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Horizons philosophiques
La science contemporaine connaît-elle vraiment le monde?
Gilles Lane
Volume 2, numéro 2, printemps 1992
Philosophie et sciences : du concept au réel
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Éditeur(s)
Collège Édouard-Montpetit
ISSN
1181-9227 (imprimé)
1920-2954 (numérique)
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Citer cet article
Lane, G. (1992). La science contemporaine connaît-elle vraiment le monde?
Horizons philosophiques, 2(2), 185–203. [Link]
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La science contemporaine
connaît-elle vraiment le monde?
Quels sont les gens qui posent cette question? Et
pourquoi la posent-ils? Parmi eux, il y a ceux qui ont des
doutes à ce propos et qui voudraient bien savoir quoi pen-
ser. Mais il y a surtout ceux qui en connaissent déjà la
réponse, et pour qui cette réponse est «non». D'autres aus-
si disent non, mais il s'agit d'un «non» qui veut surtout dire
«pas vraiment», ou «pas aussi bien» ou «aussi profondé-
ment» que je voudrais le connaître, ce monde. Plusieurs
de ces derniers s'opposent d'autant plus à reconnaître le
caractère proprement cognitif de la science que de nom-
breux scientifiques, philosophes des sciences ou citoyens
profanes, ne jurent que par la science et méprisent les
prétentions naïves de toute démarche non scientifique, à
une véritable connaissance de quoi que ce soit. Ces op-
posants concèdent parfois que la science contemporaine
permet sans doute de connaître une foule de choses, mais
non pas de les comprendre — ce qui, selon eux, serait
vraiment les connaître.
Il fut un temps où les scientifiques — les chercheurs
sérieux et ouverts, comme aussi les simples opportunistes
— étaient la plus grande autorité en matière de connais-
sances, étant donné leurs succès si impressionnants dans
les sciences expérimentales et techniques, tout comme
dans les sciences théoriques (ou «pures»). À partir du
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XVIIe siècle, peut-être davantage avec Newton, le progrès
et l'apport des mathématiques se sont mis à favoriser la
formulation de lois de la nature de même que l'application
de celles-ci aux résultats d'observations et d'expériences
de plus en plus nombreuses et précises. On obtint, par
ces lois, une connaissance toujours plus détaillée, plus
favorable que jamais à de nouvelles recherches et décou-
vertes, qui permettait une foule d'applications pratiques fort
appréciables. Encore aujourd'hui, de nouvelles lois scien-
tifiques sont sans cesse découvertes dans de nombreux
domaines, leur utilité pratique n'ayant pas à être démon-
trée.
Les sciences théoriques
Il faudrait d'abord noter que les plus grands avantages
des lois scientifiques, tant du point de vue utilitaire que du
point de vue connaissance du monde, sont fournis par la
composante technique des sciences contemporaines. Les
sciences techniques sont celles qui cherchent non seule-
ment à exploiter les lois déjà découvertes, mais aussi à
en trouver de nouvelles qui permettraient d'utiliser les ob-
jets et les forces de la nature pour un profit que l'on a déjà
en vue ou que l'on pourrait découvrir plus tard. Les
sciences techniques sont d'abord et avant tout la recherche
d'un savoir-faire, sinon uniquement cela.
Quant aux sciences théoriques, elles visent en pre-
mier lieu la connaissance elle-même. On peut même dire
qu'elles n'ont aucun souci des applications pratiques, ni
aucun intérêt pour la transformation du réel en vue d'avan-
tages que les chercheurs eux-mêmes, ou d'autres per-
sonnes, pourraient en tirer. Si jamais quelque profit pouvait
être obtenu par cette connaissance, les théoriciens s'en
réjouiraient sans doute — même si plusieurs d'entre eux
se méfieraient de cela, comme d'un danger pour ('«objec-
tivité» de la recherche «pure» —, mais il n'en demeure
pas moins que leur intérêt concerne d'emblée la connais-
sance elle-même, ou soi-disant pour elle-même. (On peut
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penser qu'ils en tirent tout de même un certain profit, mais
qui ne serait pas celui d'une maîtrise ou d'une future jouis-
sance du monde lui-même.) Voulant connaître l'univers, les
théoriciens cherchent donc à l'expliquer ou à le com-
prendre.
Les sciences théoriques ne peuvent se contenter, en
effet, d'observer, d'explorer puis de décrire l'univers.
Comme les sciences pratiques et techniques, elles cher-
chent à découvrir et à formuler nettement les diverses lois
de ses «comportements», mais seulement pour en obtenir
une meilleure connaissance. Plusieurs d'entre eux ont ex-
primé leur visée principale : connaître l'univers en décou-
vrant surtout pourquoi il est comme il est et non pas au-
trement. La connaissance scientifique n'est donc pas une
simple constatation ou contemplation du donné, mais une
explication et, du même coup, une «compréhension» de
ce donné. On peut noter, ici, que les sciences théoriques
ont en cela une visée semblable à celles des diverses phi-
losophies, y compris celles qui cherchent pourtant un autre
genre de connaissance que la connaissance typiquement
scientifique. On pourra constater, plus loin, que plusieurs
philosophes cherchent en fait à connaître pour mieux com-
prendre, plutôt qu'à comprendre pour mieux connaître,
même si les scientifiques d'aujourd'hui sont de plus en plus
nombreux à partager cette visée plus «philosophique».
Il y a deux principaux types d'explication dans les
sciences théoriques : l'explication causale et l'explication
formelle, étant aujourd'hui la plus recherchée ou la moins
suspecte. On a une explication causale du donné obser-
vable — ou des phénomènes — lorsqu'on a réussi à
découvrir (ou à imaginer) une cause qui ferait que ces phé-
nomènes sont comme ils sont, plutôt qu'autrement. Il ne
faudrait pas oublier, cependant, que c'est le donné obser-
vable qu'il s'agit toujours de connaître — et donc d'expli-
quer ou de comprendre — et non pas ses causes elles-
mêmes qui ne serviraient qu'à fournir une meilleure
connaissance du seul donné. C'est d'ailleurs la raison pour
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laquelle de nombreux théoriciens d'aujourd'hui estiment
qu'afin de mieux connaître les phénomènes, il n'est pas
nécessaire que leurs causes «explicatives» existent, ni
qu'elles soient observées, ni même en principe obser-
vables.
Selon le modèle «causal» de l'explication scientifique,
le chercheur imagine donc des entités dites «théoriques»
— par exemple, des particules subatomiques ou des forces
nucléaires — auxquelles il attribue des comportements
réglés par des lois déjà connues ou simplement postulées,
le but étant de pouvoir ensuite considérer les phénomènes
comme découlant réellement, ou au moins logiquement, de
ce qu'il a ainsi imaginé ou posé (et qui constitue une théo-
rie explicative). Le chercheur «causaliste» a la conviction
de mieux connaître le donné observable — c'est-à-dire de
l'avoir expliqué et vraiment compris — lorsqu'il est parvenu
à le percevoir comme découlant, de quelque façon, de la
théorie qu'il a conçue et structurée de manière à ce que
cette déduction soit justement possible. De plus, il vérifie
ce qu'on appelle la «validité» de cette théorie — et de la
connaissance qu'elle permet d'obtenir — en cherchant à
voir si elle peut tenir le coup sous l'épreuve de nouvelles
observations et expériences «scientifiques» et en modi-
fiant, au besoin, ses entités et structures initiales pour
qu'elle puisse résister à cette épreuve du réel lui-même.
(Depuis quelques années, les créateurs des théories —
notamment en physique — reconnaissent que leurs théo-
ries ne peuvent jamais être parfaitement ni définitivement
vérifiées, et qu'ils doivent donc se contenter de celle qui
leur semble être, ou qu'ils sentent être, la moins vulnérable
ou la plus prometteuse.)
Ces adeptes de l'explication causale se partagent en
deux groupes d'inégale importance : les «réalistes» (moins
nombreux, mais en croissance depuis qu'ils se sont mis à
nuancer leur conception du «réel») et les «formalistes»
plus ou moins «purs». Ces deux étiquettes veulent souli-
gner le fait que les premiers attribuent encore un caractère
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de réalité, d'existence et de causalité aux entités théoriques
et à leurs comportements, alors que les seconds leur refu-
sent ce caractère. (On verra, plus loin, que la plupart de
ces derniers ont préféré abandonner complètement le con-
cept même de causalité dans les sciences théoriques pour
devenir des formalistes «purs».)
Il importe de noter tout de suite que les théoriciens
réalistes prêtent le flanc à une objection sérieuse en ce
qui concerne leur connaissance du monde observable. En
effet, comme tous les théoriciens scientifiques, leur souci
principal, au départ, est de découvrir pourquoi (ou com-
ment il se fait que) les phénomènes sont comme ils sont
et non pas autrement. Ils ont la conviction que telle ou telle
théorie «explicative» leur apporte déjà, comme simple
théorie, une certaine réponse à cette question, et par con-
séquent, une certaine connaissance du monde observable.
Or, même si une théorie devenait un jour si parfaite qu'on
ne puisse plus la trouver en contradiction avec de nou-
velles observations et expériences, on pourrait sans doute
se demander : «Comment ces "réalistes" pourraient-ils
croire qu'ils ont obtenu une véritable réponse à leur ques-
tion principale alors qu'ils ne sauraient toujours pas pour-
quoi, en fait, les entités et les comportements théoriques
— qui sont censés causer les particularités du donné
observable — sont eux-mêmes comme ils sont et non pas
autrement?»
Au lieu de rechercher des causes réelles, mais de
moins en moins observables, qui contraindraient les phé-
nomènes à être comme ils sont (ou d'imaginer des causes
fictives pouvant exercer cette même contrainte), les théori-
ciens «formalistes» s'efforcent d'expliquer les phénomènes
en cherchant à les faire entrer dans des structures appro-
priées. À la question : «Pourquoi les planètes tournent-
elles autour du soleil?», les formalistes répondraient :
«Parce qu'elles ont à former des ellipses autour du soleil.»
(À l'époque de Ptolémée, ils auraient sans doute répondu
qu'il n'existe pas de «sphères» célestes qui entraînent les
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planètes autour de la terre, mais que celles-ci ont à tourner
autour de la terre, un point c'est tout.)
Plutôt que le causalisme, un grand nombre de forma-
listes contemporains ont donc préféré un structuralisme
purement légaliste. Si, par exemple, on aperçoit quelque
part dans la nature des rochers qui sont tout simplement
là où ils sont, on pourra surmonter son propre étonnement
— ou sa propre ignorance — en observant tout à coup
que ces rochers sont précisément là où ils sont parce qu'ils
ont à former ensemble, disons, un cercle (ou un losange,
ou telle ou telle figure plus complexe). La théorie de la
relativité ne fait rien d'autre que cela, en principe. Elle a
prévu avec raison, en effet, qu'elle n'aurait plus besoin de
faire intervenir des causes — ou toute autre «force» trop
mystérieuse ou trop «métaphysique» — si elle parvenait à
concevoir au moyen des mathématiques (le calcul «tenso-
riel» en l'occurrence), une structure générale de l'univers,
c'est-à-dire une «géométrie» plus abstraite qui imposerait
«légalement» aux corps de la nature les comportements
qu'ils devraient nécessairement avoir lorsque laissés à eux-
mêmes.
Les formalistes ont sans doute l'avantage, par rapport
aux causalistes plus intéressés à P«étoffe» des êtres, d'ex-
pliquer les structures observables du monde au moyen de
lois plus simples. Pour Einstein, par exemple, on sait que
plus notre conception du monde devient simple, plus elle
s'approche de «la réalité». Il est évident, en tout cas, que
l'unification des données observables, au sein d'une struc-
ture aussi précise et simple que possible, est très utile.
Elle permet non seulement de réduire le nombre de nos
questions et problèmes, mais d'acquérir en même temps
un point de vue sur le monde qui en rende la multiplicité
et la variété moins déroutantes ou moins mystérieuses. On
peut toutefois se demander s'il s'agit là d'une connaissance
théorique ou plutôt d'une connaissance pratique dont l'uti-
lité ne serait que purement psychologique.
Il faut se le rappeler : les théoriciens scientifiques
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cherchent uniquement à augmenter ou à améliorer leurs
connaissances des réalités observables, et cela, au moyen
de théories particulières qui se veulent typiquement «scien-
tifiques». La plupart d'entre eux croient — comme beau-
coup de leurs adeptes profanes — que ce moyen est le
seul à pouvoir livrer une véritable connaissance de quoi
que ce soit, tout au moins la meilleure ou la plus fiable
des connaissances possibles. Voyons donc de plus près
en quoi consiste, au juste, ce type de connaissance, et en
quoi la théorie scientifique permettrait d'augmenter ou
d'améliorer nos connaissances elles-mêmes.
La «connaissance» théorique
Qu'est-ce que vient ajouter, aux connaissances que
nous acquérons déjà par l'observation et l'exploration du
monde et de ses lois observables, le fait qu'on réussisse
à déduire ce monde (et ces lois) d'un certain nombre d'en-
tités et de comportements purement théoriques? Ou le fait
qu'on réussisse à concevoir leurs structures comme faisant
partie de structures plus vastes ou plus générales et uni-
fiantes? Que sait-on de plus sur le monde lui-même, si ce
n'est qu'il est tel qu'on puisse le déduire comme on l'a fait
ou qu'on puisse l'intégrer dans ces structures particulières?
Qu'est-ce qu'on aurait appris de plus, à propos de ce
monde, lorsqu'on aurait pu le déduire d'entités et de com-
portements théoriques encore plus simples ou l'intégrer
dans les structures les plus simples possibles? Il semble
qu'il n'y aurait pas beaucoup de différence, en effet, entre
croire qu'une théorie scientifique a augmenté nos connais-
sances, et croire que l'on a augmenté ou amélioré ses
propres connaissances de ces deux oranges-ci par exem-
ple, du seul fait que l'on ait réussi à les insérer toutes les
deux dans la plus petite boîte que l'on aurait pu dénicher...
S'il y a réellement une différence entre ces deux cas,
concernant l'augmentation ou l'amélioration de nos con-
naissances, il faudrait bien pourtant la découvrir ou la mon-
[Link] s'il n'y en a pas ou si l'on ne la voit pas,
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il serait alors difficile de penser autre chose : les théori-
ciens scientifiques s'intéressent à l'élaboration de leur type
particulier de théories pour d'autres raisons, en fait, que
l'augmentation ou l'amélioration de leurs connaissances du
monde lui-même. Ce pourrait être, par exemple, pour le
plus grand plaisir que ce travail leur apporte ou parce que
toute autre façon de chercher à mieux connaître la réalité
les rendrait beaucoup trop insécures ou parce qu'ils détes-
tent toute autre méthode de recherche, ou les implications
que les résultats de ces autres méthodes pourraient conte-
nir ou parce que, tout simplement, ils ont éprouvé une
grande admiration, tout jeunes, à l'endroit des théoriciens
scientifiques et n'ont pu s'empêcher de croire que ces
savants possédaient la meilleure connaissance possible de
quoi que ce soit.
Il serait sans doute injuste de penser que tous les
théoriciens ont des raisons ou des motifs de ce genre,
mais il serait toutefois naïf de penser qu'aucun d'eux n'est
principalement motivé par de semblables désirs ou réti-
cences. Il est donc difficile d'éliminer de telles possibilités,
surtout lorsqu'on ne voit pas très bien comment notre con-
naissance de telle ou telle chose ait pu être vraiment
accrue, ou améliorée, du seul fait que l'on ait réussi à fabri-
quer les «tenailles» conceptuelles avec lesquelles on pou-
vait saisir les choses le plus simplement ou le plus aisé-
ment possible. Quoi qu'il en soit des motifs des théoriciens,
il n'en reste pas moins que leur science n'est qu'un jeu
conceptuel qui n'avance en rien notre connaissance du
monde. En effet, les sciences techniques s'intéressent uni-
quement aux transformations et exploitations utiles du
monde lui-même, elles recherchent surtout les lois les plus
diverses et les plus particulières de ce monde — plutôt
que des théories «unitaires», ou soi-disant «explicatives»
—, et contribuent bien davantage, elles, à la connaissance
(pratique) de notre monde.
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Résumé
Selon les sciences théoriques d'aujourd'hui, les
choses de l'univers, et l'univers lui-même, sont comme ils
sont et se comportent comme ils se comportent (et non
pas autrement) parce que, à cause de X, ils ont à être
comme ils sont, et se comporter comme ils se comportent.
Quant à X lui-même, il s'agit ou bien d'un ensemble de
choses et de forces faisant partie de l'univers, ou bien d'un
ensemble de lois que les choses de l'univers, et leurs com-
portements, ne peuvent éviter de suivre. En fait, l'idéal des
sciences théoriques serait complètement atteint, dans les
deux cas, si l'on découvrait un ensemble X qui permettrait
de savoir pourquoi, à chaque instant, les différentes choses
de l'univers sont comme elles sont, et se comportent
comme elles se comportent. L'ensemble X permettrait donc
de mieux connaître les choses de l'univers, et leurs com-
portements.
Comment se fait-il, cependant, que les chercheurs
théoriques ne semblent pas intéressés à savoir pourquoi
les choses et les forces de l'ensemble X sont comme elles
sont ou se comportent comme elles se comportent (et non
pas autrement)? Ou pourquoi les lois ou structures de l'en-
semble X sont justement celles-là, plutôt que d'autres?
Comment peuvent-ils s'arrêter là, alors qu'ils semblent
pourtant vouloir connaître le pourquoi des choses et, en
principe, le pourquoi de quoi que ce soit? Serait-ce seule-
ment parce qu'ils n'ont pas encore réussi à découvrir l'en-
semble X qu'ils cherchent depuis si longtemps? Mais ne
voient-ils pas qu'en renonçant à découvrir le pourquoi de
l'ensemble X lui-même (quel qu'il soit!), ils renonceraient
à une véritable connaissance de l'univers ou du moins à
une connaissance du monde qui serait vraiment meilleure?
Lorsqu'un chercheur veut connaître le pourquoi des choses
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et de leurs comportements — et non pas seulement dé-
couvrir de nouvelles choses, de nouveaux comportements
ou les lois particulières qu'ils auraient à suivre —, il semble
qu'il ne puisse s'arrêter en cours de route, à moins, bien
sûr, que son désir principal n'ait jamais été, celui d'une
véritable connaissance du monde.
Il est évident qu'on ne saurait imposer à qui que ce
soit de vouloir rechercher la meilleure connaissance pos-
sible de l'univers, comme on ne saurait penser, non plus,
que la vie humaine la plus valable est celle qui serait con-
sacrée à la recherche de la meilleure des connaissances.
On peut toutefois avoir le goût d'attirer l'attention sur cer-
taines méprises de notre culture d'aujourd'hui, surtout lors-
qu'elles concernent les sciences théoriques dont la répu-
tation, en matière de connaissance, est due à peu près
uniquement aux succès des sciences purement techni-
ques.
La connaissance «philosophique»
La plupart des philosophes contemporains cherchent
aussi la réponse à la question : «Pourquoi les êtres sont-ils
comme ils sont, ou se comportent-ils comme ils se com-
portent, et non pas autrement?» Plusieurs d'entre eux
croient, comme les théoriciens scientifiques, que cette ré-
ponse devrait être obtenue au moyen d'une explication du
monde et de ses objets, c'est-à-dire lorsqu'on réussirait à
les voir comme découlant d'autres objets mondains (ou
purement conceptuels) ou comme ayant à faire partie de
structures plus ou moins abstraites. En d'autres termes, ce
que ces philosophes et ces théoriciens scientifiques vou-
draient principalement faire, au moyen de ce type d'expli-
cation, c'est sortir les réalités — de même que leurs pro-
priétés et leurs comportements — de l'arbitraire.
On peut toutefois remarquer que le désir de connais-
sance chez les philosophes d'hier et d'aujourd'hui — et
même chez de nombreux profanes — possède un trait
assez caractéristique. Il s'agit en effet d'un désir de con-
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naissance qui ne leur permet pas de s'arrêter à cette seule
explication du monde. Pour eux, toute explication nouvel-
lement découverte contient encore de l'arbitraire, et relance
donc indéfiniment leur désir d'une meilleure connaissance
des réalités. À cause de cela, on comprend que l'amélio-
ration cognitive qui est désirée et recherchée ne peut pas
être celle que fournirait ce type d'explication des réalités
déjà connues, mais doit être plutôt celle que leur apporte-
rait ce qu'on peut appeler une compréhension de celles-ci
(même lorsque déjà expliquées).
Alors que les chercheurs scientifiques présupposent
qu'il devrait y avoir moyen d'expliquer les choses et les
faits qui sont tout simplement là, devant eux, les philo-
sophes présupposent, de leur côté, qu'il devrait y avoir
moyen de comprendre ces mêmes choses et ces mêmes
faits, toujours si arbitraires. Les philosophes ne se deman-
dent pas pourquoi les êtres sont comme ils sont plutôt
qu'autrement, ils ne cherchent pas ce qui ferait qu'ils sont
ainsi plutôt qu'autrement ou pourquoi ils ont à être ainsi
plutôt qu'autrement. Ils se demandent surtout quoi penser
du fait que les êtres sont comme ils sont, ou comment
réagir à ce fait arbitraire. (Ils ne pourraient que se deman-
der encore la même chose, en effet, s'ils avaient découvert
ce qui ferait que les réalités sont comme elles sont, puis-
qu'ils se trouveraient devant des faits nouveaux, mais tout
aussi arbitraires...) Au lieu de se contenter d'une explica-
tion des faits par d'autres faits (réels ou purement formels),
ces philosophes recherchent donc, en plus, ce qu'on pour-
rait appeler le «sens» des faits, un sens qui, en sortant
ces faits de leur pur arbitraire, leur permettrait enfin de les
comprendre.
Que manque-t-il donc aux philosophes typiques — et
qui ne semble pas manquer du tout aux scientifiques théo-
riques — pour que leur désir de vraiment connaître les
réalités de l'univers demeure toujours insatisfait, même
lorsqu'ils réussissent à formuler des théories «philosophi-
ques» leur permettant d'expliquer, eux aussi, (de façon
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sans doute moins précise mais plus substantielle) pourquoi
les choses sont comme elles sont et non pas autrement?
Quel est le sens qu'ils désirent découvrir et dont l'ab-
sence les empêche de penser qu'ils auraient enfin surmon-
té cet arbitraire de l'univers (et de leurs propres théories)?
Il est pourtant évident que les êtres et leurs comporte-
ments, de même que leur totalité plus ou moins constante
ou variable, conserveront toujours, en eux-mêmes, un
caractère inévitablement arbitraire. Car tout cela — y com-
pris surtout la totalité de l'univers — sera toujours, à cha-
que instant, comme ceci et non pas autrement. Par consé-
quent, si jamais le désir de connaissance des philosophes
les plus typiques devait pouvoir être satisfait, il faudrait
nécessairement que ce soit par la découverte d'un sens
atteint à travers, ou dans une connaissance (ou une expli-
cation) de faits toujours arbitraires.
Si ce genre de découverte se produisait — on verra
que le cas est tout de même assez fréquent —, l'arbitraire
ne disparaîtrait pas pour autant, mais il ne serait plus un
problème accaparant puisque le chercheur connaîtrait le
sens qu'il recherchait et le comprendrait. Comme simples
«supports» du sens, il importe peu, en effet, que les choses
de l'univers et leurs comportements soient comme ils sont
et non pas autrement. Ce n'est sans doute pas le lieu, ici,
d'exposer en long et en large ce que pourrait être ce sens,
c'est-à-dire l'objet de la sorte de connaissance que désirent
les philosophes typiques (de même que bien des gens peu
instruits!). Mais l'exemple suivant pourra au moins, illustrer
la possibilité que la connaissance d'un monde factuel et
nécessairement arbitraire permette malgré tout la décou-
verte et la compréhension d'un «sens» désiré.
La connaissance «comprehensive»
Avant de présenter cet exemple, je voudrais pourtant
rappeler que «parler à quelqu'un» consiste, le plus sou-
vent, à produire des sons, des gestes ou des choses, mais
de manière à ce que l'autre, en percevant tout cela, pen-
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sera à ce à quoi on voudrait qu'il pense (et non pas à
autre chose). On tâche alors de s'assurer par exemple,
qu'en entendant le son «chien», l'autre pensera à un élé-
ment bien particulier d'une arme à feu et non pas à l'animal
que le même son peut aussi évoquer. (Bien que «motivés»,
les sons d'une langue sont arbitraires...) On tâche encore,
au besoin, d'attirer l'attention de l'autre sur le fait qu'on
veut lui dire quelque chose, et même de susciter assez
d'intérêt ou de curiosité, pour qu'il désire découvrir cela-
même à quoi l'on voudrait qu'il pense (au lieu de laisser
venir n'importe quelle pensée).
Venons-en maintenant à l'exemple annoncé. François
(F) vient de dire quelque chose à Mireille (M). Celle-ci est
donc devant un fait — un certain nombre de sons —, et
voit tout de suite ce fait comme ayant été produit par F. À
cause du regard de ce dernier, elle pense aussi que F a
produit les sons en question non seulement pour qu'elle
les entende, mais aussi (et surtout) pour lui dire quelque
chose au moyen de ces sons. En d'autres termes, F a
réussi à faire penser à M qu'il voulait qu'elle pense en ce
moment à une certaine chose ou qu'elle pense, au moins,
qu'il y avait quelque chose à comprendre — c'est-à-dire
un «sens» — «dans» ou «à travers» les sons qu'il avait
produits. Considérons maintenant le cas où M a tout de
suite la conviction que F veut lui dire ou lui faire penser à
ceci à propos de cela. Par le fait même, elle sait pourquoi
les sons qu'elle a perçus étaient comme ils étaient, et non
pas autrement : c'est parce que F les avaient produits tels
qu'elle puisse penser à cela-même à quoi il voulait juste-
ment qu'elle pense. Considérons le cas, aussi, où M se
demande ensuite pourquoi F voulait lui dire ce qu'il lui a
dit (et non pas autre chose). Elle fait quelques hypothèses :
c'était pour l'avertir d'un danger; ou pour la renseigner sur
telle ou telle chose; ou simplement pour engager la conver-
sation. Si elle croit que c'était en fait pour la renseigner
sur une certaine chose, elle pourrait encore se demander
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pourquoi il aurait voulu lui parler de cela au lieu d'autre
chose; ou à quoi il voulait en venir, en fin de compte.
Si M désirait découvrir pourquoi F voulait lui parler de
A au lieu de B — et s'il avait voulu parler de B, alors
pourquoi de B au lieu de C, ou de A —, elle aurait sans
doute procédé comme le font les chercheurs théoriques,
lorsqu'ils sont en quête d'une explication des faits obser-
vables. Elle serait passée par une série d'hypothèses —
F désirait lui fournir un renseignement appréciable; ou de
converser avec une femme charmante; ou de lui faire mon-
tre de ses connaissances —, mais pour se demander en-
suite pourquoi F a préféré tel plaisir à tel autre ou pourquoi
ses désirs (ou leurs causes) étaient comme ils étaient ou
alors pourquoi les structures auxquelles ses désirs avaient
à obéir étaient comme elles étaient et non pas autrement.
Et ainsi de suite. Tout comme les chercheurs théoriques,
M n'aurait pas pu se débarrasser de l'arbitraire...
Mais si, au lieu de penser que F était déterminé à
vouloir faire ce qu'il a voulu faire, M a pensé qu'il avait
choisi lui-même, donc librement, de lui dire ce qu'il lui a
dit, et cela, pour lui donner un renseignement qu'elle pour-
rait être contente d'obtenir, alors M aurait pu se demander
pourquoi F avait choisi de lui donner ce renseignement. Et
sa question n'aurait pas été, cette fois, de savoir pourquoi
F avait voulu la renseigner au lieu d'avoir voulu faire autre
chose — n'étant pas déterminé, F pouvait en effet choisir
entre une foule de choses —, mais plutôt celle de savoir
à quoi F voulait en venir en plus de lui faire penser qu'il
voulait la renseigner et lui faire plaisir. En d'autres termes,
M aurait pu désirer savoir ce que F voulait encore faire en
lui donnant ce renseignement; ou quel était le sens que F
ait voulu le lui donner. Il se peut que M ait eu tout à coup
la conviction que F voulait lui faire penser au fait qu'il s'in-
téressait à elle, non seulement à ses qualités charmantes
et à ses capacités impressionnantes, mais aussi, et surtout,
à elle-même. Elle aurait alors compris le sens que F ait
choisi librement de lui donner ce renseignement — sans
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doute aidée, en cela, par la perception d'une certaine atti-
tude de F de même que par le désir qu'elle éprouvait peut-
être déjà, plus ou moins consciemment, de recevoir un
semblable intérêt (soit de F, soit des personnes en géné-
ral).
Le fait que F ait choisi d'offrir ce renseignement à M,
mais comme moyen de lui faire comprendre qu'il s'intéres-
sait lui-même à elle, est encore arbitraire, puisque F aurait
certainement pu employer d'autres moyens pour lui faire
comprendre la même chose. F a tout simplement profité
de l'idée qu'il a eue, tout à coup, d'atteindre son but en
utilisant ce moyen arbitraire (parmi d'autres moyens pos-
sibles, mais tout aussi arbitraires). Et cet arbitraire demeu-
rera toujours, puisqu'il serait toujours impossible de suivre
jusqu'au bout la chaîne des causes réelles (ou purement
conceptuelles) qui se seraient déterminées les unes les
autres, successivement, à déterminer F à avoir cette idée;
ou de reconstituer la loi unique à laquelle l'émergence de
cette idée aurait eu à obéir.
De plus, il est clair que F aurait pu procéder d'une
manière beaucoup plus directe, en disant à M, par exem-
ple : «Je m'intéresse à toi!», de sorte que M n'aurait pas
eu à deviner ... Mais F savait peut-être, par expérience,
que, de toute façon, M aurait pu éprouver le besoin de
vérifier sa compréhension instantanée de ce qu'il lui disait
— c'est-à-dire la réalité de cet intérêt de F à son égard —
et qu'il lui faciliterait sans doute la tâche en lui donnant à
comprendre (comme ce fut le cas) un fait observable, c'est-
à-dire cette offre d'un renseignement appréciable plutôt
qu'une affirmation aussi générale que «Je m'intéresse à
toi!»
La question du sens que pourrait avoir une personne
de choisir librement de s'intéresser à d'autres personnes
est une question qui ne se pose pas, puisqu'on en connaît
déjà la réponse. En effet, pourquoi ou pour faire quoi,
choisit-on (librement) de s'intéresser à des personnes (ou
d'avoir toute autre attitude «positive» à leur égard)? La
199
réponse à cette question ne peut être que celle-ci : pour
s'intéresser ou pour en arriver à s'intéresser soi-même à
ces personnes. Car, choisir de s'intéresser à des per-
sonnes, ce n'est pas identiquement la même chose que
de s'intéresser ou que d'être intéressé, à ces personnes.
Il s'agit cependant du seul cas où choisir de faire une chose
est nécessairement suivi du fait de faire cette chose. (Au
contraire, choisir d'aller prendre l'air, de manger quelque
chose, de parler à d'autres, etc., n'est pas inévitablement
suivi de l'idée de prendre effectivement de l'air, de manger,
etc.) La personne qui choisit librement de s'intéresser elle-
même, ou d'elle-même, à d'autres personnes, connaît donc
le sens de ce fait : elle produit et utilise en effet ce choix
pour s'intéresser à ces personnes.
Tiré de nos expériences du langage, cet exemple a
pu montrer comment il était possible, en ce qui concerne
certains faits pourtant arbitraires, de vraiment satisfaire le
désir de les connaître, c'est-à-dire de répondre à la ques-
tion : «Pourquoi ces faits sont-ils comme ils sont et non
pas autrement?» Comme on l'a vu, il s'agissait de décou-
vrir, «à travers» ou «dans» ces faits, le sens particulier qui
était actuellement à comprendre. Mais parce que tiré de
l'usage que nous faisons du langage, cet exemple semble
impliquer que nul ne saurait vraiment satisfaire son propre
désir d'une connaissance théorique — ce désir de con-
naître soi-disant seulement pour connaître — s'il avait
décidé de limiter l'objet de la connaissance désirée à n'être
que l'univers des faits «bruts», c'est-à-dire des faits dont
on a vu qu'ils étaient en eux-mêmes arbitraires et incom-
préhensibles. Plusieurs chercheurs théoriques — scientifi-
ques ou philosophes — semblent avoir pris cette décision,
malgré tout, avec le résultat qu'ils ont dû insérer dans leurs
théories, à la moindre occasion, ce qui est devenu une
multitude d'«entités théoriques» beaucoup plus nébuleu-
ses, que propres à vraiment améliorer notre connaissance
des faits. (Il est de plus en plus reconnu qu'en physique,
200
par exemple, les théories contemporaines sont tout sim-
plement stagnantes...)
Pourtant, ce que les scientifiques théoriques ne sem-
blent pas remarquer mais que la logique de leur recherche
elle-même indique, c'est qu'ils désirent atteindre au moins
un des éléments qui seraient nécessaires à l'obtention
d'une connaissance comprehensive. En cherchant à
découvrir pourquoi les choses et leurs comportements sont
comme ils sont et non pas autrement, ils cherchent une
explication du déterminé (c'est-à-dire du fait que quelque
chose soit déterminé). Mais parce que leurs théories expli-
catives ne contiennent jamais rien d'autre que des «enti-
tés» elles-mêmes déterminées (réellement ou conceptuel-
lement), il est clair qu'elles ne sauraient leur apporter quoi
que ce soit qui puisse vraiment satisfaire leur désir d'amé-
liorer leur connaissance de l'univers déterminé. Il n'en reste
pas moins que la logique de leur recherche — de leur
façon de procéder — continue d'exiger, pour son aboutis-
sement concret et naturel, la découverte de réalités sans
doute déterminantes (de l'univers déterminé), mais non pas
elles-mêmes déterminées (à déterminer cet univers ou la
connaissance qu'on en aurait). Or, la notion même des
réalités déterminantes, mais non déterminées, correspond
justement à la notion des réalités capables de choisir et
d'agir librement, et dont les actes concrets et leurs produits
arbitraires pourraient donc être connus en même temps
que compris.
Les constatations précédentes trouvent une certaine
confirmation dans le fait que les chercheurs théoriques
éprouvent le besoin très caractéristique de simplifier et
d'unifier leurs théories. S'il est bien vrai que la logique de
leur recherche exige la découverte de réalités détermi-
nantes mais non déterminées (à déterminer le déterminé),
on comprend qu'ils veuillent débarrasser leur dernière théo-
rie du plus grand nombre possible d'éléments déterminés
— c'est-à-dire la simplifier — tout en visant aussi à la ren-
dre «unitaire» ou capable d'expliquer à elle seule les faits
201
les plus divers. Or, vouloir cela, c'est déjà reconnaître, plus
ou moins consciemment, qu'il suffirait en principe d'un seul
déterminant non déterminé (à déterminer le monde déter-
miné) pour qu'un monde arbitrairement déterminé devienne
malgré cela connaissable et surtout compréhensible.
Si l'exposé qui précède est suffisamment juste, il im-
plique que la recherche théorique n'est qu'un jeu ou un
défi à relever, sans doute agréable pour plusieurs, mais
dépourvu de «sens». Pour qu'il puisse acquérir un sens, il
faudrait que cette recherche soit poursuivie non seulement
pour l'agrément, ou par souci de gagner sa propre vie,
mais aussi par intérêt pour des personnes. Et qu'elle soit
une expression concrète de cet intérêt. On voit assez bien
comment la pratique d'un sport, des arts dramatiques, plas-
tiques ou musicaux, puisse être l'expression active d'un
intérêt pour les personnes, du moins pour celles que de
telles performances réussissent ou bien à distraire d'un
quotidien parfois morne ou pénible ou bien à faire vivre
des expériences humainement stimulantes et encoura-
geantes. On voit très bien, aussi, comment la recherche
en sciences pratiques et techniques peut favoriser le bien-
être de beaucoup de gens et être poursuivie par intérêt
pour ces personnes. Mais on voit moins bien, par contre,
comment les chercheurs purement théoriques — ceux qui
voudraient connaître le monde uniquement pour le con-
naître — pourraient effectuer leurs recherches par intérêt
pour des personnes, surtout lorsqu'ils ne semblent pas
faire de découvertes intéressantes pour les humains, qu'ils
ne cherchent même pas à en faire bénéficier ceux-ci (et
pour cause!) et que plusieurs d'entre eux ne peuvent pra-
tiquer leur sport théorique qu'au moyen d'un salaire et de
subventions arrachés à leurs concitoyens.
Quel serait donc le sens de la recherche théorique,
de cette recherche qui ne réussit jamais qu'à avorter ou à
stagner? S'il devait être découvert un jour, il semble que
ce serait par la découverte du sens de notre univers de
faits déterminés et arbitraires et par la découverte, en
202
même temps, du sens de la vie humaine, si souvent déter-
minée, factuelle, et arbitraire elle aussi. A cause de la sen-
sibilité d'aujourd'hui en ce qui a trait aux droits des per-
sonnes de même qu'au respect et à l'intérêt qui seraient
dus à chacune de celles-ci, on peut penser qu'il y a lieu
d'espérer, qu'un nombre croissant de personnes voudront
donner un sens social à leurs occupations, y compris les
chercheurs qui désirent réellement connaître l'univers,
c'est-à-dire en comprendre, enfin, le «sens». Et peut-être
même l'exprimer.
Gilles Lane
Département de philosophie
Université de Montréal
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