Strat 119 0077
Strat 119 0077
Philippe Boulanger
Dans Stratégique 2018/2 (N° 119), pages 77 à 94
Éditions Institut de Stratégie Comparée
ISSN 0224-0424
DOI 10.3917/strat.119.0077
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Philippe BOULANGER1
1
Professeur des universités, UFR de géographie, Sorbonne Université. Auteur de
La France devant la conscription 1914-1922, Economica, 2001 ; Le Soldat-Citoyen,
Documentation française, 2001 ; La France : espace et temps, Ed. du temps, 2002 ; La
Géographie militaire française 1871-1939, Economica-ISC, 2002, prix Lucien Wyse-
Bonaparte 2003 de la Société de géographie de Paris ; Géographie militaire, Ellipses,
coll. Carrefour, 2006 ; Géographie militaire et géostratégie, enjeux et crises du monde
contemporain, 2015, 2e éd. Il prépare actuellement un ouvrage sur la géographie et le
militaire, à paraître en 2019.
2
Raoul Castex, Théories stratégiques, tome 3, Economica-ISC, 1996 (rééd.),
372 p.
78 Stratégique
3
Sun Tsé, L’Art de la guerre, Paris, Pocket, 1993, 150 p.
Le terrain et la géotactique en géographie militaire 79
4
Lt-cl Baills, « Évolution des idées sur l‟emploi tactique de l‟organisation du
terrain de Napoléon à nos jours », Revue militaire française, oct-déc. 1926.
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par les progrès des armes et des moyens matériels. La plupart des
géographes militaires de la fin du XIXe siècle s‟inscrivent dans cette
tendance. L‟autre courant, majoritaire au début XXe siècle, privilégie
l‟offensive à outrance. Les principes de ses partisans consistent à mener
une offensive audacieuse pour bousculer tous les obstacles, démoraliser
l‟adversaire et lui imposer la soumission. Le capitaine Gilbert publie
ainsi en 1890 une étude sur la doctrine napoléonienne vue par Clause-
witz dans laquelle il réfute l‟intérêt du terrain et critique vivement les
travaux de fortifications de Séré de Rivière. « Le territoire n’est rien ou
peu de chose » écrit-il. Seule l‟offensive domine et l‟apport du terrain
ne réside que dans l‟exploitation des ressources qu‟il offre aux vain-
queurs5. Le mouvement dit néo-tacticien exerce à la veille de la guerre
une influence sérieuse dans le milieu et l‟enseignement militaires. Cette
doctrine, qui conduit à l‟absence de toute réflexion sur l‟organisation
du terrain, assimilant l‟aménagement défensif à une source de faiblesse,
s‟impose véritablement au début du XXe siècle. Elle est cependant
soumise à de vives critiques parmi plusieurs hauts responsables mili-
taires. Le général Foch, dans La conduite de la guerre (1906), insiste
sur l‟importance du terrain dans la guerre de siège et de campagne.
Dans ses conférences, notamment celle de 1910, portant sur le com-
mentaire du mémoire de Moltke de 1857, il estime que la direction à
donner à une attaque stratégique, c‟est-à-dire la manœuvre, dépend du
terrain. Ce que Napoléon nommait « les conditions topographiques du
terrain de la lutte », Foch le définit comme un facteur de décision pour
attaquer ou défendre. Il considère toutefois que la tactique doit dominer
le terrain et non laisser le terrain s‟imposer à la tactique.
Les débuts de la Grande guerre en 1914 révèlent les erreurs dans
la conception du terrain et l‟absence de tout entraînement des soldats à
la fortification de campagne. Les premières organisations consistent en
des creusements individuels sans logique ou à l‟aménagement d‟une
première ligne de défense sans profondeur, lorsque le terrain n‟est pas
simplement abandonné comme le préconisent les néo-tacticiens. La
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Il préconise en revanche l‟abandon du terrain en cas de revers, propose une
armée en retraite de se réfugier derrière la Loire, le Morvan ou la Saône pour se
reconstituer.
Le terrain et la géotactique en géographie militaire 81
sive. Pour la première fois, le terrain fait l‟objet d‟une instruction offi-
cielle qui est mise à jour jusqu‟à aujourd‟hui dans l‟armée française.
6
Général Duffour, « L‟élément terrain en stratégie », Conférence prononcée en
1931 au Centre des hautes études militaires, Stratégique, 2-95, n° 58, p. 63-84.
7
Ministère de la Défense, Secrétariat aux forces armées, état-major, 3e bureau,
Règlement provisoire de manœuvre d’’infanterie, 2e partie, Combat, Charles Lavau-
zelle, 1951, 249 p.
82 Stratégique
8
État-major des armées, Division emploi, Instruction 1000, Doctrine interarmées
d’emploi des forces en opération, 1999, 343 p.
9
Secrétariat d‟État aux forces armées « guerre », état-major général, 3e bureau,
Notice provisoire sur le combat de l’infanterie en coopération avec les autres armes,
Paris, Charles-Lavauzelle, 1950, p. 9.
10
Colonel Jeanneau, Méthode et tactique, École d‟État-Major, enseignement
militaire supérieur, 1949, 21 p.
11
Colonel Dancourt, Introduction à la manœuvre tactique, conférence tactique,
École supérieure de guerre, 1953, 51 p.
Le terrain et la géotactique en géographie militaire 83
terrain fait partie avec la mission, l‟ennemi, les moyens, les données et
leurs rapports, le dispositif. Par définition, le terrain est « le cadre où va
se dérouler l’action, le théâtre, la scène et le décor ». Il est « à étudier
à la lumière de la mission et à l’échelle du but, en fonction du jeu des
acteurs (nos moyens et l’ennemi) ». Dans La méthode dans l’étude des
problèmes tactiques (1948-1949), le lieutenant-colonel Pons considère
qu‟il n‟existe pas de dogme ou de recettes établies en tactique qui se
définissent par quatre éléments fondamentaux (la mission, les moyens,
la manœuvre et le milieu)12. Pour le colonel Thoumin, à la même
période, le terrain, qu‟il considère aussi comme l‟un des quatre élé-
ments de la tactique, est le « seul élément objectif de décision pleine-
ment objectif » pour le chef13. Étudier le terrain, « c’est découvrir
devant un paysage donné les caractères et les détails de ce paysage
capables de faciliter l’accomplissement de la mission ». En 1955, dans
La géographie militaire, le colonel Moulinier s‟inspire de la notion,
souvent rappelée dans la doctrine militaire française, de « tyrannie du
terrain » pour rappeler sa valeur permanente dans la tactique pour la
décision en temps de paix ou de guerre14. « Le terrain offre toujours les
mêmes facilités et les mêmes difficultés » bien que des nuances peuvent
être apportées en fonction des circonstances comme la destruction des
infrastructures de transport ou de l‟emploi de l‟aviation. Le terrain étant
une surface, selon l‟auteur, sa valeur est liée à son apport pour les
armées dans le mouvement, la protection (les abris), les communi-
cations et les obstacles.
Il apparaît ainsi une certaine continuité dans l‟approche du
terrain dans la pensée tactique française jusqu‟à aujourd‟hui. Dans le
Manuel d’emploi des termes, sigles et signes conventionnels militaires,
la tactique est toujours en référence avec un milieu même si le terme
semble avoir été placé au second rang : « Art de combiner, en opéra-
tion, les actions de tous les moyens militaires pour atteindre les objec-
tifs assignés par la stratégie opérationnelle »15. Plus récemment, le
général Michel Yakovleff, dans Tactique théorique (2006), place la
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12
Lieutenant-colonel Pons, La Méthode dans l’étude des problèmes tactiques,
École d‟état-major, cours de tactique, 1948-1949, 30 p.
13
Colonel Thoumin, « Notes de géographie militaire », Informations militaires,
n° 3, 25 mars 1948.
14
Colonel Moulinier, « La géographie militaire », Revue militaire d’informations,
25 mars 1955, n° 249, p. 23-28.
15
Ministère de la Défense, Emat, Bureau instruction, Manuel d’emploi des termes,
sigles et signes conventionnels militaires, tome 1 : vocabulaire militaire, 1996.
16
Général Michel Yakovleff, Tactique théorique, Paris, Economica, 2016 (3e éd.,
2006), 702 p.
84 Stratégique
La notion de géotactique
17
Hervé Coutau Bégarie, Traité de stratégie, Paris, Economica-ISC, 1999, 1005 p.,
p. 664. Voir aussi Approches de la géopolitique de l’Antiquité au XXIe siècle, Hervé
Coutau-Bégarie et Martin Motte (dir.), Paris, Economica-ISC, bibliothèque stratégique,
2e éd., 781 p., p. 185-226.
18
Colonel Thoumin, op. cit.
Le terrain et la géotactique en géographie militaire 85
19
Gustave-Léon Niox, Géographie militaire, notions de géologie, de climatologie et
d’ethnographie, Dumaine, 1876, 191 p.
86 Stratégique
20
Centre de Doctrine d‟Emploi des Forces, Doctrine de l’appui géographique des
forces terrestres, GEO 20.101, 2013, 88 p.
Le terrain et la géotactique en géographie militaire 87
26
Général Yakoleff, op. cit., p. 106. Voir le TTA 106, « Tactique générale », op.
cit. Titre 431. L‟aide au déploiement se définit par différents modes d‟occupation de
l‟espace comme la dépollution des terrains, l‟organisation de la voirie ou des camps par
exemple.
27
TTA 106, op. cit.
90 Stratégique
L‟une des notions parmi les plus importantes porte sur l‟organi-
sation de la position considérée comme la base défensive d‟un espace
militaire. Celle-ci tend à remplacer la notion de ligne défensive et se
subdivise en plusieurs échelons. De manière théorique, une position est
organisée selon le principe de la défense fermée reposant sur un effectif
limité (de la valeur d‟un bataillon) et l‟emploi d‟armes lourdes, dispo-
sée en quinconce par rapport à d‟autres et renforcée par des obstacles
naturels et artificiels. Elle se subdivise en plusieurs centres de résis-
tance qui, à leur tour, comprennent chacun plusieurs points d‟appui (au
niveau d‟une compagnie) organisés, à leur tour, en plusieurs postes de
combat. Un ensemble de positions forme une zone d‟appui de manœu-
vre au niveau d‟une grande unité. Celle-ci s‟étend sur une aire étendue,
variable selon les circonstances, et sur des terrains considérés comme
naturellement favorables.
Dans la doctrine française, à la fin du XXe siècle, la position est
organisée pour arrêter un adversaire en suivant un plan de manœuvre
dans un premier temps, puis favoriser une contre manœuvre de dégage-
ment, voire une contre-offensive, en cas d‟encerclement. Ce schéma
d‟organisation théorique, présenté dans ses grandes lignes, n‟en de-
meure pas moins un principe permanent par rapport à la conception du
terrain à des fins défensives. Parallèlement, le terrain est conçu et
aménagé à des fins offensives.
Il existe, en effet, toute une conception offensive du terrain dans
la pensée militaire occidentale. Des procédés distincts désignent cette
mise en valeur « agressive » du terrain. Le premier est la déception qui
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Ministère d‟État chargé de la défense nationale, Notice sur l’emploi et la mise en
œuvre de la dissimulation, 1970, 18 p., TTA 712/0.
Le terrain et la géotactique en géographie militaire 91
29
Ministère de la Défense, état-major de l‟armée de terre, Bureau instruction,
Manuel d’emploi des termes, sigles conventionnels militaires, op. cit., TTA 106.
30
Manuel d’emploi de termes, sigles et signes conventionnels militaires (TTA 106),
1979. La version 1999 de ce même manuel en reprend les termes.
92 Stratégique
31
Général J. Delmas, « Évolution générale des barrages frontières en Algérie, la
bataille des frontières », Revue internationale d’histoire militaire, n° 76, 1997, p. 55-
68.
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