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La Fonction Instrumentale Du CH

La communication de Chakib EL OUFIR analyse la fonction instrumentale du chèque dans le nouveau code de commerce, soulignant que la philosophie du système n'a pas changé et persiste à protéger un mythe. Elle critique la modernisation apparente du droit du chèque, qui maintient un système pénal traditionnel tout en renforçant les sanctions bancaires, et dénonce l'inefficacité des mesures de protection des bénéficiaires. Enfin, l'auteur appelle à une réflexion sur des systèmes préventifs de garantie de paiement, plus efficaces que ceux actuellement en vigueur.

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La Fonction Instrumentale Du CH

La communication de Chakib EL OUFIR analyse la fonction instrumentale du chèque dans le nouveau code de commerce, soulignant que la philosophie du système n'a pas changé et persiste à protéger un mythe. Elle critique la modernisation apparente du droit du chèque, qui maintient un système pénal traditionnel tout en renforçant les sanctions bancaires, et dénonce l'inefficacité des mesures de protection des bénéficiaires. Enfin, l'auteur appelle à une réflexion sur des systèmes préventifs de garantie de paiement, plus efficaces que ceux actuellement en vigueur.

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1

La fonction instrumentale du
chèque
Ou
la persévérance dans la
protection d’un mythe.

Par Chakib EL OUFIR


Professeur à la Faculté de
Droit
Rabat - Agdal

Cette communication est publiée in Le nouveau code de


commerce, Actes de la journée d'études organisée par le
CMEJ, à Rabat le 5 Juillet 1996, Imp. DataPress, p. 33

‫باسم الله الرحمان الرحيم والصالة والسالم على خير المرسلين‬

INTRODUCTION
Comme on peut le constater à travers l’intitulé de
cette intervention, le système du chèque dans le nouveau
code de commerce n’a pas connu de bouleversement dans
sa philosophie puisque la même politique du protectorat y
est maintenue.
2

Cette politique persévère à protéger un mythe ; or ce


mythe n’est autre que le chèque, et particulièrement sa
fonction d’instrument de paiement à vue.
Lors de la préparation de l’avant-projet de code de
commerce, la modernisation de notre droit du chèque était
le souci majeur du discours public . Et, comme par
tradition on a eu recours aux réformes françaises et
particulièrement celles des années 70 qui avaient procédé
à la bancarisation, mais partielle, du contentieux du
chèque.
Cependant, au moment de présenter le projet de code
de commerce au parlement, il s’est avéré que la France
avait, par une loi du 31 décembre 1991, non seulement
modifié ses réformes des années 70 mais remis en cause
tout son système du chèque; qu’elle est presque revenue
à son système d’avant 19171 en abandonnant les
principales incriminations en matière de chèque à savoir,
l’émission de chèque sans provision et l’acceptation de
chèque sans provision (les chèques dits de garantie) et
qu’elle a, par conséquent, entièrement privatisé le
système en confiant le contentieux du chèque aux
banquiers.
En contrepartie de cette dépénalisation, la loi de 1991
a considérablement renforcé les sanctions bancaires.
De la sorte, la France s’est non seulement débarrassée
du contentieux du chèque qui encombrait ses tribunaux et
ses prisons, mais a reconnu de manière pure et simple

1
- Loi du 12 août 1917 dont s’est inspiré notre dahir du 16 mars 1918.
3

l’échec de son système du chèque et de sa politique


répressive.
Quant à notre nouveau code de commerce, qui
prétend la modernisation de notre droit du chèque, n’a
repris de la dernière réforme française que la sévérité de
ses sanctions bancaires tout en conservant, en parallèle et
de manière inharmonieuse, le système pénal traditionnel
( I ) ; ce qui explique que notre législateur persévère, par
cette politique, à protéger cette fonction fictive du chèque
laquelle a été abandonnée par ses propres fondateurs
( II ).
4

I - LA MODERNISATION FACTICE DE LA POLITIQUE


REPRESSIVE :

En effet, cette soi-disant modernisation s’est traduite


dans notre nouveau code de commerce : - par le maintien
du système pénal traditionnel ;
- avec, en parallèle, l’institutionnalisation d’un système de
“justice bancaire” renforcé.

A/ Maintien du système pénal traditionnel

La “modernisation” du système pénal traditionnel dans


notre nouveau code de commerce est envisagée dans
deux sens à connotation répressive :
- la transparence des incriminations ;
- et la résurgence, comme par nostalgie, d’un système de
sanctions qui rappelle celui du gouvernement de Vichy.
a / La transparence des incriminations :
Cette transparence se traduit par la disparition pure et
simple de l’élément moral des principales infractions du
chèque et la survivance de la seule matérialité.
1/ Disparition de l’élément moral :
Désormais, nos magistrats n’auront plus à prendre la
peine de rechercher la mauvaise foi dans les infractions du
tireur et de l’énoncer en terme exprès ou de façon non
équivoque dans leurs jugements tel que l’a toujours exigé
la cour suprême.2 Le nouveau code les en a complètement

2
- V. par exp. Arrêts de la chambre criminelle du 18/12/1980 n° 1528 et
du 2/6/1983 n° 3438, inédits.
5

dispensés puisque ces infractions seront passibles des


sanctions de l’art.316 même si elles sont commises de
bonne foi.
Néanmoins, s’il s’agit d’une innovation législative, elle
ne l’est guère en pratique car les tribunaux n’ont jamais
eu à distinguer l’intention criminelle de l’acte matériel
dans les infractions en matière de chèque.
Dorénavant donc seule la matérialité sera prise en
considération.

2°/ Survivance de la seule matérialité :


La transparence des incriminations est encore plus
marquée en ce qui concerne la matérialité et on se
contentera de citer les infractions du tireur.3

2-1/ De l’émission de chèque sans provision à


l’omission de constituer la provision :
Alors que le dahir de 1939 sanctionne celui qui, de
mauvaise foi, a émis un chèque sans provision préalable et
disponible ou avec une provision inférieur au montant du
chèque, l’art.316-1° du nouveau code de commerce se
contente d’incriminer le tireur qui omet de maintenir ou de
constituer la provision du chèque en vue de son paiement
à la présentation.
Cette nouvelle formulation mérite deux observations :
* Ce nouveau texte a fait disparaître tous les
concepts à connotation temporale :
3
3 - On rappellera seulement qu’en ce qui concerne les chèques dits de
garantie le code n’a retenu de la législation précédente que la version la
plus contestée c.à.d. celle prévue par l’art.544 du code pénal.
6

- d’abord , le concept d’émission : par conséquent,


l’infraction ne sera plus constituée ni au moment de la
création du titre, ni à celui de sa remise au bénéficiaire;
- ensuite, les concepts de provision préalable et disponible
: ces deux concepts, avec celui d’émission , n’auront plus
de sens à être maintenus alors que le nouveau texte
dispose que l’infraction ne sera constituée qu’au moment
de la présentation. Néanmoins les infractions relatives à la
disponibilité subsistent toujours dans le nouveau texte
s’agissant de l’opposition et du retrait de la provision après
l’émission.
*D’un autre côté, on observera que le nouveau texte
ne fait mention ni du cas où la provision est inférieure au
montant du chèque, ni de celui du retrait de la provision :
- Par conséquent, le cas de l’insuffisance sera tout
simplement assimilé au défaut de la provision ou plutôt à
l’omission de constituer la provision; d’ailleurs le chapeau
du même article sanctionne bien le tireur de chèque à
provision partielle d’une amende de 25% de l’insuffisance.
- Quant au retrait, dans la mesure où le texte fait
obligation au tireur de “maintenir” la provision ceci
s’explique par l’interdiction pour lui de retirer la provision.
Or, à notre avis, cette notion de “maintenir la provision”
n’a plus de raison d’être avec la disparition de la notion
d’émission car le délit d’omission de maintenir la provision,
et donc le retrait, n’est concevable que par la suppression
de la provision entre le moment de l’émission et celui de la
présentation. Et comme sous le nouveau texte le délit ne
7

sera constitué que lors de la présentation, la formule d’


“omission de constituer la provision” aurait largement
suffi.
2-2/ L’opposition irrégulière :
Alors que l’art.316 du nouveau code sanctionne le
tireur qui fait irrégulièrement défense au tiré de payer le
chèque, l’art.271 al.1 du même code a ajouté trois cas
d’opposition légale :
- D’abord le vol : or celui-ci a toujours été assimilé par la
jurisprudence à la perte.
- Ensuite l’“utilisation frauduleuse du chèque” : cette
notion est reprise de la loi française de 1991, on
remarquera seulement que jusqu’à ce jour ce concept n’a
pas pu être élucidé par la jurisprudence. A ce propos, une
note conjointe du ministère de la justice et de la direction
du trésor français, pour expliquer cette notion, a fait état
de certaines hypothèses telles que celle du mandataire
révoqué qui continue de se servir du chéquier de son
mandant, ou celle du conjoint, non mandataire, qui utilise
le chéquier du titulaire du compte. Or dans ces deux cas
l’opposition n’aurait pas de sens dans la mesure où la
banque doit automatiquement refuser le paiement du
chèque en raison de l’irrégularité de la signature non
habilitée.
- Enfin la falsification du chèque: si elle constitue une
bonne raison pour faire défense au tiré de payer, on se
demanderait seulement comment est ce qu’il serait
possible pour le tireur de se rendre compte de la
8

falsification du chèque avant sa présentation au


paiement ?
Par contre, le législateur considère toujours qu’il est
illégal de faire opposition au paiement du chèque lorsque
celui-ci a été remis suite à une escroquerie ou à un abus
de confiance dont le tireur a été victime !
Ainsi donc a été conçue la modernisation des
incriminations ; quant aux sanctions, c’est dans le sens de
la nostalgie répressive qu’elles ont été enrobées.
b / Des sanctions nostalgiques :
Alors que le nouveau code de commerce se veut
modernisateur, on remarquera avec un grand étonnement
le retour à des techniques répressives instaurées à
l’époque du législateur de Vichy ayant pour but de
restreindre le pouvoir d’appréciation des juges.
En effet, un dahir du 11 août 1943, calqué sur une loi
française du 22 octobre 1940, avait interdit aux juges
d’octroyer le bénéfice des circonstances atténuantes et du
sursis aux auteurs des infractions en matière de chèque et
avait introduit, pour la première fois, la technique de
régularisation en accordant au tireur un délai pour
constituer la provision. Ayant jugé que ces techniques
portaient atteinte au pouvoir des magistrats, qui y avaient
d’ailleurs démontré leur désapprobation, le législateur les
avait enterrées par un dahir du 10 août 1952 en abrogeant
toutes les restrictions contenues dans le texte de l’art. 70
du Dh de 1939. Pourtant, les rédacteurs de notre nouveau
code, lequel est censé nous régir dans un nouveau siècle,
9

ont, comme par nostalgie des années de guerre, jugé utile


de ressusciter ces techniques et prétendre au
modernisme. (V. art. 324 et 325)
Plus novatrice, par contre, est cette “justice bancaire”,
mais qui s’inscrit dans le droit chemin de la politique
répressive du nouveau code.
B / Institutionnalisation d’une justice bancaire parallèle
:
Ce processus de privatisation du contentieux du
chèque a été désormais amorcé avec la convention
interbancaire de 1989 qui avait anticipé dans ce domaine
sur l’intervention du législateur.

Néanmoins, ce qu’il faut retenir dans ce volet est que,


si notre nouveau code se veut être dans le sillage de la loi
française de 1991, il y a lieu de rappeler que toute la
philosophie de ce nouveau système bancaire sévère en
France a été élaborée sur la base de la dépénalisation,
alors que notre code n’a fait que greffer ce même
système, avec toute sa sévérité, à celui de la justice
pénale traditionnelle.
Ce faisant, notre code a abouti à un système avec de
multiples imperfections qui se dégagent dès la phase de
l’ouverture du compte en passant par les modes de
régularisation et les interdictions relatives aux comptes
collectifs. On s’arrêtera cependant sur deux questions
fondamentales qui ont trait à la philosophie même du
système.
10

a / Absence de contrôle :
Si le système de justice publique offre aux
justiciables des garanties par le biais des recours
susceptibles d’être exercés contre les décisions judiciaires,
il y a lieu de noter que notre code de commerce a concédé
aux banquiers la faculté d’exercer leur pouvoir
sanctionnateur en toute autonomie, sans aucun contrôle,
ni aucune possibilité de recours.
Cette situation est d’autant plus regrettable que le
déclenchement de cette procédure bancaire est tributaire
de l’attitude exclusive des banquiers avec leur pouvoir
discrétionnaire d’appréciation de l’existence ou non de la
provision et donc des incidents de paiement.
Or , dans la pratique , nul n’ignore qu’une grande
partie des aléas de la provision est de l’œuvre des
banquiers. Il suffit de penser, entre autre, aux problèmes
que suscitent les découverts bancaires pour se rendre
compte de la gravité de la situation; ceci d’autant plus que
dans ces situations la banque se verra en même temps
juge et partie.
On constatera donc avec étonnement que les
promoteurs de notre code, qui se sont d’ailleurs inspirés
de la loi française de 1991, n’ont pas jugé nécessaire de
reprendre de cette loi cette possibilité de recours à la
justice publique offerte aux tireurs face au pouvoir
bancaire.
11

b / Inefficacité des mesures de protection des intérêts


des bénéficiaires :
Il n’est pas de doute qu’en instituant ce système de
justice bancaire, le législateur vise à rendre le chèque
crédible et vaincre ainsi les réticences des bénéficiaires à
recevoir les chèques en paiement de leurs créances. Pour
ce faire, le code a mis en place un certain nombre de
mesures parmi lesquelles on peut signaler :
- la procédure de régularisation qui incite le tireur à
désintéresser le bénéficiaire afin de recouvrer sa capacité
d'émettre des chèques;
- et des sanctions de garantie à l’égard des banques qui
doivent payer les chèques malgré l’absence de provision
en cas de manquement à leurs diligences envers leurs
clients.
On remarquera cependant que ces mesures ne
peuvent, éventuellement, défendre les intérêts des
bénéficiaires que postérieurement aux incidents de
paiement; encore puissent-elles aboutir ?
Or, il existe de par le monde d’autres systèmes
préventifs, inconnus en France, qui font que le chèque est
plus crédible dans les pays qui les appliquent et qui, par
conséquent, ignorent pratiquement les problèmes des
chèques sans provision. Il suffit de penser au système
selon lequel les banques accordent de manière
contractuelle des garanties de paiement des formules de
chèques qu’elles délivrent à leurs clients jusqu’à des
plafonds considérables. On peut citer comme exemple le
12

système “EUROCHEQUES” appliqué en Allemagne, en


Belgique, au Luxembourg et aux Pays-Bas; le système -au
niveau national - “des cartes chèques” en Italie ou de
“check card scheme” en Grande Bretagne. Ces systèmes,
contrairement à celui que nous avons emprunté de la
France, offrent aux bénéficiaires des garanties de
paiement de manière préventive et avant tout incident de
paiement; ce qui rend le chèque fort acceptable dans ces
pays.
Le choix donc du Maroc de recourir au “droit
comparé” à sens unique démontre de cette réalité qu’il est
resté prisonnier du système français dont il n’arrive pas à
s’en débarrasser. Malgré que la France a renoncé à ce
système et à sa politique criminelle en la matière, le Maroc
persévère à défendre cette fonction du chèque que tous
les indicateurs, théoriques et pratiques, démontrent de sa
fiction.
II -LA PROTECTION D’UNE FONCTION FICTIVE :

Notre législation issue du protectorat, contrairement


au système anglo-saxon, a toujours voulu doter le chèque
d'un statut spécial afin de le distinguer des autres effets
de commerce.
Pour ce faire, la France avait de tout temps désiré
faire du chèque un instrument de paiement basé sur sa
fameuse théorie de la provision. Or, c’est cette même
théorie et cette même fonction que la France a échoué à
faire respecter malgré tout l’arsenal répressif qu’elle a mis
13

en œuvre depuis le début du siècle et malgré toutes les


réformes entreprises jusqu’à ces dernières années. Elle a
finalement commencé à se rendre compte du fait que ce
n’est pas le dispositif répressif qu’il faut remettre en
cause, mais plutôt le système du chèque et sa fonction
que ces sanctions sont censées protéger.
Donc, par la combinaison d’un certain nombre de
facteurs, la France a pu aboutir à cette résolution et
abandonner sa fiction.
Il suffit de se demander pourquoi cette législation,
introduite au Maroc, tenait tant à doter le chèque d’un
statut spécial et à le distinguer de la lettre de change. On
se rendra alors compte que c’était tout simplement pour
éviter les pratiques de déguisement des traites en
chèques pour des raisons fiscales, or ces droits fiscaux qui
frappent les traites sont devenus de nos jours plus que
dérisoires.
En outre, et surtout, si cette même législation avait
transformé les incriminations relatives au chèque en délits
spéciaux, c’était uniquement pour des considérations
d’ordre économiques. Mais aujourd’hui tous les
spécialistes sont convaincus du fait que le chèque ne peut
être considéré comme un instrument de politique anti-
inflationniste et qu’il est aussi créateur d’inflation.
Par ailleurs, si la fonction du chèque en tant
qu’instrument de paiement à vue s’avère être un mythe,
c’est pour au moins deux raisons aussi fondamentale
l’une que l’autre :
14

- d’abord, à cause des contradictions du système lui-


même ;
- ensuite, en raison de l’ineffectivité de sa fonction en
pratique.

A./ Les contradictions du système :


La législation du protectorat, par cette fonction
d’instrument de paiement à vue, a toujours voulu faire du
chèque un moyen de paiement comparable à la monnaie.
Or, dans cette même législation, tout indique qu’il est
incompatible d’assimiler le chèque à la monnaie :
* Tout d’abord, cette législation prévoit elle-même que le
chèque n’est ni libératoire ni novatoire.
* Ensuite, c’est cette même législation qui a toujours lutté
pour que le chèque ne vienne en concurrence de la
monnaie :
- c’est pour cette même raison que le dahir du 23
août 1955 a interdit l’acceptation par le tiré ; et même
lorsqu’il a permis la certification du chèque, il a limité
l’immobilisation de la provision au court délai de la
présentation !
- c’est pour la même raison que cette législation
interdit le tirage par les banques de chèques sur elles-
mêmes ; et lorsqu’elle a admis le tirage entre agences
d’une même banque, elle a interdit leur émission au
porteur !
Par conséquent, cette législation se contredit dans la
mesure où elle veut doter le chèque d’une fonction
15

comparable à celle de la monnaie et, en même temps,


lutte de toutes ses forces contre cette même fonction !
Un autre facteur non moins fondamental de ce mythe
reste celui de l’ineffectivité de ce système dans la
pratique.

B / L’ineffectivité du système :
Cette ineffectivité est rencontrée non seulement dans
les pratiques des usagers du chèque, mais aussi dans les
réactions des juges.
a / Dans les pratiques des usagers :
A ce niveau, le chèque devient de plus en plus , en
dépit de la législation, un instrument de crédit. Il suffit de
penser au chiffre noir des chèques dits de garantie ; ceci
résulte du fait que les créanciers acceptent plus facilement
l’échelonnement par chèques que par traites. Ce
phénomène a été justement encouragé par la mise en
place des sanctions pénales qui frappent les tireurs de
chèques sans provision. Ceci sans oublier que
l’acceptation de tels chèques constitue également une
infraction punie des mêmes peines.
Par ailleurs, même dans les pratiques avec les
banques, le chèque est doté d’une véritable fonction de
crédit. A ce niveau, les pratiques de l’escompte de
chèques et des avances sur recouvrement sont très
significatives. Or ces pratiques constituent de véritables
16

modèles de crédit, pourtant même les tribunaux


reconnaissent leur licéité.4

b / Dans les pratiques judiciaires :


L’histoire des annales judiciaires indique en effet que
les juges ont toujours réagi par leurs propres moyens face
à la sévérité du système répressif du chèque.
* Au niveau du parquet, il suffit de penser au nombre
considérable des classements sans suite. Il existe en effet
une très forte régulation du contentieux du chèque à ce
stade confirmée par les statistiques du ministère de la
justice.
* Au niveau du jugement, ces dernières statistiques
relatives à l’année judiciaire 1992, par exemple,
démontrent :
- que le sursis est prononcé dans plus de 50% des
jugements ;
- qu’en ce qui concerne les peines d’emprisonnement
fermes : celles inférieures à 3 mois représentent plus de
50%, celles entre 3 et 6 mois plus de 27% et ce n’est que
dans 6,68% que ces peines dépassent un an.
- quant à la peine d’amende, on a pu observer à travers de
multiples décisions judiciaires que l’exigence actuelle des
textes de prononcer une amende égale au montant du
chèque est très rarement respectée. On a pu remarquer
en effet d’énormes écarts entre le montant du chèque et
4
4 - V. à ce sujet l’excellente analyse de M. CABRILLAC, « Du décret-loi du
30 octobre 1935 au chèque instrument de crédit », in Aspects actuels du
droit commercial français, Etudes dédiées à R. Roblot, Paris, L.G.D.J. 1984,
pp. 401-412.
17

l’amende prononcée (par exp. 1000 dh d’amende pour un


chèque de 100 000 dh). De plus, dans un nombre
considérable de jugements nous avons pu noter que les
juges n’hésitent pas à faire application du sursis partiel en
matière d’amende et ce, en l’absence de toute base
légale.
Mieux encore, toutes ces pratiques sont exercées au
vu de la cour suprême.

CONCLUSION :
En conclusion, nous pouvons déduire que cette soi-
disant modernisation de notre droit du chèque n'est que la
persévérance à vouloir protéger de manière plus sévère
cette fonction qui s’avère n’être qu’une fiction de la
législation coloniale.
Le législateur français a fini par comprendre cette
réalité en se pliant à ses exigences ; et s’il a instauré ces
sanctions bancaires sévères, c’est parce qu’il a abandonné
les sanctions pénales.
Mais qu’en est-il de notre « nouveau » droit du
chèque ? Pour illustrer sa philosophie, il suffit de
considérer ses sanctions selon le schéma suivant : en cas
d’incident de paiement, le banquier doit adresser une
injonction au tireur lui interdisant d’émettre des chèques
pendant 10 ans ; ce dernier ne pourra alors récupérer sa
faculté d’émission que s’il paie le montant du chèque et
l’amende forfaitaire. Néanmoins, qu’il y ait ou non
régularisation, cela n’empêche pas, en principe, le
18

déclenchement des poursuites pénales ; encore faut-il que


la régularisation ait lieu dans les 20 jours de la
présentation, sinon le tireur n’aura pas droit au bénéfice
des circonstances atténuantes ; il doit alors être condamné
à l’emprisonnement de 1 à 5 ans, éventuellement avec
sursis, et à une amende de 2000 à 10 000 dh sans être
inférieure à 25% du montant du chèque et jamais avec
sursis. Tout ceci sans oublier l’amende civile de 6% du
montant du chèque et l’interdiction, judiciaire cette fois,
d’émettre des chèques de 1 à 5 ans.
On pourrait voir dans ce schéma une option de
politique criminelle, et il n’est pas de doute que tout Etat
est libre de légiférer en fonction de ses convictions et de
ses besoins.
Peut-être que la France, qui a toujours prôné ce
système, notamment lors de l’élaboration de la convention
de Genève et qu’elle a constamment défendu avec
acharnement, a vu finalement dans la dépénalisation une
solution à ses problèmes d’ordre structurel (entre autres
l’encombrement de ses tribunaux et de ses prisons par ce
contentieux du chèque appelé par les spécialistes
contentieux de masse). Peut-être que le Maroc, qui est
loin de souffrir de ces problèmes, n’a pas encore estimé
utile de procéder à la dépénalisation (dépénalisation qui,
rappelons-le, n’empêche pas le recours au droit commun
comme sous le système d’avant 1918 mais qui veut dire
seulement l’abandon des incriminations spéciales). Peut-
être encore que les promoteurs de notre code de
19

commerce considèrent toujours que le pénal constitue


l’épée de Damoclès face à la mentalité et aux pratiques de
nos usagers du chèque. Cela constitue donc un choix
législatif souverain indiscutable.
Néanmoins, lorsqu’on projette de s’inspirer d’une
législation étrangère, on doit au moins tenir compte des
nouvelles données de cette législation qui ont un impact
direct sur le reste de son système. Autrement dit, si la
France a harmonisé ses « sanctions » et ses mesures avec
sa philosophie de dépénalisation, on constatera que les
rédacteurs de notre code ont ignoré cette nouvelle donne
en élaborant notre arsenal répressif. Ce faisant, notre
nouvelle législation s’est trouvée embarrassée par un
certain nombre d’incohérences.
En ce qui concerne par exemple l’interdiction
judiciaire, si la loi française de 1991 l’a sauvegardée, c’est
uniquement pour les infractions qui restent sanctionnées
pénalement, à savoir celles relatives à l’irrévocabilité qui
ne sont pas concernées par l’interdiction bancaire de 10
ans. L’interdiction judiciaire ne peut donc plus s’appliquer
à l’émission sans provision puisqu’elle est dépénalisée. Par
contre, dans notre code on se demandera, en cas de
défaut de provision, pour quelle utilité nos juges auront-ils
à prononcer contre le tireur une interdiction judiciaire ? On
pourrait penser qu’elle serait utile lorsque l’interdiction
bancaire aurait été levée ; or pour qu’elle puisse l’être, il
faudrait que le bénéficiaire soit désintéressé ; dans ce cas,
en pratique, quel intérêt aurait-il à porter l’affaire devant
20

la justice et voir condamner le tireur, entre autres, à une


interdiction judiciaire ? Dans l’autre hypothèse, où le tireur
ne régulariserait pas, il serait déjà sous le coup d’une
interdiction bancaire de 10 ans, et même si le juge le
condamnait à une interdiction judiciaire, les deux
interdictions s’exécuteraient simultanément. L’interdiction
bancaire n’étant pas une sanction pénale, ne serait-ce
qu’en raison de son origine bancaire, elle se trouvera
complètement indépendante de l’interdiction judiciaire.
Par conséquent, la question du cumul ne se posera même
pas.
Quant à la pénalité libératoire, si elle a été instaurée
par la loi française c’est parce que l’amende pénale a
disparu. Encore est-il que la réforme française l’a instituée
avec un régime plus indulgent. Alors que ce dernier
dispense du paiement de cette pénalité lorsqu’il n’y a pas
eu d’incident durant les 12 mois précédents, l’art. 314 de
notre code exige qu’elle soit payée dès le premier
incident. Et au moment où la loi française ne double la
pénalité qu’à partir de la quatrième régularisation dans
l’année, notre code la porte au double dès le second
incident et, à partir du troisième, il la multiplie par quatre !
En ce qui concerne enfin l’amende fiscale de 6% du
montant du chèque (art. 307 al. 3 et 4), en plus du fait
qu’elle n’a jamais connu d’application, nous savons qu’elle
était prévue à l’égard des tireurs de bonne foi ; or malgré
la disparition de toute référence à l’élément moral dans le
nouveau texte, cette amende a été quand même
21

maintenue. En outre, si la pénalité libératoire a été


instituée dans le régime français, c’est justement pour
remplacer à la fois l’amende pénale et cette amende
fiscale5.

Une nouvelle expérience sera donc entamée dans ce


domaine avec le nouveau code de commerce ; mais il ne
s’agit guère d’une nouveauté dans la mesure où nous
allons encore une fois tenter, comme par le passé, une
politique encore plus sévère. Ce ne sont donc pas les
expériences qui manquent dans ce domaine et les
pratiques seront les seuls témoins de l’effectivité de cette
politique. D’ici là, gardons seulement présent à l’esprit le
fameux paramètre de César BECCARIA suivant lequel « la
morale politique ne peut procurer aucun avantage durable
si elle n’est fondée sur les sentiments ineffaçables du
cœur de l’homme. Toute loi qui ne sera pas établie sur
cette base rencontrera toujours une résistance à laquelle
elle sera contrainte de céder ».6

5
- Cette amende fiscale a, en effet, disparu de la législation française
depuis la réforme de 1972 qui avait institué une pénalité un peu
semblable à cette pénalité libératoire.
6
- BECCARIA (C.B.), Des délits et des peines, Paris, Flammarion, 1979, p.
48.

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