Il fallut obéir, et je sentis alors de si vives alarmes, que j’en frémis encore toutes
les fois que j’y pense. Le calife s’assit, et la favorite fit porter devant lui tous les
coffres l’un après l’autre, et les ouvrit. Pour tirer les choses en longueur, elle lui
faisait remarquer toutes les beautés de chaque étoffe en particulier. Elle voulait
mettre sa patience à bout; mais elle n’y réussit pas. Comme elle n’était pas
moins intéressée que moi à ne pas ouvrir le coffre où j’étais, elle ne s’empressait
point à le faire apporter, et il ne restait plus que celui-là à visiter: Achevons, dit
le calife; voyons encore ce qu’il y a dans ce coffre. Je ne puis dire si j’étais vif ou
mort en ce moment; mais je ne croyais pas échapper à un si grand danger. . .
XCIIIˆ{E} NUIT
Lorsque la favorite de Zobéide, poursuivit le marchand de Bagdad, vit que le
calife voulait absolument qu’elle ouvrît le coffre où j’étais: Pour celui-ci, dit-elle,
Votre Majesté me fera, s’il lui plaît, la grâce de me dispenser de lui faire voir ce
qu’il y a dedans: il y a des choses que je ne lui puis montrer qu’en présence de
son épouse. Voilà qui est bien, dit le calife, je suis content; faites emporter vos
coffres. Elle les fit enlever aussitôt et porter dans sa chambre, où je commençai
de respirer.
Dès que les eunuques qui les avaient apportés se furent retirés, elle ouvrit
promptement celui où j’étais prisonnier. Sortez, me dit-elle en me montrant
la porte d’un escalier qui conduisait à une chambre au-dessus: montez et allez
m’attendre. Elle n’eut pas fermé la porte sur moi que le calife entra, et s’assit
sur le coffre d’où je venais de sortir. Le motif de cette visite était un mouvement
de curiosité qui ne me regardait pas. Ce prince voulait faire des questions sur
ce qu’elle avait vu et entendu dans la ville. Ils s’entretinrent tous deux assez
longtemps, après quoi il la quitta enfin, et se retira dans son appartement.
Lorsqu’elle se vit libre, elle vint me trouver dans la chambre où j’étais monté, et
me fit bien des excuses de toutes les alarmes qu’elle m’avait causées. Ma peine,
me dit-elle, n’a pas été moins grande que la vôtre; vous n’en devez pas douter,
puisque j’ai souffert pour vous et pour moi, qui courais le même péril. Une autre
à ma place n’aurait peut-être pas eu le courage de se tirer si bien d’une occasion
si délicate. Il ne fallait pas moins de hardiesse ni de présence d’esprit; mais
rassurez-vous, il n’y a plus rien à craindre, maintenant reposez-vous et demain
je vous présenterai à Zobéide.
Le lendemain, la favorite avant que de me faire paraître devant sa maîtresse,
m’instruisit de la manière dont je devais soutenir sa présence, me dit à peu près
les questions que cette princesse me ferait, et me dicta les réponses que j’y devais
faire. Après cela elle me conduisit dans une salle où tout était d’une propreté,
d’une richesse et d’une magnificence surprenantes. Je n’y étais pas entré, que
vingt dames esclaves, d’un âge déjà avancé, toutes vêtues d’habits riches et
uniformes, sortirent du cabinet de Zobéide, et vinrent se ranger devant un trône
en deux files égales, avec une grande modestie. Elles furent suivies de vingt
autres dames toutes jeunes et habillées de la même sorte que les premières, avec
cette différence pourtant que leurs habits avaient quelque chose de plus galant.
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Zobéide parut au milieu de celles-ci avec un air majestueux, et si chargée de
pierreries et de toutes sortes de joyaux qu’à peine pouvait-elle marcher. Elle alla
s’asseoir sur le trône. J’oubliais de vous dire que sa dame favorite l’accompagnait,
et qu’elle demeura debout à sa droite, pendant que les dames esclaves, un peu
plus éloignées, étaient en foule des deux côtés du trône.
D’abord que la femme du calife fut assise, les esclaves qui étaient entrées les
premières me firent signe d’approcher. Je m’avançai au milieu des deux rangs
qu’elles formaient, et me prosternai la tête contre le tapis qui était sous les pieds
de la princesse. Elle m’ordonna de me relever, et me fit l’honneur de s’informer
de mon nom, de ma famille et de l’état de ma fortune; à quoi je satisfis assez à
son gré. Je m’en aperçus non-seulement à son air, elle me le fit même connaître
par les choses qu’elle eut la bonté de me dire. J’ai bien de la joie, me dit-elle,
que ma fille (c’est ainsi qu’elle appelait sa dame favorite), car je la regarde
comme telle, après le soin que j’ai pris de son éducation, ait fait un choix dont
je suis contente; je l’approuve, et je consens que vous vous mariiez tous deux.
J’ordonnerai moi-même les apprêts de vos noces; mais auparavant j’ai besoin de
ma fille pour dix jours; pendant ce temps-là, je parlerai au calife et obtiendrai
son consentement, et vous demeurerez ici: on aura soin de vous. . .
XCIVˆ{E} NUIT
Je demeurai donc dix jours dans l’appartement des dames du calife, continua le
marchand de Bagdad. Durant tout ce temps-là, je fus privé du plaisir de voir la
dame favorite; mais on me traita si bien par son ordre, que j’eus sujet d’ailleurs
d’être très-satisfait.
Zobéide entretint le calife de la résolution qu’elle avait prise de marier sa favorite;
et ce prince, en lui laissant la liberté de faire là-dessus ce qu’il lui plairait,
accorda une somme considérable à la favorite, pour contribuer de sa part à son
établissement. Le dixième jour étant destiné pour la dernière cérémonie du
mariage, la dame favorite fut conduite au bain d’un côté, et moi d’un autre; et
sur le soir, m’étant mis à table, on me servit toutes sortes de mets et de ragoûts,
entre autres un ragoût à l’ail, comme celui dont on vient de me forcer de manger.
Je le trouvai si bon, que je ne touchai presque point aux autres mets. Mais, pour
mon malheur, m’étant levé de table, je me contentai de m’essuyer les mains,
au lieu de les bien laver; et c’était une négligence qui ne m’était jamais arrivée
jusqu’alors.
Comme il était nuit, on suppléa à la clarté du jour par une grande illumination
dans l’appartement des dames. Les instruments se firent entendre, on dansa, on
fit mille jeux: tout le palais retentissait de cris de joie. On nous introduisit, ma
femme et moi, dans une grande salle, où l’on nous fit asseoir sur deux trônes. Les
femmes qui la servaient lui firent changer plusieurs fois d’habits, et lui peignirent
le visage de différentes manières, selon la coutume pratiquée au jour des noces;
et chaque fois qu’on lui changeait d’habillement, on me la faisait voir.
Enfin toutes ces cérémonies finirent, et l’on nous conduisit dans la chambre
nuptiale. D’abord qu’on nous y eut laissés, je m’approchai de mon épouse pour
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l’embrasser, mais elle me repoussa fortement et se mit à faire des cris épouvanta-
bles qui attirèrent bientôt dans la chambre toutes les dames de l’appartement,
qui voulurent savoir le sujet de ses cris. Pour moi, saisi d’un long étonnement,
j’étais demeuré immobile, sans avoir eu seulement la force de lui en demander la
cause. Notre chère sœur, lui dirent-elles, que vous est-il donc arrivé depuis le
peu de temps que nous vous avons quittée? apprenez-le-nous, afin que nous vous
secourions. Otez, s’écria-t-elle, ôtez-moi de devant les yeux ce vilain homme que
voilà! Hé! madame, lui dis-je, en quoi puis-je avoir eu le malheur de mériter
votre colère? Vous êtes un vilain, me répondit-elle en furie; vous avez mangé de
l’ail, et vous ne vous êtes pas lavé les mains! Croyez-vous que je veuille souffrir
qu’un homme si malpropre s’approche de moi pour m’empester? Couchez-le
par terre, ajouta-t-elle en s’adressant aux dames, et qu’on m’apporte un nerf de
bœuf. Elles me renversèrent aussitôt, et tandis que les unes me tenaient par les
bras et les autres par les pieds, ma femme, qui avait été servie en diligence, me
frappa impitoyablement jusqu’à ce que les forces lui manquèrent. Alors elle dit
aux dames: Prenez-le, qu’on l’envoie au lieutenant de police et qu’on lui fasse
couper la main dont il a mangé du ragoût à l’ail.
A ces paroles, je m’écriai: Grand Dieu! je suis rompu et brisé de coups, et,
pour surcroît d’affliction, on me condamne encore à avoir la main coupée! Et
pourquoi? pour avoir mangé d’un ragoût à l’ail, et pour avoir oublié de me
laver les mains! Quelle colère pour un si petit sujet! Peste soit du ragoût à l’ail!
maudit soit le cuisinier qui l’a apprêté, et celui qui l’a servi!. . .
XCVˆ{E} NUIT
Toutes les dames, dit le marchand de Bagdad, qui m’avaient vu recevoir mille
coups de nerf de bœuf, eurent pitié de moi lorsqu’elles entendirent parler de me
faire couper la main. Notre chère sœur et notre bonne dame, dirent-elles à la
favorite, vous poussez trop loin votre ressentiment. C’est un homme, à la vérité,
qui ne sait pas vivre, qui ignore votre rang et les égards que vous méritez; mais
nous vous supplions de ne pas prendre garde à la faute qu’il a commise et de
la lui pardonner. Je ne suis pas satisfaite, reprit-elle, je veux qu’il apprenne à
vivre et qu’il porte des marques si sensibles de sa malpropreté, qu’il ne s’avisera
de sa vie de manger d’un ragoût à l’ail sans se souvenir ensuite de se laver les
mains. Elles ne se rebutèrent pas de son refus; elles se jetèrent à ses pieds, et lui
baisant la main: Notre bonne dame, lui dirent-elles, au nom de Dieu, modérez
votre colère et accordez-nous la grâce que nous vous demandons. Elle ne leur
répondit rien, mais elle se leva, et, après m’avoir dit mille injures, elle sortit de la
chambre. Toutes les dames la suivirent et me laissèrent seul dans une affliction
inconcevable.
Je demeurai dix jours sans voir personne qu’une vieille esclave qui venait
m’apporter à manger. Je lui demandai des nouvelles de la dame favorite. Elle
est malade, me dit la vieille esclave, de l’odeur empoisonnée que vous lui avez
fait respirer. Pourquoi aussi n’avez-vous pas eu soin de vous laver les mains
après avoir mangé de ce maudit ragoût à l’ail? Est-il possible, dis-je alors en
moi-même, que la délicatesse de ces dames soit si grande, et qu’elles soient si
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vindicatives pour une chose si légère? J’aimais cependant ma femme, malgré sa
cruauté, et je ne laissai pas de la plaindre.
Un jour l’esclave me dit: Votre épouse est guérie, elle est allée au bain, et elle
m’a dit qu’elle vous viendrait voir demain. Ainsi, ayez encore patience et tâchez
de vous accommoder à son humeur. C’est, d’ailleurs, une personne très-sage,
très-raisonnable et très-chérie de toutes les dames qui sont auprès de Zobéide,
notre respectable maîtresse.
Véritablement ma femme vint le lendemain, et me dit d’abord: Il faut que je
sois bien bonne de venir vous revoir après l’offense que vous m’avez faite. Mais
je ne puis me résoudre à me réconcilier avec vous que je ne vous aie puni comme
vous le méritez, pour ne vous être pas lavé les mains après avoir mangé du
ragoût à l’ail. En achevant ces mots, elle appela des dames qui me couchèrent
par terre par son ordre; et, après qu’elles m’eurent lié, elle prit un rasoir et
eut la barbarie de me couper elle-même les quatre pouces. Une de ces dames
appliqua d’une certaine racine pour arrêter le sang; mais cela n’empêcha pas que
je ne m’évanouisse par la quantité que j’en avais perdu et par le mal que j’avais
souffert.
Je revins de mon évanouissement, et l’on me donna du vin à boire pour me
faire reprendre mes forces. Ah! madame, dis-je alors à mon épouse, si jamais il
m’arrive de manger d’un ragoût à l’ail, je vous jure qu’au lieu d’une fois, je me
laverai les mains six-vingts fois avec de l’alcali, de la cendre de la même plante,
et du savon. Hé bien! dit ma femme, à cette condition je veux bien oublier le
passé, et vivre avec vous comme avec mon mari.
Voilà, mes seigneurs, ajouta le marchand de Bagdad en s’adressant à la compagnie,
la raison pourquoi vous avez vu que j’ai refusé de manger du ragoût à l’ail qui
était devant moi. . .
XCVIˆ{E} NUIT
Les dames n’appliquèrent pas seulement sur mes plaies de la racine que j’ai dite
pour étancher le sang, elles y mirent aussi du baume de la Mecque, qu’on ne
pouvait soupçonner d’être falsifié, puisqu’elles l’avaient pris dans l’apothicairerie
du calife. Par la vertu de ce baume admirable, je fus parfaitement guéri en peu
de jours, et nous demeurâmes ensemble, ma femme et moi, dans la même union
que si je n’eusse jamais mangé de ragoût à l’ail. Mais comme j’avais toujours
joui de ma liberté, je m’ennuyais fort d’être enfermé dans le palais du calife;
néanmoins, je n’en voulais rien témoigner à mon épouse, de peur de lui déplaire.
Elle s’en aperçut; elle ne demandait pas mieux elle-même que d’en sortir. La
reconnaissance seule la retenait auprès de Zobéide. Mais elle avait de l’esprit;
elle représenta si bien à sa maîtresse la contrainte où j’étais de ne pas vivre dans
la ville avec les gens de ma condition, comme j’avais toujours fait, que cette
bonne princesse aima mieux se priver du plaisir d’avoir auprès d’elle sa favorite,
que de ne lui pas accorder ce que nous souhaitions tous deux également.
C’est pourquoi, un mois après notre mariage, je vis paraître mon épouse avec
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plusieurs eunuques, qui portaient chacun un sac d’argent. Quand ils se furent
retirés: Vous ne m’avez rien marqué, dit-elle, de l’ennui que vous cause le séjour
de la cour; mais je m’en suis fort bien aperçue, et j’ai heureusement trouvé
moyen de vous rendre content. Zobéide, ma maîtresse, nous permet de nous
retirer du palais, et voilà cinquante mille sequins dont elle nous fait présent pour
nous mettre en état de vivre commodément dans la ville. Prenez-en dix mille, et
allez nous acheter une maison.
J’en eus bientôt trouvé une pour cette somme; et, l’ayant fait meubler mag-
nifiquement, nous y allâmes loger. Nous prîmes un grand nombre d’esclaves
de l’un et de l’autre sexe, et nous nous donnâmes un fort bel équipage. Enfin,
nous commençâmes à mener une vie fort agréable; mais elle ne fut pas de longue
durée. Au bout d’un an, ma femme tomba malade, et mourut en peu de jours.
J’aurais pu me remarier et continuer de vivre honorablement à Bagdad; mais
l’envie de voir le monde m’inspira un autre dessein. Je vendis ma maison; et,
après avoir acheté plusieurs sortes de marchandises, je me joignis à une caravane,
et passai en Perse. De là je pris la route de Samarcande, d’où je suis venu
m’établir en cette ville.
Voilà, sire, dit le pourvoyeur qui parlait au sultan de Casgar, l’histoire que
raconta hier ce marchand de Bagdad à la compagnie où je me trouvai. Cette
histoire, dit le sultan, a quelque chose d’extraordinaire; mais elle n’est pas
comparable à celle du petit bossu. Alors je vais vous faire pendre tous quatre.
Attendez, de grâce, sire, s’écria le tailleur en s’avançant et se prosternant aux
pieds du sultan: puisque Votre Majesté aime les histoires plaisantes, celle que
j’ai à lui conter ne lui déplaira pas. Je veux bien t’écouter aussi, lui dit le sultan;
mais ne te flatte pas que je te laisse vivre, à moins que tu ne me dises quelque
aventure plus divertissante que celle du bossu. Alors le tailleur, comme s’il eût
été sûr de son fait, prit la parole avec confiance, et commença son récit en ces
termes:
HISTOIRE QUE RACONTA LE TAILLEUR
Sire, un bourgeois de cette ville me fit l’honneur, il y a deux jours, de m’inviter à
un festin qu’il donnait hier matin à ses amis: je me rendis chez lui de très-bonne
heure, et j’y trouvai environ vingt personnes.
Nous n’attendions plus que le maître de la maison, qui était sorti pour quelque
affaire, lorsque nous le vîmes arriver accompagné d’un jeune étranger très-
proprement habillé, fort bien fait, mais boiteux. Nous nous levâmes tous; et,
pour faire honneur au maître du logis, nous priâmes le jeune homme de s’asseoir
avec nous sur le sofa. Il était prêt à le faire, lorsque, apercevant un barbier qui
était de notre compagnie, il se retira brusquement en arrière, et voulut sortir.
Le maître de la maison, surpris de son action, l’arrêta. Où allez-vous? lui dit-il.
Je vous amène avec moi pour me faire l’honneur d’être d’un festin que je donne
à mes amis, et à peine êtes-vous entré que vous voulez sortir. Seigneur, répondit
le jeune homme, au nom de Dieu je vous supplie de ne pas me retenir, et de
permettre que je m’en aille. Je ne puis voir sans horreur cet abominable barbier
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que voilà: quoiqu’il soit né dans un pays où tout le monde est blanc, il ne laisse
pas de ressembler à un Éthiopien; mais il a l’âme encore plus noire et plus
horrible que le visage.
XCVIIˆ{E} NUIT
Nous demeurâmes tous fort surpris de ce discours, continua le tailleur, et nous
commençâmes à concevoir une très-mauvaise opinion du barbier, sans savoir si
le jeune étranger avait raison de parler de lui dans ces termes. Nous protestâmes
même que nous ne souffririons point à notre table un homme dont on nous faisait
un si horrible portrait. Le maître de la maison pria l’étranger de nous apprendre
le sujet qu’il avait de haïr le barbier.
Mes seigneurs, nous dit alors le jeune homme, vous saurez que ce maudit