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Hélène Montardre - Marche A L'étoile (2017)

Le document raconte l'histoire de Billy, un jeune esclave vivant en Amérique au XIXe siècle, qui découvre ses origines africaines à travers les récits de sa grand-mère. Alors qu'il navigue dans la dure réalité de l'esclavage, il reçoit un bijou précieux qui appartenait à sa mère, symbolisant son héritage. L'histoire aborde des thèmes de famille, d'identité et de la brutalité de l'esclavage, tout en mettant en lumière les liens entre les personnages et leurs luttes pour la survie et la dignité.

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Hélène Montardre - Marche A L'étoile (2017)

Le document raconte l'histoire de Billy, un jeune esclave vivant en Amérique au XIXe siècle, qui découvre ses origines africaines à travers les récits de sa grand-mère. Alors qu'il navigue dans la dure réalité de l'esclavage, il reçoit un bijou précieux qui appartenait à sa mère, symbolisant son héritage. L'histoire aborde des thèmes de famille, d'identité et de la brutalité de l'esclavage, tout en mettant en lumière les liens entre les personnages et leurs luttes pour la survie et la dignité.

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Photographie couverture © Hayden Verry/Arcangel Images

Graphisme de couverture : Cécile Kojima


Cartes : Marlène Normand

ISBN : 978-2-7002-5800-4

© RAGEOT-ÉDITEUR – PARIS, 2017.


Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés pour tous pays. Loi no 49-956 du 16-
07-1949 sur les publications destinées à la jeunesse.
Hélène Montardre a été lauréate 2015 du programme de résidences
internationales « Hors les Murs » de l’Institut Français pour développer son
projet d’écriture
Géorgie – États-Unis

1854

Histoire de Billy
1

Billy retenait son souffle. La pièce était plongée dans l’obscurité et le


silence, il n’en avait pas l’habitude. Ils étaient nombreux à y vivre, et il
l’avait toujours connue bruissante des voix de ceux avec qui il avait grandi.
Sa grand-mère était allongée sur sa couche et il la distinguait à peine. Elle ne
bougeait pas et elle respirait fort. Il s’approcha, intimidé, et la dévisagea. Son
visage était calme, détendu, et ses yeux étaient fixés sur lui.
Elle lui saisit la main, et il fut surpris de la vivacité de son geste.
– Écoute-moi, commença-t-elle. Tu m’as toujours appelée « grand-mère »,
mais je ne suis pas ta vraie grand-mère…
Il hocha la tête. Dans la plantation, aucun esclave ne savait qui était sa
vraie grand-mère ! La femme couchée là avait joué ce rôle auprès de
nombreux enfants. Mais pour lui, c’était différent, elle l’avait élevé.
– Ta mère et moi… poursuivit-elle.
Il se raidit. Personne, jamais, pas même elle, ne lui avait parlé de sa mère.
– Ta mère et moi sommes venues du même pays, reprit-elle. Là-bas, en
Afrique. Nous ne sommes pas comme les autres esclaves qui sont nés ici, en
Amérique, et qui ne savent plus d’où étaient leurs ancêtres. Elle et moi
parlions la même langue. Je ne l’ai pas oubliée, la langue de notre peuple, tu
sais. Elle est toujours là, au fond de mon cœur.
Elle lança quelques mots que Billy ne comprit pas et continua :
– C’est pour cela que je me suis occupée de toi quand elle est morte. Tu
avais huit jours. Tu es au courant de tout cela. Mais il y a autre chose. Ton
histoire. Tu as une histoire, Billy…
Elle parla longtemps et Billy resta planté auprès d’elle, sa main dans la
sienne, sans savoir que faire si ce n’est la regarder, guetter le souffle de sa
voix, attraper au vol les mots qui s’égrenaient dans le silence de la pièce.
Certains lui étaient inconnus : « France », « Français » et ce nom,
« Durieu »… D’autres prenaient soudain un sens différent : « océan »,
« bijou », « étoile »…
– Approche-toi, finit-elle par ordonner.
Il se pencha au-dessus d’elle, et elle passa sa main dans ses cheveux.
– Cette mèche rousse qui se mêle aux autres, murmura-t-elle, c’est la
preuve de ce que je t’ai raconté. Mais fais attention, elle attirera le danger sur
toi.
Il se demanda ce que cela signifiait.
– Je vais partir, dit-elle encore. C’est pour cela, il fallait que tu saches.
Avant que je ne sois plus là. Va trouver Sam, il te donnera ce qui te revient.
Elle se tut, et il réalisa qu’elle n’en dirait pas plus.
Il resta encore un moment avec elle, sa main dans la sienne, la tête
bourdonnante de tout ce qu’il venait d’apprendre, puis il se dégagea et recula
vers la porte. À cet instant-là, il ne comprit pas que pour la vieille femme,
tout était fini, et que pour lui, tout venait de commencer.

Billy fit quelques pas dans la lumière du soir. La chaleur était encore
intense et le calme régnait sur le quartier des esclaves. Devant les cabanes qui
servaient de cuisine, les feux brûlaient, et la fumée s’en échappait, bien droite
vers le ciel. Il n’y avait pas de vent. Il avança vers le chemin. De l’autre côté,
les eaux de l’étang s’illuminaient sous les derniers rayons du soleil. Sam était
là, assis sur un rondin de bois, une canne dans les mains.
Billy s’accroupit auprès de lui, gardant un œil sur le fil de pêche qui
disparaissait sous la surface de l’eau.
La première étoile s’alluma dans le ciel. Sam cala sa canne sur le sol entre
deux pierres, puis glissa sa main dans la poche de son pantalon et en sortit un
bout de tissu qu’il déplia soigneusement. Le bijou apparut, plus beau que tout
ce que Billy avait jamais vu. Il l’observa longuement. Il s’agissait d’une
boucle d’oreille en or sertie d’une pierre de couleur verte en forme d’étoile.
Sam finit par replier le tissu et tendit le tout à Billy.
– Elle est à toi, dit-il.
Puis il leva les yeux vers le ciel et contempla les points brillants qui s’y
allumaient, les uns après les autres.
– Marche à l’étoile, Billy, chuchota-t-il. Marche à l’étoile…
Le cœur de Billy se mit à battre dans sa poitrine. Il ignorait pourtant ce que
ces mots signifiaient.
2

Les jours s’écoulèrent. C’était l’automne à présent, et les journées de


travail étaient moins longues.
À quinze ans, Billy travaillait dans les champs comme un homme. Il
n’avait rien à décider, il devait juste obéir, se soumettre aux ordres. Son
maître, le propriétaire de la plantation, n’était ni pire ni meilleur qu’un autre.
De l’aube au crépuscule, Billy marchait dans la terre, labourant, semant,
sarclant, récoltant au fil des saisons, sous l’œil du contremaître qui surveillait
les esclaves, juché sur sa monture. Le soir, il regagnait le quartier avec les
autres, avalait un repas, se couchait. C’était sa vie, et il n’en connaissait pas
d’autre.
Le dimanche était jour de repos. Les esclaves en profitaient pour s’occuper
de leur propre jardin, qui leur fournissait une partie de leur nourriture. Les
plus anciens racontaient des histoires dans lesquelles le merveilleux et la
magie se mêlaient à la réalité. Les plus jeunes apprenaient ainsi qu’au-delà de
la plantation, il y avait le monde, vaste, dangereux et fascinant.
Mais un grain de sable s’était introduit dans l’existence de Billy. Ce grain
de sable, c’était le trésor dissimulé au fond de sa poche. Parfois, Billy
s’isolait, dépliait le morceau de tissu et contemplait le bijou. Il était simple et
magnifique. Chaque fois, il en avait le souffle coupé. La boucle d’oreille
avait appartenu à sa mère… Aucun autre esclave ne possédait quelque chose
d’aussi précieux.

C’est un lundi que le drame éclata.


Les esclaves s’apprêtaient à gagner les champs lorsque des hurlements les
figèrent sur place. C’était l’une des leurs qui criait ainsi. Elle se débattait
entre deux femmes qui la retenaient par ses jupes tandis qu’elle tentait de
rejoindre un petit groupe composé de trois hommes et d’un jeune esclave.
– Josuah… murmura Billy.
Il leva les yeux vers Sam. Celui-ci avait sa tête des mauvais jours, alors
Billy reporta son attention sur le groupe.
Josuah avait l’air terrifié. Si terrifié qu’aucun son ne sortait de sa bouche
pourtant grande ouverte. Un bref instant, son regard croisa celui de Billy qui
crut y lire un appel à l’aide. Il ne bougea pas cependant. Il était tétanisé.
La femme avait cessé de crier. Elle était à présent à genoux dans la
poussière du chemin et elle sanglotait.
– Allez, mon garçon, ne fais pas d’histoires ! lança l’un des hommes.
Il était grand, mince, et un fouet était glissé dans sa ceinture. Quant à sa
voix, elle n’admettait aucune réplique. Il força Josuah à reculer, à grimper à
l’arrière d’une charrette, à s’asseoir sur le banc. Il entoura ses chevilles de
gros anneaux de fer reliés par une chaîne ; il fit de même avec ses poignets et
fixa le tout à une autre chaîne qui courait sur le fond de la charrette.
– C’est bien, mon gars, conclut-il. Tu es raisonnable.
Ce fut comme un déclic pour Josuah qui hurla :
– Maman !
Il essaya de se lever, mais les chaînes étaient trop courtes et il retomba
lourdement sur le banc.
– On y va ! ordonna l’homme.
La charrette s’ébranla et le grincement de ses roues couvrit la voix de
Josuah qui continuait à appeler d’une voix de plus en plus aiguë :
– Maman ! Maman !
La femme à genoux sur le chemin ne disait plus rien. Elle fixait la charrette
qui s’éloignait inexorablement, et les larmes coulaient en silence sur son
visage.
– Qu’est-ce que vous attendez ! hurla soudain le contremaître. Vous
devriez déjà être aux champs !
Les esclaves se détournèrent et s’engagèrent sur le chemin en traînant les
pieds.
Billy marchait deux pas derrière Sam. Son cœur battait à toute allure dans
sa poitrine et sa gorge était sèche. Il réussit pourtant à articuler :
– Pourquoi…
– Le maître a sûrement besoin d’argent, l’interrompit Sam brutalement.
– Mais pourquoi Josuah ?
– Tu ne sais pas ? Une pièce du moulin a cassé alors qu’il était en train d’y
travailler.
– Mais le moulin est usé ! s’exclama Billy. Tout le monde le sait !
– Et alors ? rétorqua Sam méchamment.
– Mais sa mère… dit encore Billy.
– Elle ne le reverra jamais. On ne saura jamais à qui il a été vendu. Et de
toute façon…
Sam ne termina pas sa phrase et Billy garda le silence. Josuah n’était qu’un
esclave. Il appartenait au maître, comme lui, comme Sam, comme tous ceux
qui, ce matin-là, avançaient sur le chemin menant aux champs. Et le maître
avait tous les droits sur eux, y compris celui de les punir, de les vendre et de
les séparer de leurs proches.
« Josuah a mon âge, se dit Billy. Nous avons grandi ensemble. »
Il avala sa salive avec difficulté.
Lui-même avait été envoyé au moulin trois jours auparavant. La pièce
aurait pu casser à ce moment-là, et c’est lui qui aurait été emmené. Il
s’imagina dans la charrette, les fers aux pieds, entraîné vers une destination
inconnue, livré à des marchands sans savoir ce qui l’attendait, séparé à tout
jamais de l’endroit où il avait grandi, de ceux qui constituaient sa famille.
Il fut pris d’une irrépressible envie de vomir.
3

L’automne était déjà bien avancé lorsqu’un matin Billy fut convoqué à la
grande maison.
– Va à la cuisine, lui ordonna le contremaître, et attends.
La grande maison était tout près, séparée du quartier des esclaves par un
pré planté d’arbres. Elle faisait partie du paysage, et il aurait pu la décrire les
yeux fermés. Sa façade en bois, peinte en blanc et percée de larges fenêtres ;
la véranda qui en faisait le tour avec ses fauteuils à bascule ; l’étage, élégant ;
le son des voix, l’été, au cours des longues soirées ; les rires, la musique, le
piano dont les notes résonnaient, mystérieuses… C’était un autre monde. Il
connaissait à peine les esclaves qui y travaillaient. Ils vivaient là-bas. Ils
appartenaient à la grande maison. Lui appartenait au quartier et aux champs.
Ils ne se mélangeaient pas.
À l’heure dite, il se présenta à l’entrée de la cuisine, son chapeau à la main.
C’était une maisonnette indépendante, qui avait été construite légèrement à
l’écart, conformément à l’usage et à la prudence. En effet, si jamais le feu s’y
déclarait, cela laissait le temps d’intervenir avant qu’il ne se communique à la
grande maison.
Deux cuisinières s’y activaient. Billy toussa pour signaler sa présence, et la
plus âgée sortit. Elle l’examina des pieds à la tête avant d’ordonner :
– Viens avec moi.
Elle le conduisit dans un petit hall à l’arrière de la maison et expliqua :
– Tu attends ici. Le maître va venir. Essuie tes pieds avant d’entrer ! cria-t-
elle avant qu’il ait pu esquisser un geste.
Il obéit et elle enchaîna :
– Tu ne bouges pas d’ici ! N’imagine même pas que tu pourrais t’aventurer
ailleurs ! Moi, je ne peux pas te surveiller, j’ai à faire.
Elle lui tourna le dos et disparut.
Billy resta debout au milieu du hall sans oser esquisser le moindre geste. Il
parcourut la pièce du regard. Un sol dallé, des murs blancs, un miroir, un
vase rempli de fleurs posé sur un guéridon, un tableau accroché au mur.
Le temps s’écoula. Parfois, un bruit de voix lui parvenait depuis l’intérieur.
Était-ce le maître ? Son cœur battait. Il le connaissait à peine, pourquoi
voulait-il le voir ? Il essaya de se rassurer, il n’avait rien fait de mal, il n’avait
commis aucune faute.
Soudain, un grand vide l’envahit. Et si le maître lui annonçait qu’il allait
être vendu, lui aussi ? Ses lèvres se mirent à trembler et il fut pris de panique,
mais très vite, il se raisonna. On ne prévenait pas un esclave qu’il allait être
vendu. Il avait bien vu comment ça s’était passé avec Josuah. Non. Le maître
lui voulait autre chose.
Bientôt, il eut des fourmis dans les jambes. Il fit quelques pas et s’approcha
du tableau. Il représentait des chevaux qui galopaient le long d’un bois. Il
trouva que c’était joli et bien fait.
À côté du tableau, une porte était entrouverte, et il jeta un œil dans
l’entrebâillement.
La porte donnait sur un vaste salon. Au sol, ce n’était plus du carrelage,
mais un beau plancher de bois blond couvert d’un tapis aux couleurs chaudes.
Irrésistiblement attiré, Billy avança de quelques pas. Le salon était immense,
plus grand que la case où lui et d’autres esclaves vivaient. Il était partagé en
deux parties. Une table ovale et des chaises occupaient la première. Il y avait
aussi un bahut, des étagères, des vases avec des fleurs, des assiettes
suspendues au mur, deux fauteuils.
Il contourna la table comme dans un rêve, pressé de découvrir l’autre
partie. Elle était largement éclairée par des portes-fenêtres donnant sur la
véranda. Des fauteuils couverts de velours rouge entouraient une table basse.
Un vaisselier était tiré le long d’un mur. Là aussi, il y avait des fleurs partout.
C’était beau et calme. Il fut pris alors d’une envie folle. La boucle d’oreille
qu’il avait dans sa poche, il voulait la voir, ici, tout de suite. Il était sûr
qu’elle s’accorderait parfaitement à la richesse des lieux. Incapable de
résister, il sortit le chiffon de sa poche et le déplia. L’étoile verte capta le
rayon de soleil qui pénétrait par l’une des portes-fenêtres et s’illumina. Billy
sourit. Il avait raison ! Sa boucle d’oreille devait provenir d’un endroit qui
ressemblait à celui-ci.
Il pivota sur ses talons et se figea. Un tableau était accroché au-dessus
d’une cheminée en marbre blanc. Il le contempla, effaré. C’était son maître
qui était peint sur le tableau ! Il reconnaissait le visage volontaire, le nez
droit, la courte barbe brune, les yeux bleu sombre qui le transperçaient, lui,
Billy…
– Qu’est-ce que tu fais ici ? rugit soudain une voix.
Il sursauta, et dans le mouvement qu’il fit pour se retourner, la boucle
d’oreille lui échappa et roula sur le sol. Une sueur froide couvrit son corps.
Le maître se dressait devant lui. C’étaient le même visage, la même barbe que
sur le tableau et ses yeux… Ses yeux étaient fixés sur la boucle d’oreille qui
scintillait sur le plancher !
– Qu’est-ce que c’est que ça ? gronda le maître. Où as-tu volé ce bijou ?
Billy était tétanisé et incapable d’articuler la moindre parole. Ses yeux
passaient de la boucle d’oreille au maître, du maître à la boucle d’oreille, et
mille pensées tourbillonnaient dans sa tête, dont une, plus forte que les autres,
et qui s’imposa : ce bijou lui appartenait, mais jamais personne ne le croirait.
– Voleur ! assena le maître sur un ton glacial. Ne t’avise pas de bouger
d’ici !
Il tourna le dos et sortit en appelant :
– Monsieur Grove ! Qu’on aille immédiatement chercher monsieur Grove !
En un éclair, Billy comprit ce qui l’attendait. Monsieur Grove était le
contremaître. Billy pouvait toujours lui raconter son histoire, cela ne servirait
à rien. Il serait sévèrement puni et peut-être vendu loin d’ici, plus au sud,
dans une de ces grandes plantations où les conditions de travail étaient
terribles. En un instant, sa décision fut prise. Il bondit pour ramasser sa
boucle d’oreille, mais il glissa sur le parquet et son pied heurta le bijou. Figé
d’horreur, il vit celui-ci disparaître dans une fente, là où le dallage de la
cheminée rejoignait le parquet du salon. Désespéré, il leva les yeux vers le
tableau. Le regard du maître était posé sur lui, froid et sévère.
Alors Billy n’hésita plus. Il lança un dernier coup d’œil à l’endroit où la
boucle d’oreille avait disparu et poussa un gémissement de désespoir. Il
n’avait pas le temps, il devait l’abandonner. Il bondit vers la porte-fenêtre.
Elle était entrouverte, et il n’eut qu’à tirer le battant avant de se jeter à
l’extérieur, sauter par-dessus la balustrade de la véranda, traverser le jardin et
courir, courir, courir droit devant lui.
4

Billy courut pendant des heures. Au début, il reconnaissait les lieux. Ce


pré, c’était celui des chevaux du maître. Ce champ, il y avait travaillé à
maintes reprises. Cette forêt, c’était celle où ils venaient régulièrement, avec
Sam et les autres, couper du bois pour les cheminées et les poêles de la
grande maison.
Bientôt cependant, il ne reconnut plus rien. Jamais il n’était allé aussi loin,
et l’horreur de la situation lui apparut. La grande maison, le quartier des
esclaves, l’étang, les champs… Il avait abandonné ce qui avait toujours
constitué son univers. Pire encore, il avait perdu la boucle d’oreille de sa
mère !
– Qu’est-ce que j’ai fait ? sanglota-t-il. Qu’est-ce que j’ai fait…
Il se sentit misérable. Impossible de faire demi-tour, il avait commis
l’irréparable : il s’était enfui. S’il rentrait, une punition terrible l’attendait. Et
s’il ne rentrait pas… Mais il ne savait même pas où aller !
Il leva la tête. Si. Instinctivement, il avait pris la direction de la montagne
grise qui barrait l’horizon. C’était elle qu’il devait atteindre. Il pourrait s’y
cacher, prendre le temps de réfléchir.
Il reprit sa course et les heures défilèrent. Il ne sentait pas la fatigue
envahir ses jambes ni la faim gronder dans son estomac. Il était à l’affût de
tous les bruits derrière lui. On allait le poursuivre. Mais comment ? Avec des
chevaux ? Des chiens ? À un moment, il crut entendre des aboiements et cela
lui donna des ailes.
Et puis le ciel se couvrit et un sourd grondement enfla au bout de l’horizon.
Un énorme nuage envahit le ciel et la pluie se mit à tomber d’un coup, avec
force. Cela lui redonna courage. La pluie était son alliée, les chiens allaient
perdre sa trace. Loin de l’abattre, l’eau qui tombait du ciel le galvanisa. Il
leva la tête et ouvrit grand la bouche. Les gouttes s’y engouffrèrent et il but
ainsi longuement.

Il arriva au pied de la montagne au crépuscule. Il avait traversé une forêt en


suivant les sentes tracées par les animaux, il avait franchi à gué une rivière en
sautant de rocher en rocher, et il se trouvait à présent dans un vaste espace
découvert. Le cœur battant, il s’accroupit. L’endroit semblait désert et la
montagne se dressait juste en face de lui. Il examina la pente rocheuse. Elle
était assez douce et ressemblait à une gigantesque dalle inclinée. Il s’y
engagea à pas prudents. Le sol était glissant, mais il s’aperçut qu’en restant le
long des arbres qui s’y accrochaient, il progressait plus facilement.
Il faisait nuit à présent, mais la lune, à moitié pleine, éclairait suffisamment
le paysage. Le vent soufflait, chassant de grands nuages noirs, et une espèce
de tension montait dans l’air. La montagne était muette, comme en attente de
quelque chose. Quand Billy entendit à nouveau le tonnerre, il sut que l’orage
qui s’annonçait allait être violent.

Il était au sommet quand la pluie se remit à tomber. L’obscurité était venue


d’un coup et il avait juste eu le temps de repérer un rocher en saillie sous
lequel se réfugier. Depuis son abri, les yeux écarquillés, il regarda la nature se
déchaîner. Les arbres rabougris pliaient sous les rafales de vent, le tonnerre
claquait avec fracas, les éclairs se succédaient sans interruption, révélant à
Billy un paysage dénudé et rocheux. Cela dura une éternité durant laquelle il
contempla le spectacle, hébété devant la puissance de la nature. Et cela cessa
d’un coup.
En un instant, la pluie s’arrêta et l’orage s’enfuit. Un silence profond lui
succéda et le ciel s’emplit d’étoiles. Billy quitta son abri et fit un tour complet
sur lui-même. Il n’y avait que le ciel, plein de millions de points qui
scintillaient et, loin en contrebas, perdu dans l’obscurité, l’immense territoire
qui cernait son refuge.
Alors, un formidable sentiment de liberté l’envahit.
Plus personne pour lui donner des ordres.
Plus personne pour lui dire ce qu’il devait faire, quelle tâche il devait
accomplir, comment il devait se comporter.
Pour la première fois de sa vie, il était le maître de lui-même. Mais que
faire de cette liberté ? Il ne savait pas.
– Je suis tout seul… murmura-t-il.
Des larmes roulèrent sur son visage. Un hoquet le secoua et le plia en
deux, les bras serrés sur son ventre.
Il avait mal. Il avait tellement mal.
Ses jambes cédèrent sous lui et il tomba à genoux.
L’image du quartier des esclaves l’envahit. À ce moment précis, il aurait
dû être là-bas, avec Sam et les autres, dans l’attente de se coucher, de dormir,
puis de se réveiller pour partir au travail, et ainsi chaque jour.
– Il n’y a plus personne, dit-il.
D’un coup, la nuit et la montagne lui parurent menaçantes. Terrifié, il se
glissa jusqu’à un amas de rochers, s’y faufila et se roula en boule sous une
grosse dalle. Ses yeux se fermèrent d’eux-mêmes sur sa solitude.
5

Couché en chien de fusil sous son rocher, Billy dormit trois heures. Il avait
sombré dans le sommeil comme on tombe au fond d’un puits. Il ne rêva pas,
il ne bougea pas, et il se réveilla d’un coup, parfaitement dispos. Il resta aux
aguets un long moment, écoutant les bruits de la montagne. Il n’y en avait
pas. Jamais il n’avait connu un tel silence. À la plantation, il y avait toujours
quelqu’un qui parlait, ou le feu qui craquait, ou le plancher qui grinçait, et la
nuit, la case était pleine des souffles, des gémissements et des rêves de ceux
qui l’entouraient.
Ici, il n’y avait que lui et la montagne.
Il finit par se glisser hors de son abri. En regardant le ciel, il comprit que
du temps s’était écoulé car les constellations avaient changé de place. Il avait
les idées plus claires et l’évidence lui apparut :
– Je ne peux pas retourner là-bas.
Un long frisson parcourut son corps. L’idée du châtiment qui l’attendait
s’il rentrait à la plantation était insupportable.
Petit à petit, une autre évidence s’imposa :
– Je dois fuir.
C’est alors que les paroles de Sam résonnèrent dans sa tête :
« Marche à l’étoile, Billy. Marche à l’étoile ! »
Des bribes des récits que les esclaves se transmettaient en secret lui
revinrent en mémoire. On y parlait en effet d’une étoile…
Billy se revit, des années auparavant, écoutant un très vieil esclave qui
réunissait les enfants autour de lui. Il s’appelait Abraham et était mort depuis
longtemps, mais les mots qu’il prononçait s’étaient gravés dans la tête du
petit garçon qu’il était alors.
« Les constellations dessinent des figures dans le ciel. Chacune raconte une
histoire… »
« Elles se déplacent au fur et à mesure que la nuit avance… »
« Une étoile qui reste immobile. Une seule. Celle-là, il faut savoir la
reconnaître… »
Les sourcils froncés, Billy observa la multitude de points brillants. Il y en
avait tellement ! Petit à petit, pourtant, il retrouva les figures qu’Abraham lui
avait enseignées. Un instant, il eut le sentiment que le vieil homme était
debout à ses côtés, comme autrefois. Mais ce n’était plus une histoire qu’il
racontait, c’était une leçon qu’il lui donnait.
– Regarde ces quatre-là. Elles forment un rectangle. Un rectangle tout de
travers et muni d’une queue. On dirait une vieille casserole. À partir de là…
Billy tendit le doigt et traça une ligne imaginaire dans le ciel, comme
Abraham l’avait fait voilà si longtemps. Puis son doigt se fixa. Elle était là,
toute petite et parfaitement identifiable.
– L’Étoile du Nord, murmura-t-il.
– Les enfants, cette étoile peut vous conduire très loin ! fit la voix
d’Abraham.
Billy sursauta et regarda autour de lui. Il était seul. Seul avec le ciel qui lui
offrait sa splendeur glacée, et ce message qui prenait tout son sens :
« Marche à l’étoile, Billy. Marche à l’étoile, même si elle est très haute !
L’Étoile du Nord mène à la liberté… »
La liberté… Le mot lui donna le vertige.
Son regard dériva dans l’immensité du ciel. Le Nord était si loin ! Lui-
même se trouvait en Géorgie, dans le Sud d’un gigantesque pays dont il
ignorait tout ; il devrait franchir des plaines, des montagnes, des forêts et des
fleuves avant d’arriver dans un État du Nord, un de ces États magiques où les
Noirs n’étaient pas des esclaves. Mais l’étoile le guiderait.
« C’est cela qu’Abraham nous enseignait ! réalisa-t-il, effaré. À nous, les
enfants, pour si un jour… Et c’est cela que Sam a voulu dire quand il a parlé
d’étoile… »
Il songea à son autre étoile, celle du bijou, disparue sous le parquet de la
grande maison, et son cœur se serra.
– Tant pis ! Tant pis… murmura-t-il.
Il observa à nouveau l’Étoile du Nord et chuchota :
– J’y vais.
C’était la première fois qu’il prenait une décision le concernant.
Il se mit en route avec résolution, sans perdre un instant. Il tourna le dos au
chemin qui l’avait conduit sous le rocher et descendit de la montagne par
l’autre côté. Ce versant était plus abrupt, qu’importe. Il glissa le long des
dalles rocheuses, dérapa sur des pierriers, et finit par retrouver le couvert des
arbres. L’étoile était là et elle veillait sur lui, et le vieil Abraham répétait
gravement :
– N’oubliez pas, les enfants…
Quand le ciel pâlit et que la lumière du jour pointa sur l’horizon, Billy
suivait un sentier qui traversait un bois. Avant de s’y engager, il avait pris des
points de repère. Il ne devait surtout pas perdre le cap.
6

Un champ succéda au bois. Billy hésita longuement avant de s’y aventurer.


Il ne savait pas quelle distance il avait parcourue depuis la veille, ce dont il
était sûr, en revanche, c’est qu’on allait le rechercher.
Le vieil Abraham ne s’était pas contenté de parler des étoiles aux enfants.
Il avait aussi évoqué des esclaves qui s’étaient enfuis des plantations :
– De certains, on n’a plus jamais entendu parler. Ceux-là ont dû réussir.
Les autres, ceux qui ont été rattrapés, ont subi de terribles châtiments. Le
maître n’avait qu’une idée : leur faire passer l’envie de recommencer.
Billy frémit. Il avait assisté à des punitions infligées à des esclaves, et la
peur l’envahit, affolant son cœur.
« Je ne me laisserai pas reprendre, se promit-il. Jamais ! »
La terreur le poussa en avant et il traversa le champ à toute allure. Quand il
retrouva l’abri des bois, ses jambes tremblaient. Il réalisa qu’il n’avait rien
avalé depuis des heures ! Juste bu de l’eau dans le creux des rochers. Il
s’arrêta et fit le point :
« Si je veux réussir, je dois ménager mes forces et trouver de quoi
manger. »
Il s’installa dans un profond fossé rempli d’herbe et y dormit quelques
heures. Quand il repartit, l’après-midi déclinait et, non loin de là, une fumée
montait vers le ciel.
Il s’en approcha prudemment. Bientôt, des bruits familiers lui parvinrent.
Des appels, le tintement d’outils qui s’entrechoquent, les pleurs d’un bébé, le
caquètement des poules… Son cœur se serra. Cela ressemblait tellement à
chez lui ! Irrésistiblement attiré, il approcha à pas prudents.
Les cases qu’il découvrit étaient semblables à celle où il avait grandi et, un
instant, il se crut revenu à son point de départ.
Mais non.
Tous les quartiers d’esclaves des plantations étaient conçus de la même
façon, et celui-ci lui était inconnu.
Il n’y avait pas que les cases qui lui étaient familières. Il y avait aussi ce
délicieux parfum s’exhalant des marmites posées sur le feu. Il était prêt à
parier qu’une bouillie de maïs y mijotait. La salive lui monta à la bouche et il
ferma les yeux.
Quand il les rouvrit, une jeune fille se dressait devant lui. Il la dévisagea,
figé sur place, la gorge sèche. Il détailla les yeux en amande, le nez droit, la
bouche bien dessinée, les oreilles menues. Il accrocha son regard. Il était
profond, insondable, et il dégageait une telle lumière que Billy vacilla tandis
qu’un long frisson parcourait son corps. Jamais il n’avait ressenti cela. Il
savait qu’il aurait dû fuir, bondir dans le sous-bois, disparaître. Impossible.
Un fil invisible le reliait à cette jeune fille, et ce fil était si solide qu’il ne
parvenait pas à le couper.
La jeune fille l’observait elle aussi. Puis le cri d’un enfant rompit le
charme. Elle jeta un coup d’œil par-dessus son épaule et dit :
– Cache-toi là-bas, dans le bosquet, et attends-moi.
Billy obéit et s’accroupit au pied des arbres. Il avait oublié la faim qui lui
tordait le ventre et la peur qui glaçait ses membres. Il n’avait qu’une image en
tête : la détermination qu’il avait lue dans les yeux de cette fille.
Il attendit longtemps. Enfin elle surgit de l’ombre et s’agenouilla devant
lui.
– Voilà, dit-elle en posant un plat fumant sur le sol.
Il se jeta dessus. Ce n’était qu’un vulgaire ragoût, loin d’être aussi
savoureux que celui que sa grand-mère préparait, mais il eut l’impression de
n’avoir jamais rien mangé d’aussi bon.
Elle attendit qu’il ait terminé pour dire :
– C’est toi qui t’es enfui, n’est-ce pas ?
– On me cherche ? jeta Billy, affolé.
Elle hocha la tête.
– Oui. Le contremaître de ta plantation est venu jusqu’ici. Il a parlé avec le
nôtre.
– Il est encore là ?
– Non. Mais tu dois t’en aller. Si on savait que je t’ai aidé…
Il réalisa l’énorme risque qu’elle prenait pour lui et demanda :
– Pourquoi tu fais ça ?
Elle haussa les épaules sans répondre. Il voulut la remercier, mais aucun
son ne sortit de sa gorge. Il tendit maladroitement la main et leurs doigts se
frôlèrent. Une étrange sensation l’envahit comme si, par ce simple
effleurement, la jeune esclave venait de lui transmettre une partie de son
courage. Une idée folle traversa la tête de Billy :
« Il faut qu’elle m’accompagne. Avec elle, je réussirai… »
Mais déjà la fille se détournait pour attraper des objets qu’elle avait laissés
dans les fourrés. Il y avait un petit paquet qu’elle glissa dans ses mains et un
manteau qu’elle lui tendit.
– Prends ça et va-t’en. Ils vont faire une battue. Ils te veulent.
Billy tressaillit. Où était passée l’étincelle qui l’avait illuminé le temps
d’une seconde ?
– D’accord, répondit-il sans bouger.
– Allez ! Maintenant ! Tu as une chance. Ils sont tellement sûrs que tu ne
peux pas aller loin qu’ils n’ont rien lancé encore. Profites-en. Cours aussi vite
que tu peux. Éloigne-toi d’ici.
– Oui. Bien sûr, approuva-t-il, toujours immobile.
– Qu’est-ce que tu attends ? lança-t-elle, impatiente.
Il ne savait pas ce qu’il attendait. Il avait juste envie de rester, voilà tout.
Les feux qui brûlaient devant les cases étaient si accueillants, et cette fille si
forte et si généreuse !
L’aboiement d’un chien le fit sursauter. Ce n’était qu’un roquet dont il
n’avait rien à craindre, mais il réveilla la terreur qui sommeillait en lui.
Une battue.
Ils allaient organiser une battue, avec des chevaux, des chiens, des fusils…
et un seul gibier : lui. Pas question d’entraîner qui que ce soit dans cette
course folle !
Il jeta un coup d’œil éperdu à la jeune fille. Son visage était toujours aussi
déterminé.
– Comment t’appelles-tu ? demanda-t-il. Dis-moi ton nom.
– Rose, murmura-t-elle.
Rose… Le nom s’inscrivit dans le cœur de Billy et s’y installa, semblable à
une petite lumière. Rose. Soudain, il n’avait plus peur. Au contraire. Il était
plein d’une énergie qu’il n’avait jamais connue et prêt à tout affronter : la
nuit, la fatigue, les montagnes à franchir, et même la mort s’il le fallait, car à
présent, le souvenir de Rose l’accompagnerait.
– Dépêche-toi ! fit la jeune fille.
– Oui !
Il la regarda une dernière fois, emplit son âme de son visage, puis il se
détourna et s’enfuit, le manteau roulé sous un bras, les mains serrées sur le
paquet qu’elle lui avait offert, tandis qu’une petite musique jouait dans sa tête
au rythme de sa course : Rose, Rose, Rose…
7

Toute la nuit, l’étoile guida Billy. Il traversa une série de champs, puis un
bois, et à nouveau des champs. Au moindre bruit, il sursautait et s’arrêtait, le
dos tendu par la peur, la sueur dégoulinant sur son visage. Ses poursuivants
l’avaient-ils rattrapé ? Le cœur battant, il guettait les fourrés menaçants qui le
cernaient. Ils bruissaient d’une vie mystérieuse et inconnue. Savoir ce qui
pouvait s’y cacher, prêt à bondir sur lui dès qu’il détournerait les yeux. Le
contremaître ? Ses aides ? Ou pire encore ? Mais que pouvait-il y avoir de
pire…
Bien sûr, il s’était déjà retrouvé la nuit dans les bois, mais jamais seul.
Certains soirs, les esclaves quittaient furtivement la plantation pour se
retrouver entre eux, loin de toute surveillance. Il avait participé à quelques-
unes de ces sorties interdites, suivant l’un ou l’autre de ses camarades. Cette
fois-ci, c’était différent. Il n’avait personne sur qui compter.
Il se raisonna. Ces bruits étaient dus aux animaux nocturnes. Ils menaient
leur vie autour de lui, il n’avait rien à craindre, il devait juste s’y habituer.
« C’est des hommes dont je dois me méfier, se dit-il. Pas des bêtes. »
Il fut néanmoins rassuré lorsqu’il parvint au bord d’une route. Il
s’accroupit pour l’observer. Le silence était total et la chaussée déserte. Alors
il bondit et commença à courir.
Sur cette surface lisse et dure, il avançait beaucoup plus vite, et les bois en
retrait de la piste étaient moins effrayants. De plus, à cette heure-ci, il ne
croiserait personne.

Aux premières lueurs de l’aube, le claquement des sabots d’un cheval le


jeta dans un fossé. Dissimulé dans les herbes, il regarda passer le cavalier,
comprit qu’il devait regagner l’abri de la forêt et recula prudemment.
Ce n’est qu’une fois niché au creux d’un amas de rochers qu’il ouvrit le
paquet de Rose. Il y découvrit une galette et trois épis de maïs. Il était affamé,
mais il se contenta de grignoter l’un des épis et rangea soigneusement le
reste. Puis il repartit. Pas question de dormir, il devait mettre le maximum de
distance entre ses poursuivants et lui.
Il retomba sur la route qu’il avait quittée un peu plus tôt. Elle était
beaucoup plus animée. Des carrioles circulaient et des piétons marchaient,
seuls ou en petits groupes. Pourquoi ne pas se mêler à eux ? Après tout, qui
pourrait le reconnaître ? Il caressa cette idée un moment avant de
l’abandonner. Trop dangereux. Un esclave n’avait pas le droit de se promener
sans avoir avec lui un laissez-passer fourni par son maître. Au moindre
contrôle, il était perdu.
« Si seulement ma peau était plus claire, se lamenta-t-il, je pourrais me
faire passer pour un Blanc. Et là, pas besoin de permis. »
Il ne fallait pas y songer cependant, il ne tromperait personne. Il se résigna
à regagner la forêt, se reposa quelques heures, puis repartit, se félicitant de la
clairvoyance de Rose. Elle avait eu raison d’affirmer que les poursuivants de
Billy ne croyaient pas en sa capacité d’aller bien loin. Ils avaient tardé à
lancer la battue, lui permettant ainsi de creuser son avance.

Le soir tombait quand l’écho lui renvoya la voix des chiens. Mais les
aboiements étaient loin et ne se dirigeaient pas vers lui. Il n’apercevait de ses
poursuivants que les lueurs des flambeaux qui perçaient la nuit et dansaient
sur une crête lointaine, de l’autre côté de la plaine qu’il venait de traverser. Il
frissonna. Il ne voulait pas être à la merci d’une telle meute !
– Je peux leur échapper, murmura-t-il.
Et il reprit sa course.
8

Billy courut ainsi pendant deux nuits, apprivoisant sa solitude, apprenant à


maîtriser ses peurs, grappillant des baies sur des buissons, rongeant des épis
de maïs oubliés dans un champ, allant même jusqu’à s’aventurer dans le
poulailler d’une ferme pour y voler des œufs avant de détaler, soudain pris de
panique. Quand le jour venait, il se terrait dans un coin, il se fondait dans le
paysage, il s’enfouissait sous les fourrés, il devenait invisible.
Petit à petit, le terrain changea. Il se fit plus accidenté, avec des collines et
des fermes nichées au creux de vallons. Puis un gros bourg apparut alors que
le soleil déclinait pour la troisième fois depuis sa fuite. Il n’avait aucune idée
de l’endroit où il se trouvait ni de la distance qu’il avait parcourue. Il savait
juste que la direction empruntée était la bonne, car chaque nuit, sa compagne
l’étoile lui indiquait le chemin.
Depuis une hauteur, il observa le village. Une rivière le traversait, que
Billy devait franchir pour poursuivre vers le nord. Jusque-là, il n’avait
rencontré que des ruisseaux qu’il avait passés sans encombre, en pataugeant.
Là, c’était autre chose. La rivière était large, ses eaux profondes et
tumultueuses. Impossible de s’y risquer, il ne savait pas nager ! Il lui fallait
utiliser le pont… en plein cœur du village.
Il s’approcha autant que possible. Soudain, son cœur bondit dans sa
poitrine. Trois cavaliers venaient de surgir sur la route. Ils trottaient en
lançant des regards curieux autour d’eux. Billy se jeta à plat ventre derrière
un rocher, affolé. Il reconnaissait l’un de ces cavaliers : c’était Alan Grove, le
contremaître de sa plantation. Ainsi, ils l’avaient rattrapé ! Mais comment ces
hommes avaient-ils deviné qu’il se trouvait ici ? Il réfléchit et se dit que ce
n’était pas très compliqué. Ils savaient qu’un esclave en fuite part toujours
vers le nord. Ils savaient aussi qu’à un moment ou à un autre, il devrait
franchir cette rivière. Or ce pont était sans doute l’un des seuls moyens de le
faire. Au moins, cela prouvait qu’il était sur la bonne voie !
Les cavaliers s’arrêtèrent devant l’auberge située juste à l’entrée du pont.
Billy frémit. Ils allaient se relayer pour surveiller l’endroit ! Il n’avait aucune
chance. Les trois hommes attachèrent leurs chevaux et s’engouffrèrent dans
l’auberge.
Et si…
Une idée folle traversa la tête de Billy. Il connaissait les chevaux. Il en
avait soigné. Il en avait même débourré certains pour faciliter leur dressage. Il
n’en avait pas peur. Et c’était sa seule chance.
En un instant, sa décision fut prise. Il dégringola vers le village, longea la
rue aussi vite qu’il put, les yeux baissés, sa tenue d’esclave dissimulée sous le
manteau de Rose, son chapeau bien enfoncé sur sa tête, évitant le regard des
rares passants. Arrivé devant l’auberge, il se glissa à quatre pattes entre les
jambes des chevaux, dénoua les rênes de celui qui se trouvait le plus près du
pont, bondit sur son dos, planta ses talons dans le ventre de l’animal en lui
fouettant la croupe avec une baguette arrachée à un arbuste. Le cheval poussa
un bref hennissement et se jeta en avant. Le bruit de ses sabots résonna sur la
route, puis sur les pavés du pont. Couché sur l’encolure, Billy eut une vision
fugitive des eaux de la rivière, sombres et sauvages, mais déjà il avait
traversé et lançait sa monture à l’assaut de la route qui filait droit devant lui.
Bientôt, il entendit des cris. Ça y est, il était découvert ! Mais il avait
plusieurs longueurs d’avance. Il cravacha son cheval et sentit toute l’énergie
que l’animal était capable de déployer. Il avait fait le bon choix ! La route
montait, mais son allure ne faiblissait pas. Dans son dos, il entendait ses
poursuivants qui galopaient en hurlant :
– Au voleur ! Arrêtez-le ! Arrêtez-le !
Personne ne l’arrêterait. D’ailleurs, la route était déserte ! Il força sa
monture à accélérer, parvint au sommet de la côte, aperçut en un clin d’œil un
chemin qui s’enfonçait dans le sous-bois. Il tira d’un coup sec sur les rênes et
le cheval pila net, manquant le désarçonner. Sans perdre une seconde, il
attacha les rênes au pommeau de la selle, sauta à terre, fouetta la croupe de
l’animal qui repartit en trombe. Puis il se jeta derrière un buisson, haletant.
Ses deux poursuivants surgirent à leur tour. Ils ne marquèrent aucune
pause et continuèrent à galoper derrière le cheval qui se trouvait déjà loin
devant eux. Sa ruse avait réussi ! Mais il ne devait pas perdre de temps. Il
s’engouffra sur le chemin qu’il avait repéré et courut. Quand le bruit des
chevaux s’atténua, il ralentit et essaya de reprendre son souffle tout en
avançant.
9

Le chemin n’était pas très large, mais bien dégagé et il suivait la crête de la
colline. Le jour déclinait rapidement, mais pas question de s’arrêter. Ceux qui
avaient pris Billy en chasse allaient finir par rattraper son cheval et
s’apercevoir qu’il s’était joué d’eux. Ils allaient revenir sur leurs pas,
chercher par où il avait pu s’échapper, découvrir le chemin… La nuit était
son alliée, il devait en profiter. Il tira de la poche du manteau le paquet de
Rose et se félicita d’avoir conservé la galette. Tout en continuant à marcher,
il mordit dedans à pleines dents.
Rose…
Le visage de la jeune fille explosa dans son cœur et lui donna des ailes. Il
allait avancer, il allait distancer ses poursuivants, il allait réussir. Il lui devait
bien cela.
Quand le ciel fut assez noir pour que les étoiles paraissent, il fit une pause
et prit ses repères. L’Étoile du Nord était là, devant lui.

L’aube trouva Billy endormi au pied d’un amas de rochers. Durant la nuit,
il avait marché jusqu’à la limite de ses forces, avant de s’écrouler derrière cet
abri au bord de la piste.
Il cligna des yeux et déplia ses membres avec précaution. Il avait mal
partout, comme s’il s’était battu avec le monde entier. Il avait froid, il avait
soif, il avait faim. Il réalisa alors dans quelle situation il se trouvait : loin de
tout, sans eau, sans nourriture, et pourchassé comme un gibier.
Il fit un énorme effort pour se redresser et examiner les alentours. Le sol
était couvert de petits arbrisseaux auxquels s’accrochaient des fruits ronds et
violets.
« Est-ce que ça se mange ? » se demanda-t-il.
Il n’y avait qu’une seule façon de le savoir : essayer. Il cueillit quelques
fruits et les renifla. Ils ne sentaient rien.
« Allez, j’y vais ! » décida-t-il en en glissant un dans sa bouche.
C’était bon, sucré et juteux. Il les cueillit alors par poignées qu’il dévora
tout en se remettant en route, s’enfonçant dans une nature de plus en plus
sauvage.
Puis il parvint à une fourche. Devant lui, la piste continuait. À droite, un
sentier descendait à flanc de colline. Il hésita. Il remarqua un arbuste dont une
branche repliée indiquait le sentier. Il décida de s’y engager.
Le sentier était envahi par de hautes herbes que Billy prit soin d’écarter à
l’aide d’une baguette. Il déboucha sur une prairie dissimulée au milieu des
arbres et s’arrêta, perplexe. Le chemin n’allait pas plus loin ! En fait, il ne
menait nulle part. Ou alors… Il tendit l’oreille et un murmure léger lui
parvint. De l’eau ! C’était de l’eau qui coulait ! Il s’approcha et découvrit un
minuscule bassin bordé de quelques pierres. Une source y jaillissait, claire et
vive. Il se jeta sur le sol et but à longues gorgées. Il y trempa son visage et se
sentit aussitôt revigoré. Il regretta de ne pas avoir de récipient. Si seulement il
avait pu emporter un peu de cette eau ! Il se contenta d’en boire à satiété et
d’imbiber le morceau de tissu qui avait enveloppé les présents de Rose. Il
pourrait ainsi le sucer et cela lui rafraîchirait la bouche. Puis il regagna le
sentier et rejoignit la piste. Il grava dans sa mémoire la forme de l’arbuste qui
lui avait permis de découvrir la source. Cela ne faisait aucun doute : c’était un
signal. Qui avait bien pu le mettre en place ? Qui avait aménagé le bassin ? Il
n’en avait pas la moindre idée, mais peut-être trouverait-il d’autres signaux
du même genre. Il allait apprendre à observer.
10

Plus Billy avançait, plus la montagne devenait secrète. Jamais il ne s’était


senti aussi isolé. Jusque-là, il avait circulé dans des zones habitées, il y avait
des routes, des fermes, des champs, des villages. Mais depuis son arrêt à la
source, il n’avait relevé aucune trace humaine à l’exception de cette piste. Il
finit par se dire qu’il avait semé ses poursuivants. Pourtant, au milieu de la
journée, le son reconnaissable des sabots des chevaux lui parvint. Son sang se
glaça dans ses veines. Ils l’avaient retrouvé !
Il se mit à courir, tout en sachant qu’il n’avait aucune chance. Ils étaient
trois, ils étaient à cheval et il n’avait plus aucun moyen de leur échapper.
Effectivement, un cri résonna dans son dos :
– Le voilà !
Il accéléra et les cris redoublèrent.
Le chemin grimpait. D’un seul coup, il sortit de la forêt et déboucha sur un
promontoire aux pentes abruptes. Billy s’arrêta net. Un gigantesque paysage
se déployait devant lui. Ce n’étaient plus des collines, mais des montagnes
qui allongeaient leurs croupes, leurs sommets et leurs vallées jusqu’à
l’horizon. Elles étaient couvertes de forêts, des forêts que Billy devinait
sauvages et vides de toute présence humaine, car aucune fumée ne flottait
dans l’air, aucun toit n’apparaissait entre les arbres.
Atterré, il contempla cette immensité, puis il se retourna. Les trois
cavaliers venaient de surgir et ils retenaient leurs chevaux qui piaffaient.
– Allons, Billy, fit l’un d’eux. C’est terminé pour toi !
Sa voix claqua comme un coup de fouet, et Billy sentit son sang se glacer
dans ses veines. C’était Alan Grove qui venait de parler, et il savait que
mieux valait ne pas avoir affaire à lui.
– C’est fini, Billy, reprit le contremaître. Tu entends ? Fini ! Allez, viens
ici. Ne m’oblige pas à venir te chercher.
Billy baissa la tête. Il était terrifié, son cœur battait follement dans sa
poitrine, mais il se força à réfléchir. Les trois hommes avaient des armes. Ils
ne s’en serviraient pas cependant. Mort ou même blessé, un esclave ne valait
plus rien, ils ne prendraient pas ce risque.
– Ne me force pas à descendre de cheval, Billy ! gronda Alan Grove.
Billy releva la tête et lança à l’homme un regard de défi. Le contremaître
avait la main droite posée sur le pommeau de sa selle. Un fouet y était
accroché. Encore quelques secondes et il serait trop tard. Billy balaya du
regard l’immense paysage. Il ne savait pas ce qu’il recouvrait, il n’avait
aucune idée des dangers qui l’attendaient, mais il était certain d’une chose :
tout et n’importe quoi valait mieux qu’être repris par Alan Grove.
Le contremaître dut comprendre ce qui se passait dans sa tête car il avertit :
– Ne fais pas ça, Billy ! Ne te risque pas dans ces montagnes ! Ce sont les
Appalaches… Tu ne sais pas ce qui t’attend…
En même temps qu’il parlait, il détacha son fouet et leva le bras. Alors
Billy bondit. Il choisit la pente qui dévalait sur sa droite. C’était la plus raide
et il était certain qu’elle serait impraticable pour les chevaux. Il s’y jeta à
corps perdu. Les cris et les jurons éclatèrent derrière lui, il ne les entendit pas.
Il sauta par-dessus des buissons, roula sur de la mousse, se releva, repartit de
plus belle, dérapa sur des dalles rocheuses. Il ne s’occupa pas des trois
hommes qui s’étaient lancés à sa poursuite. Poussé par une volonté venue du
plus profond de lui-même, il s’enfonça dans la végétation, il se fondit dans
l’immensité sauvage des montagnes, il disparut.
11

Pendant des jours et des jours, Billy erra dans la forêt.


Ici, nul besoin de se cacher, aucune autre présence humaine que la sienne
ne venait troubler ces lieux. Il gardait en tête le gigantesque panorama
découvert depuis le promontoire. Cette immensité sauvage était sa meilleure
protection, même s’il devait s’y perdre, même s’il ne devait plus jamais en
sortir.
Dans ces montagnes, circuler de jour ne présentait aucun risque. Les seuls
témoins de sa présence étaient les arbres, les animaux, les cours d’eau…
Quand le soir approchait, il assemblait des paquets d’herbes et de feuilles en
une couche qu’il installait à l’abri des rochers. Il se barricadait derrière des
branches arrachées aux arbustes, espérant que ce fragile rempart l’isolerait de
la vie nocturne qui l’entourait. Puis il s’emmitouflait dans le manteau de
Rose, croyait y retrouver son parfum et s’endormait avec le souvenir de la
jeune fille. Son visage peuplait ses rêves et il s’accrochait à son regard plein
de lumière, finissant par se persuader qu’elle serait à ses côtés lorsqu’il
s’éveillerait. Mais non… La nuit finissante le trouvait glacé et solitaire.
C’était le plus mauvais moment, le plus froid, le plus terrifiant. Il levait les
yeux vers le ciel, mais la cime des arbres cachait les étoiles. Il attendait le
jour en grelottant et repartait dès que l’aube pointait, s’orientant grâce à la
mousse sur le tronc des arbres. Encore une leçon d’Abraham, qui avait
expliqué aux enfants de la plantation que la mousse poussait toujours sur le
côté nord des troncs.
« Comment savait-il tout cela ? » s’interrogeait Billy.
Au fur et à mesure que la lumière montait, la vigueur revenait dans ses
membres et il se sentait mieux. Il faisait mille détours pour éviter des falaises,
des pierriers ou tout autre obstacle. Il bataillait contre les arbustes, contre les
buissons, contre les fougères. Parfois, il tombait sur une sente tracée par le
passage des animaux. Il la suivait tant que cela était possible. Sinon, il
choisissait de remonter le courant des ruisseaux, passant de crête en crête et
de vallée en vallée.
Quand il parvenait sur un sommet dégagé, après de terribles efforts, il
contemplait le paysage qui se déroulait sous ses yeux. Il n’avait pas de fin,
comme si ce pays n’était constitué que de montagnes inhabitées, tout le reste
ayant disparu.

Les premiers jours, sa solitude ne lui pesa pas. Toute son énergie et toutes
ses pensées se concentraient sur trois objectifs : chercher à manger, se
protéger du froid et des bêtes, tracer sa route. Puis, un matin, il prit
conscience de l’intensité de cette solitude. Depuis combien de temps n’avait-
il pas entendu une voix humaine ? Et était-il encore capable de parler ?
– Je suis Billy… dit-il tout bas pour s’en assurer.
Le son de sa voix l’effraya et il regarda vivement autour de lui. Et s’il se
faisait bêtement repérer ? Aucun risque, il était seul. Il n’allait quand même
pas avoir peur de sa propre voix !
Alors il répéta un peu plus fort :
– Je suis Billy, je suis Billy…
Puis de plus en plus fort :
– Je suis Billy, je suis Billy…
Ses mots emplissaient le silence et donnaient à la forêt une dimension
différente. Il n’était pas comme les animaux qui y vivaient et qui n’en
sortiraient jamais. Il était un homme.
Il se figea soudain, frappé par cette idée. Il n’était pas juste un esclave, il
était un homme ! Et il expérimenta aussitôt sa découverte.
– Oh ! Oh ! lança-t-il vers le ciel. Je suis Billy ! Billy ! Billy ! Je suis un
homme !
Il se tut, essoufflé et ému de son audace. Les mots dansaient dans l’air :
« Billy »… « Homme »… Et c’était lui qui les avait criés !
Après cette première expérience, sa voix l’accompagna dans son
cheminement. Régulièrement, il criait :
– Oh ! Oh ! Je suis Billy ! Billy ! Billy !
Ou alors, se souvenant des comptines de son enfance, il chantonnait :

Avec vos petites dents, rongez la, rongez la, rongez la corde
Avec vos petites dents, sciez la, sciez la, sciez la corde
Avec vos petites dents, rongez et sciez, rongez et sciez
Avec vos petites dents, vous allez la casser, la casser, casser la corde !

Cela l’aidait à avancer, et aussi à oublier sa faim.


Car il avait faim tout le temps. Tout en marchant, il ramassait des baies sur
des arbrisseaux. Il apprit à les différencier, à reconnaître celles qu’il préférait.
Il n’avait ni canne ni hameçon, mais il se souvint que Sam lui avait
autrefois expliqué comment piéger les poissons dans de l’eau qui court.
– Voyons, voyons… marmonna-t-il. Quelques grosses pierres… Comme
ça, ajouta-t-il en aménageant un bassin près du rivage. Et maintenant, il n’y a
plus qu’à attendre.
Il s’accroupit pour observer les poissons qui tournaient autour des pierres.
– Allez, allez ! les encouragea-t-il. Venez dans mon joli bassin ! Venez,
venez, venez !
Bientôt, une truite s’aventura dans le piège. Il plongea vivement sa main
dans l’eau et referma ses doigts sur la peau luisante. Le poisson se débattit,
mais il tint bon et finit par se redresser en lançant vers la cime des arbres un
cri de victoire :
– Hourrah ! Je l’ai eue ! Je l’ai eue !
La truite frétilla encore un bon moment dans ses doigts. Quand elle fut
enfin inerte, il chercha une pierre pointue pour l’ouvrir, la vider et détacher
les filets qu’il dévora crus en marmonnant :
– C’est bon… C’est bon… J’ai faim… Mais qu’est-ce que j’ai faim !
Merci, Sam !

C’est encore Sam qui lui avait appris à différencier les champignons
comestibles des autres, et à gratter le sol pour y découvrir des racines et des
tubercules.
« Comment savait-il qu’un jour j’en aurais besoin ? » se demanda Billy.
Il se dit que c’était peut-être à cela que servaient, sans en avoir l’air, les
paroles que les esclaves des plantations déversaient continuellement dans les
oreilles des enfants. C’était un manuel de survie, au cas où, un jour, ils
décideraient de suivre l’étoile.
Alors Billy continua, se raccrochant à ses souvenirs, à ces leçons entendues
alors qu’il n’était qu’un petit garçon jouant dans la poussière, devant les cases
des esclaves, ignorant du vaste monde qui l’entourait.
12

La montagne était vraiment un autre monde.


Parfois Billy s’arrêtait et retenait son souffle. Une biche se dressait au bord
de l’eau, hésitant longuement avant de se décider à boire. Ailleurs, des
écureuils s’affairaient. Un jour, un cerf à la somptueuse ramure surgit devant
lui. Ils se jaugèrent quelques instants, puis le cerf se détourna pour se fondre
entre les arbres.
Partout, des oiseaux criaient, des herbes craquaient, des insectes
bourdonnaient, des serpents se faufilaient entre les pierres, et Billy marchait,
perdant la notion du temps et de l’espace, oubliant les événements qui
l’avaient conduit ici, cherchant le nord par habitude, oubliant souvent qu’il
lui fallait boire et manger, retrouvant un peu de lucidité lorsqu’il s’allongeait
dans le parfum du manteau de Rose.
Il lançait encore son cri vers le ciel :
– Oh ! Oh ! Je suis Billy ! Billy ! Billy !
Mais sa voix devenue rauque l’effrayait, et il finit par se taire.
Quelquefois, saisi d’une terreur sans nom, il se figeait, le souffle court, le
ventre noué, le corps glacé. Qu’avait-il fait ? Ce monde n’était pas le sien. Il
n’avait aucune chance de sortir vivant de cette aventure.
Au fil des jours, il maigrit et son corps devint aussi sec qu’une branche de
bois mort. Il avait froid. Tant qu’il marchait, la température était supportable.
Mais la nuit, le manteau de Rose ne suffisait plus à le protéger et il n’avait
rien pour allumer un feu. Alors, il amassait de grandes quantités de feuilles et
de branchages, se glissait dessous, frictionnait vigoureusement ses pieds et
ses mains.
Cela ne suffisait pas.
Quand la première neige tomba, il pleura.

Les dernières baies pendaient misérablement au bout de leurs rameaux, les


champignons se faisaient rares, l’eau des ruisseaux était glacée et les poissons
difficiles à traquer. La terre était dure, et bientôt il ne trouva plus ni racines ni
tubercules. Les bêtes sauvages n’avaient pas peur de lui. Elles le fixaient
tranquillement tandis qu’il avançait, de plus en plus lentement, le souffle
court, les mains enfouies dans les poches de son manteau. Peut-être
n’avaient-elles jamais vu d’être humain. Ou alors, il était devenu comme
elles, il appartenait à la montagne.
À plusieurs reprises, il aperçut des ours. Ils ne lui prêtaient aucune
attention. Dans ces moments-là, Billy s’accroupissait, calmait son souffle et
attendait, gardant un œil sur l’énorme masse brune qui se glissait entre les
arbres.

Un matin, il ne put repartir. La neige était revenue, plus abondante, et un


tapis blanc dissimulait le sol et les pièges du terrain. Enveloppé dans le
manteau de Rose, il grelottait. Ses pieds étaient comme deux blocs de glace.
Ses chaussures ne tiendraient plus longtemps. Il se dit que cette montagne qui
l’avait sauvé du contremaître allait devenir son tombeau.
Puis un rayon de soleil tomba sur son visage et il ouvrit grand les yeux.
Tout scintillait autour de lui. La neige brillait et des gouttes tombaient des
branches comme autant de diamants qui venaient recouvrir le sol. Il n’avait
jamais rien vu d’aussi beau. Il se leva et commença à marcher comme un
somnambule dans cette féerie de lumière. Il avança ainsi toute la journée. À
la nuit, il se glissa dans une tanière sous des rochers. Une forte odeur y
régnait et quelques ossements traînaient au milieu de feuilles desséchées. Un
ours avait habité ici, ou un autre animal. Peut-être y vivait-il encore,
qu’importe. Il sombra dans un sommeil de plomb. Il se réveilla le corps
brûlant, secoué de frissons, et repartit le ventre vide. Il avait encore neigé et il
trébuchait à chaque pas. Il avait tout oublié : qui il était, où il allait, et
pourquoi il était là. Il n’avait qu’une obsession : avancer.
Soudain, un terrible grognement emplit le silence de la montagne. Billy
leva les yeux. Là, à quelques pas seulement, un ours gigantesque se dressait.
Il était debout sur ses pattes arrière, battait l’air de ses pattes avant et tendait
sa tête vers le ciel.
« Voilà, se dit Billy. C’est fini. Je vais mourir ici. »
Et il s’abandonna. Il s’allongea sur le sol, dans la neige, en chien de fusil,
la tête dans ses bras repliés, et il attendit. La terre trembla quand l’ours
retomba sur ses quatre pattes. Son grognement déchira l’air et toute la forêt se
tut.
L’ours s’ébranla, posant avec délicatesse une patte après l’autre dans le
tapis neigeux. Arrivé auprès de Billy, il se balança un moment et sa fourrure
roula sur son dos. Puis il baissa la tête et respira ce corps inconnu. Billy ne
bougea pas. Il sentit le souffle chaud de l’animal explorer ses jambes et ses
bras avant de s’immiscer sous ses cheveux. Il n’avait plus peur. Il savait que
l’inéluctable allait se produire et il se sentait en paix. Au moins avait-il fait
tout ce qui était en son pouvoir. Il n’avait qu’un regret : l’étoile verte de la
boucle d’oreille. Elle était restée là-bas, dans la maison du maître, coincée
entre les lattes du plancher. Il aurait voulu l’avoir avec lui, la serrer dans le
creux de sa main et mourir avec la présence de cette mère qu’il n’avait pas
connue. Il imagina alors le bijou. Il dansait devant ses paupières, il aurait
suffi de tendre les doigts pour l’attraper. L’étoile verte grandit, couvrant tout
l’espace, et Billy sourit.
Puis l’ours émit un grognement de satisfaction, se balança encore quelques
instants avant de se détourner et de s’éloigner. Billy n’en prit conscience que
plus tard. Tout à coup, il réalisa que la chaude présence animale avait disparu
et qu’il était toujours vivant. Il se redressa et regarda autour de lui. Il ne
restait de l’ours que des traces de pattes dans la neige, et la forêt avait
recommencé à vivre.
Un long frisson le parcourut. Il avait froid et chaud en même temps. Il se
leva, chancela, faillit tomber, se rattrapa à une branche. Sa vue se brouilla
puis s’éclaircit. Un rayon de soleil tombait sur le sol devant lui, dessinant un
chemin de lumière. Il s’y engagea.
Il marcha comme un somnambule, sans savoir où il allait. Parfois, son
corps était secoué de spasmes. Plié en deux, il essayait de vomir, en vain. Il
ne savait plus depuis combien de temps il n’avait rien avalé. Il mâcha de la
neige. Quand le jour déclina, il gravissait avec peine une pente plantée
d’arbres en marmonnant des paroles incompréhensibles. Il s’accrochait à une
branche, puis à une autre et une autre encore. Chaque pas lui coûtait, mais il
ne s’arrêta pas. Il fit noir sans qu’il s’en aperçoive.
Des images surgirent dans sa tête : la case où il avait grandi, le feu que sa
grand-mère allumait chaque soir pour préparer le repas.
Il tomba une première fois, se releva, retomba. Il était au bord d’une
clairière à présent et là-bas, au fond, il y avait une forme sombre, avec en son
cœur une lumière toute petite et toute chaude qui illuminait la nuit. Il se figea
et observa la lumière, et la forme sombre, et le tapis de neige qui couvrait le
sol de la clairière, là, devant lui. Un râle sortit de sa gorge. Le tapis était trop
grand. Il ne parviendrait pas à le traverser, il ne réussirait pas à atteindre la
lumière. Il vacilla avant de s’écrouler. Il fit un effort surhumain pour
redresser la tête, tendre un bras vers cette lumière, ramper, se traîner dans la
neige qui s’infiltrait partout entre ses vêtements.
Et puis il perdit connaissance.
13

Billy avait chaud. Ou du moins, il n’avait pas froid. Parfois, il parvenait à


ouvrir un œil. Il observait alors la petite lumière située là, juste à quelque
distance. Elle éclairait quelque chose de blanc ; de la neige. Ses paupières
retombaient. Il était couché dans cette neige, essayant d’atteindre la lumière.
Et il était ailleurs, en train d’observer ses efforts inutiles. Il était les deux à la
fois, ou ni l’un ni l’autre. Il sombrait dans l’inconscience.
À un moment, les choses devinrent plus précises. La lampe éclairait un
paysage de neige avec une forme sombre au cœur de laquelle brillait une
lumière. Il réfléchit. Il avait déjà vu ça quelque part, voilà longtemps. Il se
rendormit.
Plus tard, il se réveilla. Dans la lumière brûlante, il vit que sur la neige, un
cavalier avançait. Il était chaudement vêtu et il portait un grand chapeau. Son
cheval s’enfonçait dans la neige jusqu’aux genoux. Posé en travers de la
selle, il y avait un corps.
Plus tard encore, il comprit que le cavalier se dirigeait vers la lumière qui
illuminait la forme sombre. C’était rassurant. Il se rendormit, le cœur en paix.
Beaucoup plus tard, quand il reprit conscience, une lueur blafarde éclairait
les lieux. C’était celle d’un jour d’hiver qui pénétrait dans une pièce par une
fenêtre située en face de lui. Il parcourut l’endroit du regard. Des murs de
bois, un plancher, un poêle qui ronronnait dans un coin, une petite table à son
chevet, et lui, dans un lit. Un lit bien chaud avec des draps, un gros édredon
et un oreiller rembourré. Il n’avait jamais connu ça. Il esquissa un
mouvement. Impossible. Trop fatigant.
Bien plus tard, un délicieux parfum lui chatouilla les narines. Les yeux
grands ouverts, il ressentit une drôle de crispation dans son estomac. Il prit
appui sur ses mains pour se redresser et, cette fois, il y parvint. Il bougea une
jambe et puis l’autre, et constata que son corps lui obéissait. Il tourna la tête
et découvrit un homme qui l’observait. C’était un Blanc, pas très grand, avec
une tignasse brune et fournie, une barbe de quelques jours qui mangeait son
visage et un regard bleu acier qui le détaillait avec attention.
Billy sentit quelque chose de glacé envahir sa poitrine. Il ne bougea pas
jusqu’à ce que l’inconnu dise :
– Eh bien cette fois-ci, tu as l’air réveillé. Peut-être es-tu tiré d’affaire…
Soudain pris de panique, Billy repoussa l’édredon d’un geste brusque et
tenta de sauter du lit.
– Du calme ! l’interrompit l’homme. Où veux-tu aller ? Tu ne tiendrais pas
debout. Et puis, je ne t’ai pas sorti de la neige pour que tu retournes te faire
dévorer par les bêtes sauvages ! Dis-moi plutôt ton nom.
Billy resta bouche close. Son nom ! Comme s’il allait commettre cette
imprudence ! Si cet homme ne savait pas qui il était, mieux valait le laisser
dans l’ignorance.
– Tu ne veux pas, reprit l’homme. Ce n’est pas grave. Moi, c’est Franck.
Franck Gassey. Tu es ici chez moi, à la Swan Cabin. On la nomme ainsi car
c’est mon père qui l’a construite. Il s’appelait Swan… Tu es peut-être prêt à
avaler quelque chose, maintenant ?
L’homme sortit de la pièce, et Billy l’entendit s’activer dans celle d’à côté.
Quand il revint, il portait une tasse dans une main et une assiette dans l’autre.
Il tendit la tasse à Billy qui avança vers lui une main tremblante. L’homme
fronça les sourcils et déclara :
– Tu ne vas pas y arriver. Je vais t’aider.
Il posa la tasse et l’assiette sur la table de chevet et passa un bras autour de
Billy pour l’aider à s’adosser contre l’oreiller. Billy eut un mouvement de
recul. Jamais un Blanc ne l’avait touché !
– Allons, n’aie pas peur ! gronda l’homme. Ton corps, je le connais, ça fait
des jours que je m’occupe de toi !
Billy lui lança un regard effaré et se laissa faire.
L’homme l’installa, prit la tasse et la porta à ses lèvres.
– Bois. Tu en as besoin. Attention, c’est chaud.
Billy aspira le liquide à petites gorgées. C’était bon. Il lorgna du côté de
l’assiette et l’homme éclata de rire.
– Tu as faim, c’est bon signe. Ce sont des œufs au bacon, ça ira ?
Billy se jeta sur la nourriture. Bien sûr que ça allait ! Il n’avait jamais rien
mangé d’aussi bon. Et il avait faim. Une faim terrible !
– Doucement, le modéra l’homme. Tu reviens de loin. Ne va pas te rendre
malade.
Billy ne l’écoutait plus. Il savourait chaque bouchée et la laissait descendre
dans son estomac qu’elle emplissait d’une douce torpeur. Quand l’assiette fut
vide, il poussa un long soupir et ferma les yeux.
– Rendors-toi, dit l’homme. Tu dois récupérer.
Il posa une main sur son front.
– Tu n’as plus de fièvre, c’est déjà ça.
Billy l’entendit à peine. Il sombra dans le sommeil.

Billy dormit tout le reste de la journée, toute la nuit, et une partie de la


matinée du lendemain. Quand il s’éveilla à nouveau, le soleil inondait la
pièce, il avait faim et il se sentait bien.
Il s’assit dans le lit et resta dans cette position un long moment. Puis il
repoussa l’édredon et se laissa glisser sur le sol. La tête lui tournait un peu et
il attendit que cela passe. Quand il se sentit plus ferme sur ses jambes, il fit
quelques pas sur le plancher. Une image sur le mur l’attirait irrésistiblement
et il s’en approcha. Il la contempla longuement. Elle représentait un paysage
de neige à la nuit tombée. On distinguait la ligne noire de la forêt. Au milieu
d’un espace dégagé, un cavalier avançait. Il était chaudement vêtu et il portait
un grand chapeau. Un veau nouveau-né était posé en travers de la selle, et
une vache suivait le cavalier. Celui-ci avait le regard fixé sur une maison.
Elle était longue, en bois, et derrière une fenêtre, une chaude lumière brillait.
Le tableau dégageait un intense sentiment de plénitude et il racontait une
histoire immémoriale. Celle de l’homme qui vient de sauver un être vivant et
qui le ramène chez lui, dans la maison qu’il s’est construite, où le feu brûle
dans l’âtre, où le calme et la quiétude règnent.
« C’est mon histoire », se dit-il.
Et les larmes lui montèrent aux yeux.
Il comprit que les visions qui l’avaient hanté durant les jours où il avait
déliré venaient en partie de là, et en partie sans doute de ce qui s’était
réellement passé après qu’il s’était écroulé dans la neige, inconscient.
Il remarqua la lampe posée sur une étagère, juste au-dessous du tableau. La
nuit venue, l’homme devait l’allumer, illuminant le dessin. C’est ce dernier
que Billy avait observé sans le savoir durant son délire, et l’aventure de
l’homme et du veau nouveau-né s’était mêlée à la sienne.
Enfin il regagna son lit, s’y installa, assis, adossé à l’oreiller, et il attendit.
14

L’homme revint longtemps après. Billy se souvenait de son nom : Franck


Gassey.
– Ah ! Cette fois, tu as l’air d’aller tout à fait bien, s’exclama-t-il en entrant
dans la pièce. Vas-tu me dire comment tu t’appelles ?
Billy resta muet.
– Tu ne veux pas, constata Franck. Ce n’est pas grave. Je vais te donner un
nom. Si tu dois rester ici un moment, c’est nécessaire. Je t’appellerai Max. Ça
te convient ?
Billy hocha lentement la tête. Max, cela sonnait bien, ça lui plaisait. Mais il
ne parvenait pas à comprendre ce que ce Blanc lui voulait, ni pourquoi il
l’avait amené ici, et encore moins pourquoi il se montrait si amical envers lui.
Vivait-il seul ? N’avait-il donc pas des esclaves à qui confier la tâche de
prendre soin de lui ? Ni de case où le loger ?
– Eh bien Max, reprit l’homme, je suppose que tu ne veux pas non plus me
raconter d’où tu viens ni comment tu es arrivé là. Ça n’a pas d’importance.
Tu as eu de la chance que je te trouve. La Swan Cabin est perdue au milieu
des Appalaches et peu de gens connaissent son existence. Tu as dû parcourir
un long chemin… Je t’ai découvert au bord de la clairière. Et juste à temps…
Tu n’aurais pas survécu à une autre nuit dans le froid.
Billy l’écoutait. Voilà, son histoire était reconstituée. Et à présent,
qu’allait-il faire ? Franck avait la réponse.
– Tu vas rester ici avec moi. Tant que l’hiver durera, tu ne peux aller nulle
part. Et tu n’as rien à craindre, personne ne viendra ici tant que la neige sera
là.
Franck marqua une pause et interrogea :
– Tu es muet ?
Billy secoua la tête.
– Alors tout va bien ! s’exclama Franck. Je vais te donner de vieux
vêtements à moi. Ils seront un peu grands, mais ils sont bien chauds. De toute
façon, les tiens sont dans un état pitoyable et…
– Mon manteau ! l’interrompit Billy.
– Ah ! Tu parles ! se réjouit Franck. Ton manteau, ça va. Il est moins usé
que le reste. Heureusement que tu l’avais ! Sans lui, tu serais mort.
Un immense soulagement envahit Billy. Le manteau de Rose… Rose qui
lui avait sauvé la vie, ce Blanc venait de l’affirmer.

La vie s’organisa à la Swan Cabin.


Billy reprit des forces. Il découvrit que Franck vivait seul dans cette cabane
perdue au cœur de l’immensité de la montagne. Il visita l’autre pièce de la
Swan Cabin. Elle servait de cuisine. Au-dessus, une galerie était aménagée.
C’est là que Franck dormait.
Bientôt, Billy se sentit capable de mettre le nez dehors.
La Swan Cabin était bâtie au fond d’une clairière, face au soleil. C’était
une solide cabane de planches et de rondins dont les interstices avaient été
soigneusement colmatés afin d’empêcher le froid d’entrer. La façade nord
était doublée de lattes de bois disposées verticalement pour l’isoler du vent.
Une grosse cheminée en pierre s’adossait au mur sud. À l’ouest, le toit se
prolongeait de façon à couvrir la véranda ouverte sur la clairière qui dévalait
jusqu’à la forêt. Un peu à l’écart, une écurie abritait quelques bêtes : un
cheval, une vache et son veau, des poules. Dans une remise, se trouvaient la
nourriture des bêtes et les outils. Il y avait aussi une source et, chaque matin,
il fallait briser la glace pour avoir de l’eau.
Les premiers jours, Billy ne fit rien. Si le temps était beau, il s’asseyait sur
la véranda et laissait les rayons du soleil réchauffer son corps. Il avait
l’impression qu’ils pénétraient jusqu’à la moelle de ses os et cela lui faisait
du bien. Si le vent soufflait, il restait à l’intérieur, près du poêle, glissant de
temps à autre une bûche pour que le feu ne s’éteigne pas. Sans qu’une parole
ait été échangée, Franck lui délégua cette tâche. Ce fut le premier travail de
Billy à la Swan Cabin : aller chercher des bûches dans l’imposante réserve
adossée à l’écurie et faire en sorte que jamais le feu ne meure dans les poêles.
Puis il se chargea de la corvée d’eau. Puis il observa Franck dépecer les
animaux qu’il ramenait de la forêt.
– Tu vois, expliqua Franck, c’est mon travail. Il faut être fou pour passer
l’hiver ici, seul à la Swan Cabin. Mais c’est ainsi que je me procure les plus
belles fourrures de la région. L’hiver, les peaux des bêtes sont plus belles. Je
parcours la forêt, je chasse, je pose des pièges. Ensuite je prépare les peaux.
Au printemps, je saurai où les vendre et j’en tirerai un bon prix.
– J’ai vu un ours… dit Billy.
Ses paroles étaient rares, et chaque fois qu’il ouvrait la bouche, Franck
l’encourageait à poursuivre.
– Un seul ? demanda-t-il.
Billy secoua la tête.
– Non… Mais celui-là…
En quelques mots, il raconta comment il avait échappé à l’ours.
– Tu as fait exactement ce qu’il fallait ! s’exclama Franck. Il ne faut jamais
défier un ours, ni le regarder en face, ni faire des mouvements brusques, ni
s’enfuir. Il court plus vite que nous ! Il fait tout plus vite que nous : nager,
grimper aux arbres, dévaler un éboulis. Quand on croise un ours, il faut agir
comme toi : s’allonger sur le sol, cacher sa tête, ne pas bouger. Mais tu as eu
de la chance ; beaucoup de chance…
Chance. Billy tourna le mot dans sa tête avec précaution.
« Un esclave peut donc avoir de la chance ? » s’étonna-t-il.
Les deux termes lui paraissaient incompatibles. Mais Franck lui ouvrait des
horizons nouveaux.

Un matin, alors que le trappeur se préparait à partir à la chasse, Billy


demanda :
– Je peux venir ? J’ai rempli le poêle de bois, je me suis occupé de l’eau,
et…
– Stop, stop ! l’arrêta Franck. C’est très bien si tu as fait tout ça, mais tu
n’y es pas obligé, tu sais !
Billy le dévisagea, décontenancé. Ce Blanc n’était décidément pas comme
les autres. Il ne le considérait pas comme un esclave.
– Et bien sûr, si tu veux m’accompagner à la chasse, tu peux venir.
Au soir de cette première sortie, Franck commenta :
– Tu as dû passer du temps dans la forêt. Tu te fonds dans la nature et tu te
déplaces aussi silencieusement qu’un Peau-Rouge.
– Un Peau-Rouge ? releva Billy.
– Oui. Un Indien, quoi. Il y en a encore par ici. On en verra peut-être
débarquer un, un jour ou l’autre. À part moi, il n’y a qu’eux pour circuler par
ici en hiver ! Ils connaissent les chemins et les signes. Si ça se trouve, tu as
suivi l’une de leurs pistes sans le savoir. Elles sont souvent tracées sur les
crêtes et elles traversent toute la montagne.
Billy ne fit aucun commentaire, il voyait très bien de quoi Franck voulait
parler. Il se contenta de demander :
– Qu’est-ce que c’est, les signes ?
– Ils peuvent prendre des formes différentes, expliqua Franck. Par
exemple, la branche d’un arbuste est repliée de manière à indiquer une
direction, une source ou un abri. Elle est solidement fixée pour conserver
cette position même quand l’arbre grandit. C’est très pratique.
Billy hocha la tête.
– Moi aussi, je connais ces signes, dit-il. Je les ai suivis.
Et il ressentit une immense fierté d’avoir compris les messages secrets de
ceux que Franck appelait « les Indiens ».

Les jours s’écoulèrent, mus par le même rituel. Debout à la pointe du jour,
déjeuner, puis les tâches quotidiennes : l’eau, le bois, les soins aux bêtes, la
pose et la levée des pièges, le traitement des peaux, et enfin la maison dès que
la nuit et le froid tombaient.
Un calendrier était accroché au mur de la cuisine, et Franck barrait les
jours au fur et à mesure. Le dimanche, le rituel changeait. Ils se levaient plus
tard. Ensuite, Franck passait une partie de la matinée à se raser et à se laver.
Ce jour-là, ils ne travaillaient pas.
– On n’est pas des sauvages, quand même, disait-il.
Billy était toujours aussi peu bavard et jamais Franck ne lui posa de
questions.
– C’est ton affaire, disait-il parfois. Tu dois avoir tes raisons…
Jamais Billy n’avait rencontré un Blanc comme lui. Un Blanc pour qui la
couleur de peau ne comptait pas. Car jamais Franck n’avait eu le moindre
mot ou le moindre geste laissant supposer qu’il avait remarqué que Billy était
noir. C’était comme s’ils avaient été pareils tous les deux.
« Pareils ».
Parfois, quand il était seul, Billy murmurait ce mot :
– Pareils…
Il sonnait étrangement à ses oreilles.
« Pareils ».
Ce n’était qu’ici, dans la clairière de la Swan Cabin, qu’il pouvait y croire.
Là d’où il venait, ce mot n’existait pas. Et dans les États du Nord, ce serait
comment ?
Car au fur et à mesure que les semaines passaient, Billy réfléchissait. Sa
vie n’était pas ici. Ce n’était qu’une parenthèse. Il n’était pas vraiment à
l’abri. Petit à petit, une phrase s’imposait à lui :
« Un jour, je repartirai. »
15

Les jours devinrent plus longs et la neige moins dense. Le matin, la glace
sur la source était moins épaisse. Bientôt, elle ne fut plus qu’une mince
pellicule qui s’effritait sous la pression des doigts. Un matin, Franck
annonça :
– Je vais descendre à la ville. Nous commençons à manquer de tout. Il
nous faut du sucre, de la farine, et…
Billy ne l’écoutait plus.
« Si Franck descend à la ville, se dit-il, cela signifie que les chemins sont à
nouveau praticables. Et si lui peut quitter la Swan Cabin, d’autres peuvent
venir jusque-là… »
– Je vais être absent deux ou trois jours, poursuivit Franck. Tu t’en sortiras,
tout seul, tu n’auras pas peur ?
Billy secoua la tête. Bien sûr que non, il n’aurait pas peur ! Ni la solitude,
ni la montagne, ni les bêtes sauvages ne l’effrayaient. C’étaient les hommes
qu’il craignait.

Durant les trois jours que dura l’absence de Franck, Billy régna en maître à
la Swan Cabin. Il avait envie de faire plaisir à Franck, et il nettoya tout de
fond en comble. Il cajola les animaux. Il classa soigneusement les peaux qui
s’étaient accumulées durant l’hiver. Il fendit une quantité impressionnante de
bûches. Le soir, il se couchait, exténué. Cela l’aidait à oublier ses
inquiétudes.
Puis Franck revint.
Billy l’entendit siffloter joyeusement tandis que son cheval s’engageait
dans l’allée conduisant à la clairière. Il ne sortit pas pour l’accueillir. Il
attendit dans la maison que le trappeur ait fini de desseller sa monture, de la
soigner, de la nourrir, guettant le moment où il allait franchir le seuil, chargé
des sacoches où les provisions s’entassaient. Il avait peur.
Enfin, Franck poussa la porte, pénétra dans la cuisine et jeta ses sacoches
sur la table. Billy était debout près du poêle et le dévisageait. Franck
l’observait lui aussi. Au bout d’un moment, il s’approcha de lui, leva la main
et la glissa dans les cheveux de Billy. Billy ne bougea pas. Franck saisit
quelques cheveux entre ses doigts et dit :
– Cette mèche rousse, il faut la faire disparaître.
– C’est impossible, dit Billy très vite. Ma grand-mère a déjà essayé,
plusieurs fois. Si on la coupe, elle repousse, toujours rousse.
Depuis son arrivée à la Swan Cabin, jamais il n’avait prononcé une phrase
aussi longue, jamais il n’avait évoqué sa vie d’avant et encore moins sa
grand-mère.
La main de Franck retomba.
– Alors il va falloir trouver une autre solution. Je sais comment tu
t’appelles maintenant : Billy.
Le nom claqua dans le silence et un grand froid envahit Billy.
Franck se détourna. Il ôta son manteau qu’il accrocha à une patère fixée au
mur, puis il commença à vider les sacoches et à ranger les provisions tout en
racontant :
– C’est intéressant de descendre en ville. On rencontre des gens, on
discute, on apprend les nouvelles…
Il sortit un papier du fond de la deuxième sacoche, le déplia, le lissa
soigneusement avant de le poser sur la table.
– Et on trouve des affiches comme celle-ci, acheva-t-il.
Billy s’approcha comme un somnambule et regarda. En haut à gauche de la
feuille, il y avait un dessin. Un homme, vêtu d’un pantalon, d’une veste et
coiffé d’un chapeau courait, un baluchon sur l’épaule. À côté du dessin et en
dessous, il y avait des mots écrits.
– Tu ne sais pas lire, constata Franck.
Billy secoua la tête. Franck posa un doigt sous un mot et expliqua :
– Ici, c’est ton nom. Ton vrai nom.
Billy fit un effort, en vain. Ce mot ressemblait à tous les autres. C’était un
assemblage de signes parfaitement incompréhensible.
– Ce n’est pas grâce à lui que je t’ai reconnu puisque pour moi, tu es Max.
C’est à cause de la description qui est faite de toi. Écoute.
Franck commença à lire :
– « Recherchons le fugitif Billy, échappé de Géorgie à l’automne. Billy
mesure un mètre soixante. Sa peau est brun foncé, il est plutôt bien fait et
donne l’impression d’être vif et intelligent. Il a environ quinze ans. Sa
principale caractéristique est une mèche de cheveux de couleur rousse, placée
sur le dessus de sa tête, qui se mêle à ses cheveux noirs et crépus… »
Billy avala sa salive avec difficulté, tandis que Franck concluait :
– Tu es un esclave en fuite, Billy. Tu viens d’une plantation de Géorgie…
Billy bondit en arrière, mais Franck l’attrapa par le poignet.
– Qu’est-ce que tu fais ? Tu crois que je ne m’en doutais pas ? Tu
t’imagines que j’ai souvent l’occasion d’en voir, des Noirs qui échouent à
moitié morts dans ma clairière ? J’ai tout de suite compris ce qu’il en était. Tu
n’as rien voulu me dire et tu as eu raison. Dans ta situation, plus on est discret
et mieux ça vaut. J’aurais fait exactement comme toi.
Le corps de Billy était tendu comme un arc et mille pensées
tourbillonnaient dans sa tête.
« On me recherche… S’ils ont mis des affiches en ville, c’est qu’ils savent
que je suis par ici… Ils offrent une récompense pour ma capture… Si ça se
trouve… Franck m’a déjà négocié ! »
– Une forte récompense est offerte à celui qui te ramènera, poursuivit
justement le trappeur. Ton maître tient à toi car il a mis à tes trousses un
chasseur d’esclaves. Kingsbury, il s’appelle. Il vient de Charleston, en
Caroline du Sud. J’ai déjà entendu parler de lui. Il a une très bonne
réputation… ou très mauvaise, tout dépend de quel côté on se place. Si c’est
du tien, c’est très mauvaise.
Billy retenait son souffle.
– Ce que je veux dire, Billy, c’est que cet homme est redoutable. On
raconte qu’il n’abandonne jamais, qu’il ne laisse jamais échapper une proie et
qu’il y met les moyens. Tu ne peux plus rester ici.
Franck regarda Billy qui le dévisageait, les yeux exorbités.
– Tu as cru que j’allais te dénoncer, n’est-ce pas ? Tu as raison de te méfier
des Blancs… Mais en ce qui me concerne, je suis un gars du Nord. Jamais je
ne pourrais faire ça.
– Je ne veux pas retourner là-bas, dit Billy d’une voix étranglée. S’ils me
prennent, ce sera terrible.
Tout son corps tremblait, et Franck lut la terreur dans ses yeux.
– J’ai entendu parler de ce qu’ils font aux esclaves en fuite, murmura-t-il.
– Et aussi… commença Billy.
En un éclair, il revécut les semaines de liberté qu’il venait de vivre à la
Swan Cabin. Il était chez Franck, mais c’était lui, Billy, qui avait décidé de ce
qu’il devait faire : s’occuper du bois, de l’eau, des bêtes… Jamais le trappeur
ne lui avait donné un ordre.
Il chercha ses mots avant de regarder Franck en face et d’affirmer :
– Je ne veux plus être un esclave.
Il se tut, surpris de ce qu’il venait de dire.
Franck le considéra quelques instants en silence avant de déclarer :
– Tu as bien raison. Et on va essayer de faire en sorte que cela ne se
produise pas.
Il posa une petite boîte en fer sur la table et annonça :
– C’est mon cadeau. L’hiver se termine et la Swan Cabin va redevenir
accessible. Tu n’es plus en sécurité ici. Tu dois partir.
Il ouvrit la boîte. Elle contenait une pâte noire qui dégageait une drôle
d’odeur.
– C’est du cirage, expliqua-t-il. Assieds-toi.
Billy obéit. Franck prit un peu de cirage sur ses doigts qu’il passa sur la
mèche rousse de Billy. Puis il recula pour juger de l’effet de son travail.
– Parfait ! s’exclama-t-il.
Il tendit la boîte à Billy et déclara :
– Elle est à toi. Tu mettras un peu de cirage sur tes cheveux chaque jour. Et
garde aussi ton chapeau sur ta tête. Surtout s’il pleut, le cirage dégoulinerait
sur ta figure !
Il poussa l’affiche sous le nez de Billy, mit son doigt sous un mot et
ordonna :
– Regarde bien ce mot et mémorise-le. C’est ton nom : Billy. Tu dois le
reconnaître. Tu verras d’autres avis de recherche comme celui-ci, et tu dois
savoir s’ils te concernent ou pas. Le jour où tu ne verras plus d’affiches avec
ton nom, cela voudra dire que tes poursuivants ont abandonné. En attendant,
tu t’appelleras Max, partout où tu iras.
– C’est écrit combien je vaux, sur ce papier ? demanda Billy.
– Oui. Tu vaux six cents dollars.
Billy fut pris de vertige. À la plantation, on connaissait le prix des
esclaves, et chacun savait plus ou moins évaluer sa propre valeur. Mais
jamais il n’aurait imaginé représenter autant d’argent.
– C’est beaucoup, enchaîna Franck. Cela signifie que Kingsbury est prêt à
tout pour te retrouver. Cela signifie aussi que beaucoup de gens auront envie
de profiter de l’aubaine. Tout le monde va te vouloir, Billy ! Tu sais repérer
la direction du nord, n’est-ce pas ?
– Oui, souffla Billy.
– Bien sûr. Sinon, jamais tu ne serais arrivé jusqu’ici. Tu viens de Géorgie,
mais sais-tu dans quel État tu te trouves, à présent ?
– Non.
– Tu es en Caroline du Nord.
Billy dressa l’oreille.
– Ne t’emballe pas ! l’avertit Franck. Malgré son nom, la Caroline du Nord
n’est pas un État du Nord. Tu as encore un long chemin à parcourir avant
d’être en sécurité. Tu dois traverser tout cet État, puis la Virginie, puis le
Maryland avant d’arriver en Pennsylvanie, le premier État libre. Tu ne seras
pas sauvé pour autant. Une loi fédérale autorise les propriétaires et les
chasseurs d’esclaves à traquer leurs proies dans les États libres. Cette même
loi oblige les habitants à leur prêter main-forte ! Pour être vraiment en
sécurité, tu dois passer au Canada…
Franck semblait pris d’une espèce de fièvre, et cette fièvre était
contagieuse.
– C’est loin, le Canada ? l’interrompit Billy.
– Oui, c’est loin, mais tu es capable de réussir, j’en suis certain.
– Alors je dois partir au plus vite.
– Tu as raison. Tu partiras demain. Écoute-moi bien. Deux pistes
traversent les montagnes. L’une est celle qu’empruntent les voyageurs qui
s’aventurent dans ces forêts. L’autre, nous ne sommes que quelques-uns à la
connaître. C’est une piste très ancienne tracée par les Indiens qui vivaient ici
autrefois. Pour la trouver, il faut connaître les signes. Pour ne pas la perdre, il
ne faut avoir peur ni de la solitude, ni des falaises, ni des ravins.
Franck parla encore longtemps, et Billy l’écouta avec attention,
enregistrant toutes les informations. Le trappeur traça également une carte sur
un bout de papier, indiquant les frontières des États pour permettre à Billy de
visualiser son itinéraire.
Enfin, il conclut :
– Si tu suis mes instructions, tu arriveras jusqu’à une grande maison, située
à l’écart d’Asheville. Elle s’appelle la Black House. Tu la reconnaîtras. C’est
une haute maison en pierre avec un étage. Approche-toi discrètement de la
porte d’entrée. Tu verras une plaque métallique ronde scellée dans le mur,
avec un oiseau gravé dessus. C’est grâce à elle que tu sauras que tu es au bon
endroit. Quand tu auras trouvé cette maison, cache-toi à proximité et attends
la nuit. Si une lampe s’allume derrière la fenêtre située à gauche de la porte
d’entrée, c’est que tu peux y aller. Va frapper à cette fenêtre, quelqu’un
t’aidera.
– Et s’il n’y a pas de lampe ? murmura Billy.
Franck le regarda longuement avant de répondre :
– S’il n’y a pas de lampe, Billy, il faudra te débrouiller seul.
16

Jamais un matin n’avait été aussi beau. Des plaques de neige couvraient
encore l’herbe de la clairière, mais on sentait qu’il ne faudrait plus beaucoup
de temps avant qu’elles disparaissent. La source coulait joyeusement et les
oiseaux chantaient gaiement. La vie reprenait, annonçant un printemps et un
été splendides, mais Billy devait partir.
Franck le serra longuement dans ses bras et lui enfonça son chapeau sur la
tête d’un geste affectueux avant de le pousser vers le chemin en murmurant :
– Fais bien attention à toi.
Arrivé au fond de la clairière, Billy se retourna, et un nuage de larmes
brouilla sa vue. Sous le soleil, jamais la Swan Cabin n’avait paru aussi
accueillante. Debout sur le pas de la porte, Franck lui adressa un grand signe.
Il signifiait : « Au revoir ! » Mais aussi : « Dépêche-toi, va t’en ! » Et
encore : « Ne te retourne plus. »
Billy ravala ses larmes, se détourna et attaqua d’un bon pas le sentier que
Franck lui avait indiqué. Il ne partait pas les mains vides. Le manteau de
Rose l’enveloppait et il était bien chaussé. Il portait une besace qui contenait
des provisions. Dans sa poche, il avait un couteau et aussi des pièces nouées
dans un mouchoir, que Franck lui avait tendues en disant :
– Tu as travaillé ici tout l’hiver, tu mérites un salaire.
Il en était resté bouche bée. C’était la première fois qu’il recevait de
l’argent en échange de son travail !
Il possédait également la précieuse boîte de cirage, et il avait en tête les
explications de Franck.
Au bout du sentier, il trouva la falaise dont le trappeur avait parlé. Le
chemin semblait s’arrêter là, et n’importe quel voyageur aurait rebroussé
chemin. Pas lui. Il repéra l’amoncellement de rochers décrit par Franck, le
contourna et découvrit la faille. Il devait s’y introduire et se laisser glisser sur
une corniche étroite suspendue au-dessus du vide. Ensuite, il n’y avait plus
qu’à suivre la corniche en évitant de regarder en bas pour ne pas être pris de
vertige.
Voilà longtemps que personne n’était passé par là, et la végétation avait
envahi les lieux. Cela rassura Billy. Il suivit à la lettre les instructions de
Franck. La corniche était longue, et à aucun moment il ne devait se laisser
distraire, sinon, il risquait d’être précipité dans le vide. Enfin, il reprit pied
sur une dalle rocheuse qu’il escalada.
Il se trouvait sur un sommet dégagé qui dominait le massif montagneux. La
Swan Cabin était loin déjà, invisible derrière l’éperon qu’il avait franchi
grâce à la corniche. Autour de lui, ce n’étaient que forêts et montagnes plus
denses et sauvages les unes que les autres, sauf là-bas, vers le nord-est, où
une ligne plus claire se dessinait.
Voilà vers où il devait aller. La piste secrète des Indiens s’ouvrait devant
lui et elle l’y conduirait.
17

Il fallut quatre jours à Billy pour sortir des montagnes.


Quatre jours durant lesquels il ne perçut aucune présence humaine. Le long
de la piste, grâce aux signes que Franck lui avait enseignés, il trouva tout ce
dont il avait besoin, des sources et des abris, et grâce à ses provisions, il ne
souffrit pas de la faim.
À certains passages, il hésita. Franck avait eu raison de dire qu’il ne fallait
avoir peur ni des falaises ni des ravins pour emprunter ce chemin ! Il se
trouvait parfois sur un sentier si étroit et si vertigineux que l’angoisse lui
serrait la gorge. Ceux qui avaient tracé cet itinéraire devaient avoir de bonnes
raisons pour qu’il reste secret.
Lorsqu’il commença à perdre de l’altitude, il avança avec prudence. Il
avait en tête le nom de la ville qu’il devait atteindre : Asheville. Ce n’était pas
une grande agglomération, mais plus il en approcherait, plus il risquerait de
faire des rencontres.
Il parvint enfin au bord d’une plaine qu’il traversa et s’arrêta, atterré. Un
fleuve roulait ses eaux puissantes devant lui. Il faisait encore assez clair pour
qu’il distingue la rive de l’autre côté ; une rive inaccessible. Franck ne lui
avait pas parlé d’un fleuve. Franck ignorait que Billy ne savait pas nager.
Il se dissimula au cœur d’un bosquet et examina les alentours. Ils étaient
déserts. La ville se trouvait un peu plus au nord, mais il n’avait pas besoin de
s’y rendre car la maison qu’il cherchait était excentrée. Le problème était
qu’il devait passer ce cours d’eau pour l’atteindre.
« Il doit y avoir un pont à Asheville, se dit-il. Pas question d’y aller. Trop
dangereux. Faut que je trouve un bateau… »
Il repartit en hâte le long du fleuve en remontant le courant. Avec un peu
de chance, il tomberait sur une barque laissée là par un pêcheur. Il saurait
s’en débrouiller. Mais il ne trouva rien, comme si personne ne vivait ici. Il
parvint à une plage minuscule que l’eau venait lécher et s’y arrêta,
désemparé. La fraîcheur tombait. Il songea un instant à se jeter dans les flots.
Après tout, peut-être en se débattant parviendrait-il à rester à la surface ? Pas
sûr. Et il y avait le courant.
Il s’accroupit et commença machinalement à jouer avec quelques galets en
réfléchissant. Les galets… Il les reposa soudain, se redressa et observa le sol.
Les galets n’étaient pas éparpillés au hasard comme ils auraient dû l’être. Ils
formaient un cercle, pas très grand, mais parfait. À l’intérieur du cercle,
quelques cailloux dessinaient vaguement une flèche qui indiquait le fleuve. Il
regarda l’eau, perplexe. Quelque chose de blanc et de mou apparaissait de
temps à autre sous la surface à peu de distance de là où il se trouvait. Il posa
sa besace sur le sol, ôta son manteau, retira ses chaussures, remonta le bas de
son pantalon et s’aventura dans le fleuve. L’eau était peu profonde et il
attrapa sans difficulté ce qu’il avait repéré. C’était une corde, épaisse et
solide. Il tira doucement dessus. La corde résista et dessina un parcours qui
menait à l’autre rive où elle devait être fixée à un rocher ou à une racine sous-
marine. Il laissa retomber l’extrémité qui se remit à ballotter au fil du courant,
quasiment invisible. Puis il revint sur le rivage. Voilà comment il allait
traverser : en s’accrochant à la corde. Il n’hésita pas plus longtemps. De toute
évidence, quelqu’un de prévoyant avait imaginé cette solution pour permettre
de franchir le fleuve discrètement et en toute sécurité. Il fit un ballot avec son
manteau, sa sacoche et ses souliers, et le cala aussi solidement qu’il put sur
ses épaules. Il entra dans l’eau à nouveau, et retrouva le bout de la corde.
L’obscurité était tombée. Qu’importe. Il n’avait qu’à faire confiance à ce
guide. Et la nuit était son alliée, personne ne pourrait le repérer. Il frémit
quand l’eau atteignit son ventre, puis ses épaules. Toutes ses affaires allaient
être trempées ! Il perdit pied et s’accrocha des deux mains à la corde, évitant
de peu de mettre la tête sous l’eau. Puis il avança une main, et l’autre, et
recommença, encore et encore, s’agrippant de toutes ses forces à ce filin
providentiel, luttant contre le courant qui ne demandait qu’à l’emporter.
Bientôt, il fut au milieu du fleuve, mais il ne s’en aperçut pas tant la nuit était
noire. Ses doigts le brûlaient et il n’avait qu’une idée, arriver au plus vite de
l’autre côté et échapper à l’emprise glaciale du fleuve.
Enfin, il sentit le sol sous ses pieds. Il batailla encore pour grimper sur la
berge, suffoquant de peur et de froid. Il défit en hâte son paquet, se roula sur
le sol, se releva, sauta sur place en agitant les bras. Peu à peu, malgré ses
vêtements trempés qui collaient à sa peau, il parvint à se réchauffer. Il ne
perdit pas un instant. Il jeta son ballot sur une épaule et repartit d’un bon pas.
Il fallait qu’il marche, sans s’arrêter, jusqu’à ce qu’il trouve un abri.
D’ailleurs, la maison mentionnée par Franck ne devait pas être loin.
18

Les nuages cachaient les étoiles et Billy avait l’impression d’être seul au
monde. Il avait rejoint un chemin et avançait à vive allure sans être sûr d’être
dans la bonne direction. Il n’avait pas peur. L’obscurité ne l’effrayait plus, au
contraire, il se sentait en sécurité lorsqu’il était ainsi invisible. Il savait
maintenant identifier les bruits qui l’entouraient. C’étaient ceux d’une nature
qu’il avait apprivoisée et dont il faisait partie. Mieux encore, sa vue avait
gagné en acuité et ses yeux reconnaissaient les formes et les obstacles.
Et puis, au cœur de la nuit, une lumière apparut. Billy se jeta sur le sol.
Tremblant de froid, il observa la faible lueur, distinguant la masse sombre
d’une maison. Était-ce celle dont Franck lui avait parlé ? Il hésita. Puis le ciel
se déchira, les nuages s’écartèrent et la maison devint plus visible. Billy
s’approcha. Un perron, une véranda, elle ressemblait à n’importe quelle
maison ! Non. Elle était en pierre, avec un étage, une lampe brillait derrière la
fenêtre à gauche de la porte d’entrée et, sur le côté, une plaque était scellée
dans le mur. Billy la distinguait mal, mais il était prêt à parier qu’elle était
semblable à celle que Franck avait décrite.
Alors il n’hésita plus. Il s’accroupit sous la fenêtre et tapa légèrement au
carreau. Peu après, la fenêtre s’entrebâilla et une voix murmura :
– Passe derrière la maison. Il y a une porte, sous un auvent.
Il obéit et se faufila le long des murs. Il contourna le premier angle de la
maison, le deuxième, buta sur une marche, tomba à genoux. Devant lui, une
porte s’ouvrit. S’il n’y avait pas eu la voix qui chuchotait : « Entre vite ! » il
ne s’en serait pas aperçu. Il se jeta à l’intérieur, et la porte se referma
silencieusement derrière lui.
Il était dans l’obscurité la plus totale. Une main saisit la sienne et
l’entraîna. Il se laissa faire. Il parvint dans une pièce et cligna des yeux dans
la lumière. La femme qui l’avait guidé lâcha sa main et déclara :
– Tu es trempé. C’est que tu as trouvé la corde…
Il hocha la tête.
– Déshabille-toi. Je vais te chercher d’autres vêtements. On va mettre
ceux-ci à sécher.
Elle disparut et Billy regarda autour de lui. Il se trouvait dans un petit salon
dont les fenêtres étaient soigneusement obstruées par des rideaux épais. Un
bon feu brûlait dans la cheminée. La femme revint et le gronda :
– Qu’est-ce que tu attends ! Dépêche-toi avant d’attraper mal !
Il se débarrassa de ses vêtements, frictionna son corps avec la serviette que
la femme avait laissée pour lui et enfila avec délice ses nouveaux habits. La
femme avait à nouveau disparu. Quand elle revint, elle portait cette fois-ci
une soupière fumante qu’elle posa sur la table.
– Tu dois avoir faim.
La salive monta à la bouche de Billy et il hocha la tête vigoureusement.
Oui, il mourait de faim ! Il se jeta sur la nourriture.
– On m’avait avertie de ton passage, dit la femme.
Elle considéra Billy d’un air soucieux.
– C’est dangereux en ce moment. Il y a un chasseur d’esclaves dans les
parages. Il s’appelle Kingsbury.
Le cœur de Billy battait à grands coups dans sa poitrine. Ce nom planait
au-dessus de sa tête, menaçant. Il le terrorisait.
– Mais j’ai quand même allumé la lampe, poursuivit la femme. Tu ne peux
pas repartir tout de suite. Tu devras attendre la nuit prochaine, ou peut-être
plus. Tu vas rester ici, j’ai un endroit. Il ne faudra pas faire de bruit.
Billy opina. Il n’était pas sûr de tout comprendre, mais il sentait qu’il
pouvait faire confiance à cette femme.
Quand il eut mangé, elle le conduisit dans une autre pièce. Elle poussa un
guéridon, souleva un tapis, révélant une trappe dans le plancher.
– Descends là et restes-y jusqu’à ce que je revienne ouvrir. Ne fais pas un
bruit. N’appelle pas, surtout ! En bas, tu trouveras ce dont tu as besoin, des
couvertures, de l’eau, des biscuits, un seau pour tes besoins. Ne t’impatiente
pas, cela risque d’être long. Tu promets ?
Pour la première fois, Billy la regarda en face. Elle n’était pas très grande,
et plutôt rondelette. Ses cheveux étaient dissimulés sous une coiffe blanche,
mais des mèches blondes s’en échappaient. Elle avait de grands yeux bleus
innocents et de bonnes joues roses. Qui aurait pu penser qu’une femme
comme elle aidait les esclaves en fuite ?
Il hocha lentement la tête. Oui, il promettait.
Il se laissa glisser dans le trou, et la trappe se referma.
19

Billy tâtonna dans l’obscurité et découvrit rapidement une paillasse. Il s’y


laissa tomber. Il était épuisé, mais une foule d’images tourbillonnaient dans
sa tête et il dormit d’un sommeil agité.
Quand il ouvrit les yeux, une faible lueur provenant d’un soupirail éclairait
son refuge. Voilà. Le jour était levé. Il devait attendre dans le silence, sans
bouger, sans appeler. Il avait promis.
Les heures s’égrenèrent lentement. Il but de l’eau et grignota quelques
biscuits. Parfois, une boule d’angoisse lui serrait le ventre et la gorge. Il se
levait, tendait le visage vers la trappe. Il était prisonnier ! Il imaginait le pire :
la femme allait le livrer ; ou on allait le découvrir. Il se maudit. Comment
avait-il pu être assez stupide pour faire confiance à cette inconnue ? Il
examina le soupirail. Il était beaucoup trop étroit. En cas de danger, il ne
pourrait même pas l’utiliser pour s’enfuir. Le silence bourdonnait à ses
oreilles. Un silence pesant, insupportable. Il fut pris d’une violente envie de
crier comme il le faisait dans la forêt : « Oh ! Oh ! Je suis Billy ! Billy !
Billy ! »
Il se retint, se souvenant des paroles de la petite femme ronde. Il devait
garder le silence.
Puis le bruit du galop d’un cheval retentit à l’extérieur, et il se figea.
Kingsbury ! Le chasseur d’esclaves l’avait retrouvé ! Épouvanté, il chercha
du regard un endroit où se cacher. Il n’y en avait pas. Il lui fallut quelques
minutes pour réaliser que le bruit des sabots avait décru et s’était éteint.
Quand la nuit revint, Billy était une boule de nerfs. Il ne savait plus
comment se tenir, debout, assis, couché, accroupi, agenouillé. Il avait envie
de hurler sa colère et sa peur. Il se retenait tellement que sa gorge en était
douloureuse.
Enfin il entendit des pas au-dessus de sa tête, puis le craquement du
guéridon, puis le glissement du tapis, et la trappe s’ouvrit. Il cligna des yeux
dans la lumière.
– Tu peux sortir ! chuchota la femme.
Il se redressa et s’extirpa vivement de son refuge.
– Je sais, bougonna la femme. Ce n’est pas très confortable et c’est long
d’attendre dans ce trou. Mais c’est la meilleure solution.
Billy la suivit dans l’autre pièce et elle lui servit un repas devant la
cheminée.
– Tu peux profiter du feu quelques heures, dit-elle. Après, il faudra
redescendre.
Il eut un mouvement de recul.
– Je m’occupe de ton départ, expliqua la femme. C’est compliqué, il faut te
montrer patient.

Billy resta encore trois jours et trois nuits dans sa cachette. Chaque soir, il
avait le droit d’en sortir et de passer quelques heures dans la pièce aux
rideaux soigneusement tirés. La femme bavardait de choses et d’autres, du
printemps qui s’avançait ou de fleurs qui s’épanouissaient dans son jardin.
Elle ne lui posait aucune question, et lui restait muet. Il se demandait qui elle
était. Elle était jeune encore et semblait vivre seule dans cette grande maison.
Le quatrième soir, après lui avoir servi son repas, elle annonça :
– Tu vas partir cette nuit.
Un délicieux frisson parcourut Billy. Il retint son souffle tandis qu’elle
poursuivait :
– Ce chasseur d’esclaves, Kingsbury, il te cherche dans les montagnes.
Pour le tromper, tu dois partir de l’autre côté, vers l’océan. Plus la distance
entre lui et toi sera grande, mieux cela vaudra.
Elle sortit un papier et un crayon et commença à dessiner.
– Nous sommes ici, non loin d’Asheville. Les montagnes sont là, à l’ouest,
de l’autre côté du fleuve que tu as traversé. Le nord est là. Je sais que c’est la
direction que tu veux suivre, mais ce n’est pas prudent. Donc, tu vas partir
par là, vers l’est. Une fois au bord de l’océan, avec un peu de chance, tu
pourras embarquer sur un bateau faisant route vers le nord.
Billy contempla le dessin. Cette femme avait-elle raison ? Elle poursuivit
sans attendre ses commentaires :
– Une voiture va passer tout à l’heure. Tu pourras faire un bout de chemin
avec elle. Après, tu devras te débrouiller pour rejoindre Greensboro.
Elle traça une croix sur la carte et précisa :
– C’est à peu près ici. À Greensboro, il y a des Quakers. Ils sont contre
l’esclavage, ils t’aideront à gagner le Nord. J’ai nettoyé tes vêtements, tu vas
pouvoir les remettre. Tes souliers sont bien secs et j’ai rempli ta besace.
Elle entreprit ensuite de lui décrire le paysage de Greensboro et de lui
expliquer comment étaient vêtus les Quakers avant de conclure :
– Tu devrais cacher tes cheveux…
Billy porta instinctivement la main à sa tête. Sa mèche rousse ! Il l’avait
complètement oubliée et n’avait pas ouvert la boîte de cirage depuis son
arrivée à la Black House.
– Penses-y, dit la femme. Avec moi, ce n’est pas grave. Pour d’autres…
Elle n’acheva pas sa phrase.
Quand il fut prêt, elle éteignit toutes les lampes, le conduisit à la porte de
derrière et expliqua :
– Tu vas repartir par où tu es arrivé le premier soir, c’est-à-dire en
direction du fleuve. Le chemin fait un virage et traverse un bois, la voiture
t’attend là. Elle est attelée à deux chevaux. Le cocher sera assis sur le siège et
il ne fera pas attention à toi. Dans la voiture, il y aura deux voyageurs. Ne
cherche pas à leur parler ni à attirer leur attention…
La femme poursuivit sur le même ton avant d’interroger :
– Tu as compris ?
– Oui, murmura Billy.
Dans l’obscurité, il ne distinguait pas le visage de son hôtesse. Il aurait
aimé la serrer dans ses bras, lui dire sa reconnaissance… Il se contenta de
murmurer avec ferveur :
– Merci.
Elle posa une main dans son dos et le poussa à l’extérieur.
– Va vite, maintenant.
Billy ne se retourna pas. Il se fondit dans la nuit, trouva le chemin et gagna
le petit bois. La voiture était là, masse sombre dans l’obscurité, toutes
lumières éteintes. Il percevait le souffle des chevaux et le crissement des
courroies lorsque l’un d’eux piaffait. Ils avaient envie de repartir, de s’élancer
au galop sur la route, et Billy aussi en avait envie ! L’un des chevaux
s’ébroua et poussa un bref hennissement lorsqu’il approcha.
Il suivit à la lettre les instructions de la femme.
Repérer la malle accrochée à l’arrière de la voiture.
Soulever le couvercle.
Se glisser à l’intérieur.
Rabattre le couvercle sur lui.
Donner trois coups sur le fond de la malle.
Aussitôt, comme par magie, l’attelage s’ébranla. Le cocher fit claquer son
fouet et encouragea ses bêtes de la voix. Les chevaux prirent joyeusement le
galop et la voiture se mit à filer à toute allure dans la nuit, emportant Billy.
20

Au fond de sa malle, Billy n’avait aucun moyen de mesurer le temps. Il


était durement secoué et ballotté contre les planches rugueuses.
Heureusement, son sauveur avait eu l’idée de capitonner l’intérieur avec une
couverture qui atténuait la rudesse des coups.
Parfois, l’attelage ralentissait et prenait le pas ou le trot. Quand les chevaux
étaient reposés, le cocher les relançait au galop. Au matin, ils s’arrêtèrent
dans ce qui devait être la cour d’une auberge. En tout cas, c’est ce que Billy
en déduisit en écoutant les bruits et les voix autour de lui. Il se recroquevilla
au fond de son refuge et prit soin de rester parfaitement immobile. Personne
ne devait se douter que cette malle était habitée !
Au bout d’un long moment, l’attelage repartit.
Ils roulèrent encore toute la journée, faisant des haltes de temps en temps.
À la nuit tombée, lors d’un nouvel arrêt, trois coups retentirent. C’était le
signal que Billy guettait. Il souleva le couvercle avec précaution et jeta un
coup d’œil à l’extérieur. Tout était désert. Il eut du mal à déplier ses membres
engourdis, mais il parvint à sauter sur le sol et à s’accroupir.
La voiture repartit et disparut.
Billy resta sans bouger, écoutant le bruit des sabots décroître sur la route.
Tout son corps était endolori, comme s’il avait été roué de coups. Il massa ses
genoux, ses bras, ses jambes et sentit la chaleur les parcourir. Enfin, il
examina les alentours.
L’endroit où la voiture l’avait déposé ressemblait à celui d’où il était parti.
C’était un petit bois discret et désert. Comme s’il n’avait pas bougé ! Il se
redressa, fit quelques pas pour sortir du bois et leva les yeux vers le ciel. Par
chance, le temps était clair et l’étoile était là, comme une amie fidèle. Il hésita
quelques instants. Il avait une envie folle de la suivre, de filer vers le nord.
Mais non, il ne fallait pas, il devait piéger Kingsbury. Il s’orienta et partit
résolument vers l’est.

Très vite, Billy retrouva le rythme qu’il avait adopté les premiers jours de
son errance, quand il avait fui la plantation, marchant la nuit et se cachant le
jour. Les régions qu’il traversait n’étaient pas très peuplées et il croisait peu
de monde. Quand il eut épuisé les provisions de la besace, il se nourrit à
nouveau de champignons et de racines. C’était encore trop tôt pour les baies
et les fruits, en revanche, il dénicha des oiseaux et vola leurs œufs, et il
attrapa quelques poissons.
Quand il arrivait en vue d’une agglomération, il accomplissait un vaste
détour pour l’éviter. De même pour les fermes isolées. Il avait une peur bleue
des chiens. À plusieurs reprises, il fut tenté de s’approcher d’une habitation
pour chaparder de la nourriture, il n’osa pas.

Petit à petit, le paysage changea. Il avançait à présent parmi des collines


verdoyantes où les prairies alternaient avec les bosquets. Les fermes étaient
de plus en plus nombreuses et il devait déployer des trésors d’ingéniosité
pour les contourner. Un jour, il vit des hommes et des femmes travailler dans
les champs. Il les observa de loin. Leur peau était de la même couleur que la
sienne, c’étaient des esclaves. Il se dit qu’il pourrait les aborder, le soir,
quand ils retourneraient à la plantation. À cette pensée, le visage de Rose
envahit son cœur, comme un cadeau. Il avait toujours le manteau qu’elle lui
avait offert, mais le parfum de la jeune fille s’était évanoui. Ne restait que le
souvenir de son air grave et de ses yeux en amande. Il résista cependant à son
envie d’entrer en contact avec ces esclaves, et dessina des itinéraires
complexes pour ne pas risquer une rencontre.
Il se demandait s’il était encore loin de ce Greensboro dont la femme lui
avait parlé. Le paysage ressemblait à celui qu’elle avait décrit, restait à
trouver ces fameux Quakers qui devaient l’aider. Lorsque, dissimulé dans le
fond d’un fossé, il vit passer une carriole conduite par un homme qui se tenait
bien droit, tout vêtu de noir, avec un chapeau plat à larges bords sur sa tête, il
sut qu’il était arrivé. Mais comment entrer en contact avec l’un d’eux ? En le
suivant, tout simplement. Une fois qu’il aurait identifié sa maison, il n’aurait
plus qu’à attendre la nuit pour frapper à sa porte.
21

La maison était située au bord de la route.


Elle était toute simple, en bois, peinte en blanc, et composée d’un rez-de-
chaussée et d’un étage. Une véranda bordée d’une rambarde en faisait le tour.
L’étage, quant à lui, donnait sur un balcon au-dessus duquel le toit avançait
largement.
À côté, il y avait une grange, long bâtiment en bois peint en rouge sombre,
avec une écurie et une étable. Du moins, c’est ce que Billy en déduisit en
écoutant les bruits qui s’en échappaient.
Son regard se reporta sur la maison. Une lumière brillait derrière l’une des
fenêtres du rez-de-chaussée. Il se blottit derrière un rocher. De grands arbres
se dressaient derrière la maison. En face, de l’autre côté de la route, les eaux
d’un étang miroitaient, nichées au creux de prés verdoyants. L’endroit était
paisible, et Billy se dit qu’il devait y faire bon vivre. Les yeux fixés sur la
lumière, il imagina ceux qui se trouvaient à l’intérieur. Ils devaient se
préparer pour le repas, dans la quiétude de cette fin de journée printanière.
Les larmes lui montèrent aux yeux. Voilà si longtemps qu’il fuyait, qu’il se
cachait, invisible aux yeux de tous, comme s’il n’existait pas. Pourquoi avait-
il hérité de cette peau noire qui faisait de lui un esclave, une marchandise ?
Il se reprit. Oh si, il existait ! Il avait hurlé son nom dans la solitude des
Appalaches : « Oh ! Oh ! Je suis Billy ! Billy ! Billy ! »
Et il y avait au moins un homme pour qui il avait une grande valeur :
Kingsbury.
« Il ne m’attrapera pas, se promit-il. Je ne me laisserai pas faire. »
Il essuya ses yeux d’un geste rageur et observa à nouveau la maison.
Indiscutablement, ses habitants étaient des Quakers. Billy avait eu le loisir de
les examiner, lui en tenue de travail, elle avec sa robe de tissu uni, toute
droite, très simple, et le bonnet blanc sans aucune fantaisie qui coiffait ses
cheveux. Et il y avait l’enfant, un garçon d’une douzaine d’années, vêtu
d’une salopette et d’une chemise sans col semblable à celle de son père.
Quand la nuit fut complètement tombée, il se décida. Il contourna la
maison et frappa à une porte de service située à l’arrière. Ce fut l’homme qui
ouvrit. Quand il découvrit Billy sur le perron, il s’effaça et lui fit signe
d’entrer.

L’intérieur de la maison était aussi simple que l’extérieur. Rien à voir avec
les somptueux salons de la grande maison de la plantation d’où il s’était
enfui, ni avec les pièces douillettes chez la femme d’Asheville. Ici, il n’y
avait pas de tapis sur les sols, et il était évident que chaque meuble avait son
utilité.
– Sois le bienvenu, dit l’homme en le faisant entrer dans une pièce
meublée d’une table, de quelques chaises, d’un buffet et équipée d’une
cheminée. Je suis Richard Mendenhall, et voici mon épouse, Abigail, et notre
fils, George.
George se leva et approcha une chaise de la table.
– Tu dois avoir faim, constata Richard Mendenhall. Assieds-toi.
Une assiette pleine d’une épaisse soupe bien chaude apparut devant Billy.
Il la vida en un rien de temps. On lui offrit ensuite un morceau de pain et du
fromage. Les regards de la famille Mendenhall étaient posés sur lui. Quand il
eut avalé jusqu’à la dernière miette, Billy repoussa son assiette et dit :
– Je m’appelle Max. Je viens d’Asheville. Il y a là-bas une femme qui m’a
dit…
Richard Mendenhall leva la main pour l’interrompre.
– Nous savons. Tu n’es pas le premier à arriver jusqu’ici. Mais c’est
dangereux. Avec les convois, les gens sont très nerveux…
Les convois ? Billy n’avait aucune idée de ce dont il s’agissait.
– Il n’y a jamais eu autant de chasseurs d’esclaves dans le secteur,
poursuivit Richard Mendenhall.
Le corps de Billy se couvrit d’une sueur glacée.
– Kingsbury ? murmura-t-il, la gorge sèche.
– J’en ai entendu parler, dit Richard Mendenhall. Il paraît qu’il est
redoutable. Il est sur tes traces ?
– Oui.
– Je ne crois pas qu’il soit dans les parages, le rassura Richard Mendenhall.
Mais il y en a d’autres. Cela devient difficile. Quoi qu’il en soit, nous allons
t’aider, s’empressa-t-il d’ajouter en voyant la panique se dessiner sur le
visage de Billy. Tu vas rester caché ici en attendant que nous trouvions une
solution.
Billy soupira. Il allait à nouveau se retrouver au fond d’une cave !
Il se trompait. Un escalier occupait un angle de la pièce. Richard
Mendenhall empoigna une chandelle et ordonna :
– Suis-moi.
Billy gravit les marches derrière lui et déboucha dans une grande chambre
à coucher. Un lit recouvert d’un gros édredon et d’un quilt aux couleurs vives
occupait une partie de l’espace. En face, une porte ouvrait sur une petite
chambre. Côté route, une fenêtre donnait sur le balcon. De l’autre côté, il y
avait une deuxième fenêtre sous laquelle se dressait une commode ornée d’un
vase posé sur un napperon en dentelle. L’endroit était à la fois simple,
plaisant et confortable.
Un instant, Billy crut qu’on allait lui proposer le lit, mais Richard
Mendenhall expliqua :
– Mon épouse et moi dormons ici. Notre fils dort dans la pièce voisine.
Il posa la chandelle sur une table de nuit, y ajouta le napperon et le vase de
la commode qu’il tira vers lui. Elle était lourde, mais il avait de toute
évidence l’habitude de l’exercice. Dans la cloison derrière la commode, sous
la fenêtre, une porte très basse se dessina. Richard Mendenhall l’ouvrit et
expliqua :
– Tu vas te dissimuler ici. Tu seras sur le plancher situé au-dessus de la
véranda. Le seul accès à cette cachette est celui-ci. Fais attention, c’est très
bas. Ne va pas te cogner la tête.
Effectivement, le haut de la porte arrivait à la poitrine de Billy. L’espace
dans lequel il allait entrer épousant la forme du toit, il devrait rester accroupi
ou allongé.
– Tu trouveras ce qu’il faut à l’intérieur, poursuivit Richard Mendenhall.
Des couvertures, de l’eau, du pain et un seau. Naturellement, tu ne dois faire
aucun bruit, ni appeler, quoi qu’il arrive. Tu dois juste attendre. N’aie aucune
inquiétude, nous nous occupons de toi. Ah ! J’oubliais… Il y a déjà
quelqu’un. Une fille…
Billy se plia en deux et pénétra dans la soupente. Richard Mendenhall
referma la porte derrière lui, et Billy l’entendit remettre la commode en place.
22

Billy resta quelques instants accroupi dans le noir. Un peu de lumière


s’infiltrait à l’intérieur, peut-être la lueur de la lune qui s’était levée.
La soupente était beaucoup plus grande que ce qu’il avait imaginé. Elle
courait sur tout le côté de la maison. En revanche, elle avait peu de hauteur.
Puis Billy sentit une présence, au fond, dans le coin le plus reculé. Ce
n’était qu’un souffle, si léger qu’il fallait être attentif pour le percevoir. Il
avança à quatre pattes dans sa direction en prenant garde de ne pas se cogner.
Le souffle s’accéléra.
– Salut ! murmura-t-il quand il fut tout près. Je m’appelle Max.
– Et moi Betty, murmura l’inconnue après un long silence.
Billy se dit que ce devait être un nom d’emprunt, comme le sien.
– Il y a des paillasses et des couvertures ici, dit Betty, prenant soin de
rester à l’écart.
« Elle a peur de moi, comprit Billy. À quoi peut-elle bien ressembler ? »
Un instant, il eut la folle idée que derrière Betty se cachait Rose. Il imagina
que cette dernière s’était enfuie et qu’elle était parvenue jusqu’ici, juste en
même temps que lui ! Mais non. Il aurait reconnu Rose n’importe où, même
dans l’obscurité. Cette fille n’avait pas sa présence, ni son parfum, ni sa voix.
– Merci, marmonna-t-il en tirant une couverture sur lui.
Il s’allongea sur une paillasse et ferma les yeux. La fille resta aux aguets à
quelque distance. Il s’endormit.

Au petit matin, de grands coups ébranlèrent la maison tandis que des cris
retentissaient.
– Ouvrez ! Allez, ouvrez ! Tout le monde dort encore, ici ?
Billy se redressa, tous ses sens en éveil. Le jour filtrait entre les interstices
du plancher. La fille était assise, enveloppée dans une couverture jusqu’au
menton, les yeux écarquillés.
En bas, les coups de poing sur la porte continuaient. Puis la voix calme de
Richard Mendenhall retentit :
– Eh bien, Messieurs, que se passe-t-il ? Il est bien tôt pour nous rendre
visite.
– Où étais-tu ? D’où viens-tu ? gronda une voix.
– De ma grange où je nourrissais mes bêtes, comme chaque matin à cette
heure-ci, répliqua tranquillement Richard Mendenhall. Cela vous pose un
problème ?
– Et ta femme ?
– Aux poules.
– Ton fils ?
– C’est un interrogatoire ? fit Richard Mendenhall sèchement.
– Tu sais très bien pourquoi nous sommes ici, intervint une autre voix, plus
conciliante. Des nègres se sont échappés du convoi. Nous les recherchons.
– Chez moi ?
– Chez tout le monde. Nous fouillons toutes les maisons. Dis-nous où se
trouve ton fils.
– Mon fils finit de s’occuper du veau qui est né voilà quelques jours. Tiens,
le voici justement. Quant à vos esclaves… Vous pouvez fouiller ici tant que
vous voudrez, vous ne trouverez personne.
Dans la soupente, Billy et Betty étaient paralysés. La fille s’était
rapprochée de Billy et cela le réconforta de sentir son corps chaud contre le
sien. Ils entendirent les hommes entrer dans la salle à manger et arpenter les
pièces du bas.
L’un d’eux dut désigner l’escalier car il demanda :
– Et là, ça mène où ?
– Aux chambres, répondit Richard Mendenhall.
– Montre-moi.
Un pas lourd ébranla les marches avant de claquer sur le plancher de
l’étage. Il y eut quelques instants de silence. L’homme devait examiner les
lieux sous le regard impassible de Richard Mendenhall. Blottis dans les bras
l’un de l’autre, Billy et Betty l’entendirent approcher de la commode et
s’arrêter. Ils l’imaginèrent, planté devant la fenêtre, en train de regarder le pré
en contrebas. Allait-il deviner qu’une cachette était aménagée juste à ses
pieds ?
– Et cette porte ? demanda l’homme.
– La chambre de mon fils, répondit Richard Mendenhall.
Le bruit des pas s’éloigna dans l’autre pièce.

La visite dura encore un moment, avant que les hommes se rassemblent


dans la salle à manger.
– Rien en bas, fit l’un.
– Rien en haut, dit un autre.
– Rien dans la grange ni dans l’étable, constata un troisième.
– Rien au poulailler, conclut un quatrième.
– Bien, je crois que nous avons fait le tour, reprit le premier. Excusez-nous,
mais nous savons que vous autres, les Quakers, n’approuvez pas nos idées à
propos des nègres.
Il eut un temps d’arrêt avant de questionner :
– Vous connaissez les risques, n’est-ce pas, si vous aidez un fugitif ?
– Nous les connaissons, répliqua Richard Mendenhall.
– Alors, prenez garde !
Les hommes tournèrent les talons et bientôt, le claquement des sabots de
leurs montures résonna sur la route.
Dans la soupente, ni Billy ni Betty n’osèrent bouger. Ils ne formaient plus
qu’un seul bloc de terreur, une terreur glacée qui coulait dans leurs veines et
envahissait leurs membres. Billy essayait de se souvenir de sa phrase
magique. Il voulait la hurler dans sa tête jusqu’à ce qu’elle l’emplisse
entièrement. Impossible. Il ne se rappelait que le début : « Oh ! Oh… Oh !
Oh !… »
Qu’y avait-il ensuite ?
Incapables du moindre geste, ils restèrent longtemps ainsi jusqu’à ce que,
enfin, les battements de leurs cœurs se calment et qu’ils retrouvent leur
respiration.
Puis Billy sentit quelque chose de mouillé sur ses mains. C’étaient des
larmes. Les larmes de Betty qui hoqueta :
– Je n’y retournerai pas. Je mourrai plutôt que d’y retourner. Je me
donnerai la mort.
Il la serra contre lui, impuissant, et ses larmes se mêlèrent à celles de la
jeune fille.
23

La journée s’écoula. Les bruits de la maison et les paroles de ses habitants


parvenaient à Billy et Betty. Ils avaient à la fois l’impression de ne plus
exister et celle de faire partie de cette famille. Parfois, d’une voix hachée, ils
échangeaient des bribes d’information.
– C’est quoi, ces convois dont ils ont parlé ? demanda Billy.
– Des esclaves de Virginie qui ont été vendus pour être emmenés dans le
Sud, répondit Betty.
Voyant que Billy ne comprenait pas, elle expliqua :
– Il y a trop d’esclaves en Virginie. Alors les propriétaires les vendent à
des marchands qui les rassemblent à Richmond. Quand il y en a beaucoup, ils
organisent un convoi. Ils les enchaînent les uns aux autres, ils entravent leurs
chevilles, ils les emmènent dans le Sud, à pied, et ils les revendent. Là-bas,
dans les plantations de coton, ils ont besoin de main-d’œuvre. Le voyage dure
des jours et des jours. Certains meurent en route. Les autres…
Betty s’interrompit quelques instants avant de conclure :
– Personne ne veut aller dans les plantations du Sud.
– Et toi, tu t’es échappée de l’un de ces convois ? demanda Billy.
Elle resta silencieuse et il devina qu’elle n’en dirait pas plus, tout comme
elle ne lui poserait aucune question.

La nuit revint. Billy et Betty avaient perdu la notion du temps. Ils ne


savaient plus s’ils avaient soif, faim, chaud, froid, sommeil. Peut-être
allaient-ils mourir ici, oubliés de tous. Ils n’auraient même pas la force ni le
courage de crier ou d’appeler à l’aide.
Billy songeait à Rose. Betty n’était pas Rose. Elle aussi était déterminée,
mais son regard n’avait pas l’intensité de celui de la jeune esclave qui l’avait
aidé. Non. Le regard de Betty était sombre et glacé. Qu’avait donc vécu la
fugitive pour en porter ainsi la marque ?
Billy songeait aussi à ce qu’il avait abandonné. La plantation et ceux qui
l’avaient vu grandir. Sa grand-mère qui reposait dans un coin du cimetière
des esclaves.
Ses pensées dérivèrent vers le secret qu’elle lui avait confié. Et si elle avait
tout inventé ? Impossible. Elle allait mourir, et sa voix ne mentait pas. Et il y
avait la boucle d’oreille à l’étoile verte. Elle était restée là-bas. Il ferma les
yeux pour mieux l’imaginer, et le merveilleux bijou envahit tout l’espace. Il
tendit la main pour caresser la lumière dorée que la boucle d’oreille diffusait.
Les mots prononcés par sa grand-mère dansaient dans sa tête. « France »,
« Français »… Il y en avait d’autres, mais il s’aperçut avec horreur qu’ils lui
échappaient. Sa main retomba au sol, inerte.
« Un jour, j’y retournerai, se promit-il. Je la retrouverai… »
« Mais comment ? lui souffla une petite voix. Comment feras-tu ? »
Le désespoir l’accabla.
Puis des pas ébranlèrent à nouveau l’escalier, et la commode glissa sur le
plancher.
– Vous pouvez sortir ! chuchota Richard Mendenhall.
Ils rampèrent l’un après l’autre jusqu’à l’ouverture, se glissèrent dans la
chambre et se redressèrent. Ouf ! Cela faisait du bien d’être à nouveau
debout !
– Venez, les invita Richard Mendenhall. Vous allez dîner, puis nous
organiserons votre départ.
Un repas les attendait sur la table de la salle à manger. Billy et Betty le
dévorèrent en s’observant du coin de l’œil. Ils avaient partagé une épreuve
terrible, et c’était la première fois qu’ils se voyaient en pleine lumière. Ils
devaient avoir le même âge, mais le visage de Betty était d’une infinie
tristesse. Billy remarqua aussi une vilaine cicatrice qui partait sous son oreille
et descendait le long de son cou.
Quand ils se furent restaurés, Richard Mendenhall expliqua :
– Vous allez passer dans la grange. Nous avons une charrette… un peu
spéciale. Vous verrez. Dès qu’il fera assez jour, George vous emmènera vers
le nord.
Billy jeta un coup d’œil effaré à George. Il avait l’air bien jeune pour
convoyer deux esclaves en fuite !
– Ne vous inquiétez pas, reprit Richard Mendenhall. Il a l’habitude. Il
connaît bien la région, et les chasseurs d’esclaves ne se méfient pas d’un
gamin comme lui.
24

La grange sentait bon et la présence des bêtes que l’on devinait dans
l’étable en dessous avait quelque chose de rassurant.
La charrette était déjà prête, ses brancards tournés vers les deux grandes
portes de la grange. Elle était remplie de paille, il n’y avait plus qu’à l’atteler.
Billy pensa qu’on allait leur demander de se dissimuler dans la paille, mais
Richard Mendenhall les poussa vers l’arrière et fit coulisser une planche,
révélant un double-fond aménagé sous le chargement.
– Je sais que c’est étroit, s’excusa-t-il, mais c’est une cachette sûre.
– J’ai déjà voyagé dans une malle, répliqua Billy. Ça ira…
Quant à Betty, elle ne dit rien et elle fut la première à s’introduire dans la
cachette.
Billy hésita quelques instants. Il avait envie de parler avec cet homme qui
prenait des risques pour eux, mais il ne savait comment commencer.
– Pourquoi vous faites ça ? finit-il par dire.
– Parce que c’est notre devoir, répondit simplement Richard Mendenhall.
Nous, les Quakers, sommes contre l’esclavage. Il est contraire à nos
croyances. Pour nous, tous les hommes sont libres et égaux. Notre religion
nous dit aussi que nous devons traiter l’autre et lui venir en aide comme s’il
était l’un des nôtres.
Billy ne trouva rien à répondre. Les Mendenhall, comme les autres
Quakers, agissaient selon leurs convictions. Et ces convictions étaient bien
éloignées de celles des Blancs des États du Sud pour qui les Noirs n’étaient
qu’une marchandise.
« Quel drôle de pays », se dit-il.
Il rejoignit Betty dans la cachette, et ils s’installèrent tant bien que mal
dans cet espace réduit, serrés l’un contre l’autre.
« La malle était plus confortable… » constata Billy.
La voix de Richard Mendenhall leur parvint :
– Vous ne bougez plus de là tant que George ne vous l’ordonne pas.
Les heures s’écoulèrent, interminables. Ils attendaient, et Billy avait
l’impression que, depuis son départ de la Swan Cabin, il ne faisait que ça :
attendre. À ses côtés, il percevait la respiration de Betty. Bientôt, il comprit
qu’elle s’était endormie, mais lui ne parvint pas à trouver le sommeil.

Des bruits réveillèrent Betty qui se raidit, aussitôt sur le qui-vive. Billy lui
pressa la main pour la rassurer, ce n’étaient que George et son père. Ils
amenaient le cheval pour l’atteler à la charrette et ils le firent reculer à grands
renforts de « Allez ! » « Doucement ! » « Voilà ! » « Oh ! Oh ! »
Quand tout fut prêt, Richard Mendenhall clama d’une voix forte :
– Fais une bonne route, mon fils !
Billy comprit que ce souhait s’adressait aussi à Betty et lui.
La charrette s’ébranla et le corps des fugitifs s’adapta tant bien que mal à
son roulis. Quand celui-ci fut moins fort, ils en déduisirent qu’ils avaient
rejoint la route, ce qui leur fut confirmé quand George claqua de la langue,
encourageant l’animal à prendre le trot.
Ils avancèrent ainsi un long moment sans aucun point de repère, livrés aux
décisions de George. La route sur laquelle ils roulaient devait être importante
car ils percevaient les bruits de circulation, cavaliers qui les dépassaient ou
carrioles qui croisaient leur charrette.
Ils étaient au pas lorsqu’une voix lança :
– Hola, petit ! Arrête-toi !
Billy et Betty retinrent leur souffle. Un homme fit le tour de la charrette
tandis qu’un autre interrogeait d’un air suspicieux :
– Que transportes-tu dans ton chargement, petit ? De la paille, et puis ?
– Des poteries que nous avons fabriquées, Monsieur, répondit George. La
paille, c’est pour les protéger. Faudrait pas qu’elles se cassent avant que j’aie
le temps de les livrer !
– Eh bien on va vérifier ça, déclara l’homme.
Il s’agrippa à la ridelle de la charrette, grimpa sur une roue et planta
vigoureusement un long bâton dans la paille. Le bâton cogna le plancher juste
au-dessus du cou de Billy.
– Si vous cassez des pots, dit George tranquillement, mon père ne sera pas
content. Et vous devrez me les payer.
– Il a raison, grogna le deuxième homme. Vas-y doucement. Elles valent
cher les poteries des Quakers, et j’ai pas envie d’en être de ma poche. Où vas-
tu les livrer, petit ? enchaîna-t-il à l’adresse de George.
– Au dépôt central de Greensboro.
Le premier homme donna encore quelques coups de bâton dans la paille,
mais avec beaucoup moins de conviction. Puis il sauta à terre et déclara :
– C’est bon, tu peux y aller, petit.
– D’accord ! répliqua George.
Il claqua de la langue et la charrette s’ébranla.
Betty tremblait de tous ses membres. Billy aurait voulu la réconforter, lui
expliquer que le danger était passé, il n’osa pas. Les hommes suivaient peut-
être l’attelage et guettaient les bruits qui pouvaient s’en échapper.

Ils n’avaient aucun moyen de comprendre l’itinéraire qu’ils empruntaient.


Ils ne pouvaient que faire confiance à George.
Finalement, la charrette s’immobilisa, et George sauta à terre pour les
délivrer. Ils s’extirpèrent de leur cachette et roulèrent sur le sol avant de se
mettre debout en réprimant une grimace de douleur. Ils se trouvaient dans la
forêt, et le cheval broutait paisiblement l’herbe sur le bord de la piste.
– Vous êtes dans les bois de Guilford, expliqua George. Au nord de
Greensboro. Vous voyez cet arbre, là-bas ?
Il désigna un grand chêne qui se dressait majestueusement à quelque
distance.
– Derrière, il y a un ravin. Restez-y et attendez. Des cochons y vivent. Ce
sont ceux du fermier qui habite de l’autre côté. Bientôt, il va venir les nourrir.
Il leur lancera des épis de maïs. Restez cachés, ne vous montrez pas. Certains
épis tomberont à proximité du chêne. Quand le fermier aura terminé et qu’il
sera parti, ramassez-les. Dans l’un d’eux il y aura un message.
Billy hocha la tête. Cette histoire d’épis était curieuse, qu’importe. Il
commençait à comprendre qu’un réseau existait pour venir en aide aux
fugitifs comme Betty et lui. Ce réseau avait ses règles, dictées par la
prudence. Il fallait les respecter, même si elles semblaient saugrenues.
– Je dois partir, maintenant, dit George.
– Oui. Merci ! Merci beaucoup, lança Billy tandis que le garçon sautait à
son poste, rassemblait ses rênes et ordonnait au cheval d’avancer.
– Avec plaisir ! répliqua George. Et bonne chance !
Billy et Betty n’attendirent pas que la charrette eut disparu. Ils coururent
vers l’arbre, dévalèrent la pente et s’abritèrent derrière un rocher. Les
cochons étaient là, rôdant dans le ravin, enfouissant leur groin dans le sol en
poussant des grognements. Ils ne prêtèrent aucune attention aux deux fugitifs.
Un peu plus tard, une voix retentit :
– Petits ! Petits ! Petits !
Les cochons dressèrent la tête et se rassemblèrent. Billy et Betty suivirent
les instructions de George à la lettre. Ils guettèrent la trajectoire des épis que
l’homme lançait. Certains tombaient non loin du gros chêne, échappant pour
un temps à la sagacité des cochons. Dès que l’homme eut tourné le dos, ils se
précipitèrent pour les ramasser et les examiner.
– Je l’ai ! souffla Betty.
– Fais voir ! fit Billy.
Betty était en train de déplier une feuille de papier.
– C’est un dessin, murmura-t-elle.
Leurs deux têtes se penchèrent au-dessus du schéma. Il représentait le
ravin où ils se trouvaient, et un itinéraire y était tracé. Il aboutissait à une
maison dotée d’une lanterne. Ils savaient tous les deux ce que cela signifiait :
quelqu’un les attendrait là. Ils se mirent en route aussitôt.
25

Nuit après nuit, Billy et Betty avancèrent ainsi, de relais en relais.


Chaque matin, ils atteignaient le refuge indiqué la veille et y passaient la
journée. Ils connurent les cachettes les plus diverses. Ils furent nourris et
réchauffés. On ne leur posait pas de questions. Ceux qui les accueillaient leur
expliquaient l’étape suivante, le chemin à suivre pour s’y rendre et le détail
qui permettait d’identifier le lieu où ils devaient s’arrêter. Billy comprit que
leurs hôtes n’en savaient pas plus. Sur ce réseau secret qui s’était mis en
place pour aider les esclaves en fuite, chacun ne connaissait que son petit
morceau de parcours. C’était le prix à payer pour garantir la sécurité de tous,
mais le but était commun : pousser les fugitifs vers un État du Nord, là où
l’esclavage avait été aboli.

Billy et Betty échangèrent peu de paroles. Ils ne savaient rien de l’autre. Le


hasard les avait réunis, mais ils restèrent sur leurs gardes, toujours et partout.
Une fois seulement, Billy tendit la main vers la cicatrice que Betty avait au
cou et ébaucha une question. Elle le repoussa violemment, et un éclair de
folie brilla dans ses yeux. Billy sentit qu’elle était capable de le tuer s’il
recommençait.
Ils progressèrent ainsi lentement vers le nord-est. Ils connurent la pluie, le
froid, le brouillard, la chaleur… rien ne les arrêta, leur détermination resta
intacte. Billy vérifiait leur direction lorsque l’étoile luisait, réchauffant son
cœur et balayant sa fatigue. Si tout allait bien, ils finiraient par rejoindre un
port sur l’océan, puis ils trouveraient un bateau qui les mènerait à New York.
« New York, New York… »
Le mot dansait dans la tête de Billy, et il se répétait le nom de la ville
comme une formule magique. New York, c’était la liberté. Enfin presque, car
de là, il devrait encore gagner le Canada comme le lui avait expliqué Franck.

Un jour, la lumière de l’aube trouva Billy et Betty sur une route qui
longeait un bois. Toute la nuit, ils avaient avancé avec précaution. La région
où ils se trouvaient était plus peuplée que celles qu’ils avaient traversées
jusque-là, et il leur fallait éviter les villages et les fermes isolées. Ils avaient
fini par déboucher sur cette route et décidé de la suivre, espérant avoir encore
le temps de boucler l’étape suivante. Mais le jour était là, le soleil pointait sur
l’horizon et la maison qu’on leur avait indiquée était encore loin.
– Nous n’y arriverons pas, dit Billy.
Comme Betty ne répondait pas, il ajouta :
– Cherchons une cachette dans ce bois. Nous y passerons la journée, c’est
plus prudent.
Ils s’enfoncèrent sous le couvert des arbres, et découvrirent un empilement
de troncs qui avaient été coupés et attendaient d’être débités ou emportés.
Billy en fit le tour. Ils étaient d’inégales longueurs et grosseurs, ménageant
des creux invisibles depuis l’extérieur.
– Cachons-nous ici, proposa-t-il.
– Et si ça s’écroule sur nous ? demanda Betty avec une grimace.
– Aucun risque. C’est solide. Regarde…
Il essaya de pousser l’un des troncs, en vain. Betty se laissa convaincre et
ils se faufilèrent au cœur de cet échafaudage.
Sous les troncs, le sol était sec, cela sentait bon la résine, et la lumière du
jour parvenait jusqu’à eux. Il n’y avait plus qu’à attendre. Ils avaient de l’eau,
des biscuits et leurs manteaux dans lesquels s’envelopper.
Autour d’eux, la forêt ignorait leur présence. Les oiseaux chantaient et
menaient grand tapage en se livrant à leurs activités. Des bêtes rôdaient près
de leur refuge. Aussi prudentes soient-elles, ils percevaient le frémissement
de leurs pattes se posant délicatement sur le sol. Billy ferma les yeux, se
remémorant les longues journées de solitude dans les Appalaches, les rayons
de soleil traversant les feuillages, posant des touches de lumière sur la
mousse, et cette vie si secrète qui bruissait autour de lui, indifférente à sa peur
et à sa détresse.
« Tout a changé, se dit-il. Je suis plus fort et je connais plein de choses à
présent. Et je ne suis plus seul… »
Il jeta un coup d’œil à Betty.
Oui. Il avait Betty, même si elle n’était pas une compagne très
communicative. Et il avait aussi ces amis inconnus : les membres du réseau
secret sur lesquels il pouvait compter, et qu’il découvrait au fur et à mesure
de son avancée.

Et puis Billy sentit une vibration qui brisa l’harmonie de la forêt. Elle
venait de la terre et elle était si ténue qu’il se demanda s’il n’avait pas rêvé. Il
balaya du regard les troncs au-dessus de sa tête. Ils étaient parfaitement
immobiles, ce n’étaient pas eux qui bougeaient. La vibration était toujours là,
cependant, souterraine, et elle grandissait. Puis une sourde rumeur parvint à
ses oreilles.
– Tu entends ? murmura-t-il à l’adresse de Betty.
Elle hocha la tête.
Il se décida en une seconde :
– Je vais voir.
Elle le retint par la manche.
– N’y va pas !
Elle était livide.
– N’y va pas, répéta-t-elle en agrippant son bras fermement.
Billy hésita. Betty avait rarement de tels gestes ! Il se dégagea doucement
et expliqua :
– Je veux savoir ce que c’est.
– Alors je vais avec toi, décida-t-elle.
Ils se glissèrent hors de leur abri et rampèrent jusqu’à la route. Sous leurs
corps, le sol vibrait de plus en plus. Dans leurs oreilles, la rumeur grandissait.
Elle était faite de cris, de pleurs et de soupirs, et un drôle de cliquetis
l’accompagnait.
Quand ils furent au bord de la route, ils se dissimulèrent sous les buissons
et, le nez au ras de l’herbe, ils observèrent. Bientôt, ils les virent. Ils
formaient une masse indistincte sur la route, une masse brune qui avançait
péniblement, oscillant de droite et de gauche, comme si chaque pas devait
être arraché à la poussière du sol, à la lourdeur de la terre en un effort
surhumain.
Billy comprit d’un coup de quoi il s’agissait. C’étaient des hommes, des
femmes, des enfants, enchaînés les uns aux autres, les pieds entravés, qui
avançaient dans la chaleur qui montait. La rumeur était celle de leurs
gémissements, et le cliquetis celui de leurs fers. Leur douleur était si profonde
et leurs pas si lourds que le sol lui-même en était ébranlé.
De chaque côté, des cavaliers les encadraient. Ils étaient armés et ils
maniaient le fouet qui s’abattait sur les têtes courbées.
– Le convoi, chuchota Betty.
Elle tremblait de tous ses membres. Billy était tétanisé. Il voyait cette
masse humaine déferler sur lui comme un cauchemar qui risquait de
l’engloutir. Puis il la vit se dérouler devant lui, interminable. Ils étaient des
centaines. On distinguait à peine leurs visages plissés sous l’effort, tournés
vers le sol. Ils avançaient mécaniquement, poussés par les ordres des hommes
à cheval et par le claquement des fouets.
Billy s’écrasa dans l’herbe. Il aurait voulu s’y fondre, disparaître. Si jamais
on les apercevait, c’en était fini de leur espoir de gagner les États libres ! En
même temps, il ne pouvait détacher les yeux de ce spectacle.
Voilà. Il savait à présent ce qu’était le convoi. Des esclaves que l’on
conduisait dans le Sud pour les vendre dans les grandes plantations où la
cueillette du coton les attendait. Combien d’entre eux arriveraient vivants ?
Combien allaient mourir en route ou rester estropiés jusqu’à la fin de leurs
jours ? Autour d’eux, la forêt se taisait. Les oiseaux avaient cessé de chanter.
Les bêtes s’étaient retirées au plus profond des taillis, même le vent ne
soufflait plus, et les feuilles des arbres restaient parfaitement immobiles au
bout de leurs tiges. Cela dura longtemps, puis ce fut le bout du convoi. Deux
cavaliers fermaient la marche. Ils chevauchaient côte à côte, discutant
tranquillement, sans un regard pour le misérable troupeau qui se traînait sur la
route devant eux.
Longtemps après que le convoi eut disparu, que la rumeur se fut éteinte et
que le sol eut cessé de trembler, Billy se redressa. Son corps était couvert
d’une sueur glacée. Il prit la main de Betty. Elle se laissa faire, et il l’entraîna
vers leur abri. Quand ils furent à nouveau assis sous l’entremêlement des
troncs, elle ôta ses chaussures, déroula ses bas et, toujours en silence, montra
ses chevilles à Billy. Celui-ci reconnut aussitôt d’où venaient les marques
rouges incrustées dans la peau de Betty. Elle avait fait partie de l’un de ces
convois. Il savait à présent l’enfer qu’elle avait vécu et ce qu’elle avait fui.
26

La nuit venue, Billy et Betty reprirent leur route et retrouvèrent leur réseau.
Ils étaient en Virginie, lorsqu’un matin, alors qu’ils atteignaient leur
refuge, tout bascula.
Ils virent d’abord la fumée. Elle s’élevait en volutes dans le ciel, noire et
épaisse. Puis ils entendirent les cris et ils découvrirent le cheval qui fonçait
sur eux en décochant des ruades, les naseaux ouverts, les yeux dilatés par
l’épouvante. Ils n’eurent que le temps de se jeter dans le fossé pour l’éviter.
Ils s’approchèrent néanmoins tandis que l’animal poursuivait sa course
désordonnée. C’était la grange qui brûlait. Une belle et vaste grange destinée
à stocker de grandes quantités de paille pour les bêtes installées dans l’étable
attenante.
La maison était intacte. La famille était rassemblée devant la porte. La
femme serrait un bébé hurlant dans ses bras, et un petit garçon était accroché
à ses jambes. Un homme et une jeune fille assistaient, impuissants, à la
destruction de la grange. Autour d’eux, d’autres hommes, armés ceux-là,
arpentaient la cour. L’un d’eux vociféra :
– Vous savez ce qu’il en coûte d’aider des esclaves en fuite ! On vous avait
prévenus. Et encore, on est gentils avec vous. La prochaine fois, ce n’est pas
à la grange qu’on mettra le feu, c’est à la maison ! Et tant pis pour vous si
vous êtes à l’intérieur !
Le fermier lui lança un regard mauvais, mais il ne fit pas un geste et ne
répliqua pas.
C’est alors que Billy et Betty aperçurent l’homme agenouillé sur le sol à
quelque distance de la maison. Il gardait la tête basse, ses mains étaient
enchaînées derrière son dos et sa peau était noire. Voilà celui pour lequel la
famille avait pris ce risque : un fugitif, comme eux.
– Patron ! cria l’un des hommes. On va fouiller les environs ! Après tout, il
y en a peut-être d’autres…
Terrifiés, Billy et Betty reculèrent en hâte. Dès qu’ils furent hors de vue, ils
se redressèrent et prirent leurs jambes à leur cou. Ils coururent droit devant
eux, sautant par-dessus les fossés, traversant les haies. C’est alors que des
aboiements retentirent dans leur dos.
– Séparons-nous, souffla Billy.
Betty ne lui jeta pas un regard, elle obliqua dans une autre direction.
Billy entama la traversée du pré devant lui. Son cœur tambourinait dans sa
poitrine et un point lancinant perçait le bas de son ventre, du côté droit. Il
fixait l’orée du bois, là-bas, devant lui, et mille pensées tourbillonnaient dans
sa tête.
« Je dois atteindre les arbres… Derrière, il y a peut-être un ruisseau… Si je
patauge dans l’eau… le chien… perdra ma trace… »
Dans son dos, les aboiements se rapprochèrent. Le chien n’était plus très
loin.
– Allez… marmonna-t-il, la bouche sèche. Encore un effort. Encore,
encore…
Il allait toucher au but lorsqu’il trébucha sur une motte de terre et s’affala
de tout son long. Le chien bondit sur son dos et lui mordit sauvagement
l’épaule.
Il hurla :
– Aaaah !
– Au pied, le chien ! Au pied ! cria l’homme qui arrivait à son tour. Ne va
pas me l’abîmer !
Le chien lâcha prise, et Billy essaya de se relever, de se traîner vers le bois,
malgré la douleur qui irradiait à présent dans son cou et le long de son bras. Il
hoqueta et les larmes envahirent ses yeux. Courbé en deux, il vomit, secoué
de spasmes.
La main de l’homme s’abattit sur sa nuque.
– C’est fini, mon gars. Tu vas me suivre bien tranquillement. Je ne sais pas
d’où tu viens, mais ce dont je suis sûr, c’est que tu n’iras pas plus loin.
Billy se redressa lentement, les jambes flageolantes, la bave dégoulinant
sur son menton, le corps couvert de sueur. Il eut encore un regard pour la
ligne des arbres, pour le ciel.
« Si j’avais pu y arriver… Si seulement j’avais pu y arriver… »
L’homme le poussa durement devant lui.
– Allez, avance ! Et ne fais pas le malin, le chien t’a à l’œil.
Billy tituba, la tête baissée. Il n’avait plus que le sol sur lequel poser ses
yeux.
Ils retournèrent à la maison. Betty y était déjà, à genoux à côté du premier
fugitif, enchaînée, et du sang coulait sur sa tempe. Elle avait la tête
obstinément tournée vers la terre, et elle tremblait.
– On a bien fait de chercher dans le coin ! lança joyeusement l’un des
hommes. Viens par ici, toi, ordonna-t-il en ramenant les bras de Billy dans
son dos.
Deux cercles d’acier se refermèrent sur ses poignets qui étaient à présent
reliés l’un à l’autre par une courte chaîne. Puis ce fut le tour de ses chevilles.
La rumeur sourde du convoi envahit les oreilles de Billy, et un hoquet
nauséeux remonta dans sa gorge. Il était comme eux !
– Avec ça, tu courras moins vite ! constata l’homme.
Sa voix parvint à Billy dans une sorte de brouillard. Les autres éclatèrent
de rire. Billy détourna la tête et son regard croisa celui de la fermière, plein
de pitié.
27

La prison de Richmond était située au cœur de la ville, à l’intérieur du


marché aux esclaves. Elle était pleine. Si pleine que, voyant arriver les
cavaliers poussant devant eux les trois fugitifs, le gardien s’exclama :
– Encore ! Faut arrêter, les gars ! On n’a plus de place, ici !
– Ils se serreront, répliqua celui que les autres avaient appelé patron.
Il sauta à terre et poussa les prisonniers à l’intérieur d’un hall d’où
partaient des couloirs desservant les cellules. Les murs étaient garnis de
chaînes et de fouets. Un escalier en fer grimpait à l’étage et on devinait, au
bruit qui en parvenait, que là-haut aussi il y avait des cellules et qu’elles
n’étaient pas vides.
Le gardien, un géant aux cheveux blonds et au teint rouge, ôta leurs fers
aux trois prisonniers et les poussa vers le couloir de droite.
– Occupe-toi bien d’eux ! lança celui qui les avait conduits là. Le convoi
part dans trois jours, il faut qu’ils soient en état de faire la route. Ce sont de
bonnes recrues. L’homme et le garçon ont l’air solides. Et la fille… On a
toujours besoin de filles !
Ils titubèrent dans le couloir. La chaleur était étouffante, et une forte odeur
régnait. Billy vacilla. Après tous ces mois passés en pleine nature,
l’atmosphère fétide de la prison l’asphyxiait, et l’idée d’être enfermé dans cet
espace étroit était insupportable. Il jeta un regard désespéré autour de lui.
Impossible de s’échapper.
Des grilles fermaient les cellules. Celles du côté droit étaient réservées aux
femmes, et celles du côté gauche, aux hommes. Le gardien décrocha un
trousseau de clés de sa ceinture, ouvrit la première cellule sur sa gauche, et
poussa Billy à l’intérieur. La grille se referma en grinçant dans son dos tandis
qu’il découvrait les lieux. Des murs de pierre nue ; une lucarne au ras du
plafond qui apportait un peu de lumière ; des paillasses posées sur les bat-
flanc où des hommes, mi-assis mi-couchés, le fixaient d’un regard
indifférent ; un seau dans un coin qui dégageait une odeur pestilentielle. Le
sol était jonché de paille. Billy comprit qu’elle était destinée aux nouveaux
venus car les cellules étaient si pleines qu’il n’y avait plus de place sur les
bat-flanc.
– Ne t’inquiète pas, mon gars, lança le gardien. Tu ne vas pas rester là
longtemps. Dans trois jours, tu pars pour le Sud !
Une boule de rage envahit Billy et il serra les poings. Le Sud, il en venait !
Et il n’avait pas parcouru tout ce chemin et enduré toutes ces souffrances
pour y être renvoyé ! Plutôt mourir. Il desserra les poings. Mourir. C’est aussi
ce qu’avait déclaré Betty. Il se retourna.
L’homme capturé en même temps qu’eux se trouvait dans la cellule
voisine, et Betty était dans celle d’en face. Elle se tenait debout, le dos tourné
à la grille, la tête basse, sans prêter attention à ses co-détenues.
Le désespoir envahit Billy. Il se laissa tomber dans la paille et y resta
agenouillé, le visage dans les mains, tandis qu’autour de lui, les conversations
reprenaient.

Plus tard, le gardien revint. Le cliquetis des clés résonna, la grille coulissa
et l’homme fit signe à Billy de le suivre. Il lui entrava les pieds avant de le
conduire dans une petite pièce et de le faire asseoir sur un tabouret.
– On m’a demandé de bien m’occuper de vous trois, expliqua-t-il. Fais voir
ton épaule.
Billy obéit.
– Ça va, constata l’homme. Tu t’en tires bien, la morsure n’est pas
profonde.
Il la nettoya à l’aide d’un chiffon imbibé d’eau et Billy retint un
gémissement.
– Ça ira comme ça, conclut l’homme. Au tour de ta copine, à présent.
Il ramena Billy vers sa cellule, ôta ses entraves et l’enferma à nouveau.
Puis il appela Betty.
Elle refusa de bouger, se contentant de darder sur lui un regard dans lequel
Billy reconnut la folie meurtrière qu’il y avait déjà décelée. Un frisson le
parcourut tandis que le gardien se détournait en marmonnant :
– C’est comme tu veux, ma belle. Comme tu veux…
28

La lumière avait commencé à baisser quand le gardien revint. Il portait une


lanterne qu’il suspendit à un crochet fixé au bout d’une chaîne qui tombait du
plafond au milieu du couloir. Les prisonniers commencèrent à s’agiter.
– Bientôt l’heure de la soupe, murmura l’un d’eux.
Billy s’aperçut qu’il avait terriblement faim. Pas étonnant, il n’avait rien
avalé depuis l’aube ! Le gardien tourna les talons en annonçant :
– Un peu de patience, ça va venir…
Quand il eut disparu, Betty se livra à une activité incompréhensible. Elle
ramassa de la paille sur le sol de sa cellule et la jeta dans l’allée. Puis elle
recommença, encore et encore. Les autres la regardaient, effarées, tandis que
le tapis de paille s’agrandissait. Une de ses co-détenues l’avertit :
– Le gardien, ça va pas lui plaire ce que tu fais. Tu risques le fouet pour ça.
Betty ne lui prêta aucune attention et poursuivit son manège. Enfin, elle
s’arrêta et considéra son œuvre. Elle dut la juger satisfaisante car elle
esquissa un petit sourire. Elle dénoua alors le carré de tissu qui lui servait de
foulard, le roula et le noua en une boule solide et compacte. Elle s’approcha
de la grille d’un air décidé, considéra avec attention le tas de paille au sol et
leva les yeux vers la lanterne suspendue juste au-dessus. Alors Billy sut où
elle voulait en venir.
– Non, Betty ! hurla-t-il. Ne fais pas ça !
Trop tard. Betty avait déjà passé son bras au travers de la grille. Elle lança
son projectile avec vigueur, et elle avait dû longuement calculer son coup car
il heurta la lanterne de plein fouet. Celle-ci oscilla avant de se décrocher et de
s’écraser sur le sol où le feu de la lampe se communiqua immédiatement à la
paille, tandis qu’une fumée âcre envahissait le couloir.
– Au feu ! À l’aide ! crièrent des voix affolées.
Betty avait repris son manège et jetait de la paille sur le brasier pour
l’alimenter. Très vite, ses co-détenues l’emprisonnèrent dans leurs bras pour
l’empêcher de poursuivre et elle lança un regard suppliant à Billy. En un
éclair, il comprit son plan.
– Non ! hurla-t-il. Lâchez-la ! Laissez-la faire ! Alimentez le feu, vous
aussi.
Il s’employa à son tour à jeter de la paille dans les flammes sous le regard
éberlué des autres.
– Le gardien va venir, expliqua-t-il d’une voix hachée… Si le feu se
répand, il n’aura pas d’autre solution que d’ouvrir les grilles… Il ne peut pas
prendre le risque de nous perdre… Et si les grilles s’ouvrent… S’il y a assez
de pagaille… Nous autres…
Il toussa et les larmes lui montèrent aux yeux tant la fumée était piquante,
mais il continua. La folie s’était emparée des autres prisonniers.
– Il a raison ! s’exclamèrent un grand nombre d’entre eux.
Et ils alimentèrent le feu eux aussi.
– Vous êtes fous ! crièrent certains. Nous allons tous mourir ! Arrêtez ça
tout de suite !
Il était trop tard. C’est ce que le gardien constata lorsqu’il fit irruption dans
le couloir, affolé. La fumée était de plus en plus épaisse et des flammes
rampaient sur le sol, pénétrant dans les cellules, menaçant d’embraser d’un
coup les bat-flanc et les paillasses.
– Ouvrez-nous ! supplièrent les prisonniers. Laissez-nous sortir !
Le gardien contemplait le désastre, hébété.
– Vous ne pouvez pas nous laisser mourir ! cria Billy. On vous rendra
responsable. Ça va vous coûter très cher !
Cette dernière remarque réveilla le gardien. Il courut vers la première
grille, celle de la cellule de Billy et l’ouvrit précipitamment. Dès que la grille
coulissa, Billy se jeta en avant, faillit être piétiné par ses co-détenus, qui
avaient bondi en même temps que lui, en réchappa, détala dans le couloir et
fit irruption dans le hall de la prison.
Dans son dos, le tumulte était indescriptible. Les prisonniers tapaient sur
les grilles et criaient au gardien de se dépêcher. À l’étage, où la fumée avait
commencé à s’infiltrer, les prisonniers appelaient, la voix chargée d’angoisse.
Une nouvelle vague de détenus surgit et projeta Billy contre la porte de la
prison. Miraculeusement, celle-ci s’ouvrit. Le chariot contenant la soupe des
détenus attendait devant le porche. Il fut renversé par les prisonniers qui
s’échappaient, profitant de cette aubaine inespérée, et l’esclave qui devait
faire la distribution s’étala sur le sol.

Billy avait été l’un des premiers à sortir et il courut droit devant lui,
bousculant au passage une dame élégamment vêtue, dépassant une taverne
exhalant des parfums de saucisses et de vin. Des coups de feu résonnèrent
dans son dos. Il jeta un coup d’œil rapide par-dessus son épaule. De la fumée
s’échappait par les lucarnes de la prison et déjà les hommes qui les avaient
attrapés, Betty et lui, intervenaient, encerclant ceux qui tentaient de s’enfuir.
Il repartit en se forçant à marcher calmement pour ne pas attirer l’attention
sur lui. Sa seule chance de s’en sortir était de ne pas avoir l’air d’un fugitif. Il
ajusta sa veste, enfonça son chapeau sur sa tête qu’il garda baissée pour
dissimuler au mieux son visage.
À cet instant, quelques jeunes Noirs l’entourèrent. Ils étaient quatre ou
cinq, et ils l’entraînèrent en bavardant comme s’il était l’un des leurs. L’un
d’eux ôta le chapeau de Billy et mit le sien à la place. Un autre jeta sa veste
sur ses épaules. Un troisième le colla aux talons. En un rien de temps, Billy
était devenu invisible. Ils tournèrent dans une rue plus étroite, puis dans une
autre qui descendait, et Billy suivit le mouvement. Alors le groupe se
désagrégea aussi vite qu’il s’était formé. Deux des jeunes emmenèrent Billy
tandis que les autres se dispersaient.
Les compagnons de Billy prirent le pas de course et il les imita. Ils
arrivèrent rapidement au bord du fleuve. L’eau miroitait sous le soleil
couchant et léchait le rivage. Ils s’arrêtèrent. Billy contempla l’eau, médusé.
Jamais il n’avait vu un fleuve aussi large, aussi puissant, aussi majestueux.
Ses compagnons ne lui laissèrent pas le temps d’exprimer sa surprise.
– Suis la rive, dit le plus grand en récupérant sa veste qu’il avait jetée sur
les épaules de Billy. Dans un moment, tu verras un bosquet. Une barque y est
amarrée. Prends-la et laisse-toi porter par le courant, il te conduira à la mer.
Fais vite ! Ne perds pas de temps…
Ils tournèrent les talons et repartirent vers la ville en courant avant que
Billy ait le temps de les remercier. Il les regarda disparaître, ahuri. Tout
s’était déroulé si vite qu’il se demanda s’il n’avait pas rêvé.
Mais non. Il était là, au bord de l’eau, il respirait à pleins poumons l’air
chargé d’humidité en contemplant la lumière du soir qui illuminait le fleuve.
Le seul souvenir de son passage en prison était l’odeur tenace de fumée qui
imprégnait ses vêtements. Il eut une pensée pour Betty. S’il était là, c’était
grâce à son ingéniosité. Et elle, où était-elle à présent ? Il eut envie de
retourner vers la ville et de la chercher, il renonça aussitôt. Il était là parce
qu’il était sorti parmi les premiers. Si ça se trouve, lui seul avait réussi ! Et il
le devait à l’aide providentielle des jeunes qui l’avaient pris en charge.
Retourner en ville signerait son arrêt de mort.
Alors, il tourna le dos à Richmond et avança à grands pas le long du
fleuve, vers la barque, vers l’océan.
29

La barque flottait paresseusement au bout de sa corde, dissimulée dans


l’écrin vert du bosquet. Billy s’accroupit, attentif au moindre bruit. Quand il
fut certain d’être seul, il tira doucement sur la corde et embarqua. Puis il défit
le nœud qui le reliait à la terre et, à l’aide d’une rame qu’il découvrit au fond,
se détacha du rivage.
La barque s’éloigna tranquillement. Billy donna quelques coups de rame
maladroits dans l’eau pour l’aider à rejoindre le courant. Elle fut prise
soudain dans un remous et il tomba à la renverse. Quand il se releva, son
embarcation dérivait et il se souvint avec terreur qu’il ne savait pas nager.
Puis il se raisonna. Peu importe après tout ! Le courant n’était pas violent. Il
devait juste rester assis sur l’un des bancs et se débrouiller pour ne pas
s’éloigner trop de la rive.
L’obscurité descendit et les étoiles s’allumèrent une à une. L’air était
incroyablement doux. Une odeur puissante montait du fleuve, et Billy la
respirait avec délice ; c’était celle de la liberté. Le rivage défilait dans
l’ombre. Puis la lune se leva, éclairant le paysage d’une lumière magique.
Parfois la lueur d’une lampe apparaissait au loin, signalant une habitation.
Billy n’avait pas peur. Lui, personne ne pouvait le voir, et l’eau l’emmenait
vers l’océan.
Il dériva ainsi toute la nuit, porté par l’euphorie, s’enivrant des parfums
nocturnes, de la puissance du fleuve, de ces eaux qui roulaient sous la coque,
de ce ciel au-dessus de sa tête qui lui servait de maison. Il aurait aimé que
cette nuit ne finisse jamais.

L’aube vint cependant et, à la lumière du jour, il constata que les rives
s’étaient considérablement éloignées l’une de l’autre. Il saisit les rames et
s’employa à rejoindre la plus proche. C’était dangereux de naviguer en plein
jour. On devait le rechercher et il risquait d’être repéré.
Sur le bord, l’eau était calme et la végétation poussait jusque dans le
fleuve. Il guida son embarcation sous un tunnel de feuillage et, dès qu’il fut
certain d’être invisible depuis le large, il s’arrêta et s’amarra solidement à une
racine.
Puis il fit le point. Qu’avait-il en sa possession ? Pas grand-chose.
Le manteau de Rose était resté dans la cellule, et il eut un pincement au
cœur en le réalisant. Il avait l’habitude d’y enfoncer son nez, même si le
parfum de la jeune fille s’était depuis longtemps évaporé, et ce rituel lui
manquerait.
La besace que Franck lui avait donnée quand il avait quitté la Swan Cabin
était aussi restée dans la prison. Dommage, car elle contenait un peu de
nourriture qui aurait été la bienvenue.
Il avait aussi perdu son couteau qui lui avait été confisqué dès sa capture.
Il avait en revanche hérité d’un nouveau chapeau.
Il fouilla les poches de son pantalon et constata que sa précieuse boîte de
cirage s’y trouvait toujours. Heureusement ! Chaque jour depuis son départ
de la Black House, il avait suivi les instructions de Franck, enduisant ses
doigts de cirage pour noircir sa mèche rousse, et il devait continuer. Il avait
également toujours les pièces données par le trappeur roulées dans le
mouchoir.
Il eut enfin l’idée d’explorer le minuscule coffre à l’avant de la barque. Il y
découvrit une galette pliée dans une feuille de maïs, un briquet et un couteau.
Il dévora la galette, mais elle ne suffit pas à calmer sa faim. Qu’importe. Des
petits poissons tournaient autour de la barque, il réussirait bien à en pêcher
quelques-uns. Et sur la rive, il devait y avoir des racines comestibles, peut-
être même des fruits, ainsi qu’une source où il pourrait étancher sa soif. Il
décida d’aller explorer les lieux sans plus attendre.
30

Les bords du fleuve ne ressemblaient en rien aux montagnes où il avait erré


avant d’arriver à la Swan Cabin. Néanmoins, Billy répéta d’instinct les gestes
qu’il avait eus alors. Comme il l’avait espéré, il trouva de quoi boire et se
nourrir. Une fois repu, il s’allongea au fond de sa barque, ramena sur lui un
vieux sac qui y traînait et ferma les yeux.
Il dormit une grande partie de la journée, d’un sommeil profond, sans
rêves. La barque aurait pu se détacher et s’en aller au fil du courant, ou
quelqu’un aurait pu approcher et le surprendre, il ne s’en serait pas aperçu.
Son corps était moulu de fatigue et son cerveau avait besoin de lâcher prise.
Quand il s’éveilla, c’était déjà la fin de l’après-midi, et un drôle de bruit
parvenait à ses oreilles. Il risqua un œil à travers les feuillages. Un grand
bateau remontait le fleuve. Il le regarda passer et se demanda s’il risquait d’en
croiser d’autres durant la nuit. Dans l’obscurité, sa barque serait invisible,
mais il ne fallait pas risquer une collision ! Il décida qu’il naviguerait au plus
près du rivage.
Son épaule était douloureuse. Il retourna à la source et se lava
soigneusement. Il emporta de l’eau dans un pot qu’il avait découvert dans sa
barque décidément pleine de ressources, et dès qu’il fit assez sombre, il reprit
sa navigation.

Le fleuve se déroulait à l’infini. Billy n’avait aucune idée de la distance qui


le séparait de l’océan. Il n’avait qu’une certitude : c’est là que les eaux le
conduiraient, il n’avait qu’à se laisser porter. Il dépassa des villages endormis
et un port dans lequel deux grands bateaux étaient amarrés. Quand le matin
arriva, il ne trouva pas de cachette le long du fleuve, mais un chenal s’ouvrait
sur sa gauche, en partie mangé par les herbes, tranquille et silencieux.
Il s’y engagea.

Alors commença une série de journées d’une grande plénitude. Le chenal


le conduisit à un autre, puis un autre encore, et il se retrouva bientôt dans une
immensité aquatique dénuée de présence humaine. Ici, inutile de se cacher, et
Billy ne se lassait pas de contempler l’immense ciel bleu au-dessus de sa tête.
Autour de lui, la nature bruissait d’une vie secrète. Tout n’était que
mouvements fugitifs, clapotis, bruit soudain d’un plongeon, glissements et
ondoiements, et il avançait sur ces eaux dormantes comme dans un rêve.
Des oiseaux s’affairaient dans les hautes herbes où des nids se cachaient.
Des échassiers se dandinaient sur leurs longues pattes, fouillant la vase de
leur bec interminable. Parfois, après de longues minutes d’immobilité, l’un
d’eux plongeait la tête dans l’eau d’un geste vif et en ramenait un poisson
frétillant qu’il avalait aussitôt.
Des grenouilles coassaient, invisibles. Au coucher du soleil, leur concert
était si bruyant que Billy avait l’impression que l’univers entier s’en
emplissait. Il restait assis dans sa barque, le souffle court, livré à ce son
étrange qui s’amplifiait pour s’éteindre d’un coup lorsque la lumière
décroissait.
Des poissons nageaient paresseusement dans les eaux tranquilles.
Des serpents ondulaient en silence dans les herbes avant de plonger dans
l’eau. Pour eux, la frontière entre la terre et l’élément liquide n’existait pas.
Souvent, sur le rivage envahi par la végétation, Billy devinait l’ombre d’un
chevreuil. Ou alors, tôt le matin, il surprenait une harde entière en train de
s’abreuver.
Et puis, il y avait les crabes. Jamais il n’en avait vu autant. Certains étaient
minuscules. Ils grouillaient dans la vase où ils avaient élu domicile,
disparaissant dans de petits orifices pour resurgir un peu plus loin. Ceux-là
n’avaient qu’une pince, énorme par rapport à leur corps. Les plus forts s’en
servaient pour imposer leur loi aux plus faibles. Dans les eaux plus
profondes, des crabes bleus évoluaient. Ils étaient beaucoup plus gros que
leurs confrères à une pince. Billy trouva le moyen d’en attraper quelques-uns,
mais il ne sut qu’en faire, et finalement, il les relâcha. Il ne manquait pas de
nourriture, la nature lui offrait tout ce dont il avait besoin.

Durant cette errance, il ne se préoccupa plus de la direction à suivre. Le


soir, il amarrait sa barque et s’y allongeait sur le dos, le regard levé vers
l’immensité des constellations. L’Étoile du Nord était là, comme une amie. Il
lui adressait un signe secret et ses pensées dérivaient vers l’autre bout de
l’univers, avant de revenir vers son autre étoile, son étoile verte, qui
sommeillait dans l’obscurité du plancher de la grande maison. Cela paraissait
si loin, et si improbable.
« Ai-je vraiment vécu cette autre vie ? » se demandait-il alors.
La nuit s’écoulait dans le parfum des marais avec, en toile de fond, la
rumeur des luttes discrètes de cette nature intacte.
Parfois, il lançait vers l’infini :
– Oh ! Oh ! Je suis Billy ! Billy ! Billy !
Ce n’était plus pour meubler le silence et la solitude qu’il criait ainsi son
nom. C’était pour se fondre, lui aussi, dans cet étrange univers dont il était un
être vivant.
Petit à petit, la plaie sur son épaule se referma, la fatigue qui alourdissait
ses membres se dissipa et la vigueur revint dans son corps. Pendant des jours
encore, il dériva dans les marais avec le sentiment que cela pouvait durer
éternellement. Le printemps avançait, et il baignait dans la chaleur et le
calme, loin du monde des hommes, de son agitation et de ses dangers.
Un matin cependant, un chenal dans lequel il s’était engagé le rejeta tout
naturellement sur le fleuve. Il ne ressemblait plus à celui de son départ, à
Richmond. C’était à présent une étendue d’eau si vaste qu’il distinguait à
peine l’autre rive. Mais cette étendue d’eau était mouvante et l’emportait vers
la mer, et il se laissa entraîner.
Quand il aperçut les premières maisons puis les quais où mouillaient des
navires de toutes tailles, il sut qu’il était de retour au pays des hommes. Cela
ne l’effraya pas. Au contraire, une immense bouffée d’espoir l’envahit : il
allait trouver un bateau, et ce bateau le conduirait vers la liberté.
31

Les quais regorgeaient de monde, et des piles de marchandises s’y


entassaient. Dans un incessant va-et-vient, des porteurs chargeaient des sacs
ou des caisses sur leurs épaules avant de se diriger d’un pas chancelant vers
l’un ou l’autre des navires, de grimper à son bord, de descendre leurs ballots
dans la cale, puis de revenir pour recommencer.
Adossé à un mur, Billy observait l’animation. Il avait soigneusement
enduit sa mèche rousse de cirage et vissé son chapeau sur sa tête, il avait
endossé sa veste et pris un air dégagé pour s’aventurer sur le port. Après tout,
être noir ne signifiait pas forcément qu’il était un fugitif ni même un esclave.
Il y avait des Noirs libres qui gagnaient leur vie. Certains étaient artisans,
commerçants, comptables… Dans la plantation d’où il venait, on parlait avec
envie de ces hommes et de ces femmes qui avaient été affranchis ou qui
avaient acheté leur liberté. Alors Billy avait eu cette idée : se faire passer
pour un homme libre.
Soudain, une voix l’interpella :
– Eh toi, là-bas ! Tu veux gagner quelques pièces ?
Il lui fallut un instant pour comprendre que c’était à lui qu’on s’adressait. Il
se redressa et bafouilla :
– Euh… Oui, M’sieur !
– Approche !
Billy quitta l’ombre sécurisante du mur et avança en pleine lumière.
L’homme qui l’avait repéré l’examina d’un œil critique et marmonna :
– Hum… Pas bien gros. Mais on manque de main-d’œuvre. Tu crois que tu
pourras soulever l’un de ces ballots ? questionna-t-il en désignant un énorme
chargement qui attendait sur le quai.
– Oui, M’sieur ! J’en suis sûr ! Vous savez, poursuivit Billy, j’ai pas l’air
comme ça, mais il y a de la force dans mes bras.
Une idée folle venait de germer dans sa tête. L’un de ces bateaux était
peut-être à destination de New York. Charger des sacs lui offrait une
formidable occasion de monter à bord et de se dissimuler dans la cale le
moment venu.
– C’est ce qu’ils disent tous, grommela l’homme. Comment tu t’appelles ?
– Max.
– Eh bien Max, je t’engage. Mets-toi dans la file, prends un sac et porte-le
sur ce bateau, là-bas. Si tu travailles bien, je te paierai.
– Oui, M’sieur. Merci, M’sieur. Il va où ce bateau, M’sieur ? osa demander
Billy.
– New York, lâcha l’homme qui se détournait déjà.
Une explosion de joie éclata dans la poitrine de Billy. New York ! Il avait
tiré le bon numéro !

Les sacs étaient lourds, mais sur les épaules de Billy, ils ne pesaient rien.
Plus le chargement se ferait rapidement, plus vite le bateau se détacherait du
quai. Il surveillait avec impatience le tas de ballots qui diminuait tout en
élaborant son plan.
« C’est moi qui dois prendre le dernier sac. Ce sera le bon moment pour
me cacher dans la cale. Après moi, plus personne n’y descendra… »
Malgré le poids qui courbait ses épaules, il avait l’impression d’avoir des
ailes aux pieds. Personne ne lui prêtait attention. Les marins s’affairaient sur
le pont, et les autres porteurs regagnaient peu à peu le quai.
Enfin, il emprunta une dernière fois l’échelle qui menait à la cale. Une
odeur lourde et une chaleur suffocante y régnaient. Peu importe, il
supporterait n’importe quoi pour être emmené par ce navire. D’ailleurs, il
avait repéré où il allait se dissimuler.
Il avait déjà entrepris de se faufiler derrière les amoncellements de
marchandises lorsqu’une voix railleuse l’arrêta.
– À ta place, je ne ferais pas ça.
Il se figea et se retourna, glacé de terreur. Un jeune Noir se tenait accroché
à l’échelle ; c’était lui qui venait de prononcer ces mots. Ébloui par la lumière
du jour, Billy le distinguait mal, mais il réalisa que l’autre ne devait pas être
beaucoup plus vieux que lui.
– Tu crois qu’ils sont aussi bêtes que ça ? reprit le garçon. Ils savent que
des fugitifs cherchent à se cacher dans les cales des navires. Avant le départ,
ils les fouillent. Tu n’as aucune chance.
Billy était tétanisé. En même temps, mille pensées couraient dans sa tête.
Bien sûr ! Il avait été stupide. Il ne devait pas être le premier à avoir cette
idée. Le bateau était surveillé… Qu’allait faire son interlocuteur ? Le
dénoncer ? Non, impossible, si tel était son but, il ne l’aurait pas interpellé de
cette façon. D’ailleurs il enchaîna :
– Si tu veux t’en aller, il faut t’y prendre autrement. Dépêche-toi de sortir
de là, tu as encore le temps. Et rejoins-moi sur le quai, derrière la taverne du
Chat qui pleure.
Le jeune homme disparut.
Billy pesa le pour et le contre. Soit il restait ici, comme il l’avait planifié,
courant le risque d’être découvert si la cale était fouillée, soit il suivait les
conseils de ce garçon. Quoi qu’il en soit, il devait se décider rapidement. Il
opta pour la seconde solution, courut à l’échelle et grimpa les barreaux.
Avant de se hisser à l’extérieur, il examina les alentours. Nul ne faisait
attention à lui, et celui qui l’avait averti n’était plus là. Il prit un air dégagé
pour traverser le pont d’un pas calme et quitter le navire.
En posant le pied à terre, un immense sentiment de regret l’envahit. Peut-
être venait-il de manquer une belle occasion.
« Peut-être pas », se dit-il lorsque, en se retournant, il vit deux marins
s’engouffrer dans la cale.
Les autres porteurs faisaient la queue pour obtenir leur paie et il se mêla à
eux. Disparaître sans réclamer son dû aurait paru bizarre. Et puisqu’il avait
travaillé, autant récolter un peu d’argent ! Quand son tour arriva, l’homme
qui l’avait engagé ne leva même pas les yeux sur lui. Il poussa un petit tas de
piécettes sur la table. Billy les empocha sans dire un mot, puis il se mit à la
recherche de la taverne du Chat qui pleure.
32

La taverne du Chat qui pleure était située tout au bout du quai et débordait,
comme les autres, d’une foule bruyante et assoiffée. Billy la contourna. Le
garçon qui l’avait interpellé dans la cale du bateau était adossé à la façade en
bois et il posa sur lui un regard moqueur.
– Tu as bien fait de renoncer, dit-il. Alors tu es un fugitif, hein… Et tu
veux aller à New York, comme les autres. Je peux t’aider si tu veux.
– Je croyais que les bateaux étaient fouillés, répliqua Billy.
– Ça dépend… Si tu connais du monde à bord, c’est différent.
Billy pesa l’information avant de demander :
– C’est ton cas ?
– Exactement. Mon cousin est commis de cuisine sur le Sally Ann. Lui te
trouvera une cachette. Il s’assurera aussi que tu arrives à bon port.
Le Sally Ann… Billy avait remarqué ce bateau amarré non loin de celui
qu’il avait aidé à charger.
– Pourquoi ferait-il ça ? demanda-t-il.
– Ah ! Bien sûr, son aide a un prix. La mienne aussi d’ailleurs…
Billy resta silencieux. Voilà ce que l’autre voulait : de l’argent. En somme,
il devait payer son passage. Mais pouvait-il faire confiance à cet inconnu ?
– Réfléchis, dit le garçon en décollant nonchalamment son dos du mur.
Mais réfléchis vite. Les passagers vont bientôt commencer à arriver, c’est à
ce moment qu’il te faudra agir.
– Combien il veut ton cousin ? s’enhardit Billy. Et toi ? J’ai l’argent que
j’ai gagné ce matin.
Le garçon eut une moue.
– Ce n’est pas beaucoup, constata-t-il. Tu es sûr que tu n’as pas une petite
cagnotte ? Ne me dis pas que tu n’y avais pas pensé en venant ici !
Billy posa sur le garçon un regard surpris. Non, il n’y avait pas pensé. Mais
à présent qu’il se trouvait là, avec ces bateaux prêts à partir, cela ne lui
semblait pas incongru. Après tout, son interlocuteur avait trouvé le moyen de
gagner sa vie, il vendait un service. Pourquoi pas… D’ailleurs, il avait
toujours l’argent de Franck. C’était une bonne façon de l’utiliser, il avait
sûrement assez pour satisfaire ce garçon et son cousin.
– Il part quand, le Sally Ann ? demanda-t-il.
– Demain matin à l’aube.
– Et les passagers arrivent dès maintenant ? s’étonna Billy.
– Oui. Le bateau appareillera très tôt, à cause de la marée. Voilà pourquoi
les passagers embarquent dès à présent. Ils s’installent dans leurs cabines, ils
dînent avec le capitaine, puis ils vont se coucher. Quand ils se réveilleront, le
navire sera déjà en pleine mer !
La pleine mer… Billy était ébloui. Si lui aussi pouvait se trouver à bord du
Sally Ann quand son étrave fendrait les flots, quel rêve ce serait !
– Reviens ici tout à l’heure me dire ce que tu as décidé, conclut le garçon.
Une fois seul, Billy réfléchit quelques instants avant de rejoindre le quai
inondé de chaleur. À la taverne du Chat qui pleure, l’animation s’était
calmée. Les porteurs avec qui il avait travaillé étaient affalés à l’ombre pour
la sieste. Billy était bien trop nerveux pour les imiter. En même temps, il
risquait d’attirer l’attention en errant sur le quai désert. Il songea à retourner à
sa barque, amarrée assez loin à l’abri d’un bosquet, puis il y renonça. Il n’en
avait pas le temps, et puis, il craignait qu’elle n’ait été repérée. Il y avait du
monde partout ici, et peut-être la surveillait-on pour découvrir l’identité de
son occupant. Finalement, mieux valait se mêler aux autres et faire semblant
de dormir…

Vers le milieu de l’après-midi, l’animation reprit, et Billy rejoignit les


autres porteurs qui traînaient sur le quai. Deux nouveaux bateaux avaient
accosté. Des voitures arrivaient et de belles dames et de beaux messieurs en
descendaient tandis que leurs cochers organisaient le déchargement de leurs
bagages. Ceux qui avaient travaillé avec Billy le matin leur proposaient leurs
services.
Billy les observa un moment. Certaines voitures transportaient des familles
entières, d’autres ne contenaient qu’un voyageur. Quand le déchargement des
bagages était terminé, le cocher conduisait le véhicule derrière les tavernes et
donnait à boire aux chevaux. Lorsqu’ils seraient suffisamment reposés, ils
prendraient la route du retour.
Soudain, le garçon qui avait proposé à Billy de l’aider surgit à ses côtés.
– Je me doutais que tu serais là, lança-t-il. Tu as réfléchi ? Tu as vu le Sally
Ann ? ajouta-t-il en désignant le plus gros des navires.
Alors Billy n’hésita plus. Gagné par l’agitation et l’euphorie du départ qui
semblait commune à tous les voyageurs, il répliqua :
– C’est d’accord.
Il tira l’argent de Franck de sa poche et déposa le mouchoir dans la main
du garçon.
– Voilà, c’est tout ce que j’ai.
L’autre y jeta un bref coup d’œil, évalua la somme et annonça :
– Ça ira.
Puis il regarda autour de lui et expliqua :
– Fais-toi embaucher pour monter à bord les bagages de l’une de ces
familles. Tiens, celle-ci, par exemple. Quand tu y seras, ne redescends pas.
Mon cousin est prévenu, il s’occupera de toi.
– À quoi ressemble-t-il ?
– Il fait la même taille que toi. Il a une tenue de commis de cuisine : une
veste blanche et un calot sur la tête. Mais lui te reconnaîtra, ne t’inquiète pas.
Allez, vas-y ! Dans quelques jours, tu fouleras le sol de New York !
Billy obéit. Il se présenta à l’homme qui s’occupait des bagages de la
famille, hérita de deux sacs et grimpa à bord. Il déambula avec son
chargement jusqu’à la cabine qu’on lui indiqua, installa les sacs dans le casier
prévu à cet effet et ressortit.
Où était le fameux cousin ? Là. À l’autre bout de la coursive.
Le commis de cuisine lui adressa un signe discret. Billy le suivit jusqu’à
une porte que le commis ouvrit en murmurant :
– C’est la réserve. Attends ici. Quand l’embarquement sera terminé, je
viendrai te chercher pour te conduire dans une autre cachette.
Billy entra dans la réserve et la porte se referma sur lui.
33

Le temps s’écoula et peu à peu, l’angoisse monta dans le cœur de Billy.


« Ai-je eu raison de faire confiance à ces deux inconnus ? Et si je m’étais
fait piéger ? Et s’ils allaient me dénoncer ? Non… Il n’y a pas de raison. Ils
ont juste trouvé un bon moyen de gagner un peu d’argent. C’est moi qui étais
fou de croire que je pourrais monter à bord d’un bateau sans aucune aide. »

La réserve était située un peu à l’écart, mais Billy percevait l’effervescence


des quais et du Sally Ann. L’embarquement se poursuivait et les passagers
prenaient possession des lieux. Cela n’en finissait pas.
Soudain, Billy n’y tint plus. Il se jeta sur la porte et secoua la poignée. En
vain. Il était enfermé ! Éperdu, il regarda autour de lui. Il y avait un vasistas,
bien trop petit pour qu’il puisse s’y faufiler.
Il se maudit.
« Comment ai-je pu être aussi bête, aussi bête, aussi bête ! J’étais tellement
content… Je ne me suis pas méfié, pas méfié, pas méfié… »
Il se répétait ces mots, affolé, tout en cognant son front en cadence contre
la cloison.
« Je suis bête, idiot, stupide. Je vais être arrêté. On va me ramener en
prison, me mettre dans un convoi, m’envoyer dans le Sud. Non. Impossible.
Je mourrai plutôt que d’accepter ça. Je me donnerai la mort. »
Il s’arrêta soudain. C’étaient les mots de Betty qui avaient surgi dans sa
tête. Où était la jeune fille à présent ?
« Elle, elle ne se serait jamais laissé piéger », se dit-il en glissant sur le sol,
brisé par le chagrin.
C’est alors que la porte s’ouvrit et qu’une voix murmura :
– Viens !
Billy leva la tête. Le commis de cuisine se tenait dans l’embrasure de la
porte et lui faisait signe de sortir. Il se leva mécaniquement. Son cœur battait
à toute allure et il ne savait plus s’il devait suivre aveuglément le commis ou
se sauver.
Le pont arrière était désert. Les passagers devaient être en train de se
préparer pour le dîner, et le reste de l’équipage occupé ailleurs.
– Où va-t-on ? demanda Billy.
– Chut ! lui intima le commis.
Ils allaient s’engouffrer dans une écoutille lorsque Billy jeta un coup d’œil
vers le quai. Son sang se glaça dans ses veines. Le garçon qui lui avait permis
de monter à bord était là, en train de discuter avec deux hommes blancs, et
son bras tendu indiquait le Sally Ann. En un éclair, Billy comprit ce que
l’autre était en train de faire et il n’hésita pas. Il fit brusquement demi-tour et,
plié en deux pour ne pas être repéré depuis le quai, il courut vers la
passerelle. Un vieux Noir en gardait l’entrée. Billy croisa son regard et le
vieux dut comprendre en un instant le drame qui se jouait car il s’écarta et
chuchota :
– Cours, petit ! Cours !
Le commis, qui venait juste de réaliser que Billy n’était plus sur ses talons,
s’apprêtait à alerter son complice à terre, mais une voix tonitruante couvrit la
sienne. C’était celle du vieux qui avait abandonné son poste et avançait vers
l’arrière du bateau en braillant une chanson aux paroles incompréhensibles.
Cela suffit à détourner l’attention.
Billy eut le temps de sauter sur le quai et de passer derrière la rangée de
tavernes.
Là, il s’arrêta. Il n’avait que quelques secondes pour prendre une décision.
L’alerte allait être donnée, on allait le pourchasser, une battue serait
organisée, il n’avait aucune chance d’y échapper. Désespéré, il regarda autour
de lui. Une voiture était prête au départ. Le cheval était attelé, la tête tournée
vers la route, il attendait juste son cocher qui était en train d’uriner contre un
arbre au fond de la cour. Billy n’hésita pas, il bondit vers la voiture, ouvrit la
porte, se jeta à l’intérieur, roula au sol et se glissa sous l’une des banquettes.
Il tremblait de tous ses membres et son cœur battait si fort qu’une nausée lui
monta aux lèvres. Que faisait donc ce maudit cocher ? Il fallait qu’il vienne
immédiatement !
Enfin l’homme grimpa pesamment à sa place, fit claquer son fouet, et la
voiture s’ébranla. Dès qu’elle fut sur la route, le cheval prit un trot vif et
rapide. Quand la poursuite s’organisa, la voiture était loin et personne n’avait
remarqué son départ.
34

La voiture filait à toute allure. Billy n’avait aucune idée de la direction


qu’elle avait prise, il espérait juste qu’elle irait aussi loin que possible.
Peu à peu, les battements de son cœur se calmèrent et il retrouva assez de
maîtrise pour commencer à réfléchir.
« Où cette voiture m’emmène-t-elle ? Pas vers le sud, car nous n’avons pas
traversé le fleuve… Sûrement pas au nord. Trop de marécages… Personne ne
peut habiter là ! À l’est, c’est l’océan. Il ne reste que l’ouest… Je suis en train
de revenir sur mes pas ! Nous remontons le fleuve que j’ai descendu avec ma
barque… »
Il en conclut que ce n’était pas plus mal. Sa mésaventure lui avait servi de
leçon : il ne tenterait plus de s’embarquer à bord d’un bateau, et il ne ferait
plus confiance à personne !
Quoique… Le vieux qui gardait la passerelle l’avait bien aidé, lui ! C’était
même grâce à ses braillements et ses pitreries que Billy avait eu le temps de
gagner l’abri des tavernes.

Au bout d’un long moment, Billy s’extirpa de sa cachette et risqua un œil à


l’extérieur. La route tracée au milieu de prairies humides était déserte et de
gros nuages s’amoncelaient dans le ciel. Le fouet claqua et le cheval accéléra
en s’ébrouant. La lumière était étrange, métallique, et l’air avait quelque
chose de particulier. Un sourd et long grondement emplit les oreilles de Billy.
L’orage approchait ! Et le cocher devait le redouter car il encouragea encore
le cheval à augmenter son allure.
Les premières gouttes s’écrasèrent sur le sol, énormes, et un éclair zébra
l’horizon. Le cheval hennit et secoua la tête comme pour se débarrasser de
son harnachement. Le tonnerre revint, plus fort, plus près, et un deuxième
éclair illumina la route. Billy était médusé. Jamais il n’avait vu un orage
éclater aussi vite et avec autant de violence. À présent, le cheval hennissait de
frayeur tandis que la pluie commençait à tomber dru. Le tonnerre claqua, tout
près cette fois, aussitôt suivi d’un gigantesque éclair. Le cheval prit le galop,
en ruant à plusieurs reprises.
Agrippé à son siège, le cocher tentait de maintenir son équilibre et de
conserver la conduite de l’animal. Dans la voiture, Billy était bringuebalé de
droite et de gauche. L’attelage filait, dévorant la route, et le cocher ne
maîtrisait plus rien. Le fracas du tonnerre était ininterrompu. Les éclairs
jaillissaient de partout, Billy avait l’impression qu’ils pénétraient même à
l’intérieur de la voiture ! Il ferma les yeux. Inutile, la lumière traversait ses
paupières avec violence. Il s’agenouilla sur la banquette pour vérifier par
l’étroite fenêtre si le cocher était toujours à son poste.
Oui. Il était trempé, mais il courbait le dos sous le déluge sans lâcher les
rênes alors que la folie s’était emparée du cheval, qui tordait la tête vers le
ciel, les yeux révulsés, les naseaux ouverts, la crinière déployée, la queue
levée, bondissant, avalant la route à une vitesse infernale en hennissant de
terreur lorsqu’une nouvelle brassée d’éclairs l’enveloppait.
Puis l’orage tourna et s’éloigna aussi vite qu’il était arrivé, et le cocher
parvint à ralentir le cheval qui passa du galop à un grand trot nerveux. Billy
était incapable de dire depuis combien de temps ils avançaient ainsi dans
l’obscurité. La pluie tombait toujours. Au loin, l’orage grondait encore et il
apercevait la lueur des éclairs illuminant la plaine. Pourvu qu’il ne revienne
pas sur eux !
Enfin, le cheval passa au petit trot. Une piste s’ouvrait sur leur droite après
un bois, et le cocher y engagea l’attelage. La maison devait se trouver au bout
de cette allée. Billy s’affola. Il fallait qu’il quitte son refuge ! Impossible. Il
ne pouvait ouvrir la portière sans alerter le cocher, et il risquait de se blesser
en sautant. Il n’avait qu’une solution : se dissimuler sous la banquette et
espérer que personne n’aurait l’idée d’ouvrir la voiture.
Quand le cheval prit le pas, Billy comprit qu’ils arrivaient à destination.
Effectivement, il y eut des lumières et des voix. Il entendait qu’on
réprimandait le cocher qui aurait dû être là depuis longtemps.
– C’est de ta faute, aussi ! Tu as dû traîner dans les tavernes, comme
d’habitude !
– Et tu as vu le cheval ? Il est fourbu !
– Amène-le, qu’on le frictionne. Il en a bien besoin.
– Que fait-on avec la voiture ?
– Elle est trop sale. On s’en occupera demain.
Billy poussa un soupir de soulagement.
En un rien de temps, l’animal fut dételé et emmené, la voiture remisée à sa
place, et le silence et l’obscurité entourèrent Billy. Il attendit un long moment
cependant. Quand il fut certain que personne ne reviendrait, il s’extirpa de sa
cachette et descendit prudemment de la voiture. Il ne voyait rien, mais l’odeur
de la paille lui indiqua qu’il devait se trouver dans une grange. Il caressa un
moment l’idée d’y passer la nuit. Impossible. Il fallait au contraire fuir au
plus vite. Il chercha la porte à tâtons, la trouva, l’entrouvrit et s’immobilisa.
Les hommes devaient être à l’abri, mais il craignait les chiens. Le silence le
tranquillisa. Il se glissa à l’extérieur et tira doucement le vantail derrière lui.
Il ne pleuvait plus et le ciel se dégageait petit à petit, suffisamment pour
qu’il distingue la masse de la grange qu’il venait de quitter. Là-bas, ce devait
être la maison des maîtres. Le quartier des esclaves se trouvait sans doute de
l’autre côté. Il avança à pas de loup, repéra la piste et s’y engagea, se
retournant à plusieurs reprises pour s’assurer que personne ne l’avait aperçu.
La route ne devait pas être loin. Il la rejoignit en effet assez vite, elle était
déserte, il se mit à courir.
L’orage était loin, la terre gorgée d’eau embaumait, et il respira à pleins
poumons ce parfum puissant. Le ciel s’emplit d’étoiles et il eut vite fait
d’identifier celle qu’il cherchait. Voilà. Elle était là, fidèle au poste. Il allait la
suivre à présent. Plus rien ni personne ne l’en détournerait.
Soudain, le chant des grenouilles s’éleva.
« Coa ! Coa ! Coa ! »
Il y en avait des dizaines. Il y en avait des centaines. Il y en avait des
milliers.
« Coa ! Coa ! Coa ! »
Leur appel peuplait la nuit et accompagnait la fuite de Billy qui courait en
murmurant :
– Oh ! Oh ! Je suis Billy ! Billy ! Billy…
Puis le murmure du jeune homme enfla et devint un cri qui se mêla à celui
des grenouilles :
– Oh ! Oh ! Je suis Billy ! Billy ! Billy !
35

Les heures passaient et Billy avançait, une seule idée en tête : mettre le
plus de distance possible entre ses poursuivants et lui. Les deux Blancs avec
qui son prétendu ami discutait sur le quai ne pouvaient être que des chasseurs
d’esclaves. Maintenant qu’ils connaissaient la présence d’un fugitif dans les
parages, ils ne le lâcheraient pas, et ils possédaient des moyens autrement
plus importants que ceux de Billy. Alors, il fallait courir, courir et courir
encore, porté par le frémissement de la nature qui l’enveloppait et par la
bienveillance du ciel au-dessus de sa tête.
Vers le milieu de la nuit, il parvint à un carrefour où une maison se
dressait, silencieuse. Il s’accroupit, le cœur battant, guettant un bruit, un
mouvement, le grondement d’un chien. Comme tout semblait calme, il
approcha.
Un tonneau se dressait sous le porche, près de la porte d’entrée. De l’autre
côté, il y avait une balance, destinée à peser de lourdes charges. Il en déduisit
que la maison devait être un commerce qui servait sans doute aussi de
taverne. Sur le mur, un rectangle de couleur claire attira son attention. Il
s’approcha en retenant son souffle. Il s’agissait d’une affiche, placardée à
même le bois. Il faisait trop sombre pour distinguer quoi que ce soit, mais
Billy se souvint qu’il avait toujours son briquet et il le tira de sa poche. Après
quelques essais, une petite flamme vacillante éclaira l’affiche. Le cœur de
Billy tambourina dans sa poitrine. Il ne s’était pas trompé, l’affiche était un
avis de recherche ! Le dessin en haut à gauche était identique à celui qu’il
avait vu sur l’avis ramené par Franck. Les mots lui étaient
incompréhensibles, mais en se concentrant il pourrait peut-être identifier celui
qui désignait le fugitif. Il parcourut lentement des yeux les lignes, essayant de
se souvenir des leçons de Franck. La tête lui tourna soudain. Là, à la
deuxième ligne, ces cinq lettres… C’était son nom ! Son vrai nom : Billy.
Son regard sauta au bas de l’affiche et ses yeux s’arrondirent. La somme
indiquée n’était plus six cents dollars, mais huit cents !
Billy avait si peur qu’il crut qu’il allait s’évanouir. Un nom qu’il avait
soigneusement enfoui au fond de sa mémoire venait de resurgir, tracé en
lettres de feu : Kingsbury. Non seulement le chasseur d’esclaves n’avait pas
renoncé à sa proie, mais il avait étendu son rayon d’action ! Comment avait-il
deviné que Billy avait délaissé les Appalaches ? Peut-être se trouvait-il tout
près et allait-il surgir dans son dos, abattant une main de fer sur son épaule.
Affolé, Billy regarda autour de lui. La nuit était déserte, silencieuse et
complice, mais bientôt le jour allait se lever. Or le jour était son ennemi. Il lui
fallait une cachette.
Il repartit vers le nord, des ailes aux pieds, la tête bourdonnant de
suppositions.
« Kingsbury est dans les parages… Ou peut-être pas… Peut-être a-t-il juste
fait coller des affiches un peu partout. Peut-être a-t-il des aides, des
informateurs… Peut-être les deux hommes sur le quai étaient-ils ses alliés…
Peut-être l’un d’eux était-il Kingsbury lui-même ! »
Quand l’aube arriva, il quitta la route et se jeta dans les champs. Il traversa
un ruisseau et but avec avidité. Il le remonta un moment, trouva des œufs
dans un nid dissimulé dans les roseaux et les dévora. Il déboucha dans un
autre champ. Une dizaine de meules de foin y étaient éparpillées. Il s’assura
que les alentours étaient déserts, en choisit une, y courut et s’aménagea
rapidement une niche à l’intérieur. Voilà où il allait passer la journée,
personne ne viendrait le chercher ici.
36

Billy devint invisible. Il n’exista plus aux yeux du monde. Il se déplaça la


nuit, utilisant autant qu’il le pouvait les pistes et les routes. Le jour, il se
cacha. Il monta vers le nord, traversant les champs et les bois, volant des
barques pour franchir les rivières. Un nom tournait en boucle dans sa tête,
obsédant, lancinant : Kingsbury.
Il parvint ainsi jusqu’à un fleuve. Il était large et beau et coulait,
majestueux, entre des rives verdoyantes. Couché dans les herbes, Billy
l’observa longuement. Celui-là, une barque ne suffirait pas pour le passer. Le
courant était fort et il risquait d’être entraîné trop loin vers l’aval. Il risquait
aussi d’être repéré.
Il commença à remonter le fleuve, s’enfonçant au cœur d’une région
sauvage et inhabitée, bataillant dans la végétation luxuriante. Comme les
lieux semblaient déserts, il choisit de circuler le jour. Bientôt, il tomba sur
une rivière. L’eau était peu profonde et il put la traverser facilement.
Sur l’autre rive, un vaste terrain plat planté de grands arbres venait buter
contre un très haut talus. Le soleil jouait dans les feuilles, posant sur le sol
mille taches d’or dansantes. Des oiseaux chantaient. Des canards cancanaient
un peu plus bas. Un insecte survola la surface de l’eau en vrombissant.
L’endroit était incroyablement calme et paisible, et Billy s’y aventura à pas
lents avec le sentiment d’être le premier être humain à y laisser ses traces. Au
pied du talus, une petite grotte se nichait dans un amas de rochers. Il décida
de s’y arrêter un moment. Il se reposerait. Il pêcherait quelques poissons. Il
mangerait. Ici, sans savoir pourquoi, il se sentait en sécurité.
Il passa les heures chaudes de la journée à sommeiller au creux de son
refuge. Puis un bruit curieux le tira de sa torpeur. C’était une sorte de
grondement, ample et profond, différent de celui du tonnerre. Il se redressa,
sur le qui-vive. Le bruit grandissait. Il provenait de la butte derrière lui, mais
il avait beau fouiller du regard l’entremêlement des arbres et des buissons, il
ne voyait rien. Il hésita entre fuir et s’approcher, et finit par escalader la butte,
dérapant dans la terre, se raccrochant aux racines et aux herbes. Parvenu au
sommet, il s’arrêta, le souffle coupé. Une large et profonde entaille s’ouvrait
à ses pieds. Au fond, une voie ferrée était posée.
Sur sa droite, le bruit grandissait. Soudain, la locomotive parut, surgissant
de la courbe qui l’avait jusque-là dissimulée. Elle avançait tout doucement,
crachant un nuage de fumée. Billy se jeta au sol, réfléchissant à toute allure.
La locomotive passa devant lui, puis un wagon, puis un deuxième. Ils ne
transportaient pas des voyageurs, mais des troncs d’arbres empilés les uns sur
les autres, et la distance qui l’en séparait était insignifiante.
« Dans quelle direction va ce train ? se demanda Billy. Je n’en sais rien…
Mais cela vaut la peine de tenter le coup ! »
Il calcula l’espace qui le séparait du chargement et s’élança. Il atterrit
souplement sur les troncs d’arbres, perdit l’équilibre, se rattrapa, s’allongea,
le cœur battant, les mains moites. Il était temps car le train prenait de la
vitesse. La locomotive émit un long coup de sifflet, comme pour saluer son
arrivée, et accéléra encore. Billy rampa le long des troncs et découvrit un
endroit où se blottir.
Bientôt, le train émergea du ravin pour se faufiler entre des collines,
suivant la rivière. Billy retint un cri de joie, il allait dans la bonne direction !
La rivière se jetait dans le fleuve, et si le train allait par là, c’est qu’il y avait
un pont… À moins que la voie ferrée ne suive le fleuve ?
Billy eut vite la réponse à ses interrogations. Le train ralentit jusqu’à rouler
au pas, et finit par s’arrêter. Plusieurs baraques se dressaient au bord de la
voie ferrée. Quelques hommes y étaient adossés, goûtant la fraîcheur du soir,
le fleuve était tout près et il y avait un pont !
« Qu’est-ce qu’il attend pour s’y engager ? » enragea Billy.
Plusieurs hommes quittèrent l’abri des baraques et vinrent s’activer autour
de la locomotive. Puis tous, le conducteur y compris, s’engouffrèrent dans ce
qui semblait être une taverne.
Le temps s’écoula. Coincé sur le chargement, Billy s’impatientait :
« Quand donc vont-ils revenir ? »
Enfin, au bout d’un long moment, ils ressortirent. Le conducteur gagna sa
place et relança sa machine, puis le train s’ébranla.
Billy respirait doucement, les nerfs à vif. Allait-il enfin traverser ? Oui !
Un coup de sifflet joyeux annonça l’entrée de la locomotive sur le pont, et
bientôt Billy regarda l’eau miroiter, loin au-dessous de lui tandis que
l’allégresse l’envahissait. Une fois sur l’autre rive, le train reprit de la vitesse
et commença à longer le fleuve. Billy eut envie de pousser un grand cri de
joie.
« J’ai réussi ! Je suis passé ! Maintenant, il faut que je trouve le moyen de
quitter ce chargement. Moi, ma route, c’est le nord ! »
Il n’eut pas à attendre longtemps. À peine une heure plus tard, la
locomotive fit entendre un nouveau coup de sifflet, et le train commença à
ralentir avant de s’immobiliser. Deux baraques seulement se trouvaient au
bord de la voie ferrée et l’une d’elles était éclairée. Billy vit le conducteur de
la machine y pénétrer. Il guetta les bruits de la nuit ; tout semblait calme.
« Maintenant ! » décida-t-il.
Il se laissa alors glisser le long de son wagon, du côté opposé à celui où se
trouvaient les baraques. Une fois au sol, il s’accroupit et attendit encore
quelques instants, puis, à demi courbé, il s’enfonça dans l’obscurité. Le ciel
s’était rempli d’étoiles et la sienne était là. Il tourna le dos au fleuve, au train,
aux baraques, et s’élança vers la liberté.
37

Une route montait droit vers le nord et Billy la suivit d’un pas vif. Il
ignorait où il se trouvait, quelle distance il avait parcourue, et s’il était encore
loin du but. Tout ce qu’il savait, c’est que la direction était la bonne.
Il faisait encore nuit quand la route commença à s’animer. Depuis les
chemins qui la rejoignaient, des femmes surgissaient, chargées de paniers.
Elles étaient souvent par groupes de deux ou trois. Certaines étaient
accompagnées de jeunes garçons, lourdement chargés eux aussi. Tous étaient
noirs. Billy hésita. Devait-il quitter la route et chercher un endroit où se
cacher ? Les femmes bavardaient entre elles et, en les écoutant, Billy comprit
qu’elles allaient vendre leurs produits au marché de la ville voisine. Il se dit
qu’il y avait peu de risques à se mêler à elles.

L’aube se levait lorsque les premiers faubourgs apparurent. Il y avait


vraiment du monde à présent et Billy se fondit dans la foule. Peut-être
pourrait-il se faire embaucher, comme sur le port, et gagner quelques sous
pour remplacer ceux qu’il avait bêtement perdus ?
Son plan fonctionna. Il n’eut pas besoin d’offrir ses services : une charrette
débordant de sacs de grains arrivait, son conducteur l’interpella et lui
demanda un coup de main. Il accepta avec empressement. Bientôt le marché
battit son plein. Des ménagères se pressaient autour des étals, choisissant
leurs produits. L’une d’elles le sollicita pour porter son panier jusque chez
elle. Elle le remercia d’un verre de lait et d’une pièce.
C’est en retournant, tout joyeux, vers le cœur du marché qu’il vit l’affiche.
Elle était placardée sur la façade d’un commerce et il sut aussitôt de quoi il
s’agissait. Il passa devant aussi nonchalamment qu’il put, reconnut son nom,
chercha le montant… Neuf cents dollars ! Il avait encore augmenté. Terrifié,
Billy regarda autour de lui. Il allait être reconnu, c’était certain ! Une minute
auparavant, il était un garçon comme les autres, en quête de quelques pièces ;
maintenant, il était désigné, marqué, il valait de l’argent, beaucoup d’argent.
Il se raisonna. La foule le protégerait. Il ne fallait pas qu’il reste à l’écart, il
devait tout faire pour se mêler à elle et se noyer dans l’anonymat. Il erra d’un
étal à l’autre, se demandant comment occuper son temps. Bientôt, il s’aperçut
que deux grosses femmes l’observaient. Elles étaient assises sur des tabourets
en bois et entourées de grands paniers débordant de légumes.
Puis il réalisa que ce n’était pas lui qu’elles fixaient, mais un point dans
son dos. Il se retourna. L’ombre d’un cavalier s’allongeait sur le sol, de
l’autre côté de la place. Il était arrêté à la sortie d’une ruelle et, droit sur son
cheval immobile, la tête coiffée d’un chapeau à larges bords, la main posée
sur sa carabine, il inspectait le marché du regard.
Billy était pétrifié. C’était lui que cet homme cherchait ! Il en était certain.
Et cet homme ne pouvait être que… Il sursauta violemment. Une main venait
de se glisser dans la sienne. Il retint un hurlement et baissa les yeux. Un tout
petit garçon le dévisageait gravement. La bouche de Billy était bien trop
sèche pour qu’il puisse articuler une parole. Il n’en eut pas besoin. Tout
naturellement, l’enfant l’entraîna derrière un étal, puis un autre, et Billy se
retrouva au milieu d’un groupe de femmes jacassantes. L’enfant s’y faufila,
tirant Billy derrière lui et tous deux furent avalés par le groupe. Alors l’enfant
lâcha la main de Billy et disparut.
Avec leur taille imposante, leurs longues robes, leurs grands châles, leurs
foulards noués haut sur leurs têtes, les femmes formaient un formidable
paravent. Elles poursuivaient leur travail avec conviction, vantant leurs
produits, comme s’il n’y avait pas un fugitif dissimulé parmi elles. L’une
d’elles posa une main discrète sur l’épaule de Billy, lui signifiant de
s’accroupir, et il obéit. Puis de légers mouvements, des ondoiements de robe,
des caresses sur ses bras, sa tête, son dos, le poussèrent vers l’arrière du
groupe. Une malle en osier était posée sur le sol et l’une des femmes finissait
de la vider. Billy n’eut pas besoin d’explications. Les malles, il connaissait !
Et il savait ce qui l’attendait. Il s’installa vivement à l’intérieur, et la femme
rabattit le couvercle sur sa tête en clamant :
– Il n’y a plus rien dans celle-ci !
Billy sentit que la malle était soulevée, emportée et chargée sur une
charrette. Quelqu’un murmura :
– Ne fais pas de bruit et attends.
38

À l’intérieur de la malle, la chaleur était suffocante, mais Billy restait


parfaitement immobile. De temps à autre, il entendait des pas et des voix
autour de la charrette, et son cœur bondissait dans sa poitrine. Parfois, une
autre malle ou une panière rejoignait la sienne.
Puis la rumeur du marché diminua et il comprit que celui-ci tirait à sa fin.
Effectivement, il reconnut bientôt les voix des femmes. Elles se félicitaient
d’être arrivées de bonne heure, elles avaient pu choisir un bon emplacement
et vendre tous leurs produits. Elles grimpèrent à leur tour sur la charrette, et
bientôt, celle-ci s’ébranla.
Billy se demanda où on l’emmenait. Peu importait. L’essentiel était de fuir
cette ville et l’ombre menaçante de ce cavalier.
Le trajet dura des heures. Du moins, c’est ce qu’il sembla à Billy. Enfin, la
charrette s’arrêta et une voix chuchota :
– Attends encore un peu. Nous viendrons te chercher.
Il sentit qu’on dételait le cheval, puis la charrette fut poussée et rangée
quelque part. Peu après, le couvercle de la malle se souleva et la tête de l’une
des femmes du marché apparut.
– Voilà. Tu peux sortir.
Billy se déplia lentement. La malle n’était pas grande et il était ankylosé. Il
réussit enfin à s’étirer et il sauta à terre.

Il se trouvait dans la cour d’une ferme. La maison d’habitation se dressait


au fond, flanquée d’une cabane qui devait servir de cuisine, et d’une grange.
Des poules picoraient devant la porte tandis qu’un cochon fouillait le sol de
son groin.
La femme l’entraîna dans la maison. Elle était composée de deux pièces et,
au vu des paillasses empilées, Billy comprit qu’un grand nombre de
personnes y vivaient.
– Alors c’est toi que ce Blanc recherche, dit la femme en examinant Billy.
Il traîne depuis un moment dans le coin… Il ne vient jamais pour rien.
– Vous le connaissez ? souffla Billy.
La femme hocha la tête.
– On l’a déjà vu. Il s’appelle Kingsbury, et il faut s’en méfier. Tu viens de
loin ?
– Oui, répondit Billy.
– N’en dis pas plus, fit la femme. On n’a pas besoin de savoir.
– Comment avez-vous compris que j’avais besoin d’aide ? l’interrogea
Billy.
La femme haussa les épaules.
– C’était écrit sur ta figure ! Tu devrais faire plus attention. Ça se voyait
que tu avais peur ! Alors qu’il suffisait d’avancer l’air de rien.
Billy se dit qu’elle avait raison.
– Je suis où, ici ? demanda-t-il. Toujours en Virginie ?
– Bien sûr que non ! Ici, c’est le Maryland.
Le Maryland… Le nom dansa dans la tête de Billy. Ainsi, il avait bien
progressé ! Le Maryland faisait frontière avec la Pennsylvanie, et Billy se
souvenait parfaitement des leçons de Franck : la Pennsylvanie était un État
libre !
La femme dut suivre le cheminement de ses pensées car elle dit :
– Ce sera plus facile en Pennsylvanie. Des gens t’aideront. Tu ne peux pas
rester ici, enchaîna-t-elle. Dès qu’il fera nuit, tu devras partir. Cet homme qui
te cherche va faire le tour des plantations, il va forcément venir trouver notre
maître, ils fouilleront les cases…
La femme continuait à parler, mais Billy ne l’écoutait plus qu’à moitié.
« Notre maître… » ainsi, ces gens étaient esclaves, comme lui.
Peu à peu, les autres habitants de la maisonnée arrivèrent. Ils revenaient
des champs et des jardins, et leur premier geste était de gagner l’abreuvoir
pour se passer de l’eau sur le visage, les bras et les mains. Puis ils
s’asseyaient sur les bancs devant la maison. Les femmes s’activaient à la
préparation du repas. Devant la cuisine, une marmite bouillonnait sur un feu.
Tout était si paisible et si semblable à la vie que Billy avait connue qu’il se
crut revenu à sa plantation, loin là-bas au cœur de la Géorgie. Bientôt, Sam
allait surgir et lui demander si la pêche avait été bonne, puis ce seraient ses
compagnons de travail et peut-être… peut-être même sa grand-mère. Les
larmes lui montèrent aux yeux. Cette vie-là était perdue à jamais. Il essuya
son visage d’un geste rageur. Il n’y avait rien à regretter ! Si… Une chose, le
bijou à l’étoile verte.
« Un jour, je retournerai le chercher », se promit-il à nouveau.
Et à cet instant, cela lui parut possible.

Le repas rassembla le groupe autour de la table. Ils étaient si nombreux


qu’ils avaient à peine la place de porter leur cuiller à leur bouche, mais ils se
serrèrent pour que Billy puisse s’asseoir avec eux. La femme expliqua qu’ils
avaient de la chance. Ils avaient la charge de cette ferme et ne vivaient pas
dans les quartiers des esclaves. Ils étaient ainsi plus loin de la grande maison
et plus à l’abri de la surveillance du régisseur.
– C’est ce qui nous permet de te garder un peu avec nous, expliqua l’un
des hommes.
Plus la soirée avançait, cependant, plus Billy devenait nerveux.
– Je dois partir, finit-il par dire.
La femme du marché eut un geste d’apaisement.
– Attends qu’il fasse complètement noir.

La nuit était douce et tranquille et Billy marchait vite. Il traversa des


champs puis s’enfonça dans un bois. De l’autre côté d’une rivière, qu’il
franchit sur une passerelle, un sentier s’amorçait. Il se remémora les paroles
de la femme :
« Tu ne peux pas te tromper. Des chemins comme celui-ci vont
s’enchaîner. Parfois, il faut traverser une route. Sois prudent avant de t’y
engager. Si tu marches bien, à l’aube, tu seras en Pennsylvanie. »
La Pennsylvanie… Le mot faisait danser son cœur.
« Au bout d’un moment, avait encore dit la femme, tu arriveras à un tout
petit village, Littlestown. Là, il y a une maison. Tu ne peux pas la manquer,
elle est couverte de rosiers grimpants. Tu sentiras leur parfum avant de la
voir. Va frapper à la porte de derrière… »
39

La femme avait raison, les sentiers s’enchaînaient. Ils couraient le long des
bois, se faufilaient entre les haies, se perdaient parfois au milieu d’un champ
avant de réapparaître. Billy marcha sans perdre une seconde. Quand une route
surgissait, il s’accroupissait dans le fossé, guettait les bruits alentour,
bondissait soudain en avant et traversait, courbé en deux.
Plusieurs heures s’étaient écoulées lorsqu’il parvint au bord d’une large
piste. Son cœur se mit à battre dans sa poitrine. Le pas d’un cheval résonnait
au loin. Il resta tapi dans le fossé et attendit, la peur au ventre. Et si le cavalier
était accompagné d’un chien ?
Le bruit des sabots s’amplifia. Billy distingua la forme de l’arrivant. Il
avançait au milieu de la route, droit sur sa selle, la tête coiffée d’un chapeau à
larges bords.
Kingsbury.
Au fur et à mesure que le cavalier approchait, Billy s’enfonçait plus
profondément dans les herbes. Il aurait voulu disparaître, se cacher sous la
terre. Le cavalier était si proche à présent que Billy sentit l’odeur de son
cheval, mêlée à une autre, peut-être celle du cuir de la selle ou des bottes de
l’homme.
Rien n’avait l’air de pouvoir troubler la belle mécanique de l’animal.
Pourtant, lorsqu’il parvint à la hauteur de Billy, il ralentit et s’arrêta. Cheval
et cavalier demeurèrent immobiles, humant l’air de la nuit. Billy avait
l’impression d’être aussi visible qu’une chandelle allumée dans l’obscurité.
Quant à son cœur… On devait en entendre les battements à des miles à la
ronde. Cela dura une éternité. Cela ne dura que quelques secondes. Le cheval
se remit en route, laissant Billy tremblant comme une feuille, le corps
dégoulinant de sueur. Puis les bruits familiers couvrirent peu à peu celui des
sabots, et la forte odeur de l’animal s’estompa. Billy parvint à se maîtriser. Il
essuya la sueur sur son visage. Il n’osait pas bouger encore, et il attendit un
long moment après que la silhouette eut disparu et que le bruit des sabots se
fut dissous dans l’obscurité pour jaillir hors de sa cachette, franchir la route,
puis le fossé de l’autre côté, retrouver le sentier et courir, courir jusqu’au bout
de la nuit.

Les roses embaumaient et leur parfum emplissait les premières lueurs de


l’aube.
Billy respirait avec délice, se fiant à son odorat, et il finit par découvrir la
maison. Elle se trouvait au bord du village au cœur d’un petit jardin clos de
barrières blanches. Billy y arriva juste avant le cavalier. Il allait gagner la
porte arrière lorsqu’il entendit à nouveau le pas du cheval, unique, solitaire et
incongru dans ce petit jour paisible. Il recula dans l’ombre et se réfugia
derrière une haie. À genoux dans l’herbe humide de rosée, il épia le
voyageur. Le cheval s’était arrêté devant les barrières et son maître observait
la maison d’un air pensif. Billy n’osait plus esquisser le moindre mouvement.
L’homme attendit. Rien ne bougeait dans la maison. Finalement, il fit faire
demi-tour à son cheval et s’éloigna vers le village.
Billy resta immobile, se demandant ce qu’il devait faire. Il était arrivé en
Pennsylvanie, mais le fait d’avoir atteint un État où l’esclavage était aboli ne
suffisait pas. Il avait retenu les leçons de Franck : une loi fédérale autorisait
les propriétaires et les chasseurs d’esclaves à traquer les fugitifs dans ces
États, et la même loi obligeait les habitants de ces mêmes États à leur prêter
main-forte. Ceux qui aidaient les esclaves risquaient gros.
L’image de la famille réunie devant la grange en feu surgit dans la
mémoire de Billy, et la nausée l’envahit.
« À cause de moi, cette maison pourrait disparaître en fumée… songea-t-il.
C’est trop dangereux… »
Il s’apprêtait à repartir sans savoir vraiment où aller, lorsque la porte de la
maison s’ouvrit. Il faisait suffisamment clair à présent pour qu’il distingue
l’homme qui glissait la tête par l’entrebâillement. Il dut juger la situation
satisfaisante car il sortit, contourna la maison, disparut derrière un angle, puis
réapparut, une lanterne allumée à la main, avant de s’immobiliser, la tête
tournée vers la campagne.
Alors Billy n’hésita plus. La lanterne était un signe qu’il connaissait. Il
quitta l’abri de la haie et courut vers l’homme. Celui-ci murmura hâtivement :
– Tu ne peux pas rester là. Débrouille-toi pour contourner le village. Tu
tomberas sur un grand terrain clos de murs. Il y a une maison en briques au
milieu. Sur le côté, au ras du sol, se trouve un soupirail, à peine visible.
Heureusement, tu n’es pas bien épais… Faufile-toi par le soupirail, cache-toi
dans le sous-sol et attends.
Il jeta un coup d’œil vers la route avant de conclure :
– Tu peux y aller !
Billy suivit les instructions de l’homme à la lettre. Il contourna le village,
trouva le terrain, puis la maison et son soupirail. Il dégringola à l’intérieur et
s’accroupit sur le sol en terre. Un solide plancher était posé au-dessus de sa
tête. Des trous disposés en losange y étaient percés, apportant lumière et
ventilation.
En explorant le sous-sol, il découvrit une cruche d’eau et du pain posés sur
un banc. Il but et mangea avec avidité. Puis il se roula en boule sur le sol,
épuisé, et sombra dans le sommeil.

Des voix le réveillèrent. Ils étaient deux à discuter dans la pièce au-dessus
de sa tête. Peu après, une trappe s’ouvrit, et quelqu’un dit :
– Tu peux sortir.
Billy se hissa sur le plancher et se redressa. Il se trouvait dans une salle
toute simple, éclairée par quatre fenêtres. Trois bancs y étaient installés à une
extrémité, face à trois autres à l’autre extrémité, avec un espace vide entre les
deux.
– Sois le bienvenu, le salua l’un des hommes.
Billy le reconnut, c’était celui de la maison aux rosiers.
– Je suis Jonathan Walker, poursuivit l’homme. Et voici William Drayton.
Nous sommes des Quakers, et tu es ici dans notre maison commune ; nous y
tenons nos réunions de culte. Tu ne risques rien, les chasseurs d’esclaves n’y
pénètrent pas…
– Pour l’instant, l’interrompit William Drayton.
– Pour l’instant, confirma Jonathan Walker. Celui qui rôde ici est
redoutable. Quand je l’ai vu, avant l’aube devant notre maison, je me suis
douté qu’un fugitif devait être dans le coin. Je suis content que tu aies
compris le signal de la lanterne.
– J’ai déjà été aidé par des Quakers, dit Billy, prenant la parole pour la
première fois.
– Par ici ? interrogea Jonathan Walker avec intérêt.
Billy secoua la tête.
– Non. En Caroline du Nord.
– Tu viens de loin, observa William Drayton.
– De Géorgie, souffla Billy.
C’était la première fois qu’il donnait une information aussi personnelle.
William Drayton émit un sifflement admiratif.
– Tu as parcouru un long chemin…
– Tu as fait le plus difficile, enchaîna Jonathan Walker. Mais il y a cet
homme qui te cherche. Il a mis des affiches partout…
Les deux Quakers fixaient le chapeau de Billy. Celui-ci l’ôta et dit :
– Je mets du cirage chaque jour.
Les deux hommes échangèrent un regard.
– C’est une bonne idée, dit Jonathan Walker.
– Mais cela risque de ne plus suffire, compléta William Drayton.
– Nous avons discuté de ton cas, reprit Jonathan Walker. Habituellement,
nous envoyons nos fugitifs vers le nord. Nos relais permettent de traverser la
Pennsylvanie, puis l’État de New York, jusqu’au bord du lac Ontario. Là, un
ferry les conduit au Canada, en sécurité.
Au mot Canada, les yeux de Billy brillèrent.
– Nous pensons que le chasseur d’esclaves va te chercher sur cette route.
Aussi avons-nous décidé de t’envoyer vers l’est, puis de te faire remonter
vers le nord par le New Jersey, le Massachusetts et le Vermont. Cet itinéraire
est plus long, mais celui qui te suit n’aura peut-être pas l’idée de l’emprunter.
Billy réfléchit. Les Quakers de Caroline du Nord avaient déjà essayé de
l’envoyer vers l’est, et cela n’avait pas marché. Kingsbury avait déjoué leurs
plans comme s’il lisait dans leurs pensées. Il pesa le pour et le contre et se dit
qu’il n’avait pas vraiment le choix ; il devait faire confiance à ces hommes.
– Je pars tout à l’heure pour Philadelphie, expliqua William Drayton. Tu
voyageras avec moi, cette destination brouillera les pistes. Je te laisserai à
Kennett Square, avant Philadelphie. Nous avons là-bas un bon réseau d’amis,
ils t’enverront vers le New Jersey.
– Le plus difficile sera de le faire sortir d’ici pour le conduire chez toi, fit
Jonathan Walker.
– J’y ai pensé, répondit William Drayton. Ma femme m’accompagne à
Philadelphie, mais elle doit d’abord passer par ici. Nous ferons donc un arrêt
devant notre maison de culte, cela aura l’air naturel.
– Et tu récupéreras notre ami en même temps, conclut Jonathan Walker.
– Exactement. Tu devras te cacher dans le coffre de la voiture, expliqua
William Drayton à Billy.
– Pas de problème ! s’exclama Billy. J’ai l’habitude, ça fait je ne sais
combien de fois que je voyage en malle !
40

L’équipage filait à vive allure et les chevaux étaient régulièrement


changés. Néanmoins, il fallut quatre jours pour rejoindre Kennett Square.
William Drayton faisait régulièrement des haltes dans des coins retirés pour
permettre à Billy de se dégourdir les jambes et de se restaurer.
Ils arrivèrent à destination à la tombée de la nuit. La voiture s’arrêta devant
une grande maison en briques rouges et tout le monde s’y engouffra.
– Bienvenue ! lança leur hôte en serrant les mains de Billy dans les
siennes. Je suis Edwin Brosius. Venez, entrez tous, vous devez avoir faim.
L’intérieur de la maison était chaleureux. Des vases pleins de fleurs
égayaient la salle à manger. Dans un salon voisin, quelqu’un jouait du piano.
Billy restait debout, son chapeau à la main, sans savoir que dire ni que faire.
Quand madame Brosius lui proposa de faire un peu de toilette, Billy accepta
avec gratitude. Ses vêtements étaient raides de crasse et si usés qu’ils
risquaient de se déchirer au moindre mouvement, et jamais il ne s’était senti
aussi sale. Dans le cabinet de toilette, il trouva une cuvette et plusieurs brocs
d’eau chaude, et il prit tout son temps. De nouveaux vêtements, propres et en
bon état, étaient pliés sur un tabouret, il les enfila. Quand il reparut dans la
salle à manger, les Drayton et les Brosius discutaient gravement.
– Ici aussi, l’affiche est partout, disait William Drayton.
Un long frisson parcourut Billy.
– Ça ne signifie pas que ce chasseur d’esclaves est là ! enchaîna aussitôt
Edwin Brosius. Il ratisse large, c’est tout. Quoi qu’il en soit, s’il veut se
promener, nous allons le promener !

Les Drayton repartirent dès le lendemain, souhaitant bonne chance à Billy.


À la nuit tombée, Edwin Brosius conduisit Billy chez le docteur
Bartholomew Fussell qui habitait dans la campagne, à l’écart de Kennett
Square.
Le matin suivant, le docteur Fussell attela sa voiture et partit à travers les
collines, Billy sous sa banquette, dissimulé sous une couverture.
Ils roulaient depuis un moment quand la voix du docteur Fussell résonna :
– Oh ! Oh oh !
L’attelage s’immobilisa. Une autre voix salua :
– Bonjour Monsieur… Monsieur ?
– Docteur Fussell.
– Docteur Fussell, je suis à la recherche d’un nègre qu’on a signalé dans la
région…
– Des gens de couleur, bougonna Bartholomew Fussell, il y en a par ici.
Mais ils sont tous libres. Que leur voulez-vous ?
– Celui que je cherche n’est pas libre. Il se nomme Billy et c’est un
fugitif…
Sous sa couverture, Billy sentit son sang se glacer dans ses veines. Il
n’osait plus bouger, plus respirer. Cette fois, c’en était fini de lui !
– Monsieur, reprit le docteur Fussell d’une voix tranchante, je ne vois pas
en quoi votre affaire me concerne. Et je vous prie de libérer le chemin. Je suis
médecin, et l’un de mes patients m’attend.
– À quel endroit ?
– Cela ne vous regarde pas. Écartez-vous, maintenant, je suis pressé.
La voiture s’ébranla tandis que la voix reprenait :
– Mon nom est Kingsbury. Si vous apprenez quelque chose, vous me
trouverez facilement !
– Je n’en doute pas, marmonna le docteur Fussell en lançant son cheval au
grand trot.
Quand ils parvinrent à destination, Billy était tellement tétanisé que le
docteur Fussell dut l’aider à descendre de voiture. Il le soutint pour entrer
dans une coquette maison en bois.
– Tu viens voir mon épouse ? s’étonna son propriétaire. Elle va bien en ce
moment…
– Je suis heureux de l’apprendre, répliqua le docteur Fussell. Mais si
jamais on te demande ce que je suis venu faire ici, réponds plutôt qu’elle
avait besoin de mes services. En attendant, aide-moi avec ce garçon, car lui
est sur le point de s’évanouir !
Billy s’écroula sur une chaise et le docteur Fussell lui frictionna
vigoureusement les mains, les bras, les épaules tandis que son ami lui
apportait un verre d’eau. Peu à peu, Billy reprit ses esprits.
– Ce… Cet… Cet homme, bégaya-t-il. Il me suit depuis le début !
Comment sait-il…
– Il ne sait pas, l’interrompit le docteur Fussell. Il fait des tentatives auprès
des gens qu’il croise. Il interroge, il tâtonne, il essaie de faire peur en espérant
que quelqu’un lâchera une information. Plus tu avances vers le nord, plus ce
sera difficile pour lui. Il le sait, alors il te chasse, jour et nuit, partout.
Actuellement, il te cherche dans ce secteur. Je vais donc te ramener à Kennett
Square. De là, on t’enverra vers l’est.
C’est ainsi que Billy reprit sa place sous la couverture, refit en sens inverse
la route du matin pour se retrouver chez Levi et Harriet Hood… à deux pas
de la maison des Brosius !
41

La famille Hood était afro-américaine et libre.


Levi Hood travaillait comme contremaître dans l’usine de poteries
d’Edwin Brosius, et Harriet Hood était couturière. Leur fils aîné, Emrey,
avait l’âge de Billy et travaillait lui aussi à l’usine. Il était petit, mince et vif,
et son visage était si expressif que Billy avait du mal à en détacher son
regard. Les Hood avaient deux autres enfants, Lizzie, qui devait avoir environ
treize ans, et Mary, la benjamine.
Tous accueillirent le fugitif chaleureusement.
– On va lui jouer un bon tour, à ce Kingsbury ! s’exclama Emrey lorsque
Billy eut terminé de leur raconter son histoire. J’ai vu les affiches, en ville. Il
te veut vraiment ! Tu sais combien tu vaux ? Mille dollars !
Billy avala sa salive sans rien dire. Mille dollars, c’était cent dollars de
plus qu’à Littlestown ! Jusqu’à quel montant Kingsbury était-il capable
d’aller pour s’assurer sa capture ?
– Pourquoi me poursuit-il avec un tel acharnement ? interrogea-t-il. Je suis
loin de la Géorgie à présent ! Et beaucoup de temps a passé depuis ma fuite.
Lui dépense de l’argent pour me suivre, pour les affiches… Mon maître a dû
promettre une récompense pour ma capture, mais elle ne compensera pas les
frais que cet homme a engagés…
– Tu n’as pas compris, répliqua Levi Hood. Si le montant promis pour ta
capture est aussi élevé, c’est que tu n’appartiens plus à ton maître de Géorgie.
Quand un fugitif n’est pas repris rapidement, les planteurs préfèrent s’en
débarrasser.
– Mais j’appartiens à qui, alors ? s’exclama Billy.
– À Kingsbury, répondit Levi Hood.
Billy sauta sur ses pieds comme mû par un ressort.
– Quoi ?
– C’est logique. Ton maître t’a vendu à ce chasseur d’esclaves. Kingsbury
se promène avec l’acte de vente qui stipule que tu lui appartiens. Voilà
pourquoi il peut promettre une forte récompense. Dans le Sud, la demande
d’esclaves est très importante. Tu es jeune et en bonne santé. Il sait que s’il
t’attrape et te ramène là-bas, il te revendra beaucoup plus cher, et tout
l’argent sera pour lui.
Billy se rassit, abasourdi. Ses derniers liens avec la plantation où il était né
et où il avait grandi étaient rompus, et il appartenait à un chasseur
d’esclaves ! On ne pouvait pas imaginer pire situation.
– Combien de temps encore allons-nous supporter ça ? gronda Emrey. Être
aux prises avec des gens comme Kingsbury ! Nous aussi pourrions être
esclaves, contraints de fuir ce pays et de nous cacher. La Pennsylvanie est un
État libre ! Billy devrait y être en sécurité.
– Nos ancêtres étaient esclaves, répliqua tranquillement Levi Hood.
– Billy ne devrait pas avoir à fuir au Canada ! s’entêta Emrey. Ce pays est
aussi le nôtre, à nous dont les ancêtres sont venus d’Afrique. Il n’est pas
seulement celui des Blancs. Nous sommes américains, comme eux !
Billy écoutait avec passion. C’était la première fois qu’il entendait un
garçon de son âge s’exprimer comme Emrey. D’ailleurs, jamais il n’avait
entendu personne s’exprimer ainsi ! Et Emrey avait raison : ce pays était le
sien. La plante de ses pieds avait foulé son sol depuis la lointaine Géorgie
jusqu’aux plaines de Pennsylvanie. Cette terre lui avait procuré nourriture,
abris, cachettes. Il en avait goûté les fruits. Il avait bu l’eau de ses rivières. Il
en avait respiré les parfums. Il avait côtoyé sa faune. Il avait vu à quel point
ce territoire était vaste, magnifique et sauvage. Il y avait souffert, et il avait
survécu. Et pourtant, s’il voulait vivre libre, il devait le quitter.
« Ce n’est pas juste », songea-t-il.
– Allez, ça suffit, maintenant, conclut Levi Hood. Reposez-vous quelques
heures. Je vous réveillerai avant le jour. Emrey, tu emmèneras Billy à la
Brandywine River. Nos amis du moulin de Linchester l’aideront à passer la
rivière et à gagner West Chester…
– Si je l’accompagne au moulin, je l’emmène aussi à West Chester,
l’interrompit Emrey. Je ne vais pas l’abandonner en chemin !
Levi Hood hésita quelques secondes avant de répondre :
– D’accord.
42

Billy dormit d’une traite et se réveilla frais et dispos dès que Levi Hood
posa une main sur son épaule.
Emrey était déjà prêt et les deux garçons se glissèrent silencieusement dans
la nuit. Ce ne devait pas être la première fois qu’Emrey se livrait à ce manège
car il dévala d’un pas sûr la pente du talus situé derrière la maison avant de
couper à travers bois, suivant de minces sentiers tracés par les bêtes. Ils
parcoururent ainsi le fond d’un vallon, puis grimpèrent sur une autre colline.
Il faisait jour lorsqu’ils arrivèrent en vue du moulin de Linchester. Deux
charrettes chargées de grain étaient déjà là. Le magasin général était ouvert,
et des ouvriers se préparaient à commencer leur journée. Billy s’arrêta net.
– Il y a trop de monde ici, souffla-t-il à Emrey.
Celui-ci haussa les épaules.
– Tu ne crains rien. Ce sont des amis, ils vont nous aider.
Billy le suivit à contrecœur et se figea.
– Là-bas ! dit-il. Ce cheval…
– Devant la porte ? demanda Emrey aussitôt sur le qui-vive.
– Oui.
La poste n’était pas encore ouverte, mais un cheval était attaché devant,
sellé. Son maître devait être dans le magasin général juste à côté.
– C’est le cheval de Kingsbury, murmura Billy.
– Tu en es sûr ?
– Certain.
– Bien. Marche tranquillement devant moi. Nous allons à la porte du
moulin, là-bas. Tu la vois ?
Billy hocha la tête. Il aurait préféré courir se cacher dans le vallon qu’il
venait de quitter, mais il réussit à surmonter sa peur et obéit à Emrey.
Un petit groupe de travailleurs les regardait venir. Emrey les salua de loin
et les hommes lui répondirent. Quand ils parvinrent à l’entrée du moulin,
Billy se retourna. Une haute silhouette s’encadrait dans l’embrasure de la
porte du magasin général. Sa tête était coiffée d’un chapeau à larges bords et
elle était tournée vers eux. Billy frémit. Emrey l’entraîna à l’intérieur.
– Ne t’inquiète pas. Les autres vont s’en occuper.
Billy eut le temps de voir le chasseur d’esclaves s’ébranler dans leur
direction avant qu’Emrey le pousse en avant en chuchotant à son oreille :
– Cours, Billy ! Cours !
Il détala, sauta par-dessus des sacs de grains, traversa un plancher, puis
dégringola les barreaux d’une échelle.
– La fenêtre, là, devant toi, saute ! souffla Emrey dans son dos.
Il n’hésita pas, s’élança et se réceptionna en contrebas sur un talus
herbeux, suivi de près par Emrey. Dans le moulin, une bagarre avait éclaté.
Billy ne s’en préoccupa pas. Emrey était en train de dénouer le filin qui reliait
une barque à un anneau scellé dans le mur. Les deux garçons sautèrent dans
l’embarcation qu’Emrey détacha du quai d’un vigoureux coup de rame. Le
courant les entraînait droit vers la roue du moulin et Billy la regardait
approcher, les yeux agrandis de terreur. Il ne savait plus ce qui était le pire,
être attrapé par Kingsbury ou broyé entre les gigantesques pales de la roue.
Au dernier moment, Emrey dévia la barque et l’engagea dans le bief qui
contournait la roue. Il éclata de rire.
– Tu as eu peur, hein ! Mais ça ne craint rien. J’ai déjà fait ça cent fois !
Le bruit de l’eau qui court couvrait le tumulte derrière eux, mais Billy ne
cessait de jeter des coups d’œil par-dessus son épaule.
– Les autres vont s’en occuper, répéta Emrey. Je les connais, ils ne sont pas
près de le laisser partir. Ils vont prendre soin de la sangle de sa selle, aussi. Et
dans le secteur, il aura du mal à en trouver une autre. Je ne vois pas qui
accepterait de la lui vendre ! Quant à nous…
Il leva la tête vers les frondaisons qui ombrageaient le bief et poursuivit :
– C’est le jour idéal pour une croisière ! Nous allons rejoindre la rivière et
poursuivre notre route de l’autre côté. Ce soir, tu seras à West Chester.
43

À West Chester, les affiches apprirent à Billy que sa valeur avait augmenté
de trente dollars.
À Dover, New Jersey, il en valait quarante de plus.
À Hartford, Connecticut, soixante.
À Pittsfield, Massachusetts, soixante-dix.
Quand il entra dans l’État du Vermont, il avait atteint la somme de mille
deux cents dollars.
Entre-temps, les relais s’étaient succédé pour lui permettre d’avancer en
toute sécurité. De maison en maison, il trouvait accueil, chaleur, nourriture,
vêtements propres, guide. Parfois, il voyageait à pied ; d’autres fois, en
voiture ou dissimulé dans le chargement d’une charrette. Il avançait en
zigzag, revenait sur ses pas, restait parfois plusieurs jours dans le même
secteur, changeant d’abri chaque nuit, déjouant les pièges que Kingsbury
posait partout où il passait.
Dans les États libres comme ceux qu’il traversait, Pennsylvanie, New
Jersey, État de New York, Connecticut, Massachusetts… le formidable
réseau d’entraide qui conduisait les esclaves en fuite vers le Canada était
dense et, entre les membres de ce réseau et Kingsbury, la compétition ne
connaissait aucun répit. Les premiers déployaient des trésors d’ingéniosité
pour aider le fugitif à la mèche rousse ; le second suivait les traces de sa proie
avec opiniâtreté, augmentant le montant de la récompense au fur et à mesure
que la frontière du Canada approchait.
Billy aperçut son poursuivant à trois reprises encore, de manière toujours
inattendue. Il resta perpétuellement sur le qui-vive. Il apprit à anticiper ses
réactions et à évaluer les choix qu’il ferait. Après tant de jours passés à
traverser le pays avec cet homme à ses trousses, il avait le sentiment de le
connaître intimement.
Le pas de son cheval ? Il ne l’aurait confondu avec aucun autre.
La forme de sa silhouette ? Elle était gravée dans sa mémoire.
Le dessin de son chapeau ? Il aurait pu le tracer sur le papier les yeux
fermés.
Et pourtant, à aucun moment il ne parvint à maîtriser sa peur, ni à arrêter le
tremblement qui s’emparait de lui dès que Kingsbury se trouvait dans les
parages. Il était comme un animal sauvage poursuivi par une meute
impitoyable. Mais la meute était juste un homme ; il s’appelait Kingsbury. Et
Billy était une ombre qui le défiait, jour après jour.

Et puis Billy entra dans le Vermont. L’automne était là, et la forêt qu’il
traversait n’était semblable à aucune autre. Elle était vaste, sauvage, paisible.
Les feuilles de ses arbres changeaient doucement de couleur. Certaines
étaient vertes encore, mais d’un vert délicat, un peu usé. D’autres avaient viré
au jaune ou à l’orange ; d’autres encore étaient d’un rouge éclatant, attrapant
la lumière du soleil et la diffusant dans les sous-bois. Quant au ciel, il était
d’un bleu si profond que Billy ne se lassait pas de le regarder. Au fur et à
mesure qu’il progressait derrière son guide sur un sentier qui n’en finissait
plus de grimper des montagnes, dévaler des collines ou franchir des rivières,
il sentit une profonde plénitude l’envahir. Pour la première fois de sa vie, il
eut l’impression d’être arrivé quelque part, d’être chez lui.
Ce fut dans cet état de grâce qu’un soir de cet automne magique et
flamboyant, il arriva à Rokeby, chez Thomas et Rachel Robinson.

La maison se dressait en haut d’un pré, à l’écart de la route. Elle comptait


un étage, était dotée d’un porche et bâtie en bois, comme la plupart des autres
bâtiments disséminés sous les arbres. Des moutons paissaient dans les prés
alentour. Le calme régnait.
Depuis le porche, un homme observa Billy et son guide monter vers lui.
– Soyez les bienvenus, les salua-t-il dès qu’ils furent à portée de voix.
Il descendit à leur rencontre et leur serra chaleureusement les mains. Il
retint celles de Billy dans les siennes lorsqu’il se présenta :
– Je suis Thomas Robinson. Tu es ici chez moi, tu n’as rien à craindre.
– Voici Billy, expliqua le guide.
– Billy, le fugitif à la mèche rousse, sourit Thomas Robinson. Nous avons
entendu parler de toi.
Il tendit le bras.
– Tu vois cette vallée devant nous ? Elle abrite le lac Champlain. Tu en es
juste à quelques miles.
Billy retint son souffle. Le lac Champlain ! Il suffisait d’en suivre la rive
pour se retrouver au Canada !
– Je dois rentrer, dit le guide qui avait conduit Billy.
– Bien sûr. Ne t’inquiète pas, notre fugitif est entre de bonnes mains.
– Je sais !
Lorsque le guide eut tourné les talons, Thomas Robinson proposa à Billy :
– Je vais faire le tour de mes troupeaux. Veux-tu m’accompagner ?
Billy jeta des coups d’œil éperdus autour de lui. Habituellement, lorsqu’il
arrivait au relais, ses hôtes n’avaient qu’une idée : le cacher au plus vite, le
nourrir et préparer sa prochaine étape. Là, rien de cette hâte à le soustraire
aux regards. Au contraire. Thomas Robinson le prit par l’épaule et l’entraîna.
44

Jamais Billy n’avait vécu une telle soirée. Le soleil baissait doucement à
l’horizon embrasant l’or des érables éparpillés sur la propriété. Les moutons,
occupés à couper l’herbe du bout de leurs longues dents, étaient autant de
boules de laine blanches semées dans les prés. L’air était frais et porteur d’un
curieux parfum où se mêlaient l’odeur des bois tout proches et l’arôme de
l’eau qui s’étalait non loin, cette eau qui bordait les grandes étendues libres
du Canada.
– L’hiver arrive, annonça tranquillement Thomas Robinson. Tu vois les
feuilles de ces arbres ? C’est le moment de l’année où elles sont les plus
belles. Je ne me lasse pas de les contempler. Bientôt, elles vont se racornir et
tomber au sol. Alors, la neige viendra et il faudra rentrer les moutons.
Billy l’écoutait attentivement. Cet homme semblait soudé à cette terre,
comme si elle et lui ne faisaient qu’un.
– Tiens, tu vas m’aider, reprit Thomas Robinson. Tu vois cette bête, là-
bas ?
Il désignait un mouton couché dans l’herbe, la tête basse.
– Il n’est pas bien. Nous allons le rentrer.
Il s’approcha à pas lents de l’animal et s’accroupit, en murmurant des
paroles apaisantes. Puis il expliqua à Billy comment procéder pour le
soulever. Le mouton émit un bêlement plaintif, mais il se laissa faire. Ils
traversèrent le pré, gagnèrent une bergerie derrière la maison et y déposèrent
l’animal sur un nid de paille. Les doigts de Thomas Robinson parcoururent
son corps et s’arrêtèrent sur une grosseur au niveau d’une patte.
– Voilà ce qui le gêne, déclara-t-il. Hum… J’aurais dû m’en apercevoir
avant. Mais nous pouvons encore le soigner.
Il attrapa une boîte sur une étagère et l’ouvrit. Elle contenait une pâte
épaisse qui répandait une forte odeur.
– Mets-toi à côté de lui et tiens-lui la tête, demanda-t-il à Billy. Tâche de le
rassurer.
Billy obtempéra, se demandant comment on s’y prenait pour rassurer un
mouton.
Thomas Robinson trempa ses doigts dans la pâte et entreprit de masser la
grosseur. L’animal tressaillit violemment.
– Allons, doucement… chuchota Billy. Tu n’as rien à craindre. On va te
soigner.
L’animal se blottit contre lui, et Billy chercha au plus profond de lui-même
les mots qui convenaient pour les déverser dans son oreille. Le parfum de la
pommade lui montait à la tête tandis que peu à peu, la bête s’abandonnait,
posant son museau sur ses genoux, le corps détendu. Mille souvenirs
remontèrent alors à la mémoire de Billy. La pénombre de la grange lui
rappelait celle de la case où il avait grandi. L’odeur de la pommade
ressemblait à celle d’un onguent que sa grand-mère utilisait quand l’un ou
l’autre des esclaves s’était blessé ou avait été battu. Un instant, il crut sentir
les doigts de la vieille femme sur sa peau et il entendit sa voix chanter dans
une langue inconnue. Un long frisson parcourut son corps et ses lèvres
tremblèrent.
Thomas Robinson massa longuement la patte malade, et pendant tout ce
temps, Billy psalmodia, les doigts enfouis dans la laine blanche, le visage
ruisselant de larmes :
– Tu n’as rien à craindre… Tu n’as rien à craindre…

Ce soir-là, Billy entra dans la famille Robinson.


Il fit la connaissance de Rachel, l’épouse de Thomas, et de Nathan et
Joseph, leurs enfants. Il partagea leur repas et se réchauffa devant la
cheminée. Plus tard, il dormit dans une pièce à peine plus grande qu’un
cagibi, mais dotée d’une chaise, d’une petite fenêtre donnant sur l’arrière de
la maison et d’un lit confortable où, à peine allongé, il sombra dans un
sommeil sans rêves.

Le matin suivant, Billy avala un copieux petit déjeuner, puis Thomas


Robinson expliqua :
– Nous avons du travail. Nous devons préparer les bâtiments qui
accueilleront les moutons cet hiver.
Billy le suivit. Il n’y comprenait plus rien. Dans un autre relais, voilà
longtemps qu’il serait reparti ! À cet heure-là, il aurait dû être en train de
remonter le lac Champlain vers le Canada. Mais ici, chez les Robinson, le
temps semblait s’être arrêté.
Thomas Robinson et ses fils travaillaient en harmonie, et Billy s’intégra à
leur équipe tout naturellement. Parfois, il suspendait son geste, sur le qui-
vive, et regardait autour de lui. Il n’apercevait que les moutons, la splendeur
automnale, et ce ciel au-dessus de sa tête, immensément bleu.
– Ton aide nous a été précieuse, déclara Thomas Robinson à la fin de
l’après-midi. Je te paierai ta journée.
– Ce n’est pas la peine ! s’exclama Billy.
– Bien sûr que si ! Tout travail mérite salaire.
– Je vais partir, commença Billy d’une voix hésitante. Le Canada est tout
près.
– Une journée, pas plus, confirma Thomas Robinson. Un de mes fils
t’accompagnera.
– Je n’ai peut-être pas besoin de guide, fit Billy.
– Pour passer la frontière, c’est préférable, répliqua Thomas Robinson.
Mais es-tu certain de vouloir nous quitter ?
– Cet homme… répliqua Billy. Kingsbury…
– L’as-tu aperçu depuis que tu es dans le Vermont ?
Billy secoua la tête.
– Dans cet État, tu es en sécurité, poursuivit Thomas Robinson. Le
Vermont a toujours été un État libre. Ici, il n’y a jamais eu d’esclaves. Et
quand un fugitif comme toi vient s’y réfugier, nous ne le rendons pas. Les
chasseurs d’esclaves le savent, ce Kingsbury comme les autres. Pourquoi
crois-tu qu’il te talonnait depuis la Pennsylvanie ? Pourquoi crois-tu qu’il
augmentait ton prix au fur et à mesure que tu montais vers le nord ? Parce
qu’il savait que si tu franchissais la frontière du Vermont, tu étais perdu pour
lui. Ton Kingsbury, il n’est même pas entré chez nous. Il a fait demi-tour
quand tu es passé dans notre État.
Billy l’écoutait, bouche bée. Thomas Robinson disait vrai. Il n’avait plus
entendu parler du chasseur d’esclaves depuis qu’il était dans le Vermont, et
ici il ne semblait pas y avoir d’affiches le concernant.
– Tu peux rejoindre le Canada si tu le souhaites, enchaîna Thomas
Robinson. Mais j’ai autre chose à te proposer. Mes fils étudient à Boston,
dans le Massachusetts. Ils vont bientôt s’en aller et j’ai besoin d’aide pour cet
hiver. Si tu le veux, tu peux être cette aide. Je te paierai comme n’importe
quel ouvrier.
Billy ouvrait déjà la bouche pour répondre, mais Thomas Robinson l’arrêta
d’un geste.
– Réfléchis avant de prendre une décision. Bientôt, la neige va commencer
à tomber et il sera difficile de circuler. Si tu veux partir, c’est maintenant. Si
tu préfères rester, je serai heureux de te garder et, en attendant le printemps,
tu auras du temps pour décider de ce que tu veux faire.
Billy resta silencieux. Un vertige s’était emparé de lui. Il venait de réaliser
que cela faisait un an qu’il avait fui la Géorgie. Un an qu’il courait, qu’il se
cachait, qu’il avait peur, un an de souffrances et de privations. La seule
parenthèse dans cette course sans fin avait été l’hiver à la Swan Cabin, isolée
par la neige au cœur de la forêt, la neige qui allait recommencer à tomber,
tissant autour de lui son cocon de sécurité.
Il leva le visage, regarda Thomas Robinson dans les yeux et dit :
– Merci, Monsieur. Je reste.
45

Quand la neige arriva, elle tomba pendant des jours. Heureusement,


Thomas Robinson et Billy avaient pris leurs précautions, et tous les moutons
étaient au chaud dans la bergerie dont les ouvertures avaient été colmatées.
Tant que la tempête dura, Billy, Thomas et Rachel Robinson passèrent le
plus clair de leur temps à l’intérieur, observant le rideau gris qui obstruait
l’horizon. Sur le sol, la couche blanche s’épaississait. Chaque matin et
chaque soir, Thomas Robinson et Billy dégageaient à la pelle la trace qui
conduisait à la bergerie. Ils restaient un moment avec les moutons, s’assurant
de leur bien-être, les nourrissant, remplissant leur abreuvoir. Ils profitaient de
cette sortie pour rapporter du bois pour les poêles et la cheminée.
Rachel Robinson s’occupait des repas. Le reste du temps, elle
confectionnait un quilt dont les plis se répandaient sur le plancher. Fasciné,
Billy vit un paysage prendre forme au fur et au mesure que le travail de
Rachel progressait. Il était composé de minuscules morceaux de différentes
couleurs et racontait le pays où il avait trouvé refuge, avec ses forêts, ses lacs
et ses moutons dans les prés.
Thomas quant à lui s’asseyait à une petite table dans le salon. Il écrivait, et
le bruit de la plume grattant le papier s’harmonisait avec celui du bois
craquant dans la cheminée.
Billy ne s’ennuyait pas. Observer cet homme et cette femme qui l’avaient
accueilli chez eux avec simplicité l’emplissait de bonheur. Il souhaitait
parfois que la neige ne s’arrête jamais, qu’elle continue de tomber
inlassablement, autorisant cette vie constituée de menus rituels, de rares
paroles et de beaucoup d’affection.
Un matin cependant, il s’éveilla avec le soleil. Ses rayons pénétraient dans
sa chambre, illuminant les murs d’une lumière aveuglante. Les premières
grosses chutes de neige de l’hiver étaient terminées, elles avaient duré dix
jours. Billy sauta du lit pour admirer le paysage. Il était intensément blanc.
Seuls les troncs des arbres, noirs, jaillissaient de l’épais tapis, et le bleu du
ciel était si lumineux qu’il cligna des yeux.
Après le petit déjeuner, Thomas Robinson attela le cheval de la ferme à un
grand traîneau.
– Je vais à la ville, annonça-t-il à Billy. Veux-tu m’accompagner ?
Billy secoua la tête. La vieille peur remontait en lui. Pas question qu’il aille
se montrer où que ce soit ! L’espace de la ferme, où les visiteurs étaient rares,
lui suffisait.
Le traîneau s’éloigna au son joyeux de ses clochettes, et Billy le suivit des
yeux. Puis il alla s’occuper des moutons.

L’hiver s’écoula ainsi, tranquille. Parfois, Billy ne croyait pas en sa


chance. Il se disait que tout cela n’était qu’un songe et qu’il allait se réveiller,
seul et misérable au fond d’une grotte perdue dans les montagnes. Mais non.
Les jours succédaient aux jours, semblables les uns aux autres, et chaque fin
de semaine, Thomas Robinson lui remettait quelques pièces.
– Voici ton salaire, Billy, disait-il. Signe là, ajoutait-il en poussant vers lui
un grand livre de compte.
Billy y traçait une croix avec application, puis rangeait soigneusement ses
sous dans un mouchoir. Quand il quitterait Rokeby, il aurait un joli pécule
pour commencer sa nouvelle vie.
Un jour, Thomas Robinson l’interrogea :
– N’aimerais-tu pas apprendre à écrire ton nom ? Ce serait mieux qu’une
simple croix.
Billy n’avait jamais eu cette idée. Il répondit :
– Je sais lire mon nom sur les affiches.
– C’est un bon début ! s’exclama Thomas Robinson. Et cela a dû t’être
utile.
– C’est vrai, approuva Billy.
– Assieds-toi, l’invita Thomas Robinson en lui désignant la chaise et la
petite table. Voici du papier, de l’encre et une plume. Je vais te faire un
modèle, tu n’auras qu’à le copier.
Billy passa le reste de la journée à remplir la feuille de « BILLY » plus ou
moins conformes à l’élégant modèle dessiné par Thomas Robinson.
Quand celui-ci contrôla son travail, il le félicita :
– Bravo ! Tu t’en es bien tiré. Demain, tu essaieras de l’écrire de mémoire,
sans le modèle.
La semaine suivante, ce ne fut pas une croix que Billy traça sur le livre de
compte, mais son nom, et il en ressentit une immense fierté.

L’hiver se poursuivit.
Il y eut des tempêtes qui les empêchèrent de mettre le nez hors de la
maison.
Il y eut des tonnes de neige à déblayer.
Il y eut la naissance des agneaux qui les retint à la bergerie des nuits
d’affilée.
Il y eut le cochon qui fut bon à tuer, et des jours de travail pour préparer la
viande qui fut mise ensuite à fumer dans le fumoir en pierre.
Il y eut les lettres des garçons décrivant une autre vie, ailleurs, à
l’université. Thomas Robinson les lisait à haute voix, et Rachel et Billy
l’écoutaient en silence.
Il y eut quelques visiteurs, et chaque fois, Billy sentit la peur revenir et lui
mordre le ventre.
Et il y eut les heures qu’il passa à contempler le merveilleux paysage au
cœur duquel il vivait, à s’emplir de sa lumière, à goûter sa sérénité.
Puis les jours commencèrent à rallonger, la neige à fondre, et les terrains
autour de la maison et de la bergerie se transformèrent en un immense champ
de boue. Thomas Robinson et Billy y pataugèrent, redressant les barrières,
évaluant les dégâts, guettant les oiseaux migrateurs qui ne manquaient pas de
survoler la région chaque année à cette époque, attendant avec impatience
que l’herbe reverdisse et que le bêlement des moutons résonne à nouveau
autour de la ferme.
Quand ce jour arriva, Thomas Robinson interrogea Billy :
– Nous voilà sortis de l’hiver, Billy. As-tu réfléchi ? Sais-tu ce que tu as
envie de faire à présent ?
Billy hocha la tête, mais Thomas Robinson l’arrêta.
– Avant que tu nous fasses part de ta décision, je veux te dire une chose. Je
suis très content de ton travail, et Rachel et moi sommes très satisfaits de toi,
de la personne que tu es. Aussi, si tu veux rester avec nous, nous en serons
très heureux. Les garçons ne vont pas revenir tout de suite, et j’ai besoin d’un
ouvrier. Et même quand ils sont là, une paire de bras qui connaît l’ouvrage
n’est pas de trop ! Sans compter que tu aimes les bêtes et, dans notre métier,
c’est important. Maintenant, si tu as toujours envie de rejoindre le Canada, je
le comprendrai. Je conçois qu’il est sans doute difficile de vivre avec une
menace perpétuelle au-dessus de ta tête, même si, dans le Vermont, cette
menace est minime.
Billy resta quelques instants silencieux. Durant l’hiver, il avait beaucoup
réfléchi et il avait mûri sa décision.
À présent, il savait exactement ce qu’il avait envie de faire. Il choisit
soigneusement ses mots et dit :
– Je ne veux pas aller au Canada.
– Ah ! J’en suis heureux ! s’exclama Thomas Robinson. Je suis tellement
content de t’avoir à la ferme, à nos côtés…
Billy leva la main pour l’interrompre et dit :
– Je ne veux pas rester ici non plus.
Thomas Robinson l’observa, décontenancé.
– Mais… commença-t-il. Où veux-tu aller ?
– À New York.
– New York ? répéta Thomas Robinson, incrédule.
– Oui. L’autre jour, quand vous avez reçu la visite de votre ami, monsieur
Bertil, j’ai bien écouté votre conversation. Il a dit qu’à New York, il y avait
du travail pour tout le monde, qu’on pouvait y bâtir sa vie…
– Mais ici aussi tu as du travail ! le coupa Thomas Robinson. Et New York
est beaucoup moins sûre que le Vermont. Les chasseurs d’esclaves y
pullulent. Il leur arrive même d’enlever des Noirs libres et de les envoyer
dans le Sud en prétendant que ce sont des fugitifs ! Si ça se trouve, ton
Kingsbury est là-bas !
– Justement, dit Billy.
– Comment ça, « justement » ? s’étonna Thomas Robinson.
– Je ne veux pas être un éternel fugitif qui vit dans la crainte perpétuelle
d’un chasseur d’esclaves. Je ne vois pas non plus pourquoi je devrais quitter
mon pays. Je suis américain, comme vous, comme Kingsbury ! J’ai le droit
de vivre ici…
Billy s’étonnait de ses propres paroles. Jamais il n’aurait cru qu’il serait un
jour capable d’affirmer, comme Emrey Hood, qui il était et à quelle terre il
appartenait.
– Je veux aller à New York, poursuivit-il. Je veux trouver Kingsbury et
l’affronter. Je veux qu’il cesse d’être une ombre qui hante mes cauchemars.
Je veux gagner ma liberté ici, en Amérique, et pouvoir vivre où bon me
semble, sans être menacé par qui que ce soit.
– C’est tout à ton honneur, Billy, répondit Thomas Robinson. Mais
comment feras-tu ?
– Je ne sais pas, mais je trouverai, répliqua Billy avec détermination.
– Eh bien, soupira Thomas Robinson, si c’est ce que tu souhaites, nous
allons t’aider. Notre réseau est capable de convoyer des fugitifs vers le
Canada, il doit pouvoir faire la même chose en sens inverse…
Une énorme bouffée de joie envahit Billy. Il avait craint que les Robinson
trouvent son idée farfelue, et qu’ils se moquent de lui. Au contraire, il y avait
beaucoup de considération dans la manière dont Thomas et Rachel Robinson
regardaient Billy, réfléchissant déjà à la meilleure façon de mettre son projet
à exécution. Il voulut les en remercier, mais il était trop ému et aucun son ne
sortit de sa gorge.

Cette nuit-là, allongé sur son lit dans la petite chambre, il ne dormit pas. Il
observa par la fenêtre le lent voyage des étoiles, guettant celle qui avait été sa
complice durant le périple qui l’avait conduit ici. Il ne l’oubliait pas. Elle
avait été sa plus précieuse alliée, et dans son cœur, elle côtoyait l’étoile verte
qui attendait dans sa cachette, loin là-bas, dans le Sud.
46

Peck Slip.
C’est le nom que le guide de Billy lui avait donné.
Peck Slip était le lieu de rendez-vous des esclaves en fuite qui transitaient
par New York avant de rejoindre le Canada. Ils y étaient accueillis, cachés et
orientés vers des passeurs. De ce fait, Peck Slip était aussi visité par les
chasseurs d’esclaves. Si Kingsbury traînait encore dans le coin, Billy avait
donc toutes les chances de l’y croiser.
Pour l’instant, Billy ouvrait de grands yeux. Jamais il n’avait vu une ville
comme New York ! À dire vrai, jamais il n’avait vu de vraie ville, c’est ce
qu’il réalisa en débarquant dans le quartier après un périple sans histoires.
Des immeubles de plusieurs étages, en briques, se dressaient le long des rues.
La circulation était invraisemblable. Des véhicules en tout genre se croisaient,
se dépassaient, et c’était à celui qui crierait le plus fort pour obtenir le
passage. Les piétons, quant à eux, devaient se frayer un chemin dans cette
cohue.
Le soir de son arrivée, Billy trouva refuge à Pearl Street, chez William
Powell, qui habitait dans l’un de ces grands immeubles qui le fascinaient.
William Powell était un homme qui en imposait. Avec sa haute taille et son
embonpoint, il dominait tous ses interlocuteurs et semblait capable de
résoudre n’importe quel problème. Il accueillit Billy avec perplexité.
– Tu étais à une journée du Canada, et tu as décidé de revenir ici ? Sais-tu
que même si beaucoup de temps a passé depuis ta fuite, tu n’es pas libre ? Tu
appartiens toujours à ton maître.
– Non, l’interrompit Billy. Je crois qu’un chasseur d’esclaves m’a racheté.
Il s’appelle Kingsbury.
En quelques mots, il raconta pourquoi il était là.
– Hum… fit William Powell. Je vois. Tu veux affronter ce Kingsbury. Je
ne comprends pas ce que ça t’apportera ! Cela ne fera pas de toi un homme
libre. Tout ce que tu risques, c’est d’être renvoyé dans le Sud, les fers aux
pieds.
Billy baissa la tête. Il prenait conscience de sa folie. Il était venu ici, et il
n’avait aucun plan. William Powell haussa les épaules.
– Tu peux rester ici un moment. Dans le quartier, la population est très
mélangée. Beaucoup de Blancs, beaucoup de Noirs. Des Noirs libres, bien
sûr, et qui ont un travail, voire une entreprise, comme moi.
Il examina Billy.
– Tu pourrais passer pour l’un d’eux. Tu ne ressembles pas à ces fugitifs
traqués qui arrivent ici, les yeux apeurés, et qui se tiennent pliés en deux
comme s’ils avaient ainsi plus de chances de passer inaperçus !
C’était vrai, Billy était en train de le réaliser. Durant l’hiver dans le
Vermont, quelque chose en lui avait changé, et il savait ce que c’était : dans
sa tête, il se sentait libre. En écoutant William Powell, il découvrit que cela se
voyait dans son comportement.
– J’ai une idée, enchaîna William Powell. Je tiens une pension pour les
gens de couleur, sur Cherry Street, à deux pas d’ici. J’ai une chambre
disponible, tu vas l’occuper. Tout le monde pensera que tu es venu à la ville
chercher du travail. Invente une histoire dans ce sens, n’importe quoi.
Ensuite, traîne sur le port et ouvre tes oreilles. Si l’homme que tu cherches est
dans les parages, tu finiras par en entendre parler.
47

Peck Slip était une jetée qui avançait sur l’eau.


Billy s’y rendit dès le premier matin suivant son installation à la Colored
Sailor’s Home de Cherry Street. Il se retrouva au bord de l’East River,
étourdi par l’agitation qui y régnait. Plusieurs navires étaient à quai, attendant
d’être chargés ou déchargés. Ils avaient accompli un long voyage pour venir
ici ; ils avaient traversé l’océan ! De petites embarcations ainsi qu’un gros
bateau à vapeur, le Dirkson, assuraient la navette avec la rive d’en face. Ses
allées et venues étaient incessantes, et pourtant, il affichait toujours complet !
Billy avait le vertige.
« Combien y a-t-il donc d’habitants dans cette ville ? » ne cessait-il de se
demander.
Les mains dans les poches, le chapeau sur la tête, il déambula le long de
Peck Slip, à l’affût d’une information. Des entrepôts regorgeant de
marchandises bordaient le quai. Certains faisaient aussi office de taverne où
marins et dockers venaient boire, se restaurer et échanger des nouvelles. Un
bâtiment abritait une imprimerie, et une forte odeur d’encre s’en échappait.
La journée fila à toute allure sans que Billy s’en aperçoive. Il comprit alors la
démesure de son entreprise. Ce pays était immense, cette ville aussi.
Pourquoi Kingsbury y serait-il, et précisément dans ce quartier ?
– Parce qu’il sait que c’est un carrefour important pour les fugitifs, le
rassura William Powell quand Billy lui fit part de ses doutes. Tu n’imagines
pas combien d’esclaves en fuite sont passés par ici. Nous avons réussi à
sauver la plupart d’entre eux. Certains se sont fait prendre… Je te l’ai dit :
traîne sur le quai, dans les tavernes, c’est là que tu as le plus de chances de
trouver l’information que tu cherches. C’est ce que font les chasseurs
d’esclaves. Ils se baladent dans le coin, ils interrogent. Parfois, ça fonctionne
et ils dénichent celui qu’ils sont venus chercher. Alors, pourquoi ça ne
marcherait pas dans l’autre sens ?
Il considéra Billy quelques instants et grommela :
– Un esclave qui court après un chasseur de primes… On n’a jamais vu
ça ! Pourquoi tu ne fais pas poser des affiches, tant que tu y es ?
Billy sourit. Il aimait la bonhomie et le sens pratique de William Powell.

Plusieurs jours s’écoulèrent. À force d’aller et venir sur le quai, Billy


s’était fait embaucher pour charger des marchandises. Après son travail, il
suivait les autres et buvait avec eux une chope de bière dans une taverne. Il
parlait peu, et il écoutait beaucoup. Un jour où il faisait particulièrement
beau, il décida de s’offrir un ticket sur le Dirkson, qui assurait la liaison avec
l’autre rive. Au retour, il contempla, ébloui, la ville qui grandissait vers lui à
mesure que le bateau avançait. Les immeubles étaient si hauts ! Ils
dominaient le fleuve et donnaient l’impression d’engloutir tous ceux qui
approchaient.
– Ici, tout est possible, murmura-t-il pour lui-même. Tout est possible.
48

Le lendemain, alors qu’il descendait le quai, Billy se figea. Parmi la foule


qui se pressait au bord de l’eau, une silhouette se dressait, face à l’East River.
Il l’aurait reconnue entre mille. Cette façon de se tenir, fière et hautaine, ces
grandes bottes, incongrues dans une ville comme New York, ce chapeau à
larges bords… Le souffle court, le cœur battant, l’estomac noué par
l’angoisse, il recula et se réfugia dans l’ombre d’une ruelle entre deux
entrepôts.
Voilà. Celui dont il avait espéré la présence était là, et la peur le saisit.
« J’ai été fou de venir ici. Cet homme est trop fort… S’il se trouve à Peck
Slip, c’est pour moi ! Comment a-t-il retrouvé ma trace ? »
Puis une évidence s’imposa. Kingsbury ne le connaissait pas. Ils s’étaient
croisés à plusieurs reprises, mais ils avaient toujours été des ombres l’un pour
l’autre, et jamais le chasseur d’esclaves n’avait vu son visage. Tout ce qu’il
savait de lui, c’est qu’une mèche de ses cheveux était rousse. Impossible à
déceler : Billy l’enduisait toujours de cirage et il gardait la tête couverte.
Peu à peu, les battements de son cœur se calmèrent et son estomac se
détendit tandis qu’une autre évidence lui venait à l’esprit :
« Moi non plus, je ne connais pas le visage de Kingsbury ! Je ne connais de
lui que son allure, sa silhouette et la forme de son chapeau. »
Une grande détermination l’envahit alors. S’il voulait vivre libre un jour,
s’il voulait se débarrasser de cette peur qui lui collait à la peau, s’il ne voulait
plus se considérer lui-même comme un esclave, il devait découvrir le visage
de cet homme. Il devait le regarder en face. Il devait régler le problème, quoi
qu’il puisse advenir.
Il se redressa, ajusta son chapeau, tira sur les manches de sa veste, lissa ses
vêtements, toussota pour éclaircir sa voix et sortit de la ruelle d’un pas aussi
décidé que possible.
Kingsbury était toujours à la même place, mais il s’était retourné et
contemplait Peck Slip.

Billy ne distinguait pas le visage du chasseur d’esclaves dissimulé par son


chapeau. Il décida de le laisser venir.
« Les rôles se sont inversés, se dit-il avec un demi-sourire. À présent, c’est
moi le chasseur, et Kingsbury est ma proie ! »
Au bout d’un long moment, Kingsbury secoua légèrement la tête, comme
pour chasser une pensée importune, et se mit en marche. Adossé
nonchalamment à une façade, Billy le regarda avancer vers lui. Il n’y avait
aucune raison pour que le chasseur d’esclaves le remarque. D’autres jeunes
attendaient, comme lui en apparence, qu’on fasse appel à eux pour une tâche
ou une autre, et pourtant, Billy avait le sentiment que tout le désignait comme
une cible. Plus Kingsbury approchait, plus sa silhouette grandissait et
occupait l’espace. Sur son passage, les autres, marins, dockers, passants,
promeneurs, voyageurs, s’écartaient, et le sol tremblait chaque fois que l’une
de ses bottes y apposait son empreinte.
Billy se força à réfléchir. Il imaginait tout cela ! Il n’était plus dans une
bourgade isolée de l’un de ces États du Sud où les chasseurs d’esclaves
régnaient en maîtres et effrayaient les populations. Il était à New York, et
Kingsbury y était aussi anonyme que lui.
Effectivement, le chasseur de primes passa devant Billy sans tourner la
tête. Il semblait perdu dans ses pensées. Il entra finalement dans la plus
grande taverne de Peck Slip.
Billy attendit quelques secondes, puis il prit une profonde inspiration, et y
entra à son tour.

Accoudé au bar, Kingsbury était en grande conversation avec l’aubergiste.


Billy s’approcha d’un air nonchalant et écouta. Il ne s’était pas trompé,
Kingsbury interrogeait son interlocuteur sur d’éventuels fugitifs. L’aubergiste
haussa les épaules et eut un geste d’ignorance.
C’est alors que Billy aborda le chasseur d’esclaves.
– Vous cherchez quelqu’un en particulier ? demanda-t-il.
Kingsbury se retourna, et Billy découvrit le visage de celui qui, durant des
mois, avait hanté ses pensées et ses cauchemars. Voilà. Il y était. Et s’il
voulait se débarrasser à jamais de cette image, il devait prendre son temps. Il
détailla le nez droit, la bouche aux lèvres fines, les joues pâles, le front haut,
le regard clair et froid. Au moins pourrait-il maintenant donner son vrai
visage à ce nom : Kingsbury.
– En effet, fit l’homme après quelques instants de silence.
Il examina Billy de la tête aux pieds avant de proposer :
– Asseyons-nous à la table, là-bas.
Il fit signe à l’aubergiste et commanda :
– Deux chopes de bière !
Aucun mot ne fut échangé avant que les bières n’arrivent. Ils burent
chacun une gorgée, puis Kingsbury se décida.
– Je cherche un esclave. Il s’appelle Billy. Il s’est échappé d’une plantation
de Géorgie, il y a plus d’un an. Je suis prêt à offrir vingt-cinq dollars de
récompense pour sa capture.
Billy but une nouvelle gorgée de bière pour se donner une contenance.
Entendre son nom l’avait secoué. Car savoir que cet homme était là pour lui
était une chose, en obtenir la confirmation de sa propre bouche en était une
autre. Et puis qu’allait-il faire à présent ? Il voulait Kingsbury en face de lui,
c’était fait. Et maintenant ? Il n’avait aucun plan, il avait agi sur une simple
impulsion…
C’est alors qu’une idée folle lui traversa l’esprit. Il reposa négligemment sa
chope sur la table, lança un regard rusé au chasseur d’esclaves et dit :
– C’est un bon job que vous avez trouvé. Si vous attrapez ce fugitif, vous
allez faire un sacré profit à la revente… à condition de mettre la main sur lui,
bien sûr ! Et ça, c’est pas gagné, surtout s’il a déjà fait tout ce chemin… Je
vais vous dire ce que vous devriez faire… En tout cas, c’est ce que je ferais,
moi, si j’étais à votre place. Vendez-moi le titre de propriété de cet esclave.
Vous en serez débarrassé, et au moins vous n’aurez pas tout perdu ! Et de
mon côté, s’il finit par passer par ici, et si je l’attrape, ce sera mon jour de
chance !
Billy fit une pause avant d’ajouter :
– Vous savez, vous, vous ne l’aurez jamais, et tout l’ar-gent que vous avez
investi sur ce nègre va être perdu…
Kingsbury observa Billy durant de longues minutes. Dans ses yeux, Billy
vit défiler les montagnes et les forêts que le chasseur d’esclaves avait
traversées, et les fleuves qu’il avait franchis, et les nuits passées à traquer sa
proie sur des chemins improbables, et les menaces proférées à l’encontre de
ceux qui aidaient les fugitifs, et les murs sur lesquels, inlassablement, il
placardait ses affiches… Tout cela, Billy le connaissait aussi. Il l’avait vécu
dans son corps, et tous ces moments partagés avec Kingsbury unissaient à
jamais le chasseur d’esclaves et le fugitif.
Puis un battement de cils balaya ces images et, dans le regard de
Kingsbury, Billy ne lut plus qu’une chose : le mépris.
– Vous autres, nègres, cracha le chasseur de primes, vous ne valez
vraiment rien. Prêts à vendre la chair de votre propre peuple… Pas étonnant
que vous ne soyez bon qu’à l’esclavage !
Billy frémit, mais il se força à rester impassible, et Kingsbury enchaîna :
– Les affaires sont les affaires cependant. Je peux te céder l’acte de
propriété de ce Billy pour disons… trois cents dollars.
Billy ne laissa rien paraître de sa surprise. Sa cote avait drôlement baissé !
Ou alors, Kingsbury était vraiment à bout pour demander une somme aussi
ridicule.
– Cet esclave vaut beaucoup plus, ajouta Kingsbury. Tu feras une bonne
affaire… si tu l’attrapes !
Billy fit mine de réfléchir avant de répondre :
– C’est d’accord. Donnez-moi une heure, et je vous apporte l’argent.
– Je t’attends ici, répliqua Kingsbury.
Billy se leva calmement et quitta la taverne.
Dès qu’il fut dans la rue, il courut chez William Powell. Pourvu qu’il soit
chez lui ! Oui. Il y était. À toute allure, Billy lui raconta l’histoire. Quand il se
tut, William Powell dit :
– Je ne suis pas sûr d’avoir tout compris… Mais il te faut trois cents
dollars, c’est ça ?
– Oui. S’il vous plaît. J’ai promis de les apporter dans… dans… J’ai dit
une heure, mais cela fait déjà un moment, et…
– Du calme, du calme ! l’interrompit William Powell.
– Je vous les rendrai, bien sûr ! promit Billy.
– J’y compte bien, répliqua William Powell.
Il sortit une clé de sa poche, ouvrit le tiroir d’un secrétaire, en tira une
cassette dont il souleva le couvercle. Il compta trois cents dollars et les tendit
à Billy.
– Merci ! Oh merci… fit celui-ci.
Il repartit en courant.
De retour sur Peck Slip, il se força à marcher lentement et son cœur
retrouva un rythme supportable. Quand il poussa la porte de la taverne, il était
parfaitement calme et déterminé.
Kingsbury était toujours à la même table et il avait eu le temps de vider
une deuxième chope.
Billy s’assit en face de lui et annonça :
– J’ai l’argent.
Kingsbury tira l’acte de propriété de la poche de sa veste et dit :
– J’ai le papier.
Billy se souvint alors qu’il ne savait pas lire ! L’autre pouvait le tromper
comme il voulait. Tant pis, il courait le risque. Ce papier, il n’allait même pas
y jeter un coup d’œil. Il s’agissait d’une transaction d’égal à égal, la
confiance était de rigueur.
Kingsbury poussa le papier vers Billy qui sortit à son tour l’argent de la
poche de sa veste pour le déposer devant le chasseur d’esclaves. Celui-ci ne
recompta pas. Il fourra l’argent dans sa poche avec un sourire de satisfaction.
Puis il se détendit, s’adossa confortablement à sa chaise et lança d’un ton
badin :
– Au fait, nous ne nous sommes pas présentés, et peut-être aurons-nous
l’occasion de conclure d’autres affaires ensemble, à l’avenir. Je m’appelle
Kingsbury. Et toi, qui es-tu ? Quel ton nom ?
Billy éclata de rire.
– Moi ? dit-il. Je suis un ex-esclave. Et mon nom est Billy !
Il planta son regard dans celui du chasseur d’esclaves, et son rire éclata à
nouveau, aussi vif que le vol d’un oiseau, aussi clair qu’un jour de printemps,
aussi joyeux que le murmure d’un ruisseau. Il s’égrena dans la taverne qui
s’illumina soudain, il s’échappa par les fenêtres et résonna dans Peck Slip, il
rebondit sur les eaux de l’East River et se répandit dans tout New York, puis
dans toute l’Amérique, résonnant sur les vastes étendues de la Pennsylvanie,
sur les collines de Virginie, sur les montagnes des Appalaches, franchissant la
Caroline du Nord et la Caroline du Sud, frôlant les oreilles de Rose,
parvenant jusqu’à la lointaine Géorgie, jusqu’à la plantation d’où Billy était
parti et où les esclaves levèrent le nez, intrigués par ce son aussi léger qu’une
plume et aussi fort qu’un orage. Il n’en finissait plus ce rire de chanter la joie,
le bonheur, la fierté. C’était le rire de Billy, et c’était le rire d’un homme
libre.
Alors Billy se leva et, sans un regard pour Kingsbury, il sortit de la taverne
et entra dans la lumière de Peck Slip, la tête levée vers le fleuve, les
immeubles et le ciel de New York, New York qui s’offrait à lui, qui lui
appartenait.
Maine – États-Unis

Voici quelques mois

Histoire de Jasper
49

Jasper pousse la porte d’une main hésitante et s’aventure dans l’entrée. La


maison est vide, froide et silencieuse. Il l’a toujours connue remplie de la
présence chaleureuse de son grand-père. À présent, celui-ci n’est plus. On l’a
inhumé la veille, dans le petit cimetière dont dépend Cundy’s Harbor.
Ses parents sont repartis aussitôt, ainsi que le reste de la famille. Sa mère
n’a jamais aimé cet État du Maine où le père de son mari a choisi de se
retirer. Elle s’est montrée pressée de retrouver sa confortable villa d’Elmira,
dans l’État de New York.
Jasper est resté.
Il fallait fermer la maison et il s’est proposé. En réalité, il n’avait pas envie
de rentrer. Pas si vite. Lui a toujours adoré cet endroit. Une grande partie de
ses étés d’enfant puis d’adolescent se sont déroulés ici, avec ses grands-
parents, puis son grand-père lorsque sa grand-mère les a quittés.
– Et tes études ? a lancé sa mère.
– Elles vont bien, maman, a-t-il répondu. De toute façon, c’est juste
l’affaire d’un jour ou deux et je retourne à New York.
Une fois seul, il a reculé devant l’idée de passer la nuit dans le lieu isolé où
son grand-père vivait. Il a préféré demander à l’épicier s’il pouvait occuper la
chambre qu’il loue, l’été, au-dessus de chez lui. Il a été accueilli à bras
ouverts. Ici, tout le monde le connaît.

Debout sur le seuil, Jasper respire l’odeur de la maison. Elle au moins est
présente, semblable à elle-même. Il est venu à pied, suivant la trace creusée
par les cantonniers dans l’épaisse couche de neige. C’est un jour d’hiver
comme il les aime, beau, lumineux, avec son grand ciel si particulier au
Maine, ses arbres ornés de dentelles de givre, et le soleil illuminant le bleu
glacé de la mer qui pénètre loin à l’intérieur des terres.
La maison est très simple et pas très grande. Elle est bâtie sur les rochers
au-dessus de l’eau, et son seul luxe est l’immense baie vitrée qui occupe le
mur sud et qui donne sur l’océan.
Jasper erre dans les pièces, déplaçant machinalement quelques objets. Dans
la chambre, il arrange le lit. Puis il entre dans le bureau de son grand-père. Un
agréable fouillis y règne, et il n’a pas envie d’y toucher. Ses mains se
promènent sur les étagères, caressant un livre, un carnet, un coquillage, une
boussole… Le système de rangement de son grand-père est particulier, il l’a
déjà remarqué.
Il ouvre un petit placard, aménagé dans l’épaisseur du mur. Il est plein de
livres et de dossiers. Un jour, il faudra trier tout cela… Pourquoi ne pas
commencer tout de suite ? Pris d’une frénésie subite, il entreprend d’extirper
livres et dossiers des étagères et de les classer, d’abord selon leur taille. Pour
le contenu, il verra plus tard.
C’est assez vite fait, finalement. À la fin, il ne reste qu’un grand cahier, qui
a l’air beaucoup plus vieux que les autres. Il le prend entre ses mains et
tourne la couverture. La première page est blanche. La suivante est couverte
d’une écriture fine et régulière dont l’encre a à peine pâli.
Intrigué, il revient dans la pièce principale et se poste devant la baie vitrée.
Le soleil y donne en plein, diffusant une douce chaleur. Il jette un coup d’œil
à l’extérieur. L’océan est en train de monter. Bientôt, l’eau viendra lécher les
piliers de la jetée à laquelle son grand-père amarrait sa barque, les mois d’été.
Aucun intrus n’a souillé le tapis blanc qui sépare la maison du rivage. Aucun
oiseau n’a osé s’y poser. Tout est immaculé.
Jasper est seul. Seul avec la mer silencieuse, seul avec la neige et l’hiver,
seul avec la luminosité particulière de ce moment de la journée, seul dans la
maison de son grand-père disparu.
Alors, il commence à lire.

Je m’appelle Billy, et je suis né esclave, voilà longtemps de cela, dans une


plantation de Géorgie, East Hill plantation. Je dis voilà longtemps car j’ai
fait mes calculs. Nous sommes en 1920, et j’ai quatre-vingts ans. Cela
signifie que je suis né en 1840. Contrairement à de nombreux anciens
esclaves, je connais mon âge et l’année de ma naissance. C’est grâce à ma
grand-mère, qui n’était d’ailleurs pas ma vraie grand-mère. Mais je parlerai
d’elle plus tard. Voilà ce que je veux d’abord dire : si j’ai voulu apprendre à
lire et à écrire, c’est avant tout pour pouvoir raconter mon histoire et la
transmettre à mes descendants. Je veux que ceux-ci sachent qui ils sont et
d’où ils viennent. Et j’ai attendu tout ce temps pour entreprendre ce récit !
Pourtant, j’avais dix-sept ans quand j’ai appris à écrire. Cela fait tant
d’années… J’ai toujours repoussé mon projet, je ne sais pas pourquoi. Peut-
être parce que la vie court trop vite, peut-être parce qu’il est parfois
douloureux de se pencher sur son passé… Quoi qu’il en soit, ce projet, je
dois le mettre en œuvre maintenant. À quatre-vingts ans, il ne reste pas
forcément beaucoup de temps devant soi.

Jasper a lu la première page d’une traite, sans respirer. Il reprend son


souffle et passe à la page suivante avec curiosité.

J’avais quinze ans quand c’est arrivé. Je veux dire, la mort de cette femme
que j’appelais grand-mère. Celle qui m’a élevé…

Les yeux de Jasper courent d’une ligne à l’autre, sautent des mots,
reviennent en arrière, butent parfois sur une expression tandis que
l’invraisemblable histoire de celui qui a tracé ces mots, ce Billy, prend vie.

Je l’ignorais bien sûr, mais ce jour où j’ai fui East Hill a été le premier
d’une longue, très longue série de jours et de nuits pendant lesquels j’ai
couru et tremblé de peur et de froid. Mais à cet instant-là, je n’avais aucune
idée de ce qui m’attendait. Je filais droit devant moi, et je suis arrivé devant
ce que nous appelions « la montagne » et qui n’est en fait qu’un gigantesque
bloc granitique d’environ deux cent cinquante mètres de haut qui se dresse
au cœur de la forêt. Je connaissais son nom : Stone Mountain, la montagne
de pierre.
Je ne me suis pas arrêté. Je n’ai même pas ralenti. La nuit arrivait, l’orage
grondait, il avait commencé à pleuvoir et l’eau qui tombait du ciel me
donnait des ailes. J’ai entrepris de grimper la pente rocheuse devant moi. Je
glissais, je dérapais, mais je progressais, me rattrapant aux branches des
arbres. L’orage a éclaté quand je suis arrivé au sommet. Je me suis abrité
sous un rocher et j’ai attendu. Quand l’orage s’est tu, les nuages se sont
effilochés et les constellations sont apparues. Je me suis souvenu alors de ce
que les vieux esclaves racontaient, à nous, les enfants de la plantation. Il y
avait cette histoire d’étoiles, avec une en particulier qui reste immobile dans
le ciel. J’ai levé la tête, je l’ai trouvée et je l’ai suivie…
À deux ou trois reprises dans ma vie, j’ai parlé de cette nuit, dit comment
j’étais arrivé au sommet de Stone Mountain. Chaque fois, mes interlocuteurs
m’ont répondu que c’était impossible. Mais moi, je sais que je l’ai fait.

Jasper est toujours debout derrière la baie vitrée. Il ne sent pas la raideur de
ses jambes, fatiguées de rester sans bouger, ni la tension qui habite son corps.
Il ne voit pas le soleil avancer dans le ciel, ni la mer changer de couleur. Il
marche avec Billy, partageant ses peurs, ses souffrances et ses espoirs. Il est
dans un autre monde. Un monde qui existait encore il n’y a pas si longtemps,
et dont il ne sait rien.
Il est presque au bout du cahier lorsqu’il se fige tandis que son cœur bat à
grands coups dans sa poitrine. Billy est à New York. Grâce à un formidable
tour de passe-passe, il vient d’acheter sa liberté à Kingsbury. Il sort dans Peck
Slip, rejoint William Powell et lui raconte comment il a piégé le chasseur
d’esclaves.

Monsieur Powell a fait comme moi : il a éclaté de rire !


« C’est bien fait pour ce chasseur de primes a-t-il déclaré. Et je suis sûr
qu’après ça on n’est pas près de le revoir dans le secteur ! »
Nous avons ri tous les deux. Je ne pouvais plus m’arrêter. Jamais je
n’avais été aussi euphorique ! Au bout d’un moment, Monsieur Powell a
retrouvé son sérieux et il a dit :
« Billy, maintenant que tu es un homme libre, il te faut un nom. Un nom
complet, tu comprends ? Pas juste un prénom. Mais peut-être en as-tu déjà
un ? »
J’ai secoué la tête. Non. Depuis le jour de ma naissance, je n’avais eu que
ce prénom, Billy.
Monsieur Powell a expliqué :
« Les esclaves ou les affranchis prennent souvent le nom de leur maître
comme nom de famille. Est-ce que tu veux faire ça ? »
J’ai secoué la tête. Bien sûr que non ! Je ne voulais rien qui puisse me
rattacher, d’une manière ou d’une autre, à mon ancien statut d’esclave. Et
puis mon dernier propriétaire était Kingsbury ! Je n’allais tout de même pas
adopter le nom d’un chasseur de primes !
« Alors il faut en trouver un autre, a conclu Monsieur Powell. Réfléchis ».
J’ai longuement tourné le problème dans ma tête et j’ai trouvé. Je
m’appellerais Stone. Stone, comme cette montagne où le chemin de ma
liberté avait commencé.

Jasper laisse tomber ses bras, hébété, et regarde sans le voir le paysage de
l’autre côté de la vitre. Un grand froid l’envahit et le glace jusqu’au bout de
ses ongles, jusqu’au bout de ses orteils.
Dehors, le soleil décline et la neige se teinte de cette délicate nuance
violette qu’il aime tant. Il ne la voit pas. Il ne voit pas non plus la mer se rider
sous la brise du soir. Il ne sent que le froid qui envahit son corps, et un seul
mot tourne dans sa tête : Stone.
Ce mot, c’est aussi son nom.
Il s’appelle Jasper Stone.
L’évidence le frappe de plein fouet : ce Billy est son ancêtre.
Mille pensées l’envahissent. Sa peau est noire. Oh, pas très foncée… mais
suffisamment pour qu’il n’y ait aucun doute sur ses origines. Il a toujours su,
bien sûr, que ses ancêtres avaient dû être esclaves dans ce pays, comme c’est
le cas pour la quasi-totalité des Noirs américains. Mais jamais il n’y a
pensé… Ou peut-être jamais n’a-t-il voulu y penser. C’est loin, cela
appartient à l’Histoire. Lui a grandi dans l’aisance, il est allé dans de bonnes
écoles. Aujourd’hui, il a vingt ans, et il est étudiant à New York, à
l’université de Columbia, l’une des meilleures du pays… et il est le
descendant de ce Billy qui n’avait même pas de nom de famille !
La gorge sèche, il reprend sa lecture. Le cahier n’est pas fini, il reste
encore quelques pages. Il apprend comment Billy a construit sa vie à New
York et comment William Powell lui a confié la gestion de la Coloured
Sailor’s Home lorsqu’il est parti vivre en Angleterre. Les pages concernant la
guerre de Sécession lui rappellent ce qu’il a appris à l’école sur cette période
de l’histoire des États-Unis au cours de laquelle le pays s’est déchiré. Les
États du Sud, esclavagistes, ont décidé de se séparer de ceux du Nord qui,
eux, voulaient que l’esclavage soit aboli partout. Le Nord a gagné. Le pays
est resté uni, mais la guerre avait ravagé les États du Sud, et son système
économique, basé sur l’exploitation d’une main-d’œuvre gratuite, s’est
écroulé. Des milliers de Noirs, anciens esclaves, ont alors émigré vers les
États où les industries offraient du travail. D’autres sont restés dans le Sud et
ont continué à côtoyer les Blancs qui avaient été leurs maîtres.
La fine écriture de Billy continue.
Je ne suis jamais retourné dans le Sud. J’ai longtemps caressé l’idée de
partir en quête de Rose. Je ne pouvais pas oublier son visage, son regard,
son parfum, son courage, sa détermination, et la lumière qui éclairait ses
yeux tandis qu’elle me poussait vers mon destin. Elle est la première à
m’avoir tendu la main. Sans elle, je ne serais pas ici, aujourd’hui, à écrire
mon histoire dans ce cahier.
Je ne l’ai pas fait.
Je savais que la guerre avait tout balayé sur son passage. Il ne restait pas
grand-chose du Sud où j’avais grandi. Les plantations ? Dévastées. Les
maisons des maîtres ? Brûlées. Les milliers d’hommes, de femmes et
d’enfants libérés de l’esclavage ? Éparpillés. Partir en quête de Rose était
comme chercher une aiguille dans une meule de paille. Je ne connaissais pas
son nom de famille. J’ignorais même si elle en avait un ! J’ignorais aussi le
nom de la plantation où elle vivait et je n’étais pas certain de réussir à
l’identifier… en admettant qu’il en reste quelque chose !
Mais ce ne sont pas toutes ces raisons qui m’ont arrêté. En réalité, je n’ai
pas réussi à remettre un pied dans un État du Sud. J’ai essayé, à plusieurs
reprises, et chaque fois je me suis arrêté en Pennsylvanie. Impossible de
traverser la ligne qui me séparait du Maryland ou de la Virginie.
Pourtant, avec le document acheté à Kingsbury, et plus tard après la
guerre et la fin de l’esclavage, j’étais libre d’aller à ma guise dans ce pays.
Mais dans ma tête, la frontière est toujours présente, comme si la haute
figure de Kingsbury continuait de me hanter, comme si le fait de mettre un
pied dans l’un de ces États du Sud me transformait à nouveau en esclave.
Rien n’y a fait. Kingsbury a fini par gagner : chaque fois je suis revenu sur
mes pas, dans ce Nord où j’avais conquis ma liberté.
Je suis resté à New York, et j’y ai construit ma vie. J’ai rencontré
Deborah. J’avais trente-cinq ans quand notre premier enfant est né. Il est
américain, et j’en suis fier. Car même si le Sud est impossible pour moi, je
sais, pour avoir vécu ce que j’ai vécu, à quel point j’appartiens à ce pays. Je
suis cette montagne de pierre qui se dresse, non loin d’Atlanta, en Géorgie.
Je suis le vent qui souffle sur les forêts des Appalaches. Je suis la douceur
qui règne dans la clairière de la Swan Cabin, là-bas en Caroline du Nord. Je
suis les ruisseaux, les torrents, les rivières et les fleuves qui coulent
inlassablement vers l’océan. Je suis le marais secret de l’embouchure de la
James River, en Virginie. Je suis les neiges du Vermont. Je suis aussi New
York, cette ville où j’ai bâti mon foyer et qui depuis cette époque n’en finit
pas de grandir, de pousser et d’offrir une nouvelle vie à ceux qui arrivent.
Mais je ne suis pas que cela.
Je viens d’ailleurs, et une partie de moi est aussi cet ailleurs.
Je suis l’Amérique, et je suis aussi deux autres pays.
Voilà pourquoi j’ai voulu raconter mon histoire : je veux que mes
descendants sachent qui je suis… et qui ils sont.

Les yeux de Jasper se brouillent et les mots dansent sur le papier alors qu’il
poursuit sa lecture. Dans sa tête, des images prennent forme. Une vieille
femme est en train de mourir, loin là-bas dans une case d’esclaves d’une
plantation du Sud. Sa peau est noire. Noire comme peut l’être celle des
Africains, car c’est là qu’elle est née : en Afrique. Elle parle à voix basse et
les mots s’égrènent : « France », « Français », « océan », « bijou », « étoile »,
« origines »… et ce nom : « Durieu ».
Les larmes coulent sur le visage de Jasper quand il déchiffre les dernières
lignes de Billy.

L’étoile est restée là-bas, et je suis certain qu’elle s’y trouve toujours.
J’étais tellement sûr d’y revenir, mais mon histoire a été plus forte que moi et
je n’ai pas pu, je n’ai pas pu… Parmi ceux qui viendront après moi, l’un
peut-être sera assez fort pour le faire. Il renouera alors les fils de notre
histoire ; il débrouillera l’écheveau des rencontres, des séparations, des
déchirures, des trahisons et des crimes qui ont fait de nous ce que nous
sommes. Il justifiera tout ce que j’ai vécu et entrepris depuis ce jour
d’automne 1854 où j’ai fui East Hill et où j’ai pris mon destin en main.

Dehors, le temps s’est arrêté. C’est ce moment particulier où le soleil n’est


plus là, mais où le jour s’attarde. La neige éclaire le paysage de sa blancheur
glacée, la mer est étale, la maison se tait. Jasper contemple l’océan sans le
voir. Il devrait allumer la lumière, finir de ranger, il ne le fera pas. Il serre le
cahier contre lui et se dirige brusquement vers la porte. Au moment de
l’ouvrir, il se fige. Son regard vient de croiser son reflet dans le miroir
accroché au mur. Incrédule, il porte une main à sa tête. Ses doigts rencontrent
une mèche qui ne ressemble pas aux autres. Une mèche rousse.
Une boule se forme dans son ventre. Une boule porteuse d’une énorme
interrogation qui envahit son corps : qui est-il ? Qui est-il vraiment ?
Il réalise alors que cette interrogation a toujours été là, mais il ne le savait
pas.
50

– Allo, papa ?
– Oui, mon fils. Je suis là.
Debout dans sa chambre, à New York, Jasper serre le téléphone contre son
oreille.
– Papa, j’ai fermé la maison de gran’pa, à Cundy’s Harbor. J’ai mis un peu
d’ordre, et j’ai trouvé un cahier, un drôle de cahier…
Il explique en deux mots de quoi il s’agit et interroge :
– Tu en avais déjà entendu parler ?
– Jamais, répond son père sans hésiter.
– Gran’pa ne t’a rien dit là-dessus ?
– Non.
– Et son père à lui, ton grand-père à toi, en fait, tu l’as connu ?
– Non. Il est mort jeune, bien avant ma naissance.
– Tu sais comment il s’appelait ?
– Attends, laisse-moi réfléchir… Thomas ! Oui, c’est ça, il s’appelait
Thomas.
– Tu ne sais rien sur lui ?
– Non. Pourquoi ? Mais qu’est-ce que tu veux, Jasper, qu’est-ce que tu
cherches ?
– Papa, si ce qui est raconté dans ce cahier est vrai, celui qui l’a écrit est
notre ancêtre. Ce Billy est mon arrière, arrière…
Jasper s’interrompt. Il n’arrive pas à calculer à quelle génération appartient
l’auteur du journal.
Son père a un petit rire.
– Comme tu dis, si ce qui est raconté est vrai ! Quelle importance ça a,
Jasper ? Si cela en avait une, ton grand-père m’en aurait parlé et à ton oncle
et ta tante aussi.
– Tu crois ?
– Évidemment. Et puis de toute façon, c’est loin, tout ça !
– Hmmm… Oui, papa. Merci.
– Tes études, ça va ?
– Oui, oui…
La conversation à peine terminée, Jasper compose le numéro de son oncle
Ben, puis celui de sa tante Stacy. À chacun, il pose la même question :
– Est-ce que gran’pa vous a parlé d’un cahier manuscrit ? Je l’ai trouvé
dans le placard de son bureau…
La réponse est identique : non. Jamais son oncle ni sa tante n’ont entendu
parler de ce cahier et il n’a pas l’air de beaucoup les intéresser.
Il coupe la communication, songeur. D’où vient ce cahier ? Pourquoi son
grand-père n’en a-t-il jamais parlé ? L’a-t-il lu, seulement ? Il frissonne
d’excitation. Et si lui, Jasper, était le premier à l’avoir déchiffré ? Le premier
à prendre connaissance de ce testament laissé par ce lointain ancêtre ? Ou
alors…
Ou alors tout est inventé, comme le sous-entend son père ?
Mais il y a ce nom, qui est aussi le sien… et la mèche rousse. Il n’y a
jamais vraiment prêté attention, à part quand un copain ou une petite amie la
remarquait. À présent, il ne sent plus qu’elle, et elle lui brûle le crâne.

De l’autre côté de la cloison, la musique résonne à fond. Jasper donne un


coup de poing contre le mur. Il partage cet appartement avec trois
colocataires, étudiants comme lui. Chacun a sa chambre et ils s’entendent
bien, mais son voisin n’a pas les mêmes goûts musicaux que lui, et à cet
instant précis il a besoin de silence. Son voisin doit l’avoir compris car le son
baisse aussitôt.
Le cahier est posé sur son bureau et il le feuillette, songeur. Inventé ?
Impossible. Il y a un tel accent de vérité dans les écrits de ce Billy ! Mais
comment en être certain ?
Il allume son ordinateur et se connecte à Internet. East Hill plantation,
Atlanta, Géorgie. Si elle a existé, il va trouver quelque chose. Il surfe un long
moment sur Internet, mais ses recherches restent vaines.
Il supprime « Atlanta » et étend sa quête à toute la Géorgie, puis aux autres
États du Sud. Rien. Ça commence mal.
Il tape ensuite « Stone Mountain ». Elle existe ! Il contemple les images de
cette énorme masse rocheuse qui jaillit de la forêt. Voilà donc l’endroit où
Billy a passé sa première nuit… si l’histoire est vraie !
Par quoi continuer ? Il entre le mot « France », rassemblant ses souvenirs
d’école. Où peut se situer la ville qui l’intéresse ?
Il ne connaît pas son nom, mais elle est forcément sur l’océan Atlantique.
Il y en a plusieurs : Rouen, Le Havre, Nantes, La Rochelle, Bordeaux…
Certaines sont bâties au bord d’un fleuve, non loin de son embouchure, un
emplacement idéal pour un port…
Des bribes de ses cours d’histoire lui reviennent. Au collège, leur
professeur a consacré quelques heures à l’esclavage. Il a expliqué ce qu’était
la traite négrière. Des bateaux, affrétés par des Anglais, des Français, des
Allemands, des Hollandais, des Espagnols, des Portugais… partaient de
différents ports d’Europe. Ils étaient chargés de pacotille, d’armes, de poudre,
de plomb, d’eau-de-vie, d’ustensiles de cuisine, d’étoffes, de toutes sortes de
choses. Ils gagnaient les côtes de l’Afrique. Là-bas, ils échangeaient ce qu’ils
avaient apporté contre des Africains, des hommes, des femmes, des enfants,
qui avaient été chassés, faits prisonniers et conduits sur la côte à seule fin
d’être vendus aux Blancs. Ces derniers entassaient leur cargaison humaine
dans les cales des bateaux qui repartaient alors pour un long voyage : la
traversée de l’océan Atlantique. Les Africains, devenus esclaves, étaient
revendus aux Antilles et dans les ports côtiers de la jeune Amérique. À
l’arrivée, les familles étaient séparées, les enfants arrachés à leurs parents, les
membres d’un même peuple éparpillés. Le but ? Les isoler les uns des autres.
S’ils ne se connaissaient pas, s’ils n’avaient pas de liens sociaux ou
familiaux, s’ils ne parlaient pas la même langue, il leur serait plus difficile de
résister ou de se révolter. Plus encore, il leur serait plus difficile de
transmettre leur langue et leur culture. Car les règles étaient claires : ils
appartenaient entièrement à leur maître, ils n’avaient plus ni identité, ni passé,
ni histoire. D’ailleurs, dès leur arrivée, ils étaient affublés d’un nouveau nom,
un nom chrétien.
Jasper a les yeux brûlants à force de fixer l’écran. Tous les sites qu’il
consulte racontent la même chose. La traite des Noirs a duré quatre siècles.
Des millions d’hommes, de femmes, d’enfants ont été déportés depuis
l’Afrique vers les Amériques et ont subi l’esclavage.
Aux États-Unis, une loi interdisant le commerce d’esclaves a été votée en
1807. Elle a été appliquée à partir de 1808. Mais le commerce des esclaves a
continué ! Des réseaux de traite clandestine se sont organisés. Ils ont
poursuivi leur activité pendant plusieurs décennies encore. Parfois, un bateau
transportant des esclaves était arraisonné par des navires qui surveillaient les
mers. Dans ce cas, le capitaine du navire pris au piège n’hésitait pas : il faisait
jeter sa cargaison humaine à la mer pour ne pas être considéré comme un
négrier, un marchand de chair humaine.
La plupart des pays européens ont participé à ce trafic d’êtres humains.
Une partie des villes portuaires européennes s’est construite sur ce commerce
et sur tout ce qui lui était lié.
Jasper revient sur la carte de France. Les villes situées au bord de l’océan
Atlantique ont forcément participé à ce commerce. L’une d’elles est celle
qu’il cherche.
Il détache les yeux de l’écran.
Au collège, quand il avait treize ou quatorze ans, ces séquences sur
l’esclavage et la traite négrière lui avaient semblé comme les autres. C’était
de l’Histoire. Cela appartenait au passé. Il fallait le savoir, voilà tout, comme
d’autres épisodes de l’histoire américaine ou de l’histoire mondiale.
Aujourd’hui, c’est différent. Ce n’est plus un pan de l’Histoire, c’est son
histoire. Si ces événements ne s’étaient pas produits, il n’existerait pas, il ne
serait pas ici, en Amérique, sa peau ne serait pas de cette couleur, pas
vraiment noire mais certainement pas blanche, et cette mèche rousse…
Un long frisson le parcourt. Le journal de Billy a réveillé l’interrogation
qu’il porte en lui depuis longtemps, depuis toujours, et à présent qu’il a mis le
doigt dans l’engrenage il veut savoir.
Mais ce n’est pas tout.
Il y a les derniers mots de Billy : renouer les fils du passé, prendre son
destin en main.
Et si son destin à lui passait par ce lointain aïeul ?
51

– À quoi tu penses ?
Jasper sursaute et ramène son regard sur Mandy. Comme chaque fois, il
n’en revient pas de sa chance. Mandy est ravissante. Ses yeux verts
illuminent son visage, sa peau est fine et délicate, son corps à la fois menu et
musclé, son sourire… son sourire est ravageur. Et cette fille belle et
intelligente est sa petite amie !
– À Billy, toujours ?
Jasper hoche la tête. Oui. Il est obsédé par l’histoire de Billy. Il a relu le
cahier plusieurs fois. Il a passé des nuits sur Internet sans rien découvrir de
plus. Si. Quelques informations sur ce mystérieux réseau qui aidait les
fugitifs à rejoindre le Canada. On l’appelle l’Underground Railroad, le
chemin de fer souterrain. D’ailleurs, de ça aussi, il avait entendu parler au
collège. Le long des chemins qui reliaient les États du Sud à ceux du Nord,
des hommes et des femmes aidaient les esclaves en fuite au péril de leur vie.
Ils ne se connaissaient pas entre eux, mais ils avaient leurs codes et tout un
système de signaux destiné aux fugitifs. Cependant, cet Underground
Railroad était si secret, qu’il n’en reste que peu d’informations. Tout le
monde s’est tu, pendant des décennies, de peur de compromettre les fugitifs
et ceux qui les aidaient, et à présent il est trop tard.
Mandy pose une main sur celle de Jasper.
– Jasper… Qu’est-ce que ça peut faire tout ça ? Même si ce Billy a
vraiment existé, même s’il s’agit de ton ancêtre, quelle importance ?
Regarde-moi : mes yeux sont verts, et ma peau est noire. Et alors ? Qui me
les a légués ? Je n’y pense jamais. Je suis ainsi, voilà tout ! On s’en fiche de
savoir d’où on vient et pourquoi on a, moi ces yeux verts, toi cette mèche
rousse, et d’autres je ne sais quoi… On est là, c’est tout. Et on est
américains…
– Billy aussi dit qu’il est américain, relève Jasper.
– Justement ! Nous sommes américains depuis des générations. C’est
normal de perdre le souvenir de ceux qui nous ont précédés ! On connaît ses
parents, ses grands-parents, mais avant… Tu crois que les autres, les Blancs,
les Hispaniques, les Asiatiques… ils en savent plus sur leurs ancêtres ?
Penses-tu ! Une génération chasse l’autre, et les plus anciennes tombent dans
l’oubli. C’est comme ça, et c’est bien ainsi.
– Tout le monde n’a pas la chance de tomber sur un cahier comme celui
que j’ai trouvé ! souligne Jasper.
– La chance ou la malchance ! soupire Mandy. Quand je vois l’état dans
lequel ça te met, c’est plutôt de la malchance en ce qui te concerne ! Et ta
virée à Peck Slip, qu’est-ce que ça a donné ?
Jasper hausse les épaules.
– Rien de plus. Remarque, le quartier est sympa. Tu connais ?
– Je suis allée deux ou trois fois boire des pots sur Fulton Street. C’est dans
le même coin, non ?
– Oui, quelques rues plus loin. Sur Peck Slip aussi, il y a des cafés et des
restos. On a du mal à croire qu’autrefois c’était un quai et que des bateaux s’y
amarraient. Je me demande en quelle année ça a été comblé… Maintenant,
tout est construit. C’est une rue, et il y a une voie rapide qui la sépare de
l’East River.
Jasper marque un temps d’arrêt avant d’ajouter :
– Toutes les rues citées dans le cahier existent. Et quelques immeubles
portent une plaque. Tu sais, la mention « Maison historique » avec la date.
C’est peut-être dans l’une d’elles que Billy a habité… En tout cas, là-bas,
c’est comme partout, il n’y a personne qui se souvienne de l’histoire de ce
quartier !
– Tu vois ! s’exclame Mandy en prenant les mains de Jasper dans les
siennes. C’est ce que je t’ai dit, les temps ont changé. Autrefois, Peck Slip
était un quai et faisait partie du port ; aujourd’hui, c’est une rue avec des
restos sympas. Et voilà ! Allez, essaie de penser à autre chose. Moi, je file,
j’ai cours !
Elle se lève, pose un baiser rapide sur les lèvres de Jasper, effleure d’un
doigt léger la minuscule cicatrice, souvenir d’une lointaine chute de vélo,
qu’il porte au coin du sourcil gauche, et soupire :
– Je vais être en retard !
– À ce soir ! lui lance Jasper alors qu’elle s’éloigne.
Elle se retourne d’un air rieur.
– Si tu me promets d’arrêter de te prendre la tête avec ce cahier !
Jasper la suit des yeux jusqu’à ce qu’elle disparaisse au coin de la rue. Il
adore sa silhouette fine et élégante et sa façon de marcher d’un air si décidé
qu’elle donne l’impression que rien ne peut l’arrêter. Et puis, depuis qu’il
connaît Mandy, écouter son point de vue l’a toujours aidé à y voir plus clair.
Et en ce moment, voilà une chose dont il a vraiment besoin !
Il se secoue. Lui aussi a cours. Il étudie la physique. Il est brillant et il le
sait. Mais s’il ne veut pas perdre pied, il a intérêt à être plus attentif et
studieux qu’il ne l’a été ces derniers temps. Mandy a raison, il ferait mieux
d’enterrer cette histoire.

Impossible.
Il en rêve la nuit.
Quand il travaille, dans sa chambre, à la bibliothèque, au laboratoire, il y a
toujours un moment où son esprit dérive. C’est alors plus fort que lui. Il est
attiré par l’ordinateur comme par un aimant et il se plonge à nouveau dans
des recherches… qui ne donnent rien. Il tourne en rond sur les mêmes sites
qui ont déjà délivré leurs informations.
Il est obnubilé par cette plantation, et elle n’existe pas. Or, si elle n’existe
pas, la boucle d’oreille à l’étoile verte n’existe pas non plus, et il y a de fortes
chances pour que le reste soit inventé et cela, il a du mal à l’admettre. En tout
cas, il voudrait en avoir la certitude.
Il a toutefois réussi à reconstituer l’itinéraire de Billy. Enfin plus ou moins,
car le récit présente des lacunes et est souvent approximatif dans les noms des
lieux ou les dates, sans parler de l’identité des personnes… Trous de
mémoire ? Volonté de protéger les différents protagonistes ? Preuve
supplémentaire qu’il s’agit d’une fiction ? Impossible à savoir.
Impossible aussi d’accepter de ne pas savoir. L’histoire de Billy l’obsède,
Mandy le lui a fait remarquer : « Ouh ouh, Jasper ! lance-t-elle parfois. Tu es
avec moi ? » Il est bien obligé de reconnaître que non, il n’est pas vraiment
avec elle, même s’ils sont assis à la même table… D’ailleurs, l’un de ses
professeurs lui a adressé la même critique et lui a reproché sa distraction.
Entre lui et les autres, Jasper sent une distance. Et il sait d’où elle vient : les
mots de Billy l’obsèdent. « Je ne suis jamais retourné dans le Sud… » « Je
n’ai pas pu… » Et il y a cette phrase qui sonne comme une prédiction :
« Parmi ceux qui viendront après moi, l’un peut-être sera assez fort pour le
faire. Il renouera alors les fils de notre histoire. »

Les jours passent. Et plus ils passent, plus Jasper est convaincu que c’est à
lui que ces mots s’adressent.
Un jour que Mandy et lui partagent un sandwich dans un bar voisin de
l’université, il s’exclame :
– Est-ce que tu réalises que je suis peut-être le premier à lire cette histoire !
– Et après ? réplique Mandy. Ce sont juste des mots tracés sur du papier.
Ça ne veut rien dire…
– Si ! Car si c’est le cas, c’est à moi de tirer ça au clair !
– Tu es déjà allé dans un État du Sud ? l’interroge soudain Mandy.
– Non.
Jasper n’en dit pas plus. Sa propre réponse l’étonne. Non, il n’est jamais
allé dans un État du Sud, ni lui ni, à sa connaissance, aucun membre de sa
famille. Comme si…
– Comme si cela nous était impossible, fait-il tout bas.
– Qu’est-ce que tu dis ? interroge Mandy.
– Rien.
La jeune fille plante son regard dans celui de Jasper.
– Alors, dit-elle, si c’est vraiment important pour toi, pourquoi tu n’irais
pas, à Atlanta ? Sur place, tu apprendras peut-être quelque chose ! Il doit bien
y avoir un musée d’histoire de la ville ou un truc dans le genre… J’en sais
rien, moi ! Mais débarrasse-toi de cette obsession.
Jasper la regarde, bouche bée. Comment n’a-t-il pas eu cette idée lui-
même ? Parce qu’il n’a pas osé l’avoir, tout simplement. Parce que tant qu’il
reste dans l’ignorance, il peut laisser divaguer ses pensées, caresser l’espoir
que l’histoire du cahier est vraie, broder sur l’identité de son auteur…
Mais il y a une autre raison. S’il va dans le Sud, c’est à ses racines qu’il
sera confronté.
L’esclavage.
La marque indélébile que représente la couleur de sa peau. Là-bas, il ne
pourra pas l’ignorer, il ne pourra pas fermer les yeux, faire comme si tout cela
était de l’histoire ancienne. Car les siècles d’esclavage ont forcément marqué
les États du Sud de leur empreinte.
Il est seul à présent, assis à cette petite table de ce café d’étudiants. Mandy
s’est sauvée après avoir posé un baiser léger au coin de sa bouche. Dans le
ventre de Jasper, la boule s’est réveillée. Il a toujours voulu savoir ce qu’il en
était, même s’il ne se l’est jamais avoué. Pourquoi cette peau ni noire ni
blanche ? Pourquoi cette mèche rousse ? Ses parents, ses oncles et tantes, ses
cousins et cousines n’en ont jamais parlé, comme si c’était un sujet tabou.
Alors lui aussi s’est tu. Mais aujourd’hui, c’est différent. Quelqu’un avant lui
a eu ces mêmes interrogations et a voulu chercher des réponses. Il n’en a pas
eu la possibilité. C’est à lui, maintenant, de prendre le relais. L’auteur du
cahier lui a confié cette mission. Et il a des indices. Le nom de la plantation,
d’abord, et ces mots mystérieux qui dansent dans sa tête : « France »,
« bijou », « étoile »…
Le soir même, il consulte les sites des compagnies aériennes. Dans dix
jours, ce sont les vacances. Deux semaines qu’il devait consacrer à des
révisions. Tant pis. Il se débrouillera pour boucler son travail la première
semaine. La seconde sera consacrée à Atlanta.
52

À Atlanta, il fait doux. Beaucoup plus doux qu’à New York ! À peine sorti
de l’avion, Jasper se sent en vacances. Il faut dire qu’il a travaillé dur pendant
la semaine précédente. Le fait d’acheter son billet d’avion pour Atlanta lui a
vidé la tête. Il a ainsi réussi à se consacrer pleinement à ses études et il a mis
les bouchées doubles. C’est donc l’esprit libre qu’il a embrassé Mandy avant
de sauter dans la navette de l’aéroport.
– Reviens vite ! lui a lancé Mandy au moment du départ. Tu vas voir, tu
vas régler cette histoire en un rien de temps !
En respirant l’air printanier de la ville, Jasper n’est pas loin de le croire.
Il a loué une voiture et décidé que sa première visite serait pour cette Stone
Mountain. Elle au moins existe ! Une voie rapide le conduit au nord-est de la
ville, dans une région boisée.

Grâce à ses recherches, il a découvert que Stone Mountain n’est pas


seulement le nom d’une montagne, mais aussi celui d’un parc, avec des
forêts, des lacs et des rivières, un grand camping, un hôtel, des attractions et,
en son centre… Jasper arrête sa voiture sur le bas-côté de la route, le souffle
coupé. Un gigantesque monolithe de granit vient de surgir au-dessus des
arbres. Sa puissante masse grise se dessine sur le ciel, occupant le paysage.
C’est énorme, tout simplement énorme.
Jasper reprend la route. Il gare bientôt sa voiture sur un parking aménagé
devant un élégant bâtiment qui abrite un musée et un magasin de souvenirs.
De l’autre côté du bâtiment, une terrasse surplombe une immense pelouse. Le
monolithe se dresse à son extrémité, et Jasper s’aperçoit qu’un immense bas-
relief est sculpté sur sa façade. Il lit le panneau incrusté dans la balustrade de
la terrasse où il se trouve. Ce sont trois figures de l’armée des Confédérés qui
sont immortalisées dans la roche : Thomas Jonathan Jackson, Robert E. Lee
et Jefferson Davis. Ils sont représentés à cheval, la cape et les cheveux au
vent, l’épée au côté, en tenue de combat.
Jasper avale sa salive. Il se sent mal à l’aise. Durant la guerre de Sécession,
les Confédérés étaient les Sudistes ! Ils étaient issus des États esclavagistes,
et ils se sont battus pour que l’institution de l’esclavage puisse continuer à
exister en toute légalité. Si le Billy du cahier avait su qu’un jour la Stone
Mountain honorerait des Sudistes farouches partisans des plantations et de
l’esclavage, aurait-il choisi ce nom comme patronyme ?
« En même temps, ce nom, quel joli pied de nez à l’Histoire ! » se dit-il.
Quoi qu’il en soit, la façade de pierre qui se trouve devant lui est verticale.
Impossible de tenter l’ascension de la montagne par ce côté sans matériel. Si
Billy a vraiment grimpé là-haut, ce n’est pas par là qu’il est passé.
Une hôtesse du centre d’accueil donne un plan à Jasper. Effectivement, un
sentier y est indiqué. Jasper reprend sa voiture et, quelques miles plus loin, se
gare sur un nouveau parking. De ce côté, la pente de la montagne est
beaucoup plus douce. Des arbres aux branches tordues s’y accrochent, et une
trace plus pâle sur le rocher confirme que de nombreux promeneurs s’y sont
déjà aventurés.
Jasper s’apprête à sortir de son véhicule lorsque la pluie se met à tomber
d’un coup, une pluie diluvienne qui noie le paysage et s’abat sur le goudron
dans le fracas du tonnerre. L’orage est arrivé sans prévenir ! Le déluge dure
quelques minutes, puis nuages, pluie et tonnerre s’enfuient aussi vite qu’ils
sont venus. La montagne trempée étincelle sous les rayons du soleil. Jasper
hésite. Et si l’orage revenait ? Tant pis. Il n’a pas fait ce long voyage pour
rester en bas. Il chausse ses baskets, s’équipe d’une veste imperméable et
d’une bouteille d’eau, et se met en route.

Le sol est glissant et il avance avec prudence. À plusieurs reprises, il doit


se rattraper aux branches des arbres pour ne pas tomber ou tout simplement
pour se hisser un peu plus haut. Au fur et à mesure qu’il s’élève, la végétation
devient rare, puis elle disparaît. Le voilà dans un environnement minéral. Le
vent souffle et le frappe de plein fouet. Il avance cependant, courbé en deux.
Petit à petit, l’inclinaison de la pente diminue. C’est presque plat à présent.
Alors, le paysage se déploie devant lui et Jasper tourne sur lui-même. Là-bas,
c’est Atlanta et ses interminables faubourgs et banlieues qui se répandent
dans la plaine. Ailleurs, tout est vert. Il y a des cultures mais, très vite, la forêt
reprend le dessus et étend son infini moutonnement jusqu’à l’horizon,
jusqu’à… Une ligne bleu sombre retient son regard. Est-ce que ce sont les
montagnes ? Ces Appalaches au cœur desquelles Billy s’est perdu ? Il a envie
de le croire.
Il est seul au sommet de la Stone Mountain. La pluie a dû décourager les
autres promeneurs. Il est seul à profiter du lieu, du paysage, seul avec
l’histoire de Billy… Son histoire ? Il se recueille un moment, la gorge nouée,
puis lève les yeux vers le ciel et murmure :
– Mais moi, je sais que je l’ai fait.
Ses paroles sont aussitôt avalées par le vent. Alors il les répète, plus fort et
de plus en plus fort jusqu’à ce qu’elles deviennent un cri.
– Mais moi, je sais que je l’ai fait !

La nuit est tombée quand Jasper se gare devant le motel où il a réservé une
chambre. Cette ville est tellement tentaculaire qu’il a eu du mal à y arriver,
même avec les indications du GPS.
Il dîne rapidement dans une cafétéria proche, prend une douche et
s’allonge sur le lit, épuisé, la tête pleine de son expédition sur la montagne. Il
s’endort sans s’en apercevoir, la télévision allumée.
Il a dû l’éteindre durant la nuit, car quand il se réveille, le silence règne
dans la chambre. Il a les idées claires. Ce matin, il ira au musée d’Histoire de
la ville consulter les archives. Si cette East Hill plantation existe, là-bas, au
musée, ils le sauront.
53

Consulter les archives ne pose aucun problème. Mais par où commencer ?


Les données du catalogue informatique ne lui apprennent rien. Il feuillette
quelques livres sur l’histoire d’Atlanta sans plus de succès. Il se décide alors
à demander de l’aide à l’une des deux archivistes qui travaillent derrière un
comptoir.
– Bonjour ! dit-il à l’une d’elles. Je suis désolé de vous déranger, mais
peut-être pourriez-vous m’aider. Je recherche une plantation qui devait se
trouver à Atlanta ou dans la région d’Atlanta, sans doute dans les
années 1850. Son nom, c’est East Hill plantation.
La jeune femme lève les yeux vers lui et répond tranquillement, avant de
ramener son regard sur son travail :
– Il n’y a jamais eu de plantations à Atlanta.
Jasper reste bouche bée. C’est un gouffre qui vient de s’ouvrir à ses pieds.
Il n’y a jamais eu de plantations à Atlanta…
Que s’est-il donc imaginé ? Que l’histoire du cahier était vraie ?
Il s’agrippe au comptoir et la pièce tourne autour de lui. Il calcule déjà
qu’il n’a aucune raison de rester dans cette ville plus longtemps. Il va changer
son billet d’avion, rentrer à New York, rejoindre Mandy qui passe les
vacances chez ses parents dans le Massachusetts.
Puis la pièce cesse de tourner et il se reprend. Comment ça, il n’y a jamais
eu de plantations à Atlanta ? Bien sûr que si, il y en a eu ! La Géorgie était un
État esclavagiste. D’ailleurs, quand il a commencé ses recherches sur
Internet, il en a trouvé des plantations ! Aucune ne s’appelait East Hill, mais
il y en avait d’autres !
Il rassemble son courage et dit :
– Écoutez, j’aimerais que vous fassiez une recherche avec ce nom, East
Hill. Ou que vous m’indiquiez quels documents je pourrais consulter pour
trouver des informations à son sujet.
– C’est inutile, il n’y a jamais eu de plantations à Atlanta, répète
l’archiviste.
Le nez penché sur ses dossiers, la jeune femme ne prête aucune attention à
Jasper. Elle tapote sur le clavier de son ordinateur, chassant parfois d’un
geste machinal une mèche de cheveux d’un blond très clair qui s’obstine à lui
tomber sur le nez.
Comme Jasper ne bouge pas, elle finit par relever la tête et lance :
– Je vous ai dit que c’était inutile !
Et elle retourne à son clavier.
Jasper reste encore quelques instants devant le comptoir, décontenancé. Il
observe la jeune femme. Elle est blanche. Il est noir.
« Bienvenue dans le Sud ! » se dit-il.
Il se détourne et reprend machinalement l’un des livres qu’il a déjà
consultés. Que faire à présent ? Comment s’y retrouver dans la masse de
documents qui l’entourent, sans compter ceux qui sont archivés dans les
sous-sols et ceux qui sont numérisés ? Étudier de vieilles cartes, peut-être ? Il
y en a une accrochée au mur. Il se plante devant. Sur cette carte, Atlanta
occupe beaucoup moins d’espace qu’aujourd’hui ! Il commence à lire les
noms qui y figurent, espérant tomber sur celui qu’il cherche, puis renonce
lorsqu’il s’aperçoit que le document ne correspond pas à l’époque qui
l’intéresse.
C’est alors que l’autre archiviste s’approche et lui demande :
– Comment s’appelle cette plantation que vous cherchez ?
– East Hill, répond-il. East Hill plantation.
– Où avez-vous trouvé ce nom ?
Jasper hésite, mais le regard attentif de l’archiviste l’encourage à
poursuivre :
– Dans un cahier… Je veux dire dans un récit, un témoignage écrit par un
ancien esclave qui aurait vécu sur cette plantation.
L’archiviste lui tend une feuille de papier et un stylo.
– Notez ici le nom de la plantation et votre adresse mail. Je vais chercher.
Si je trouve quelque chose, je vous enverrai un message.
– Ah, merci ! Merci beaucoup.
– Je ne vous promets, rien, l’avertit l’archiviste.
– Non, bien sûr !
Plus question de changer son billet de retour ! Une fois sorti des archives,
Jasper décide de visiter Atlanta. Il y a plein de choses à voir ici ! La maison
de Martin Luther King, le pasteur non violent qui a milité pour les droits
civiques des Noirs, et le complexe qui l’entoure ; le Centre pour les Droits
Civiques et Humains qui retrace le long chemin des Noirs américains pour
obtenir les mêmes droits que les Blancs ; et s’il a encore le temps, il y a
toujours l’aquarium, le zoo, le musée consacré à Coca-Cola…
54

Dès le lendemain, Jasper a pris ses repères à Atlanta et y circule plus


facilement. Quelle différence avec les villes du Nord ! Ici, tout semble plus
calme, plus lent, plus alangui… Et il fait si doux…
« C’est le Sud… » se dit Jasper avec un mélange d’attirance et de
perplexité.
Sa visite du Centre pour les Droits Civiques et Humains le passionne.
Le parcours de l’exposition est remarquablement bien fait. Affiches,
panneaux explicatifs, objets, archives sonores et visuelles… tout a été utilisé
pour mettre en scène et retracer ce pan de l’histoire américaine. Une histoire
que Jasper a l’impression de découvrir. Comme celle de l’esclavage, il l’a
pourtant étudiée à l’école, mais ici, à Atlanta, il a le sentiment de la vivre en
direct et il est impressionné. Pour accéder aux droits les plus élémentaires,
avoir un travail, un logement, aller à l’école, voter… les Noirs de ce pays ont
dû se battre pendant des décennies, et beaucoup sont morts.
Ce n’est qu’à la fin de la visite, en parcourant les salles une dernière fois,
qu’il réalise que tous les visiteurs du Centre sont noirs. Certains ont la peau
très sombre, d’autres plus claire, mais il n’y a aucun Blanc. Ah si ! Un
couple, là-bas. Jasper s’approche. L’homme et la femme commentent une
affiche qu’ils viennent de lire. Ils ne sont pas américains. Ils s’expriment dans
une langue que Jasper a apprise à l’école mais qu’il comprend très mal, le
français.
Il se détourne et gagne les toilettes.
Alors qu’il se lave les mains, le miroir lui renvoie son image. Il est noir.
Lui, Jasper, est comme ceux qui visitent le centre, comme ceux dont il vient
de revivre l’histoire. Ses ancêtres sont forcément arrivés sur un bateau
négrier, et ils ont trimé dans les plantations du Sud sous la surveillance et les
coups des contremaîtres. Il s’agrippe au lavabo sans pouvoir détacher son
regard du miroir. C’est vertigineux… Tout cela s’est passé il n’y a pas si
longtemps… Alors qui est-il en réalité ? Il s’examine comme jamais il ne
s’est examiné. Son visage est harmonieux, avec un grand front, un nez droit,
une bouche petite et bien dessinée, et sa peau…
Soudain le petit « Ding ! » de son téléphone l’avertit qu’un message vient
d’arriver dans sa boîte mail. Il se reprend et ouvre sa messagerie. Son cœur se
met à battre à toute allure. Le message provient du musée d’Histoire de la
ville ! Il est sobre :
« Hi Jasper ! Pensez-vous qu’il puisse en fait s’agir de East Mill
plantation ? »
Un long frisson parcourt le dos de Jasper. Les mains tremblantes, il sort le
cahier de son sac et feuillette les pages. East Hill… East Mill… Bien sûr !
Comment n’y a-t-il pas songé ? L’écriture de Billy n’est pas toujours bien
tracée, et c’est lui qui a lu East Hill ! En y regardant de plus près, il peut tout
aussi bien s’agir de East Mill…
Il revient au mail de l’archiviste. Il ne contient que quelques informations,
mais elles sont d’importance. Il les lit à toute allure. East Mill est une
plantation du dix-neuvième siècle… La maison existe toujours ! Il y a
l’adresse, une petite rue située dans un quartier périphérique, précise
l’archiviste.
Jasper lui envoie aussitôt un message de remerciement. Puis il court à sa
voiture, entre l’adresse de la maison sur le GPS et démarre.
55

L’endroit est sûrement très différent de ce qu’il était au dix-neuvième


siècle. À l’époque, il ne devait y avoir que des champs et la forêt.
Aujourd’hui tout est construit et les maisons entourées de jardins verdoyants
s’alignent le long des avenues.
Jasper erre un moment au travers d’un quadrillage de rues avant de trouver
celle qu’il cherche. Voilà. Il y est, et la maison… la maison est là, sur une
butte, en retrait de la voie sur laquelle il circule.
Il gare sa voiture à proximité et y reste assis un moment, les mains sur le
volant, réfléchissant à ce qu’il va faire. L’incongruité de la situation lui saute
aux yeux. Comment peut-il décemment aller frapper à la porte de cette
maison et raconter son histoire à ses propriétaires ? Savent-ils seulement qu’il
s’agit de la demeure des maîtres d’une ancienne plantation ? Et il y a
l’histoire du bijou… Il se voit mal en train d’expliquer :
« Vous savez, il doit y avoir une boucle d’oreille cachée entre une latte de
plancher et le dallage de la cheminée… »
C’est n’importe quoi. Si ça se trouve, il n’y a plus ni plancher ni cheminée.
Si ça se trouve, tout est inventé. La maison est entourée d’autres maisons, le
lieu est plutôt chic et habité exclusivement par des Blancs. Comment
imaginer qu’il y a eu autrefois ici un quartier des esclaves ?
Bon… Il peut au moins faire un tour à pied et l’examiner de l’extérieur.

C’est vraiment une très belle maison. Elle se dresse au fond d’une pelouse
légèrement en pente et plantée de grands arbres. Elle est en bois avec un
soubassement en briques, peinte en blanc, entourée d’une véranda dont le toit
est soutenu par des colonnes, peintes en blanc, elles aussi. La façade présente
de larges fenêtres et portes-fenêtres. L’étage est de proportions élégantes.
Installés sur la véranda, des fauteuils à bascule en osier invitent au repos.
Tout respire l’aisance, le confort et quelque chose de plus subtil, l’Histoire
peut-être, ou simplement le parfum d’une époque disparue. Ce doit être
agréable d’habiter là. On imagine des voix d’enfants et le son du piano qui
s’envole au milieu des éclats de rire… Car il y a un piano dans cette maison,
Jasper en est certain.
Un drôle de sentiment l’envahit. Cette maison semble tout droit sortie du
passé. Si on fait abstraction de celles qui l’entourent et des quelques voitures
qui passent dans la rue, on pourrait se croire à une autre époque, à l’époque
de Billy, quand cette belle demeure était pour les esclaves « la grande
maison ».
Il hésite un peu puis s’approche du pas tranquille du promeneur et s’arrête
devant un panneau accroché à un poteau planté au pied d’un très vieil arbre.
Le nom de la maison y est inscrit, East Mill, ainsi que la date de construction
et la mention « Enregistrée sur le Registre National des Lieux Historiques ».
Osera-t-il aller plus loin ? Et pourquoi pas… En un instant, un plan
s’élabore dans sa tête. Il s’engage sur l’allée qui monte vers la maison, gravit
les deux marches de la véranda et sonne à la porte. Après un long silence,
celle-ci s’ouvre sur un homme de haute taille, d’un certain âge, qui lui dit très
aimablement :
– Bonsoir, jeune homme. Que puis-je pour vous ?
– Bonsoir Monsieur, bafouille Jasper. Je suis désolé de vous déranger.
Voilà… Je suis de passage dans la région, et je m’intéresse à l’Histoire et en
particulier aux maisons anciennes. Au musée d’Histoire de la ville, on m’a dit
que la vôtre était justement l’une des plus vieilles de la région. Je l’ai admirée
de l’extérieur, et je me demandais si, par hasard, il était possible de la
visiter…
– Jeune homme, lui répond l’homme, on vous a bien renseigné. Je suis
Brice Anderson, l’actuel propriétaire de cette maison, et c’est en effet l’une
des plus anciennes de la ville. La plupart des demeures du milieu du dix-
neuvième siècle ont été détruites, voyez-vous. Mon épouse et moi avons
acheté celle-ci voici une quarantaine d’années, et nous avons eu à cœur de
l’entretenir du mieux possible, en conservant son aspect d’autrefois…
Jasper boit les paroles de Brice Anderson.
– Naturellement, nous y avons aussi introduit un peu de confort ! reprend
ce dernier. Vous savez que vous avez de la chance ? Demain, avec d’autres
propriétaires du quartier, nous organisons une journée portes ouvertes de nos
maisons pour les promeneurs ou pour les personnes qui, comme vous,
s’intéressent à l’Histoire et à l’architecture. Revenez demain, à partir de dix
heures, vous pourrez la visiter en toute tranquillité. Il vous en coûtera
quelques dollars. Pour nous, c’est un moyen de récolter des fonds pour une
association dont nous nous occupons.
Jasper n’en revient pas de sa chance. Il va pouvoir entrer dans cette maison
et y passer tout le temps qu’il souhaite !
– D’accord, répond-il avec un grand sourire. Merci, monsieur Anderson !
Merci beaucoup. À demain, alors !
– À demain jeune homme. Et bonne fin de soirée !
56

Il n’est pas loin de onze heures lorsque Jasper se présente à East Mill. En
dépit de son impatience, il n’a pas voulu arriver trop tôt. Il préfère qu’il y ait
d’autres visiteurs, ce qui lui permettra de passer inaperçu.
Le quartier est plus animé que la veille. Des groupes de promeneurs
déambulent le long des rues. Devant certaines maisons, un panneau indique
que la demeure est ouverte à la visite. Jasper gare sa voiture et s’avance vers
East Mill. Son cœur bat un peu vite dans sa poitrine, mais son esprit est
serein. Voilà, l’heure de vérité est arrivée, il va savoir.
La porte d’entrée est grande ouverte et une dame, installée derrière une
petite table, l’accueille avec le sourire.
– Bonjour Monsieur ! Comment allez-vous ? Vous avez envie de visiter
East Mill, n’est-ce pas ? Vous avez raison ! Savez-vous que East Mill est
l’une des plus anciennes demeures de la ville ? La plupart ont été détruites…
Jasper hoche la tête. Oui. Il est au courant. Il s’acquitte des quelques
dollars demandés pour la visite en dévorant le hall des yeux. Aucun doute, il
est d’origine, et parfaitement conservé. Les meubles sont patinés, des
tableaux sont accrochés aux murs et des bibelots sont exposés dans une
vitrine. Tout semble avoir été conçu pour restituer au mieux l’époque à
laquelle la maison a été construite.
« Quelle chance ! Mais quelle chance ! » se répète Jasper.
Il s’apprête à aller plus loin lorsque la dame lui demande :
– Souhaitez-vous continuer seul ou préférez-vous une visite guidée ?
Il n’a pas le temps de répondre. Une autre dame intervient :
– Je commence une visite avec ces messieurs dames. Joignez-vous à nous,
ce sera sympathique !
Impossible de refuser.
Les quatre personnes déjà présentes s’engagent à la queue leu leu dans le
couloir, derrière leur guide, et Jasper leur emboîte le pas. Ils se retrouvent
dans une pièce à l’arrière de la maison qui a été aménagée en cuisine. La
guide explique :
– Quand la maison a été construite, probablement dans les années 1840, la
cuisine était dans une cabane à l’extérieur, séparée de la maison, comme il
était d’usage. Un bon moyen de limiter les risques d’incendie ! Car les feux
sur lesquels cuisaient les aliments représentaient un réel danger…
Depuis la cuisine, ils pénètrent dans une pièce de dimensions
harmonieuses.
– Voici la salle à manger, annonce la guide.
Jasper retient son souffle. Il a l’impression d’évoluer dans un rêve et de ne
plus savoir qui il est. Jasper, le brillant étudiant de Columbia ? Ou cet autre
qui s’est peut-être tenu, voilà si longtemps, à l’endroit précis où il se trouve.
Il détaille les murs tendus de toile, la grande table de bois entourée de chaises
à haut dossier, le lustre accroché au plafond, les doubles rideaux fleuris qui
pendent le long des portes-fenêtres ouvertes sur la véranda. Ses yeux font le
tour de la pièce, effleurent les tableaux sur les murs, passent sur les bibelots.
Pas de cheminée ici. Mais la visite n’est pas finie !
Leur guide les entraîne vers une porte à double battant en clamant :
– Venez voir le salon !
Jasper est le dernier à entrer, et il se fige, interdit. La cheminée est là, en
marbre blanc, surmontée d’un plateau de pierre rose sur lequel sont posés
deux vases, une pendule et une miniature. Au-dessus, un tableau est accroché
entre deux appliques qui l’éclairent.
– Voici celui qui a fait construire cette maison, explique la guide. Il
s’appelait Parson, James Parson.
L’homme est représenté en buste, vêtu d’une veste noire, d’une chemise
blanche au col fermé par un nœud, noir lui aussi. Ses abondants cheveux
bruns sont peignés en arrière, dégageant le front haut et large. Il porte une
moustache et une courte barbe. Son nez est droit, ses sourcils parfaitement
dessinés. Il respire l’autorité et la certitude d’appartenir à l’aristocratie. Et
puis il y a ses yeux, d’une couleur étonnante, un bleu profond aussi lumineux
qu’un ciel d’orage, et…
Tétanisé, Jasper suit la direction qu’ils indiquent. Les yeux du maître de
maison sont fixés sur le sol, juste à l’endroit où la dalle de marbre de la
cheminée rejoint la première latte du parquet.
Il regarde à nouveau le tableau, bouche bée. Les yeux de James Parson
observent à présent le lointain avec sérénité. Que s’est-il passé ? Quel
pouvoir magique ce tableau possède-t-il ?
– Nous poursuivons la visite ! claironne la guide. Vous venez avec nous,
Monsieur ?
Il faut quelques secondes à Jasper pour réaliser que c’est à lui que ces
paroles s’adressent.
– Euh… oui, bien sûr ! J’arrive.
Il grimpe l’escalier à la suite des autres, traverse les chambres comme un
somnambule. La voix de la guide lui parvient à travers un brouillard. Peu à
peu, son esprit s’éclaircit et, quand le groupe regagne le rez-de-chaussée, il se
sent mieux. Les autres visiteurs remercient leur guide avec effusion et se
dirigent vers la sortie. Ils ont d’autres maisons à voir !
Les autres maisons, Jasper s’en fiche. C’est celle-ci qui l’intéresse.
– J’aimerais refaire un petit tour, dit-il en essayant de maîtriser le
tremblement de sa voix. Regarder les bibelots, les tableaux… C’est possible ?
– Naturellement ! Prenez votre temps !
Le voilà à nouveau dans la cuisine, puis dans la salle à manger, puis dans
le salon.
Sur le tableau, l’homme est immobile et il regarde bien le lointain.
« J’ai dû rêver », se dit Jasper.
Mais il n’en est pas sûr.
Il s’aperçoit que tout à l’heure il était dans un tel état de choc, qu’il n’a
même pas examiné la pièce. Grâce à ses deux portes-fenêtres, elle est claire et
inondée de lumière. Des fauteuils tapissés d’un tissu rayé entourent une table
basse sur laquelle des livres et des fleurs sont posés. Le piano est là, dans un
coin. Il en caresse le bois brillant comme s’il retrouvait un vieil ami. Pourtant,
il n’a jamais joué de piano.
Il est seul dans la pièce, et une tache de soleil danse sur le sol. Billy aussi
s’est retrouvé seul ici, empli de la sérénité qui règne dans cette maison. Peut-
être se tenait-il à cette même place, la peur au ventre d’avoir osé s’aventurer
dans le salon du maître et incapable pourtant de quitter cet endroit magique.
Non, décide Jasper. Il était là-bas, près de la cheminée, sous le tableau. Il se
déplace.
– Voilà, c’est ici, murmure-t-il.
Il se baisse lentement, conscient du moindre de ses gestes, et examine le
plancher. L’émotion le submerge lorsqu’il découvre une fine rainure entre la
dalle de la cheminée et la première latte de bois. Il tend la main… La rainure
est trop fine pour qu’il y glisse ses doigts ! Il essaie cependant.
– Vous avez perdu quelque chose ? interroge soudain une voix dans son
dos.
Il sursaute violemment, se relève d’un bond, et dans son affolement
bouscule un fauteuil. Celui qui l’a interpellé est Brice Anderson, l’homme qui
l’a reçu la veille.
– Euh… Non… Excusez-moi… bafouille-t-il.
– Ah ! Mais c’est notre jeune historien d’hier soir ! s’exclame le
propriétaire des lieux. Je suis content de vous voir. Vous cherchiez quelque
chose ?
– Non, non, je n’ai rien perdu… répète Jasper. Je voulais juste…
Il ne sait comment poursuivre. Il lance un regard malheureux à son
interlocuteur. Celui-ci le considère avec bienveillance, et Jasper se décide à
demander :
– Est-ce que ce plancher est d’origine ?
– Ah non ! Quand nous avons fait l’acquisition de cette maison, les sols
n’étaient pas en très bon état. Les propriétaires précédents ne s’étaient pas
occupés de grand-chose. Nous avons pu en sauver quelques-uns, mais pas
tous. Celui-ci, nous avons dû le changer. Mais nous avons choisi le même
bois que celui d’origine, les lattes font la même taille et sont posées de la
même façon. Nous y tenions.
Jasper est horriblement déçu. Si le plancher a été changé, il n’a plus aucun
espoir ! Il reprend cependant :
– J’ai lu sur le panneau devant la maison qu’elle avait sans doute été
construite dans les années 1840. Mais savez-vous ce qu’était cette propriété
au départ ? S’agissait-il d’une plantation ?
– Oui, en effet. East Mill était une plantation. Pourquoi me posez-vous ces
questions ?
Jasper hésite, mais le regard que Brice Anderson pose sur lui est si grave
qu’il se jette à l’eau.
– Je vous préviens, c’est une histoire invraisemblable…
– Allez-y, répond simplement Brice Anderson.
– Eh bien voyez-vous, j’ai quelques raisons de penser que l’un de mes
ancêtres a été esclave ici…
Jasper s’interrompt, le souffle court. C’est la première fois qu’il exprime
cette hypothèse avec autant de certitude, et qu’il associe aussi clairement ces
mots « mes ancêtres » et « esclave ».
À cet instant, un groupe de visiteurs fait irruption dans le salon, s’extasiant
sur la beauté de la pièce.
Brice Anderson pose une main sur l’épaule de Jasper et le pousse vers la
sortie.
– Venez. Cet endroit ne me paraît pas être le plus adéquat pour discuter
tranquillement. Enfin, pas aujourd’hui…
Ils sortent sur la véranda et se dirigent vers l’arrière de la maison.
– Ma femme et moi nous sommes réfugiés dans la case au fond du jardin.
La case ? Jasper n’en revient pas.
– Il y a toujours des cases ici ! s’exclame-t-il.
– Une case, corrige Brice Anderson. Elle n’était pas là à l’origine. Les
quartiers des esclaves et les bâtiments d’exploitation de la plantation se
trouvaient plus loin, à l’écart de la maison. Ils ont été détruits voilà
longtemps, nous ignorons à quelle époque. Nous avons trouvé cette case en
Alabama, dans une vieille propriété. Elle allait être démolie. Nous l’avons
achetée et nous l’avons fait démonter, puis nous l’avons transportée ici et
remontée. Nous avons pensé que c’était bien que ce type d’habitat soit
également préservé. Si nous ne faisons rien, tout va disparaître…
La case est en bois, agrémentée d’une véranda couverte d’un toit soutenu
par des piliers. Elle n’est pas grande et toute simple. Une cheminée en
briques grimpe à l’extérieur, le long d’un mur. Des fauteuils de jardin
attendent sur la véranda.
– Asseyez-vous, jeune homme, dit Brice Anderson en désignant l’un
d’eux. Et racontez-moi cette histoire. Ah ! Voici ma femme, Cassie ! Cassie,
je te présente… euh… Comment m’avez-vous dit vous appeler, jeune
homme ?
– Jasper. Jasper Stone.
– Oui. C’est ça. Cassie, Jasper a une histoire à nous raconter. Assieds-toi
avec nous.
Jasper prend une longue inspiration et commence :
– Alors voilà… Il y a quelques mois, j’ai perdu mon grand-père. En
rangeant ses affaires, dans sa maison du Maine, je suis tombé sur un cahier.
Quelqu’un, un ancien esclave, y avait écrit son histoire. Le nom de cette
maison figurait sur la première page…
Jasper poursuit son récit. Il n’entre pas dans les détails. Il dit juste
comment Billy s’est enfui, et comment il a gagné sa liberté, à New York.
– C’était un homme intelligent et qui n’avait pas froid aux yeux !
s’exclame Brice Anderson quand Jasper se tait. Qu’est-ce qui vous fait croire
qu’il peut s’agir de votre ancêtre ?
– D’abord le fait que ce cahier était entre les mains de mon grand-père.
Ensuite parce que nous portons le même nom de famille. Et puis, vous voyez
cette mèche rousse dans mes cheveux ? Il en avait une. Il en parle dans son
récit. Son obsession était de la noircir avec du cirage car c’était une marque
trop reconnaissable.
– Je comprends. Et donc, vous avez eu envie de voir où votre ancêtre a
vécu, c’est ça ?
– Oui… Non… Pas seulement. Il y a autre chose.
Jasper n’hésite plus. Après tout, c’est pour cela qu’il est venu !
– Ce qui a déterminé la fuite de Billy, explique-t-il, est la mort d’une
vieille femme qu’il considérait comme sa grand-mère. Avant de mourir, cette
femme lui a confié un secret et un objet…
Sous le toit de la véranda de la case, les mots résonnent et Jasper les
prononce avec émotion. « France », « Français », « océan », « bijou »,
« étoile », « origines », et un nom : « Durieu ». Un vertige le saisit. La
première fois que ces mots ont été dits, c’était ici, dans une case qui devait
ressembler à celle-ci. Quand la vieille femme s’est tue, Billy est sorti et il a
rejoint Sam au bord de l’étang. L’étang existe toujours, il le sait. La veille, il
a vu ses eaux tranquilles au milieu du parc situé en face d’East Mill, ce même
étang où Sam a enseigné à Billy l’art de la pêche… C’est ici que son histoire
a commencé, il en est certain à présent.
Brice et Cassie Anderson respectent le silence de Jasper. Quand celui-ci
passe une main sur son visage, Brice Anderson demande doucement :
– Que cherchiez-vous, tout à l’heure, dans le salon ?
– La boucle d’oreille.
Cassie Anderson sursaute et s’apprête à parler, mais son mari l’en empêche
en posant une main sur son bras.
– Pourquoi ici ? interroge-t-il.
– Peu après le décès de la vieille femme, reprend Jasper, Billy a été
convoqué par le maître dans la grande maison. Il s’est aventuré dans le salon
et là, il a voulu voir la boucle d’oreille que la vieille esclave lui avait donnée.
Il ne s’en séparait jamais, vous savez, et il a voulu la sortir…
– Mais pourquoi ? l’interrompt Cassie Anderson.
– Dans le cahier, il dit que le salon était si beau qu’il n’a pas pu s’en
empêcher. Il était sûr que la boucle d’oreille s’accorderait à la richesse de
l’endroit, ou qu’elle venait d’une maison qui ressemblait à celle-ci. Toujours
est-il qu’il l’a sortie de sa poche. C’est là qu’il a été surpris. Il a eu tellement
peur qu’il a sursauté. La boucle d’oreille lui a échappé, a roulé sur le plancher
et a disparu dans une rainure, à la limite de la dalle de la cheminée.
– Savez-vous à quoi ressemblait cette boucle d’oreille ?
– En or, avec une pierre verte en forme d’étoile.
Brice Anderson se lève brusquement.
– Attendez-moi deux minutes, Jasper.
Quand il revient, il serre dans sa main un minuscule écrin. Il se rassoit, se
tourne vers Jasper et en soulève le couvercle.
La boucle d’oreille apparaît, exactement comme Jasper l’a décrite : en or,
avec une pierre verte en forme d’étoile.
Jasper n’ose pas faire un geste. Sa tête bourdonne tandis que Brice
Anderson raconte :
– Quand nous avons acheté cette maison, nous étions encore suffisamment
jeunes pour effectuer certains travaux nous-mêmes. Heureusement… Le
vieux plancher du salon, c’est nous, mon épouse et moi, qui l’avons arraché.
Tu te souviens, chérie ? ajoute-t-il en posant une main sur le genou de sa
femme.
Celle-ci hoche la tête.
– Nous avons bien fait. Ôter ce plancher n’était pas si difficile, et nous
avons eu le bonheur de trouver cette boucle d’oreille… exactement à
l’endroit que vous avez cité ! Nous l’avons placée dans cet écrin et nous
l’avons gardée, comme un cadeau que la maison nous faisait, espérant un jour
connaître son secret. Voilà quarante ans que nous attendons ce moment !
Il referme le couvercle et fourre l’écrin dans les mains de Jasper.
– Tenez. Elle est à vous.
Jasper est tétanisé. Il contemple l’écrin et finit par secouer la tête.
– Non. Non, je ne peux pas accepter. C’est un bijou de valeur.
– La valeur qu’il a pour vous est bien plus importante que sa valeur réelle,
répond Brice Anderson sur un ton qui n’admet pas de réplique. Et puis, c’est
votre histoire, pas la nôtre.
Jasper ouvre l’écrin et admire à nouveau la boucle d’oreille. Il comprend
pourquoi Billy a eu envie de la voir dans le cadre du salon de la grande
maison. Aucun doute n’est permis, elle vient d’un endroit qui ressemble à
celui-ci. Il est terriblement ému et étourdi devant l’abîme vertigineux qui
vient de s’ouvrir à ses pieds. Car si la boucle d’oreille existe, l’histoire de
Billy est vraie… ainsi que les confidences de la vieille esclave. Les mots
dansent dans la tête de Jasper : « Je viens d’ailleurs, et une partie de moi est
aussi cet ailleurs. Je suis l’Amérique, et je suis aussi deux autres pays… »
Brice Anderson le tire de sa rêverie.
– En échange du bijou, j’ai une faveur à vous demander. Je voudrais
consulter ce cahier. L’avez-vous avec vous ?
– Bien sûr !
Tandis que Jasper sort le cahier de son sac, Cassie Anderson rêve tout haut.
– Cette vieille femme qui possédait la boucle d’oreille, elle a évoqué la
France, d’après ce que vous avez dit. Tu te souviens, chéri, de notre voyage
là-bas ? Paris, la côte d’Azur, et cette ville rose… comment s’appelait-elle
déjà ? Ah oui ! Toulouse !
– Et Bordeaux ou Nantes ou La Rochelle ? risque Jasper.
– Nous n’y sommes pas allés, répond Cassie Anderson.
Elle plante son regard dans celui de Jasper et constate :
– Vous savez, Jasper, la France, ce n’est pas si loin. Juste de l’autre côté de
l’Atlantique. Et depuis New York, c’est encore plus près !
Brice Anderson tourne délicatement les pages du cahier.
– Quand repartez-vous pour New York, Jasper ? demande-t-il.
– Dans deux jours.
– Formidable. J’ai un vieil ami qui a été imprimeur et qui a travaillé dans
l’édition. Il pourrait nous en dire plus sur ce cahier. Ça vous intéresse ?
– Bien sûr !
– Je l’appelle tout de suite.
Brice Anderson sort un téléphone de sa poche, compose un numéro et
commence à parler.
– Demain matin ? conclut-il. C’est parfait.
57

Chad Malone, l’ami des Anderson, est formel.


– Ce type de cahier était encore fabriqué dans les premières décennies du
vingtième siècle, donc à l’époque que vous indiquez, assure-t-il. La marque
existait et c’est ce papier qui était utilisé.
– Mais aurait-il pu être rempli plus tardivement ? interroge Brice
Anderson.
– L’encre utilisée devrait nous le dire, réplique Chad Malone. Je vais faire
quelques expériences. Revenez en fin de journée, vous aurez votre réponse.
Quand Jasper et Brice Anderson retrouvent Chad Malone, le verdict
tombe.
– Votre cahier est authentique, jeune homme. Vous pouvez en être sûr,
l’encre ne peut pas mentir ! Je me suis permis d’en lire quelques passages,
poursuit-il. C’est une histoire complètement ahurissante !
Jasper est trop ému pour répondre. Il serre le cahier contre lui. Avec la
boucle d’oreille soigneusement rangée dans la poche de sa veste, c’est à
présent son bien le plus précieux.
Il a du mal à réaliser ce qui lui arrive. Billy est bien son arrière, arrière… Il
ne parvient toujours pas à calculer, c’est vertigineux. Pourtant, la mèche
rousse s’est transmise d’une génération à l’autre, la boucle d’oreille a
sagement attendu dans l’obscurité de sa cachette, et les paroles de la vieille
femme ne sont pas tombées dans l’oubli. Elles ont résonné à East Mill voici
des décennies, avant d’être tracées sur le papier par Billy.
Lui-même a rempli une partie de la mission que son lointain aïeul a confiée
à ses descendants. Il est revenu à East Mill et il a récupéré la précieuse boucle
d’oreille. À présent, les mots dansent dans sa tête : « France », « Français »,
« Durieu ». Il en est désormais le dépositaire.
« Renouer les fils… » a écrit Billy.
Alors que va-t-il faire de ce secret ? A-t-il seulement envie de savoir ?

Sa dernière soirée à Atlanta, il la passe avec les Anderson qui l’ont invité à
dîner. Ils sont intarissables sur le passé de leur maison et tellement heureux
d’avoir découvert un nouveau pan de son histoire ! Cassie Anderson glisse
parfois dans la conversation une allusion à leurs voyages, et le mot « France »
revient dans ses paroles. Secoué par son aventure, Jasper n’écoute pas tout.
Ils prennent le café dans ce salon où Billy s’est tenu, émerveillé. De temps
en temps, Jasper jette un coup d’œil furtif au tableau. Il se demande toujours
s’il a rêvé ou pas la première fois qu’il l’a découvert. En tout cas, ce soir, le
regard de James Parson reste fixé sur le lointain. Mais l’expression de son
visage est différente, plus détendue, plus sereine, comme s’il avait perdu de
son arrogance.
Parfois, Jasper a l’impression de se dédoubler. Il n’est plus le jeune
étudiant américain, mais l’esclave terrifié qui vient d’être surpris par son
maître. L’espace d’un instant, il a l’impression d’être dans la tête de son
aïeul. Celui-ci n’a eu qu’un quart de seconde pour prendre sa décision. Il
entend le gémissement que Billy a poussé à l’idée d’abandonner la boucle
d’oreille, et il le voit bondir vers la porte-fenêtre, se jeter à l’extérieur, sauter
par-dessus la balustrade, et courir, courir droit devant lui. Il ferme les yeux
quelques secondes, et un immense sentiment de plénitude l’envahit. Il a
démêlé une partie de l’écheveau ; il a renoué un fil, celui qui le relie à Billy.
Quand les Anderson raccompagnent Jasper à sa voiture, ils lui font
promettre de rester en contact. Et s’il découvre quoi que ce soit d’autre, il doit
les en avertir, évidemment ! Jasper promet avant de s’éloigner en agitant le
bras par la fenêtre.

Il ne prend pas la direction de son motel. Il suit des avenues désertes qui le
conduisent sur la voie rapide, à l’est de la ville. À cette saison, le parc de
Stone Mountain reste ouvert jusque tard dans la nuit. Il a le temps.
Aucun autre véhicule ne circule sur la route qui conduit au sentier de la
montagne. Jasper gare sa voiture sur le parking, sort, ferme la portière. Il
écoute le silence. Il est seul. La forêt l’entoure. Quelques réverbères éclairent
les lieux. Il avance vers le sentier pour échapper à leur lumière. Le voilà dans
l’obscurité complète. Il prend alors conscience de l’immensité qui l’entoure.
Il lève la tête. Le ciel est rempli d’étoiles. C’est alors qu’il se souvient des
paroles de son grand-père au cours des nuits d’été, devant la maison de
Cundy’s Harbor, dans le Maine. Gran’pa éteignait toutes les lumières ; ne
restaient que le murmure de la mer et les parfums de la nuit. Il levait la tête et
disait :
– Regarde bien, Jasper. Les constellations dessinent des figures dans le
ciel. Chacune raconte une histoire… Elles se déplacent au fur et à mesure que
la nuit avance… Une étoile, cependant, reste immobile. Tu vois, c’est celle-
ci, là-bas !
Jasper est troublé. Les explications de gran’pa sont les mêmes que celles
qui figurent dans le cahier de Billy ! Comment a-t-il pu ne pas s’en souvenir ?
Il se concentre, se remémorant le petit garçon qu’il a été, debout aux côtés
de son grand-père, là-bas, dans le Maine, au bord de l’océan. Petit à petit, il
repère les figures que gran’pa lui a enseignées. Il reconnaît le rectangle, celui
qui est tout de travers et muni d’une queue. Il lève le bras et trace une ligne
imaginaire dans le ciel, comme son grand-père le faisait. Puis son doigt se
fixe. Voilà. Elle est là, toute petite et parfaitement identifiable.
– L’Étoile du Nord, murmure-t-il.
– Jasper, cette étoile t’indique toujours où tu te trouves, fait la voix de
gran’pa.
Jasper sursaute et regarde autour de lui ; il est seul.
Seul avec ce ciel immense au-dessus de sa tête, seul face à son histoire.
58

La boucle d’oreille est posée sur la table, entre Mandy et Jasper.


– Elle est ravissante, murmure Mandy. Dommage que tu n’aies pas la
deuxième ! ajoute-t-elle joyeusement. Je les aurais bien portées, moi, ces
boucles d’oreille ! Tu n’as pas une idée de l’endroit où pourrait se trouver sa
jumelle ?
Jasper secoue la tête.
– Aucune.
Mandy approche le bijou de l’une de ses oreilles et se regarde dans un
miroir de poche.
– Ah oui ! Elles m’iraient vraiment bien !
Jasper est fasciné. Quel autre visage de jeune fille l’étoile verte a-t-elle
illuminé ? À quelle époque ?
– En tout cas, poursuit Mandy, tu sais ce que tu veux savoir ! Quel effet ça
fait de connaître le lieu d’où sort son arrière, arrière… grand-père ?
Jasper ne répond pas.
Voilà trois jours qu’il est rentré d’Atlanta et il n’a toujours pas réalisé ce
qui lui est arrivé. C’est trop énorme. Et quoi qu’il en soit, un pan du mystère
reste entier.
Mandy replace délicatement le bijou dans son écrin qu’elle pousse vers
Jasper.
– Ah au fait ! dit-elle, demain nous allons à Ellis Island avec notre
professeur de socio. Tu n’avais pas dit que tu avais envie de visiter le musée
de l’immigration ? Pourquoi ne viendrais-tu pas avec nous ?
– Je ne vais pas suivre votre cours de sociologie ! s’exclame Jasper.
– Bien sûr que non ! En revanche, tu peux profiter du tarif de groupe… et
te balader tranquillement de ton côté.
« Pourquoi pas… » songe Jasper. Il est à jour dans ses cours, et Mandy a
raison, depuis qu’il vit à New York, il clame son envie de voir ce musée, et il
ne passe jamais à l’action.
– C’est d’accord, dit-il.
– Super ! En plus, ils annoncent du beau temps, ça va être sympa.

Le temps est effectivement magnifique, et embarquer sur le ferry qui mène


à Ellis Island est très agréable. La statue de la Liberté se dresse entre le bleu
de l’eau et celui du ciel, tandis que la ligne des gratte-ciel de Manhattan se
découpe sur l’horizon. Jasper écoute d’une oreille distraite les commentaires
du professeur de sociologie de Mandy. Celui-ci raconte comment les
immigrés lançaient leur chapeau en l’air et poussaient des cris de joie lorsque
le bateau qui les avait amenés d’Europe passait devant la statue. L’Amérique
était en train de se construire, et il y avait de la place et du travail pour tous.
Ils débarquent au milieu d’un flot d’autres passagers, des touristes pour la
plupart, et s’engagent dans l’allée qui mène au musée.
Il est immense. Le petit groupe d’étudiants en sociologie disparaît dans un
amphi où un conférencier les attend, et Jasper se retrouve seul. Il erre un
moment dans le vaste hall du rez-de-chaussée et lit les informations qui y
sont affichées. Entre 1892 et 1924, plus de douze millions de candidats à
l’immigration sont passés par ce hall. Ellis Island était le point de contrôle
obligatoire avant que les portes de Manhattan et du Nouveau Monde
s’ouvrent devant eux. Cela signifie que plus de cent millions d’Américains
d’aujourd’hui ont un parent qui aurait transité par ici !
Jasper suit pas à pas le parcours de ces immigrants. Ils devaient se faire
enregistrer, se soumettre à des tests, à une visite médicale, répondre à des
questions, changer de nom pour certains. Ils venaient de partout : d’Italie, de
Grèce, d’Irlande, de Norvège, de Russie, de Turquie… Il y avait des hommes,
des femmes, des enfants, des personnes âgées, des jeunes gens. Des photos
d’époque sont affichées sur de grands panneaux. Elles représentent des
villages grecs, des ports turcs, des montagnes d’Anatolie, des plaines de
Russie, des forêts nordiques… Ce sont quelques-uns des lieux d’où ces futurs
Américains sont venus.
Ils figurent eux aussi sur les photos. Ils portent des sacs, des valises, des
ballots, des bébés. Ils tiennent des enfants par la main. Dans leurs regards
emplis de gravité, on lit l’inquiétude, l’espoir et la détermination.
Jasper est happé par les témoignages qui se succèdent d’une salle à l’autre.
Des enregistrements retracent les premiers instants des arrivants dans le
Nouveau Monde. Les photos sont nombreuses, il y en a partout. Dans une
grande vitrine, des pièces de monnaie et des billets de pays européens sont
exposés. Les immigrés arrivaient en effet souvent avec un petit pécule qu’ils
pouvaient ensuite changer en dollars. Jasper s’essaie à reconnaître la
provenance des différentes monnaies. Difficile, voire impossible pour
certaines !
Dans une autre vitrine, des pièces d’identité sont exposées. Jasper reste
debout, figé, à les examiner, l’une après l’autre. Ces documents viennent de
différents pays d’Europe, dont certains ont disparu. Ils portent le nom, le
prénom, la date, le lieu de naissance et la photo de l’intéressé. Parfois, y
figurent également la filiation, le nom du père, de la mère.
La gorge sèche, Jasper détaille chaque visage, déchiffre chaque nom,
chaque date. Les gens qui sont arrivés ici sont venus avec leur histoire et leur
mémoire. Ils sont tous identifiés. Leur nom figure sur leurs papiers, sur les
registres d’Ellis Island, comme ils figurent aussi sur les registres des bateaux
qui les ont transportés et sur ceux de leur port d’embarquement. Ils ont une
identité ; ils existent.
Sous les pieds de Jasper, le plancher vacille. Ce musée est remarquable. Il
magnifie cette partie de l’histoire américaine. Il fait honneur à ces immigrés
qui ont tout quitté pour offrir à ce pays leur travail, la force de leurs bras, leur
intelligence, leur ténacité, leur descendance et un engagement sans faille. Il
valorise cette Amérique qui accueillait ceux qui avaient abandonné leur terre
d’origine, rêvant d’un autre monde où bâtir une vie meilleure pour eux et
leurs enfants.
Le regard de Jasper passe d’une photo à l’autre, d’un document à l’autre,
de plus en plus rapide, de plus en plus désespéré. Sa tête commence à tourner
tandis qu’une étrange paralysie s’empare de son corps, enserre son cerveau. Il
a beau essayer, il ne parvient pas à se détacher de cette vitrine, de cette salle,
de ces photos. Une profonde nausée l’envahit. Soudain, il comprend la raison
de son malaise : parmi toutes les personnes représentées et répertoriées ici,
aucune n’a la peau noire.
– Vous ne vous sentez pas bien, Monsieur ? interroge une voix dans son
dos.
– Euh… Si… bafouille-t-il.
Il prend alors conscience de ses mains moites et de la sueur qui dégouline
sur son visage. Il doit avoir l’air complètement perdu !
– J’ai juste… un peu chaud… ajoute-t-il. Il faut que j’aille prendre l’air,
boire quelque chose…
Il s’éloigne en hâte, peine à retrouver son chemin dans le réseau de salles
pourtant bien fléché, dégringole un escalier qui le ramène au rez-de-chaussée,
traverse le hall, émerge enfin à l’extérieur, respire l’air de la mer, laisse le
soleil l’inonder. Il est bouleversé.
Il fait quelques pas et tombe sur un étrange monument. Il s’agit d’un mur
qui serpente dans le jardin à côté du musée, tout près de la mer. Sur ce mur,
des noms sont gravés. Des centaines, des milliers de noms. Il en lit quelques-
uns avant de comprendre de quoi il s’agit : ce sont les noms d’immigrés qui
sont arrivés en Amérique. Il les touche du bout des doigts, il les caresse, il les
lit et les relit. Sa tête tourne à nouveau et il tombe à genoux.
Stone n’est pas le vrai nom de Billy, c’est celui qu’il s’est choisi. Stone
n’est pas son vrai nom à lui non plus. Un violent hoquet le secoue et il vomit,
là, au pied de ce mur sur lequel tous ces noms sont gravés. Il pleure en
vomissant, recroquevillé sur lui-même. Il a mal. Jamais il n’a autant souffert.
Autour de lui, les gens s’écartent en chuchotant.
« Ils doivent croire que je suis juste un nègre qui a trop bu… » se dit-il.
Il pleure et pleure encore. Ses larmes n’ont pas de fin. Il vient de découvrir
une vérité : il n’existe pas. Ni lui, ni les Africains qui, durant quatre siècles,
ont débarqué par millions des bateaux négriers. Des Africains qui étaient
directement envoyés sur des marchés où ils étaient vendus comme esclaves
au plus offrant. Des Africains qui avaient perdu leur nom et leur identité.
Alors, s’il existe une chance, même minime, de retrouver le nom de celui
dont il est issu, s’il existe un espoir, aussi menu soit-il, de renouer les fils qui
se sont brisés dans le passé, il va s’y employer. Pour Billy, et pour lui.
59

– Comment ça, nous n’existons pas ! s’insurge Mandy. Tu es malade ou


juste fou ? Ça t’est monté à la tête ton histoire de cahier et de boucle
d’oreille !
Jasper sourit. Il était sûr que sa petite amie réagirait de cette manière.
Depuis sa visite à Ellis Island, il a eu le temps de se reprendre et de réfléchir.
Il a réussi à poser des mots sur son malaise. Il a aussi effectué de nouvelles
recherches sur l’esclavage et la traite négrière. C’est ce qu’il explique à
Mandy.
– Écoute-moi, dit-il. Pendant quatre siècles, les navires négriers ont
déversé sur les côtes américaines des millions d’Africains. Quand ils
arrivaient ici, ils avaient tout perdu : leur histoire, leur famille, leur identité,
leur liberté, leur nom. Tu ne vas pas le croire : ils étaient nus ! On leur ôtait
leurs vêtements lorsqu’ils montaient à bord. Tu sais pourquoi ? Pour les
empêcher de se suicider. Ils auraient pu les utiliser pour s’étrangler ! La
plupart étaient marqués… Marqués au fer rouge ! Comme du bétail. Tu
réalises ? À leur arrivée, on les séparait. On arrachait les enfants à leur mère.
On leur donnait un autre nom. On leur ordonnait d’oublier le leur ainsi que
l’endroit d’où ils venaient. On leur disait qu’ils n’étaient plus rien, que des
choses à qui on pouvait demander n’importe quoi et qu’on pouvait vendre,
punir, violer, tuer sans que personne n’y trouve rien à redire. Tu imagines,
Mandy ? On ne sait même pas combien de personnes sont passées comme ça
de l’Afrique aux Amériques. Les chiffres se contredisent tous. Sur les
registres des navires ou sur ceux des marchés aux esclaves, il est simplement
indiqué : tant d’hommes, tant de femmes, tant d’enfants. Qui ils sont, d’où ils
viennent, quel était leur nom… On ne sait pas. Et nombre d’entre eux n’ont
jamais été comptabilisés, d’aucune manière !
– Et alors ? martèle Mandy.
– Alors imagine un descendant d’esclave qui se lance dans une recherche
généalogique, gronde Jasper. Il fait comment ? Les descendants des immigrés
qui sont passés par Ellis Island peuvent entreprendre une telle démarche,
eux ! Mais nous ? Qui se souvient du nom de nos ancêtres ou de celui de
notre pays d’origine ? Et j’ai une autre question, s’enflamme-t-il. Y a-t-il
quelque part dans ce pays un lieu, un musée qui raconte l’histoire des Afro-
Américains, comme est racontée celle des immigrés à Ellis Island ?
Évidemment, ce n’est pas un épisode très glorieux de l’histoire américaine !
Mais nous sommes là ! assène Jasper. Nous, les descendants de tous ces
esclaves !
– Ah ! Enfin une parole sensée ! se réjouit Mandy. Je comprends que tu
aies envie d’en apprendre plus sur cette histoire, mais réfléchis : tu peux aussi
te dire que nous sommes là, et que c’est tout ce qui compte. Qu’est-ce que ça
t’apporte d’en savoir plus sur tes origines ? Ça te rend malade, c’est tout ! Tu
n’as pas l’air de t’en apercevoir, mais tu deviens complètement obsédé.
L’histoire est ce qu’elle est, Jasper. On ne peut pas la changer, c’est trop tard,
mets-toi bien ça dans la tête ! Ah ! tu m’énerves, tiens !
Mandy se lève, furieuse, et tourne les talons.
Jasper garde les yeux baissés. Autour de lui, le brouhaha de la conversation
se poursuit. Il se trouve dans la cafétéria de l’université de Columbia, l’une
des plus prestigieuses du pays ; ce matin, il a obtenu la meilleure note de son
groupe dans la matière la plus difficile ; il sort avec la plus belle fille de New
York ; ses parents, ses professeurs sont fiers de lui ; un avenir brillant
l’attend… Mandy n’a pas tort : que veut-il de plus ? Pourquoi est-il à ce point
bouleversé par l’histoire de Billy ? Il a très bien vécu jusque-là sans rien
savoir, après tout, et ses parents et ses grands-parents avant lui aussi. Il est
stupide.
Mû par une inspiration subite, il sort son portable de sa poche et tape
quelques mots qu’il envoie à Mandy : « Tu as raison… ».
60

La fin de l’année scolaire s’écoule à toute allure. Les professeurs veulent


boucler les programmes et les contrôles s’enchaînent. Jasper étudie. Il a
retrouvé son énergie et sa concentration, et il plonge avec délice dans ses
cours. Il se sent efficace, comme si tout s’éclaircissait soudain, y compris les
points les plus complexes des matières qu’il redoutait jusqu’à présent.
Son professeur principal le félicite. Il réussit tellement bien qu’il pourra
choisir en priorité les options qu’il souhaite pour l’année suivante. Quant à sa
bourse, elle sera renouvelée, bien entendu, et même augmentée !
L’été s’annonce radieux. Il travaillera en août dans un laboratoire de
recherche, et partagera juillet entre une visite à ses parents et des vacances
avec Mandy. En attendant, les fêtes s’enchaînent. Tantôt chez les uns, tantôt
chez les autres. Il ne dort plus beaucoup !
Un matin, en allant rendre ses livres à la bibliothèque de l’université, il
tombe sur une affiche : « Semaine française… The Best of France… Sur
Broadway, à la hauteur de la quarantième rue. » Il vérifie les dates. Il ne
s’agit pas vraiment d’une semaine, mais juste de trois jours, et le dernier jour
est… aujourd’hui !
En une seconde, sa décision est prise. Inutile d’appeler Mandy pour
l’inviter à l’accompagner, elle est prise en fin d’après-midi, le seul moment
où lui est disponible. Il ira seul.

Sur Broadway, la circulation a été interrompue sur plusieurs blocs et il y a


foule. Des stands s’alignent de chaque côté de la rue. La mode, la littérature,
la culture françaises sont à l’honneur, mais les pavillons qui attirent le plus de
monde sont ceux consacrés à la gastronomie. Jasper découvre qu’il a bien
choisi son moment pour venir. La manifestation se termine, et les exposants
distribuent les produits qui leur restent : pain français, fromages français,
plats cuisinés français, gâteaux français… Jasper goûte à tout, dans le
désordre. La plupart des produits lui sont inconnus. Il n’a pas l’habitude de
ces saveurs. Un morceau de baguette dans une main et une part de fromage
dans l’autre, il déambule entre les stands. On parle français autour de lui. On
lui propose des brochures qu’il fourre dans sa poche avec un sourire. Il
remonte vers Times Square, attiré par une musique qui couvre le bruit de la
circulation. Un podium a été dressé et un présentateur s’y agite, annonçant
l’arrivée imminente d’une chanteuse. Jasper ne saisit pas son nom. Peu
importe, il ne connaît ni chanteurs ni groupes français !
La foule se masse devant le podium tandis que la musique enfle et qu’une
jeune femme petite, mince et vêtue d’une courte robe noire, apparaît sur la
scène. Elle tient un micro à la main et semble vraiment minuscule, seule sur
ces planches. Elle annonce dans un américain teinté d’un fort accent français
qu’elle va interpréter quelques chansons d’Édith Piaf. Un vague silence
s’établit parmi les spectateurs. Édith Piaf… Certains, dans le public, semblent
connaître ce nom. La chanteuse se concentre, la tête baissée, les mains serrées
sur le micro, jointes comme pour une prière. Jasper se dit que ce doit être
terriblement difficile de chanter en pleine rue devant un public comme celui-
ci, qui ne connaît même pas votre langue ! Puis la musique commence et
soudain, la jeune femme redresse la tête et balaie la foule du regard. Elle
semble plus grande tout d’un coup, et plus forte, et sûre d’elle. La foule doit
le sentir car le silence se fait. Ne reste en arrière-plan que le bruit diffus de la
circulation dans Manhattan. Alors la femme en noir commence à chanter, et
tout s’arrête. Le bruit et le temps, le mouvement et les conversations. Seules
restent en arrière-plan les lumières de Times Square, avec ses gigantesques
panneaux incrustés dans les gratte-ciel sur lesquels les publicités lumineuses
se succèdent, comme venues d’un autre monde.
La voix de la chanteuse est puissante et les paroles de la chanson,
déchirantes. Jasper réalise qu’il les a déjà entendues. Ce jour-là, cependant,
elles prennent tout leur sens.
« Non ! Rien de rien ! Non ! Je ne regrette rien ! Ni le bien qu’on m’a fait !
Ni le mal, tout ça m’est bien égal ! »
Jasper est emporté par l’intensité de la voix de la chanteuse, bien droite
dans sa robe noire, par le rythme implacable de la musique, par les mots qui
montent et envahissent New York. Autour de lui, tout le monde se tait. Ceux
qui sont là ont la tête tendue vers la chanteuse, vers les paroles qu’elle lance à
la foule, des paroles de liberté et de résistance, des paroles d’affirmation de
soi, des paroles de vie, cette vie bouillonnante et souvent incompréhensible
qui se poursuit, malgré tout, quoi qu’il arrive.
Dans la tête de Jasper, les pensées se bousculent.
Il y a le Sud, Atlanta et la vieille demeure de East Mill plantation.
Il y a le visage et la voix de l’archiviste : « Il n’y a jamais eu de plantations
à Atlanta. »
Il y a les visages croisés au Centre pour les Droits Civiques et Humains.
Il y a les paroles de gran’pa qui résonnent dans l’air glacé du Maine :
« Jasper, cette étoile t’indique toujours où tu te trouves. »
Il y a les confidences de la vieille esclave à Billy : « France », « Français »,
« océan », « origines », et ce nom, « Durieu ».
Il y a la voix de son ancêtre qui sonne comme une promesse : « Il justifiera
tout ce que j’ai vécu et entrepris depuis ce jour d’automne 1854 où j’ai fui
East Mill et où j’ai pris mon destin en main. »
Quand les derniers mots de la chanson s’éteignent dans la rumeur de
Broadway, le public reste quelques secondes silencieux avant d’éclater en
applaudissements. La petite chanteuse française a gagné son pari, elle va
enchaîner chanson sur chanson tout le reste de la soirée.
Jasper reste là à l’écouter, le cœur plein d’un espoir immense. Jamais il n’a
ressenti une telle émotion. Petit à petit une idée s’impose à lui. Une idée folle
qu’il avait jusque-là soigneusement tenue à l’écart de ses pensées et qui
sonne à présent comme une évidence : la France. Si une partie de ses racines
s’y trouve, il doit s’y rendre. Car parmi les mots de la vieille femme, la
France y figurait, avec ce nom, « Durieu ». Jasper réalise alors que jamais il
n’a effectué de recherche sur Internet à partir de ce nom. Après la lecture du
cahier, il a entré toutes sortes de mots clés susceptibles de lui apporter des
informations, mais pas ce nom, comme s’il lui faisait peur. Il l’a occulté.
Après un dernier rappel, la jeune femme se tait et quitte la scène. Restent
les lumières de la ville qui s’affirment dans la nuit qui descend sur New York
tandis que le public se disloque, emportant avec lui le souvenir de cette
rencontre. La semaine française est finie.
Pas pour Jasper.
Ce nom qu’il a fait semblant d’oublier, il doit l’affronter.
Bordeaux – France

Voici quelques semaines

Histoire de Billy, de Jasper et de Rose


61

Dans le cimetière de la Chartreuse, à Bordeaux, la famille est rassemblée


autour du caveau. Les dernières paroles adressées au défunt n’en finissent
plus de s’envoler dans la chaleur de l’été. Il fait beau. Bien trop beau pour un
enterrement ! Il y avait foule tout à l’heure, à l’église, pour assister à la
messe, mais seuls les proches ont accompagné la dépouille de Raymond
Durieu jusqu’au cimetière.
Une jeune fille est présente, les yeux fixés sur le cercueil qui va bientôt
disparaître dans le caveau familial. Elle porte une robe noire qui s’arrête juste
au-dessus de ses genoux, et ses bras sont nus, comme ses jambes. Ses
cheveux sont rassemblés en une queue-de-cheval toute simple qui danse dans
son dos, accrochant les rayons du soleil. Autour du petit groupe, c’est le
silence, comme si la ville n’existait plus, ni le reste du monde, ni cette vie qui
va recommencer dès que le caveau sera refermé.
Cela n’en finit pas.
La jeune fille jette un coup d’œil derrière elle.
Il est toujours là.
Il est arrivé quelques minutes après la famille et s’est planté dans l’allée
voisine. Et depuis, il attend. Au début, elle a pensé qu’il venait se recueillir
sur une tombe voisine de leur caveau. Mais non. Il s’est juste posté à la bonne
distance, ni trop près ni trop loin. Aucun doute, c’est bien pour son grand-
père qu’il est là. Sans en avoir l’air, elle le détaille du regard. Il est jeune,
noir, de taille moyenne, à la fois svelte et bien bâti, plutôt séduisant, vêtu
simplement d’un jean, d’une chemise blanche et de baskets. Ce ne sont pas
des vêtements de deuil. Elle cherche dans sa mémoire si son grand-père ou un
autre membre de la famille a pu être en rapport avec lui, elle ne trouve pas.
Enfin la voix se tait. Les pieds raclent le sol et chacun s’écarte au moment
où le cercueil est placé dans le caveau. Voilà, c’est terminé. Ils reviendront
plus tard disposer les fleurs et les couronnes. En attendant, le petit groupe se
distend et s’achemine, par paquets de deux ou trois, vers la sortie du
cimetière.
La jeune fille reste quelques instants encore devant le caveau. Elle a du mal
à croire que tout est fini. Puis quelqu’un crie son nom :
– Rose !
Elle se retourne et voit le jeune homme qui la regarde intensément.
– Rose ! Tu viens ?
Elle se détache du caveau et rejoint la personne qui l’a appelée. Elle
marche vite, la tête baissée, penchée sur le côté, l’air pensif. Elle vient de
comprendre ce qui l’intrigue tant chez ce jeune homme, ce petit quelque
chose de familier qui l’attire irrésistiblement.
C’est cette mèche rousse qui flamboie au milieu de ses cheveux noirs, une
mèche exactement du même roux que ses propres cheveux.
62

Les derniers visiteurs quittent l’appartement, et Rose pousse un soupir de


soulagement. Ouf ! Cette fois, c’est terminé. Elle sait que ses parents tenaient
à réunir les proches autour d’un café et de gâteaux après la cérémonie au
cimetière, mais que c’était long ! Et le silence qui règne à présent dans les
pièces désertées n’en est que plus pesant. Même sa grand-tante, la sœur de
son grand-père, s’est retirée dans son propre appartement, sur le palier d’en
face. La pauvre. Rose sait à quel point elle était proche de son frère. Elle a
trois ans de moins que lui et l’a toujours connu à ses côtés.
Rose regagne sa chambre, s’apprête à ouvrir la fenêtre pour laisser entrer
l’air du soir, suspend son geste. Il est encore là ! Le jeune homme du
cimetière. Il est debout, en face de leur immeuble, la tête levée vers les
fenêtres de leur appartement. C’est agaçant à la fin ! Que veut-il ? Et qui est-
il ? Un simple curieux ? Un journaliste ? Après tout, leur famille fait partie
des plus anciennes de la ville et son grand-père a longtemps été une grande
figure de Bordeaux. Mais si ce jeune homme était journaliste, il aurait
demandé une interview… Peut-être n’ose-t-il pas… Pas aujourd’hui.
Rose hausse les épaules et décide de ne plus lui prêter attention.

Le lendemain, en début d’après-midi alors qu’elle s’apprête à sortir, Rose


se fige. Il est toujours là ! Exactement à la même place que la veille.
– Cette fois, ça suffit ! maugrée-t-elle. Il ne va pas continuer à nous
espionner comme ça pendant des jours !
Elle attrape son sac, glisse ses pieds dans des sandales et claque la porte
derrière elle. Elle dévale les escaliers, jaillit dans la rue, qu’elle traverse pour
se planter devant le jeune homme.
– Bonjour ! J’aimerais bien savoir si on se connaît, ou si vous connaissez
ma famille. Vous étiez présent, hier, au cimetière pour l’enterrement de mon
grand-père. Et vous êtes venu ici, plus tard dans la journée. C’est comment
votre nom ?
Il la dévisage quelques instants avant d’interroger d’une voix hésitante :
– Do you speak English ?
– Sure ! I speak English, répond Rose.
Un immense sourire illumine le visage du jeune homme, et Rose se dit
qu’il est décidément craquant.
– Ah ! Merci ! Merci ! s’exclame-t-il en anglais. Parce que moi, mon
français… Je l’ai un peu appris à l’école, mais à présent que je suis ici, c’est
difficile ! Je m’appelle Jasper. Jasper Stone, et je suis américain.
– Ravie de vous rencontrer, monsieur Stone.
– Jasper. Appelez-moi Jasper. Et vous, vous êtes Rose, n’est-ce pas ?
ajoute-t-il, la voix tremblante d’émotion.
– Euh… Oui, répond Rose, émue elle aussi par le ton de cet inconnu. Rose
Durieu. Mais que voulez-vous ? Que pouvons-nous faire pour vous ?
– Je suis venu d’Amérique spécialement pour vous rencontrer… Enfin,
rencontrer votre famille. Et je suis content que ce soit vous ! Surtout avec
votre prénom…
Rose est interloquée.
– Mon prénom ?
– Il signifie beaucoup pour moi. C’est comme un signe. Je vous
expliquerai. C’est compliqué. Une longue histoire. Une histoire difficile…
Rose comprend qu’il a du mal à lui dire ce qui l’amène, et elle attend
patiemment en espérant que ça ne dure tout de même pas trop longtemps car
elle a rendez-vous avec une copine et elle n’a pas envie de perdre sa journée.
Le jeune homme prend une longue inspiration et lance soudain :
– Écoutez… Je sais que cela va vous sembler extraordinaire, voire très
étrange, mais je crois… enfin… il y a de fortes probabilités pour que vous et
moi soyons parents…
Elle le dévisage quelques secondes avant d’éclater de rire. Un grand rire
libérateur qui lui fait du bien après les tensions de la veille.
– Vous, alors ! finit-elle par lancer, vous ne manquez pas d’imagination !
C’est une technique de drague américaine ou quoi ? Je vous préviens, ici, ça
ne marchera jamais !
– Non, non… Ce n’est pas une technique de drague, répond-il en levant la
main, gêné. Je n’aurais pas dû commencer par là…
– Peut-être pas ! À présent, excusez-moi, je ne peux pas m’attarder.
Elle avance de quelques pas, mais il est toujours à ses côtés.
– Je vous accompagne ! Et s’il vous plaît… Écoutez-moi !
Elle jette un coup d’œil à son portable. Elle a déjà perdu dix minutes avec
cet inconnu. Aussi mignon soit-il, elle est tentée de s’en débarrasser, de lui
ordonner de disparaître et de cesser de les espionner, elle et sa famille. Mais il
y a ce regard profond et innocent qu’il pose sur elle, et cette mèche rousse
incongrue… Elle retient ses paroles.
– Bon, soupire-t-elle. Vous pouvez venir avec moi, mais tâchez d’être plus
explicite !
63

Jasper avance à côté de Rose, accordant ses pas à ceux de la jeune fille. Il
s’est passé tant de choses depuis la soirée à la semaine française. D’abord, ses
recherches sur Internet n’ont pas suffi. Des Durieu, il y en avait beaucoup
dans les différentes villes qui l’intéressaient, et avec des orthographes
différentes : Durieu, Durieux, du Rieu, Durilleux… Comment savoir lequel
était celui qu’il recherchait ? Il a alors eu l’idée de faire appel à un professeur
d’histoire de Columbia, qui a lui-même contacté l’un de ses homologues
européens, qui a à son tour demandé les services d’un confrère spécialisé en
généalogie. C’est ce dernier qui a trouvé la trace d’une famille Durieu,
habitant à Bordeaux, et correspondant aux maigres informations que Jasper
possède. Jasper a alors décidé de ne plus tergiverser. Il a annoncé à ses
parents, puis à Mandy, qu’il modifiait ses plans de vacances. Il partait pour la
France, il ne savait pas pour combien de temps. Mandy ne l’a pas très bien
pris. Il a fini par promettre de rentrer assez tôt pour qu’ils passent tout de
même quelques jours ensemble avant qu’il commence son travail au
laboratoire de recherche. Elle a rétorqué qu’il n’était pas certain qu’elle
l’attende. Il a néanmoins acheté un billet d’avion pour la France, transité par
Paris, atterri à Bordeaux, trouvé la chambre qu’il avait réservée chez des
particuliers.
Le lendemain de son arrivée, en se connectant sur Internet, il a appris le
décès de Raymond Durieu, le patriarche de la famille. On l’enterrait le jour
même et il a décidé d’assister à la cérémonie. Et à présent, il est là, cheminant
aux côtés de cette jeune fille prénommée Rose. Il se dit qu’il n’y a pas de
hasard et cela lui donne le courage de commencer son récit.
– Rose, dit-il, connaissez-vous l’histoire de votre famille ?
Elle hausse les épaules d’un geste gracieux et réplique :
– Oui ! Bien sûr ! C’est ma famille, tout de même !
– Alors vous savez ce que faisaient vos ancêtres aux dix-huitième et dix-
neuvième siècles ?
– Ouh ! C’est loin, ça ! Ils faisaient du commerce, comme de nombreux
Bordelais à l’époque… Enfin, je crois…
– C’est ça. En fait, l’histoire de votre famille se confond avec celle de
Bordeaux. C’est un dénommé Bertrand Durieu qui, le premier, est devenu
armateur, dans les années 1740. Il s’est bien débrouillé, et ses affaires ont
prospéré, si bien qu’il a légué à ses enfants une entreprise florissante. L’un
d’eux a continué à la développer, achetant de nouveaux bateaux, étendant son
champ d’action, avant de la transmettre à son tour à la génération suivante.
La période qui m’intéresse se situe aux alentours de 1840. À cette époque,
Bordeaux est déjà une ville superbe. Elle vit de négoce, et ce négoce attire les
investisseurs et fait travailler une foule de gens. Pas seulement des armateurs,
des capitaines et des marins, mais aussi des marchands, des artisans, des
transporteurs, des assureurs… car Bordeaux est devenue un grand marché par
où transitent le sucre, le café, l’indigo, le coton venus des Amériques.
– Pfff… l’interrompt Rose. Vous connaissez drôlement bien l’histoire de
Bordeaux !
– Je me suis informé, répond Jasper avec un sourire. Les Durieu sont donc
armateurs, enchaîne-t-il. Comme d’autres familles bordelaises, françaises,
européennes, ils pratiquent le commerce triangulaire…
Le pas de Rose ralentit.
– Je suis sûr que vous avez entendu parler du commerce triangulaire…
poursuit Jasper.
– Vous voulez dire, le coupe Rose, que mes ancêtres étaient des… des
négriers ?
Jasper a une seconde d’hésitation. Mais il n’a pas entrepris toutes ces
démarches ni effectué ce voyage pour reculer au dernier moment.
– Oui, répond-il. Ils armaient des bateaux qui allaient chercher des
hommes, des femmes, des enfants en Afrique pour les emmener en Amérique
et les revendre comme esclaves. Une fois cette opération faite, ils chargeaient
leurs bateaux des denrées que l’on ne trouvait qu’en Amérique, comme du
coton ou du sucre, et les rapportaient à Bordeaux pour les commercialiser
partout en Europe.
Rose s’arrête net en plein milieu du trottoir et apostrophe Jasper :
– Pourquoi vous me racontez ça ?
– Parce que c’est votre histoire, et que c’est aussi la mienne.
– N’importe quoi ! s’insurge Rose.
– Pas vraiment, réplique Jasper. Je suis sûr que vous avez remarqué cette
mèche rousse dans mes cheveux. Quand je vous ai vue, au cimetière…
La colère de Rose tombe d’un coup. Elle prend la main de Jasper et
l’entraîne.
– Venez…
64

Jasper et Rose marchent d’un pas vif le long des rues.


Rose a l’air de savoir où elle va. Elle est muette et semble tendue, comme
si quelque chose d’incontrôlable bouillonnait à l’intérieur d’elle-même.
Jasper la suit en silence et il est si tendu, lui aussi, qu’il a mal aux mâchoires
à force de les serrer pour maîtriser le tremblement qui s’est emparé de lui.
Soudain, à la sortie d’une ruelle, les deux jeunes gens débouchent sur une
large avenue où voitures et tramways se côtoient. De l’autre côté, un vaste
espace vert appelle à la promenade. Ils traversent l’avenue, puis l’espace
vert… Le fleuve est là, large et puissant, poussant ses eaux brunes vers
l’océan.
Jasper est subjugué. Il a du mal à trouver ses mots et ses mains tremblent si
fort qu’il les fourre dans ses poches.
– Les bateaux partaient d’ici… murmure-t-il.
Elle ne répond pas.
Ils cheminent côte à côte le long de l’eau. Ils croisent d’autres promeneurs,
et des familles avec des enfants dont les cris et les rires ricochent sur les eaux
du fleuve. À voix basse, si basse que Rose doit tendre l’oreille pour la
percevoir, Jasper raconte. La maison du Maine, la mort de son grand-père, le
cahier, East Mill, l’histoire de Billy…
– C’est seulement après avoir rempli presque tout son cahier, conclut-il,
que Billy s’est décidé à expliquer ce qui l’avait poussé à apprendre à lire et à
écrire, puis à rédiger son histoire. Il voulait la transmettre à ses descendants
pour que ceux-ci sachent qui ils étaient et d’où ils venaient.
Jasper s’arrête et contemple, songeur, les eaux du fleuve.
– C’est un peu ici que tout a commencé… murmure-t-il.
– Que tout a commencé… quoi ? demande Rose.
– Une histoire d’amour.
Elle lève vers lui un regard interrogateur.
– Je ne vous ai pas tout dit, confie Jasper. Il y a encore les dernières pages
du cahier de Billy…
Jasper marque une pause avant d’avouer :
– Les détails que je vais vous confier, je ne les ai jamais dits à personne.
Pas même à mes parents, ni même à Mandy.
– Mandy ? relève Rose.
– Ma petite amie, précise Jasper avant de poursuivre : ces pages
contiennent les toutes dernières paroles prononcées par cette vieille esclave
avant de mourir. C’est à cause d’elles que je suis ici.
La voix de Jasper se fait lointaine. Elle franchit le temps et se superpose à
celle de la femme allongée dans la pénombre…

East Mill plantation, Atlanta.


Dans l’une des cases du quartier des esclaves de la maison Parson, une
vieille femme est en train de mourir. Elle a servi de grand-mère à de
nombreux enfants d’esclaves. Mais l’un d’eux est différent. Il se nomme Billy,
et celui-là, c’est elle qui l’a élevé. Avant de mourir, elle doit lui confier un
secret qui le concerne.
– Écoute-moi, commence-t-elle. Écoute-moi… Ta mère et moi sommes
venues du même pays, là-bas, en Afrique… Elle et moi parlions la même
langue. Je ne l’ai pas oubliée, la langue de notre peuple, tu sais. Elle est
toujours là, au fond de mon cœur…
La vieille femme lance quelques mots que Billy ne comprend pas et
enchaîne :
– C’est pour cela que je me suis occupée de toi quand elle est morte. Tu
avais huit jours. Je lui ai promis, avant qu’elle ne quitte cette terre, de te
raconter son histoire, ton histoire, Billy. Les Blancs d’ici appelaient ta mère
Elisa. Mais elle avait un autre nom, un nom africain. Son vrai nom était
Nomba. Elle avait huit ans quand elle a été prise, là-bas, chez nous.
Contrairement aux autres Africains qui ont été raflés en même temps qu’elle,
elle n’a pas traversé l’océan pour être revendue en Amérique. Elle a été
conduite en France dans une grande ville tout près de l’océan. Là, le
capitaine du navire en a fait cadeau à son patron, celui à qui appartenait le
bateau. Je connais le nom de cet homme à qui elle a été offerte parce que ta
mère me l’a dit. Il s’appelait Durieu.
Vois-tu, Billy, cet homme avait un fils. Mais ce petit garçon était de santé
fragile. Il était souvent malade et triste de devoir garder la chambre. Son
père s’était dit qu’une petite Africaine de son âge l’amuserait. Elle le
distrairait, elle danserait pour lui, elle le ferait rire. Voilà pourquoi il a
demandé à l’un de ses capitaines de lui ramener une fillette vive et en bonne
santé. Ta mère était en effet vive, en bonne santé, et déjà très jolie. Je ne sais
pas si elle a amusé le petit garçon avec ses pitreries, elle ne me l’a pas dit.
Ce que je sais, en revanche, c’est que le petit garçon blanc et la petite fille
noire ont grandi côte à côte. Bientôt, le petit garçon a commencé à aller
mieux, puis il n’a plus jamais été malade. La petite fille est devenue une
jeune fille et le petit garçon un jeune homme, et il est arrivé ce qui jamais
n’aurait dû se produire : ils sont tombés amoureux l’un de l’autre.
La vieille esclave reprend son souffle avant de poursuivre :
– C’était une histoire d’amour impossible. Quand les parents du jeune
homme ont découvert ce qui se passait, ils ont profité de l’une de ses
absences pour se débarrasser de la jeune fille…
La vieille esclave a de plus en plus de mal à respirer. Elle chuchote :
– Je n’ai plus beaucoup de temps… Ta mère a fini par le traverser, cet
océan. Sur un bateau négrier. Comme les autres. Comme nous tous qui
sommes venus d’Afrique sur ce continent. Elle n’était pas seule. Tu étais avec
elle ; tu étais dans son ventre. Elle s’est retrouvée au marché aux esclaves de
Savannah où elle a été achetée par notre maître. C’est comme ça qu’elle est
arrivée ici. Notre maître n’était pas content quand elle est morte. Il l’avait
payée cher et toi tu n’étais qu’un nouveau-né qui ne serait pas bon à grand-
chose avant plusieurs années… À condition que tu survives ! Elle, elle voulait
que tu saches. Billy… Voilà pourquoi elle m’a raconté son histoire en me
demandant de te la dire quand tu aurais l’âge, ou en tout cas avant de
disparaître. Alors écoute-moi bien. Tu es un enfant de l’amour, Billy. Tu es le
sien et celui de ce jeune homme français. Durieu. N’oublie pas ce nom, c’est
celui de ton père. Et n’oublie pas ces mots : France, Français.

Le soleil brille toujours au-dessus du fleuve. Dans un bassin aménagé sur


les pelouses, des enfants jouent à s’asperger. Rose est tétanisée. Elle n’entend
pas leurs cris de joie ni leurs rires. Elle guette la voix de la vieille esclave qui
traverse le temps, les terres et l’océan. Mais la voix s’est tue, Jasper n’en dira
pas plus.
Rose se reprend peu à peu. Elle réfléchit. Le récit est touchant, mais est-il
vrai ? Cela dit, pourquoi Jasper aurait-il entrepris ce voyage juste pour le lui
raconter ? Elle réalise qu’elle ne sait rien de lui.
– Vous faites quoi dans la vie ? l’interroge-t-elle soudain. Vous écrivez des
romans ?
Jasper sourit. Il aime la vivacité et la répartie de Rose.
– Non, pas du tout. Je suis étudiant en physique.
Il parle alors de ses études, de Columbia. Il explique que c’est grâce à
l’aide des professeurs de son université qu’il a identifié Bordeaux comme
étant la ville qu’il cherche. Il évoque ensuite Elmira, la ville où il a grandi et
où ses parents vivent, puis les merveilleux étés passés dans le Maine avec son
grand-père, Mandy qu’il a délaissée pour venir en France mais qu’il espère
bien retrouver à son retour, et enfin le travail qu’il a décroché dans un
laboratoire de recherche pour le mois d’août…
– Et vous, demande-t-il, vous êtes étudiante aussi ? Où avez-vous appris à
parler l’anglais aussi parfaitement ?
Elle sourit à son tour.
– N’exagérons rien ! Je sais que j’ai toujours mon petit accent français.
Mais c’est vrai que je me débrouille plutôt bien. J’ai eu de bons professeurs,
et depuis le collège, je vais chaque été en Angleterre. En ce moment, je suis à
Amsterdam, dans le cadre de cours d’été. J’étudie les sciences politiques, je
suis en troisième année. À Amsterdam, les étudiants viennent du monde
entier, et tout le monde parle anglais ! C’est la langue internationale…
Son regard s’assombrit.
– Je ne devrais pas être à Bordeaux ces jours-ci, ajoute-t-elle. Je suis
rentrée pour l’enterrement de mon grand-père. Je repars après-demain.
– Après-demain ! s’exclame Jasper. Mais…
– Je dois réfléchir à ce que vous m’avez raconté, l’interrompt-elle.
D’ailleurs, qu’attendez-vous de moi, de nous ? En admettant que cette
histoire soit vraie.
– Elle est vraie, assure Jasper. Je n’écris pas des romans. Et je ne suis pas
sûr de ce que j’attends. Une confirmation, je crois. J’ai pensé que vos parents
avaient peut-être des papiers, des documents. Nous, les descendants
d’esclaves, nous n’avons rien. Nos noms et notre passé ont été effacés. J’ai
une chance folle d’avoir trouvé ce cahier. Ici, c’est différent, il doit y avoir
des archives, des traces de l’histoire familiale.
Rose hausse les épaules.
– Moi-même j’ignorais avoir eu des ancêtres négriers ! Quant à mes
parents, je ne les ai jamais entendus parler de ça !
– Votre grand-père aurait peut-être su, lui…
– Il n’a jamais parlé de rien, lui non plus. Excusez-moi, mais je dois
vraiment y aller maintenant. J’avais rendez-vous avec une amie.
– Oui, bien sûr… Mais nous allons nous revoir, n’est-ce pas ? Avant votre
départ ? Vous allez questionner vos parents ?
Rose hésite. Son grand-père vient de mourir, questionner ses parents sur un
tel sujet… Ce n’est pas tellement le moment ! En même temps, il y a une telle
urgence dans la voix de Jasper ! Et elle aussi, elle voudrait savoir. Est-il
réellement possible qu’elle, une rousse au teint si clair, et ce garçon à la peau
noire venu de l’autre côté de l’Atlantique soient parents, même très éloignés ?
– Oui, lâche-t-elle. Inutile de continuer à faire le guet sous nos fenêtres.
Donnez-moi votre numéro de portable, je vous appellerai.
Jasper regarde Rose s’éloigner. Ses cheveux roux dansent sur ses épaules
nues. Elle a eu l’air de le croire. Ou peut-être pas… Il se demande si elle le
rappellera.
Quand elle s’engouffre dans la ruelle de l’autre côté de l’avenue, il reprend
sa promenade le long du fleuve. L’océan est encore loin, et pourtant l’air est
chargé de senteurs marines. Il imagine les dizaines de bateaux qui
s’amarraient ici autrefois, et l’animation des quais où s’entassaient les
marchandises venues d’ailleurs. Parmi elles, se glisse l’ombre d’une
silhouette. C’est une petite fille. Elle débarque d’Afrique. Elle a huit ans et
elle s’appelle Nomba.
65

Jasper détaille le salon où on l’a fait entrer. Il est spacieux, lumineux grâce
à ses hautes fenêtres drapées de rideaux, et meublé avec élégance. Il ne
ressemble pas à celui de la grande maison de East Mill plantation, et pourtant,
il inspire la même sérénité, le même sentiment d’aisance et aussi cette
certitude d’appartenir à la classe qui gouverne les autres. Billy avait raison
d’imaginer que la boucle d’oreille provenait d’un lieu comme celui-ci !
Les parents de Rose l’accueillent chaleureusement, le prient de s’asseoir
sur l’un des fauteuils capitonnés, lui offrent une boisson fraîche, commencent
par l’interroger sur ses études, New York où ils ne sont jamais allés, mais ils
aimeraient bien, son voyage en France, a-t-il l’intention de visiter Paris ou
d’autres villes ?
Jasper réprime son impatience, et répond aussi précisément que possible.
Les échanges ont lieu moitié en anglais, moitié en français, Rose traduisant
d’une langue à l’autre quand ses parents ou Jasper butent sur des mots ou des
expressions.
Enfin, le père de Rose se décide à entrer dans le vif du sujet.
– Notre fille nous a répété votre conversation, jeune homme. Nous
comprenons tout à fait votre envie de retrouver des traces du passé de vos
ancêtres, mais autant vous dire tout de suite qu’avec notre famille, vous faites
fausse route…
Jasper a la gorge sèche, les mains moites, et son corps est tendu comme un
arc. Il a placé tant d’espoir dans cette rencontre ! Mais le préambule du père
de Rose n’est pas très encourageant.
– Pour être franc avec vous, ce sont des élucubrations, poursuit celui-ci.
– Pas du tout ! s’insurge Jasper. Le cahier dont j’ai parlé à Rose a été
authentifié par un spécialiste à Atlanta…
– Je n’en doute pas. Cela ne signifie pas pour autant que son contenu soit
vrai, n’est-ce pas ? l’interrompt le père de Rose.
Il s’apprête à enchaîner quand son épouse le coupe :
– Moi, le récit de Jasper m’a fait penser à cette histoire de femme de
chambre que ton grand-père a racontée, une fois… Je ne me souviens plus
des détails, mais…
– Ah ! Je vois de quoi tu veux parler ! intervient le père de Rose.
Il se tourne vers Jasper avec un petit sourire et dit :
– Vous voulez connaître nos vieilles histoires de famille ? Voici la seule
que je connaisse. Vous allez voir, il n’y a là rien de bien méchant… Je ne sais
plus trop à quelle époque cela s’est passé… Toujours est-il que cette histoire
concerne un lointain cousin de mon grand-père. Il y avait chez lui une aide
cuisinière ou une femme de chambre, je ne sais plus… Disons une
domestique qui était jeune et particulièrement jolie. Est arrivé ce qui devait
arriver : le fils de la maison, qui était très jeune, est tombé amoureux fou de
cette fille. Il prétendait l’épouser. Vous imaginez le scandale en ce temps-là !
Ses parents ont cherché une solution pour résoudre cette situation.
Finalement… Bon, je vous préviens, la fin est plutôt triste. Une épidémie de
grippe sévissait à ce moment-là dans la région. La pauvre fille l’a attrapée,
elle en est morte. Les parents du jeune homme ont fait ce qu’il fallait, ils l’ont
fait inhumer à leurs frais. Quant au jeune homme, il s’est remis de son
chagrin d’amour. Il s’est marié, il a eu des enfants et a mené une vie
heureuse ! Voilà, jeune homme. Vous savez tout sur notre famille et sur les
amours malheureuses qu’elle a connues !
Jasper garde la tête baissée. Quelle déconvenue !
– Et le nom ? Votre nom qui figure dans le cahier ? demande-t-il pourtant.
Le père de Rose hausse les épaules.
– Coïncidence… Cette femme qui l’aurait prononcé, peut-être de travers
d’ailleurs, l’aura entendu quelque part et répété. De toute façon, c’est un nom
répandu, dans des orthographes variées, nous ne sommes pas les seuls à le
porter, loin de là ! Vous l’aurez constaté en menant les recherches qui vous
ont conduit ici.
Jasper ne sait que répondre. Le père de Rose a l’air si affirmatif, si sûr de
lui ! Il a le sentiment que tout s’écroule autour de lui. Quel voyage inutile ! Il
jette un regard malheureux à Rose qui esquisse un geste d’impuissance.
– Cette histoire est douloureuse pour vous, nous le concevons, mais encore
une fois, elle ne nous concerne pas. Il est exact que, par le passé, il y a eu des
armateurs dans notre famille. Mais vous savez, les armateurs bordelais étaient
plutôt spécialisés dans le commerce en droiture. Cela signifie que les bateaux
partaient d’ici chargés de vin et de produits manufacturés, se rendaient
directement aux Antilles, voire en Amérique, et revenaient ensuite à
Bordeaux avec des produits de là-bas, du sucre, du rhum, du coton ou que
sais-je encore… Vous voyez qu’il n’est pas ici question d’esclaves…
Jasper a le sentiment de s’être ridiculisé. Il murmure cependant :
– Et cette mèche rousse ?
– Cette couleur de cheveux est assez répandue en Europe, réplique le père
de Rose. D’ailleurs, les cheveux roux sont plutôt l’apanage des habitants des
pays nordiques. Je suis désolé, jeune homme, nous ne pouvons rien faire de
plus pour vous, et…
Le père de Rose continue à parler, mais Jasper ne l’écoute plus. Son esprit
s’emballe. Il s’accroche à une remarque de monsieur Durieu : le nom dans le
cahier n’est peut-être pas le bon. Il a peut-être été écorché, mal transcrit… Et
pourquoi pas ! Lui-même s’est bien trompé entre East Hill et East Mill ! Tout
n’est pas perdu. Il faut juste qu’il reprenne ses recherches. Il ne peut pas
s’arrêter sur un premier échec !

Durant leur entretien, une vieille dame est entrée et s’est assise sur une
chaise, dans un coin du salon. Jasper ne la remarque que maintenant. Elle
pose sur lui un regard vif et curieux.
– Ah ! Je vous présente ma tante, s’exclame monsieur Durieu. C’est la
sœur de mon père que nous avons enterré voici deux jours.
– Oui… bafouille Jasper, soudain gêné de se trouver dans l’intimité de
cette famille en deuil. Bonjour, Madame. Je suis désolé de vous déranger
dans ces moments douloureux…
Madame Durieu vient à son secours.
– Tante Alice, c’est le jeune homme dont Rose nous a parlé.
Jasper se lève, embarrassé.
– Merci de votre accueil, dit-il. Et merci pour votre franchise. Je n’ai pas
trouvé les réponses que je suis venu chercher, mais quoi qu’il en soit, cela
m’a aidé de voir cette ville, de vous rencontrer, de parler avec Rose. Avant de
vous laisser, je voudrais vous montrer quelque chose. Pour que vous
compreniez que je n’ai rien inventé, que mon histoire repose sur des bases
réelles.
Jasper sort un minuscule écrin de sa poche et l’ouvre. La boucle d’oreille
apparaît et Rose s’exclame :
– Qu’elle est jolie !
En quelques mots, Jasper relate ce qu’il sait du bijou.
– Vous n’avez pas la paire ? demande madame Durieu.
– Non.
– C’est dommage, elle est vraiment ravissante.
Jasper range l’écrin dans sa poche, salue les parents de Rose, puis sa
grand-tante.
– Quand repartez-vous chez vous, jeune homme ? interroge cette dernière.
– Je ne sais pas. J’avais prévu de rester encore quelque temps, mais je vais
peut-être faire avancer mon billet. Je n’ai plus rien à faire ici. Je réalise à quel
point mes recherches sont complexes ! Je ne connaîtrai jamais la vérité… et
c’est peut-être mieux ainsi.
– Peut-être… murmure la vieille dame.
– Rose, raccompagne notre ami, dit la maîtresse de maison.
Jasper renouvelle ses remerciements et emboîte le pas à Rose.

Les voilà seuls tous les deux, Rose retenant la lourde porte de l’immeuble
et Jasper déjà à l’extérieur, sur le trottoir, murmurant :
– Désolé pour tout ça. J’ai peur d’être passé pour un parfait idiot.
– Mais non ! Mon père adore replonger dans ses souvenirs de jeunesse. Et
moi, grâce à vous, j’en connais un peu plus sur ma famille ! Restons en
contact, vous voulez bien ? Envoyez-moi déjà un texto pour me dire si vous
avez pu changer votre billet !
– D’accord ! Et bon retour à Amsterdam ! Vous partez demain, c’est ça ?
– Oui.
– Nous nous croiserons peut-être à l’aéroport. Si je quitte Bordeaux
demain, j’aurai le temps de passer quelques jours à Paris. C’est dommage de
rentrer en Amérique sans visiter la capitale de votre pays !
– Bonne chance, alors. Au revoir ! lance Rose en laissant la porte se
refermer.
Jasper s’éloigne sur le trottoir baigné de soleil. Il est déçu et serein en
même temps. Il a le sentiment d’être allé au bout de ce qu’il pouvait faire. Et
cette famille l’a reçu si chaleureusement ! Et puis il y a cette histoire de nom.
C’est peut-être une autre piste. Ou pas. Il verra s’il se lance dans de nouvelles
recherches. Pour le moment, il veut revoir le fleuve une fois encore et
s’imprégner de l’atmosphère de ce parc au bord de l’eau, s’occuper de son
billet, téléphoner à Mandy pour lui dire à quel point il a été stupide…
Il sourit. Il a hâte de la retrouver ! Finalement, peut-être ne s’arrêtera-t-il
pas à Paris. Ils y reviendront ensemble.
66

Debout dans le hall de l’aéroport, Jasper consulte le tableau d’affichage. Il


est vraiment très en avance ! Deux heures à attendre… Et il n’a même pas
l’espoir de croiser Rose, son avion à elle ne part que dans la soirée. Tant pis.
Son sac sur l’épaule, il se dirige vers la cafétéria, s’installe à une table et
commande un café. Le serveur ne le lui a pas encore apporté qu’il se lève,
surpris. Une silhouette se dresse à l’entrée de la cafétéria. C’est celle d’une
vieille dame, très droite, les deux mains posées sur le pommeau de sa canne
solidement fichée sur le sol. Elle inspecte la salle du regard, identifie Jasper,
s’avance vers lui.
Jasper ouvre de grands yeux. La vieille dame est la grand-tante de Rose !
Que fait-elle ici ? Rose serait-elle là aussi finalement ? Non. Il y a peu de
monde dans la cafétéria et la jeune fille ne s’y trouve pas. Jasper doit se
rendre à l’évidence : c’est lui que la vieille dame est venue voir. Elle s’arrête
en effet devant lui et dit :
– Bonjour, Jasper. Puis-je m’asseoir à votre table ?
– Euh… Bonjour, Madame. Oui. Bien sûr. Je vous en prie…
Il cherche à toute allure les formules de politesse qu’il connaît en français
tout en aidant maladroitement la grand-tante de Rose à s’installer.
Celle-ci lève la main et commande avec autorité :
– Une eau minérale gazeuse, je vous prie.
Elle pose sur Jasper un regard bleu acier.
Jasper rassemble ses connaissances en français et s’apprête à ouvrir la
bouche, lorsqu’elle l’interrompt, dans un anglais parfait :
– Ne vous fatiguez pas, Jasper. Je parle votre langue. J’ai vécu dans votre
pays. Il y a longtemps… dans une autre vie.
Jasper n’a pas le temps de répliquer car elle enchaîne :
– Rose m’a indiqué l’horaire de votre départ et je me suis débrouillée pour
arriver de bonne heure. Je ne voulais pas vous manquer. Mais je ne pensais
pas vous trouver déjà ici !
– C’est vrai, sourit Jasper. Je suis très en avance ! Mais je n’avais plus rien
à faire en ville…
– Vous croyez ? fait la vieille dame.
– Que voulez-vous dire ? demande Jasper.
– Attendez une minute. Laissons à Rose le temps d’arriver.
– Rose ! s’exclame Jasper.
– Oui. Je lui ai demandé de nous rejoindre. Ah ! La voilà !
Rose vient de surgir, en effet, tout essoufflée, un petit sac de voyage sur
l’épaule. Elle se laisse tomber sur une chaise.
– Tante Alice ! C’est quoi cette histoire ? J’ai couru comme une folle, je ne
suis même pas sûre d’avoir pris toutes mes affaires… Et mon avion ne part
que ce soir !
– Aucune importance, ma chérie, réplique tranquillement sa grand-tante. Je
voulais vous voir, tous les deux.
Jasper et Rose se taisent, soudain attentifs car le ton de la vieille dame
n’admet aucune protestation.
Tante Alice se recueille quelques instants, laissant le temps au serveur
d’apporter sa commande et de prendre celle de Rose, puis elle commence :
– Jasper, je voulais revenir sur votre entretien d’hier avec mon neveu.
Cette histoire qu’il vous a racontée, ce cousin amoureux d’une domestique…
Je la connais, moi aussi. Il y a quelques détails cependant que mon neveu a
omis…
Jasper fixe la vieille dame. Il se demande quel âge elle peut avoir et il est
impressionné par son élégance et sa maîtrise d’elle-même.
– C’est quoi, ces détails, tante Alice ? demande Rose.
– Ma petite Rose, cette histoire ne s’est pas déroulée dans un ailleurs
inventé par ton père, mais dans la maison où tu as grandi. Ensuite, elle ne
concernait pas un prétendu cousin, mais ton ancêtre en ligne directe. Et
enfin…
La grand-tante de Rose marque une pause avant d’ajouter :
– Cette domestique dont ce jeune homme était amoureux… Eh bien…
C’était une Africaine.
Jasper se fige. Il a le sentiment que son sang ne circule plus dans ses
veines. La voix de la grand-tante de Rose lui parvient à travers un brouillard.
Elle est pourtant calme et déterminée.
– Nous sommes dans les années 1830, commence-t-elle. Probablement en
1838. La famille Durieu occupe déjà l’hôtel particulier où vous êtes venu,
Jasper. La différence avec aujourd’hui, c’est qu’elle en est l’unique
propriétaire, ce qui n’est plus le cas puisque depuis, il a été divisé en
appartements dont deux seulement nous appartiennent, celui des parents de
Rose et le mien. Mais là n’est pas le sujet. Pour une grande maison comme
celle-là, il faut des domestiques. Certains viennent d’Afrique, n’ayons pas
peur de le dire… Le fils de la famille est amoureux de l’une de ces
Africaines. Il parle mariage ! Ce n’est pas un scandale, c’est pire que ça !
C’est inimaginable, tout simplement. Le jeune homme est têtu, si têtu que ses
parents craignent qu’il ne commette l’irréparable, qu’il épouse cette fille en
secret, sans rien demander à personne ! Pour éviter cela, ils éloignent leur fils
sous un faux prétexte. Peut-être l’envoient-ils rendre une visite commerciale
à l’un de leurs clients à Paris, Amsterdam ou ailleurs. Qu’importe…Toujours
est-il que lorsque le jeune homme revient, il découvre avec horreur qu’en son
absence la jeune fille est morte, emportée par la grippe. Il ne veut pas le
croire, mais on lui apporte toutes les preuves nécessaires. Il rencontre le
médecin qui l’a soignée, le prêtre qui a célébré la messe d’enterrement, on le
conduit sur la tombe. Le nom de la jeune fille y est gravé avec des dates. Pas
celle de sa naissance, que l’on ignore, mais celle de son arrivée en France, et
celle de son décès. Ah ça ! La famille a fait ce qu’il fallait, comme l’a si bien
dit mon neveu !
– Tante Alice, dit soudain Rose, tu m’as fait venir ici juste pour préciser
que le cousin n’en était pas un et que cette fille était une Africaine ? Mais
qu’est-ce que ça change ?
– Tout.
La vieille dame se tourne vers Jasper.
– Jasper, vous avez cité le nom africain de la jeune femme de votre cahier.
Quel était-il déjà ?
– Nomba, murmure Jasper.
– Nomba, répète la vieille dame. Cela signifiait certainement quelque
chose à Loango…
Jasper bondit.
– Loango ! Vous connaissez le pays d’origine de Nomba ? Mais
comment ?
La grand-tante de Rose esquisse un geste d’apaisement.
– Un peu de patience… Chez les Durieu, Nomba s’appelle Angèle. Ce
n’est pas une domestique comme les autres… Non pas parce qu’elle est
africaine, mais parce que son histoire se confond avec celle du fils de la
maison. Angèle avait huit ans quand elle a débarqué sur les quais de
Bordeaux, quand elle est descendue du bateau qui arrivait d’Afrique. Je l’ai
souvent imaginée, seule, minuscule, sur une terre inconnue, loin de ses
parents, de sa famille, de son pays, au milieu de gens indifférents dont elle ne
connaissait pas la langue. Je crois qu’ils n’ont pas été brutaux avec elle… Il
fallait en effet qu’elle arrive en bon état. Elle était une commande, un cadeau.
J’imagine aussi la surprise du petit garçon à qui on l’a offerte. C’était un petit
garçon souffreteux, souvent malade, seul au fond de son lit dans une chambre
sombre, le fils unique de parents qui avaient déjà perdu deux enfants et qui
comptaient sur celui-ci pour illuminer leur vie et perpétuer leur nom. Elle,
elle venait des grands espaces africains baignés par le soleil. Elle n’a pas dû
comprendre ce que cet enfant faisait là, couché dans l’obscurité. Sa tignasse
rousse l’a peut-être amusée. Lui avait déjà vu des Africains, bien sûr, il y en
avait à Bordeaux. Mais cette petite fille était différente. Sa peau avait l’air si
lisse, si douce, son regard était si profond, son corps si menu, si gracieux, son
visage si secret. Ils avaient le même âge, mais elle donnait l’impression
d’avoir déjà vécu des milliers de vies. Elle était très forte, il l’a tout de suite
compris. Il l’a longuement contemplée et il a réalisé que même si on la lui
avait donnée, elle ne lui appartenait pas. S’il la voulait vraiment, il allait
devoir la conquérir, et c’est ce qu’il a fait.
– Les deux enfants ont grandi côte à côte, enchaîne la grand-tante de Rose.
Le petit garçon a enseigné sa langue à la petite fille ; il a exigé qu’elle assiste
aux leçons données par son précepteur, qu’elle partage ses repas. Ses parents
ont accepté car depuis que la petite fille était à ses côtés, le petit garçon allait
mieux. Elle s’est laissée apprivoiser. Quand elle a su la langue du petit
garçon, elle lui a raconté les histoires de l’Afrique, les contes, la famille, le
village, la brousse, les animaux… Elle lui a ouvert les portes d’un univers
extraordinaire. Elle lui a donné envie de vivre.
Jasper est tétanisé. L’histoire que la grand-tante de Rose raconte est
identique à celle du cahier. Plus encore, elle donne vie à l’enfant venue
d’Afrique, elle reconstitue son visage, ses pensées, son rire, son identité.
Mais comment cette vieille dame la connaît-elle ?
Rose aussi est perplexe. Sa grand-tante n’était pas présente lorsqu’elle a
relaté à ses parents son entretien avec Jasper. Elle ne devrait pas savoir tout
cela.
– L’amour qui les a unis, poursuit la vieille dame, a dû commencer dès le
premier jour. En tout cas, c’est ce que j’ai toujours eu envie de penser. Ils
étaient pareils tous les deux. La petite fille déracinée et le petit garçon
solitaire. Ou alors, cet amour est né plus tard, à force de tendresse, de
complicité et de secrets partagés. Quoi qu’il en soit, le petit garçon s’est
transformé en jeune homme et ce jeune homme avait une certitude : jamais il
n’aimerait une autre femme comme il aimait Angèle. Il ne voulait pas en faire
sa maîtresse ni sa concubine. Elle serait son épouse et leurs enfants
porteraient son nom. Ils se sont aimés, peau blanche contre peau noire, avec
toute la tendresse, toute la confiance et toute la passion possibles.
La vieille dame se tait.
– Et elle est morte ! s’exclame Rose, désolée.
– À son retour de voyage, le jeune homme a appris la terrible nouvelle. Il
est resté prostré sur la tombe de sa bien-aimée. Il a fallu l’en arracher, le
ramener de force chez lui, le mettre au lit. La maladie s’est emparée de lui. Il
a déliré des semaines durant, entre la vie et la mort. Quand il a commencé à
basculer du côté de la vie, il avait perdu sa jeunesse. Sa première visite a été
pour le cimetière. Il y est retourné chaque jour, pendant des mois, des années.
Entre-temps, il a pris les rênes de l’entreprise et exigé que plus aucun bateau
lui appartenant ne pratique la traite des Africains. La fortune de la famille
s’est développée sur ce commerce en droiture dont a parlé ton père, Rose. Les
parents de notre jeune homme vieillissaient, et lui avec. Il a fini par se
résoudre à accepter ce que tout le monde attendait de lui pour assurer la
pérennité du nom et de l’entreprise : il s’est marié, et il a eu des enfants.
Jasper réfléchit en écoutant la vieille dame. L’histoire de cet amour
impossible est déchirante, il n’y est pas question cependant de bébé qui serait
né de cet amour.
– Mais… commence-t-il.
– Chut, jeune homme ! l’interrompt la grand-tante de Rose. Je n’ai pas
terminé. Et je m’aperçois que je ne vous ai pas dit comment ce jeune homme
s’appelait ! Son nom était Victorien. Victorien Durieu. Les années ont passé.
Un jour que Victorien, donc, se promène sur le port…
67

Pour Jasper et Rose, le temps bascule soudain. Les voilà sur les quais du
port de Bordeaux, vers 1873. La traite des Noirs est officiellement interdite
depuis de nombreuses années, et les armateurs ne lancent plus de bateaux
négriers sur les mers. Mais le commerce avec l’Amérique continue et les
produits dont les Européens ne peuvent plus se passer sont toujours
débarqués ici avant d’être expédiés vers d’autres pays d’Europe.
Victorien Durieu est toujours présent quand un de ses bateaux arrive. Il
préfère contrôler lui-même son état et son chargement. Sa rigueur et sa
probité sont connues de tous, et ils sont rares ceux qui chercheraient à le
tromper. Ce jour-là, il est particulièrement satisfait. La cargaison correspond
à ce qu’il souhaitait et la marchandise est d’une qualité exceptionnelle. Il
s’apprête à rentrer chez lui lorsqu’une voix l’interpelle, interrogative :
– Monsieur Durieu ?
Il se retourne et se retrouve face à un marin qui le dévisage.
– C’est bien vous, monsieur Durieu ! s’exclame le marin. Vous me
remettez pas, hein ? Autrefois, j’étais maître d’équipage sur le Neptune. Un
beau bateau. Vous ne vous souvenez pas de moi… C’est normal. À l’époque,
vous étiez un tout jeune homme, c’est votre père qui était là, sur le quai, à
contrôler les arrivages !
Victorien Durieu sourit.
– Oui, il aimait bien venir ici, lui aussi, répond-il. Vous avez donc travaillé
sur le Neptune ? Je me souviens du navire en tout cas. C’était l’un des
préférés de mon père. Il en parlait souvent ! Comment vous appelez-vous ?
– Louis Morin.
– Sur quel bateau travaillez-vous, à présent, monsieur Morin ?
– Le brigantin, là-bas, répond le marin en tendant le bras.
– Un joli bateau, reconnaît Victorien Durieu. Le Neptune était un brick,
n’est-ce pas ? J’ai toujours eu un faible pour les bricks. Ils sont fiables,
rapides, maniables… mais les brigantins sont des bateaux costauds…
– Ça oui, on peut le dire ! Mais vous savez, la marine a fait des progrès
depuis l’époque de votre père !
Victorien Durieu éclate de rire.
– Oui, je sais ! Je suis armateur ! Ça fait longtemps que vous ne travaillez
plus pour nous ?
– Ça oui. Tiens, je me souviens de mon dernier voyage sur le Neptune.
C’était en 1838. C’est la dernière fois que je suis allé en Afrique chercher un
chargement de nègres.
Le visage de Victorien se rembrunit.
– Ah ! Le navire pratiquait encore la traite… dit-il.
– Ça oui ! Vous savez pourquoi je me souviens particulièrement de ce
voyage ?
– Parce que c’est la dernière fois que vous êtes allé en Afrique ? suggère
Victorien Durieu.
– Pas seulement… Juste avant de larguer les amarres… Tenez, ce n’est pas
compliqué, nous étions amarrés là-bas, vous voyez ? À l’emplacement de ce
schooner. L’heure de la marée approchait, nous étions prêts à appareiller
quand une calèche a surgi et s’est arrêtée sur le quai. Nous avons dû remettre
la passerelle en place pour que les passagers de la calèche, un homme et une
jeune femme drapée dans une grande cape, puissent monter à bord. Ils sont
allés directement à la cabine du capitaine. L’entrevue n’a pas été longue, dix
minutes, pas plus. L’homme est redescendu à terre, seul, a sauté dans la
calèche qui est aussitôt repartie. Puis notre bateau a pris le fleuve. Ce n’est
que plus tard que nous avons appris ce qu’il en était.
Le marin lance un drôle de regard à Victorien Durieu.
– La fille, c’était une négresse. Toute jeune, et très jolie. Interdiction d’y
toucher ! Le capitaine a été formel sur ce point. On devait la ramener chez
elle. Vous m’entendez ? La ramener en Afrique, dans le pays d’où elle
venait ! C’est pour ça que l’homme nous avait choisis. Il connaissait la
destination du Neptune…
Sous les pieds de Victorien Durieu, le sol vacille. Il voudrait boucher ses
oreilles et oublier à jamais ce que ce marin vient de lui confier. Car l’horreur
de la situation lui apparaît et le submerge à tel point qu’il est pris d’une envie
irrépressible : sauter à la gorge de cet homme et serrer, serrer… Pourtant, le
marin n’est pas responsable de ce que Victorien vient de comprendre : qui,
mieux que son père, pouvait connaître la destination du Neptune ? Qui
d’autre que lui aurait pu demander un tel service à un capitaine de négrier ? Il
fallait que ce soit l’un de ses capitaines qui n’avait d’autre choix que de lui
obéir. Alors cette jeune femme dont il fallait prendre soin malgré la couleur
de sa peau… Ce ne pouvait être que… L’air lui manque et il passe deux
doigts entre son cou et le col de sa veste pour dissiper son malaise.
Le marin poursuit.
– Quelle drôle d’idée ! Aller chercher des nègres en Afrique pour les
vendre ailleurs, ça oui ! Mais en ramener un ou une dans son pays… J’avais
jamais vu ça !
Victorien Durieu est blême. Il parvient cependant à articuler :
– Vous avez su comment on appelait cette… cette jeune femme ?
– Ça oui ! Elle s’appelait Angèle.
Autour de Victorien Durieu, c’est comme si le monde qu’il avait si
difficilement bâti ces vingt dernières années s’écroulait. Angèle est le nom
gravé sur la tombe du cimetière où il se rend encore, chaque semaine, pour y
déposer des fleurs ; c’est le nom qui n’a jamais cessé de brûler dans son
cœur ; c’est le nom de la petite fille qui lui a sauvé la vie ; c’est le nom de la
seule femme qu’il ait jamais aimée. Comment son père a-t-il pu faire une
chose pareille ?
– Vous êtes sûr ? murmure-t-il.
– Certain.
– Et vous m’avez dit que c’était en quelle année ?
– En 1838, au mois de mai.
Victorien Durieu n’a plus aucun doute. Tout correspond, le nom de la
jeune femme, la date… et c’était bien un bateau de son père. On lui a menti !
Angèle n’est pas morte. C’est ce qu’on lui a fait croire pour les séparer
définitivement. La tombe au cimetière est un simulacre !
Alors les questions fusent :
– À quel port d’Afrique avez-vous accosté ? La jeune femme y a-t-elle été
débarquée ? Où a-t-elle été conduite ensuite ? Que lui est-il arrivé ?
– Eh ! Attendez ! l’arrête le marin. Je ne connais pas toutes les réponses !
Ce que je peux vous dire, c’est que nous avons accosté à Loango, en Afrique
Centrale. Je suppose que la fille avait été capturée dans ce secteur puisque
nous devions la ramener chez elle ! Elle était toujours à bord quand nous y
sommes arrivés, ça je peux vous l’assurer. Et en bonne santé. Le capitaine
avait suivi à la lettre les instructions reçues. De toute façon, votre père était
très autoritaire ; personne n’aurait eu l’idée de lui désobéir, même de l’autre
côté de l’océan !
– Continuez, dit Victorien Durieu.
– Il n’y a rien de plus. Je suppose que le capitaine s’est occupé de faire
conduire la fille là où elle devait aller… Drôle d’histoire, hein ? Voilà
pourquoi ce voyage m’a marqué, conclut le marin d’un air nostalgique.
Victorien Durieu le remercie, le salue, lui souhaite une bonne continuation.
Il ne rentre pas chez lui. Il marche le long du fleuve comme un somnambule,
dépasse les derniers quartiers, sort de la ville. La boue du chemin ne l’arrête
pas. Il est submergé par la colère, le chagrin, le regret. On lui a menti ! Son
propre père lui a menti, et il l’a cru. À présent, son père est mort, sa mère
aussi. Personne d’autre ne doit être au courant de cette affaire, Victorien
Durieu connaît assez sa famille pour savoir que les secrets y sont bien gardés.
Le prêtre qui a dit la messe des défunts ? Tenu par le secret, lui aussi, encore
plus que les autres. D’ailleurs est-il encore vivant ? Il revient sur ses pas, l’air
songeur. Ce marin n’a pas inventé cette histoire. Peut-être a-t-il oublié
quelques détails ? Il doit l’interroger à nouveau.
La journée touche à sa fin quand il retrouve l’homme dans une taverne du
port.
– Cette histoire dont vous avez parlé, tout à l’heure… demande-t-il. Vous
l’aviez déjà racontée à quelqu’un ?
L’homme secoue la tête.
– Ça non ! Pour tout vous dire, on nous avait ordonné de rester discrets sur
le sujet, et je crois que tout le monde a tenu sa langue.
– Alors pourquoi aujourd’hui ? s’étonne Victorien Durieu.
– Parce que c’est vous, réplique le marin. C’était votre père, et c’est vous.
À l’époque, de drôles de rumeurs couraient…
– Quelles rumeurs ?
– Vous savez bien…
Victorien Durieu n’insiste pas. Il sait, l’homme sait aussi, mais personne
n’ira plus loin, l’essentiel a été dit. Il jette une pièce sur la table en lançant :
– Merci, monsieur Morin. Buvez un coup à ma santé et priez pour moi.

Quand Victorien Durieu quitte la taverne, sa décision est prise.


Il rentre chez lui.
Dans les jours qui suivent, il règle ses affaires, confiant la direction de son
entreprise à son fils.
– C’est momentané, assure-t-il. Ne t’inquiète pas, je ne serai pas absent
longtemps, et tu en sais assez pour me remplacer quelques mois.
Trois semaines plus tard, il embarque à bord de l’Oiseau. Direction :
Loango, en Afrique Centrale. Si Angèle est toujours vivante, il la retrouvera.
68

Dans la cafétéria de l’aéroport, Jasper et Rose sont suspendus aux lèvres de


la vieille dame. Quand elle se tait, ils soufflent d’une même voix :
– Alors ?
– Alors Victorien Durieu n’est jamais revenu d’Afrique, dit la grand-tante
de Rose.
– Oh !…
Jasper est terriblement déçu. Tout ça pour ça ! Si Victorien Durieu n’est
jamais revenu, on ignore ce qu’il est advenu d’Angèle et elle ne peut pas être
la mère de Billy.
Il jette un coup d’œil à l’horloge accrochée au mur de la cafétéria et
esquisse un mouvement.
– Je dois y aller !
– Je ne crois pas, dit tranquillement la grand-tante de Rose.
Et comme Jasper s’obstine à rassembler ses affaires, elle sort de son sac un
minuscule écrin, l’ouvre et le pose sur la table face aux deux jeunes gens.
– Oh ! s’exclame Rose.
Elle se tourne vers Jasper.
– Vous l’avez oubliée chez nous ?
– Mais non ! répond Jasper. Je l’ai ! Juste là…
Il glisse les doigts dans la poche de sa veste pour vérifier la présence de
l’écrin. Il est bien là. Il le sort et l’ouvre pour plus de certitude. Son regard
saute de sa boucle d’oreille à l’autre qui scintille dans l’écrin posé sur la
table. Il ne comprend plus rien.
La grand-tante de Rose l’observe d’un air grave.
– Vous n’allez pas prendre cet avion, dit-elle.
– Non, confirme Jasper en se rasseyant.
Il ne peut détacher ses yeux du bijou de la vieille dame. La boucle d’oreille
est exactement semblable à la sienne, en or, avec une pierre verte en forme
d’étoile. Rose a fait le même constat car elle murmure, ébahie :
– Elles sont identiques. Elles forment une paire !
Tous deux fixent la vieille dame sans comprendre.
– C’est bien la même paire, reconnaît celle-ci. Je peux même vous dire à
quel moment elles ont été séparées : c’était en 1838.
– L’année de la disparition d’Angèle ! s’exclame Rose.
Le regard de la vieille dame se brouille.
– Je suis très émue, murmure-t-elle. Depuis cette date, c’est la première
fois qu’elles sont réunies, et je me demandais si je vivrais assez longtemps
pour connaître ce jour…
– Mais comment… commence Jasper.
– Une minute, je vous prie, l’interrompt la grand-tante de Rose.
Elle boit une longue gorgée d’eau, sort un mouchoir de son sac et se
tamponne les yeux.
– Ah ! Je me sens mieux, soupire-t-elle. Nous n’en avons pas terminé,
enchaîne-t-elle aussitôt. Comme je vous l’ai dit, Victorien Durieu n’est
jamais revenu d’Afrique. Naturellement, ses enfants ont mené une enquête.
Ils ont appris que l’Oiseau, le bateau sur lequel il avait embarqué, était bien
arrivé à destination et qu’il était reparti comme prévu, laissant leur père sur
place. Ils ont aussi réussi à reconstituer l’itinéraire de Victorien jusqu’à un
certain point. Et après, plus rien.
– Comment ça, plus rien ? s’étonne Rose.
– L’Afrique ! réplique sa grand-tante avec fatalisme. Peut-être la situation
n’y était-elle pas stable. Peut-être était-il difficile d’y circuler. Peut-être a-t-il
eu un accident ou est-il tombé malade dans un coin désert… On ne saura
jamais ! Toujours est-il qu’on ne l’a jamais retrouvé et que lui n’a plus jamais
donné signe de vie.
La grand-tante de Rose réfléchit quelques instants avant de continuer.
– Victorien Durieu avait deux enfants, un garçon, Paul, et une fille,
Marianne. La fille était l’aînée, mais comme il était d’usage à l’époque, c’est
à son fils qu’il a confié les rênes de l’affaire à son départ en Afrique, et c’est
son fils qui a continué à faire prospérer l’entreprise. Pour sa fille, il avait
laissé une enveloppe. Mais cette enveloppe, c’est son fils qui l’a découverte
lorsqu’il a rangé les affaires personnelles de son père au moment où il est
devenu évident qu’il ne reviendrait pas. L’enveloppe était scellée. Elle portait
le nom de sa sœur et la mention : « À ma fille, si je ne reviens pas
d’Afrique ». J’ignore ce que ce garçon a imaginé. Peut-être que leur père
voulait donner une place à sa sœur dans l’entreprise ou la favoriser d’une
quelconque façon… Allez savoir ! Toujours est-il qu’il ne lui a pas remis
l’enveloppe. Il ne l’a pas ouverte non plus. C’était plus confortable, n’est-ce
pas ? S’il ne connaissait pas son contenu, il n’allait pas à l’encontre des
dernières volontés de Victorien ! Il a rangé l’enveloppe dans son coffre-fort
personnel. Ce n’est qu’à son décès, vingt ans plus tard, que cette enveloppe
est enfin arrivée entre les mains de Marianne, sa destinataire. Elle contenait
une lettre et cette boucle d’oreille. C’est en lisant la lettre que Marianne a
compris ce que son père était parti chercher en Afrique. Dans cette lettre, son
père lui racontait en effet son histoire d’amour avec Angèle, précisant que s’il
s’adressait à elle plutôt qu’à son frère, c’est parce qu’il pensait qu’elle était
plus à même de le comprendre. Il lui demandait également, si jamais il ne
revenait pas, de poursuivre les recherches et de retrouver Angèle. Je me
demande quelle a été la réaction de cette femme de la bourgeoisie bordelaise
quand elle a découvert la liaison de son père avec une Africaine. Elle-même
était mariée et avait des enfants. Elle aurait pu enterrer l’affaire et détruire la
lettre, elle ne l’a pas fait. Elle aimait sans doute beaucoup son père,
suffisamment en tout cas pour obéir à ses dernières volontés aussi folles
soient-elles. Vous n’allez pas le croire, elle a décidé de se rendre elle-même à
Loango pour découvrir ce qui s’était passé. Je ne crois pas que son but était
de chercher Angèle. Elle espérait plutôt trouver de nouveaux indices sur la
disparition de Victorien, même si de nombreuses années avaient passé
depuis. Ou peut-être avait-elle simplement envie de contempler les lieux où
son père avait été vu pour la dernière fois… On ne peut pas savoir…
69

À cette époque, le port de Loango est un drôle d’endroit pour une dame
française.
Marianne ne se laisse pas impressionner. Elle loue une chambre et
commence son enquête. Au fil des jours, elle réalise que celle-ci n’aboutira
pas. Quelques personnes se souviennent encore de ce Français qui a
débarqué, des années auparavant. Il a engagé un guide et un porteur avant de
s’enfoncer dans l’arrière-pays. Il n’en est jamais revenu, le guide et le porteur
non plus. Quant à s’engager elle-même plus profondément dans les terres,
c’est une idée folle. D’ailleurs, l’enquête menée précédemment n’a rien
donné.
Marianne doit donc se résoudre à accepter la terrible réalité : elle n’en
saura pas plus sur la disparition de Victorien. Quant à cette Africaine dont il a
été amoureux… Qui pourrait savoir ce qu’il est advenu d’elle ?
Qui ? Un marin.
C’est lui qui vient la trouver, un matin. Il frappe à la porte de la maison où
elle loge et demande à lui parler. Quand elle le découvre sur le pas de la
porte, sa casquette à la main, elle soupire. Impossible de donner un âge à cet
homme, le temps et les voyages en mer ont marqué son corps et buriné son
visage. Mais depuis qu’elle est à Loango, elle a déjà eu affaire à ses
semblables. Ils veulent juste lui soutirer un peu d’argent en échange d’une
information qui s’avère finalement inventée. Elle s’est déjà laissée prendre à
ce petit jeu deux fois, elle n’entrera pas dans la combine une troisième. Elle
s’apprête à le congédier, quand il prend la parole :
– Je sais ce que vous croyez ! Ce n’est pas ça. Je ne veux pas d’argent.
Non, surtout, je ne veux pas d’argent !
– Alors que voulez-vous ? interroge-t-elle, surprise.
– Libérer ma conscience.
Elle hésite avant de répondre :
– Je vous accorde dix minutes. Allons dans le jardin, derrière la maison.
Ils s’installent sur des chaises à l’ombre.
– Je vous écoute, dit-elle.
– Je m’appelle Jean Blaise, et j’étais capitaine autrefois, commence-t-il.
Sur le Neptune…
– L’un de nos bateaux, murmure-t-elle.
C’est plus que l’un de leurs bateaux ! C’est celui sur lequel Angèle a été
embarquée pour être ramenée en Afrique, et Marianne le sait pertinemment.
Le marin le lui confirme :
– C’est à moi que monsieur Durieu a confié cette jeune négresse. Une
histoire folle… Il voulait qu’on la ramène chez elle ! Je n’avais aucune raison
de refuser quoi que ce soit à votre grand-père… C’était votre grand-père,
n’est-ce pas ?
– Oui, souffle Marianne.
– Surtout qu’il m’a donné une bourse bien pleine pour que je prenne soin
de cette fille et que j’accomplisse ma mission.
– Vous l’avez fait ?
– J’ai pris soin de cette fille. Durant le temps qu’elle a passé sur le
Neptune, personne ne l’a touchée, je vous le jure.
– C’est bien. Mais je croyais que vous vouliez me parler de mon père…
Le marin secoue la tête.
– Non. Je veux vous parler de cette fille. Je n’ai pas rempli tous mes
engagements. Je l’ai bien amenée ici en toute sécurité, mais après…
– Après ?
– Je devais m’arranger avec des chefs locaux pour qu’ils la ramènent dans
son village. J’avais reçu de l’argent pour ça aussi…
– Vous ne l’avez pas fait, le coupe Marianne qui commence à comprendre.
– Non. J’étais joueur. C’est ce qui m’a perdu. Voyez ce que je suis
devenu… Autrefois, à l’époque dont je vous parle, j’étais un jeune capitaine
plein d’avenir. Après le bateau de votre père, j’en ai commandé un autre, et
puis, j’ai tout gâché… Par amour pour le jeu, je suis allé jusqu’à parier sur la
cargaison que je transportais, et j’ai perdu. Plus aucun armateur n’a voulu
m’engager comme capitaine. Je suis redevenu un simple matelot, et j’ai
bourlingué durant des années avant de venir finir ma vie ici, sur cette côte.
– Pourquoi vous me racontez ça ? interroge Marianne.
– Je vous l’ai dit : pour libérer ma conscience. J’ai trahi votre grand-père.
Cette négresse qu’il m’avait confiée n’est jamais arrivée dans son village, elle
n’a même jamais posé le pied sur cette terre.
La voix de l’homme se fait lointaine tandis qu’il poursuit :
– Nous sommes arrivés ici, dans ce port, un jour de juin 1838 au milieu de
l’après-midi. J’ai enfermé la fille dans ma cabine, le temps de régler les
formalités et de trouver qui pourrait la conduire chez elle. Je vous jure que je
voulais le faire !
– Je vous crois.
– Dans la soirée, j’ai retrouvé d’autres capitaines que je croisais
régulièrement dans un port ou un autre. Nous sommes allés boire un verre à
la taverne. Nous avons commencé à jouer aux dés. Parmi ces capitaines, il y
avait un Anglais. Nous nous étions croisés un an auparavant. À l’époque,
c’est moi qui avais gagné et j’avais empoché une coquette somme. Je me suis
dit que j’allais recommencer. En fait, c’est lui qui m’a plumé. Il m’a tout pris.
Ma solde, ma montre, l’argent que votre grand-père m’avait donné pour
emmener cette fille, et celui qui devait servir à la conduire dans son village. À
la fin, il ne me restait plus rien, sauf…
– La fille, complète Marianne.
– C’est ça. Elle valait un joli paquet d’argent. Elle était jeune, jolie, en
bonne santé. À la revente, là-bas, en Amérique, il en tirerait un bon prix.
– En Amérique ? répète Marianne.
– Ben oui, c’était la destination de cet Anglais ! Oh ! Je sais ce que vous
allez me dire ! La traite négrière était déjà interdite… Mais les lois n’ont pas
empêché le trafic entre l’Afrique et l’Amérique de continuer pendant encore
des décennies. Alors, j’ai fait ce que jamais je n’aurais dû faire, j’ai donné
cette fille à l’Anglais pour régler ma dette. Au milieu de la nuit, j’ai fait
descendre l’Africaine dans une chaloupe. J’ai moi-même ramé pour emmener
cette chaloupe contre le brick anglais. Deux marins l’ont hissée à bord, et
moi, j’ai rejoint mon navire. Ni vu ni connu. Me pardonnerez-vous ? Depuis
ce temps, j’ai ce poids sur la conscience. C’est pour cela que je n’ai jamais
retravaillé pour votre grand-père. Jamais je n’aurais pu le regarder en face.
Marianne reste silencieuse. Que peut-elle dire ? Ce n’est pas son histoire.
C’est celle de son père, et celui-ci n’aurait certainement jamais pardonné à
cet homme ! Elle ne peut s’empêcher de se demander ce qui serait arrivé si ce
marin avait tenu ses engagements, si la fille était vraiment retournée dans son
village. Victorien l’aurait-il alors retrouvée ? Si oui, qu’aurait-il fait ?
L’aurait-il ramenée avec lui à Bordeaux où il avait déjà femme et enfants ?
Serait-il resté avec elle en Afrique ? Elle baisse la tête. Imaginer ne sert à
rien. On ne peut pas modifier le passé.
Le marin la fixe avec anxiété, il attend une réponse de sa part.
– Vous avez bien fait de vous libérer, de tout me raconter, finit-elle par
dire.
Cela doit suffire au marin car elle voit son visage se détendre.
– Pour votre père, j’aurais bien voulu vous aider, mais je n’ai aucune
information. Vous savez… L’Afrique…
Marianne l’arrête d’un geste. Elle a compris que jamais elle ne saurait ce
qui était arrivé à Victorien. En revanche, elle a rempli la mission qu’il lui
avait confiée avant de s’embarquer pour l’Afrique : elle sait ce qu’il est
advenu d’Angèle.
Enfin, pas tout à fait…
– Monsieur Blaise, vous rappelez-vous le nom de ce capitaine anglais ?
demande-t-elle. Et celui de son bateau ?
– Pour sûr. C’était le capitaine Wilbey, et son bateau s’appelait la Vénus.
– Quelle était sa destination ?
– Les États-Unis. Il devait débarquer sa cargaison sur les côtes de Floride.
De là, les nègres seraient acheminés à pied à Savannah, en Géorgie. Toujours
ces lois anti-traite… Il était interdit d’introduire des nègres sur le territoire
des États-Unis. Alors les trafiquants trichaient : ils rejoignaient la Floride, qui
n’était pas américaine et qui avait l’avantage d’être proche de la Géorgie… Et
le tour était joué.
70

Savannah, Géorgie…
Les deux noms résonnent dans la cafétéria de l’aéroport, et les yeux de
Jasper se remplissent de larmes.
Savannah, Géorgie
La boucle est bouclée. À l’arrivée, Angèle a été transférée au marché aux
esclaves et vendue. Elle a à nouveau changé de nom, elle est devenue Elisa.
Elle était jeune, jolie, en bonne santé… James Parson a dû la payer un bon
prix ! Savait-il qu’elle portait l’enfant de Victorien Durieu quand il l’a
achetée ?
– Et la boucle d’oreille ? finit-il par murmurer.
La grand-tante de Rose sourit.
– C’est une très jolie histoire, dit-elle. Victorien avait offert ces boucles
d’oreille à Angèle. Elle devait les porter en cachette, je présume. Quand
Victorien est parti pour ce voyage organisé par ses parents à seule fin de
l’éloigner, Angèle lui a confié l’une des boucles d’oreille. « Gardons-en
chacun une, a-t-elle proposé. Cela nous reliera l’un à l’autre, le temps de ton
absence. » La pauvre. Elle ne devait pas se douter que près de deux siècles
s’écouleraient avant qu’elles soient à nouveau réunies… Quand elle a été
embarquée pour le grand voyage sur l’Atlantique, j’imagine les trésors
d’ingéniosité qu’elle a dû déployer pour conserver ce bijou, pour que
personne ne s’aperçoive de sa présence, pour qu’elle puisse le transmettre à
son enfant comme preuve de ses origines.
– Tante Alice, interroge soudain Rose, comment sais-tu tout cela ?
– Dans la famille Durieu, nous sommes très forts pour cultiver le secret,
comme c’est le cas dans bien d’autres familles, d’ailleurs. Notre aïeule, cette
Marianne qui n’a pas hésité à partir en Afrique chercher son père, était une
exception. Oh ! Elle n’a pas claironné cette histoire sur les toits, bien sûr !
Elle l’a juste écrite. Ce document a rejoint la lettre et la boucle d’oreille
laissées par Victorien. Le tout a été placé dans une nouvelle enveloppe, elle-
même enfermée dans un coffre. Depuis, elle se transmet de génération en
génération…
– Mes parents connaissent son existence, alors ! l’interrompt Rose.
– Ton père, oui. Ta mère, je ne crois pas.
– Mais alors pourquoi, l’autre jour, a-t-il débité cette histoire de cousin et
de domestique ? s’exclame Rose avec véhémence. C’est stupide ! Comment
a-t-il pu nous mentir ? Me mentir, à moi ? Il a même prétendu que jamais nos
ancêtres n’avaient pratiqué la traite des esclaves…
– Il n’est jamais facile de déterrer des secrets de famille. Surtout que ce
pan du passé esclavagiste de la nôtre n’est pas très glorieux. Et puis, regarde
les choses en face : les préjugés existent toujours ! La famille est-elle prête à
assumer une descendance africaine ?
– Évidemment ! explose Rose.
– Tu poseras la question à ton père, réplique tranquillement la vieille dame.
– Et comment les parents de Victorien ont-ils pu renvoyer cette fille en
Afrique ? poursuit Rose de plus en plus en colère. C’est une idée stupide !
– Ils ont cru bien faire, répond sa grand-tante. Il n’était pas question de
faire entrer cette fille dans leur famille, mais ils ne lui voulaient aucun mal.
Ils ont pensé que la renvoyer chez elle était la meilleure chose qui pouvait lui
arriver. Je sais, c’était complètement utopique… Comment aurait-elle pu
retrouver son peuple et sa famille si longtemps après ? Si ça se trouve, elle
avait été capturée loin de la côte, à l’intérieur des terres… On ne saura jamais
d’où elle venait exactement ni quelle était son histoire avant qu’elle débarque
à Bordeaux.
– Et vous, pourquoi avez-vous brisé le silence ? interroge Jasper.
– Quand je vous ai vu dans le salon l’autre jour, avec votre mèche rousse,
j’ai tout de suite compris qui vous étiez. Vous ne pouvez pas savoir à quel
point j’étais émue. Marianne, la fille de Victorien, n’a jamais su qu’Angèle
portait l’enfant de son père. Je me suis livrée à un petit calcul. Quand elle-
même cherchait son père en Afrique, Billy, votre aïeul, avait bâti sa vie à
New York et appris à écrire pour transmettre son histoire, pour qu’un jour
vous puissiez découvrir d’où vous venez. C’est extraordinaire, n’est-ce pas ?
De ce côté de l’océan, Marianne cherchait les traces de son père. Et de l’autre
côté, en Amérique, Billy faisait tout pour sauvegarder le peu qu’il connaissait
de ses origines et le transmettre à ses descendants. Quand vous avez sorti
votre boucle d’oreille, j’ai cru m’évanouir… Je n’allais pas vous laisser
repartir sans dire ce que je savais ! Vous avez fait preuve d’une belle ténacité
pour nous retrouver et il est temps que cette histoire soit dévoilée au grand
jour. Nous devons bien ça à Victorien et Angèle ! Nous le devons à Billy, et
nous vous le devons à vous, Jasper. Alors, bienvenue dans votre famille,
Jasper Stone !
La grand-tante de Rose pousse l’un des deux écrins vers lui et dit :
– Reprenez votre boucle d’oreille, Jasper, et conservez-la précieusement.
Et toi, ma petite Rose, garde celle-ci, ajoute-t-elle en donnant l’autre écrin à
Rose. Elles vous relieront l’un à l’autre, elles relieront les deux branches de
notre famille comme elles n’ont jamais cessé de relier Victorien et Angèle.

Beaucoup plus tard, dans l’avion qui l’emporte vers l’Amérique, Jasper
rêve tout éveillé.
La nuit est tombée, le ciel est rempli d’étoiles et jamais il n’en a été aussi
proche. Le visage collé au hublot, la main serrée sur l’écrin, il repère celle
qu’il cherche, petite, brillante, et parfaitement identifiable.
– Marche à l’étoile, murmure-t-il. Marche à l’étoile, même si elle est très
haute !
71

– Tu la considères vraiment comme ta cousine ? demande Mandy.


– Oui, bien sûr ! réplique Jasper, un sourire heureux sur le visage.
– Ouais… Ça fait combien de générations ?
– Quelle importance ! Nous sommes cousins, même éloignés, ça ne change
rien. En plus, tu vas voir, elle est drôlement sympa…
– Et mignonne aussi, d’après les photos, dit Mandy, perfide.
– Tu es jalouse !
– J’ai des raisons de l’être ?
– Bien sûr que non !
– Tu ne m’as pas dit ce qui s’était passé entre vous, à Bordeaux.
Jasper lève les yeux au ciel.
– Je t’ai tout raconté, dans les moindres détails, il n’y a rien eu d’autre.
Viens, ajoute-t-il en entraînant Mandy par la main. Voilà les premiers
passagers.
– Pas trop tôt… grogne la jeune fille.
L’attente n’en finit pas. Finalement, une tête rousse illumine la masse des
voyageurs.
– C’est elle ! Regarde, Mandy, là-bas !
– Ça va, je la vois !
Rose agite le bras à son tour :
– Jasper ! Salut !
Elle est ravissante. Ses cheveux dénoués encadrent un visage pétillant de
vitalité et éclairé par de grands yeux verts. Elle est de taille moyenne, mince
et musclée, à l’aise dans un jean moulant et une chemise blanche sur laquelle
elle a passé un gilet écru. Elle porte un sac de voyage sur une épaule et tient à
la main une minuscule pochette. Elle ne marche pas, elle danse, et les autres
voyageurs s’écartent naturellement sur son passage. Mandy est subjuguée. La
cousine de Jasper est encore plus jolie que ce qu’il avait laissé entendre.
– Rose ! s’exclame Jasper en s’élançant vers elle.
Elle lui saute au cou et plaque une bise sur chacune de ses joues.
– Qu’est-ce que je suis content que tu sois là ! dit-il.
Il lui prend la main. Mandy est restée à l’écart et elle les observe. Jasper est
transfiguré et Rose est littéralement lumineuse.
– Rose, annonce Jasper sur un ton solennel, voici Mandy, ma copine.
Mandy, voici Rose, ma cousine.
Rose embrasse Mandy et déclare :
– Je suis ravie de te rencontrer. Jasper m’a tellement parlé de toi !
– Moi aussi, bafouille Mandy maladroitement.
Elle ne sait comment réagir devant cette boule de vie exubérante qui vient
de surgir dans l’aéroport de New York. Comment ne pas tomber
immédiatement sous le charme d’une fille comme elle !
– Tu as d’autres bagages ? interroge Jasper avec sollicitude.
– Non, non, je voyage léger, c’est plus simple.
– Alors on y va !
– Où ?
– À Manhattan. On t’a préparé un programme. Trois jours à New York,
puis on file en Nouvelle Angleterre. On fera un arrêt dans le Massachusetts,
chez les parents de Mandy. Puis direction le Maine. Je veux que tu voies la
maison de mon grand-père, et mes parents y seront. Ils sont impatients de te
rencontrer !
Le bruit du métro new-yorkais couvre les paroles de Jasper. La rame file à
toute allure sous la terre, libérant à chaque arrêt des flots de passagers tandis
que d’autres prennent d’assaut les sièges libérés. Rose s’amuse de tout, du
bruit, de la diversité de la population, de l’américain qui résonne à ses
oreilles.
– Je ne comprends rien ! avoue-t-elle.
– Tu t’habitueras vite…
e
Quand ils émergent enfin sur Broadway, à la hauteur de la 152 rue, non
loin de l’appartement de Jasper, Rose répète :
– Je suis tellement heureuse d’être là, de découvrir ton pays, l’endroit où tu
vis… Tu sais que Tante Alice aurait adoré m’accompagner ?
– Tu aurais dû l’emmener.
– J’y ai pensé, figure-toi. « Pas la première fois », a-t-elle répondu.
– Alors, tu reviendras, conclut Jasper.

Les trois jours à New York passent à toute allure.


Jasper a libéré tout son temps pour Rose, et Mandy se débrouille pour être
avec eux le plus souvent possible. Rose l’apprivoise petit à petit.
Quand Jasper est rentré d’Europe, quelques mois auparavant, Mandy l’a
accueilli froidement. Elle était à deux doigts de lui annoncer qu’elle le
quittait. Puis il lui a raconté ce qu’il avait appris à Bordeaux.
– Au moins, te voilà libéré de cette histoire, a-t-elle dit quand il s’est tu.
– Oui !
Lorsqu’elle a vu son sourire, Mandy a compris que c’était vrai. Il était à
nouveau le Jasper d’avant la découverte du cahier, un Jasper drôle, brillant,
inventif, tourné vers l’avenir. Tout était comme avant.
Sauf qu’il y avait cette Française, Rose, avec qui il n’arrêtait pas de
communiquer.
À présent qu’elle est avec eux, Mandy ne cesse d’être surprise par cette
fille. Rose est comme Jasper, brillante, pleine de vie. Parfois, quand ils sont
côte à côte tous les deux, Mandy est troublée. Il y a la mèche de Jasper, bien
sûr, exactement du même roux que les cheveux de Rose ; mais il y a autre
chose, des expressions, une façon de pencher la tête, de sourire, c’est
incroyable.

Dans le Maine, l’automne est là.


– C’est la plus belle saison, affirme Jasper avant d’ajouter : après l’hiver !
Rose ne connaît pas l’hiver du Maine, mais elle est subjuguée par
l’automne. Les feuilles des arbres sont extraordinaires. Certaines sont d’un
vert ancien, d’autres jaunes, orange, ou d’un roux flamboyant. Certaines sont
de toutes ces couleurs à la fois, et l’ensemble tapisse le paysage d’une
gigantesque couverture mordorée.
– Je n’ai jamais vu ça, murmure Rose.
– C’est le Maine, dit Jasper.
– Et les érables, complète Mandy. Ce sont leurs feuilles qui prennent ces
couleurs à l’automne. Et il y a d’immenses forêts d’érables dans le Maine !
Ils font de longues promenades le long de la côte. Le ciel est d’un bleu
profond, « bleu Maine », dit Jasper, et la mer d’un bleu plus métallique, plus
froid. Il y a peu de monde sur les plages et les oiseaux s’en donnent à cœur
joie, se posant sur le sable où la trace de leurs pattes est ensuite balayée par
les vagues.
Ils se lancent dans une excursion à l’intérieur des terres, s’arrêtent un midi
pour pique-niquer dans une prairie au bord d’une rivière tranquille. Des
arbres y ont été plantés. Ils sont encore frêles et, au moindre souffle de la
brise, une pluie de feuilles d’un jaune délicat s’en échappent et tombent en
tourbillonnant. Rose danse sous cette averse magique. Les feuilles se posent
sur sa chevelure, comme autant de perles dorées, rehaussant encore leur
flamboyance.
Jasper la rejoint dans sa danse, et le rideau de feuilles les enveloppe d’un
halo doré.
Soudain, Jasper lève les bras et lance vers le ciel :
– Oh ! Oh ! Je suis Jasper ! Jasper ! Jasper !
Rose l’imite et clame à son tour :
– Oh ! Oh ! Je suis Rose ! Rose ! Rose !
Ils reprennent leur appel à plusieurs reprises, mêlant leurs voix :
– Oh ! Oh ! Je suis Jasper ! Oh ! Oh ! Je suis Rose ! Jasper ! Rose ! Jasper !
Rose !
Leurs noms s’envolent au-delà de la prairie, au-delà de l’État du Maine. Ils
résonnent au-dessus des plaines, des fleuves et des forêts. Les montagnes se
souviennent alors d’un autre jeune homme qui hurlait lui aussi son nom en
marchant vers le nord, jour après jour, avec acharnement :
– Oh ! Oh ! Je suis Billy ! Billy ! Billy !
Et par sa voix, ce sont toutes celles et tous ceux qui ont un jour entamé
cette course vers la liberté qui se font entendre.

Ce soir-là, dans la maison du grand-père de Jasper, à l’abri de la grande


baie vitrée derrière laquelle le soleil descend, Rose sort l’écrin de sa poche.
– Je te l’ai apportée, dit-elle.
– Pourquoi ? s’étonne Jasper.
– Ne crois-tu pas qu’il est temps qu’elles soient réunies ? Ne pourraient-
elles pas être le témoin d’une autre histoire d’amour ? Une histoire heureuse,
celle-là !
– Si… approuve Jasper.
Il est très ému, lui aussi.
Rose ouvre l’écrin, et Jasper retient son souffle lorsque la boucle d’oreille
apparaît avec l’or de sa monture qui accroche la lumière, et son étoile verte,
porteuse d’espoir. Il sort à son tour sa boucle d’oreille de son écrin et Rose
pose la sienne dans la main de Jasper. Elles sont là toutes les deux, l’une
contre l’autre, comme elles ont dû l’être, voilà bien longtemps, dans la main
de Victorien les offrant à Angèle.
Jasper se tourne alors vers Mandy et dit :
– Mandy, si tu veux bien…
Mandy plonge son regard dans le sien. Elle sait à présent que Rose n’est ni
une rivale ni une ennemie. Elle sait aussi que durant tous ces mois de doutes
et de recherches, Jasper n’a jamais cessé de penser à elle et qu’elle a toujours
été présente dans son cœur. Elle comprend que c’est aussi pour elle qu’il a
voulu répondre à la demande de Billy, renouer les fils, aller au bout de son
histoire, pour qu’il puisse lui dire : « Voilà qui je suis ; voilà qui nous
sommes. »
Lentement, avec des gestes pleins de tendresse, Jasper fixe les boucles aux
oreilles de Mandy.
– Voilà, murmure-t-il. Cette fois, cette histoire est vraiment terminée. La
nôtre peut commencer ! enchaîne-t-il dans un éclat de rire.
Mandy regarde son reflet dans le miroir que lui a tendu Rose. Les boucles
sont ravissantes.
– Elles te vont merveilleusement, s’extasie Rose. On dirait qu’elles ont été
faites pour toi !
Et c’est vrai. L’or de la monture et le vert des étoiles illuminent le visage
de Mandy. Elle songe à cet instant à cette autre jeune fille, celle qui a eu trois
noms, Nomba chez les siens en Afrique, Angèle pour les Blancs de
Bordeaux, Elisa pour ceux d’Amérique, la seule à avoir porté ce bijou avant
elle. Le temps d’une seconde, elle croit apercevoir son reflet dans le miroir, à
côté du sien, puis il s’estompe avant de disparaître à jamais.
Alors Mandy se dit que Jasper avait raison. Si on ne peut changer le passé,
on ne peut pas non plus l’ignorer ; il aide à comprendre et à vivre le présent.
Il est un socle sur lequel s’appuyer pour bâtir l’avenir. Un avenir que Jasper
et elle construiront ensemble, et avec Rose, leur famille de France.
Postface
e e
Du XV au XIX siècle, dix à quinze millions d’Africains ont été déportés,
contre leur volonté, vers les Antilles et les Amériques. Il s’agit de la plus
grande migration forcée de l’histoire de l’humanité. Beaucoup de ces
Africains ont péri au moment de leur capture, ou durant le trajet sur l’océan
Atlantique. Ceux qui ont survécu sont devenus esclaves. Ils ont travaillé dans
les grandes plantations de coton, de canne à sucre, de café ou encore de riz ou
d’indigo.

La plupart des pays européens ont participé à ce gigantesque trafic. Des


« négriers » troquaient ces êtres humains contre des marchandises, les
transportaient ensuite en Amérique à fond de cale, dans des conditions
épouvantables, et les revendaient avant de revenir en Europe, leurs navires
remplis des produits cultivés dans le nouveau monde.
Une fois en Amérique, les Africains perdaient tout : leur identité, leur
famille, leur liberté.
Une part du développement économique des pays européens qui ont
participé à ce trafic repose sur ce « commerce ». De même, l’économie des
États du Sud des États-Unis a longtemps reposé sur l’exploitation de cette
main-d’œuvre gratuite.
Pendant que l’Europe et l’Amérique prospéraient, l’Afrique se vidait de sa
jeunesse, de ses forces vives, de ses enfants, de ses savoirs, de sa culture…
Elle porte aujourd’hui encore les traces de cette perte irréparable.

Dans les grandes plantations du Sud des États-Unis, les conditions de vie et
de travail des esclaves étaient souvent très dures. Ils étaient considérés
comme des marchandises et pouvaient à tout moment être vendus et séparés
de ceux qu’ils aimaient.
Durant toute cette période, ces hommes et ces femmes ont résisté. Ils ne se
sont pas soumis. Ils ont essayé de conserver des lambeaux de leurs cultures,
ils ont tenté de constituer des familles, ils ont tout fait pour protéger leurs
enfants, ils se sont révoltés, ils se sont enfuis pour gagner les États du Nord
des États-Unis puis le Canada où l’esclavage était interdit. Ceux qui ont fait
ce choix ont parcouru des milliers de kilomètres. Ils ont affronté la peur, le
froid, la nature sauvage, la solitude, le danger, ils se sont cachés… et ils n’ont
pas renoncé.
Le long de leur trajet, ils ont parfois trouvé de l’aide. Plus ils allaient vers
le nord, plus ils avaient de chances de rencontrer des membres du mystérieux
Underground Railroad, un réseau d’entraide secret dont les membres, Blancs
ou Noirs, leur procuraient nourriture, abri, réconfort, guides, souvent au péril
de leur vie.

L’histoire de Billy qui a fui la Géorgie et gagné sa liberté à New York est
peut-être vraie, ou pas. Pour en être certain, il faudrait retrouver les Mémoires
d’une certaine Wayburne Washington, ancienne esclave émigrée au Canada.
Si un lecteur ou une lectrice possède une information à propos de cette
personne, qu’il ou elle me contacte par l’intermédiaire de mon éditeur.
Merci !
Quant à l’histoire de Jasper et de Rose et celle de leurs ancêtres, j’ignore si
elle est vraie. En ces temps de déplacements de population et de perte
d’identité, tout est possible, le pire comme le meilleur.

Hélène Montardre
Cartes
L’auteure

Hélène Montardre est née en 1954 à Montreuil, mais ses racines se


trouvent dans les monts du Forez. Après le bac, elle poursuit des études
d’anglais, qui la conduisent jusqu’à une thèse de doctorat en études
américaines sur le conte populaire afro-américain.
Petite, elle voulait écrire, voyager, avoir des enfants. Cela ne correspondait
à aucun métier précis. Alors elle en a exercé plusieurs : assistante de
direction, guide culturel, éditrice…
Les voyages ? Ils ont toujours fait partie de sa vie. Les enfants ? Elle a
deux filles.
L’écriture ? L’écriture a toujours été une certitude, un fil conducteur, un
besoin, le seul moyen qu’elle ait trouvé pour transmettre rêves, envies, espoir,
mais aussi la force et la fragilité de la vie et de la mémoire. Ses livres,
romans, albums, contes, documentaires, s’adressent à tous ceux qui ont envie
d’y mettre leur nez.
Depuis 1981, Hélène Montardre vit dans la région toulousaine. Mais elle
s’en échappe souvent pour rencontrer ses lecteurs, voyager, ou retrouver le
Forez, les « Monts du Soir » où naissent ses idées de romans.
Les ouvrages d’Hélène Montardre publiés aux Éditions Rageot

Un chien contre les loups


Amies sans frontières
Courir avec des ailes de géant
L’Agenda
Les chevaux n’ont pas d’ombre
Rom, Roman, Romane
Série Oceania
OCEANIA
UNE TÉTRALOGIE D’HÉLÈNE MONTARDRE

Tome 1
LA PROPHETIE DES OISEAUX
Tome 2
HORIZON BLANC
Tome 3
SUR LES AILES DU VENT
Tome 4
LE MURMURE DES ETOILES

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