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Xav

Sindbad, après un naufrage, se retrouve sur une île peuplée d'anthropophages qui le capturent avec d'autres marchands. Il parvient à s'échapper et rencontre des gens blancs qui l'emmènent dans leur île, où il est bien traité et finit par épouser une noble dame. Cependant, il est horrifié par la coutume locale d'enterrer les vivants avec les morts, et lorsque sa femme meurt, il doit faire face à son propre enterrement vivant.

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Xav

Sindbad, après un naufrage, se retrouve sur une île peuplée d'anthropophages qui le capturent avec d'autres marchands. Il parvient à s'échapper et rencontre des gens blancs qui l'emmènent dans leur île, où il est bien traité et finit par épouser une noble dame. Cependant, il est horrifié par la coutume locale d'enterrer les vivants avec les morts, et lorsque sa femme meurt, il doit faire face à son propre enterrement vivant.

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Les plaisirs, dit-il, et les divertissements que je pris après mon troisième voyage

n’eurent pas des charmes assez puissants pour me déterminer à ne pas voyager
davantage. Je me laissai encore entraîner à la passion de trafiquer et de voir
des choses nouvelles. Je mis donc ordre à mes affaires; et ayant fait un fonds de
marchandises de débit dans les lieux où j’avais dessein d’aller, je partis. Je pris
la route de la Perse, dont je traversai plusieurs provinces, et j’arrivai à un port
de mer, où je m’embarquai. Nous mîmes à la voile, et nous avions déjà touché
à plusieurs ports de terre ferme et à quelques îles orientales, lorsque, faisant
un jour un grand trajet, nous fûmes surpris d’un coup de vent, qui obligea le
capitaine à faire amener les voiles, et à donner tous les ordres nécessaires pour
prévenir le danger dont nous étions menacés. Mais toutes nos précautions furent
inutiles; la manœuvre ne réussit pas bien; les voiles furent déchirées en mille
pièces; et le vaisseau, ne pouvant plus être gouverné, donna sur des récifs, et se
brisa de manière qu’un grand nombre de marchands et de matelots se noyèrent,
et que la charge périt. . .
LXXˆ{E} NUIT
J’eus le bonheur, continua Sindbad, de même que plusieurs autres marchands
et matelots, de me prendre à une planche. Nous fûmes tous emportés par un
courant vers une île qui était devant nous. Nous y trouvâmes des fruits et de
l’eau de source qui servirent à rétablir nos forces. Nous nous reposâmes même la
nuit dans l’endroit où la mer nous avait jetés, sans avoir pris aucun parti sur ce
que nous devions faire. L’abattement où nous étions de notre disgrâce nous en
avait empêchés.
Le jour suivant, dès que le soleil fut levé, nous nous éloignâmes du rivage; et,
avançant dans l’île, nous y aperçûmes des habitations, où nous nous rendîmes.
A notre arrivée, des noirs vinrent à nous en très-grand nombre; ils nous environ-
nèrent, se saisirent de nos personnes, en firent une espèce de partage, et nous
conduisirent ensuite dans leurs maisons.
Nous fûmes menés, cinq de mes camarades et moi, dans un même lieu. D’abord
on nous fit asseoir, et l’on nous servit d’une certaine herbe, en nous invitant par
signes à manger. Mes camarades, sans faire réflexion que ceux qui la servaient
n’en mangeaient pas, ne consultèrent que leur faim qui les pressait, et se jetèrent
dessus avec avidité. Pour moi, par un pressentiment de quelque supercherie, je
ne voulus pas seulement en goûter, et je m’en trouvai bien; car peu de temps
après je m’aperçus que l’esprit avait tourné à mes compagnons, et qu’en me
parlant ils ne savaient ce qu’ils disaient.
On nous servit ensuite du riz préparé avec de l’huile de coco; et mes camarades,
qui n’avaient plus de raison, en mangèrent extraordinairement. J’en mangeai
aussi, mais fort peu. Les noirs avaient d’abord présenté de cette herbe pour
nous troubler l’esprit, et nous ôter par là le chagrin que la triste connaissance de
notre sort nous devait causer; et ils nous donnaient du riz pour nous engraisser.
Comme ils étaient anthropophages, leur intention était de nous manger quand
nous serions devenus gras. C’est ce qui arriva à mes camarades, qui ignoraient

1
leur destinée, parce qu’ils avaient perdu leur bon sens. Puisque j’avais conservé
le mien, vous jugez bien, seigneurs, qu’au lieu d’engraisser comme les autres,
je devins encore plus maigre que je n’étais. La crainte de la mort, dont j’étais
incessamment frappé, tournait en poison tous les aliments que je prenais. Je
tombai dans une langueur qui me fut fort salutaire, car les noirs ayant assommé
et mangé mes compagnons, en demeurèrent là; et me voyant sec, décharné,
malade, ils remirent ma mort à un autre temps.
Cependant j’avais beaucoup de liberté, et l’on ne prenait presque pas garde à mes
actions. Cela me donna lieu de m’éloigner un jour des habitations des noirs, et de
me sauver. Un vieillard qui m’aperçut, et qui se douta de mon dessein, me cria
de toute sa force de revenir; mais, au lieu de lui obéir, je redoublai mes pas, et je
fus bientôt hors de sa vue. Il n’y avait alors que ce vieillard dans les habitations;
tous les autres noirs s’étaient absentés et ne devaient revenir que sur la fin du
jour, ce qu’ils avaient coutume de faire assez souvent. C’est pourquoi, étant
assuré qu’ils ne seraient plus à temps de courir après moi lorsqu’ils apprendraient
ma fuite, je marchai jusqu’à la nuit, que je m’arrêtai pour prendre un peu de
repos, et manger de quelques vivres dont j’avais fait provision. Mais je repris
bientôt mon chemin, et continuai de marcher pendant sept jours, en évitant les
endroits qui me paraissaient habités. Je vivais de cocos, qui me fournissaient en
même temps de quoi boire et de quoi manger.
Le huitième jour, j’arrivai près de la mer; j’aperçus tout à coup des gens blancs
comme moi, occupés à cueillir du poivre, dont il y avait là une grande abondance.
Leur occupation me fut de bon augure, et je ne fis nulle difficulté de m’approcher
d’eux. . . .
LXXIˆ{E} NUIT
Les gens qui cueillaient du poivre, continua Sindbad, vinrent au-devant de moi
dès qu’ils me virent. Ils me demandèrent en arabe qui j’étais, et d’où je venais.
Ravi de les entendre parler comme moi, je satisfis volontiers leur curiosité, en
leur racontant de quelle manière j’avais fait naufrage, et étais venu dans cette île,
où j’étais tombé entre les mains des noirs. Mais ces noirs, me dirent-ils, mangent
les hommes! Par quel miracle êtes-vous échappé à leur cruauté? Je leur fis le
même récit que vous venez d’entendre, et ils furent merveilleusement étonnés.
Je demeurai avec eux jusqu’à ce qu’ils eussent amassé la quantité de poivre
qu’ils voulurent; après quoi ils me firent embarquer sur le bâtiment qui les avait
amenés, et nous nous rendîmes dans une autre île d’où ils étaient venus. Ils me
présentèrent à leur roi, qui était un bon prince. Il eut la patience d’écouter le
récit de mon aventure, qui le surprit. Il me fit donner ensuite des habits, et
commanda qu’on eût soin de moi.
L’île où je me trouvais était fort peuplée et abondante en toutes sortes de choses,
et l’on faisait un grand commerce dans la ville où le roi demeurait. Cet agréable
asile commença à me consoler de mon malheur; et les bontés que ce généreux
prince avait pour moi achevèrent de me rendre content. En effet, il n’y avait
personne qui fût mieux que moi dans son esprit, et par conséquent il n’y avait

2
personne dans sa cour ni dans la ville qui ne cherchât l’occasion de me faire
plaisir. Ainsi, je fus bientôt regardé comme un homme né dans cette île, plutôt
que comme un étranger.
Je remarquai une chose qui me parut bien extraordinaire: tout le monde, le
roi même, montait à cheval sans bride et sans étriers. Cela me fit prendre la
liberté de lui demander un jour pourquoi Sa Majesté ne se servait pas de ces
commodités. Il me répondit que je lui parlais de choses dont on ignorait l’usage
dans ses États.
J’allai aussitôt chez un ouvrier, et je lui fis dresser le bois d’une selle sur le
modèle que je lui donnai. Le bois de la selle achevé, je le garnis moi-même de
bourre et de cuir, et l’ornai d’une broderie d’or. Je m’adressai ensuite à un
serrurier, qui me fit un mors de la forme que je lui montrai, et je lui fis faire
aussi des étriers.
Quand ces choses furent dans un état parfait, j’allai les présenter au roi; je les
essayai sur un de ses chevaux. Ce prince monta dessus, et fut si satisfait de
cette invention, qu’il m’en témoigna sa joie par de grandes largesses. Je ne pus
me défendre de faire plusieurs selles pour ses ministres et pour les principaux
officiers de sa maison, qui me firent tous des présents qui m’enrichirent en peu
de temps. J’en fis aussi pour les personnes les plus qualifiées de la ville; ce qui
me mit dans une grande réputation, et me fit considérer de tout le monde.
Comme je faisais ma cour au roi très-exactement, il me dit un jour: Sindbad,
je t’aime, et je sais que tous mes sujets qui te connaissent te chérissent à mon
exemple. J’ai une prière à te faire, et il faut que tu m’accordes ce que je vais
te demander. Sire, lui répondis-je, il n’y a rien que je ne sois prêt à faire pour
marquer mon obéissance à Votre Majesté: elle a sur moi un pouvoir absolu. Je
veux te marier, répliqua le roi, afin que le mariage t’arrête en mes États, et que
tu ne songes plus à ta patrie. Comme je n’osais résister à la volonté du prince, il
me donna pour femme une dame de sa cour, noble, belle, sage et riche. Après les
cérémonies des noces, je m’établis chez la dame, avec laquelle je vécus quelque
temps dans une union parfaite. Néanmoins je n’étais pas trop content de mon
état. Mon dessein était de m’échapper à la première occasion, et de retourner
à Bagdad, dont mon établissement, tout avantageux qu’il était, ne pouvait me
faire perdre le souvenir.
J’étais dans ces sentiments, lorsque la femme d’un de mes voisins, avec lequel
j’avais contracté une amitié fort étroite; tomba malade et mourut. J’allai chez
lui pour le consoler; et le trouvant plongé dans la plus vive affliction: Dieu vous
conserve, lui dis-je en l’abordant, et vous donne une longue vie! Hélas! me
répondit-il, comment voulez-vous que j’obtienne la grâce que vous me souhaitez?
je n’ai plus qu’une heure à vivre. Oh! repris-je, ne vous mettez pas dans l’esprit
une pensée si funeste, j’espère que cela n’arrivera pas, et que j’aurai le plaisir de
vous posséder encore longtemps. Je souhaite, répliqua-t-il, que votre vie soit de
longue durée; pour ce qui est de moi, mes affaires sont faites, et je vous apprends
que l’on m’enterre aujourd’hui avec ma femme. Telle est la coutume que nos

3
ancêtres ont établie dans cette île, et qu’ils ont inviolablement gardée: le mari
vivant est enterré avec la femme morte, et la femme vivante avec le mari mort.
Rien ne peut me sauver; tout le monde subit cette loi.
Dans les temps qu’il m’entretenait de cette étrange barbarie, dont la nouvelle
m’effraya cruellement, les parents, les amis et les voisins arrivèrent en corps pour
assister aux funérailles. On revêtit le cadavre de la femme de ses habits les plus
riches, comme au jour de ses noces, et on la para de tous ses joyaux.
On l’enleva ensuite dans une bière découverte, et le convoi se mit en marche. Le
mari était à la tête du deuil, et suivait le corps de sa femme. On prit le chemin
d’une haute montagne; et lorsqu’on y fut arrivé, on leva une grosse pierre qui
couvrait l’ouverture d’un puits profond, et l’on y descendit le cadavre, sans lui
rien ôter de ses habillements et de ses joyaux. Après cela le mari embrassa ses
parents et ses amis, et se laissa mettre sans résistance dans une bière, avec un
pot d’eau et sept petits pains auprès de lui; puis on le descendit de la même
manière qu’on avait descendu sa femme. La montagne s’étendait en longueur, et
servait de bornes à la mer, et le puits était très-profond. La cérémonie achevée,
on remit la pierre sur l’ouverture.
Il n’est pas besoin, mes seigneurs, de vous dire que je fus un fort triste témoin
de ces funérailles. Toutes les autres personnes qui y assistèrent n’en parurent
presque pas touchées, par l’habitude de voir souvent la même chose. Je ne pus
m’empêcher de dire au roi ce que je pensais là-dessus. Sire, lui dis-je, je ne
saurais assez m’étonner de l’étrange coutume qu’on a dans vos États d’enterrer
les vivants et les morts. J’ai bien voyagé, j’ai fréquenté les gens d’une infinité
de nations, et je n’ai jamais entendu parler d’une loi si cruelle. Que veux-tu,
Sindbad, me répondit le roi, c’est une loi commune, et j’y suis soumis moi-même:
je serai enterré vivant avec la reine mon épouse, si elle meurt la première. Mais,
sire, lui dis-je, oserai-je demander à Votre Majesté si les étrangers sont obligés
d’observer cette coutume? Sans doute, repartit le roi en souriant du motif de
ma question; ils n’en sont pas exceptés lorsqu’ils sont mariés dans cette île.
Je m’en retournai tristement au logis avec cette réponse. La crainte que ma
femme ne mourût la première, et qu’on ne m’enterrât tout vivant avec elle, me
faisait faire des réflexions très-mortifiantes. Cependant, quel remède apporter
à ce mal? Il fallut prendre patience, et m’en remettre à la volonté de Dieu.
Néanmoins je tremblais à la moindre indisposition que je voyais à ma femme:
mais, hélas! j’eus bientôt la frayeur tout entière. Elle tomba véritablement
malade, et mourut en peu de jours. . .
LXXIIˆ{E} NUIT
Jugez de ma douleur, poursuivit Sindbad: être enterré tout vif ne me paraissait
pas une fin moins déplorable que celle d’être dévoré par des anthropophages: il
fallait pourtant en passer par là. Le roi, accompagné de toute sa cour, voulut
honorer de sa présence le convoi; et les personnes les plus considérables de la
ville me firent aussi l’honneur d’assister à mon enterrement.

4
Lorsque tout fut prêt pour la cérémonie, on posa le corps de ma femme dans une
bière, avec tous ses joyaux et ses plus magnifiques habits. On commença la marche.
Comme second acteur de cette pitoyable tragédie, je suivais immédiatement la
bière de ma femme, les yeux baignés de larmes, et déplorant mon malheureux
destin. Avant que d’arriver à la montagne, je voulus faire une tentative sur
l’esprit des spectateurs. Je m’adressai au roi premièrement, ensuite à ceux qui
se trouvèrent autour de moi; et m’inclinant devant eux jusqu’à terre, pour baiser
le bord de leur habit, je les suppliai d’avoir compassion de moi. Considérez,
disais-je, que je suis un étranger qui ne doit pas être soumis à une loi si rigoureuse,
et que j’ai une autre femme et des enfants dans mon pays. J’eus beau prononcer
ces paroles d’un air touchant, personne n’en fut attendri; au contraire, on se
hâta de descendre le corps de ma femme dans le puits, et l’on m’y descendit un
moment après dans une autre bière découverte, avec un vase rempli d’eau et
sept pains. Enfin, cette cérémonie si funeste pour moi étant achevée, on remit
la pierre sur l’ouverture du puits, nonobstant l’excès de ma douleur et mes cris
pitoyables.
A mesure que j’approchais du fond, je découvrais, à la faveur du peu de lumière
qui venait d’en haut, la disposition de ce lieu souterrain. C’était une grotte
fort vaste, et qui pouvait bien avoir cinquante coudées de profondeur. Je sentis
bientôt une puanteur insupportable qui sortait d’une infinité de cadavres que je
voyais à droite et à gauche; je crus même entendre quelques-uns des derniers,
qu’on y avait descendus vifs, pousser les derniers soupirs. Néanmoins, lorsque
je fus en bas, je sortis promptement de la bière, et m’éloignai des cadavres en
me bouchant le nez. Je me jetai par terre, où je demeurai assez longtemps
plongé dans les pleurs. Alors, faisant réflexion sur mon triste sort: Il est vrai,
disais-je, que Dieu dispose de nous selon les décrets de sa providence; mais,
pauvre Sindbad, n’est-ce pas par ta faute que tu te vois réduit à mourir d’une
mort si étrange? Plût à Dieu que tu eusses péri dans quelqu’un des naufrages
dont tu es échappé! tu n’aurais pas à mourir d’un trépas si lent et si terrible
en toutes ses circonstances. Mais tu te l’es attiré par ta maudite avarice. Ah!
malheureux, ne devais-tu pas plutôt demeurer chez toi, et jouir tranquillement
du fruit de tes travaux!
Telles étaient les inutiles plaintes dont je faisais retentir la grotte en me frappant
la tête et l’estomac de rage et de désespoir, et m’abandonnant tout entier aux
pensées les plus désolantes. Néanmoins (vous le dirai-je?), au lieu d’appeler
la mort à mon secours, quelque misérable que je fusse, l’amour de la vie se fit
encore sentir en moi, et me porta à prolonger mes jours. J’allai à tâtons, et en
me bouchant le nez, prendre le pain et l’eau qui étaient dans ma bière, et j’en
mangeai.
Quoique l’obscurité qui régnait dans la grotte fût si épaisse que l’on ne distinguait
pas le jour d’avec la nuit, je ne laissai pas toutefois de retrouver ma bière; et il
me sembla que la grotte était plus spacieuse et plus remplie de cadavres qu’elle
ne m’avait paru d’abord. Je vécus quelques jours de mon pain et de mon eau;
mais enfin, n’en ayant plus, je me préparai à mourir. . .

5
LXXIIIˆ{E} NUIT
Je n’attendais plus que la mort, continua Sindbad, lorsque j’entendis lever la
pierre. On descendit un cadavre et une personne vivante. Le mort était un
homme. Il est naturel de prendre des résolutions extrêmes dans les dernières
extrémités. Dans le temps qu’on descendait la femme, je m’approchai de l’endroit
où sa bière devait être posée; et quand je m’aperçus que l’on recouvrait l’ouverture
du puits, je donnai sur la tête de la malheureuse deux ou trois grands coups d’un
gros os dont je m’étais saisi. Elle en fut étourdie, ou plutôt je l’assommai; et
comme je ne faisais cette action inhumaine que pour profiter du pain et de l’eau
qui étaient dans la bière, j’eus des provisions pour quelques jours. Au bout de
ce temps-là, on descendit encore une femme morte et un homme vivant; je tuai
l’homme de la même manière, et comme, par bonheur pour moi, il y eut alors
une espèce de mortalité dans la ville, je ne manquai pas de vivres, en mettant
toujours en œuvre la même industrie.
Un jour que je venais d’expédier encore une femme, j’entendis souffler et marcher.
J’avançai du côté d’où partait le bruit; j’ouïs souffler plus fort à mon approche,
et il me parut entrevoir quelque chose qui prenait la fuite. Je suivis cette espèce
d’ombre qui s’arrêtait par reprises, et soufflait toujours en fuyant à mesure que
j’en approchais. Je la poursuivis si longtemps, et j’allai si loin, que j’aperçus
enfin une lumière qui ressemblait à une étoile. Je continuai de marcher vers cette
lumière, la perdant quelquefois, selon les obstacles qui me la cachaient, mais je
la retrouvais toujours; et, à la fin, je découvris qu’elle venait par une ouverture
du rocher, assez large pour y passer.

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