ Ne voyez-vous pas que nous sommes, dès à présent, les convives du
même festin de turpitude et que nous allons de compagnie sous le fouet de l’exacteur?” XXXIII, p201
38
Le Salut par les Juifs, XXXIII, p201
39
“La Passion recommencera, non plus au milieu d’un peuple farouche et détesté, mais au carrefour et à l’ombilic de
tous les peuples, et les sages apprendront que Dieu n’a pas fermé ses fontaines, mais que l’Évangile de Sang qu’ils
croyaient la fin des révélations était, à son tour, comme un Ancien Testament chargé d’annoncer le Consolateur de
Feu.” XXXIII, p203-204
40
Le Salut par les Juifs, XXXIII, p205
8
“Car le Salut du monde est cloué sur moi, Israël, et c’est de Moi qu’il lui faut “descendre.”41
Cette formule nous apparaît de manière étrange, de la même manière que ce Paraclet sacrifié
semble recueillir les traits de Lucifer et de l’Antéchrist. Cependant, ce Libérateur vagabond que
le Crucifié appela dix-neuf siècles42 est, nous dit Bloy, l’ “image et la ressemblance infinie” de la
Croix, assimilée elle-même à Jacob. Nous voyons ici de quelle manière se manifeste le
mysticisme ténébreux de Bloy, qui fixe le Salut du monde au Mystère de la révélation de Jacob
d’où s’échappe des visions d’apocalypses. La distance qui nous sépare de cet univers religieux
extrême nous fait difficilement assimiler le drame de l’impuissance qui se joue dans l’esprit de
l’écrivain, déchiré et contradictoire, qui condamne l’antisémitisme de manière évidente pour des
raisons religieuses mais qui ne témoigne pas moins d’une malédiction universelle à laquelle
l’humanité ne peut échapper et à l’intérieur de laquelle elle évolue et ne cesse de “dégringoler”.
***
Le Salut par les Juifs de Léon Bloy apparaît donc comme un livre contre l’antisémitisme pour
des raisons mystiques. Par le symbole, Bloy nous fait sentir l’irrémédiable et nécessaire “chute”
des hommes à travers l’histoire qui se lit dans la filiation et l’identité des Écritures (qui renforce
l’idée de l’inanité, de l’impuissance et de la bétise de l’antisémitisme d’un Drumont). Léon Bloy,
de plus, se présente ici comme une personnalité à la marge, dont la violence et le délire semblent
répondre au poids immense d’une âme religieuse inquiète que le sens du Péché perpétuel dévore
en profondeur. Paradoxal, Le Salut par les Juifs l’est également puisqu’il ne cesse jamais de
rappeler que le Mystère est omniprésent et indépassable, que les hommes sont cloués dans
l’attente du Salut tout autant qu’ils sont plongés dans l’erreur et la faute. Ce pessimisme
désespéré et douloureux de Bloy, qui se manifeste de manière explicite dans ses détestations
répétées de toutes les formes modernes de vie, dominées par l’Argent et détournées des mystères,
nous montre l’écartèlement douloureux d’un Christianisme (celui de Bloy) ayant intériorisé dans
sa vie spirituelle tout autant que dans sa chair (la vie de misère de Bloy en est un témoignage
éclairant) la rupture définitive qui scinde et écarte la Pauvreté véritable (seule vénérable) des
exigences de l’existence moderne (seule possible). Léon Bloy, au carrefour de ces deux pôles ,
ne pouvait témoigner en faveur du Peuple de Dieu qu’un cri de désespoir que ne recouvrent que
le besoin et l’attente du Salut, impossible sans lui.
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Le Salut par les Juifs, XXXIII, p 208
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Le Salut par les Juifs, XXXIII, p207
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