trop inhumaine quand je te fais sentir les effets de mon ressentiment, cruel prince!
ta barbarie ne surpasse-t-elle pas celle de ma vengeance? Hélas! ajouta-t-elle
en adressant la parole au sultan, croyant parler au noir, garderez-vous toujours
le silence? Êtes-vous résolu à me laisser mourir sans me donner la consolation
de me dire encore que vous m’aimez? Mon âme, dites-moi au moins un mot, je
vous en conjure.
Alors le sultan, feignant de sortir d’un profond sommeil et contrefaisant le langage
des noirs, répondit à la reine, d’un ton grave: Il n’y a de force et de pouvoir
qu’en Dieu seul, qui est tout-puissant. A ces paroles, la magicienne, qui ne
s’y attendait pas, fit un grand cri pour marquer l’excès de sa joie. Mon cher
seigneur, s’écria-t-elle, ne me trompé-je pas? est-il bien vrai que je vous entends,
et que vous me parlez? Malheureuse, reprit le sultan, es-tu digne que je réponde
à tes discours? Et pourquoi, répliqua la reine, me faites-vous ce reproche? Les
cris, repartit-il, les pleurs et les gémissements de ton mari, que tu traites tous les
jours avec tant d’indignité et de barbarie, m’empêchent de dormir nuit et jour.
Il y a longtemps que je serais guéri, et que j’aurais recouvré l’usage de la parole,
si tu l’avais désenchanté: voilà la cause de ce silence que je garde, et dont tu
te plains. Eh bien! dit la magicienne, pour vous apaiser je suis prête à faire ce
que vous me commanderez; voulez-vous que je lui rende sa première forme? Oui,
répondit le sultan, et hâte-toi de le mettre en liberté, afin que je ne sois plus
incommodé de ses cris.
La magicienne sortit aussitôt du Palais des Larmes. Elle prit une tasse d’eau,
et prononça dessus des paroles qui la firent bouillir comme si elle eût été sur le
feu. Elle alla ensuite à la salle où était le jeune roi son mari; elle jeta de cette
eau sur lui en disant: Si le Créateur de toutes choses t’a formé tel que tu es
présentement, ou s’il est en colère contre toi, ne change pas; mais si tu n’es dans
cet état que par la vertu de mon enchantement, reprends ta forme naturelle, et
redeviens tel que tu étais auparavant. A peine eut-elle achevé ces mots, que le
prince, se retrouvant dans son premier état, se leva librement, avec toute la joie
qu’on peut s’imaginer, et il en rendit grâce à Dieu. La magicienne, reprenant la
parole: Va, lui dit-elle, éloigne-toi de ce château, et n’y reviens jamais, ou bien il
t’en coûtera la vie.
Le jeune roi, cédant à la nécessité, s’éloigna de la magicienne sans répliquer, et
se retira dans un lieu écarté, où il attendit impatiemment le succès du dessein
dont le sultan venait de commencer l’exécution avec tant de bonheur.
Cependant la magicienne retourna au Palais des Larmes; et en entrant, comme
elle croyait toujours parler au noir: Cher ami, lui dit-elle, j’ai fait ce que vous
m’avez ordonné: rien ne vous empêche de vous lever, et de me donner par là
une satisfaction dont je suis privée depuis si longtemps.
Le sultan continua de contrefaire le langage des noirs. Ce que tu viens de
faire, répondit-il d’un ton brusque, ne suffit pas pour me guérir; tu n’as ôté
qu’une partie du mal, il en faut couper jusqu’à la racine. Mon aimable noiraud,
reprit-elle, qu’entendez-vous par la racine? Malheureuse, repartit le sultan, ne
1
comprends-tu pas que je veux parler de cette ville et de ses habitants, et des
quatre îles que tu as détruites par tes enchantements? Tous les jours à minuit, les
poissons ne manquent pas de lever la tête hors de l’étang, et de crier vengeance
contre moi et contre toi. Voilà le véritable sujet du retardement de ma guérison.
Va promptement rétablir les choses en leur premier état, et à ton retour, je te
donnerai la main, et tu m’aideras à me lever.
La magicienne, remplie de l’espérance que ces paroles lui firent concevoir, s’écria,
transportée de joie: Mon cœur, mon âme, vous aurez bientôt recouvré votre
santé, car je vais faire ce que vous me commandez. En effet, elle partit dans le
moment, et lorsqu’elle fut arrivée sur le bord de l’étang, elle prit un peu d’eau
dans sa main, et en fit une aspersion dessus. . .
XXˆ{E} NUIT
Scheherazade poursuivit en ces termes l’histoire de la reine magicienne:
La magicienne, ayant fait l’aspersion, n’eut pas plutôt prononcé quelques paroles
sur les poissons et sur l’étang, que la ville reparut à l’heure même. Les poissons
redevinrent hommes, femmes ou enfants; mahométans, chrétiens, persans ou
juifs, gens libres ou esclaves, chacun reprit sa forme naturelle. Les maisons et
les boutiques furent bientôt remplies de leurs habitants, qui y trouvèrent toutes
choses dans la même situation et dans le même ordre où elles étaient avant
l’enchantement. La suite nombreuse du sultan, qui se trouva campée dans la
plus grande place, ne fut pas peu étonnée de se voir en un instant au milieu
d’une ville belle, vaste et bien peuplée.
Pour revenir à la magicienne, dès qu’elle eut fait ce changement merveilleux,
elle se rendit en diligence au Palais des Larmes pour en recueillir le fruit. Mon
cher seigneur, s’écria-t-elle en entrant, je viens me réjouir avec vous du retour de
votre santé; j’ai fait tout ce que vous avez exigé de moi: levez-vous donc et me
donnez la main. Approchez, lui dit le sultan en contrefaisant toujours le langage
des noirs. Elle s’approcha. Ce n’est pas assez, reprit-il, approche-toi davantage.
Elle obéit. Alors il se leva et la saisit par le bras si brusquement, qu’elle n’eut
pas le temps de se reconnaître, et, d’un coup de sabre, il sépara son corps en
deux parties, qui tombèrent l’une d’un côté et l’autre de l’autre. Cela étant fait,
il laissa le cadavre sur la place, et sortant du Palais des Larmes, il alla trouver
le jeune prince des Iles Noires, qui l’attendait avec impatience. Prince, lui dit-il
en l’embrassant, réjouissez-vous, vous n’avez plus rien à craindre: votre cruelle
ennemie n’est plus.
Le jeune prince remercia le sultan d’une manière qui marquait que son cœur
était pénétré de reconnaissance; et pour prix de lui avoir rendu un service si
important, il lui souhaita une longue vie avec toutes sortes de prospérités. Vous
pouvez désormais, lui dit le sultan, demeurer paisible dans votre capitale, à
moins que vous ne vouliez venir dans la mienne, qui en est si voisine; je vous y
recevrai avec plaisir et vous n’y serez pas moins honoré et respecté que chez vous.
Puissant monarque, à qui je suis si redevable, répondit le roi, vous croyez donc
être fort près de votre capitale? Oui, répliqua le sultan, je le crois; il n’y a pas
2
plus de quatre à cinq heures de chemin. Il y a une année entière de voyage, reprit
le jeune prince. Je veux bien croire que vous êtes venu ici de votre capitale dans
le peu de temps que vous dites, parce que la mienne était enchantée; mais depuis
qu’elle ne l’est plus, les choses ont bien changé. Cela ne m’empêchera pas de
vous suivre, quand ce serait pour aller aux extrémités de la terre. Vous êtes mon
libérateur, et pour vous donner toute ma vie des marques de ma reconnaissance,
je prétends vous accompagner et j’abandonne sans regret mon royaume.
Le sultan fut extraordinairement surpris d’apprendre qu’il était si loin de ses
États, et il ne comprenait pas comment cela se pouvait faire. Mais le jeune roi
des Iles Noires le convainquit si bien de cette possibilité, qu’il n’en douta plus.
Il n’importe, reprit alors le sultan: la peine de m’en retourner dans mes États
est suffisamment récompensée par la satisfaction de vous avoir obligé, et d’avoir
acquis un fils en votre personne, car, puisque vous voulez bien me faire l’honneur
de m’accompagner et que je n’ai point d’enfants, je vous regarde comme tel et je
vous fais, dès à présent, mon héritier et mon successeur.
L’entretien du sultan et du roi des Iles Noires se termina par les plus tendres
embrassements. Après quoi le jeune prince ne songea qu’aux préparatifs de son
voyage. Ils furent achevés en trois semaines, au grand regret de toute sa cour et
de ses sujets, qui reçurent de sa main un de ses proches parents pour leur roi.
Enfin le sultan et le jeune prince se mirent en chemin avec cent chameaux chargés
de richesses inestimables, tirés des trésors du jeune roi, qui se fit suivre par
cinquante cavaliers bien faits, parfaitement bien montés et équipés. Leur voyage
fut heureux, et lorsque le sultan, qui avait envoyé des courriers pour donner avis
de son retardement et de l’aventure qui en était la cause, fut près de sa capitale,
les principaux officiers qu’il y avait laissés vinrent le recevoir et l’assurèrent
que sa longue absence n’avait apporté aucun changement dans son empire. Les
habitants sortirent aussi en foule, le reçurent avec de grandes acclamations et
firent des réjouissances qui durèrent plusieurs jours.
Le lendemain de son arrivée, le sultan fit à tous ses courtisans assemblés un
détail fort ample des choses qui, contre son attente, avaient rendu son absence si
longue. Il leur déclara ensuite l’adoption qu’il avait faite du roi des quatre Iles
Noires, qui avait bien voulu abandonner un grand royaume pour l’accompagner
et vivre avec lui. Enfin, pour reconnaître la fidélité qu’ils lui avaient tous gardée,
il leur fit des largesses proportionnées au rang que chacun tenait à sa cour.
Pour le pêcheur, comme il était la première cause de la délivrance du jeune
prince, le sultan le combla de biens et le rendit, lui et sa famille, très-heureux le
reste de leurs jours.
Scheherazade finit là le conte du pêcheur et du génie. Dinarzade lui marqua
qu’elle y avait pris un plaisir infini, et Schahriar lui ayant témoigné la même
chose, elle leur dit qu’elle en savait un autre qui était encore plus beau que
celui-là, et que si le sultan le lui voulait permettre, elle le raconterait le lendemain,
car le jour commençait à paraître. Schahriar, se souvenant du délai d’un mois
qu’il avait accordé à la sultane, et curieux d’ailleurs de savoir si ce nouveau conte
3
serait aussi agréable qu’elle le promettait, se leva dans le dessein de l’entendre la
nuit suivante.
XXIˆ{E} NUIT
Dinarzade, suivant sa coutume, n’oublia pas d’appeler la sultane lorsqu’il en fut
temps. Scheherazade, sans lui répondre, commença un de ses beaux contes, et
adressant la parole au sultan:
HISTOIRE DE TROIS CALENDERS, FILS DE ROI, ET DE CINQ DAMES
DE BAGDAD
Sire, dit-elle, sous le règne du calife Haroun-al-Raschid, il y avait à Bagdad, où
il faisait sa résidence, un porteur, qui, malgré sa profession basse et pénible,
ne laissait pas d’être homme d’esprit et de bonne humeur. Un matin qu’il
était, à son ordinaire, avec un grand panier à jour près de lui, dans une place
où il attendait que quelqu’un eût besoin de son ministère, une jeune dame de
belle taille, couverte d’un grand voile de mousseline, l’aborda, et lui dit d’un
air gracieux: Écoutez, porteur, prenez votre panier et suivez-moi. Le porteur,
enchanté de ce peu de paroles prononcées si agréablement, prit aussitôt son
panier, le mit sur sa tête et suivit la dame en disant: O jour heureux! ô jour de
bonne rencontre!
D’abord, la dame s’arrêta devant une porte fermée et frappa. Un chrétien
vénérable par une longue barbe blanche ouvrit, et elle lui mit de l’argent dans la
main sans lui dire un seul mot. Mais le chrétien, qui savait ce qu’elle demandait,
rentra et peu de temps après apporta une grosse cruche d’un vin excellent.
Prenez cette cruche, dit la dame au porteur, et la mettez dans votre panier. Cela
étant fait, elle lui commanda de la suivre; puis elle continua de marcher et le
porteur continua de dire: O jour de félicité! ô jour d’agréable surprise et de joie!
La dame s’arrêta à la boutique d’une marchande de fruits et de fleurs, où elle
choisit de plusieurs sortes de pommes, des abricots, des pêches, des coings, des
limons, des citrons, des oranges, du myrte, du basilic, des lis, du jasmin et de
quelques autres sortes de fleurs et de plantes de bonne odeur. Elle dit au porteur
de mettre tout cela dans le panier et de la suivre. En passant devant l’étalage
d’un boucher, elle se fit peser vingt-cinq livres de la plus belle viande qu’il eût;
ce que le porteur mit encore dans son panier par son ordre.
A une autre boutique, elle prit des câpres, de l’estragon, de petits concombres,
de la perce-pierre et autres herbes, le tout confit dans le vinaigre; à une autre,
des pistaches, des noix, des noisettes, des pignons, des amandes et d’autres
fruits semblables; à une autre encore elle acheta toutes sortes de pâtes d’amande.
Le porteur, en mettant toutes ces choses dans son panier, remarquant qu’il se
remplissait, dit à la dame: Ma bonne dame, il fallait m’avertir que vous feriez
tant de provisions, j’aurais pris un cheval ou plutôt un chameau pour les porter.
J’en aurai beaucoup plus que ma charge, pour peu que vous en achetiez d’autres.
La dame rit de cette plaisanterie, et ordonna de nouveau au porteur de la suivre.
Elle entra chez un droguiste, où elle se fournit de toutes sortes d’eaux de senteur,
4
de clous de girofle, de muscade, de poivre, de gingembre, d’un gros morceau
d’ambre gris et de plusieurs autres épiceries des Indes, ce qui acheva de remplir
le panier du porteur, auquel elle dit encore de la suivre. Alors ils marchèrent
tous deux, jusqu’à ce qu’ils arrivèrent à un hôtel magnifique, dont la façade était
ornée de belles colonnes et qui avait une porte d’ivoire. Ils s’y arrêtèrent et la
dame frappa un petit coup.
XXIIˆ{E} NUIT
Pendant que la jeune dame et le porteur attendaient que l’on ouvrît la porte
de l’hôtel, continua la sultane, le porteur faisait mille réflexions. Il était étonné
qu’une dame, faite comme celle qu’il voyait, fît l’office de pourvoyeur; car enfin
il jugeait bien que ce n’était pas une esclave: il lui trouvait l’air trop noble pour
penser qu’elle ne fût pas libre, et même une personne de distinction. Il lui aurait
volontiers fait des questions pour s’éclaircir de sa qualité; mais dans le temps
qu’il se préparait à lui parler, une autre dame vint ouvrir la porte.
Lorsqu’elle fut entrée avec le porteur, la dame, qui avait ouvert la porte, la ferma,
et tous trois, après avoir traversé un beau vestibule, passèrent dans une cour
très-spacieuse, et environnée d’une galerie à jour, qui communiquait à plusieurs
appartements de plain-pied, de la dernière magnificence. Il y avait dans le fond
de cette cour un sofa richement garni, avec un trône d’ambre au milieu, soutenu
de quatre colonnes d’ébène, enrichies de diamants et de perles d’une grosseur
extraordinaire, et garnies d’un satin rouge, relevé d’une broderie d’or des Indes,
d’un travail admirable. Au milieu de la cour, il y avait un grand bassin bordé de
marbre blanc et plein d’une eau très-claire, qui y tombait abondamment par un
mufle de lion de bronze doré.
Le porteur, tout chargé qu’il était, ne laissait pas d’admirer la magnificence de
cette maison, et la propreté qui y régnait partout; mais ce qui attira particulière-
ment son attention fut une troisième dame, qui était assise sur le trône dont
j’ai parlé. Elle en descendit dès qu’elle aperçut les deux premières dames, et
s’avança au-devant d’elles.
Il jugea, par les égards que les autres avaient pour celle-là, que c’était la principale;
en quoi il ne se trompait pas. Cette dame se nommait Zobéide; celle qui avait
ouvert la porte s’appelait Safie, et Amine était le nom de celle qui avait été aux
provisions.
Zobéide dit aux deux dames en les abordant: Mes sœurs, ne voyez-vous pas
que ce bonhomme succombe sous le fardeau qu’il porte? Qu’attendez-vous à le
décharger? Alors Amine et Safie prirent le panier, l’une par devant et l’autre
par derrière; Zobéide y mit aussi la main, et toutes les trois le posèrent à terre.
Elles commencèrent à le vider, et quand cela fut fait, l’agréable Amine tira de
l’argent et paya libéralement le porteur.
XXIIIˆ{E} NUIT
Le porteur, reprit la sultane la nuit suivante, très-satisfait de l’argent qu’on lui
avait donné, devait prendre son panier et se retirer; mais il ne put s’y résoudre:
5
il se sentait, malgré lui, arrêter par le plaisir de voir trois beautés si rares, et
qui lui paraissaient également charmantes; car Amine avait aussi ôté son voile
et il ne la trouvait pas moins belle que les autres. Néanmoins la plupart des
provisions qu’il avait apportées, comme les fruits secs et les différentes sortes de
gâteaux et de confitures, ne convenaient proprement qu’à des gens qui voulaient
boire et se réjouir.
Zobéide crut d’abord que le porteur s’arrêtait pour prendre haleine; mais voyant
qu’il restait trop longtemps: Qu’attendez-vous? lui dit-elle, n’êtes-vous pas payé
suffisamment? Ma sœur, ajouta-t-elle, en s’adressant à Amine, donnez-lui encore
quelque chose; qu’il s’en aille content. Madame, répondit le porteur, ce n’est pas
cela qui me retient; je ne suis que trop payé de ma peine. Je vois bien que j’ai
commis une incivilité en demeurant ici plus que je ne devais; mais j’espère que
vous aurez la bonté de la pardonner à l’étonnement où je suis de ne voir aucun
homme dans cette maison.