La fiscalité des télécommunications et du numérique
Introduction
À l’ère de la digitalisation accélérée, les télécommunications et les services
numériques redéfinissent les circuits économiques, les formes de consommation
et les modèles d’affaires. Porté par le développement du cloud, du streaming, des
plateformes en ligne et de l’intelligence artificielle, le secteur numérique génère
aujourd’hui une part croissante de la valeur mondiale. Pourtant, cette révolution
technologique met en évidence le décalage croissant entre l’économie
numérique et les cadres fiscaux classiques, conçus pour une économie
matérielle et localisée.
Au Maroc, ce secteur connaît un essor remarquable, tant en matière
d’infrastructures que d’emplois. Cependant, la fiscalité appliquée aux acteurs du
numérique – nationaux comme étrangers – soulève des problématiques cruciales
d’équité, d’efficacité et de souveraineté fiscale.
Dès lors, il est légitime de poser la problématique suivante :
Comment adapter la fiscalité marocaine aux mutations numériques tout
en assurant justice fiscale et compétitivité économique ?
Pour y répondre, cette dissertation s’articulera en deux temps : nous analyserons
d’abord les enjeux et limites du cadre fiscal actuel, avant de proposer une
lecture des défis contemporains et des pistes de réforme à l’échelle
nationale et internationale.
Chapitre I – Une fiscalité en décalage avec les mutations numériques
Section 1 – Un secteur en forte croissance mais difficile à encadrer
fiscalement
Le secteur des télécommunications et du numérique connaît une croissance
rapide au Maroc et dans le monde. Entre 2015 et 2023, le nombre
d’abonnements Internet au Maroc est passé de 14 à 37 millions, et le taux de
pénétration a atteint près de 95 %. Le déploiement de la fibre optique et de la
5G, la montée des startups et l’explosion de l’e-commerce témoignent d’une
transformation structurelle.
Mais cette évolution s’accompagne de nouveaux modèles économiques
dématérialisés : les GAFA, par exemple, peuvent générer des revenus massifs
dans un pays sans y être physiquement présents. Cela remet en cause la base
même du droit fiscal, qui repose sur le principe de territorialité (présence
physique = droit de taxer).
Résultat : ces entreprises échappent largement à l’impôt local, tandis que les
acteurs traditionnels ou nationaux supportent une fiscalité plus lourde, créant des
inégalités fiscales et une concurrence déséquilibrée.
Section 2 – Un cadre fiscal marocain en cours d’adaptation, mais encore
limité
Le Maroc a initié plusieurs mesures pour intégrer la fiscalité numérique :
TVA sur les services numériques étrangers (ex : Netflix, Amazon Web
Services), imposée via une plateforme déclarative pour les non-résidents
(article 115 bis).
IS à taux plein pour les opérateurs télécoms (Maroc Telecom, Orange,
Inwi), en plus des redevances spécifiques (fréquences, licences) et de la
contribution au Fonds de service universel des télécoms.
Avantages fiscaux pour l’offshoring et les startups technologiques (zones
d’accélération, conventions).
Toutefois, plusieurs limites subsistent :
Les plateformes étrangères échappent encore en grande partie à
l’impôt sur les bénéfices.
La traçabilité des revenus numériques reste complexe.
Le système fiscal est perçu comme techniquement lourd pour les petites
entreprises locales du numérique.
Chapitre II – Vers une fiscalité numérique plus équitable et durable
Section 1 – Les défis fondamentaux : érosion fiscale, localisation de la
valeur et justice fiscale
La mondialisation numérique a accentué trois grandes problématiques fiscales :
1. L’érosion de la base d’imposition (BEPS) : les multinationales
numériques transfèrent leurs bénéfices vers des paradis fiscaux, causant
une perte estimée par l’OCDE à 100–240 milliards USD/an.
2. La difficulté à localiser la valeur créée : les profits issus des données,
des algorithmes et des plateformes sont générés dans des zones
immatérielles, rendant les règles traditionnelles inopérantes.
3. L’inégalité fiscale entre entreprises : les géants du numérique paient
en moyenne 9 % d’impôt effectif, contre 23 % pour les entreprises
classiques.
Pour les pays en développement comme le Maroc, cette situation menace la
soutenabilité budgétaire et affaiblit la compétitivité des entreprises locales.
Section 2 – Réformes en cours et perspectives d’adaptation
Face à ces enjeux, des réformes globales ont été initiées :
L’OCDE, avec 136 pays, a adopté en 2021 deux piliers :
o Pilier 1 : réaffectation d’une part des bénéfices des multinationales
vers les pays consommateurs.
o Pilier 2 : mise en place d’un impôt minimum mondial de 15 %.
Plusieurs pays (France, Inde, Royaume-Uni) ont adopté des taxes
numériques ciblées sur les revenus des grandes plateformes.
Au niveau national, le Maroc pourrait :
Étendre le système déclaratif aux plateformes numériques
émergentes.
Renforcer les contrôles croisés sur les flux de données, de paiements et
d’hébergement.
Créer une taxe numérique nationale progressive, adaptée aux réalités
locales.
Mettre en œuvre une fiscalité incitative mais conditionnelle pour les
startups et projets innovants.
Conclusion
La fiscalité des télécommunications et du numérique représente un enjeu
stratégique majeur pour le Maroc. Le secteur offre des opportunités
économiques, sociales et technologiques considérables, mais soulève aussi des
défis complexes liés à la dématérialisation de l’activité, à l’injustice fiscale
et à la perte de souveraineté.
Si des efforts notables ont été déployés, une réforme plus globale, cohérente
et territorialisée est nécessaire. Celle-ci doit garantir un équilibre entre
mobilisation des recettes, attractivité économique et justice fiscale, dans
un contexte de transition vers une économie de plus en plus numérisée.
Construire une fiscalité adaptée au numérique, c’est aussi préparer l’État à
affronter les défis de demain, en s’assurant que l’innovation rime avec
responsabilité et équité.