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Jacques Roubaud
Les restes d’un vertigineux « projet » ?
RASSEMBLER l’œuvre publiée par Jacques Roubaud à ce jour
présuppose d’avoir dégagé deux solides rayons de bibliothèque.
L’inventaire peut ensuite commencer. Jacques Roubaud est en effet
l’auteur d’une œuvre polycentrique. Qu’il est par sa nature même
quasiment impossible de résumer ou de synthétiser. Elle comprend,
sans principe de hiérarchie, des poèmes, des romans, des essais et,
à l’intérieur de chacun de ces genres, maint sous-ensemble. Ainsi
les poèmes se présentent-ils assez souvent sous forme de sonnets
(Epsilon1, Churchill 40 et autres sonnets de voyage2, La forme d'une
ville change plus vite, hélas, que le cœur des humains3, etc.), de
proses espacées de blancs internes au vers (Dors4), de versets
(Quelque chose noir5), sans qu’on puisse spécifiquement assigner
telle forme à tel livre. Ici la multiplicité obéit à un principe de
variété. D’ailleurs, plutôt que de considérer Roubaud comme un pur
formaliste, il convient de le présenter comme un érudit des formes.
Nous frappent en effet sa curiosité savante, son encyclopédisme,
son désir de nommer jusqu’à l’épuisement les combinaisons linguis-
tiques permettant le poème. Compte particulièrement en ce sens,
1. Jacques Roubaud, Epsilon [1967], Paris, Gallimard, coll. « Poésie/Gallimard », 1988.
2. Id., Churchill 40 et autres sonnets de voyage, Paris, Gallimard, coll. « NRF », 2004.
3. Id., La forme d’une ville change plus vite, hélas, que le cœur des humains [1999], Paris,
Gallimard, coll. « Poésie/Gallimard », 2006.
4. Id., Dors, Paris, Gallimard, coll. « NRF », 1981.
5. Id., Quelque chose noir [1986], Paris, Gallimard, coll. « Poésie/Gallimard », 2001.
107 Juillet 2014
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Jacques Roubaud
dans son projet, son appartenance active à l’association Oulipo
créée en 1960 par le mathématicien François Le Lionnais avec le
poète Raymond Queneau. Si le jeune Roubaud fit ses débuts sous
la protection de la rime, réintroduite comme cellule de résistance
poétique par Louis Aragon en 1940, des recueils plus récents
comme Ode à la ligne 29 des autobus parisiens6 s’inscrivent direc-
tement dans la lignée de Queneau et ses Exercices de style. Que l’on
compare cet extrait d’Epsilon (1967) :
le vert offrait une bouche prudente
(bouches qui obscurcissaient les carreaux)
on ne buvait ni rouge ni bleu doux
seulement à la lumière incidente
s’aggloméraient les cuivres les coraux
et le gris profond s’occupait de tout
descendait dans la saveur de cerise
sur un œil convoité de rose sombre
saison saison les aurores redisent
le miel blanc et le miel brun et les lombes
les lys jaunes gisent
avec cet extrait de La forme d’une ville change plus vite, hélas, que
le cœur des humains (1999) :
Une amoureuse à la grande poste du Louvre
Pousse fébrilement sa lettre dans la boîte
Ses doigts sont tout tremblants, des mains la paume est moite
Elle rougit de hâte et d’angoisse et de trouble.
Mais voilà que ma curiosité redouble
Quand je vois qu’un jeune homme aux cheveux de pohètes
L’attend sur le trottoir mangeant des cacahouètes
Qu’il saisit dans un sac et qu’une à une il ouvre.
Elle pousse un soupir dans le soir. C’est dimanche,
Un long dimanche d’août quand la chaleur étanche
Tient la ville et mon cœur inerte dans sa poigne.
Ai-je bien déchiffré cette séquence ombreuse ?
L’interprétation certes en est douteuse ;
La jolie rousse au bras de son amant (?) s’éloigne.
6. J. Roubaud, Ode à la ligne 29 des autobus parisiens, Paris, Attila, 2012.
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Il s’est écoulé trente-deux ans entre les deux poèmes. Certes,
leur fausse correspondance (c’est bien le mot) a été délibérément
choisie par nous, afin de mieux mettre en relief l’évolution du poète
dans le passage du temps. Tous les poèmes de La forme d’une
ville… ne présentent certes pas ce mélange d’ironie et de nostalgie
par quoi Roubaud fait boiter littéralement la forme classique, entraî-
nant dans sa claudication les « tableaux parisiens » de Baudelaire
et d’Apollinaire. Il en est de plus sombres, plus spécifiquement liés
au square des Blancs-Manteaux, où le poète vécut quelque temps
S
en compagnie de la photographe Alix Cléo Roubaud.
Mais ce qui, derrière l’exercice de façade, retient plus décisi-
vement l’attention, c’est l’irruption du romanesque et de l’énigme
psychologique ou policière, comme on voudra, dans la forme poème.
Ici nous ne sommes pas très loin de Cros, de Laforgue, voire de Paul-
Jean Toulet, fracturant le coffret aux préciosités symbolistes.
Roubaud joue au poème, c’est même l’un des plus talentueux
joueurs de poèmes qui soient dans la poésie française contempo-
raine. A-t-il progressé au-delà ? Je nous pose amicalement la ques-
tion à nous tous, ses admirateurs, conscient que ses déambulations
pédestres ou collectivement motorisées dans les rues de la capitale
à l’instar de son maître Queneau donnent parfois l’impression de
tourner en rond et ne pas trouver d’accroche nouvelle au réel.
Vivrions-nous donc en France, comme l’époque nous y invite, dans
un musée où la Seine attendrait patiemment que les poètes péris-
sent dans ses flots ?
Ce qui ne laisse pas d’intriguer, toutefois, dans cette œuvre
magistrale, ce sont les aveux qu’elle laisse entrevoir à de rares
moments. Autre élément identifiable, en effet, dans la bibliothèque
Roubaud, telle suite de textes qu’on serait tenté de qualifier de
romans mais qui correspondent plutôt à de l’autobiographie. Des
poètes célèbres, dans le passé, composèrent quelque temps des jour-
naux se substituant à la seule pratique du poème. Paul Valéry et ses
Cahiers par exemple. À la fin des années 1980, Jacques Roubaud
surprenait à son tour ses lecteurs par la publication, dans la
collection « Fiction & Cie » dirigée par Denis Roche au Seuil,
d’une tétralogie romanesque. Ce furent successivement le Grand
Incendie de Londres (1989), la Boucle (1993), Mathématiques (1997),
Impératif catégorique (2008). Le principe de composition de ces
récits, exposé par l’auteur, ressemblait à un exercice systématique
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d’écriture matinale quotidienne. Soit une forme d’automatisme
lucide à défier l’inconscient sur ses terres surréalistes mêmes. Il
s’agissait pour l’auteur de s’appliquer à la violence d’un « présent
qui parle ».
Un présent qui parle est un temps violent. Mais il y aura encore
dans cette prose d’autres présents (plus insidieux, ceux qu’on
s’efforce d’annuler, de dissimuler, de dissoudre, dès qu’on récrit,
S
retravaille, repense ce qu’on a écrit ; et je me défends de le faire)
Dans ces quatre textes, le poète faisait simultanément l’expé-
rience de la contrainte narrative qu’il s’était fixée, écrire une prose
sans ratures matin après matin, et du matériau biographique familial
et social qu’elle lui permettait d’aborder. Au risque, quelquefois, de
nous révéler tel aspect brutal de sa personne, donc de s’aliéner le
capital de sympathie que nous éprouvions pour sa poésie. Plus
profondément toutefois un aveu nous intriguait, concernant la struc-
ture de l’œuvre. Ces quatre murs autobiographiques, insistait le
poète, étaient orphelins d’une architecture rêvée en d’autres temps.
D’un toit. D’un « toi ». Que l’accident survenu en 1983 avec le décès
d’Alix Cléo Roubaud avait définitivement fait s’envoler.
Or ce qui est devenu nul, pour moi, depuis janvier de l’année
S
1983, ce que je ne peux plus même penser, c’est la poésie.
Contrairement au désespoir avoué, la poésie renaîtrait pourtant
– et tant mieux ! – mais l’accident en question semblait avoir
rouvert une faille plus ancienne. À savoir celle qui traverse la
tétralogie en question. Que le poète désignait en lettres capitales ou
en caractères gras comme étant : le Projet. De quel projet s’agissait-
il ? De l’ambition, conçue dans l’adolescence, de marier entre elles
trois branches du savoir : la mathématique, la poésie, le roman.
Le but de l’aventure était en premier lieu un Projet, un Projet
de mathématique et de poésie. Quelle mathématique ? Je ne
peux pas vraiment répondre puisque, toujours selon la méta-
phore du voyage exploratoire, cela se trouvait au pôle, que je n’ai
pas atteint… Le Projet était aussi (était avant tout) un Projet de
poésie : la même question se pose donc : quelle poésie ? Je
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répondrai de la même manière, mais, si j’y parviens, dans la
branche suivante. Je voulais aussi accompagner mon voyage vers
le pôle du Projet, de son ombre, de son récit (c’est une manière
simplifiée de dire) qui aurait été un roman, dont le titre aurait
été le Grand Incendie de Londres.
Je n’ai pas écrit ce roman parce que je n’ai pas accompli le
voyage, parce que j’ai abandonné le Projet. De ce roman il
S
reste des esquisses7…
Prioritairement, il s’agissait d’entrelacer les branches mathé-
matique et poésie, comme le poète en fit le rêve absolu, dit-il, une
nuit à Madrid8, dont il ne subsista que le couple minimal composé
de deux maximes « La poésie est la mémoire de la langue » et « La
mathématique est le rythme du monde ». On conçoit aisément qu’il
puisse exister une espèce de chercheurs tentés par la poursuite
vertigineuse du calcul initié par Roubaud. Après tout, l’Occitanie
comporte un fond de catharisme occulte profond. Et Roubaud
l’Occitan a, dans une autre direction, fortement contribué à réha-
biliter la mémoire poétique occitane. Reste cependant que ces
aveux autobiographiques consentis dans la lumière froide de l’aube
aussi bien que tels axiomes plus ou moins brefs sur la forme poésie
pâlissent au contact de la branche élégiaque de sa poésie. C’est par
l’élégie, en effet, que Jacques Roubaud commença de toucher un
large public de lecteurs dans les années 1980. Ce sont les poèmes
lourds de silence et d’émotion de Quelque chose noir, au lendemain
du décès d’Alix Cléo Roubaud, qui firent impression. À travers eux,
le poète domptait et humanisait le sentiment d’échec ayant traversé
jusqu’alors son œuvre sur le seul mode objectif.
Je peux affronter ton image
Je peux réellement affronter ton image, ta « semblance »,
comme on disait autrefois. Difficilement, mais je le peux.
Dispersée entre les lumières, tes ombres.
Comptée de lieu en lieu : murs, tiroirs, ce livre :
Images de toi, ces mots.
7. J. Roubaud, Mathématique, op. cit., p. 105-106.
8. Id., le Grand Incendie de Londres, op. cit., p. 192.
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Tes lettres.
Ton écriture, et frappe : canadienne.
Ta langue double. Vue.
Mais je ne suis pas parvenu à réentendre ta voix :
les cassettes du magnétophone, toutes ces heures,
dites les nuits, les derniers mois.
Les autres traces, venues des autres sens, ne sont qu’en moi.
S
Quand je trébuche dessus, j’étouffe.
Par un hasard assez étrange, Quelque chose noir sembla inau-
gurer une phase recrudescente d’élégie dans la poésie française,
partagée par Michel Deguy, André Velter, etc9. La mort se réinstallait
doucement à l’horizon du paysage telle une incontournable
évidence. Un siècle finissait, éveillant les échos assourdis du symbo-
lisme, cent ans plus tôt. Voilà pourquoi, quant à nous, sur les rayons
de la bibliothèque Roubaud, nous continuerons de préférer feuilleter
tel fragment (quenaldien) d’Autobiographie, chapitre 1010, aux temps
où la drôlerie n’avait pas encore peur de l’optimisme.
CLASSE 16
On aura beau dire on aura beau faire je serai bientôt le dernier
au monde à avoir été gazé en seize. J’étais assis paisiblement
dans la tranchée avec mes hommes et comme chaque jour pour
se passer le temps nous allumions nos pipes avec de l’emprunt
russe (les jours pairs) ou des bons panama (les jours impairs).
Quand tout à coup mon ordonnance (un brave entre les braves,
le sergent Landru) s’écria : ça sent la moutarde. C’était vrai. Il
y a soixante ans de cela maintenant, mais ni les roses de
Chenonceaux ni les inhalations des cendres d’Auschwitz ne
m’ont encore tout à fait nettoyé le poumon.
S
Jacques Darras
9. Voir leur présentation dans les numéros d’Esprit de décembre 2013 et mai 2014.
10. J. Roubaud, Autobiographie, chapitre 10, Paris, Gallimard, coll. « NRF », 1977.
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