0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
13 vues17 pages

Le Boulon, Chanson Traditionnelle Mahouka: Typologie, Valeurs Esthétique Et Idéologique

Le Boulon, chanson traditionnelle de la communauté Mahouka, est un outil de communication sociale abordant des thèmes tels que la joie, la mort et la cohésion. Il incarne les valeurs culturelles mahouka et sert de moyen de contrôle social tout en encourageant le changement positif. L'étude explore sa typologie, ses valeurs esthétiques et idéologiques, révélant son rôle central dans la société mahouka.

Transféré par

samidio52
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd
0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
13 vues17 pages

Le Boulon, Chanson Traditionnelle Mahouka: Typologie, Valeurs Esthétique Et Idéologique

Le Boulon, chanson traditionnelle de la communauté Mahouka, est un outil de communication sociale abordant des thèmes tels que la joie, la mort et la cohésion. Il incarne les valeurs culturelles mahouka et sert de moyen de contrôle social tout en encourageant le changement positif. L'étude explore sa typologie, ses valeurs esthétiques et idéologiques, révélant son rôle central dans la société mahouka.

Transféré par

samidio52
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd

https://akounda.

net/
LE BOULON, CHANSON TRADITIONNELLE MAHOUKA :
TYPOLOGIE, VALEURS ESTHÉTIQUE ET IDÉOLOGIQUE

Mamadou DELY
Enseignant-Chercheur
Maître Assistant
Département de Lettres Modernes
Université Alassane Ouattara, Bouaké (Côte d’Ivoire)
[email protected]

Résumé :
Le Boulon, en tant que chanson traditionnelle au sein de la communauté Mahouka1, joue
un rôle essentiel dans la communication sociale. Il aborde des thèmes variés tels que la
joie, la mort, la pauvreté et la cohésion sociale pour construire un système de
communication. Cette forme d'expression décrit la société Mahouka, incite au changement
positif et symbolise la prise de conscience des membres. Le Boulon est un puissant moyen
de contrôle au sein de la communauté.
Mots clefs : Boulon, Chanson traditionnelle, Cohésion sociale, Esthétique, Mahouka.

Abstract:
The Boulon, as a traditional song within the Mahouka community, plays a crucial role in
social communication. It addresses various themes such as joy, death, poverty, and social
cohesion to build a communication system. This form of expression depicts Mahouka
society, encourages positive change, and symbolizes the awareness of a segment of society.
The Boulon serves as a powerful means of social control by within the community.
Keywords : Aesthetics, Boulon, Mahouka, Traditional song, Social cohesion.

1Peuple maouka installé à Touba, notamment dans la région du Bafing, plus précisément au Nord-
ouest de la Côte d’Ivoire. Les Maouka sont répartis en plusieurs localités.

[Numéro°2- Juin 2024]


148
https://akounda.net/
INTRODUCTION
Les chansons, véritables miroirs de l’âme humaine, sont des expressions
artistiques qui transcendent les barrières du temps et de la culture. Au cœur de
ces mélodies se trouve la chanson populaire ; une forme musicale qui capte
l’essence de la vie quotidienne et des expériences partagées. Parmi ces précieuses
compositions se trouve le Boulon, une chanson traditionnelle maouka qui offre un
fascinant aperçu de l’âme identitaire de ce peuple.
L’étude sur le Boulon s'inscrit dans une démarche d’exploration de sa typologie,
de ses valeurs esthétiques et idéologiques, aux fins de mieux comprendre les
valeurs culturelles mahouka renfermées dans cette pratique littéraire et
artistique.
Qu’est-ce que le Boulon ? Comment se présente-t-il ? Quelles sont les valeurs
contenues et véhiculées par cette chanson traditionnelle ? Arrimée à
l'ethnolinguistique de G. Calame-Griaule2 et la sociocritique de C. Duchet3, la
trajectoire analytique suivra un plan tripartite. Ainsi, le premier axe relèvera l’état
de la matière pour aboutir à la deuxième étape qui prend en compte la typologie et
l’aspect esthétique du Boulon. La dernière articulation de la réflexion montrera le
Boulon comme miroir de la société mahouka.

1. État de la matière
Selon F. S. Noke (2011, p.1): « On ne peut comprendre le texte qu'en se référant
à son contexte, c'est-à-dire à son origine, à la société qui l'a généré. » Cette
perspective est également étayée par C. Lévi-Strauss (2010, p.2), qui affirme
qu’ « en matière de littérature orale, la morphologie est stérile à moins que
l'observation ethnologique ne vienne la féconder. ». En prenant en compte toutes
ces considérations, notre réflexion débutera par la présentation du peuple
mahouka. Ainsi, nous découvrirons l’univers du Mahouka.

1.1. Présentation du peuple mahouka


Les Mahouka sont un peuple mandé, mandingue, malinké d’Afrique de
l’Ouest, établi dans le Sud du Nord-ouest de la Côte d’Ivoire. D’une manière
globale, le Mahou est à la fois un peuple, un espace géographique (le pays mahou),
une culture et un dialecte mandingue de la Côte d’Ivoire.
Le pays mahou recouvre la région de Bafing (signifiant : « fleuve noir » en
mandingue), du nom du fleuve qui coule à environ 71 km au Sud de la ville de
Touba et qui se jette dans le Sassandra au Sud-ouest du Parc National du Mont

2 L’ethnolinguistique, qui relève à la fois de la linguistique et de l'ethnologie, se définit comme


l'étude des relations entre langue, culture et société, en prenant en compte la notion de variation
linguistique, sociale et culturelle. Cf : G. Calame-Griaule (1977),
3 Nous justifions ce choix par le fait que cette méthode établit une corrélation entre l’œuvre

littéraire et l’histoire, c’est-à-dire la réalité sociale. L’écrivain est le reflet de la société. En tant que
tel, il n’intervient pas seul. D’autres instances parlent à travers lui, à savoir les classes sociales, le
code, etc. Cf : C. Duchet (1979).

[Numéro°2- Juin 2024]


149
https://akounda.net/
Sangbé. De façon cartographique, voici, le territoire occupé par le peuple mahouka.
Les Mahouka sont limités:
• Au Sud, la région des Dix-huit Montagnes ;
• Au Nord, la région du Denguélé ;
• À l’Est, la région du Worodougou ;
• À l’Ouest, la république de Guinée.
La ville de Touba est la capitale du pays mahou. Elle est située à environ à
650 km d’Abidjan, la capitale économique de la Côte d’Ivoire et à environ 350 km
de Yamoussoukro, la capitale politique.
Au niveau de son organisation sociale, cette région se structure en villages
(368 villages environ4). Sur le plan culturel, c’est à travers les masques échassiers5,
le Parc National du Mont Sangbé6, le Mausolée d’El-Hadji Moussa Bakayoko7 et
de Mema Fenouké8 ou Fatiga Aboubakar Sidik, les grottes de Ouaninou9, les
poissons Silakoro10 et les Forgerons de Yo11 que ce peuple valorise sa culture dans
laquelle le régime successoral est patrilinéaire.

1.2. À la découverte du Boulon


Le "Boulon" est un mot composé qui trouve ses origines dans la culture des
Mahouka. Il est formé de deux composants essentiels : "bou" et "lonhon", qui ont
une signification.

4 DGTCP(2004). Fiche technique de la Circonscription financière de Touba. Ministère de l’Économie


et des Finances, Direction Générale du Trésor et de la Comptabilité Publique, République de Côte
d’Ivoire.
5 Les masques se déplaçant sur des échasses et appelés échassiers sont une des attractions

touristiques du pays mahou. Cependant, ils sont en voie de disparition dans plusieurs villages en
raison de l’islamisation qui recommande de se défaire de tout ce qui a une apparence de fétiche.
6 La partie septentrionale du Parc National du Mont Sangbé est située dans la région du Bafing au

voisinage des villages Bonzo et de Sorotana. Il est l’un des cinq grands parcs de la Côte d’Ivoire
avec une superficie de 95000 hectares. Il est à cheval entre la région des Dix-huit Montagnes et la
région du Bafing. La faune du parc abrite des éléphants, des buffles, des antilopes et des singes,
sans toutefois, oublier rongeurs.
7 Le Mausolée d’El-Hadji Moussa Bakayoko à Koro est un lieu de recueillement. Il a la particularité

d’être situé au sein du village. La tombe est recouverte de sables graviers concassés et est entourée
d’environ 1 à 1,5 m de hauteur avec une entrée.
8 Le Mausolée de Mema Fenouké à Toutié est un lieu de recueillement. Toutié est dans la Sous-

Préfecture de Ouaninou sur l’axe Ouaninou-Ganhoué. Le mausolée est situé à l’entrée du village
en venant de Ganhoué. Sur la tombe, a poussé un fromager dont les alentours sont nettoyés depuis
plus de trois siècles par la famille Fatiga de Toutié pour le recueillement de ses descendants, mais
aussi de tous musulmans. Fatiga Aboubakar Sidik était un fidèle adorateur d’Allah et un soumis à
la Sunna. C’était un érudit.
9 Dans la localité de Ouaninou, une grotte servait de lieu de passage pour les premiers habitants

du pays mahou. Les grottes de Toutché sont qualifiées de fortune touristique. Cf : Fatim Bayo, Côte
d’Ivoire : Découverte culturelle à Touba, Abidjan (Côte d’Ivoire), Quotidien Nord-Sud, 2007.
10 Situé à 16 km de Touba, le village de Silakoro, dernier bastion de l’animisme du Mahou, est connu

pour sa mare aux poissons sacrés. Les silures de Silakoro sont censés incarner l’âme des ancêtres.
La mare est de ce fait le lieu de culte des villageois.
11 Yo, village à 5 km de Touba est connu grâce à ses forgerons. À Yo, le visiteur découvrira le mystère

des forges.

[Numéro°2- Juin 2024]


150
https://akounda.net/
Le "bou" fait référence à une flûte traditionnelle Mahouka, un instrument de
musique exceptionnel fabriqué à partir de cornes de bœuf (voir en annexe pour
l’image illustrative). Ces flûtes symbolisent l'ingéniosité et le talent des artisans
musicaux dans la création d'instruments qui incarnent l'identité culturelle et la
créativité de la communauté mahouka.
Le second le terme "lonhon" est une représentation linguistique de la musique,
signifiant "chanson" ou "musique" dans la langue mahou. Ce terme souligne
l'importance des mots et de la langue dans la musique, car ils sont les véhicules
par lesquels une culture exprime ses émotions et partage ses histoires.
Ainsi, le "Boulon" incarne la fusion de la flûte traditionnelle "bou" et du concept
de "lonhon", créant une chanson traditionnelle exécutée avec cet instrument
unique. Cette notion rappelle la profondeur de la diversité musicale à travers le
monde mahouka et l'importance des instruments spécifiques et des mots dans la
préservation de l'identité culturelle. Le "Boulon" est un exemple de la manière dont
la musique transcende les frontières et incarne la richesse de la créativité
humaine. Ainsi, le terme désigne une chanson traditionnelle s’accompagnant
d’instruments musicaux relevant de la chanson populaire festive. Ce statut lui
confère une diversité existentielle typologique de la sorte.

2. Étude typologique et esthétique du Boulon


L’une des premières caractéristiques esthétiques du Boulon est sa
déclinaison typologique. Évoquer et analyser cet art de performance revient donc
en première instance, à la saisie de son statut classificatoire, avant d’investir, par
la suite, sa dimension esthétique.

2.1. Examen typologique


Dans le registre chansonnier du peuple mahouka, le Boulon se diversifie en
trois types : le Boulon de moralisation, de réjouissances et funéraire.

2.1.1. Le Boulon de moralisation


Ce type boulon met en relief la morale qui concerne les mœurs, les règles de
conduite, qui est relatif à l’âme, à l’intelligence. Par ailleurs, elle désigne
l’ensemble des règles qui doivent diriger l’activité libre de l’être humain :

La racine de la morale est dans la conscience. Comme l’ont donné à entendre


Socrate, Saint Augustin et bien d’autres, la vie morale est inséparable d’une
conscience qui se resserre sur son identité. Toute conscience est implicitement
morale (…). Il y trouve la révélation d’une nature spirituelle et raisonnable qui
se distingue de la nature animale et semble ordinairement portée à l’excès, et
même qui s’y oppose. Toute pensée est normative. (Grand Larousse
encyclopédique, 1963, p.508)

Qui pense conformément à la raison reçoit, de ce fait des interdictions


relatives aux choses à ne pas faire et commandements relatifs aux choses à faire.

[Numéro°2- Juin 2024]


151
https://akounda.net/
La raison, ayant pour rôle principal, comme le dit Descartes, d’apprécier les biens
et les maux, donne nécessairement une règle à notre conduite.
Eu égard à la définition de la morale, susmentionnée, le Boulon de
moralisation est au service de la cohésion sociale. Il met en scène les règles de
conduites morales. Ce type donne des conseils ou des leçons faites de reproches ou
critiques et prescrit des normes de conduite sociale. Ainsi, le Boulon moral est
porteur de l’idée que l’amour peut garantir le bonheur des individus et de la société
tout entière. Seuls, disent les Mahouka à travers le Boulon, l’amour et l’entente
sont sources de vie et de survie. C’est pourquoi cet art performé ne fait pas de
dichotomie entre les deux notions : l’une ne va pas sans l’autre. L’amour et l’entente
se rencontrent, à la vérité, dans le cœur de l'Homme. S’il réussit à les harmoniser,
il installe l’équilibre en lui et dans la communauté qui bâtit aussi son unité, qui
est une impérieuse nécessité. C’est d’ailleurs ce qui est dit dans la chanson n° 1 :
« Dia gnonnnnnh ! » (L’amour!) :
Dia gnonnnnnh !!!
Dia gnonnnnnh !!!
Mon ni dia gnonh tai kê kèh lââââââââââââââ !!!
Dia gnonnnnnh Mon ni dia gnonh tai kê kèh lâ oooooooooh !!!
Eh gnan gnin gôôôôôôôôôôh !!!
Gban tèh bôh gnan gnin gôh lââââââââ !!!
Eh gnan gnin gôh Gban tèh bôh gnan gnin gbôh lââââââââ !!!
Traduction :
L’homme fort ne sort pas forcément de la maison des gens forts !
On n’hérite pas toujours des prestiges de nos parents !

De cette chanson, il y a une exhortation à l’amour. Les uns et les autres,


tous, doivent contribuer à la construction de la communauté idéale. Le chef ou le
leader, doit en être l’instigateur. La contribution de tous est une nécessité pour
bâtir le monde. Ce type de chanson exalte l’esprit communautaire et la solidarité
et en fait une application de la loi de l’amour qui unit les acteurs de la société, et
tient la société tout en la supportant normativement.
Les questions majeures de la vie des individus et de la communauté
n’échappent pas à la verve des musiciens du boulon, car la musique leur sert de
matière pour parler, dire et communiquer dans cette veine, le Boulon de
réjouissance est également mis en relief.
À la suite, intéressons-nous aux chansons de réjouissance.

2.1.2. Le Boulon de réjouissance


Comme son nom l'indique, le Boulon de réjouissance est destiné à susciter la
joie collective. Il se manifeste dans la joie, le plaisir, une satisfaction profonde, et
au-delà exalte le bonheur. Comme indiqué dans la chanson n° 2 : "La réjouissance
!"

[Numéro°2- Juin 2024]


152
https://akounda.net/
Ééééééééééééééééh !!!
Bou wèh na ni gôh dian dê bé n’goooooooh !!!
Ééééééééééééééééh !!!
Bou wèh na ni gôh dian dê bé n’goooooooh !!!
Ééééééééééééééééh Bou wèh na ni gôh dian dê bé n’goooooooh !!!
gbê gbê ooooooooooh !!!!!!
Ééééééééééééééééh !!!
Bi lé lôh lé bi lé lôh lééééé !!!!
Gbê gbê bi lé lôh lé bi lé lôh lééééé !!!!
Traduction :
Bou est là ! On ne parle plus aujourd’hui on danse ; c’est la fête !
Réjouissons-nous, aujourd’hui, car place à la fête avec le bou !

Parallèlement au Boulon de jouissance et de réjouissance, le Boulon


funéraire vient rappeler à l’Homme sa finitude.

2.1.3. Le Boulon funéraire


Le Boulon funéraire, en associant souffrance, tristesse et éloge, permet
d’atténuer la douleur causée par le départ définitif d’un parent, mais surtout de
consoler la famille éplorée et de la réconforter. Les chansons n° 3 et 4 intitulées
respectivement : « Woh ba saya ya » « Gbè ooooooh » signifiant toutes deux la mort
sont illustratives de cette triste réalité humaine.
Chanson 3 : La mort ! (d’une mère)
Eh saya ya gbè ooooooh !!!
Woh ba saya ya gbè oooooh !!!
Eh saya ya gbè ooooooh !!!
Woh ba saya ya gbè oooooh !!!
Woh ba saya ya gbè oooooh !!!
Traduction :
Si ta maman meurt, c'est comme si un arbre tombe dans la forêt !
C'est douloureux de perdre sa mère, c'est comme si une partie de toi disparaissait!
La mort d'une mère est comme la chute d'un baobab, un vide immense dans la
vie.

Chanson 4 : La mort !
Aâh ki gna na baaaaaa !!!!
 ta ki gna na baaaa !!!!!!!!
Dignin ko bè hé kounfè ko lélé oooo !!!
Aâh ki gna na baaaaaa !!!!
 ta ki gna na baaaa !!!!!!!!
Dignin ko bè hé kounfè ko lélé oooo !!!

[Numéro°2- Juin 2024]


153
https://akounda.net/
Traduction :
Cela se passe en ta présence, toi ou pas, tu ne sais pas !
Nul ne connaît l’avenir !

Ces Boulons n’annoncent pas de façon crue la mort de la personne concernée.


Ils préparent les membres de la communauté mahouka à l’annonce et à
l’acceptation de cette mort. Ces chansons s’inscrivent dans le contexte de la mort.
Selon P. Bacry (1992, p.165), l’anaphore qui peut se définir comme « la
répétition d’un même mot ou d’une même expression au début de deux ou plusieurs
vers, versets ou phrases »12 est visible dans les vers 2, 4 et 5 «Woh ba saya ya gbè
oooooh !!! » pour la chanson n° 3 et les vers 1 et 4 « Aâh ki gna na baaaaaa !!!! »
pour la chanson n° 4. Figure d’insistance, l’anaphore dans ces vers a pour but de
marquer les esprits et les conduire à la résignation en accueillant la nouvelle dite.

2.2. Aspects esthétiques


Discipline philosophique ayant pour objet les perceptions, les sens, le beau
dans la nature ou l’art ; l’esthétique se trouve au cœur du Boulon, chanson
traditionnelle mahouka.
Selon le père Emmanuel Mveng (1979, p.35) « L’esthétique est à la fois science
et art. Elle a pour objet les normes de beau telles qu’elles s’expriment à travers les
œuvres d’art. Son domaine embrasse donc la totalité des expressions artistiques et
littéraires. ». Pour lui donc, parler d’esthétique revient à tourner un regard
appréciatif sur quelque chose de beau. À juste titre, Platon conçoit, l’esthétique
comme le beau ; et ce beau désigne ce qui est harmonieux, c’est-à-dire, tout ce qui
est extirpé d’effrayant ou de ridicule, car tout ce qui est beau procure toujours du
plaisir à qui l’observe ou le touche : c’est un plaisir érotique ou esthétique. Ainsi
donc, pour lui, c’est par amour que l’on désire et découvre des choses de plus en
plus belles. La belle chose est aussi la chose bonne, plaisante et avantageuse pour
la personne qui la regarde ou la touche. La beauté est un bien avantageux pour
celui qui la perçoit ou mieux, qui l’accomplit. Elle est donc une forme de bonté.
Chez Platon (380 Av. JC, p. 24), le beau et le vrai vont de pair et tous deux
ont des idées élevées. Il consigne cette pensée dans Le Banquet : « La beauté n’est
pas une belle chose, mais elle peut qualifier la valeur morale de l’âme d’un individu
qui aime ou fait de belles choses. ». Autrement dit, la beauté de l’âme consiste à
admirer, à contempler les plus belles choses qui existent dans notre
environnement.
En bref, parler d’expression esthétique renvoie aux éléments qui prouvent le
beau dans le Boulon, dans sa structure.

12L’anaphore écrite par P. Bacry (1992, p.165), « au lieu d’affecter comme la répétition simple un
membre de phrase, répète un élément identique dans des membres de phrases, ou des vers (voire
des phrases entières ou même des paragraphes) qui se suivent comme dilatement ».

[Numéro°2- Juin 2024]


154
https://akounda.net/
2.2.1. La structuration du Boulon
Le Boulon, chanson traditionnelle mahouka joue un rôle très important dans
la vie du Mahouka. Il est utilisé dans les manifestations de la vie quotidienne
notamment lors des circonstances telles les réjouissances et les funérailles. Comme
le souligne E. K. Gbaklia (2006, p.3), elle « permet une affirmation de l’identité
culturelle, d’autant plus qu’elle est souvent spécifique à une entité ethnique ou
régionale donnée ».
Les Mahouka accordent une attention particulière aux chansons. La variété
de leur répertoire montre la place importante qu’elles occupent dans toutes leurs
cérémonies. Le Boulon a une structure qui impose une certaine règle dans
l’organisation de l’auditoire. C’est pour cette raison qu’il est important d’analyser
l’aspect interne et externe du Boulon.
Le Boulon, chanson d’enseignement est également une chanson d’initiation
qui contribue à donner aux jeunes une norme comportementale. De ce fait, elle
s’appuie sur les paraboles et les proverbes, afin de développer l’esprit critique chez
les plus petits.

2.2.2. Le Boulon, une chanson à contenu parabolique


La parabole est un récit énigmatique, allégorique, généralement assez bref,
sous lequel se cache un enseignement consistant à faire passer un message au
moyen d’une comparaison.
La parabole est un récit qui renferme un enseignement. Elle permet de
dénoncer ou d’exprimer une idée en la critiquant habilement.
En pays mahou, les sages utilisent beaucoup la parabole. Sa compréhension
nécessite une réflexion. Les mots perdent leurs sens de base pour prendre une
autre forme, surtout dans le Boulon.
Au-delà de la fonction réflexive sur la condition humaine et éducative, la
parabole contenue dans cette chanson dévoile les idéologies, les mœurs, les us et
coutumes du Mahouka. À titre illustratif, la chanson n° 5 abrite des paroles
paraboliques :
O wondoooooooo !!!!
Tchêba lé wondo lééééééééé !!!
wondo Tchêba lé wondo lééééééééé !!!
wondo moussoba lé wondo lééééééééé !!!
a ki yè, à ki bya wondo laaaaa !!!!
a ki yè, à ki bya wondo laaaaa !!!!
Traduction :
Si tu ne respectes pas les vieux et les vieilles tu vas vite mourir !
Le respect des aînés est très important !

Celui qui plante un baobab doit toujours s'incliner devant lui quand il passe.

[Numéro°2- Juin 2024]


155
https://akounda.net/
La parabole « Celui qui plante un baobab doit toujours s'incliner devant lui
quand il passe. » souligne l'importance du respect envers les aînés et les personnes
plus expérimentées dans la société mahouka. Elle compare le respect envers les
aînés à l'attitude de respect face à un baobab, un arbre majestueux et imposant
dans la culture africaine. Tout comme on s'incline devant la grandeur et la sagesse
d'un baobab, il est essentiel de montrer un respect similaire vis à vis les personnes
âgées et les personnes ayant accumulé de l'expérience, en reconnaissant leur
valeur et leur contribution à la communauté.

2.2.3. Le Boulon, une chanson à contenu proverbial


Le proverbe selon Y. J. Kouadio (2006, p.63) est « un énoncé succinct, une
parole d’expérience et de sagesse populaire dont on fait usage (…) pour donner des
conseils ou exprimer une pensée. ». De façon plus claire, il affirme que « sans
contexte d’emploi, un énoncé ne peut être considéré comme un proverbe ».
Autrement dit, le proverbe est une formule figée, en général métaphorique,
exprimant une vérité d’expérience ou un conseil connu de tout un groupe social. La
chanson n° 3, à travers ses expressions proverbiales, illustre bien cela.
Eh saya ya gbè ooooooh !!!
Woh ba saya ya gbè oooooh !!!
Eh saya ya gbè ooooooh !!!
Woh ba saya ya gbè oooooh !!!
Woh ba saya ya gbè oooooh !!!
Traduction :
Si ta maman meurt, c'est comme si un arbre tombe dans la forêt !
C'est douloureux de perdre sa mère, c'est comme si une partie de toi disparaissait !
La mort d'une mère est comme la chute d'un baobab, un vide immense dans la vie.

Les paroles de ce Boulon reflètent la profondeur de la douleur associée à la


perte d'une mère à travers trois expressions proverbiales évocatrices. La première
phrase, « Si ta maman meurt, c'est comme si un arbre tombe dans la forêt ! », utilise
une métaphore puissante pour souligner l'impact émotionnel considérable de la
mort d'une mère. En comparant la perte d'une mère à la chute d'un arbre dans la
forêt, l'auteur met en lumière la gravité de cet événement et la sensation de vide
engendrée.
La deuxième expression, « C'est douloureux de perdre sa mère, c'est comme
si une partie de toi disparaissait ! », renforce cette idée en mettant en évidence le
lien profond et intime entre une mère et son enfant. En décrivant la disparition
d'une mère comme une partie de soi-même qui disparaît, l'auteur souligne la
douleur et le vide ressentis après une telle perte.
Enfin, la troisième expression proverbiale, « La mort d'une mère est comme
la chute d'un baobab, un vide immense dans la vie. », amplifie l'intensité de cette
sensation de vide et de perte. En comparant la mort d'une mère à la chute d'un

[Numéro°2- Juin 2024]


156
https://akounda.net/
baobab, un arbre imposant et majestueux, l'auteur souligne l'irréversibilité et
l'irréparabilité de cette perte, ainsi que l'importance cruciale de la figure
maternelle dans la vie de ses enfants.
Dans l'ensemble, ces paroles proverbiales illustrent la richesse et la sagesse
des proverbes mahouka qui utilisent des métaphores évocatrices pour transmettre
des vérités universelles sur la condition humaine, en particulier sur la relation
mère-enfant et la douleur de la perte.

2.3. Le rythme du Boulon


Le rythme, du grec « Rythmos » se rapporte au nombre, à la cadence et la
mesure. Il est la distribution de phénomènes acoustiques revenant périodiquement
dans une phrase musicale, un vers ou un verset.
Le rythme, particulièrement concourt à l’élégance du discours et à son
organisation illocutoire et rend sa cadence plus sensible. Dans l’esthétique
africaine de la parole, en l’occurrence la parole poétique, le rythme marque la
subjectivité du discours et en constitue l’élément primordial.
Le rythme dans le Boulon concerne la danse. La danse, la musique et la
chanson sont indissociables dans la chanson chez les Mahouka. La danse est l’art
qui permet de mouvoir le corps humain, constitué d’une suite de mouvements
ordonnés souvent rythmés par des chansons. Quelle soit spontanée ou organisée,
la danse est souvent l’expression d’un sentiment ou d’une situation donnée comme
dans l’art de NIANGORAN Georges Bouah13.
À juste titre, la drummologie est l’étude de tous les instruments parleurs.
Nous regroupons sous la notion « instruments parleurs » tous les instruments,
capables de délivrer un message. Pour l’étude, intéresserons-nous au « bou » qui
est, une corne ou une flûte.
C’est un tube dans lequel l’exécutant fait vibrer l’air en soufflant
obligatoirement dans l’embouchure affilée de l’instrument. Ce sont donc un
instrument à vent de la famille des bois. La flûte traversière partage avec les
instruments de la famille des flûtes, la méthode de production du son : l’air soufflé
est mis en vibration par un biseau disposé à l’embouchure. Elle a toujours son
extrémité supérieure fermée, une embouchure étant pratiquée sur un côté du
tuyau. C’est un instrument de musique mis à exécution sporadiquement.
Au vu de tout ce qui précède, nous pouvons dire que la structuration et le
rythme donnent une valeur esthétique au message véhiculé dans le Boulon. Ce
message porte sur les valeurs sociales.

13
www.rezoivoire.net

[Numéro°2- Juin 2024]


157
https://akounda.net/
3. Valeurs sociales contenues dans le Boulon
Le Boulon, à l’instar des autres chansons traditionnelles ivoiriennes, aborde
plusieurs thèmes. Ces différentes chansons dévoilent, en effet, les réalités qui
minent la société ivoirienne. Les thèmes abordés par les chanteurs/chanteuses
englobent la voie idéale dans la participation à la formation et à l’éducation de la
société mahou.
Les thèmes du Boulon sont indénombrables, car il en existe une pléthore. Il
y a autant de thèmes que de situations dans la vie et les chansons avec leur contenu
qui sont une transposition de la vie réelle dans la mesure où les qualités et les
défauts s’entremêlent. Elles servent à tirer des leçons de vie, à éviter le mauvais
choix et le mauvais chemin.
En un mot, les chanteurs exhortent à la vigilance, à la prudence. Le Boulon,
le miroir de la société, contribue à la consolidation et à l’unification des membres
de la société.
3.1. Le Boulon et la médiation de l’espace public
Par la mise en musique des problèmes de la société, donc leur mise en forme
et leur mise en scène, le Boulon se positionne comme un instrument privilégié de
médiation de l’espace public chez les Mahouka. En rendant saillants les problèmes
essentiels des individus et de la société, en les construisant, c’est-à-dire en les
installant dans l’agenda de la communauté entière, les acteurs du Boulon
provoquent leur prise en compte, leur résolution. Il s’agit de rendre l’information
et la communication présentes pour participer à la socialisation des populations.
Les effets de cette médiation sont tangibles, car des contenus de chansons
boulon sont convoqués comme illustration lors d’échanges privés ou publics.
Le pouvoir du boulon, en effet, est important. Il renvoie à ce que P. N’Da
(2017, p.242) dit du pouvoir des médias en général : « C’est le pouvoir de dire, de
faire dire, de faire dédire, de faire redire ». C’est aussi le pouvoir « de faire croire,
de faire penser, de faire regarder comme on veut, dans le sens qu’on veut, de faire
penser à quoi et à qui on doit penser, de dire comment il faut penser ».
Le Boulon peut ainsi influencer les manières de faire, pour structurer les
préoccupations des populations, pour imposer un agenda, c’est-à-dire imposer ce à
quoi il faut penser.
Le musicien du boulon devient la courroie de constitution de l’opinion
publique et le canal de transmission du message de cette opinion publique. Ses
chansons traduisent sa parfaite maîtrise de l’environnement social. En charge de
répandre cette opinion dans les consciences individuelles, en accord avec la société
globale, le Boulon transforme l’artiste musicien en un porte-parole.
Le fait musical, en général, et les chansons boulon en particulier sont donc
un processus social continu et soutenu qui met en interaction le compositeur et son
environnement socioculturel. Il s’agit, en fait, d’un genre qui parle de la société à
la société pour la société. En cela, cette pratique performée devient un outil de
communication et de formation.

[Numéro°2- Juin 2024]


158
https://akounda.net/

3.2. Le Boulon, un moyen de communication et d’éducation par le


divertissement
Comme instrument de médiation, donc comme média traditionnel, le Boulon
sert dans la stratégie d’éducation par le divertissement, en l’occurrence dans la
stratégie de communication pour le développement et pour le changement de
comportement chez les Mahouka. L’éducation par le divertissement est une
stratégie dont l’objet est d’optimiser, entre autres, l’impact des messages pro-
sociaux, en combinant divertissement et éducation. Comme exemple, observé dans
le Boulon n° 2 : « La réjouissance ! » :
Ééééééééééééééééh !!!
Bou wèh na ni gôh dian dê bé n’goooooooh !!!
Ééééééééééééééééh !!!
Bou wèh na ni gôh dian dê bé n’goooooooh !!!
Ééééééééééééééééh Bou wèh na ni gôh dian dê bé n’goooooooh !!!
gbê gbê ooooooooooh !!!!!!
Ééééééééééééééééh !!!
Bi lé lôh lé bi lé lôh lééééé !!!!
Gbê gbê bi lé lôh lé bi lé lôh lééééé !!!!

Traduction :
Bou est là ! On ne parle plus aujourd’hui on danse c’est la fête !
Réjouissons-nous aujourd’hui car c’est la fête avec le bou !

Toute la communication sociale déployée dans le Boulon vise, en effet,


l’éducation de la société aux valeurs comme l’amour, l’entente, la sociabilité, le
respect des engagements, la cohésion sociale, etc. Il s’agit d’impulser un
développement axé sur les valeurs auxquelles tient scrupuleusement la
communauté. On peut dire donc qu’il est également un développement enraciné
dans les valeurs locales. Le Boulon permet de croire que le Mahouka peut
utilement impulser de l'intérieur son propre développement en intégrant dans son
système de communication/éducation des instances traditionnelles de
communication horizontale.
Pour D. Anzieu(1995) ce type de communication, appelé parfois
communication latérale désigne les communications sur le lieu de travail entre les
personnes, les services ou les équipes du même niveau hiérarchique dans une
entreprise. Il permet donc de développer et améliorer l’esprit d’équipe et le partage
d’information entre les membres d’une même communauté.
Ce développement n’est possible que dans une opération de
réinvestissement conséquent et intelligent de ces valeurs traditionnelles propres à
l’Afrique dans les projets de développement.

[Numéro°2- Juin 2024]


159
https://akounda.net/
Le Boulon mobilise et communique les éléments capables de provoquer le
retournement des intelligences, les changements de mentalité et la mise en branle
des projets, pour sortir des sentiers battus.
De tout ce qui précède, on est en droit de dire que la participation de l’art à
la socialisation populaire peut contribuer au progrès social par la démocratisation
de la communication. Ce serait un juste retour du dialogue traditionnel, de la
participation individuelle et collective, ou du droit de communiquer, d’où la liberté
d’expression, mais en situation de performance chantée. En cela, le Boulon revêt
une dimension à la fois cathartique et thérapeutique.

3.3. Le Boulon, une chanson cathartique et thérapeutique


À travers la fonction cathartique, la chanson a pour mission de s’associer à
une activité particulière de la vie afin de favoriser un refoulement de certaines
situations souvent accablantes. À cet effet, U. Eco donne son avis :
La chanson pourrait être ressentie comme un moment privilégié pendant
lequel les problèmes de la vie se transforment, s’affirment et font l’objet d’une
attention passionnée. La chanson serait indiquée comme élément narcotique
capable d’atténuer artificiellement les tensions réelles grâce à une solution de
mysticisme élémentaire…la chanson comme un excitant capable de provoquer
des dispositions émotives qu’une sensibilité devenue paresseuse ne peut
atteindre autrement. (1965, p.26)

La chanson devient dès cet instant une thérapie pour l’âme de celui qui la
chante et/ou qui l’écoute.
Lors des funérailles, il y a deux volets sur lesquels se perçoit la consolation.
D’une part, l’assistance morale et matérielle met du baume au cœur. D’autre part,
à travers des chansons, on apporte un soutien à la famille endeuillée. Ces chansons
ont force d’assistance morale. Consolatrices, elles sont interprétées par des
chanteuses aux voix ensorcelantes. La quintessence philosophique de ces
chansons, leur beauté textuelle, la rythmique ou la suavité musicale les
accompagnants donnent aux endeuillés les outils nécessaires pour appréhender la
mort plus sereinement. La chanson s’avère être donc un puissant moyen de
consolation pour aider à panser les plaies saignantes des cœurs meurtris et
endoloris.
Une chanson bien chantée a la capacité de faire vibrer le cœur de l’auditoire,
de créer les émotions propres à l’humain. Elle est souvent ce que l’on retient d’un
moment spécifique de la vie. Elle sait nous prendre par la main lorsque nous en
avons besoin. Un deuil, il suffit d’écouter la chanson n° 4 pour adoucir la douleur.
Aâh ki gna na baaaaaa !!!!
 ta ki gna na baaaa !!!!!!!!
Dignin ko bè hé kounfè ko lélé oooo !!!
Aâh ki gna na baaaaaa !!!!
 ta ki gna na baaaa !!!!!!!!

[Numéro°2- Juin 2024]


160
https://akounda.net/
Dignin ko bè hé kounfè ko lélé oooo !!!

Traduction :
Ça se fait devant toi ou pas tu ne sais pas !
Nul ne connaît l’avenir !

Ce Boulon est une chanson qui apaise à travers des paroles qui invitent tout
le monde à toujours mettre la mort dans son programme, car « Nul ne connaît
l’avenir ! » Ici, le principal endeuillé est invité à oublier la douleur et à se dire que
ce qui lui est arrivé c’est la volonté des dieux.
Aussi, dans ces mêmes circonstances douloureuses ou de tristesse, le boulon
permet non seulement à la communauté d’exprimer sa compassion aux familles
endeuillées, mais aussi de rendre hommage aux défunts, en mettant en relief ses
qualités.
À juste titre, le Boulon questionne l’auditoire pour comprendre ce qui est
arrivé. La chanteuse se substitue aux endeuillés qui cherchent à comprendre
comment cela a pu leur arriver. En outre, elle invite les personnes concernées par
cette mort au courage, car elles ne sont pas seules dans cette douleur. Le Boulon
est en cet instant donc une chanson pour soutenir les personnes plongées dans la
tristesse suite à la perte d’un parent proche. Sa fonction sociale est mise en
évidence.

3.4. Le Boulon, une musique sociale


Plus qu’un simple divertissement, le Boulon se présente comme un véritable
instrument de communication sociale qui veut parler de la société et pour la
société. Ouvrage d’humain, le Boulon devient, en effet, le miroir de la société, la
sentinelle de la communauté. Il guette, perçoit, voit, décrypte les signaux et, alors,
parle. Il parle pour dire la société, l’état dans lequel elle se trouve, c’est-à-dire
comment elle se porte et comment elle se comporte, comment elle favorise
l’élévation de ses membres ou comment elle étouffe leurs aspirations d’émergence.
Ainsi, les chansons boulon émergent le plus souvent avec les éléments de la
satire ou de la critique sociale : elles dénoncent les dérives et les tares, elles
s’offusquent devant les injustices, elles réprimandent les comportements
immoraux ou incompatibles au vivre ensemble, elles avertissent des risques et des
dangers, elles prédisent le bien ou le malheur en cas de persistance des actes
délictueux, elles conseillent le changement qualitatif, etc. À titre illustratif, la
chanson n°5, nous recommande le respect des aînés :
O wondoooooooo !!!!
Tchêba lé wondo lééééééééé !!!
wondo Tchêba lé wondo lééééééééé !!!
wondo moussoba lé wondo lééééééééé !!!
a ki yè, à ki bya wondo laaaaa !!!!

[Numéro°2- Juin 2024]


161
https://akounda.net/
a ki yè, à ki bya wondo laaaaa !!!!
Traduction:
Si tu ne respectes pas les vieux et les vieilles tu vas vite mourir !
Le respect des aînés est très important !

Celui qui plante un baobab doit toujours s'incliner devant lui quand il passe.

La société, en même temps qu’elle constitue le contenu de la parole-message


véhiculée, est aussi le destinataire du message. La parole est adressée par le
Boulon à la société, c’est-à-dire aux acteurs qui la forment pour les informer, pour
éclairer leurs lanternes, et aussi pour mettre chacun devant ses responsabilités.
La parole s’adresse ainsi à chacun, autant qu’il est, au système mis en place et ceux
qui en tirent les ficelles, aux dirigeants, aux gouvernés, aux riches, aux pauvres,
bref au corps social.
Le but du message est de provoquer une réaction-action pour le bien de la
société, pour un mieux-être de ses membres et pour son équilibre en tant que
structure, entité. La communication sociale, en effet, est appréhendée par H. Collet
(2004, p.102), comme « un système de pensée et d’action qui cherche à promouvoir
la personne humaine prise individuellement ou collectivement, en tant que sujet,
autant qu’objet de communication. »
La chanson traditionnelle boulon entre d’autant plus dans cette optique
qu’elle recherche une modification ou une adoption de représentations et de
comportements nouveaux. Le Boulon se présente ainsi comme une œuvre d’utilité
sociale qui vise l’éducation de la communauté. Il cherche à créer et à diffuser des
attitudes et des comportements qui aident le développement personnel et
communautaire.

CONCLUSION
L’esprit de l’étude sur le Boulon, chanson traditionnelle en pays mahouka,
émane du constat que, de plus en plus, l’étude sur la parole chantée tente à
s’éclipser eu égard à l’avancée du progrès insidieux et pernicieux de la modernité.
La chanson utilise des symboles, des signes collectifs, qui font sortir les
participants de l’ordre usuel ordinaire, qu’il soit naturel, social, physique ou
matériel. De là, le Boulon a la capacité de les convier à une rencontre avec
l’invisible, l’indicible, l’irreprésentable, l’immatériel ou l’intemporel. Loin de la
logique instrumentale qui fait appel à la rationalité et au contrôle des émotions, il
s’appuie sur une logique symbolique qui met ses émotions en scène au lieu de les
refouler.
L’étude a montré ainsi comment, à travers cette chanson de réjouissance et
funéraire, des thématiques majeures sont abordées, traitées, pour transmettre une
certaine façon de penser. Elle a montré que les musiciens du Boulon se saisissent
des thèmes de la mort, de la pauvreté et de la misère, de la cohésion sociale, pour
bâtir une communication dont le but est de provoquer un changement au sein de

[Numéro°2- Juin 2024]


162
https://akounda.net/
la société. L’étude a révélé que chacune des thématiques abordées est l’occasion
pour les musiciens de peindre la société comme ils la voient et la sentent. Leurs
messages s’attachent ainsi à parler de la société, c’est-à-dire à la décrire, à la
raconter, à la communiquer. Le destinataire de ce message n’est autre que la
société elle-même, qui est invitée à faire sa mue, à œuvrer pour un changement
qualitatif pour le bien des acteurs qui la font.
Après avoir mis en lumière les principaux résultats issus de ce travail, il en
ressort que les genres oraux occupent une place de choix dans les sociétés
traditionnelles. Car ceux-ci apportent la connaissance et la sagesse dans le rang
de leurs composantes. C’est le cas de la chanson traditionnelle, qui est un récit
imagé véhiculant une vérité d’ordre général, qui donne un conseil et est une
sagesse profonde. Son usage dans la société traditionnelle est donc important, dans
la mesure où il la régularise.
Effectivement, le Boulon a un rôle social, esthétique, culturel et idéologique
en pays mahou. Par ailleurs, bien qu’il soit incontestablement précieux dans la
société actuelle, la jeunesse des temps modernes accorde peu d’importance à ce
genre oral qu’est la chanson traditionnelle. Cela soulève la question fondamentale
de la survivance de ce genre oral et par-delà, les valeurs du monde négro-africain
confrontées à la modernité et à l’invasion de la civilisation occidentale.

BIBLIOGRAPHIQUE
ANZIEU Didier, 1995, Le Moi- Peau, Paris, Dunod.
BACRY Patrick, 1992, Les Figures de style, Paris, Édition Belin.
BAYO Fatim, 2007, Côte d’Ivoire : Découverte culturelle à Touba, Abidjan (Côte
d’Ivoire), Quotidien Nord-Sud.
CALAME-GRIAULE Géneviève, 1977, « Introduction, Pourquoi
l’ethnolinguistique ? », In Langage et culture africaine, Paris, Maspero.
COLLET Hervé, 2004, Communiquer. Pourquoi, comment ? Le guide de la
communication sociale, Eaubonne, CRIDEC Éditions.
DUCHET Claude, 1979, Sociocritique, Paris, Nathan.
ECO Umberto, 1965, « La Chanson de consummation », in Communication n°6.
GBAKLIA Koffi Elvis, 2006, L’Éducation musicale en Côte d’Ivoire, Paris,
L’Harmattan.
KOUADIO Yao Jérôme, 2006, Les Proverbes Baoulés (Côte d’Ivoire), Types,
fonctions et actualité, Abidjan, DAGEKOF.
KOUASSI Koffi Georges, 2006, Etudes de genres littéraires ; la chanson féminine
N’dolo Agni dans la Sous-Préfecture d’ARRAH : Aspect thématique, poétique,
didactique et humaine, Université de Cocody.
MVENG Emmanuel, 1979, « Les problématiques d’une esthétique négro-
africaine », in Colloque sur littérature et esthétique négro-africaines. Abidjan-
Dakar : NEA-ILENA.

[Numéro°2- Juin 2024]


163
https://akounda.net/
N’DA Paul, Sociologie politique : pour comprendre ce qui se joue, se décide et se
passe ici et ailleurs, avec sa géométrie variable, 2017.
NIANGORAN Bouah Georges, www.rezoivoire.net, africain > article consulté le
21/10/2023.
NOKE Simond, 2011, « La critique littéraire africaine et le colloque de Yaoundé de
1973 : l’appropriation littéraire » in Littérature communautaire, Yaoundé,
Université de Yaoundé I.

ANNEXE
Image illustrative du Bou14

14 Cliché : SOUMAHAORO Fanta.

[Numéro°2- Juin 2024]


164

Vous aimerez peut-être aussi