Les cavaliers, grands, puissants, tous bien montés et bien armés, arrivèrent près
du rocher, où ils mirent pied à terre; et Ali Baba, qui en compta quarante, à
leur mine et à leur équipement ne douta pas qu’ils ne fussent des voleurs. Il
ne se trompait pas: en effet, c’étaient des voleurs, qui, sans faire aucun tort
aux environs, allaient exercer leurs brigandages bien loin, et avaient là leur
rendez-vous; et ce qu’il les vit faire le confirma dans son opinion.
Chaque cavalier débrida son cheval, l’attacha, lui passa au cou un sac plein
d’orge qu’il avait apporté sur la croupe, et ils se chargèrent chacun de leur valise;
et la plupart des valises parurent si pesantes à Ali Baba, qu’il les jugea pleines
d’or et d’argent monnayé.
Le plus apparent, chargé de sa valise comme les autres, qu’Ali Baba prit pour le
capitaine des voleurs, s’approcha du rocher, fort près du gros arbre où il s’était
réfugié, et après qu’il se fut fait chemin au travers de quelques arbrisseaux, il
prononça ces paroles si distinctement: «Sésame, ouvre-toi!» qu’Ali Baba les
entendit. Dès que le capitaine des voleurs les eut prononcées, une porte s’ouvrit;
et après qu’il eut fait passer tous ses gens devant lui, et qu’ils furent tous entrés,
il entra aussi, et la porte se ferma.
Les voleurs demeurèrent longtemps dans le rocher, et Ali Baba, qui craignait
que quelqu’un d’eux, ou que tous ensemble ne sortissent s’il quittait son poste
pour se sauver, fut contraint de rester sur l’arbre, et d’attendre avec patience.
La porte se rouvrit enfin: les quarante voleurs sortirent; et au lieu que le capitaine
était entré le dernier, il sortit le premier; et après les avoir vus défiler devant
lui, Ali Baba entendit qu’il fit refermer la porte, en prononçant ces paroles:
«Sésame, referme-toi!» Chacun retourna à son cheval, le brida, rattacha sa valise,
et remonta dessus. Quand le capitaine enfin vit qu’ils étaient tous prêts à partir,
il se mit à la tête, et il reprit avec eux le chemin par où ils étaient venus.
Ali Baba ne descendit pas de l’arbre d’abord; il dit en lui-même: Ils peuvent
avoir oublié quelque chose qui les oblige de revenir, et je me trouverais attrapé si
cela arrivait. Il les conduisit de l’œil jusqu’à ce qu’il les eût perdus de vue, et il ne
descendit que longtemps après, pour plus grande sûreté. Comme il avait retenu
les paroles par lesquelles le capitaine des voleurs avait fait ouvrir et refermer la
porte, il eut la curiosité d’éprouver si, en les prononçant, elles feraient le même
effet. Il passa au travers des arbrisseaux, et il aperçut la porte qu’ils cachaient.
Il se présenta devant, et il dit: «Sésame, ouvre-toi!» et dans l’instant la porte
s’ouvrit toute grande.
Ali Baba s’était attendu à voir un lieu de ténèbres et d’obscurité; mais il fut
surpris d’en voir un bien éclairé, vaste et spacieux, creusé en voûte fort élevée,
de main d’homme, qui recevait la lumière du haut du rocher par une ouverture
pratiquée de même. Il vit de grandes provisions de bouche, des ballots de riches
marchandises en piles, des étoffes de soie et de brocart, des tapis de grand prix,
et surtout de l’or et de l’argent monnayé par tas, et dans des sacs ou grandes
bourses de cuir les unes sur les autres; et à voir toutes ces choses, il lui parut
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qu’il y avait non pas de longues années, mais des siècles, que cette grotte servait
de retraite à des voleurs qui s’étaient succédé les uns aux autres.
Ali Baba ne balança pas sur le parti qu’il avait à prendre: il entra dans la grotte,
et dès qu’il y fut entré, la porte se referma; mais cela ne l’inquiéta pas: il avait
le secret de la faire ouvrir. Il ne s’attacha pas à l’argent, mais à l’or monnayé,
et particulièrement à celui qui était dans des sacs. Il en enleva à plusieurs fois
autant qu’il pouvait en porter, et en quantité suffisante pour faire la charge de
ses ânes. Il rassembla ses trois ânes qui étaient dispersés; et quand il les eut fait
approcher du rocher, il les chargea des sacs; et pour les cacher, il accommoda du
bois par-dessus, de manière qu’on ne pouvait les apercevoir. Quand il eut achevé,
il se présenta devant la porte; et il n’eut pas prononcé ces paroles: «Sésame,
referme-toi,» qu’elle se ferma; car elle s’était fermée d’elle-même chaque fois qu’il
y était entré, et demeurée ouverte chaque fois qu’il en était sorti.
Cela fait, Ali Baba reprit le chemin de la ville; et arrivant chez lui, il fit entrer
ses ânes dans une petite cour, et referma la porte avec grand soin. Il mit bas le
peu de bois qui couvrait les sacs, et il porta les sacs dans sa maison, les posa et
arrangea devant sa femme, qui était assise sur un sofa.
Sa femme mania les sacs; et s’étant aperçue qu’ils étaient pleins d’argent, elle
soupçonna son mari de les avoir volés; de sorte que quand il eut achevé de les
apporter tous, elle ne put s’empêcher de lui dire: Ali Baba, seriez-vous assez
malheureux pour. . . Ali Baba l’interrompit. Paix, ma femme, dit-il, ne vous
alarmez pas; je ne suis pas voleur, à moins que ce ne soit l’être que de prendre
sur les voleurs. Vous cesserez d’avoir cette mauvaise opinion de moi quand je
vous aurai raconté ma bonne fortune.
Il vida les sacs, qui firent un gros tas d’or dont sa femme fut éblouie, et quand il
eut fini, il lui raconta son aventure, depuis le commencement jusqu’à la fin; et
en achevant, il lui recommanda sur toutes choses de garder le secret.
La femme, revenue et guérie de son épouvante, se réjouit avec son mari du
bonheur qui leur était arrivé, et elle voulut compter, pièce par pièce, tout l’or
qui était devant elle.
Ma femme, lui dit Ali Baba, vous n’êtes pas sage: que prétendez-vous faire?
Quand auriez-vous achevé de compter? Je vais creuser une fosse et l’enfouir
dedans; nous n’avons pas de temps à perdre.
Il est bon, reprit la femme, que nous sachions au moins à peu près la quantité
qu’il y en a. Je vais chercher une petite mesure dans le voisinage, et je le
mesurerai pendant que vous creuserez la fosse.
Ma femme, repartit Ali Baba, ce que vous voulez faire n’est bon à rien; vous
vous en abstiendriez si vous vouliez me croire. Faites néanmoins ce qu’il vous
plaira; mais souvenez-vous de garder le secret.
Pour se satisfaire, la femme d’Ali Baba sort, et elle va chez Cassim, son beau-
frère, qui ne demeurait pas loin. Cassim n’était pas chez lui; et à son défaut,
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elle s’adresse à sa femme, qu’elle prie de lui prêter une mesure pour quelques
moments. La belle-sœur lui demanda si elle la voulait grande ou petite, et la
femme d’Ali Baba lui en demanda une petite.
Très-volontiers, dit la belle-sœur; attendez un moment, je vais vous l’apporter.
La belle-sœur va chercher la mesure; elle la trouve; mais comme elle connaissait
la pauvreté d’Ali Baba, curieuse de savoir quelle sorte de grain sa femme voulait
mesurer, elle s’avisa d’appliquer adroitement du suif au-dessous de la mesure, et
elle y en appliqua. Elle revint, et en la présentant à la femme d’Ali Baba, elle
s’excusa de l’avoir fait attendre sur ce qu’elle avait eu de la peine à la trouver.
La femme d’Ali Baba revint chez elle; elle posa la mesure sur le tas d’or, l’emplit
et la vida un peu plus loin sur le sofa, jusqu’à ce qu’elle eut achevé; et elle fut
contente du bon nombre de mesures qu’elle en trouva, dont elle fit part à son
mari qui venait d’achever de creuser la fosse.
Pendant qu’Ali Baba enfouit l’or, sa femme, pour marquer son exactitude et sa
diligence à sa belle-sœur, lui reporte sa mesure, mais sans prendre garde qu’une
pièce d’or s’était attachée au-dessous.
Belle-sœur, dit-elle en la rendant, vous voyez que je n’ai pas gardé longtemps
votre mesure; je vous en suis bien obligée, je vous la rends.
La femme d’Ali Baba n’eut pas tourné le dos, que la femme de Cassim regarda
la mesure par le dessous, et elle fut dans un étonnement inexprimable d’y voir
une pièce d’or attachée. L’envie s’empara de son cœur dans le moment.
Quoi! dit-elle, Ali Baba a de l’or par mesure! et où le misérable a-t-il pris cet or?
Cassim, son mari, n’était pas à la maison, comme nous l’avons dit; il était à sa
boutique, d’où il ne devait revenir que le soir. Tout le temps qu’il se fit attendre
fut un siècle pour elle, dans la grande impatience où elle était de lui apprendre
une nouvelle dont il ne devait pas être moins surpris qu’elle.
A l’arrivée de Cassim chez lui: Cassim, lui dit sa femme, vous croyez être riche,
vous vous trompez: Ali Baba l’est infiniment plus que vous, il ne compte pas
son or comme vous, il le mesure.
Cassim demanda l’explication de cette énigme, et elle lui en donna
l’éclaircissement en lui apprenant de quelle adresse elle s’était servie
pour faire cette découverte, et elle lui montra la pièce de monnaie qu’elle avait
trouvée attachée au-dessous de la mesure: pièce si ancienne, que le nom du
prince qui y était marqué lui était inconnu.
Loin d’être sensible au bonheur qui pouvait être arrivé à son frère pour se tirer
de la misère, Cassim en conçut une jalousie mortelle. Il en passa presque la nuit
sans dormir. Le lendemain il alla chez lui, que le soleil n’était pas levé. Il ne
le traita pas de frère: il avait oublié ce nom depuis qu’il avait épousé la riche
veuve. Ali Baba, dit-il en l’abordant, vous êtes bien réservé dans vos affaires;
vous faites le pauvre, le misérable, le gueux, et vous mesurez l’or!
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Mon frère, reprit Ali Baba, je ne sais de quoi vous voulez me parler: expliquez-
vous. Ne faites pas l’ignorant, repartit Cassim. Et en lui montrant la pièce
d’or que sa femme lui avait mise entre les mains: Combien avez-vous de pièces,
ajouta-t-il, semblables à celle-ci que ma femme a trouvée attachée au-dessous de
la mesure que la vôtre vint lui emprunter hier?
A ce discours, Ali Baba connut que Cassim et la femme de Cassim (par un
entêtement de sa propre femme) savaient déjà ce qu’il avait un si grand intérêt
de tenir caché; mais la faute était faite: elle ne pouvait se réparer. Sans donner à
son frère la moindre marque d’étonnement ni de chagrin, il lui avoua la chose, et
il lui raconta par quel hasard il avait découvert la retraite des voleurs, et en quel
endroit; et il lui offrit, s’il voulait garder le secret, de lui faire part du trésor.
Je le prétends bien ainsi, reprit Cassim d’un air fier; mais, ajouta-t-il, je veux
savoir aussi où est précisément ce trésor, les enseignes, les marques; et comment
je pourrais y entrer moi-même, s’il m’en prenait envie; autrement je vais vous
dénoncer à la justice. Si vous le refusez, non-seulement vous n’aurez plus à en
espérer, vous perdrez même ce que vous avez enlevé, au lieu que j’en aurai ma
part pour vous avoir dénoncé.
Ali Baba, plutôt par son bon naturel qu’intimidé par les menaces insolentes d’un
frère barbare, l’instruisit pleinement de ce qu’il souhaitait; et même des paroles
dont il fallait qu’il se servît, tant pour entrer dans la grotte que pour en sortir.
Cassim n’en demanda pas davantage à Ali Baba. Il le quitta, résolu de le prévenir;
et plein de l’espérance de s’emparer du trésor lui seul, il part le lendemain de
grand matin, avant la pointe du jour, avec dix mulets chargés de grands coffres,
qu’il se proposa de remplir, en se réservant d’en mener un plus grand nombre
dans un second voyage, à proportion des charges qu’il trouverait dans la grotte.
Il prend le chemin qu’Ali Baba lui avait enseigné; il arrive près du rocher, et il
reconnaît les enseignes, et l’arbre sur lequel Ali Baba s’était caché. Il cherche
la porte, il la trouve; et pour la faire ouvrir, il prononça les paroles: «Sésame,
ouvre-toi.» La porte s’ouvre, il entre, et aussitôt elle se referme. En examinant
la grotte, il est dans une grande admiration de voir beaucoup plus de richesses
qu’il ne l’avait compris par le récit d’Ali Baba; et son admiration augmenta à
mesure qu’il examina chaque chose en particulier. Avare et amateur des richesses,
comme il était, il eût passé la journée à se repaître les yeux de la vue de tant
d’or, s’il n’eût songé qu’il était venu pour l’enlever et pour en charger ses dix
mulets. Il en prend un nombre de sacs, autant qu’il en peut porter; et en venant
à la porte pour la faire ouvrir, l’esprit rempli de toute autre idée que ce qui lui
importait davantage, il se trouve qu’il oublie le mot nécessaire, et au lieu de
Sésame, il dit: «Orge, ouvre-toi;» et il est bien étonné de voir que la porte, loin
de s’ouvrir, demeure fermée. Il nomme plusieurs autres noms de grains, autres
que celui qu’il fallait, et la porte ne s’ouvre pas.
Cassim ne s’attendait pas à cet événement. Dans le grand danger où il se voit, la
frayeur se saisit de sa personne, et plus il fait d’efforts pour se souvenir du mot
de Sésame, plus il embrouille sa mémoire, et il en demeure exclus absolument
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comme si jamais il n’en avait entendu parler. Il jette par terre les sacs dont il
était chargé, il se promène à grands pas dans la grotte, tantôt d’un côté, tantôt
de l’autre, et toutes les richesses dont il se voit environné ne le touchent plus.
Laissons Cassim déplorant son sort, il ne mérite pas de compassion.
Les voleurs revinrent à leur grotte vers le midi; et quand ils furent à peu de
distance, et qu’ils eurent vu les mulets de Cassim autour du rocher, chargés de
coffres, inquiets de cette nouveauté, ils avancèrent à toute bride, et firent prendre
la fuite aux dix mulets que Cassim avait négligé d’attacher, et qui paissaient
librement; de manière qu’ils se dispersèrent deçà et delà dans la forêt, si loin
qu’ils les eurent bientôt perdus de vue.
Les voleurs ne se donnèrent pas la peine de courir après les mulets: il leur
importait davantage de trouver celui à qui ils appartenaient. Pendant que
quelques-uns tournent autour du rocher pour le chercher, le capitaine, avec les
autres, met pied à terre et va droit à la porte le sabre à la main, prononce les
paroles, et la porte s’ouvre.
Cassim, qui entendit le bruit des chevaux du milieu de la grotte, ne douta pas
de l’arrivée des voleurs, non plus que de sa perte prochaine. Résolu au moins de
faire un effort pour échapper de leurs mains et se sauver, il s’était tenu prêt à se
jeter dehors dès que la porte s’ouvrirait. Il ne la vit pas plutôt ouverte, après
avoir entendu prononcer le mot de Sésame, qui était échappé de sa mémoire, qu’il
s’élança si brusquement, qu’il renversa le capitaine par terre. Mais il n’échappa
pas aux autres voleurs, qui avaient aussi le sabre à la main, et qui lui ôtèrent la
vie sur-le-champ.
Le premier soin des voleurs, après cette exécution, fut d’entrer dans la grotte:
ils trouvèrent près de la porte les sacs que Cassim avait commencé d’enlever
pour les emporter, et en charger ses mulets; et ils les remirent à leur place sans
s’apercevoir de ceux qu’Ali Baba avait emportés auparavant. En tenant conseil et
en délibérant ensemble sur cet événement, ils comprirent bien comment Cassim
avait pu sortir de la grotte; mais qu’il y eût pu entrer, c’est ce qu’ils ne pouvaient
s’imaginer. Il leur vint en pensée qu’il pouvait être descendu par le haut de
la grotte; mais l’ouverture par où le jour y venait était si élevée, et le haut du
rocher était si inaccessible par dehors, outre que rien ne leur marquait qu’il l’eût
fait, qu’ils tombèrent d’accord que cela était hors de leur connaissance. Qu’il
fût entré par la porte, c’est ce qu’ils ne pouvaient se persuader, à moins qu’il
n’eût eu le secret de la faire ouvrir; mais ils tenaient pour certain qu’ils étaient
les seuls qui l’avaient; en quoi ils se trompaient, en ignorant qu’ils avaient été
épiés par Ali Baba, qui le savait.
De quelque manière que la chose fût arrivée, comme il s’agissait que leurs richesses
communes fussent en sûreté, ils convinrent de faire quatre quartiers du cadavre
de Cassim, et de les mettre près de la porte en dedans de la grotte, deux d’un
côté, deux de l’autre, pour épouvanter quiconque aurait la hardiesse de faire
une pareille entreprise, sauf à ne revenir dans la grotte que dans quelque temps,
après que la puanteur du cadavre serait exhalée. Cette résolution prise, ils
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l’exécutèrent, et quand ils n’eurent plus rien qui les arrêtât, ils laissèrent le lieu
de leur retraite bien fermé, remontèrent à cheval, et allèrent battre la campagne
sur les routes fréquentées par les caravanes, pour les attaquer et exercer leurs
brigandages accoutumés.
La femme de Cassim cependant fut dans une grande inquiétude quand elle vit
qu’il était nuit close et que son mari n’était pas revenu. Elle alla chez Ali Baba
tout alarmée, et elle dit: «Beau-frère, vous n’ignorez pas, comme je le crois,
que Cassim votre frère est allé à la forêt, et pour quel sujet. Il n’est pas encore
revenu, et voilà la nuit avancée; je crains que quelque malheur ne lui soit arrivé.
Ali Baba s’était douté de ce voyage de son frère, après le discours qu’il lui avait
tenu; et ce fut pour cela qu’il s’était abstenu d’aller à la forêt ce jour-là, afin
de ne lui pas donner d’ombrage. Sans lui faire aucun reproche dont elle pût
s’offenser, ni son mari, s’il eût été vivant, il lui dit qu’elle ne devait pas encore
s’alarmer, et que Cassim apparemment avait jugé à propos de ne rentrer dans la
ville que bien avant dans la nuit.