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Strat 119 0077

L'article de Philippe Boulanger explore l'importance de la géographie militaire, en particulier le terrain et la géotactique, dans la planification et l'exécution des opérations militaires. Il souligne que la compréhension du terrain est essentielle pour la tactique, et que cette notion a évolué depuis le XIXe siècle, influençant les doctrines militaires jusqu'à nos jours. Enfin, il met en lumière les défis contemporains liés aux nouvelles technologies et à la culture militaire qui redéfinissent l'interaction entre le terrain et les stratégies militaires.

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Strat 119 0077

L'article de Philippe Boulanger explore l'importance de la géographie militaire, en particulier le terrain et la géotactique, dans la planification et l'exécution des opérations militaires. Il souligne que la compréhension du terrain est essentielle pour la tactique, et que cette notion a évolué depuis le XIXe siècle, influençant les doctrines militaires jusqu'à nos jours. Enfin, il met en lumière les défis contemporains liés aux nouvelles technologies et à la culture militaire qui redéfinissent l'interaction entre le terrain et les stratégies militaires.

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Le terrain et la géotactique en géographie militaire

Philippe Boulanger
Dans Stratégique 2018/2 (N° 119), pages 77 à 94
Éditions Institut de Stratégie Comparée
ISSN 0224-0424
DOI 10.3917/strat.119.0077
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Le terrain et la géotactique
en géographie militaire

Philippe BOULANGER1

L e raisonnement géographique pris en compte par le militaire est


en fait complexe Il associe tous les éléments d‟ordre géogra-
phique, physique, humain et régional, aux différentes combinai-
sons militaires d‟ordre tactique, opérationnel et stratégique Comme le
souligne l‟amiral Raoul Castex, dans les Théories stratégiques (1929-
1935), la géographie « est, avec l’histoire, à la base des connaissances
indispensables aux hommes d’État, aux soldats et aux marins. Elle est
par excellence la science du gouvernement et du commandement, ou,
selon le mot de Strabon, « la science des princes et des chefs mili-
taires »2 Il fait remarquer aussi que l‟influence de la géographie inter-
vient à différents degrés et à différentes échelles. Le terrain, tout
d‟abord, exerce une certaine influence sur la tactique pour les petites
unités, alors que les grands espaces l‟échelle mondiale sont associés
« la grande géographie » pour des ensembles d‟armées La géotactique
et la géostratégie pourraient être complétées par une troisième échelle
intermédiaire dont la place s‟est imposée partir de la seconde guerre
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mondiale dans la pensée militaire occidentale : le théâtre d‟opérations
au niveau opératique. Ainsi, le raisonnement géographique militaire se
décompose traditionnellement en trois échelles géographiques corres-

1
Professeur des universités, UFR de géographie, Sorbonne Université. Auteur de
La France devant la conscription 1914-1922, Economica, 2001 ; Le Soldat-Citoyen,
Documentation française, 2001 ; La France : espace et temps, Ed. du temps, 2002 ; La
Géographie militaire française 1871-1939, Economica-ISC, 2002, prix Lucien Wyse-
Bonaparte 2003 de la Société de géographie de Paris ; Géographie militaire, Ellipses,
coll. Carrefour, 2006 ; Géographie militaire et géostratégie, enjeux et crises du monde
contemporain, 2015, 2e éd. Il prépare actuellement un ouvrage sur la géographie et le
militaire, à paraître en 2019.
2
Raoul Castex, Théories stratégiques, tome 3, Economica-ISC, 1996 (rééd.),
372 p.
78 Stratégique

pondant à des pratiques différentes du métier militaire avec des


concepts diversifiés pour chacune d‟entre elles. Enfin, cette distinction
par échelle géographique doit aussi être relativisée depuis la fin du XXe
siècle en raison des nouvelles technologies de l‟information et de la
communication, des nouveaux systèmes d‟armes (comme le drone) et
des transformations inhérentes à la culture militaire. Le plus souvent,
ces trois échelles sont de plus en plus imbriquées simultanément dans
la planification et le déroulement des opérations. Comment le terrain
associé la géotactique constitue l‟une des approches, la plus citée
généralement, de la géographie militaire ? Cet article aborde, dans un
premier lieu, la manière dont la conception du terrain est toujours liée à
la tactique. Il traite, en deuxième lieu, de la géotactique comme une
approche fondamentale de la géographie militaire, puis, en troisième
lieu, de l‟aménagement du terrain …

LE TERRAIN, UNE AIDE À LA MANŒUVRE


DANS LA TACTIQUE

Une notion académique dans la pensée militaire


à partir du XIXe siècle

L‟appréhension de la géographie à des fins militaires se construit


à partir d‟échelles géographiques. La première d‟entre elles porte sur
l‟environnement local assimilé au terrain. Le terme de terrain est ancien
dans la pensée militaire. Sun Tsé mentionne autant de manœuvres
possibles pour une armée que de types de terrains distincts. « Il y a neuf
sortes de terrain qui peuvent être à l’avantage ou au désavantage de
l’une ou l’autre armée » écrit-il dans le chapitre 11 : « de dispersions,
légers, contestables, de réunion, pleins et unis, à plusieurs issus, graves
et importants, gâtés, de morts »3. Depuis l‟Antiquité, les traités de
tactique ou de ruse le mentionnent distinctement sans être pour autant
des écrits exclusivement consacrés à cet aspect. Sa conception constitue
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ainsi l‟un des éléments essentiels de la pensée tactique mais demeure
longtemps abstraite. Von Bülow, dans L’Esprit du système de guerre
moderne (1799), adopte une conception toute géométrique du terrain
dans les opérations militaires. Jomini, dans le Précis de l’art de la
guerre (1836), distingue bien les éléments topographiques et géogra-
phiques dans un sens théorique mais sans en exploiter toutes les carac-
téristiques. Clausewitz reconnaît en premier son rôle essentiel. Dans De
la guerre (1816-1831), il admet que sa maîtrise peut devenir un objectif
géographique à part entière, même si, une fois de plus, les composants
géographiques sont abordés sans précision.

3
Sun Tsé, L’Art de la guerre, Paris, Pocket, 1993, 150 p.
Le terrain et la géotactique en géographie militaire 79

La prise en compte du terrain émerge de manière distincte dans


la pensée occidentale à partir du XIXe siècle où l‟art de la guerre prend
une nouvelle dimension, se rationalise et se construit de manière plus
élaborée. Elle présente une histoire spécifique tout en étant toujours
liée la manœuvre En France, le terrain occupe même une place nova-
trice dans la doctrine napoléonienne. Pour le lieutenant-colonel Baills,
en 1927, cette doctrine se traduit par une offensive raisonnée, réfléchie,
consécutive à une attitude d‟attente défensive4. Toutes les grandes
batailles napoléoniennes conduisent à une organisation du terrain avant
de procéder au mouvement offensif. En 1805, par exemple, Napoléon
entreprend l‟exécution de son plan qui consiste à marcher sur Vienne à
travers l‟Allemagne pendant que l‟armée de Masséna attaque les forces
autrichiennes en Italie Dans la manœuvre d‟Ulm du 2 décembre 1805
qui lui permet de poursuivre vers Vienne, il fait fortifier les
« derrières » de l‟armée autrichienne, soit les trois ponts de Rain,
Augsbourg et Landsberg, avant d‟engager la bataille. Il existe ainsi une
doctrine d‟emploi du terrain qui repose sur plusieurs éléments : la
profondeur des positions de terrain, l‟exploitation des réseaux de
communications à l‟intérieur de la zone défensive, un échelonnement
des positions de défense, l‟organisation de points offensifs, la mobili-
sation de toutes les troupes dans cet aménagement du terrain toutefois
coordonné par le sapeur, le recours systématique à l‟organisation du
terrain dans des situations défensives ou offensives, la concentration
des feux (d‟où l‟importance de l‟artillerie) sur le terrain.
Après la chute de l‟Empire napoléonien en 1815, la France entre
dans une période de paix et les enseignements sur l‟organisation du
terrain tombent en désuétude jusqu‟aux années 1870. Après la défaite
face à la Prusse en 1870-1871, une nouvelle pensée militaire tend à
prendre en compte les erreurs de la guerre passée. Le terrain fait l‟objet
de plusieurs études d‟ordre tactique. La doctrine militaire qui s‟appuie
sur le règlement de 1875, commence à valoriser son emploi. Elle accor-
de une plus grande importance à l‟initiative, refuse la défense passive,
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s‟attache au sens des réalités du combat, comme les effets du feu et la
fortification de campagne. L‟expérience de la guerre turco-russe de
1877 confirme l‟importance que constitue justement ce dernier point et
conforte les projets en cours de fortification et d‟organisation du terrain
dans un but défensif.
Toutefois la pensée militaire française dans son ensemble est loin
de considérer le terrain comme un élément fondamental de la tactique.
Deux courants de pensée s‟opposent radicalement à la fin des années
1980. Le premier rassemble les tacticiens qui défendent une conception
napoléonienne du terrain, en l‟adaptant aux nouvelles conditions posées

4
Lt-cl Baills, « Évolution des idées sur l‟emploi tactique de l‟organisation du
terrain de Napoléon à nos jours », Revue militaire française, oct-déc. 1926.
80 Stratégique

par les progrès des armes et des moyens matériels. La plupart des
géographes militaires de la fin du XIXe siècle s‟inscrivent dans cette
tendance. L‟autre courant, majoritaire au début XXe siècle, privilégie
l‟offensive à outrance. Les principes de ses partisans consistent à mener
une offensive audacieuse pour bousculer tous les obstacles, démoraliser
l‟adversaire et lui imposer la soumission. Le capitaine Gilbert publie
ainsi en 1890 une étude sur la doctrine napoléonienne vue par Clause-
witz dans laquelle il réfute l‟intérêt du terrain et critique vivement les
travaux de fortifications de Séré de Rivière. « Le territoire n’est rien ou
peu de chose » écrit-il. Seule l‟offensive domine et l‟apport du terrain
ne réside que dans l‟exploitation des ressources qu‟il offre aux vain-
queurs5. Le mouvement dit néo-tacticien exerce à la veille de la guerre
une influence sérieuse dans le milieu et l‟enseignement militaires. Cette
doctrine, qui conduit à l‟absence de toute réflexion sur l‟organisation
du terrain, assimilant l‟aménagement défensif à une source de faiblesse,
s‟impose véritablement au début du XXe siècle. Elle est cependant
soumise à de vives critiques parmi plusieurs hauts responsables mili-
taires. Le général Foch, dans La conduite de la guerre (1906), insiste
sur l‟importance du terrain dans la guerre de siège et de campagne.
Dans ses conférences, notamment celle de 1910, portant sur le com-
mentaire du mémoire de Moltke de 1857, il estime que la direction à
donner à une attaque stratégique, c‟est-à-dire la manœuvre, dépend du
terrain. Ce que Napoléon nommait « les conditions topographiques du
terrain de la lutte », Foch le définit comme un facteur de décision pour
attaquer ou défendre. Il considère toutefois que la tactique doit dominer
le terrain et non laisser le terrain s‟imposer à la tactique.
Les débuts de la Grande guerre en 1914 révèlent les erreurs dans
la conception du terrain et l‟absence de tout entraînement des soldats à
la fortification de campagne. Les premières organisations consistent en
des creusements individuels sans logique ou à l‟aménagement d‟une
première ligne de défense sans profondeur, lorsque le terrain n‟est pas
simplement abandonné comme le préconisent les néo-tacticiens. La
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suite des événements conduit à l‟organisation progressive et nécessaire
du terrain. La guerre de position impose des conditions d‟occupation et
suscite un intérêt nouveau en contradiction totale avec la pensée de
l‟offensive à outrance. Le ministère de la Guerre adopte ainsi la pre-
mière instruction sur l‟organisation du terrain en mars 1917 qui s‟ins-
pire étroitement de celle de juillet 1909 sur la guerre de siège. Toutes
les règles (boyaux, tranchées, etc.) y sont précisées ainsi que les moda-
lités d‟usage de la fortification de campagne dans la défense et l‟offen-

5
Il préconise en revanche l‟abandon du terrain en cas de revers, propose une
armée en retraite de se réfugier derrière la Loire, le Morvan ou la Saône pour se
reconstituer.
Le terrain et la géotactique en géographie militaire 81

sive. Pour la première fois, le terrain fait l‟objet d‟une instruction offi-
cielle qui est mise à jour jusqu‟à aujourd‟hui dans l‟armée française.

Trois conceptions du terrain dans la tactique

La prise en compte du terrain dans la tactique est le résultat


d‟une longue évolution de la pensée tactique. Comme le souligne le
général Duffour, celle-ci révèle trois interprétations successives6.
La plus ancienne consiste à considérer le terrain comme un cadre
spatial, une simple surface présentant des obstacles naturels, telles les
rivières ou les collines, que le tacticien considère indépendamment de
la conduite des opérations. Cette interprétation privilégiée aux XVIIIe et
e
XIX siècles aboutit à une conception théorique et géométrique de la
manœuvre militaire La plupart des penseurs militaires du XVIIIe siècle
envisagent ainsi l‟espace d‟un point de vue mathématique et abstrait
dans le cadre de la science des positions et des fortifications, souvent
de manière déterministe à l‟instar des considérations naturalistes et
géographiques académiques. La deuxième interprétation fait du terrain
un objectif géographique. Répandue avant le XVIIIe siècle, cette inter-
prétation apparaît dans la plupart des conflits comme ce fut le cas dans
la guerre de position en 1914-1918 où la prise d‟une colline ou d‟un
type de territoire devient fondamentale. La troisième interprétation
désigne le terrain comme un moyen de conduire la manœuvre mais ne
constitue pas en soi un objectif géographique. Le terrain s‟avère être
une aide essentielle et non la raison d‟être de la manœuvre. Cette
interprétation est celle qui domine dans la doctrine napoléonienne puis
dans la pensée militaire occidentale depuis la Grande Guerre. L‟art du
commandement repose sur son exploitation et sa maîtrise dans toutes
les phases d‟action. Le terrain impose ainsi ses contraintes mais néces-
site d‟être exploité en sa faveur ou contre l‟adversaire.
Cette dernière conception est dominante dans la doctrine de
l‟armée de terre française depuis le XXe siècle. « C’est sur le terrain
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que s’inscrit toute action et que se matérialise la manœuvre de l’infan-
terie. Mais le terrain n’a pas de valeur en soi : il ne prend d’impor-
tance que par les ressources et les difficultés qu’il procure aux deux
adversaires » d‟après Le règlement provisoire de manœuvre de l‟infan-
terie (1951)7. La deuxième interprétation est écartée progressivement,
dans la tactique et l‟opératique, surtout à partir de la seconde guerre
mondiale. La Doctrine interarmées d‟emploi des forces en opérations

6
Général Duffour, « L‟élément terrain en stratégie », Conférence prononcée en
1931 au Centre des hautes études militaires, Stratégique, 2-95, n° 58, p. 63-84.
7
Ministère de la Défense, Secrétariat aux forces armées, état-major, 3e bureau,
Règlement provisoire de manœuvre d’’infanterie, 2e partie, Combat, Charles Lavau-
zelle, 1951, 249 p.
82 Stratégique

(1999) considère ainsi qu‟« il convient cependant de ne pas en faire, au


niveau opératif et tactique, l’objet même de l’affrontement, sans autre
considération que sa défense ou son acquisition. Une telle tactique
mène à la bataille d’usure, linéaire, où la manœuvre elle-même n’existe
plus »8. Le terrain est à la fois un moyen et un atout, une contrainte et
un obstacle. Sa connaissance et son exploitation sont essentielles pour
atteindre les objectifs tactiques fixés.
Depuis le début du XXe siècle, le terrain est abordé comme un
aspect essentiel de la décision. Il « commande en maître la manœuvre
de l’infanterie. Il agit par sa nature, par son relief, par sa végétation
sur l’emploi des armes et les possibilités de manœuvre » comme le rap-
porte la Notice provisoire sur le combat de l‟infanterie en coopération
avec les autres armes9. Cette pensée explique, qu‟à partir de la Grande
Guerre, une véritable méthodologie géographique se met en place,
améliorée constamment après 1945. Le sens du terrain apparaît donc
fondamental dans la géotactique, c‟est-à-dire l‟approche géographique
de la tactique
Depuis le début du XXe siècle, le terrain est ainsi étroitement lié à
la manœuvre comme un moyen d‟atteindre les objectifs tactiques. Aux
côtés de la mission, des forces et de l‟ennemi, il est toujours pris en
compte à travers ses avantages et ses contraintes. Comme l‟écrit le
colonel Jeanneau dans Méthode et tactique en 1949, il occupe une place
essentielle pour sa valeur militaire : « À quoi il sert et en quoi il gêne
l’action »10. Dans une conférence donnée à l‟École supérieure de guerre
en 1953 consacrée à l‟Introduction à la manœuvre tactique, le colonel
Dancourt explique que « Manœuvrer, c’est disposer ses moyens, les
mouvoir et en combiner les effets dans le temps et dans l’espace en vue
d’atteindre malgré l’ennemi un but déterminé »11 La manœuvre,
précise-t-il, consiste à rompre ou à établir un équilibre entre deux
systèmes de force. Elle combine des directions, des attitudes et des
rythmes mais aussi des possibilités d‟utilisation des armes et des
services. Et l‟espace est cet élément central qui permet ou contraint la
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manœuvre tactique
Sa définition dans le champ de la tactique présente aussi de nom-
breuses nuances selon les théoriciens militaires et les périodes. Le
colonel Jeanneau définit ainsi la tactique par six éléments dont le

8
État-major des armées, Division emploi, Instruction 1000, Doctrine interarmées
d’emploi des forces en opération, 1999, 343 p.
9
Secrétariat d‟État aux forces armées « guerre », état-major général, 3e bureau,
Notice provisoire sur le combat de l’infanterie en coopération avec les autres armes,
Paris, Charles-Lavauzelle, 1950, p. 9.
10
Colonel Jeanneau, Méthode et tactique, École d‟État-Major, enseignement
militaire supérieur, 1949, 21 p.
11
Colonel Dancourt, Introduction à la manœuvre tactique, conférence tactique,
École supérieure de guerre, 1953, 51 p.
Le terrain et la géotactique en géographie militaire 83

terrain fait partie avec la mission, l‟ennemi, les moyens, les données et
leurs rapports, le dispositif. Par définition, le terrain est « le cadre où va
se dérouler l’action, le théâtre, la scène et le décor ». Il est « à étudier
à la lumière de la mission et à l’échelle du but, en fonction du jeu des
acteurs (nos moyens et l’ennemi) ». Dans La méthode dans l’étude des
problèmes tactiques (1948-1949), le lieutenant-colonel Pons considère
qu‟il n‟existe pas de dogme ou de recettes établies en tactique qui se
définissent par quatre éléments fondamentaux (la mission, les moyens,
la manœuvre et le milieu)12. Pour le colonel Thoumin, à la même
période, le terrain, qu‟il considère aussi comme l‟un des quatre élé-
ments de la tactique, est le « seul élément objectif de décision pleine-
ment objectif » pour le chef13. Étudier le terrain, « c’est découvrir
devant un paysage donné les caractères et les détails de ce paysage
capables de faciliter l’accomplissement de la mission ». En 1955, dans
La géographie militaire, le colonel Moulinier s‟inspire de la notion,
souvent rappelée dans la doctrine militaire française, de « tyrannie du
terrain » pour rappeler sa valeur permanente dans la tactique pour la
décision en temps de paix ou de guerre14. « Le terrain offre toujours les
mêmes facilités et les mêmes difficultés » bien que des nuances peuvent
être apportées en fonction des circonstances comme la destruction des
infrastructures de transport ou de l‟emploi de l‟aviation. Le terrain étant
une surface, selon l‟auteur, sa valeur est liée à son apport pour les
armées dans le mouvement, la protection (les abris), les communi-
cations et les obstacles.
Il apparaît ainsi une certaine continuité dans l‟approche du
terrain dans la pensée tactique française jusqu‟à aujourd‟hui. Dans le
Manuel d’emploi des termes, sigles et signes conventionnels militaires,
la tactique est toujours en référence avec un milieu même si le terme
semble avoir été placé au second rang : « Art de combiner, en opéra-
tion, les actions de tous les moyens militaires pour atteindre les objec-
tifs assignés par la stratégie opérationnelle »15. Plus récemment, le
général Michel Yakovleff, dans Tactique théorique (2006), place la
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notion d‟espace géographique comme le premier fondement du raison-
nement tactique, avant l‟ennemi, le temps et le combat16.

12
Lieutenant-colonel Pons, La Méthode dans l’étude des problèmes tactiques,
École d‟état-major, cours de tactique, 1948-1949, 30 p.
13
Colonel Thoumin, « Notes de géographie militaire », Informations militaires,
n° 3, 25 mars 1948.
14
Colonel Moulinier, « La géographie militaire », Revue militaire d’informations,
25 mars 1955, n° 249, p. 23-28.
15
Ministère de la Défense, Emat, Bureau instruction, Manuel d’emploi des termes,
sigles et signes conventionnels militaires, tome 1 : vocabulaire militaire, 1996.
16
Général Michel Yakovleff, Tactique théorique, Paris, Economica, 2016 (3e éd.,
2006), 702 p.
84 Stratégique

LA GÉOTACTIQUE, APPROCHE FONDAMENTALE


DE LA GÉOGRAPHIE MILITAIRE

La notion de géotactique

La géotactique est une notion inventée par le général Giacomo


Durando en 1846, devenu ministre piémontais de la guerre en 1855 et
ministre des affaires étrangères en 1862. Dans Della Nazionalita
italiana, publié en 1846, celui-ci emploie les mots de géostratégie et de
géotactique, dont seul le premier connaît un certain succès au XXe
siècle, pour désigner « dans l’abstrait la structure et les caractéris-
tiques du terrain (…) »17. Considérant que les données géographiques
déterminent un « lien de sociabilité » fondant la nationalité, il propose
d‟étudier le terrain de la péninsule pour préparer les opérations dans la
lutte qui oppose la nationalité italienne et les Autrichiens.
Cette notion de géotactique, au sens de l‟ensemble des données
physiques et humaines liées au terrain, est, en réalité, suivie par
l‟ensemble des géographes militaires depuis l‟essor des écoles de
géographie militaire en Europe au XIXe siècle. La rationalisation de la
pensée militaire et les progrès des connaissances géographiques (et
cartographiques) conduisent à produire la synthèse de tous les compo-
sants du terrain à des fins militaires. Le géographe militaire Thoumin,
en 1948, par exemple, estime que le terrain, qu‟il assimile aussi au
paysage, s‟observe et s‟explique en suivant les principes d‟étendue et
de l‟analogie (le recoupement d‟observation) à partir de l‟examen des
roches et des modelés, du cycle d‟érosion, du manteau végétal, de la
traduction sur le sol de l‟activité humaine (cultures, routes, canaux,
etc.), des groupements humains18. Ces cinq éléments sont étudiés,
explique-t-il, toujours selon leurs qualités militaires que sont les vues,
les champs de tir, les angles morts inhérents à certains modelés, la
répartition des cheminements, les obstacles naturels pour la lutte anti-
char, etc. De fait, la géographie du terrain pour le militaire s‟appuie
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d‟abord sur une dimension physique.

Les principales approches géographiques de la géotactique

Dans un premier temps, l‟approche de la géographie physique est


généralement prise en considération. Elle se caractérise par une syn-
thèse de différentes spécialités qui appartiennent à la géographie acadé-
mique : les formes de la surface terrestre (isthme, détroits, îles, pénin-

17
Hervé Coutau Bégarie, Traité de stratégie, Paris, Economica-ISC, 1999, 1005 p.,
p. 664. Voir aussi Approches de la géopolitique de l’Antiquité au XXIe siècle, Hervé
Coutau-Bégarie et Martin Motte (dir.), Paris, Economica-ISC, bibliothèque stratégique,
2e éd., 781 p., p. 185-226.
18
Colonel Thoumin, op. cit.
Le terrain et la géotactique en géographie militaire 85

sules, littoraux, formes topographiques (plaines, montagnes, plateaux) ;


la géomorphologie (formes géologiques, ensembles structuraux, com-
position des roches, érosion, accidents et risques naturels) ; l‟hydro-
graphie (bassins hydrographiques, régimes hydrographiques) ; la
biogéographique (fonctionnement et diversité des milieux naturels), la
climatologie (zonages climatiques, températures, précipitations, phéno-
mènes régionaux (cyclone, etc.). Dans la tradition géographique mili-
taire depuis le XIXe siècle, la géologie, les composants topographiques
et la climatologie occupent une place essentielle. Gustave-Léon Niox,
dans le tome 1 de Géographie militaire (1876) considère que la géolo-
gie est la base de la connaissance du terrain pour comprendre
l‟influence de la nature des roches (résistance et perméabilité) sur les
possibilités de manœuvre, plus facile sur des roches granitiques ou
crayeuses que sur des sols granitiques et argileux19.
Concernant les composants topographiques, la plaine, la mon-
tagne, les couverts et les cours d‟eau sont aussi les clefs d‟approche du
terrain devenues systématiques. Chacun présente des caractéristiques
propres qui varient selon les régions. Malgré tout, des principes géné-
raux sont généralement établis. Les plaines de l‟Europe continentale,
considérées comme le milieu de la bataille décisive, permettent de
concentrer des armées de masse mais sont difficiles à défendre tout en
restant convoitées (comme les plaines de Flandres, d‟Alsace, de Hon-
grie). Le moindre accident du terrain, comme les points hauts, occupe
une place tactique recherchée comme le montre le Chemin des Dames
dans l‟Aisne durant la première guerre mondiale. Les montagnes, qui
ont suscité des réflexions précises de tous les grands théoriciens de la
stratégie, comme Clausewitz et Jomini au début du XIXe siècle, sont
aussi entreprises selon leurs données naturelles (l‟altitude, l‟étagement,
la végétation, le climat hivernal, etc.) comme militaires à travers la
vocation d‟axes de passage des fonds de vallées ou des cols débouchant
vers la plaine, la maîtrise des points hauts permettant de dominer les
étages inférieurs. Les couverts (ou zones boisées) sont aussi appréhen-
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dés selon leurs données naturelles et militaires. Si la pensée militaire
académique estime que tout combat doit y être évité, il n‟en demeure
pas moins des spécificités tactiques favorables à la guérilla et à
l‟embuscade en raison du couvert qu‟assure la végétation aux combats
d‟usure et d‟arrêt. Les cours d‟eau (ou coupures humides) sont aussi
analysés à partir de leurs composants naturels (largeur, longueur,
vitesse du courant, rives, profondeur, facilité d‟accès, régime des eaux,
potentialité d‟inondation) et militaires comme axe de passage, transport
fluvial, rempart défensif, possibilité de franchissement. Enfin, les
conditions climatiques jouent aussi un rôle omniprésent abordé selon

19
Gustave-Léon Niox, Géographie militaire, notions de géologie, de climatologie et
d’ethnographie, Dumaine, 1876, 191 p.
86 Stratégique

les variations de température saisonnières et journalières, de vent,


d‟altitude, de latitude, d‟humidité et de pression atmosphérique.
Dans un second temps, les composants de géographie humaine
interviennent en fonction des objectifs tactiques de la mission. Sont pris
en compte, sans être exhaustifs sur cet aspect qui constitue un sujet
essentiel depuis les guerres des années 2000, les aspects démographi-
ques (accroissement démographique, transition démographique, migra-
tions, santé, déséquilibres démographiques régionaux, etc.), politiques
(institutions, frontières, revendications territoriales, idéologie), écono-
miques (ressources naturelles, productions économiques), culturels
(religions, langues, mœurs, minorités culturelles, dimension identi-
taire), les dynamiques rurales et urbaines (évolution des campagnes,
croissance de l‟urbanisation), les infrastructures de transport et d‟amé-
nagement du territoire (politiques d‟aménagement, réseaux et mise en
valeur des espaces).
Ces différents critères d‟étude du terrain varient selon les condi-
tions de la mission engagée mais apparaissent permanents depuis
l‟essor de la géographie militaire qui a pour vocation, justement, de les
approfondir. La méthode de raisonnement tactique de l‟armée française
depuis 1945 le met en évidence. Elle consiste à saisir les grandes lignes
du terrain (les cours, les obstacles), les caractères dominants (terrain
découvert, couvert, coupé, etc.), les articulations (ossature, limites natu-
relles, etc.), leur impact sur la manœuvre (possibilités d‟observation,
application des feux, les zones de progression, etc.) pour identifier les
zones favorables et défavorables la manœuvre La Doctrine de
l’appui géographique des forces terrestres (2013) préconise aussi de
s‟appuyer sur ces critères, dans une première partie, en abordant suc-
cessivement la situation (zone dans la région naturelle), ses dimensions
(largeur-profondeur, superficie), les traits caractéristiques (topographie,
nature du relief, hydrographie, végétation, mouvements de terrain et
des coupures), population (densité, habitat, activités)20.
L‟intérêt de cette description géographique du terrain est toujours
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mis en rapport avec la mission à effectuer. Celle-ci, dans une seconde
partie, consiste traiter des espaces de manœuvres (compartimentage
du terrain, emploi des armes, nature des sols pour les engins), des
points et des zones clés, des obstacles (coupures, couverts, falaises,
agglomérations), des voies de communication et de transport d‟énergie
(pénétrantes, rocades, voies ferrées, densité des réseaux, viabilité, apti-
tude des routes à la circulation, zones favorables aux embuscades,
lignes électriques comme obstacles aériens).

20
Centre de Doctrine d‟Emploi des Forces, Doctrine de l’appui géographique des
forces terrestres, GEO 20.101, 2013, 88 p.
Le terrain et la géotactique en géographie militaire 87

La notion essentielle de compartimentage du terrain

Enfin, le terrain dans la tactique occupe une place essentielle


puisqu‟il se définit par son compartimentage. Il est considéré comme
« un échiquier dont les cases sont des compartiments et dont la valeur
dépend des pièces qui les occupent »21. Divisé traditionnellement en
trois zones (zone arrière, zone de combat, zone ennemie), il se subdi-
vise toujours dans la recherche de l‟accomplissement de la manœuvre
Comprendre le terrain consiste d‟abord à analyser les niveaux et
les combinaisons de son compartimentage pour répondre à la question
« voilà où je peux agir »22. Par définition, le compartiment est l‟en-
semble des points ayant des vues réciproques, « la portion de terrain
limitée normalement par les couverts et l’ondulation du sol, faisant
obstacle aux vues et aux feux directs »23. Il est l‟espace où porte
l‟horizon visible. L‟observation, mais aussi l‟examen de la carte,
permet de délimiter les compartiments principaux d‟un terrain : crêtes,
lisières de bois ou de villages, etc. Il se divise encore en compartiments
secondaires, qui sont autant de champs de bataille pour les petites
unités, selon les dénivellations, les couverts, les haies, les cultures.
Chacun est une sorte d‟unité spatiale et chaque accès une sorte de porte
d‟entrée. À chaque compartiment correspond une unité militaire, en
particulier d‟infanterie, généralement proportionnelle à la dimension de
cette surface. Durant la Guerre froide, les critères géographiques de
compartimentage du terrain concernant le théâtre européen, retenus par
la doctrine française, s‟inscrivent dans une certaine continuité : la topo-
graphie, éventuellement, la géologie, au travers des hauts du terrain,
des dépressions de terrain, des terrains plats ; les couverts forestiers à
travers les parcellaires forestiers, les clairières, les chemins ; les loca-
lités à travers les types de construction ; les conditions atmosphériques
et climatiques.
Chaque compartiment comprend également des points tactiques
dont l‟intérêt consiste à les conquérir et à les maîtriser successivement
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selon un « plan de conquête du terrain ». Ce sont les carrefours, les
points de passage obligé, les bois, les villages, les sites dominants, les
portions de terrain offrant une observation ou permettant des tirs sur
des zones étendues (dites « horizons dangereux »). Les maîtriser
conduit à contrôler ensuite le compartiment tout entier. Selon le général
Yakoleff, chaque compartiment est considéré selon sa profondeur, sa
largeur, son encombrement et sa lisibilité avec des conséquences mili-
taires sur la pénétrabilité (portance des sols par exemple) et son inter-
visibilité pour l‟emploi des armes. Toutefois, le compartimentage du
terrain n‟est pas non plus interprété de manière déterministe. Toute une
21
Colonel Jeanneau, op. cit.
22
Op. cit.
23
Yakoleff, op. cit.
88 Stratégique

doctrine d‟aménagement du terrain voit le jour dès la Grande Guerre


dont le but consiste à améliorer la valeur offensive ou défensive du
terrain, à transformer des zones passives en zones déterminantes. Le
terrain apparaît donc divisé dans le sens de la largeur et de la profon-
deur par une série de crêtes et de lignes de couverts qui forment des
écrans plus ou moins continus pour les systèmes d‟armes comme les
tirs d‟artillerie. Selon les armes, le terrain peut exercer une influence
décisive sur l‟action militaire. Pendant la Guerre froide, par exemple,
pour l‟arme blindée, la forêt et la ville sont les terrains à éviter, trop
accidentés et coupés au point que l‟observation est rendue difficile, le
rythme de la progression réduit, les possibilités de tir et de déploiement
limitées, la portée des moyens de transmission affaiblie, l‟exposition
aux obstacles et aux armes antichars accrue24.

AMÉNAGER LE TERRAIN : UNE AUTRE APPROCHE


DE LA GÉOTACTIQUE

L’organisation du terrain, un acte de combat

À partir de la première guerre mondiale, la notion d‟aména-


gement du terrain s‟impose clairement dans la pensée militaire occi-
dentale. En France, l‟Instruction relative à l’organisation du terrain de
1917 constitue un tournant culturel et le début d‟une étape nouvelle
dans la manière de penser l‟espace par le militaire25. L‟aménagement
du terrain n‟est plus considéré comme un acte de défaite anticipée, ce
qui renforce aussi la nécessité du raisonnement géographique dans la
tactique. Dans l‟armée de terre française, les textes doctrinaux envisa-
gent clairement les avantages à tirer d‟une analyse géographique du
terrain et de son organisation pour interdire la manœuvre de l‟adver-
saire.
L‟aménagement du terrain consiste à renforcer dans une large
mesure les caractéristiques naturelles du terrain sans en modifier pour
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autant les traits essentiels. Il est assimilé à un acte de combat qui
s‟inscrit dans une manœuvre générale des armées, qu‟elle soit défen-
sive ou offensive. La doctrine française entre 1918 et 1962 lui donne
comme fonction de maintenir, tout d‟abord, l‟intégrité d‟une zone ou
d‟un espace déterminé par une manœuvre d‟arrêt, dite aussi défensive
sans esprit de recul. Parallèlement, elle préconise d‟agir en profondeur
et d‟enrayer la progression d‟un adversaire en s‟aidant du terrain. Cet
acte de combat est appelé l‟action retardatrice qui trouve son abou-
24
Ministère de la Défense, Emat, Bureau Emploi, Règlement d’emploi de l’esca-
dron de chars de bataille, 1979, 124 p., p. 96.
25
Ministère de la Guerre, état-major de l‟armée, 3e bureau, Instruction provisoire
sur l’organisation du terrain, Charles Lavauzelle, 1ère partie mars 1917, 2e partie
octobre 1917, 93 p. et 235 p.
Le terrain et la géotactique en géographie militaire 89

tissement dans la défense finale d‟une position. Il existe de nombreux


exemples d‟aménagement du terrain à des fins défensives comme le
Mur de l‟Atlantique (1941-1945), la construction de la ligne Maginot
(1929-1935) ou la ligne Morice en Algérie (1957-1959). Ceux-ci
prennent la forme généralement d‟une ligne fortifiée, composée d‟ou-
vrages simples ou de fortifications permanentes et continues. Sa finalité
consiste à barrer une voie d‟accès, protéger un camp ou une frontière.
Sa valeur est donc défensive en créant un obstacle face à une invasion
potentielle. Lors de la bataille de Dien Bien Phu en Indochine, de
novembre 1953 à mai 1954, les combattants français n‟ont que
l‟enfouissement pour se protéger et se dissimuler de l‟adversaire
vietnamien. La « cuvette » est alors parsemée de réseaux de tranchées
et d‟abris élémentaires. Encore au début du XXIe siècle, ce procédé reste
toujours en vigueur pour assurer la protection individuelle et collective.
Ainsi, la fonction d‟aménagement du terrain (dite aussi agence-
ment de l‟espace terrestre dans les années 1990 et 2000, est complexe
et recouvre tout un ensemble de procédés tactiques à la fois défensifs et
offensifs. Selon la terminologie doctrinale, son intérêt est de « rendre le
terrain conforme aux besoins de l’action » : appui à la mobilité, appui à
la contre-mobilité, aide au déploiement26. « Suivant ses dimensions en
largeur et en profondeur, est-il précisé, le compartiment de terrain
correspond aux possibilités de déploiement et d’action efficace (feux et
manœuvre) de telle ou telle unité (depuis la compagnie jusqu’aux
grandes unités) »27. Conduite généralement par l‟arme du génie, elle
doit permettre le renseignement sur l‟ennemi et le ralentissement de sa
manœuvre, la capacité de résistance en organisant des positions, la
dissimulation et la protection du défenseur dans des conflits conven-
tionnels, y compris dans un contexte d‟emploi d‟armes chimiques et
nucléaires, et asymétriques. Entre 1918 et 1991, dans la doctrine fran-
çaise, il est même prévu une manœuvre spécifique dite « des barra-
ges » qui consiste à aménager dans la profondeur des obstacles succes-
sifs pour obliger un adversaire à des efforts répétés Cette manœuvre
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combine la densité des obstacles dans une zone (destruction d‟infra-
structures de communication, obstruction comme des barricades,
champs de mines, inondations et infection du terrain) et des actions de
combat pour retarder la manœuvre adverse
La nature du terrain conduit à adapter certains procédés tacti-
ques. En terrain accidenté, les destructions de voies de communications
sont privilégiées du fait de la fermeture de points de passage obligés.
En terrain boisé et plat, les abattis piégés et le recours aux mines anti-

26
Général Yakoleff, op. cit., p. 106. Voir le TTA 106, « Tactique générale », op.
cit. Titre 431. L‟aide au déploiement se définit par différents modes d‟occupation de
l‟espace comme la dépollution des terrains, l‟organisation de la voirie ou des camps par
exemple.
27
TTA 106, op. cit.
90 Stratégique

personnel sont recommandés. En terrain de parcours facile, où les


destructions sont aisément contournées, il est plutôt fait usage des
champs de mines pour former un obstacle artificiel.

L’aménagement défensif et offensif du terrain

L‟une des notions parmi les plus importantes porte sur l‟organi-
sation de la position considérée comme la base défensive d‟un espace
militaire. Celle-ci tend à remplacer la notion de ligne défensive et se
subdivise en plusieurs échelons. De manière théorique, une position est
organisée selon le principe de la défense fermée reposant sur un effectif
limité (de la valeur d‟un bataillon) et l‟emploi d‟armes lourdes, dispo-
sée en quinconce par rapport à d‟autres et renforcée par des obstacles
naturels et artificiels. Elle se subdivise en plusieurs centres de résis-
tance qui, à leur tour, comprennent chacun plusieurs points d‟appui (au
niveau d‟une compagnie) organisés, à leur tour, en plusieurs postes de
combat. Un ensemble de positions forme une zone d‟appui de manœu-
vre au niveau d‟une grande unité. Celle-ci s‟étend sur une aire étendue,
variable selon les circonstances, et sur des terrains considérés comme
naturellement favorables.
Dans la doctrine française, à la fin du XXe siècle, la position est
organisée pour arrêter un adversaire en suivant un plan de manœuvre
dans un premier temps, puis favoriser une contre manœuvre de dégage-
ment, voire une contre-offensive, en cas d‟encerclement. Ce schéma
d‟organisation théorique, présenté dans ses grandes lignes, n‟en de-
meure pas moins un principe permanent par rapport à la conception du
terrain à des fins défensives. Parallèlement, le terrain est conçu et
aménagé à des fins offensives.
Il existe, en effet, toute une conception offensive du terrain dans
la pensée militaire occidentale. Des procédés distincts désignent cette
mise en valeur « agressive » du terrain. Le premier est la déception qui
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vise la maîtrise des formes du terrain, à leurrer et créer l‟effet de
surprise contre un adversaire. Se fondre dans le terrain est un des
aspects essentiels. Elle suppose des techniques spécifiques d‟aménage-
ment du terrain pour user de la ruse dans le dessein de tromper l‟adver-
saire et de le priver de renseignements. La doctrine française distingue
la déception, depuis les années 1930, comme « une manœuvre ou un
procédé visant à accréditer chez l’ennemi des hypothèses erronées sur
la manœuvre amie pour l’inciter à prendre des dispositions inadaptées
au développement des opérations »28. Elle est une des composantes de
la protection sur le terrain et se traduit par des mesures de dissimulation
ou/et de simulation. La dissimulation est passive par essence. Elle tend

28
Ministère d‟État chargé de la défense nationale, Notice sur l’emploi et la mise en
œuvre de la dissimulation, 1970, 18 p., TTA 712/0.
Le terrain et la géotactique en géographie militaire 91

à soustraire les unités, les matériels et les installations à l‟investigation


de l‟ennemi. Mouvements, bruits, lueurs, activités diverses, notamment
électroniques à partir des années 1960, sont l‟objet de mesures spécifi-
ques. Elle intègre plusieurs techniques comme le camouflage et le
décamouflage, la détection du camouflage, la banalisation. Depuis la
première guerre mondiale, où le mouvement cubiste est appelé pour
améliorer les formes de camouflage, les techniques ne cessent d‟évo-
luer et occupent une place essentielle dans l‟art de la guerre. L‟objectif
est de se fondre dans la végétation et de créer la furtivité comme la
discrétion. Les uniformes disparates des combattants, par l‟assemblage
des couleurs et des formes des filets, tendent à s‟adapter à la situation
locale. Les uniformes mouchetés de différentes couleurs de l‟armée
américaine engagée dans le Golfe en 1991 perturbent la vision humaine
et facilitent la dissimulation dans le désert. Aujourd‟hui le milieu
biogéographique tend à devenir un enjeu plus important des techniques
de camouflage. Le développement des caméras thermiques détecte les
sources de chaleur et de radars dévoilant les véhicules les mieux
camouflés. Dans certaines armées occidentales, depuis les années 2000,
des filets écrans multispectraux modulaires sont fabriqués pour rendre
invisibles les forces.
Le second est la contre-mobilité, regroupant « l’ensemble des
actions visant à réduire les possibilités de déplacement de l’adver-
saire », dont l‟expression se développe à partir des années 195029.
Pendant la Guerre froide jusqu‟à aujourd‟hui, il se définit comme une
« entrave aux mouvements, plus ou moins durable, naturelle ou créée
artificiellement »30. La notion d‟obstacle est un des éléments essentiels
de l‟aménagement du terrain. En France, elle est précisée de manière
concise dès la première instruction relative à l‟organisation du terrain
en 1917. Elle connaît un essor notable après 1945 et distingue plusieurs
aspects. L‟obstacle devient actif lorsqu‟il est associé à un système
d‟armes. Il est considéré comme passif lorsqu‟il est utilisé de manière
autonome pour arrêter ou entraver la progression de l‟adversaire
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comme les obstacles naturels, la destruction des voies de communi-
cation, la dissémination de gaz toxiques persistants ou les engins explo-
sifs improvisés plus récemment. Outre cette distinction entre obstacle
actif et passif, il se remarque aussi une différence entre l‟obstacle
naturel et celui artificiel. Les obstacles naturels sont formés de nappes
d‟eau, de zones marécageuses, d‟escarpements, entre autres éléments.
Ils présentent l‟avantage d‟être infranchissables par les chars de combat
ou des véhicules tout terrain. L‟obstacle artificiel est employé lorsque

29
Ministère de la Défense, état-major de l‟armée de terre, Bureau instruction,
Manuel d’emploi des termes, sigles conventionnels militaires, op. cit., TTA 106.
30
Manuel d’emploi de termes, sigles et signes conventionnels militaires (TTA 106),
1979. La version 1999 de ce même manuel en reprend les termes.
92 Stratégique

le terrain n‟offre pas d‟avantages spécifiques. Deux types particuliers


se distinguent également. Le premier cherche à reproduire un obstacle
naturel comme les fossés profonds, les inondations, les abattis, les murs
ou piliers de béton, les destructions effectuées sur les voies de commu-
nication. Le second type renvoie à l‟obstacle qui présente une faible
résistance à l‟action des engins de combat. Celui-ci est désigné sous le
nom de défenses accessoires. Celles-ci sont les réseaux et les haies de
fil de fer, les fougasses ainsi que tout ce qui peut entraver la marche de
l‟ennemi dans une zone.

Un exemple d’aménagement du terrain : la ligne Morice en 1959


Document 1 : La ligne Morice dans l’Est de l’Algérie en 1959
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La ligne Morice en Algérie est un exemple de la concentration et
la diversité des types d‟obstacles conçus par l‟armée française dans les
années 1950. De la Méditerranée au Sahara, la ligne Morice, du nom du
ministre de la Défense du gouvernement Guy Mollet, est édifiée pour
interdire les investissements de l‟armée de libération nationale de la
Tunisie vers l‟Algérie partir de 1956 Sa composition principale
repose sur une clôture électrifiée (5 000 volts) de 2,5 mètres de hauteur
de 10 km de long, au début 1957, dans la région de Marnia dans le
Nord. Mais elle ne forme pas encore une ligne étanche. À la fin du
Le terrain et la géotactique en géographie militaire 93

printemps 1957, une estimation évalue le trafic clandestin de personnes


à 2 000 passages de personnes et 1 000 armes alors que les activités de
l‟Armée de libération nationale connaissent un essor important Le
ministre de la défense nationale Morice décide alors de renforcer le
dispositif électrique vers le Sud en juin 1957, jusqu‟ Tebessa en octo-
bre puis prolongé jusqu‟ Négrine par un réseau de surveillance par
31
radars-canons (partie non électrifiée) .
Cette ligne de 300 kilomètres comprend trois dispositifs du côté
algérien en 1957. Le premier est lié à la technique d‟alerte. Des postes
de contrôle reçoivent une alerte dès que la clôture électrifiée est
touchée. Le deuxième est un dispositif de protection par une haie et un
réseau de barbelés qui protègent la clôture électrique. Un double champ
de mines s‟étend de part et d‟autre de la clôture sur 45 mètres de large.
Le troisième repose sur un dispositif de surveillance. Un chemin
d‟accès longe la clôture pour permettre son entretien, doublé d‟une
piste de patrouille pour contrôler la barrière de jour comme de nuit. En
raison du doublement, parfois du triplement de la clôture, on recense
3 000 km environ de haie électrifiée sous tension alimentée par 104
centrales. Dans la région des Ksour, la ligne défensive comprend une
piste électrique, un réseau intérieur miné, une haie renforcée non
minée, une piste tactique, une route, une voie de chemin de fer, une
autre piste tactique, une haie renforcée non minée, un réseau intérieur
miné, une piste technique, une autre clôture électrifiée, un dernier
réseau extérieur miné. Parallèlement, en 1958, 80 000 soldats français
sont affectés à sa surveillance pour arrêter une attaque contre une armée
supposée de 10 000 combattants bien équipés. Le gouvernement fran-
çais craint alors que le Front de libération national implante un gouver-
nement dans le vaste no man‟s land entre la frontière et la ligne Morice.
En octobre 1958, est prise la décision de construire une nouvelle ligne
en avant nommée la ligne Challe (du nom du commandant en chef des
forces françaises en Algérie) qui est achevée en 1959. Les techniques
de barrage se modernisent également. Des mines antipersonnel rempla-
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cent des mines détectables en raison de leur volume et de leur faible
enfouissement dans un sol dur. Des mines bondissantes explosives et
éclairantes sont reliées à la clôture électrifiée. Le génie crée un centre
d‟expérimentation pour améliorer les capacités de la ligne défensive
comme l‟électrification des portes permettant de traverser la clôture.
Des radars Rasura de surveillance rapprochée sont testés puis distribués
à des unités d‟infanterie équipées en 1961 de tir infrarouge. L‟armée
française doit surtout faire face aux attaques localisées des postes fron-
taliers, notamment par des tirs de mortiers de l‟ALN qui nécessitent des

31
Général J. Delmas, « Évolution générale des barrages frontières en Algérie, la
bataille des frontières », Revue internationale d’histoire militaire, n° 76, 1997, p. 55-
68.
94 Stratégique

ripostes d‟artillerie Le système défensif conçu et mis en œuvre par


l‟armée française entre 1957 et 1962 se révèle au final efficace. Il
témoigne de l‟importance d‟un rideau d‟obstacles, continu et linéaire, à
partir d‟aménagements adaptés au terrain et avec des constructions
limitées.
En somme, aménager le terrain devient littéralement un acte de
combat dans le sens où celui-ci devient une aide active la manœuvre
offensive. Les procédés envisagés tendent tous à contrôler l‟espace. Ils
sont donc divers par leur nature mais supposent également la maîtrise
des données géographiques.

En conclusion, force est de constater la complexité croissante de


la pensée géographique militaire. Celle-ci repose avant tout sur le cadre
du terrain depuis l‟Antiquité qui a donné lieu à la formulation de la
géotactique à partir du XIXe siècle même si le terme est rarement
employé. L‟approche géographique à des fins militaires ne se limite
cependant pas à la notion de terrain et de géotactique. Il faut y associer
le théâtre d‟opérations à l‟échelle opératique et la géostratégie à
l‟échelle des grands espaces dans la stratégie. Chacune de ces échelles
renvoie à des modes de raisonnement spécifique qui exploite tous les
composants de la géographie, à la fois physique, humaine et régionale.
Enfin, à l‟ère de la modernisation des systèmes d‟information et de
communication, l‟association simultanée de ces trois échelles participe
à transformer la conception de la géographie. Celle-ci n‟est plus autant
cloisonnée selon le niveau de commandement. Un chef d‟état-major
peut suivre le déroulement des manœuvres tactiques grâce l‟infor-
mation numérique. Inversement, des petites unités peuvent obtenir des
informations jusqu‟alors réservées au chef d‟état-major. L‟un des
nouveaux enjeux technologiques révèle bien la nécessité de maîtriser la
diversité de ces trois échelles tout en disposant d‟une vision globale de
la conception de la géographie militaire.
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