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Cours 9

Cet ouvrage explore le développement endogène en tant que processus économique, social et culturel, soulignant l'importance de l'interaction entre divers facteurs, notamment culturels et économiques. Les auteurs analysent les défis et les opportunités liés à ce type de développement, en insistant sur la nécessité d'une approche qui valorise les savoirs locaux et la solidarité internationale. Le développement est présenté comme un processus multidimensionnel qui doit être adapté aux spécificités de chaque société pour être véritablement efficace.

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Cours 9

Cet ouvrage explore le développement endogène en tant que processus économique, social et culturel, soulignant l'importance de l'interaction entre divers facteurs, notamment culturels et économiques. Les auteurs analysent les défis et les opportunités liés à ce type de développement, en insistant sur la nécessité d'une approche qui valorise les savoirs locaux et la solidarité internationale. Le développement est présenté comme un processus multidimensionnel qui doit être adapté aux spécificités de chaque société pour être véritablement efficace.

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Développement endogène : aspects qualitatifs

et facteurs stratégiques
Développement endogène :
aspects qualitatifs
et facteurs stratégiques

Huynh Cao Tri


Pham Nhu Hô
Jacques Bousquet
Pierre Dockès
Bernard Rosier
Hamed Ibrahim El-Mously
Roland Colin

Unesco
L'auteur est responsable d u choix et de la
présentation des faits figurant dans cet
ouvrage ainsi que des opinions qui y sont
exprimées, lesquelles ne sont pas
nécessairement celles de l'Unesco et
n'engagent pas l'Organisation.

Les appellations employées dans cette


publication et la présentation des données qui
y Figurent n'impliquent de la part de l'Unesco
aucune prise de position quant au statut
juridique des pays, territoires, villes ou zones,
ou de leurs autorités, ni quant au tracé de.
leurs frontières ou limites.

Publié en 1988
par l'Organisation des Nations Unies
pour l'éducation, la science et la culture
7, place de Fontenoy, 75700 Paris

C o m p o s é par Eurocomposition, 92310 Sèvres


Imprimé par Manutention, 53100 M a y e n n e

I S B N 92-3-202543-4

© Unesco 1988
Préface

Le présent ouvrage s'inscrit dans le cadre du Grand P r o g r a m m e VIII,


« Principes, méthodes et stratégies de l'action pour le développement » du
Deuxième Plan à m o y e n terme (1984-1989) de l'Unesco, d u programme
VIII. 1 « Etude et planification du développement », en particulier du
sous-programme consacré à l'étude des processus de développement dans
leurs contextes socio-culturels. C e sous-programme a pour objectif de
contribuer à élucider les interrelations multiples et complexes entre les
différents facteurs, notamment ceux relevant des domaines de compétence
de l'Unesco, et lesfinalitésd u développement, et d'identifier les interactions
entre les perspectives nationales du développement et l'évolution de l'envi-
ronnement international.
E n effet, la diversité des études regroupées dans cet ouvrage rend compte
de réalités concrètes, des valeurs culturelles et d'options variées de déve-
loppement.
Encore des théories, des stratégies et des conceptions nouvelles, est-on
tenté de dire... S'agit-il d'une voie ou de nouvelles impasses d u développe-
ment ? Mais l'importance des problèmes liés au développement a conduit
l'Unesco à réorienter sa réflexion et son action opérationnelle en fonction d u
rôle que pouvaient jouer dans le développement l'éducation, le progrès
scientifique et technologique, l'accroissement de l'information et de la
communication et l'affirmation des expressions et de l'identité culturelles des
nations, en vue de favoriser le bien-être général.
Ces efforts se sont poursuivis et multipliés au cours des décennies
successives consacrées au développement. C'est d'ailleurs en définissant ses
propres programmes d'action en faveur d u développement q u e l'Unesco a
été conduite à renforcer la dimension culturelle du développement.
Préface

Aujourd'hui encore persiste un décalage grandissant entre les nouveaux


besoins et les possibilités concrètes de les satisfaire, entre les villes surpeu-
plées et les campagnes où la productivité d u travail demeure tragiquement
faible, et c'est sans doute à ce niveau que se trouve l'une des causes profondes
de la pauvreté scandaleuse, celle qui ne cesse de s'étendre dans nombre de
pays en développement où se pose le problème de la simple possibilité de
survie. L e cercle vicieux de la pauvreté et de la croissance démographique
s'amplifiant chaque jour davantage, si le problème de la pauvreté n'est pas
résolu, il sera impossible de maîtriser la croissance démographique et la
dégradation progressive de l'environnement.
Mais le développement est multidimensionnel ; il ne se réduit pas à la
seule croissance économique. E n effet, si l'économie, la culture, l'éducation,
la science et la technologie sont des aspects particuliers du concept d u
développement, elles sont également complémentaires et leur convergence
pourrait concourir à assurer un développement global, capable de répondre
aux besoins et aspirations de l ' h o m m e . U n développement durable ne peut
être que le développement de tous, un développement international et
planétaire.
Aujourd'hui, avec l'interdépendance de plus en plus grande des peuples
et des nations, la coopération internationale devrait être éclairée par une
vision globale des défis que doivent surmonter de nombreuses sociétés. Cette
situation rend donc urgente la nécessité de rechercher d e nouvelles valeurs
de solidarité respectueuses des options nationales, car l'interdépendance est
aussi et surtout possibilité d'action, possibilité de mieux affirmer son
existence, tout en aidant les autres à progresser.
Pour de nombreuses sociétés se pose le problème de développer leurs
virtualités intrinsèques et d'accueillir sélectivement les apports qualitatifs
extérieurs. E n efTet, si le développement doit s'appuyer sur un accroissement
quantitatif des biens, il doit également répondre à des valeurs c o m m u n e s , à
une inspiration cohérente, à des espoirs et des besoins partagés, où se
reconnaît l'ensemble de la collectivité nationale, et qui puissent mobiliser ses
volontés, ses énergies, ses imaginations rassemblées. C'est au regard de cette
exigence qu'il paraît nécessaire d'envisager le processus de modernisation
des appareils de production et la maîtrise par chaque peuple du savoir et d u
savoir-faire modernes.
Le développement doit être endogène car pour se développer, une société
doit rester elle-même, puiser ses forces dans sa culture et dans les formes de
pensée et d'action qui lui sont propres. Il doit ainsi devenir une réalité de
transformation permanente d u système social dans toutes les sociétés,
qu'elles soient industrialisées ou en développement.
Le développement ne paraît avoir de sens que s'il renforce et fortifie la
créativité sociale ; il n'a de chance de succès que s'il est assumé par des
populations pleinement conscientes de sa nécessité, aptes à agir et décidées à
le faire. Il s'agit de parier sur l ' h o m m e et ses possibilités, de lui donner des
raisons de vouloir aller de l'avant, de moduler les innovations technolo-
giques, sociales, politiques, culturelles de sorte qu'elles soient, à chaque
Préface

étape, assumées par les populations elles-mêmes et vécues par elles c o m m e


un dépassement créateur et bénéfique.
L a problématique ainsi posée dans son actualité, il s'agit dans cet
ouvrage d'élucider les problèmes relatifs au développement en tant que
processus économique, social et culturel dans ses dimensions nationales et
internationales.
La question qu'on peut se poser tout d'abord et qui est développée ici est
de savoir quelle est la part et le rôle de différents facteurs impliqués dans le
développement endogène. Par des approches ou méthodes différentes, analy-
sant des situations particulières ou des schémas théoriques, les auteurs
tentent d'analyser les interrelations entre les multiples facteurs d u déve-
loppement endogène, en particulier entre les facteurs économiques et les
facteurs non économiques (histoire et culture, éducation et structures
sociales, science et technologie, économie et développement), et de contri-
buer à une meilleure compréhension du processus d u développement. U n e
telle analyse ne fait que renforcer l'idée du caractère complexe, multiforme et
multidimensionnel d u développement et montre ainsi que la recherche et la
réflexion devraient être librement conduites et résolument orientées vers
l'exploration de nouvelles voies, de manière à contribuer au progrès et au
bien-être de toute société.
L a première partie de cet ouvrage est consacrée à l'analyse des perspec-
tives etfinalitésdu développement. D a n s l'étude sur les interrelations entre
le développement, la solidarité et la paix dans u n e perspective socio-
culturelle ouverte, H u y n h C a o Tri constate que si le développement a
apporté un soulagement à la misère des masses et une certaine élévation des
niveaux de vie matérielle, il n'en demeure pas moins q u e les théories et les
pratiques de développement ont souvent entraîné de graves conséquences
sur les plans culturel, social et humain.
E n partant de l'analyse étymologique du m o t « paix » (he pin) dans
l'écriture chinoise, il démontre les liens étroits entre la paix et un développe-
ment solidaire et équitable, équilibré et harmonieux. Mais le bonheur de
l'être humain suppose non seulement la paix sociale, mais également et
surtout la paix intérieure (an), ce qui montre l'importance des dimensions
humaine, éthique et spirituelle d u développement.
S'appuyant sur la richesse de la diversité culturelle et visant la recherche
d'une universalité plus authentique à travers la valorisation de l'originalité,
l'auteur plaide en faveur d'une véritable coopération culturelle internatio-
nale à la mesure de l'ampleur des problèmes et des enjeux de notre époque.
Dans le recensement des potentialités et des obstacles qui se posent au
déploiement d u développement endogène, P h a m N h u H ô souligne que la
valorisation et l'intégration des savoirs et des savoir-faire locaux appa-
raissent c o m m e indispensables. Quelle option choisir ? Sur le tout moderne,
au profit d u progrès technologique ou de la mise en place d'une politique
technologique nouvelle intégrant créativité et innovation sociale mieux
adaptée aux possibilités réelles et aux potentialités de chaque pays ?
Dans le domaine de la coopération, la question : « Peut-on aider les
Préface

autres à se développer à leur manière ? » représente l'une des préoccupa-


tions les plus importantes ; elle est traitée par Jacques Bousquet.
Il est également essentiel de comprendre la question du développement
face à l'histoire dans sa complexité et compte tenu de ses enjeux. Les
enseignements utiles qu'on en tirerait constitueraient une réponse aux
questions urgentes que pose l'élaboration de stratégies pertinentes de déve-
loppement pour nombre de pays du Tiers M o n d e ; c'est ce qu'étudient
Pierre Dockès et Bernard Rosier.
La seconde partie de l'ouvrage analyse la dynamique des expériences de
développement endogène.
Quelques caractéristiques et des éléments de stratégies pour u n déve-
loppement endogène sont définis à titre d'illustration dans cette partie, à
travers l'expérience égyptienne de valorisation des technologies tradition-
nelles et d'adaptation fonctionnelle des technologies modernes en vue du
développement endogène ( H a m e d Ibrahim El-Mously), les références afri-
caines, asiatiques et latino-américaines de l'interaction dynamique entre les
différents facteurs et acteurs de développement (Roland Colin), et enfin une
vision générale des pays les moins avancés ( H u y n h C a o Tri).
Les études rassemblées dans cet ouvrage scrutent les sentiers de l'avenir
par lesquels passeront nécessairement la maîtrise des progrès scientifiques et
technologiques, les innovations éducatives et culturelles, et les m o d e s d'orga-
nisation, de production et de communication. Les diverses approches et
expériences de chaque auteur tendant à contribuer à la recherche de
nouveaux équilibres entre les différents facteurs stratégiques et les aspects
qualitatifs du développement endogène, ainsi qu'entre les perspectives
nationales de développement et l'environnement international.
Les opinions exprimées dans le présent ouvrage, le choix des faits et
l'interprétation qui en est donnée engagent la seule responsabilité des
auteurs et ne reflètent pas nécessairement les vues de l'Unesco.
Table des matières

Chapitre 1er Développement, paix et solidarité dans une perspective


socio-culturelle ouverte, par H u y n h C a o Tri 11

Première partie : Perspectives et conditions du développement endogène

Chapitre 2 L e développement endogène c o m m e alternative.


Potentialités et obstacles à son déploiement,
par P h a m . N h u H ô ' 35
Chapitre 3 Peut-on aider les autres à se développer à leur
manière ?, par Jacques Bousquet 71
Chapitre 4 L a question du développement aujourd'hui face à
l'histoire, par Pierre Dockès et Bernard Rosier 87

Deuxième partie : Dynamique des expériences pratiques du développement endogène


Chapitre 5 Valorisation de la technologie traditionnelle et
adaptation fonctionnelle de la technologie moderne
dans la perspective d'un développement endogène,
par H a m e d Ibrahim El-Mously 109
Chapitre 6 Interaction dynamique des acteurs et des facteurs dans
une stratégie du développement endogène. Théories et
pratiques, par Roland Colin 177

Chapitre 7 Les pays les moins avancés : principales


caractéristiques et éléments de stratégie pour u n
développement endogène et autocentré, par H u y n h
C a o Tri 255

Les auteurs 275


Chapitre 1er

Développement, paix
et solidarité
dans une perspective
socio-culturelle ouverte
Huynh Cao Tri
« L'homme est humanité. »
Mentius

Le développement se présente c o m m e u n problème crucial de notre époque


et une préoccupation prioritaire de tous les pays, car c'est à travers le
développement que chaque société pourrait assurer la réalisation de ses
aspirations tant matérielles que spirituelles et faciliter l'épanouissement des
potentialités créatrices de chacun. Cependant, la réalité d u développement
pose de graves inquiétudes à la c o m m u n a u t é internationale, par suite de
l'aggravation de la situation mondiale et des écarts grandissants entre les
pays riches et les pays pauvres qui risquent de devenir une menace réelle
pour la paix. A cela s'ajoute la course aux armements qui réduit les
possibilités et accentue les difficultés pour résoudre les problèmes du
développement. D a n s ce contexte, le développement est de plus en plus
perçu c o m m e un problème planétaire et non plus c o m m e le problème d'un
pays ou d'un groupe de pays, par suite de « la mondialisation des échanges
et des relations, la montée des interdépendances et leur extension à tous les
aspects de la vie des sociétés, la multiplication des instances de concertation
et des mécanismes de coopération (qui) coexistent avec des disparités entre
pays et à l'intérieur des pays, avec de graves antagonismes dans la c o m m u -
nauté internationale »'.
E n effet, les pays en développement souffrent des méfaits cumulés du
sous et du mal-développement ainsi que des inégalités et des injustices du
désordre économique international actuel, et sont victimes de l'enchaîne-
ment d'une interdépendance mercantile sans solidarité humaine. Par ail-
leurs, de nombreux pays industrialisés ressentent les malaises d'un « mal-
1. Résolution 4 X C / 1 / 0 1 , « L a problématique mondiale et les orientations du Plan à moyen
terme pour 1984-1989 », Deuxième Plan a moyen terme (1984-1989), Paris, Unesco 1983,
pp. 60-61.

11
Huynh Cao Tri

développement » qui les poussent à s'interroger sur les fondements et les


conséquences d'une modernité qui ne satisfait pas les aspirations de toutes
les couches de la population. L e modèle courant qui assimile le développe-
ment à la croissance linéaire du revenu monétaire national, en favorisant
l'accumulation du capital, l'industrialisation, l'urbanisation, le progrès
technologique et l'intégration au marché mondial, se révèle insuffisant pour
rendre compte pleinement des véritablesfinalitéset conditions d'un déve-
loppement au service de l ' h o m m e . L e besoin se fait donc de plus en plus
pressant d'une nouvelle réflexion en profondeur sur les finalités, les ap-
proches, les politiques et les méthodes de mise en œuvre du développement.
Il est également à noter que « certains des questionnements auxquels les
difficultés économiques actuelles ont donné une ampleur nouvelle ont
c o m m e n c é d'être exprimés (dans les pays industrialisés) dès la fin des années
60, au m o m e n t où, la croissance économique étant encore à son apogée, les
préoccupations n'étaient pas alors liées aux conséquences de son déclin, mais
bien à celles de sa dynamique (...) C'est en termes d'inquiétude que se sont
souvent exprimées les interrogations quant auxfinalitésde la croissance. Il
semble bien que le véritable défi n'est pas tant de retrouver le rythme et le
m o d e de la croissance qui a prévalu jusqu'ici que de trouver des voies
menant à une croissance qui, loin de se limiter au seul c h a m p économique,
comporte des objectifs de valorisation culturelle et humaine et permette de
satisfaire les besoins globaux et les aspirations de toute l'humanité (...) (car)
il y a lieu de remarquer que si le potentiel industriel, et parfois m ê m e
agricole, de divers pays industrialisés reste pratiquement sous-employé, les
besoins non satisfaits des pays en développement demeurent énormes. D è s
lors se pose la question d'ordre à la fois économique, social et politique mais
aussi éthique de la coexistence dans un m ê m e m o n d e des zones de pauvreté
et m ê m e de misère et d'autres, en revanche, où c'est la surabondance qui
constitue un problème » 2 .
Il est d'ailleurs utile de rappeler que la Conférence générale de l'Unesco,
dans sa résolution 4 X C / 1 / 0 1 sur la problématique mondiale et les orienta-
tions d u Plan à m o y e n terme pour 1984-1989, a souligné que « tous les
problèmes du m o n d e actuel comportent des significations d'ordre culturel et
que la culture est à la fois une dimension et unefinalitédu développement »
et a considéré qu'« il convient ainsi de chercher notamment dans la culture,
entendue au sens le plus large, les vraies réponses aux multiples défis d u
m o n d e contemporain et que cette recherche constitue une profession de foi
en l ' h o m m e et en sa capacité de créer u n avenir de paix, de justice et de
solidarité » 3 .
C'est dans les contextes de dysharmonie sociale, de déséquilibre mondial
et dans cette perspective socio-culturelle ouverte que s'inscrit la présente
étude sur les interrelations entre le développement, la solidarité et la paix.

2. Grand Programme VIII, « Principes, méthodes et stratégies de l'action pour le développe-


ment », Deuxième Plan à moyen terme (1984-1989), op. dt., par. 8 003-8 004.
3. Deuxième Plan à moyen terme, op. cit., p. 61.

12
Développement, paix et solidante
dans une perspective socio-culturelle ouverte

Interrelations entre paix


et développement
Si le développement est devenu à notre époque le leitmotiv de toutes les
activités humaines, il n'était pas, jusqu'à une époque encore récente, le bien
suprême recherché par toutes les sociétés, y compris et en particulier dans les
grandes civilisations. C'est à la suite de la victoire des Modernes sur les
Anciens dans la querelle qui a eu lieu au xviu c siècle en Occident sur le
« progrès humain » que l'idée de développement a progressivement acquis
droit de cité, ce qui a donné lieu ensuite à l'avènement du capitalisme et
naissance à l'idéologie développementaliste de nos jours. Certes, le déve-
loppement a apporté un soulagement à la misère des masses et une certaine
élévation du niveau de vie matériel des populations ; cependant, dans
l'ensemble, les théories et les pratiques d u développement ont entraîné de
graves conséquences socio-culturelles et humaines. Force est donc de revoir
les notions de progrès et de développement dans une vision plus critique et
dans une perspective plus ouverte, en tenant compte de l'ensemble des
besoins et des aspirations de l ' h o m m e .
L'idéologie développementaliste et surtout l'idéologie productiviste, qui
mettent en œuvre un concept de développement étriqué survalorisant la
seule dimension matérielle et économique, risquent à long terme d'hypo-
théquer l'avenir des nations et de l'humanité par leur dangereux réduction-
nisme, car la paix et la civilisation, tout en s'appuyant sur le développement,
l'englobent et vont au-delà de ce dernier.
C'est ainsi que les grandes civilisations recherchaient la paix c o m m e le
bien suprême par-dessus toutes les autres valeurs. O n pourrait citer la
civilisation chinoise c o m m e exemple illustratif, en analysant l'étymologie et
le sens de l'écriture chinoise du m o t « paix ». Dans l'écriture chinoise, la
paix • % & -^p (hé ping) implique et suppose le développement.
Tout d'abord, l'idéogramme Jjpa (hé) est composé de deux radicaux : le
premier, •%. (hé), représente le riz ou le blé (une plante ¿fc. (mit) —
transfiguration du p i c t o g r a m m e ^ avec les branches dressées vers le haut et
les racines s'enfonçant dans le sol — portant un épi sur la tête), et le
deuxième t7 (kou) représente la bouche (forme évoluée du pictogramme O ) -
Le mot 4fX3 veut dire qu'il y a la paix lorsqu'il y a du riz pour toutes les
bouches : la paix ne peut donc être assurée que lorsqu'il y a de la nourriture
pour tout le m o n d e . Cela dénote une conception très réaliste de la paix et l'on
peut rapprocher cette conception traditionnelle chinoise — à travers l'idéo-
g r a m m e jpa (qui existe depuis plus de quatre mille ans dans l'écriture
chinoise) — de la récente reconnaissance proclamée par les Nations Unies
des conditions de la paix mondiale à travers l'instauration d'un nouvel ordre
économique international. Certes, « les guerres prenant naissance dans
l'esprit des h o m m e s , c'est dans l'esprit des h o m m e s que doivent être élevées
les défenses de la paix » (Préambule de l'Acte constitutif de l'Unesco), mais,

13
Huynh Cao Tri

tout en développant l'éducation pour la compréhension mutuelle et l'esprit


de tolérance, tout en sensibilisant l'opinion publique et tout en mobilisant les
consciences de l'humanité en faveur de la paix, il faut créer les conditions
matérielles indispensables pour concrétiser celle-ci, car « ventre affamé n'a
pas d'oreille ».
L a paix implique donc le développement mais ne se confond pas avec lui.
E n effet, dans le mot 4pa W- (héping), si jjpa signifie le développement, "j —
qui représente une image d'ordre et de symétrie — signifie l'équilibre,
l'harmonie. C'est la notion d'équilibre et d'harmonie qui est à la base de la
vie, de l'existence de tout organisme vivant, mais c'est aussi un équilibre
dynamique. O n peut dire que, dans le mot-^c? ^-, Jpa représente l'aspect
quantitatif et •¥• exprime les exigences qualitatives de la paix. L a paix
implique donc le développement, mais un développement dans l'équilibre et
dans l'harmonie, et non pas un développement désordonné, anarchique,
dissymétrique, dysharmonieux.
A la lumière des expériences concrètes d u développement tant au niveau
national qu'international, les exigences fondamentales devraient être de nos
jours l'harmonie et l'équilibre plus que l'extension et l'expansion. E n effet, la
situation actuelle du m o n d e est caractérisée par un grand déséquilibre et une
dysharmonie qui s'accentuent de plus en plus entre les pays industrialisés et
ceux en développement. L e schéma suivant, à travers le mot jpa, exprime
bien cela.

Pays industrialisés Pays en développement

Flèche 1

D a n s les pays en développement, la pénurie et la misère qui résultent


du déséquilibre entre les ressources disponibles et les besoins (bouches trop
nombreuses par rapport au riz disponible) sont aggravées de surcroît par
une mauvaise répartition, d'où des sources de conflits et de bouleversements
sociaux. E n revanche, dans les pays développés, c'est la surabondance (trop
de blé pour peu de bouches) qui constitue u n problème. L a crise actuelle d u
m o n d e industrialisé provient en réalité de la conjonction des phénomènes
suivants : une capacité technique de production excessive par rapport à une
situation démographique qui connaît u n e tendance séculaire de sous-
natalité, aggravée par la loi d'airain d'un rationalisme économique et d'une
rentabilité mercantile qui drainent lesrichessesvers des endroits où il y en a
déjà trop. (Ne dit-on pas : « l'eau coule vers l'océan » ?) L a sur-opulence et

14
Développement, paix et solidarité
dans une perspective socio-culturelle ouverte

l'hypertrophie matérielle entraînent u n déséquilibre dans les dimensions


qualitatives et éthiques de l ' h o m m e . Si, dans les pays sous-développés, les
conflits proviennent souvent de l'angoisse, de la frustration et des nécessités
de survie, la tendance à la violence et à l'agressivité (délinquance juvénile,
arrogance, hooliganisme...) dans les pays hyper-industrialisés découle d'un
surplus d'énergie et de capacités accumulées. O r , c o m m e à l'image des
organismes vivants, tout déséquilibre — en défaut c o m m e en excès — dans
les sociétés humaines entraîne une maladie ou un malaise par suite d'une
rupture de l'harmonie. (D'ailleurs les maladies les plus graves dans les pays
développés proviennent souvent d'une alimentation trop riche associée à une
vie trop sédentaire : diabète, hypertension...) Il est donc urgent de favoriser
des opérations de rééquilibrage afin d'établir l'équilibre et l'harmonie vitale
de l'organisme en cause.
Sur le plan mondial (mais ceci est valable également au niveau national),
la première solution consiste à transférer un surplus de ressources des pays
riches vers les pays pauvres. C'est ce qui s'est fait à travers l'aide inter-
nationale au développement (voir flèche n° 1 du schéma), de manière parfois
généreuse, quelquefois parcimonieuse, mais souvent insuffisante.
Le deuxième m o u v e m e n t (plus o u moins spontané) de recherche de
rééquilibrage est représenté par l'émigration des travailleurs des pays en
développement à la recherche de l'emploi et du pain dans les pays dévelop-
pés (voir flèche n° 2). Ces deux mouvements inverses — d'une part, l'aide
provenant du Nord et de l'autre côté, l'afflux des travailleurs provenant du
Sud — exercent des actions complémentaires visant implicitement à sou-
lager le déséquilibre dans la situation économique mondiale. Certes, achemi-
ner les ressources matérielles — flux de capitaux, assistance technique — là
où se ressentent les besoins crée moins de problèmes qu'accueillir des
travailleurs immigrés qui posent à la longue des problèmes sociaux et
humains complexes. L a lucidité c o m m a n d e donc pour les pays du Nord de
développer plutôt, en priorité et avec u n e envergure suffisante, la première
voie qui consiste à amener suffisamment de riz vers les bouches affamées au
lieu de laisser les populations nécessiteuses contraintes par des besoins
impérieux de survie d'avoir recours à une « invasion pacifique et clandes-
tine » des zones prospères.
Les deux mouvements précédents exercent en fait des fonctions de
soupapes de sûreté pour prévenir des issues dramatiques et pour désamorcer
des situations explosives ; car si jamais ces deux voies de soulagement étaient
définitivement bloquées, les déséquilibres et les risques de déchaînement de
violences désespérées de la part des pauvres seraient véritablement à
craindre pour la paix mondiale : une « invasion ouverte et violente » (voir
flèche n° 3).
Force est malheureusement de constater que d'une part, les deux voies
régulatrices précédentes rencontrent au cours de ces dernières années de
nombreux obstacles, parallèlement à la crise économique que connaissent les
pays d u Nord, et que d'autre part, par les mécanismes de la loi du marché et
des relations économiques internationales, on arrive à draîner le peu de

15
Huynh Cao Tri

ressources qui existent dans les pays pauvres vers les pays riches qui,
d'ailleurs, les gaspillent souvent de manière scandaleuse (voir flèche n°4) ; le
fossé entre les pays en développement et les pays développés se creuse ainsi
davantage, au détriment de la coopération internationale et de la paix
mondiale.
Il est donc urgent de dépasser le rationalisme économique étroit et les
calculs politiques courants pour développer la solidarité humaine étendue à
toutes les sociétés. « Jamais le m o n d e n'a été aussi un ; jamais non plus sa
diversité n'a été aussi évidente (...) ; le m o n d e apparaît c o m m e un tout dont
toutes les parties entretiennent des relations mutuelles4. » C'est sur la base
de cette constatation que devraient être bâties de nouvelles structures en vue
d'un nouvel ordre mondial plus humain.
Le développement dans les pays industrialisés a atteint un niveau où la
pratique d u partage et de la solidarité est n o n seulement possible, mais
également salutaire, aussi bien pour les donateurs que pour les receveurs —
le don de sang secourt l'anémié mais soulage également l'obèse —, à
condition de pouvoir sensibiliser l'opinion et de développer la prise de
conscience des responsables politiques des pays développés de l'enjeu
important de la paix et du bonheur pour tous, d u riche c o m m e du pauvre, à
travers une campagne intense de sensibilisation grâce aux moyens modernes
de communication.

D e l'entraide morale
à la solidarité légale
Q u a n d on se réfère à la culture et à l'écriture chinoises, on voit que la
définition m ê m e de l ' h o m m e implique fondamentalement la solidarité. A
Mencius, le plus grand disciple de Confucius, on d e m a n d a ce qu'est
l'homme. Il répondit : « L ' h o m m e est humanité » « A •C'is *ËJ » (rényè rénye).
C'est la vertu d'humanité qui fait, l ' h o m m e . E n effet, l'idéogramme '[Link],
(rén : humanité) est formé de deux caractères : , A _ (rén : h o m m e , forme
scripturale d u p i c t o g r a m m e ^ ) et ^Z.(èr : deux, représenté par deux traits).
Être h o m m e , c'est être deux, c'est vivre en harmonie, en coexistence
pacifique, en symbiose féconde, les uns avec les autres. C'est la qualité
essentiellement, primordialement, authentiquement humaine. Et c'est bien
loin de l'affirmation « L'enfer, c'est les autres » avancée par l'existentialisme
encore récemment. Alors que dans certaines doctrines philosophiques et
religieuses, en particulier en Occident, on définit l ' h o m m e c o m m e un être
doué d'une originalité irréductible, d'une personnalité unique — ce qui
favorise souvent le glissement vers l'égoïsme et un individualisme exacerbé
—, la philosophie chinoise voit dans l ' h o m m e un être solidaire qui ne peut ni

4. Introduction de M . Amadou-Mahtar M ' B o w , Directeur général de l'Unesco, au Premier


Plan à moyen terme (1977-1982).

16
Développement, paix et solidarité
dans une perspective socio-culturelle ouverte

exister ni être heureux s'il est isolé ou vit en rupture avec les autres. Il est
d'ailleurs facile de voir qu'il n'existe ni de Robinson Crusoe heureux ni de
masse amorphe ou de collectivité a n o n y m e heureuses, c o m m e semblent
croire les deux modèles de développement dominants actuels.
E n fait, l ' h o m m e est un individu relié par un trait d'union avec les autres,
d'abord les siens, ensuite sa c o m m u n a u t é , ses concitoyens, ses semblables.
Tout en étant solidaire avec ceux qui l'entourent, il ne perd pas de son
individualité qui doit être largement ouverte à la coopération, à l'amitié, à
l'amour, non seulement du prochain, mais également de tous les êtres
humains — car « les h o m m e s des quatre océans sont tous frères » (Confu-
cius) — et de tous les êtres vivants (voir le Mettâsutta dans le bouddhisme, qui
englobe dans sa compassion infinie non seulement tous les êtres vivants
actuels, visibles et invisibles, proches ou lointains, mais également tous ceux
qui ont vécu et tous ceux qui vont naître, ce qui c o m m a n d e notre modération
dans l'exploitation de la nature [écologie] ; nos relations harmonieuses avec
l'environnement supra-naturel [religion et croyance] ; notre reconnaissance
envers nos ancêtres et nos aînés [morale, éthique] ; et notre responsabilité
vis-à-vis des générations futures [prévoyance]).
L a solidarité basée sur la conception philosophique et les valeurs morales
valorise naturellement l'entraide et confère à la coopération une disposition
intérieure plus spontanée et une profondeur plus humaine, mais il est aussi
difficile de la développer à grande échelle face aux problèmes de grande
envergure de notre époque. C a r force est de constater que l'interdépendance
pourtant de plus en plus ressentie dans tous les domaines n'a pas encore fait
naître vraiment une conscience solidaire entre les nations. Il est donc
nécessaire, tout en cultivant la dimension éthique de la solidarité, de fonder
celle-ci sur des bases juridiques, afin de faire passer la solidarité du domaine
de l'obligation morale à celui de la contrainte légale. Sans cette nouvelle
approche qui servirait de véritable fondement à l'instauration d'un nouvel
ordre économique international, la coopération internationale continuera à
apparaître c o m m e une œuvre charitable à l'échelle des nations de par son
caractère unilatéral, son aspect généreux et son apparente gratuité, alors
qu'en réalité une contrepartie — sinon économique, du moins politique ou
stratégique et en tout cas occulte — tend souvent à rétablir les anciennes
relations de domination ou à renforcer l'inégalité des positions. Pour les
juristes modernes en matière de droit international du développement, trois
principes lient la responsabilité des pays du Nord au développement du
Sud5:
Le premier est le droit à la réparation des d o m m a g e s causés reconnu
dans les législations nationales, mais également applicable en droit inter-
national : « Celui par la faute duquel un d o m m a g e a été causé est tenu de le
réparer soit en nature soit en équivalent6. » D'autres d o m m a g e s pourraient

5. Thérèse Pang, « Solidarité et contrats de solidarité dans la perspective d'un nouvel ordre
économique international », Recherche pédagogique et culture, Paris, A U D E C A M , septembre-
octobre 1980.
6. José Echeverría, « Pour un renouvellement d u droit international. Pillage du Tiers M o n d e
et crimes d'Etat », Le monde diplomatique, Paris, février 1980, p. 13.

17
Hujnh Cao Tri

être cités, c o m m e « l'exploitation abusive des ressources (renouvelables ou


non), les termes inégaux du commerce international, les transfertsfictifset
lucratifs de la technologie, le système monétaire international injuste, etc. ».
Cette notion de réparation pourrait être utilisée c o m m e une justification de
l'aide internationale.
Le deuxième principe est celui de l'inégalité compensatrice. Alors que le
principe de l'égalité juridique des nations implique normalement de « sou-
mettre tous les Etats à un traitement identique dans tous les domaines, ce
qui, dans les conditions prévalentes actuellement, ne ferait qu'accentuer les
inégalités, « u n traitement inégal compensatoire s'impose dans l'esprit
m ê m e du principe d'égalité : n'étant pas une réalité, il est ainsi posé c o m m e
une finalité » 7 . L e principe de l'inégalité compensatrice va donc justifier,
d'une part un traitement différencié et d'autre part, le droit à une compensa-
tion.
C'est en vertu de ce principe que la C o m m u n a u t é économique euro-
péenne et d'autres pays riches ont accepté de ne pas demander une stricte
réciprocité dans les négociations dites « Dillon » sur le commerce inter-
national avec les pays en développement, et la Charte d'Alger de 1967 des
Soixante-Dix-Sept a d e m a n d é l'abolition pure et simple du principe de
réciprocité. D'ailleurs, les pays en développement ont fait souvent valoir
l'argument de la réciprocité implicite. En eflet, si grâce aux avantages qu'ils
obtiennent des riches, les pays pauvres peuvent exporter plus, étant donné
leurs énormes besoins, ils reporteront nécessairement leur surcroît de re-
cettes sur d'autres achats faits chez les pays industrialisés. Ces derniers sont
ainsi assurés de profiter de toute augmentation de ressources que les pays
pauvres tireraient de l'accroissement de leurs exportations, et il n'est donc
pas nécessaire de leur demander des concessions réciproques.
La récession prolongée depuis les années 75 a démontré l'importance des
marchés du Tiers M o n d e pour compenser la baisse de la d e m a n d e globale
dans les pays industrialisés et limiter ainsi le chômage dans ces pays. Selon
un rapport de l ' O C D E , « les échanges de produits industriels entre les Etats
en voie de développement et la France ont permis la création nette de cent
mille emplois dans ce pays entre 1970 et 1976. U n e étude plus récente de
l ' O C D E arrive à des conclusions de m ê m e nature pour l'ensemble de ses
États membres » 8 . Entre 1960 et 1980, selon l'Observateur de l ' O C D E , les
exportations de l'ensemble des pays membres de l ' O C D E dans les pays en
voie de développement ont permis de créer trente millions d'emplois dans les
pays industrialisés. C'est en faisant allusion à cette dimension que certains
dirigeants lucides des pays occidentaux ont voulu récemment démontrer
qu'il y a une c o m m u n a u t é d'intérêt entre le développement du Tiers M o n d e
et celui des pays développés.
« Sauver le S u d de la faillite, assurer son développement économique,
c'est du m ê m e coup créer une d e m a n d e pour les produits du Nord, d'abord
les biens d'investissement, ensuite les produits, une fois les niveaux de vie
7. Thérèse Pang, art. cit., p. 20.
8. Marie-Claude Céleste, « Les syndicats ne sont pas encore à l'heure mondiale », Le monde
diplomatique, février 1980.

18
Développement, paix et solidarité
dans une perspective socio-culturelle ouverte

relevés. E n un temps où le problème principal auquel se trouvent confrontés


la plupart des pays industrialisés est de savoir où exporter, on peut s'étonner
que l'attrait des marchés potentiels que constituent les pays en développe-
ment ne soit pas plus grand.
» Il est temps d'ouvrir les yeux : il faut que les pays industrialisés
accroissent leur aide aux pays en développement pour leur permettre de faire
face à leurs engagementsfinancierset d'accélérer leur croissance. L a solution
des problèmes sociaux du Nord et en particulier de l'emploi passe par là. Il
faut donc que les courants de capitaux reprennent vers le Sud et que le Nord
accepte sans réserve les pays d u Tiers M o n d e c o m m e partenaires c o m m e r -
ciaux9. »
« C e que nous devons faire, aussi bien vis-à-vis de nos partenaires
occidentaux que de notre opinion publique, c'est inlassablement la démons-
tration que le développement d u Tiers M o n d e rejoint notre propre intérêt et
que c'est seulement à travers la mise en place d'un nouvel ordre inter-
national que nous résoudrons les problèmes économiques qui sont les
nôtres10. »
Le troisième principe est basé sur la responsabilité collective en matière
de développement, car l'on s'aperçoit de plus en plus clairement que le seul
développement véritable et durable est un développement planétaire. Les
résolutions des Nations Unies (en particulier n° 3 201) concernant la néces-
sité de l'instauration d'un nouvel ordre économique international partent de
cette constatation : « Les événements économiques depuis 1970 ont mis en
lumière le fait que les intérêts des pays développés et ceux des pays en voie de
développement ne peuvent être dissociés les uns des autres, qu'il existe une
corrélation étroite entre la prospérité des pays développés et la croissance et
le développement des pays en voie de développement... »
Le rapport du groupe de réflexion convoqué par l'Unesco au printemps
1975 conclut de m ê m e : « L e m o n d e doit être considéré c o m m e une totalité,
dont les parties sont liées organiquement. U n e vision globale doit donc
précéder toute tentative pour résoudre les différents problèmes contempo-
rains". » Certes ces idées ont d u nouveau. Auparavant, on pouvait s'api-
toyer sur la misère des pays les plus démunis du Tiers M o n d e et parler de
nécessaire solidarité : il s'agissait de solidarité morale. Aujourd'hui la
solidarité apparaît clairement c o m m e un fait. « L e malheur et la pauvreté
dans une partie du m o n d e , avec le conflit et le désespoir total que cela crée,
affecteront fatalement la stabilité et le progrès dans tout le reste de la
planète12. »

9. Francis Blanchard, Directeur général du Bureau international du travail, « V u e s illusoires


sur la dette : sauver le Sud de la faillite, c'est créer une d e m a n d e pour les pays d u Nord »,
Le monde, 10 avril 1987.
10. Interview de M . Jean-Pierre Cot, Ministre français de la coopération et d u développement,
à l'occasion de la Conférence des Nations Unies sur les pays les moins avancés, Paris,
septembre 1981, Le monde, \" septembre 1981.
11. Unesco, Le monde en devenir. Réflexions sur le Nouvel ordre économique international, Paris, Unesco,
1976, p. 113.
12. H ù y n h C a o Tri, « L e concept de développement endogène et centré sur l ' h o m m e », Clés
pour une stratégie nouvelle du développement, Paris, Unesco, Éditions ouvrières, 1984, pp. 17-18.

19
Huynh Cao Tri

L'interdépendance constatée c o m m e u n fait sociologique international


réclame l'avènement d'un contrat de solidarité transcendant les frontières
nationales et fonde le droit au développement de chaque pays c o m m e m o y e n
d'assurer sa véritable souveraineté nationale par une libération économique
faisant suite à la conquête de l'indépendance politique. L ' u n e des conditions
primordiales de la maîtrise effective de son destin par u n pays est la faculté
de choisir librement ses systèmes politique, économique et social, de disposer
souverainement des richesses de ses sol et sous-sol et de recevoir au besoin
l'aide de la c o m m u n a u t é internationale.
Les trois principes précédemment évoqués — à savoir le droit à la
réparation des d o m m a g e s causés, le principe de l'inégalité compensatrice
(avec la réalité de la réciprocité implicite) et le droit au développement et à la
solidarité internationale — servent à fonder les bases juridiques d'une part,
de l'aide aux pays en développement et, d'autre part, de l'instauration d'un
nouvel ordre économique international13. Ainsi posé, le développement des
pays sous-développés et en particulier des pays les moins avancés relève non
seulement de la responsabilité de ces États individuellement, mais également
de la responsabilité collective de la c o m m u n a u t é internationale. Cette
préoccupation a été clairement évoquée lors de la Conférence des Nations
Unies sur les pays les moins avancés, à Paris en septembre 1981. « L a
question paraît ici double, au m o m e n t où la Conférence de Paris étudie les
moyens d'agir en faveur des P M A : certes d'abord la question de l'ampleur
matérielle de l'intervention de la c o m m u n a u t é internationale, mais aussi et
surtout celle de sa nature, ou plus précisément de sa finalité. Cette inter-
vention doit-elle servir à calmer la douleur ou à guérir le mal ? S'agit-il d'un
palliatif, qui créerait une accoutumance croissante aux soutiens extérieurs,
ou d'un vaccin, qui renforcerait les défenses propres d u corps social ? Se
contenter d'expédients dans une optique d'assistance conjonctuelle, c'est se
donner l'illusion de résoudre une crise qui n'est, en fait, qu'ajournée tout en
perpétuant les situations de dépendance. Les seules solutions viables sont
celles qui inscrivent l'aide dans la perspective d'une coopération à long
terme, qui soulagent les souffrances immédiates de ces peuples tout en leur
fournissant les moyens de développer leurs propres potentialités, de mettre
en valeur leurs propres ressources en vue de leur essor futur14. »
L a responsabilité collective pour u n développement solidaire, telle de-
vrait être la philosophie d u développement de notre « village planétaire »,
car « solidarité ne veut plus dire charité, ni m ê m e justice, mais condition
essentielle de survie collective tant pour le Nord que pour le Sud. A cet
égard, on peut affirmer sans ambages que la solidarité est aujourd'hui le
nouveau n o m de la raison » ( E d e m Kodjo).

13. Pour plus de détails concernant ces questions, cf. M o h a m m e d Bedjaoui, Pour un Nouvel ordre
économique international, Paris, Unesco, 1979.
14. Allocution de M . A m a d o u - M a h t a r M ' B o w , Directeur général de l'Unesco, devant la
Conférence des Nations Unies sur les pays les moins avancés, 10 septembre 1981.

20
Développement, paix et solidante
dans une perspective socio-culturelle ouverte

Renforcement de la coopération
entre les pays en développement et
amélioration de la coopération
multilatérale
A u niveau national et régional, tout en s'efforçant de mettre en œuvre un
développement endogène et centré sur l ' h o m m e , les pays en développement
gagneraient à s'associer dans une « stratégie d'auto-confiance collective »
par le renforcement de la coopération Sud-Sud, dans la perspective d'un
nouvel ordre économique international.
Devant la raréfaction des fluxfinancierset de l'aide globale provenant du
Nord, les impasses apparemment incontournables dans les négociations
Nord-Sud et la montée du protectionnisme dans les pays développés (contri-
buant ainsi à accroître l'interdépendance dissymétrique entre les nations), la
coopération Sud-Sud apparaît c o m m e une voie indispensable pour aider les
pays en développement à résoudre leurs graves difficultés. Le Plan d'action
de Buenos Aires sur la coopération technique, adopté en 1978, et le Plan
d'action de Caracas adopté en 1981 sur la coopération économique entre les
pays en développement traduisent la volonté politique de ces derniers et la
nouvelle orientation en matière de coopération internationale.
La coopération Sud-Sud est conçue non pas seulement c o m m e un
complément quantitatif mais aussi qualitatif de la coopération Nord-Sud,
surtout dans le domaine de la coopération technique où les méthodes et les
solutions proposées sont, d'une part, moins onéreuses et, d'autre part,
trouvent une adaptation plus facile et une adéquation plus grande aux
conditions générales relativement comparables entre les pays en développe-
ment.
Étant le fruit d'une évolution naturelle de la coopération internationale,
la coopération entre pays en développement doit en faire partie intégrante et
donner une dimension dynamique aux programmes de coopération bilaté-
rale et multilatérale existants. Elle ne doit pas être considérée c o m m e une
simple activité d'appoint ou m ê m e complémentaire. L a coopération entre
pays en développement doit porter sur tous les aspects économiques,
techniques, sociaux et culturels d u développement et ne pas se limiter à
certaines formes de relations économiques : en effet, les relations à caractère
purement économique risquent de devenir des relations d'inégalité et ce n'est
que dans le contexte plus large d'un développement global et intégral qu'une
réciprocité et une complémentarité sont possibles. D'ailleurs, dans la mesure
où la coopération internationale vise à accroître l'aptitude d'un pays à
réaliser un développement auto-entretenu, la coopération entre pays en
développement doit progressivement devenir une composante de tous les
programmes qui seront mis en œuvre. Cette étendue du domaine de la
coopération entre pays en développement obligera à recourir à des méthodes

21
Huj/nh Cao Tri

et des formes d'organisation diversifiées et novatrices. Mais l'esprit novateur


et la diversité des méthodes doivent également s'étendre aux m o d e s de mise
au point des programmes et des projets dont la conception doit être
endogène et sous contrôle local et régional. L a conception d'une assistance
technique traditionnelle dont les seuls constituants sont les experts, les
bourses et l'équipement tend à être dépassée dans cette nouvelle formule et
combinaison particulière. Par exemple, au lieu de faire appel à des experts
isolés, il pourra se révéler mieux approprié de demander le concours
technique d'une institution ou d'un groupe d'institutions pour la majorité
des opérations de coopération technique entre pays en développement... Et,
pour la m ê m e raison, la relation donateur-bénéficiaire n'a alors plus guère de
sens, car le donateur est lui-même bénéficiaire de son geste qui renforce sa
capacité. Avec la coopération technique entre pays en développement, les
niveaux régional et sous-régional deviennent des créneaux importants et ces
programmes auront un nouveau rôle à jouer dans la coopération inter-
nationale, sans oublier la coopération interrégionale entre les différentes
régions en développement, en particulier Amérique latine-Afrique, pays
arabes-Afrique, Asie-Afrique.
L a volonté politique des États est l'une des conditions indispensables à la
promotion de la Coopération technique entre pays en développement
( C T P D ) , en d'autres termes leur volonté de compter d'abord sur eux-
m ê m e s , individuellement ou en groupe, sur leurs propres ressources et leur
génie créateur. Cette volonté politique devra se traduire dans les faits par
l'acceptation d u principe de recourir en priorité aux ressources humaines
disponibles chez soi et dans d'autres pays en développement au niveau
sous-régional et régional ou inter-régional15.
Parmi les obstacles à la C T P D , on relève les excès des nationalismes des
États, qui se traduisent parfois par de la concurrence au lieu de la coopéra-
tion, les barrières psychologiques cachées qui persistent au-delà de la volonté
de la coopération officiellement proclamée, la crainte d'être confiné dans un
ghetto de pauvres, le m a n q u e d'information, la carence des infrastructures
de communication et les pressions des anciennes puissances coloniales qui
favorisent, pour leurs intérêts, la coopération bilatérale et verticale.
Selon les résultats préliminaires d'une enquête pilote récente sur la
coopération économique entre pays en développement 16 , ces derniers
pensent que la coopération S u d - S u d ne fait pas l'objet d'une attention
adéquate au sein d u système des Nations Unies ; la coopération Sud-Sud
serait perçue par les pays industrialisés soit c o m m e une politique dirigée
contre leurs intérêts, soit c o m m e une action futile, un effort marginal ne

15. Voir Raja Roy Singh, « U n exemple de coopération régionale : l'APEID », Perspectives,
Paris, Unesco, [Link], n° 4, 1976, pp. 666-668.
16. Enquête-pilote sur la Coopération économique entre pays en développement ( C E P D ) dans
les domaines définis par le Groupe des Soixante-Dix-Sept et le M o u v e m e n t des pays
non ¡alignés, réalisée par le Centre de recherche pour la coopération avec le Z i m b a b w e ,
Institute of Development Studies (ZIDS), à l'occasion du Huitième Sommet des pays non
alignés qui s'est tenu à Harare du 3 au 7 septembre 1986.

22
Développement, paix et solidarité
dans une perspective socio-culturelle ouverte

méritant pas une attention sérieuse de la part d u Nord. D a n s ce contexte,


l'attitude d'un grand nombre de pays développés concernant les initiatives
ou les programmes de coopération Sud-Sud dans le cadre des Nations Unies
consiste à les rejeter ou à se désolidariser d'eux sous prétexte que ces
programmes n'engagent qu'une partie des États membres d'organisations à
vocation universelle.
Le système des Nations Unies pour le développement a sans doute
c o m m e n c é à mener une action énergique pour promouvoir la Coopération
technique entre pays en développement ( C T P D ) , mais certainement pas
assez eu égard aux besoins et aux possibilités existants.
Cependant, sur le plan pratique, l'un des freins les plus importants à la
coopération Sud-Sud tient à l'insuffisance des ressources disponibles au
niveau des pays en développement. U n e évolution vers une attitude positive
et comprehensive de la part des pays développés serait donc très souhaitable
afin qu'une aide — au moins partielle — soit accordée aux pays en
développement dans la mise en œuvre, l'organisation et le financement de
cette coopération horizontale.
Il serait cependant naïf de croire que la coopération entre pays en
développement, si elle réussit à se développer et à se renforcer, va résoudre
tous les problèmes des pays en développement. E n effet, si l'on n'accorde pas
suffisamment d'attention à l'établissement des conditions adéquates et des
modalités appropriées à cette nouvelle coopération, le risque sera également
réel — sinon d u moins potentiel — de voir s'ajouter (ou éventuellement se
substituer) à l'indépendance dissymétrique Nord-Sud déjà existante de
nouveaux déséquilibres dans l'axe Sud-Sud, d u fait de l'inégalité des
positions entre les partenaires du Sud qui pourraient également se trans-
former en dominants et dominés, surtout dans la forme bilatérale de cette
coopération horizontale.
L a crise d u multilatéralisme se faisant jour récemment dans le système
des Nations Unies, on a tendance, au n o m de l'efficacité, à prôner la
coopération bilatérale et à renforcer l'action des organisations non-gouver-
nementales à la place de la coopération multilatérale.
O r il faut reconnaître que chaque modalité de coopération a ses avan-
tages et ses inconvénients. E n effet, m ê m e si l'efficacité présupposée « plus
grande » de la coopération bilatérale se révélait juste, elle n'en demeure pas
moins basée sur le renforcement des affinités des uns, entraînant par là
l'exclusion des autres, ce qui à long terme ne peut qu'aggraver le clivage et la
confrontation des blocs et des groupes de pays. E n revanche, la coopération
multilatérale, qui sert de fondement au système des Nations Unies, permet
de promouvoir l'équilibre global, une solidarité sans exclusive et ainsi, la
paix mondiale : on ne doit pas perdre de vue que le but ultime visé par la
coopération pour le développement international est d'assurer la paix dans le
m o n d e ( c o m m e l'a explicitement déclaré l'Acte constitutif de l'Unesco, ainsi
que le point I V du discours du président T r u m a n aux Nations Unies.)
Ayant en vue cet objectif indispensable la coopération multilatérale,
raison d'être de tout le système des Nations Unies, doit être consolidée au

23
Huynh Cao Tri

lieu d'être amoindrie ou réduite (et mieux encore, parallèlement au déve-


loppement de la coopération bilatérale et des O N G ) , quitte à la réformer
substantiellement dans ses structures, ses procédures, et ses m o d e s de
recrutement..., afin de l'adapter aux conditions objectives et aux exigences
fonctionnelles de notre époque.
D a n s son rapport très critique sur les résultats globaux obtenus dans le
domaine du développement intitulé « Contribution à une réflexion sur la
réforme des Nations Unies », Maurice Bertrand, inspecteur général d u
Corps c o m m u n d'inspection des Nations Unies, a tenté de dégager les
principales causes des faiblesses apparentes d u système des Nations
Unies 17 : l'existence et le poids des zones d'influence ; le morcellement et la
concurrence des aides bilatérales ; l'approche sectorielle du système des
Nations Unies, qui accroît la complexité au lieu de la réduire, d'autant que
chaque organisation a sa propre doctrine du développement ; les conseils à
distance fournis par les bureaux des sièges, qui sont véhiculés par des
« produits » souvent médiocres n'atteignant pas leur but ; les structures
décentralisées, sectorialisées et morcelées, inadaptées aux problèmes de
développement alors que celui-ci est un phénomène intégré, la principale
idée fausse étant de croire que le développement des pays ou des zones
pauvres peut être obtenu par une approche sectorielle, donc non intégrée ; le
fait que la part des ressources du système affectée à ses activités est réduite à
70 % du total ; les problèmes économiques et financiers, qui n'ont été traités
que superficiellement ; le système des Nations Unies ne traite pas de la
complémentarité des stratégies économiques, objet de préoccupations pour
les grands pays ; l'étude des problèmes à moyen et à long terme est négligée ;
l ' O N U est sous-équipée pour la réflexion économique et sociologique ; le
système des Nations Unies ne dispose pas de critères précis pour identifier
les problèmes mondiaux.
Sur la base de ces constatations, les mesures de réforme proposées dans le
rapport s'inspirent d'une approche intégrée avec le souci d'une perspective à
m o y e n et à long terme du développement. O r cette approche n'est pas
suffisamment globale et multidimensionnelle, car elle ne se limite qu'aux
dimensions économiques et tout au plus sociales du développement (vision
courante de l ' O N U en matière de développement), alors que dans une
approche du développement véritablement centré sur l ' h o m m e en tant
qu'acteur et bénéficiaire de ses activités, les dimensions culturelle, humaine,
éthique et morale du développement devraient occuper une place impor-
tante (approche préconisée par l'Unesco). D'ailleurs, les trois dernières
causes identifiées dans le rapport montrent bien la convergence entre
l'analyse et la vision de l'auteur et les préoccupations et le p r o g r a m m e de
l'Unesco.
Si certains États membres de l'Unesco critiquent l'Organisation d'avoir
accordé « trop » de place à la réflexion et aux études générales dans le

17. Maurice Bertrand, « Contribution à une réflexion sur la réforme des Nations Unies », N e w
York, Nations Unies, 1986.

24
Développement, paix et solidarité
dans une perspective socio-culturelle ouverte

domaine du développement et d'avoir créé le Grand P r o g r a m m e I (« R é -


flexion sur les problèmes mondiaux et études prospectives »), le rapport de
Maurice Bertrand a montré l'importance et le bien-fondé de ces programmes
par suite des graves lacunes dans ces domaines constatées dans le système
des Nations Unies. L e Comité de coordination administrative des Nations
Unies ( C C A ) a d'ailleurs reconnu l'importance et r e c o m m a n d é le déve-
loppement des études et des recherches sur les politiques économiques et
sociales à sa récente session d'avril 1987 à Genève.
Le Rapport Bertrand mérite donc une étude approfondie, tant dans ses
analyses que dans ses recommandations, afin d'apporter une contribution
utile aux efforts déployés par le « Comité des dix-huit sages » récemment
établi par les Nations Unies, en vue d'améliorer le système dans son rôle de
coopération multilatérale pour la préservation de l'équilibre global et de la
paix mondiale.

Pour un développement endogène


ouvert en vue d'un équilibre dynamique
La nécessité de repenser le développement et d'inventer, tant au niveau
national qu'international, des stratégies nouvelles susceptibles de prendre en
considération la spécificité sociale et culturelle de chaque pays ainsi que de
mobiliser les capacités d'initiative de l'ensemble des individus et des groupes
qui le compose se fait de plus en plus pressante. L'approche du développe-
ment endogène, conçue c o m m e complémentaire à l'aspiration vers u n
nouvel ordre économique international, est à l'évidence une approche riche
et porteuse d'avenir car la référence à la culture nationale en tant que
ressourcement des valeurs et catalyseur d'espérance permet, c o m m e a dit
François Perroux, « la mobilisation des énergies culturelles et naturelles
d'un peuple ». L e développement ne saurait donc être mimétismefidèleet
intégral, mais au contraire créativité et progrès d'un peuple dans tous les
domaines, valorisation de ses propres ressources, partage équitable des
bénéfices et juste répartition des efforts, affirmation d'identité et épanouisse-
ment de la personnalité, afin d'aboutir à un m o d e d'existence plus éclairé,
plus libre, plus responsable, car le développement n'est pas seulement celui
des richesses, il est aussi celui de l ' h o m m e m ê m e .
Le développement endogène, tout en puisant sa force, son énergie et sa
créativité dans les formes de pensée et d'action propres aux nationaux, exige
une ouverture sélective et maîtrisée des échanges avec l'extérieur pour s'en
enrichir et contribuer à la civilisation c o m m u n e de l'humanité18.
Le développement étant une entreprise dynamique, il engage à la fois u n
processus permanent de déstructuration et de restructuration, entraînant

18. H u y n h C a o Tri, « Identité culturelle et d é v e l o p p e m e n t : portée et signification », Strategies


du développement endogène, Paris, U n e s c o , 1984, p . 22-23.

25
Huynh Cao Tri

des déstabilisations et des dysharmonies transitoires qui doivent être


compensées par des actions visant à u n nouvel équilibre d'un niveau
supérieur, plus vaste et plus global.
Dans cette optique, le développement n'apparaît plus c o m m e une
excroissance difforme issue d'une accumulation de réalisations ponctuelles,
juxtaposées et disparates (résultant de l'extension démesurée d'un secteur,
d'une région, ou d'une dimension de l ' h o m m e aux dépens de l'ensemble),
mais c o m m e une croissance fonctionnelle, organiquement proportionnée à la
taille et à la formule de l'organisme vivant qu'est toute société humaine.
U n développement viable est un développement capable d'assurer une
paix sociale durable. Il faut donc non seulement « avoir du riz pour toutes les
bouches » ce qui suppose une doctrine de partage équilibré, mais prévoir
surtout les conditions optimales pour que les richesses se reproduisent et
s'accroissent, en particulier lorsque le n o m b r e des bouches augmente rapide-
ment avec la croissance démographique. L'accroissement de la productivité
économique est aussi important que la réduction des inégalités.
Si le rôle de l'État est important pour assurer le progrès social, l'encou-
ragement de l'initiative privée, dans un climat socio-politique de liberté
d'entreprise, d'association et d'expression, permet de valoriser la créativité
des h o m m e s capables et de susciter l'optimisme des h o m m e s dynamiques,
source d u progrès substantif et permanent de toutes les sociétés. Les deux
sont ainsi complémentaires, car quelle que soit la taille du gâteau, s'il est mal
partagé, il y aura toujours des groupes sociaux qui souffrent de pénurie, et
quelque équitable que soit la répartition d u gâteau, si celui-ci n'est pas
constamment régénéré et suffisamment agrandi, il y aura toujours des
groupes sociaux qui doivent vivre avec le strict m i n i m u m .
La recherche de la croissance dans l'équilibre et de la prospérité dans
l'harmonie devrait par conséquent s'inscrire dans une perspective évolutive
et dynamique. L e développement endogène et centré sur l ' h o m m e ne peut
donc être q u ' u n processus ouvert et doit être accepté c o m m e tel. L a
planification, pour être efficace, devrait être souple et constamment sujette à
révision, et l'on devra accorder une attention profonde à l'évolution des
contextes et des besoins, des attitudes et des motivations au sein des
différents groupes sociaux.
C'est ainsi que durant la guerre libératrice et dévastatrice en vue de
conquérir l'indépendance nationale et la dignité humaine, les qualités
essentielles sont le courage et l'esprit de sacrifice soutenus par la haine et
l'intolérance vis-à-vis de l'ennemi, et l'acte le plus valorisé est celui de la
destruction en vue de vaincre l'adversaire. E n revanche, lorsqu'arrive la
période de paix, les connaissances intellectuelles et techniques, les qualités
de patience, de tolérance, de conciliation et de civilité sont indispensables
pour entreprendre la reconstruction et créer de nouvelles richesses. Par
exemple, pour détruire u n pont, il suffit de quelques guérilleros ayant
beaucoup d e courage, une certaine habileté et agissant avec une grande
rapidité : l'acte héroïque est u n acte éclatant et exceptionnel exigeant u n
esprit de sacrifice personnel. E n revanche, pour reconstruire le m ê m e pont, il

26
Développement, paix et solidarité
dans une perspective socio-culturelle ouverte

faut un grand nombre de travailleurs qualifiés, disposant d'une haute


technicité et beaucoup de patience pour accepter un labeur quotidien
harassant durant des années : le travail de développement est une action
permanente qui d e m a n d e intelligence et calcul, patience et effacement,
visant le progrès à long terme. Les qualités exigées pendant la période de
guerre sont donc antinomiques et incompatibles avec les capacités requises
en temps de paix. O r on constate que, par la logique fatale d'une continuité
historique et la tendance habituelle à rechercher le pouvoir politique avant
tout, les dirigeants qui ont excellé pendant la période de guerre continuent,
après la victoire, à détenir le monopole d u pouvoir d'orientation et de la
responsabilité d u destin de la nation qui, dans la nouvelle phase de son
histoire, a besoin de qualités radicalement opposées à celles que possèdent
ces dirigeants. Les plus grandes « qualités » d'une période deviennent ainsi
les défauts les plus dangereux durant la période ultérieure de l'histoire d'un
pays. Et les habitudes constituant une seconde nature, les h o m m e s qui
avaient auparavant intégré les « qualités excellentes » de destruction sont
devenus inaptes à l'exercice des nouvelles fonctions. L e bon sens et l'intérêt
de la nation prescrivent donc leur retrait ou leur effacement — tout en
gardant leur droit au respect et à la reconnaissance du peuple pour leurs
exploits salutaires précédents, et au besoin leurs consultations pour les
questions les plus importantes — pour favoriser la relève par une équipe
possédant les capacités et compétences requises pour un développement
accéléré, soutenu et viable. Malheureusement ce n'est pas le cas dans
beaucoup de situations dans le m o n d e et en particulier en Asie, qui
continuent de connaître ainsi de véritables blocages et m ê m e u n éclatement
tragique de la société, entraînant des souffrances inouïes pour la population.
O n a assisté cependant, au cours de ces dernières années, à quelques
remises en question fondamentales de ces situations qui n'avaient cessé
d'empirer. Les nouvelles orientations et expériences qui sont difficiles à
élaborer et à mettre en œuvre sont déjà une grande source d'espérance pour
les masses et d'encouragement pour tous ceux qui sont préoccupés par les
problèmes de développement. Mais elles doivent être approfondies dans la
conceptualisation et l'analyse des contextes et des contraintes réels pour un
diagnostic correct de la situation de la société en question, dans l'élaboration
des p r o g a m m e s adaptés et dans les méthodes d'application fonctionnelle afin
que le nouveau développement soit véritablement u n développement endo-
gène et centré sur l ' h o m m e , capable de répondre aux besoins et aspirations
authentiques des populations.
Si tel n'est pas le cas, les changements prometteurs actuels risquent de
n'être en fin de compte que des oscillations pendulatoires se ballottant d'une
position extrême à l'autre sans atteindre l'équilibre optimal dynamique,
provoquant encore d'énormes gaspillages, de douloureuses frustrations et
d'inutiles sacrifices.
L'une des conditions essentielles pour u n développement équilibré,
soutenu et viable à long terme est la paix, bien entendu, la paix inter-
nationale, exigence unanimement reconnue, mais surtout et en tout premier

27
Hujmh Cao Tri

lieu la paix interne entre les concitoyens d'une m ê m e société, la paix sociale
entre les compatriotes d ' u n m ê m e pays. C a r rien n'est plus nocif à l'être
humain lui-même et plus nuisible à son prochain, c o m m e à sa société, que ce
poison de la haine et de la méfiance distillé quotidiennement par une
idéologie à base de violence et de vengeance, qui pourtant prétend être à
l'avant-garde de l'humanisme moderne. Certes, on comprend bien que,
placé souvent dans des conditions tragiques d'exploité sans espoir, l ' h o m m e
a dû avoir recours à la haine c o m m e moteur de la lutte indispensable pour la
survie. Mais à force de se nourrir en permanence de ce poison, l ' h o m m e
finira par être foncièrement malade et l'expérience a montré qu'une fois
l'ennemi écarté, ce sont ses proches et les siens, ses amis et sa famille qui
deviennent à leur tour les victimes de cette seconde nature nocive. E n fait, la
lutte est la condition humaine de tous les jours, car les tenants d'autres
doctrines philosophico-sociales pratiquent e u x - m ê m e s quotidiennement la
violence et l'exploitation des faibles, tout en préconisant l'amour d u pro-
chain, la paix et la solidarité : il suffit de constater l'injustice révoltante d u
système monétaire international et des relations économiques internatio-
nales... Mais c o m m e « l'hypocrisie est la politesse que le vice rend à la
vertu » (La Rochefoucault), en se référant théoriquement à l'idéal moral de
liberté et de fraternité, de tolérance et de non-violence, les tenants de ces
doctrines, obligés d'appliquer des régimes politiques plus ou moins libéraux
et pluralistes, ont une certaine pudeur à pousser jusqu'au bout la pratique de
la violence et de la répression. E n revanche, une doctrine sociale qui prêche
ouvertement la violence c o m m e la condition naturelle et fondamentale d u
progrès humain et la dialectique c o m m e loi universelle incite et encourage
l ' h o m m e à pratiquer avec totalitarisme et cynisme, jusqu'au bout et sans
retenue, la violence et le conflit c o m m e source du progrès dans le « sens »
(pourrait-on dire plutôt le « sang ») de l'histoire, et à développer les forces
des ténèbres de l'être humain c o m m e pourvoyeuses de son bonheur... Les
expériences récentes nous ont montré les conséquences proprement tra-
giques, à l'échelle des peuples entiers d'une région en Asie — et qui
continuent encore à ravager ces peuples, qui vivaient autrefois relativement
heureux et pacifiques —, des errements de ces idéologies à base étrangère et
prétendues universellement salvatrices !

Certes, il est compréhensible que, devant un adversaire féroce, r o m p u


dans l'art de combiner violence et hypocrisie et s'appuyant sur un réseau
dense d'alliance efficace au niveau local et international, on est acculé, afin
de venir à bout de cet adversaire puissant et dominant, à le surpasser en
cruauté et en fourberies et à s'intégrer dans u n autre bloc d'alliance
monolithique pour obtenir l'aide internationale nécessaire. Mais, la clair-
voyance politique et morale c o m m a n d e une prise de conscience préalable de
ces méthodes reprehensibles, qui ne doivent être que des pis-aller, des
moyens temporaires utilisés à contre-cœur, donc le moins possible et juste le
temps nécessaire pour la survie et la victoire, et n o n pas des principes et
valeurs solides q u ' o n pourrait ériger en doctrine philosophique universelle
pour guider l'action en permanence.

28
Développement, paix et solidarité
dans une perspective socio-culturelle ouverte

Il est encourageant d'observer actuellement, dans certains pays d'Asie et


de l'Est, de nouvelles tendances d'évolution dans ce sens salutaire, après une
longue et malheureuse période d'extrémisme exacerbé de lutte de classes à
outrance et de règlements de comptes internes entre nationaux.
Les doctrines sociales sont comparables à des remèdes pour guérir les
maladies du corps humain et ont pour fonction de résoudre les désordres et
les dysharmonies du corps social. U n doctrinaire social est ainsi comparable
à un médecin qui prescrit des médicaments à un malade. Le bon sens le plus
élémentaire c o m m a n d e au médecin de bien examiner le patient en l'aus-
cultant, en l'interrogeant, en faisant des analyses biochimiques, afin de poser
un diagnostic correct sur la nature, les origines et les causes de la maladie,
avant de proposer le remède approprié à l'état du patient. Cette démarche
devrait être également appliquée par le doctrinaire social dans son travail de
thérapeute de la société. O r , c o m m e on l'a constaté, le scénario suivant s'est
déroulé sous nos yeux : il y a un siècle et demi, un biologiste a procédé à u n
examen minutieux de l'organisme d'un patient. Il a démontré les m é c a -
nismes et l'évolution de la maladie qu'il prévoyait mortelle et a prescrit un
médicament à cet effet. S'apercevant que le médicament qui lui était prescrit
à forte dose présentait des risques mortels au lieu d'être salutaire, le patient
le rejeta. Mais c o m m e tout savant « illuminé », le biologiste-thérapeute
croyait avoir découvert la loi scientifique de la maladie la plus grave de
l'humanité et que son remède était une panacée pour tous, et universelle-
ment valable dans toutes les circonstances (aussi bien spatiales que tem-
porelles). Bien longtemps (environ un siècle) plus tard, sous l'effet d'un
réseau de propagande intense, d'autres malades étaient venus à la recherche
des médicaments pour guérir leurs propres maladies. C o m m e leurs maladies
étaient graves et qu'ils étaient pauvres, ils n'eurent ni le temps ni l'argent
nécessaire pour procéder à une analyse scientifique et minutieuse de leur état
de santé en vue d'un diagnostic correct de leurs propres affections. Pour se
procurer les médicaments nécessaires, ils ramassèrent, pour leur propre
usage, le médicament fabriqué pour le patient précédent et que celui-ci avait
écarté, ayant jugé que le remède prescrit lui serait plutôt mortel que
salutaire. Par la suite, propagé à travers le m o n d e par des h o m m e s souvent
généreux et enthousiastes mais naïfs et crédules, et aussi par des « charla-
tans » intéressés, ce remède spécifique (préparé dans des conditions spéci-
fiques pour une affection particulière d'un patient selon sa propre constitu-
tion biologique et à une époque déterminée de sa vie) fut imposé à d'autres
individus qui certes présentaient des symptômes apparemment similaires à
ceux du patient précédent — car presque toutes les maladies manifestent une
élévation de température, c o m m e toutes les sociétés présentent certains
désordres sociaux... — mais dont le genre et la nature de l'affection étaient
foncièrement différents. C'est ce m a n q u e de diagnostic correct de la véritable
maladie dont souffrait le patient et cette erreur de prescription médicale qui
ont entraîné des conséquences tragiques pour les individus en question.

Transposé d u plan individuel à l'échelle des sociétés, dans des contextes


socio-historique et international bien connus, ce scénario reflète bien les

29
Huynh Cao Tri

conditions de transfert et les conséquences de l'application de l'idéologie


révolutionnariste moderne (marxisme, « socialisme scientifique »...) et de la
«science» économique bourgeoise ( A d a m Smith, Ricardo...) 19 , issues
toutes les deux des conditions particulières du capitalisme naissant en
Angleterre au XVIIIe siècle.
Mais les conséquences d'une erreur idéologique ou scientifique sont
beaucoup plus graves que celles d'une erreur thérapeutique. Car c o m m e a
dit Confucius : « U n médecin qui se trompe tue un malade. U n général qui
se trompe tue une armée. U n h o m m e politique qui se trompe tue une
population. U n fondateur de doctrine sociale qui se trompe tue plusieurs
générations. Et un prophète religieux qui se trompe tue éternellement ! »
Ces paroles de sagesse nous incitent donc à la plus grande prudence dans le
transfert et l'adoption des doctrines philosophiques, des « sciences » sociales
et humaines et des idéologies à base étrangère, et nous incitent d'autant plus
à appliquer l'approche et la démarche d u développement endogène — y
compris le développement endogène des sciences sociales et humaines — qui
consistent à orienter et conduire l'effort de développement en visant à
satisfaire les besoins et les aspirations véritables des populations, en se
basant sur les contextes réels et les contraintes spécifiques de chaque société
et à partir de ce que les nationaux sont, de ce qu'ils font, de ce qu'ils veulent,
de ce qu'ils pensent et croient.

Pour u n e véritable coopération


culturelle internationale
Dans la première partie de cette étude, nous avons montré que c'est la paix
fondée sur un développement équilibré et harmonieux qui peut donner le
bonheur à l ' h o m m e . Mais le mot •%& ^- {héping) désigne la paix sociale, la
paix entre les semblables, les rapports harmonieux entre les h o m m e s .
Pour être heureux, l'être humain a besoin en outre de la paix intérieure,
car c o m m e l'a dit un disciple de Confucius : « M ê m e quand le grenier est
plein de riz, si l'on n'a pas la paix intérieure, on n'est m ê m e pas tranquille
pour manger le riz qui existe en abondance, sans m ê m e parler d'être
heureux ! » L e mot paix intérieure s'écrit en caractère chinois Z¿- (an).
C'est la combinaison de deux radicaux : d'abord >-*- (mi : couvrir) qui
signifie le toit couvrant la maison ; et ensuite ~yÇ~(nu : la f e m m e ); c'est
l'image d'une personne assise travaillant sur la machine à tisser (alors que
l ' h o m m e ^ (non) est un individu qui a la force /] (li) pour travailler dans
les champs ^JJ (tián : la rizière avec des digues).
Le mot « an » signifie donc « quand on entre dans la maison, on voit une
femme en train de tisser tranquillement, chacun s'occupe de son rôle : c'est

19. Unesco, Sciences économiques et développement endogène, sous la direction de Xavier Greffe, Paris,
Unesco, 1986.

30
Développement, paix et solidarité
dans une perspective socio-culturelle ouverte

la paix intérieure, la sérénité de l'âme ». Pour être heureux il faut donc


assurer la paix sociale par un développement solidaire et équitable et cultiver
la paix intérieure par la pratique de la morale et de la spiritualité.
O n est loin de la philosophie moderne prônant le progrès à tout prix par
la compétition à outrance entre les m e m b r e s d'une m ê m e société (et au sein
m ê m e de la famille) ou la lutte des classes sans merci basée exclusivement
sur les rapports de force dans une vision de la dialectique sans fin appliquée
aussi bien au niveau national qu'international. Tout développement authen-
tique ayant l ' h o m m e pourfinalitédevrait en revanche restaurer les dimen-
sions éthique et spirituelle en plus des dimensions économique, sociale et
culturelle dans le développement, afin de contribuer à élever la civilisation
de l'humanité.
O n voit à travers la richesse des cultures traditionnelles et en l'oc-
currence de la culture chinoise qu'il y a un grand besoin de dialogue des
cultures en vue de l'enrichissement mutuel de toutes les sociétés. E n effet, si
l'Occident apporte au m o n d e u n grand bienfait grâce à la science et à la
technique, c o m m e aucune culture, aucune civilisation n'est parfaite en soi,
d'autres cultures peuvent également apporter leur contribution sur le plan
social, h u m a i n , moral et spirituel à la civilisation universelle de l'humanité.
Pour cela, il faudrait promouvoir et pratiquer la tolérance et la valorisation
de l'autre afin de pouvoir s'enrichir soi-même, pour le bien de soi et celui des
autres.
A u cours de ce dernier quart de siècle, on assiste à des tentatives de
recherche de compréhension et d'appréciation des valeurs culturelles de
l'Extrême-Orient par l'Occident, par exemple au niveau international à
travers le projet majeur Orient-Occident (1957-1966) mis en œuvre par
PUnesco, et au niveau national à travers le m o u v e m e n t du zen japonais aux
États-Unis d'Amérique parmi les couches sociales supérieures, pendant la
période de l'après-guerre, et aussi au niveau des groupes marginalisés (les
hippies) à la recherche des spiritualités extrême-orientales (Inde, Népal...) au
cours des années 60-70.
Cependant, étant donné l'importance des échanges, des apports et des
enjeux, une coopération culturelle internationale, pour être à la hauteur des
problèmes, défis et besoins de notre époque, devrait être préconisée et
valorisée, soutenue et développée au niveau de l'État — et non pas des
groupes minoritaires — à l'image des politiques de valorisation et d'importa-
tion, d'adaptation et d'expansion en Chine de la doctrine bouddhiste, qui
provenait de l'Inde, alors que la Chine se considérait c o m m e « le centre du
m o n d e », ou des politiques d'acquisition des connaissances scientifiques et
technologiques pratiquées au XVIIIe siècle à l'ère Meiji au Japon et de la
politique des quatre modernisations qui est en train d'être appliquée par la
Chine.
L a Décennie mondiale du développement culturel, qui vient d'être
proclamée par la 41 e session de l'Assemblée générale des Nations Unies
(résolution A / R E S / 4 1 / 1 8 7 adoptée le 29 janvier 1987), pourrait servir de
cadre pour promouvoir et aider à mettre en oeuvre cette coopération
culturelle internationale de grande envergure.

31
Huynh Cao Tri

E n conclusion, le principal objectif de cette étude est d'élargir les visions et


d'ouvrir les perspectives en vue de permettre le plein épanouissement des
sociétés dans leurs multiples dimensions, aussi bien matérielles, humaines,
que morales et spirituelles, en appelant à dépasser l'idéologie développe-
mentaliste courante qui, bien qu'à la m o d e , n'est en fait qu'un piège pour la
plus grande masse des populations, afin de viser à rechercher par-dessus tout
la paix et la civilisation qui, en fin de compte, représentent la véritable
finalité et le bien suprême de toute l'humanité.

32
PREMIÈRE PARTIE

Perspectives et conditions
du développement endogène
Chapitre 2

Le développement endogène
c o m m e alternative.
Potentialités et obstacles
à son déploiement
Pham Nhu Hôy

Les problèmes autour desquels s'organise actuellement le débat sur le


développement semblent prouver que la théorie classique du développement
est bien et m ê m e solidement retombée sur ses pieds. O n n'y parle plus guère
que de la relance de la croissance, des conditions et des exigences de cette
relance, en lançant des appels répétés à la conscience des intérêts mutuels et
réciproques bien assimilés entre le Nord et le Sud, et donc au devoir de
coopérer qui suppose que les puissances industrialisées puissent réfréner leur
égoïsme national en modérant leur politique de protectionnisme. D e la
floraison des critiques de cette théorie dans les années 60 et 70 il ne reste plus
q u ' u n vague souci de l'équité dans la croissance au niveau des r e c o m m a n d a -
tions et des stratégies proposées par les organisations internationales d'aide
au développement, souci qu'on retrouve sous la forme de préoccupation
qu'engendre le « coût social » des programmes d'ajustement actuellement
mis en place dans le Nord, mais particulièrement dans les pays en déve-
loppement pour relancer la croissance.
Cela semble confirmer l'opinion généralement admise selon laquelle c'est
en temps de crise que la recherche des alternatives est la plus difficile, que les
critiques sont les moins admises surtout par ceux qui sont portés par les
structures existantes.
Il existe cependant des voix discordantes à ce concert harmonieusement
organisé et modulé par la majorité des organisations internationales, pu-
bliques ou privées, d'aide au développement. C'est au sein m ê m e de ces
discordances qu'il faudrait rechercher les percées potentielles, les stratégies
de rupture possibles qui permettraient à la science d u développement d'être
autre chose qu'un instrument de domination, d'inégalité, de normalisation.
C'est ainsi que le développement endogène se conçoit, d'abord dans sa

35
Pham Nhu HS'

fonction de critique vis-à-vis du développement assimilé à la croissance et à


la modernisation, et enfin surtout dans son rôle d'anticipateur d'une nou-
velle rationalité et d'une nouvelle pratique du développement.

Nature et fondements de la théorie


néoclassique du développement
A u lendemain de la seconde guerre mondiale s'est développé tout un
discours qui s'annexe un c h a m p nouveau, circonscrit géographiquement et
défini par des critères qui qualifient un p h é n o m è n e nouveau : le sous-
développement, qui constitue le trait fondamental des économies et des
sociétés de cette zone qu'on appelle le Tiers M o n d e . C e discours concerne
donc le développement du m o n d e sous-développé car il est reconnu et admis
que le développement n'est pensé en termes de problème qu'en référence aux
seules sociétés sous-développées puisqu'il est inscrit dans la nature m ê m e des
sociétés modernes et industrialisées et constitue en quelque sorte une loi
d'évolution naturelle de celles-ci.
L a problématique du développement devenait alors d'une simplicité
lumineuse: l'Occident renvoie au Tiers M o n d e l'image m ê m e de la voie à
suivre, le problème résiduel restant concernait le niveau de mobilisation des
ressources pour accélérer le développement. L e discours sur le développe-
ment détermine la voie rationnelle à suivre vers le développement d'une
croissance.

Discours occidental
L e discours sur le développement fut initialement un discours occidental
pour plusieurs raisons:
U n e certaine « naïveté » des dirigeants du Tiers M o n d e pour penser le
développement avec la quasi-certitude que l'instance politique est détermi-
nante et qu'une fois l'indépendance acquise, recouvrée, le développement ne
peut que s'ensuivre, ceci d'autant plus que la voie au développement leur
apparaît c o m m e déjà balisée: faire ce qu'avait fait le pouvoir colonial
(c'est-à-dire l'Occident), en mieux et au profit du « peuple », véritable
mythe qui a puissamment servi à la lutte de libération nationale.
A u niveau des sociétés sous-développées, le vide de la pensée sur le
développement s'explique aussi par le m a n q u e de ressources scientifiques et
humaines capables de soutenir un véritable projet de société en développe-
ment alors que les sociétés occidentales offraient, de leur côté, modèle de
développement mis à part, la panoplie complète des moyens techniques et
scientifiques d u développement. Il s'agissait donc pour les sociétés sous-
développées de réussir à capter ces moyens, de les importer pour les
transformer en principal instrument de leur propre développement.

36
Le développement endogene comme alternative.
Potentialités et obstacles à son déploiement

Cette volonté de développement des pays sous-développés rejoignait


d'ailleurs celle que partageait une partie d u m o n d e occidental selon laquelle
il fallait mettre au profit du Tiers M o n d e les moyensfinanciers,scientifiques
et techniques de l'Occident pour l'aider à se développer.
C'est ainsi que se trouve mise en place toute une stratégie de l'aide au
développement qui, non seulement devait mettre à la disposition des pays
sous-développés les moyens de développement, mais devait aussi les orienter
vers la voie la plus rationnelle au développement. L e vecteur le plus
important de cette double volonté de développement tant au Nord qu'au Sud
s'est avéré être les organisations internationales et plus particulièrement
celles du système des Nations Unies. L e message contenu dans le rapport
d'une des premières missions de la Banque internationale pour la re-
construction et le développement dans u n pays sous-développé, en l'oc-
currence la Colombie, est parfaitement clair quant à la conjonction de cette
double volonté: « L a Colombie se trouve en face d'une opportunité unique
dans sa longue histoire. Ses riches ressources naturelles peuvent être prodi-
gieusement productives par l'application de techniques modernes et des
pratiques efficaces. Sa position favorable dans le domaine extérieur et de
l'endettement lui permet d'obtenir des équipements modernes de l'extérieur.
Les organisations internationales, étrangères et nationales, ont été établies
pour aider les pays sous-développés techniquement etfinancièrement.C e
qu'il faut pour inaugurer une longue période de développement rapide et
large est un effort déterminé d u peuple colombien lui-même. E n accomplis-
sant un tel effort, la Colombie ne gagnerait pas seulement son propre salut,
mais fournirait par la m ê m e occasion un exemple qui inspirerait toutes les
autres régions sous-développées du m o n d e 1 . »
Q u a n d en plus de cette leçon d'optimisme venue de l'extérieur, la
Banque mondiale reconnaît que le projet-type qu'elle a financé dans les
années 50 est un projet « exogène, conçu et supervisé par des consultants de
l'extérieur, exécuté grâce à des entrepreneurs et des fournisseurs étrangers et
dirigé avec l'aide d ' u n personnel expatrié » 2 , on ne peut plus guère se
tromper sur le caractère « exogène » sinon occidental de ce développement
proposé c o m m e u n produit aux pays sous-développés.
L a nature occidentale d u discours sur le développement ne se révèle pas
seulement à l'origine de ces promoteurs, elle gît dans la visée m ê m e qui est
contenue dans ce discours et qui se résume en u n m o t : la modernisation
assimilée à l'occidentalisation des structures économiques, sociales et poli-
tiques des pays sous-développés. Cela fait apparaître la rupture qu'on a pu
croire déceler entre le discours sur le développement et le discours colonial
antérieurement tenu par l'Occident vis-à-vis de ses colonies c o m m e étant
fondamentalement factice. E n effet, par la magie de la décolonisation, les
indigènes des colonies deviennent des h o m m e s sous-développés se situant en

1. Arturo Escobar, « Power, knowledge and discourse as domination: the formation of


development discourse », Réunion d'experts sur la réflexion philosophique sur les pro-
blèmes fondamentaux du développement endogène, Libreville, Unesco, 1983, p. 5.
2. Warren B a u m , Le cycle des projets, Washington, Banque mondiale, 1985, p. 4.

37
Pham Nhu Hô'

dehors ou en deçà de la modernité, subissant le cercle vicieux de la pauvreté


et de l'ignorance. Il existe pourtant une homologie saisissante dans la
structure des rapports, d'une part entre le colonisateur et le colonisé et,
d'autre part, entre l ' h o m m e moderne et l ' h o m m e sous-développé.
E n effet, « si théoriquement tout le m o n d e est indigène de quelque part,
donc localisé dans une particularité spécifique, en fait seul l'indigène
colonisé s'est vu m a r q u é de cette particularité, le colonisateur transformant
la sienne en universalité conquérante, assignant aux autres une place précise
en fonction de leur plus ou moins grande proximité de l'universel, c'est-à-
dire du colonisateur » 3 ; le discours sur le développement, en fixant à priori le
terme dé l'évolution du Tiers M o n d e sous la forme de la société occidentale,
assigne en fait sur une échelle unique le rang respectif de ces sociétés en
fonction de leurs plus ou moins grande proximité de la modernité.
L a théorie qui a formalisé avec le plus de clarté cette vision linéaire de
l'évolution nécessaire du Tiers M o n d e et qui, bien que critiquée avec
pertinence, ne continue pas moins d'être la référence de nombreuses straté-
gies, est celle présentée par W . Rostow à travers la phase séquentielle de
cinq étapes pour atteindre la société de consommation ressemblant étrange-
ment à la société américaine, société la plus moderne parmi les sociétés
occidentales.
Le problème fondamental du développement est justement de provoquer
la rupture vers la modernité, « de saisir cette occasion unique dans l'his-
toire », par l'introduction ou la création d'éléments à l'intérieur de la société
sous-développée, capables d'entraîner la population tout entière vers la
modernité. D e tels éléments ne pouvaient venir que de l'extérieur ou se
construire en référence à une modernité extérieure déjà existante sous la
forme de la société occidentale.
O n aurait tort cependant de croire que la modernisation est un discours
tenu uniquement par les experts en développement des différentes organisa-
tions d'aide au développement qui ont formé ce que certains appellent un
véritable « establishment de l'aide », témoignant ainsi de la professionnalisa-
tion du savoir sur le développement. U n tel discours est repris et amplifié par
des éléments internes de la société sous-développée pour qui la modernisa-
tion est « l'application de critères occidentaux dans l'évaluation d'institu-
tions, de valeurs et de modes de comportement dans les pays en développe-
ment, évaluation dans une de ses hiérarchisations qualitatives et en vue d'un
transfert définitif de modèles sociétaux occidentaux » 4 . C e phénomène de
l'endocolonisation, outre l'autocolonisation, permet de saisir la complexité
des rapports entre la dynamique interne et la dynamique externe dans les
sociétés du Tiers M o n d e qui semble rétrécir la marge d'initiative et de
créativité pour un autre type de développement.
E n étant dans le prolongement de 1'« orientalisme », c'est-à-dire « le
style occidental pour dominer, restructurer l'Orient et y exercer son autorité

3. Jean Leca, « Confrontation culturelle et modernisation. L e savoir et le faire », Cahiers de


l'Institut d'étude du développement, Genève, 1975, p. 105.
4. ibid., p. 63.

38
Le développement endogène comme alternative.
Potentialités et obstacles à son déploiement

(...) la discipline immense et systématique par laquelle la culture européenne


est rendue apte à gouverner et m ê m e à produire l'Orient politiquement,
sociologiquement, militairement, idéologiquement, scientifiquement et de
façon imaginaire après le siècle des lumières » 5 , on peut dès lors se demander
si le discours sur le développement n'a pas été et ne reste pas un instrument
de domination, élaboré dans un contexte qui a profondément changé par
rapport à l'époque coloniale, répondant ainsi à des exigences nouvelles issues
de la vague de décolonisation mais obéissant aux m ê m e s impératifs qu'à la
période antérieure: maintenir et conforter la domination des centres de
puissance localisés en Occident. Certains sont d'ailleurs prêts à franchir ce
pas quand ils affirment q u e « le déploiement du développement a été un
succès pour autant qu'il a permis de pénétrer, d'intégrer, de gérer, de
contrôler les pays et les peuples de manière de plus en plus diverse et
détaillée. O n peut dire qu'il a échoué à résoudre les problèmes du sous-
développement ; on peut tout autant affirmer, peut-être avec une plus grande
pertinence encore, qu'il a bien réussi en créant un type spécifique de
sous-développement, un type qui peut être géré politiquement » 6 .

Discours rationnel
Si ce discours initialement occidental semble être facilement accepté par une
grande partie des pays sous-développés, c'est parce qu'il apparaît à leurs
yeux c o m m e un discours rationnel et scientifique.
L'universalité de ce discours, c'est-à-dire de la connaissance scientifique,
tient à son objectivité inconditionnelle, et par voie de conséquence à sa
valeur transindividuelle et transculturelle. L'Occident n'y apparaît plus
c o m m e le continent de la foi chrétienne ; il est celui d u progrès, de la
modernité, acquis grâce à la diffusion de la science et de la raison, celui d'une
société organisée sur des bases scientifiques et rationnelles.
Pour se convaincre de cette idéologie scientiste, il suffit de relire la
conclusion d'un livre dont le titre est particulièrement significatif: Le
développement par la science. « N o u s souhaitons que plus d ' u n lecteur se soit
posé c o m m e nous la question qui hante notre génération : à quand une
pratique rationnelle, donc une politique de développement par la science,
qui soit conçue et appliquée à l'échelle d u m o n d e ? Leur légitime impatience
les laissera déçus lorsqu'ils fermeront ce livre. Qu'ils songent cependant que,
si la pratique scientifique doit émerger demain, c o m m e il faut qu'elle le fasse
en une civilisation universelle, authentiquement nouvelle, c'est au niveau de
chaque collectivité, de chaque groupe ou entreprise qu'il y aura une stratégie
de progrès basée sur la science et pas seulement au niveau mondial 7 . » Il est
donc reconnu que l'expansion de la pratique scientifique considérée c o m m e

5. E d w a r d Said, Orientalism, N e w York, Pantheon Books, 1978, p. 3.


6. Arturo Escobar, op. cit., p . 17.
7. Unesco, Le développement par la science. Essai sur l'apparition et l'organisation de la politique
scientifique des États, Paris, U n e s c o , 1969, p. 198.

39
Pham Nhu Hô'

universelle, et par conséquent celle de la société qui la porte, la société


industrielle avancée, sont une manifestation non seulement de la volonté des
h o m m e s mais aussi de la nécessité, c'est-à-dire de l'évolution logique des
choses et des sociétés.
C e qui apparaît lourd de conséquences, c'est l'introduction de la rationa-
lité scientifique dans des sociétés qu'on a toujours qualifiées de tradi-
tionnelles, au sein desquelles les comportements sont désignés souvent
c o m m e marqués par le m a n q u e de rationalité ou plus encore par l'irrationa-
lité. C o m m e n t dès lors ne pas voir dans cette rationalité scientifique non
seulement l'alternative aux conflits idéologiques, politiques, aux diversités
philosophiques, mais aussi et surtout le critère fondamental pour discrimi-
ner, dans l'héritage culturel d'un peuple, la part qui mérite de survivre et
l'autre qui doit disparaître.
L a rationalité scientifique, introduite de l'extérieur et activée par des
éléments internes de la société sous-développée, devient alors la cause
principale de l'ethnocide dont « l'histoire n'est pas seulement celle d'une
série de génocides mais aussi celle d'une série d'épistémocides, une domina-
tion et une destruction d'un savoir sur d'autres, c'est-à-dire une conquête
totale, non seulement physique, militaire et économique, mais encore
psychologique » 8 .
Apparaît alors « le trait le plus fondamental de la domination occiden-
tale, non pas la domination en soi ni le classement qui en résulte (l'empire
romain ne fonctionnait pas autrement), mais l'établissement de l'une et de
l'autre sur la raison universelle, assignant à tout ce qui est autre qu'elle-
m ê m e le statut subordonné et résiduel de la particularité objectivée » 9 .
L'entreprise de développement se transforme ainsi en une vaste entre-
prise d'ingénierie sociale, de génie « social » — au sens de génie civil ou
militaire —, ordonnée par des experts en développement en qui on reconnaît
la compétence parce que détenteurs d'un savoir universel, mais aussi d'une
autorité morale, professionnelle et institutionnelle que leur confère leur
appartenance aux organisations internationales d'aide au développement
animées de la plus pure volonté de coopérer au développement des sociétés
sous-développées.
A u c œ u r de ce discours rationnel se trouve une vision prométhéenne de
l ' h o m m e c o m m e être supérieur et dominateur de la nature, s'arrogeant le
droit de la subordonner à ses besoins et d'exploiter les ressources naturelles
grâce à la science et à la technique. Cette vision a, en fait, inspiré toute une
politique de transferts technologiques voulue par les pays industrialisés
parce qu'elle constitue u n instrument supplémentaire mais extrêmement
efficace de domination, mais aussi a r d e m m e n t souhaitée par les pays d u
Tiers M o n d e qui ne conçoivent le développement que sous la forme d'une
accumulation des technologies les plus modernes. D a n s les politiques de

8. Jacques Grinewald, « Science et dévelopement. Esquisse d'une approche socio-épistémolo-


gique », La pluparité des mondes, Cahiers de l'Institui d'étude du développement, Genève, 1975,
p. 70.
9. Jean Leca, op. cit., p. 105.

40
Le développement endogène comme alternative.
Potentialités et obstacles à son déploiement

transfert technologique, la logique de la consommation technologique,


c'est-à-dire de la modernité et de la rationalité, l'a très souvent emporté sur
la logique des besoins réels de la population.
L a stratégie d'industrialisation forcenée m e n é e par une grande partie du
Tiers M o n d e et sa conséquence logique, des transferts massifs de technologie
sans réelle maîtrise des connaissances scientifiques et techniques et des
pratiques sociales qui rendent opératoires la technique, illustrent parfaite-
ment cette distorsion que provoque la technolâtrie a u niveau des sociétés et
des economies des pays sous-développés.
L'idéologie positiviste qui a présidé à la naissance et au développement
des sciences et plus particulièrement des sciences humaines et sociales a donc
abouti à une instrumentalisation des sciences et des techniques particulière-
ment néfaste pour les pays sous-développés parce qu'elle signifie, à terme, la
disparition de ces sociétés en tant qu'entités socio-culturelles spécifiques au
profit d'une civilisation universelle en gestation, en devenir, car apprendre à
être l'universel c'est d'abord se renier pour être c o m m e les autres, ceux qui
nous ont précédé dans l'évolution et qu'il faut désormais rattraper avec leur
aide.

Discours économique

A u c u n e science ne pouvait mieux correspondre à u n tel discours que la


science économique, d u moins dans sa problématique dominante actuelle-
ment, et ceci pour deux raisons principales.
Etant elle-même le fruit et l'instrument de la civilisation industrielle,
c'est-à-dire de la civilisation européenne et occidentale à partir d u
xvin c siècle, la science économique permet d'occulter le problème de la
finalité d u développement en la focalisant sur la réussite matérielle, sur
l'accumulation des richesses, bref sur la croissance économique, justifiant
ainsi le classement des sociétés sur l'échelle unique des niveaux de croissance
économique calculés d'après des critères qui aplatissent les différences
socio-culturelles mais qui font ressortir le critère fondamental de la maîtrise
plus ou moins avancée de la science et de la technologie pour exploiter les
ressources de la nature et lutter contre la pauvreté.
Instrument de connaissance en m ê m e temps que pratique au cœur de la
lutte de l ' h o m m e contre la rareté pour la satisfaction de ses besoins, la
science économique est la science de l'allocation optimale et rationnelle des
ressources rares. L a rationalité économique qui présidait, au début, au choix
dans la sphère des activités économiques, de la production et de la consom-
mation des biens, a peu à peu échappé à sa définition substantiviste pour
englober toute situation où existe un choix à faire et donc tout p h é n o m è n e
qui n'entretient plus de liens directs ou indirects avec l'économie.
Avec une telle pénétration dans les sphères n o n économiques, surtout
dans le domaine d u développement, l'économie devient véritablement la
science du rationnel, la science de l'efficacité et de la modernité. O n retrouve

41
Pham Nhu HS'

cette domination de la science économique dans le discours sur le développe-


ment sous la forme de l'affirmation du « primat de l'économie » o u de la
« détermination en dernière instance ». Cela explique d'ailleurs u n m o u v e -
ment apparemment contradictoire au niveau de la science du développe-
ment: une implication de plus en plus grande de l'ensemble des sciences
sociales dans l'analyse et dans la pratique d u développement, mais aussi et
en m ê m e temps un rétrécissement de leurs perspectives par leur soumission
au souci de la recherche de la rationalité et de l'efficacité. L a modernisation,
qu'elle soit économique, sociale, culturelle ou religieuse, doit favoriser, en
dernière instance, la croissance économique.
U n tel m o u v e m e n t gît en fait dans l'instrumentalisation des sciences et
plus particulièrement des sciences sociales et humaines dans la recherche du
développement. Cette instrumentalisation conforte d'ailleurs la position déjà
dominante de la science économique dans la mesure où celle-ci présente les
outils d'analyse les plus formalisés pouvant servir à la pratique d u déve-
loppement mais aussi c o m m e exemple à suivre pour les autres sciences
sociales.
A partir de ces postulats s'organise une véritable conception d u déve-
loppement qui lie celui-ci à la réunion et à la combinaison de trois éléments
principaux: les moyens financiers (le capital), la technologie et le marché.
Dans une telle perspective, le sous-développement est la faiblesse de ces
moyens dans une société déterminée et le processus de développement est
conçu c o m m e l'absorption progressive de la société par la machine écono-
mique moderne et c o m m e la réduction des archaïsmes à travers les étapes
dont la succession automatique est supposée acquise dès lors que les moyens
financiers, la technologie et les marchés sont disponibles.
K . Galbraith, économiste et ancien ambassadeur des États-Unis d ' A m é -
rique en Inde, analysant la politique d'aide américaine au développement de
l'Inde, écrit avec amertume: « Notre contribution à cet effort (la lutte pour
le développement) ne pouvait revêtir que deux aspects: l'apport de capitaux
et une assistance technique efficace. D e ces deux possibilités, on a induit les
causes de la misère: celle-ci devait résulter d'une pénurie de capitaux et de
l'absence de compétence technique ; c'était le remède qui impliquait le
diagnostic. N o u s possédons le vaccin, donc le malade a la variole10. »
C'est reconnaître l'inadéquation du discours du développement qui va
pourtant se déployer pendant des dizaines d'années et dont les éléments les
plus orthodoxes se renforcent m ê m e en temps de crise c o m m e le prouvent
a b o n d a m m e n t les stratégies actuelles d'une grande partie des organisations
internationales d'aide au développement.

10. K . Galbraith, Théorie de la pauvreté de masse, Paris, Gallimard, 1980, p. 8.

42
Le développement endogène comme alternative.
Potentialités et obstacles à son déploiement

Les modalités de déploiement


du développement
La division internationale du travail ou la dialectique
de la dépendance

D a n s la théorie classique du développement, l'ouverture des économies d u


Tiers M o n d e à l'économie mondiale ne pouvait être que bénéfique en leur
apportant une série d'avantages : celui de la diffusion d u dynamisme propre
à la société industrielle vers les pays qui aspiraient au développement, un
dynamisme qui résultait de son m o d e d'organisation socio-économique, de
sa science et de sa technologie et de ses capacitésfinancières; celui que les
pays d u Tiers M o n d e pouvaient recueillir à travers les échanges en faisant
jouer leurs dotations naturelles en facteurs de productions: richesses na-
turelles mais aussi main-d'œuvre abondante et peu exigeante sur le plan de
la rémunération ; et celui de favoriser m ê m e à l'intérieur des pays du Tiers
M o n d e les élites modernisatrices qui portent la volonté des peuples à se
développer et à se moderniser.
Les résultats de cette intégration tendent à transformer en fait la
structure métropole/colonie en domination de la périphérie par le centre à
travers la division internationale du travail qui, plus qu'une spécialisation
géographique de la production décidée par le centre, constitue une politique
consciente de transnationalisation d u capital et une politique de délocatisa-
tion industrielle pratiquée par le centre pour tirer avantage des faibles coûts
de production existants dans le Tiers M o n d e . L e fruit de la division
internationale d u travail est le développement dépendant et non pas auto-
n o m e et la croissance soumise et non pas transmise. U n tel développement se
caractérise par un certain nombre de traits.

EXTÉRIORISATION D U M O T E U R D E L'ACTIVITÉ É C O N O M I Q U E A V E C
D E U X FAITS MAJEURS

U n endettement massif et généralisé des pays d u Tiers M o n d e renforce le


contrôlefinancierétabli par les institutionsfinancièrespubliques et privées
du centre. L a crise de la dette d u Tiers M o n d e n'est pas u n phénomène
conjoncturel. Elle est véritablement liée à la structure des rapports entre le
centre et la périphérie et par elle, ainsi que par les mesures que les pays du
Tiers M o n d e sont obligés d'appliquer sous' la surveillance des institutions
financières internationales, c'est l'ensemble de l'orientation du processus de
développement du Tiers M o n d e qui se trouve influé.
Le deuxième fait majeur est une dépendance technologique parce que les
transferts de technologie dans les pays d u Tiers M o n d e correspondent à une
consommation passive, une importation répétitive des connaissances, des
compétences, des équipements, c'est-à-dire des moyens dont la production et
la circulation sont maîtrisées de l'extérieur.

43
Pham Nhu Hô'

DÉVELOPPEMENT DÉSARTICULÉ

Le secteur moderne, et plus particulièrement industriel, dans la plupart des


pays en développement a constitué u n e enclave économique dont l'efFet
d'entraînement sur le reste de l'économie et de la société a été quasiment nul
pour deux raisons : d'une part, parce que l'analyse qui sert de soubassement
à la pratique de la création et du développement du secteur moderne est une
analyse dichotomique qui s'interdit des liens structurels entre les secteurs
moderne et traditionnel, le second étant défini c o m m e l'inverse de l'autre et
ne pouvant être absorbé que progressivement par le premier. U n e telle
analyse ne pouvait que mener au développement d'une économie dualiste
dont le rythme et l'orientation des deux secteurs sont différents ; d'autre part
parce q u e la cohérence des segments industriels implantés le plus souvent
sous le contrôle des firmes transnationales s'établit beaucoup plus au sein d e
l'ensemble de la firme transnationale, c'est-à-dire au niveau mondial,
qu'avec le reste du tissu économique national, car ces éléments obéissent à la
stratégie de la firme transnationale qui transgresse les frontières et les
intérêts nationaux, obéissant à la seule logique marchande, à la seule loi d u
profit.

EXTRAVERSION CUMULATIVE DE L'ÉCONOMIE

Elle se manifeste surtout par une allocation prioritaire des ressources


nationales à la satisfaction des besoins extérieurs et s'explique par l'existence
d'un secteur industriel et agricole soumis aux intérêts étrangers, plus
particulièrement à ceux desfirmestransnationales qui accordent la priorité
aux pays et aux secteurs orientés vers l'exportation.
Par ailleurs les dirigeants nationaux, dans la recherche de sources de
financement capables de remédier à la déficience de l'épargne interne et de
transferts technologiques que la société et l'économie nationales sont inca-
pables de mener par elles-mêmes, se laissent souvent tenter par la facilité,
c'est-à-dire par la politique de délocalisation industrielle qui fait maintenant
partie intégrante de la stratégie des entités économiques importantes d u
centre.
L a division internationale d u travail, loin donc d'avoir été à l'origine
d'un processus de développement maîtrisé de l'intérieur, a au contraire
contribué à renforcer la dépendance de la périphérie vis-à-vis d u centre, à la
diversifier tant en ce qui concerne les acteurs de cette domination que les
modes de domination. Plus encore, le développement dépendant et la
croissance soumise sont la cause principale de distorsions socio-culturelles
qui limitent les potentialités internes de développement dans la mesure o ù
existent une dévalorisation globale d u socio-culturel qui apparaît, face à la
rationalité économique, c o m m e des obstacles, des vestiges amenés à dispa-
raître, et une pénétration intensive des normes nouvelles qui tendent à
remodeler le paysage socio-culturel et socio-mental de la société et à créer
des distorsions que certains seraient prêts à qualifier d'irréversibles a u

44
Le développement endogène comme alternative.
Potentialités et obstacles à son déploiement

niveau de la cohérence sociétale et nationale. Les vecteurs de ce phénomène


nouveau par son ampleur sont essentiellement les moyens de communication
de masse, qu'ils soient contrôlés de l'extérieur ou par les élites m o d e m i s a -
trices. Ceux-ci sont en effet les vecteurs « d'une infiltration quotidienne des
normes quand ils véhiculent intensément vers une région donnée des
systèmes de valeurs, des modes de vie qui sont étrangers aux peuples de cette
région ; on ne peut empêcher qu'ils oblitèrent à la longue les valeurs propres
à ces peuples, avec le risque de devenir, m ê m e si l'intention n'y était pas, des
instruments d'aliénation culturelle » " .
Aussi est-il possible de conclure, c o m m e le fait une étude de l ' O C D E , que
« l'impact de l'interdépendance de l'économie mondiale sur les économies
nationales et plus largement sur les sociétés peut s'interpréter c o m m e la
diffusion d'un modèle de développement dominant qui tend à imposer ses
caractéristiques aux modèles de développement locaux, les pénètre, se
combine avec eux et crée ainsi une série de distorsions, de déviations, de
déséquilibres, dans le m o d e de création et de satisfaction des besoins au sein
de ces sociétés nationales » 12 .

Les transferts des connaissances et des techniques


D a n s u n ouvrage édité par l'Unesco sur le développement endogène et les
transferts de connaissances, l'auteur de l'introduction écrit: « Q u e serait u n
transfert de connaissances qui viserait ou conduirait à étouffer la culture de
ces groupes ou de ces peuples, à les normaliser en leur imposant un modèle
ou des systèmes conçus et élaborés par une élite ou une nation dominante?
C e fut le travers de la colonisation. D e nos jours, le danger est identique :
sous couvert de donner aux groupes, régions ou pays défavorisés les moyens
de se développer en sorte qu'ils puissent assurer la subsistance et un relatif
bien-être à l'ensemble de leurs ressortissants ou de leurs habitants, on leur
apporte des modes de vie, des techniques et des impératifs économiques qui
aboutissent à stériliser leurs traditions, à les enfermer dans un nouvel état de
dépendance, à les empêcher d'entrer de plein droit dans le concert des
nations et d'y manifester leur génie propre13. »
Telle semble pourtant être l'orientation générale des transferts de
connaissances et de techniques.

LES TRANSFERTS DE CONNAISSANCE

L'analyse des transferts de connaissance suppose la conscience de deux


éléments fondamentaux: que la connaissance, en m ê m e temps qu'elle

11. Unesco, Conférence intergouvernementale sur les politiques culturelles en Amérique latine
et dans les Caraïbes (Bogota), rapport final, 1978, p. 70.
12. Christian Cornelian, « Les styles de développement: interdépendance ou domination »,
Mondes en développement, n° 37/38, Paris, 1982, p . 112.
13. Unesco, Domination ou partage, développement endogène et transfert des connaissances, Paris, Unesco,
1980, p. 10.

45
Pham Nhu Hó"

procure un savoir, donne un pouvoir à celui qui le crée ou l'assimile ; que le


transfert des connaissances entre groupes socio-culturels et peuples s'inscrit
toujours dans un c h a m p de rapports de force qui concernent non seulement
l'économie, le politique, le social, le culturel, mais aussi l'épistémologique,
définissant les relations conflictuelles ou harmonieuses entre le savoir endo-
gène et le savoir exogène quant à leurs fondements m ê m e s .
Les transferts de connaissance entre sociétés et cultures différentes ont
toujours existé, contribuant aux transformations de ces sociétés et cultures.
Il en est de m ê m e de nos jours, avec cependant des caractéristiques
particulières qui orientent ces transferts de manière unidirectionnelle avec à
terme le dépérissement des savoirs endogènes dans les sociétés d u Tiers
M o n d e : existence acceptée, sinon revendiquée, de cultures émettrices et de
cultures réceptrices, c'est-à-dire en fait non pas de la diversité mais plutôt de
l'inégalité entre cultures ; son corollaire, c'est-à-dire l'imposition d'un cer-
tain type de savoirs et de connaissances — le moderne, le rationnel, le
scientifique — sur les autres types de savoirs et de connaissances — le
traditionnel.
Le d y n a m i s m e qui travaille les courants et les flux des transferts de
connaissance est un d y n a m i s m e qui est donc essentiellement limitatif vis-à-
vis des savoirs dans les pays en développement car « il est manifeste qu'en
tout premier rang des forces qui limitent et encadrent les volontés cons-
cientes, il faut placer, d'une part, la tendance universelle, contradictoire,
simultanée et permanente à s'approprier les possibilités pratiques d'un
"mieux être" (autrement dit, de se développer), d'autre part, les possibilités
pratiques dont jouissent certains individus o u groupes sociaux à la fois pour
asservir ou contrôler les forces de la nature, surtout tempérer par leur propre
puissance les aspirations des autres individus ou groupes sociaux qui sont
soumis aux m ê m e s pulsions fondamentales » H .
Dès lors, les transferts de connaissance sont marqués d u sceau de
l'inégalité sinon de la domination tant sur le plan national que sur le plan
international. Il suffit pour cela de considérer que la science économique
dominante, à travers un processus de transfert complexe dont le vecteur est
le soutien apporté par les instituts de recherche et d'enseignement occiden-
taux à leurs homologues dans les pays en développement, constitue l'essen-
tiel de l'enseignement et de la recherche économique dans ces derniers pays.
Cette stratégie de pénétration du savoir économique dominant tend à
dévaloriser systématiquement toute connaissance « de caractère endogène »
qui intégrerait les structures sociales et économiques locales c o m m e critère
de choix entre plusieurs discours économiques au profit d'une « méthodolo-
gie empiriste et positiviste qui a progressivement conduit à concevoir une
intégration économique de l'Amérique latine à travers les forces du marché
et réfléchie par une idéologie qui se confond progressivement à l'analyse
dominante » 1 5 . Tel fut le cas spécifique mais néanmoins exemplaire d u
transfert des connaissances économiques en Amérique latine.
14. Michel G u t e l m a n , « Les conditions sociopoliliques », Domination ou partage, développement
endogène et transfert des connaissances, Paris, U n e s c o , 1980, p . 3.
15. U n e s c o , Science économique et développement endogène, Paris, Unesco, 1986, p . 21.

46
Le développement endogene comme alternative.
Potentialités et obstacles à son déploiement

O n aurait cependant tort de croire qu'un tel transfert soit imposé. Il est
aussi le plus souvent assumé par certaines élites locales ou nationales qui
transforment les connaissances nouvelles acquises en instrument de leur
propre stratégie de développement et de domination vis-à-vis des autres
groupes sociaux. Il en est ainsi lorsqu'on étudie l'expérience juridique de
l'Afrique noire et plus particulièrement celle concernant le droit étatique. Il
faut, pour bien comprendre ce p h é n o m è n e , savoir que l'État en Afrique se
veut être le principal promoteur du développement mais que cet État, loin
d'avoir fait table rase de la structure politico-juridique coloniale, l'a assu-
m é e , a été pris au piège de l'apparente capacité d u droit occidental de
résoudre les problèmes de développement et d'intégration nationale.
Certains mythes sont particulièrement présents dans l'élaboration des
systèmes juridiques des pays d'Afrique au sud du Sahara: le mythe du droit
c o m m e instrument privilégié de développement et de création d'un avenir
nouveau, mythe associé à une idéalisation du droit en Occident ; le mythe de
l'unification des droits étatiques africains prenant sa source dans l'idéologie
panafricaine qui exalte la c o m m u n a u t é d'origine ou de destin des popula-
tions d'Afrique noire; le mythe de la codification qui est nécessaire et
suffisant pour que l'ensemble des problèmes d'élaboration, de rédaction, de
réception et d'application des normes juridiques nouvelles soit résolu. O r ces
« trois aspects juridiques de la vie africaine, sous leur double dimension de
mythologie et de mystification, découlent directement d u transfert de la
conception idéaliste du droit des Occidentaux. Par un renversement complet
de la vision traditionnelle, le droit positif est consacré ou exprimé dans la loi
ou le code, et le droit naturel des coutumes est c o n d a m n é à court terme ou à
m o y e n terme parce que ce droit nouveau correspond à une rationalisation
qui est caractéristique des sociétés industrielles » 1 6 .
Des diverses expériences concernant les transferts de connaissance des
pays industrialisés vers les pays en voie de développement, il est possible de
dégager quelques caractéristiques fondamentales. Les connaissances trans-
férées ne sont aucunement reliées aux conditions socio-historiques, géo-
graphiques, philosophiques et épistémologiques de leur élaboration et on
leur accorde à priori une vocation universelle parce qu'on leur reconnaît une
validité scientifique, transindividuelle et transculturelle. Elles tendent à
renforcer u n lien de dépendance existant dans tous les domaines: écono-
mique mais aussi culturel et épistémologique. Elles s'interdisent tout autre
processus qu'une adoption et u n e assimilation, et limitent la créativité
endogène parce qu'elles apparaissent c o m m e les éléments structurants les
plus dynamiques d u processus d'élaboration des connaissances. A travers
elles s'articulent les connexions entre les groupes dominants et les discours
dominants à l'échelle internationale et certaines élites locales et nationales
des pays en développement, renforçant ainsi la structure centre-périphérie à
l'échelon national.
Le problème qu'on peut dès lors se poser, c'est celui de l'irréversibilité de

16. Etienne L e R o y , « L'expérience juridique », Domination ou partage, op. cit., p . 114.

47
Pham Nku Hô'

tels transferts, c'est-à-dire en fait celui de la maîtrise d u développement par


les populations pour qui le développement est censé être destiné.

LES TRANSFERTS D E T E C H N O L O G I E

Se voyant reconnaître une place déterminante dans le développement des


forces productives, le progrès technique « a été longtemps considéré c o m m e
un processus univoque, universel et neutre qu'il s'agit seulement d'inscrire
dans une autre perspective et qui détient en lui la clé du changement
social » 1? .
O r les conséquences de tout ordre des transferts de technologie ont fait
apparaître les véritables dimensions de la technologie et le caractère partiel
et tronqué des transferts actuellement réalisés entre le Nord et le Sud. L a
technologie est en fait un élément socialement déterminé qui exige pour être
opérationnel l'apparition de tout un ensemble de profils économique, social
et culturel.
Ainsi, parce que la technologie est avant tout une question de savoir-faire
(formation et information), son transfert international est fondamentalement
un « processus h u m a i n ». Cela ne signifie pas, bien entendu, que les
machines sont moins importantes, mais simplement que le rôle de l ' h o m m e
est prédominant. C'est l'association des h o m m e s et des machines qui forme
la technologie opérationnelle. « E n dernière analyse, il ne peut y avoir de
transfert de technologie que si l ' h o m m e lui-même est capable de l'effec-
tuer18. »
O r , ce qui a été fait jusqu'à maintenant dans la plupart des cas, c'est un
transfert de technologie qui a contribué à renforcer l'asservissement des
h o m m e s , non seulement vis-à-vis des machines mais surtout vis-à-vis
d'autres h o m m e s , d'autres groupes. C e résultat est d û au caractère partiel et
tronqué du transfert actuel : partiel parce que le transfert est essentiellement
imitatif, ce qui suppose une maîtrise non satisfaisante de la technologie pour
créer un milieu favorable à son élargissement, et tronqué parce qu'il porte
essentiellement sur le savoir-faire et non sur le savoir.
Mais, dans le domaine des transferts de technologie, la dépendance
apparaît surtout au niveau gobai et au niveau des conséquences sur la
cohésion sociétale et économique. Il est en effet certain que les transferts de
technologie ont été le principal instrument de création d'un secteur écono-
mique et moderne — surtout quand on a oublié que c'est l ' h o m m e qui doit se
rendre maître de la technologie — et que très souvent, m ê m e dans le cas où
existe une volonté politique de diversifier les apports technologiques afin
d'échapper au contrôle d'un monopole, la conduite des opérations tech-
niques a été confiée à des experts étrangers par m a n q u e de cadres c o m p é -
tents.
C e premier niveau d'extraversion est doublé par celle qui touche le

17. Bernard Rosier, « Choix techniques et stratégies de développement », Paris, Unesco,


S S / 8 3 / W S . 3, 1982, p. 11.
18. Unesco, Domination ou partage, op. cit., p. 225.

48
Le développement endogène comme alternative.
Potentialités et obstacles à son déploiement

secteur dans lequel la technologie a été introduite, dans la mesure où il ne


possède que peu de liens fonctionnels et structurels avec le reste du tissu
économique et social, devenant ainsi un secteur marginalisé. Les ruptures
introduites à u n double niveau risquent donc de porter atteinte à l'intégra-
tion économique mais aussi sociétale.
S'il en est ainsi, c'est parce que la technologie peut s'avérer être un
élément de manipulation sociale. D'abord parce que le changement social
peut ne pas être légitimé seulement par des considérations sociales mais peut
être subordonné à l'impératif technologique. O n peut se référer au cas de la
réforme agraire entreprise n o n seulement aux fins de justice sociale mais
aussi par impératif technique, à savoir la création d'unités agronomique-
ment viables d'une certaine dimension pour permettre l'introduction ren-
table de la mécanisation agricole et l'emploi des produits chimiques.
O n peut aussi citer le cas de la prolétarisation croissante des paysans
suite à l'introduction de l'ensemble des techniques agricoles connu sous le
qualificatif de « révolution verte » qui a, par ailleurs, élargi la domination
des grandes firmes multinationales qui contrôlent la production et la
commercialisation des produits et des « intrans » agricoles.
Les transferts de technologie, lorsqu'ils sont conduits par les firmes
multinationales, tendent à renforcer la dépendance des pays en développe-
ment non seulement parce que le contrôle des transferts reste aux mains de
ces firmes, mais aussi parce que les segments technologiques introduits
nécessitent une main-d'œuvre peu qualifiée, maintenant ainsi les pays en
développement dans l'état de fournisseur de main-d'œuvre et drainant vers
les secteurs extravertis le potentiel humain disponible.
L'échec des transferts technologiques c o m m e levier d'un développement
est donc patent pour plusieurs raisons : le caractère imitatif, qui empêche une
véritable maîtrise de la technologie tout en induisant la dépendance vis-à-vis
du pays ou de la firme qui transfère sa technique ; le décalage entre le modèle
technique et les conditions de sa mise en œuvre, tenant essentiellement à un
contrôle externe de la technologie et à u n m a n q u e de réalisme et de
perspective de la part des dirigeants du Tiers M o n d e pour promouvoir une
politique de formation technicienne ; l'incohérence des moyens (l'industriali-
sation) et des fins (l'autonomie économique), qui traduit une soumission à
un modèle de développement exogène sans mesurer l'impact d'un tel modèle
sur la société dans le cadre d'une dépendance globale.

Les transferts de modes de vie et de modes de consommation

L'analyse des modes de vie et du transfert de certains comportements


concernant plus particulièrement la consommation nous renvoie à une
analyse dichotomique qui se retrouve dans l'ensemble des secteurs socio-
économiques et culturels: celle qui oppose la modernité et la tradition,
l'espace rural c o m m e espace de la tradition à l'espace urbain c o m m e espace
du progrès, de la modernité. Bien que ces oppositions ne se correspondent

49
Pham Nim Hô'

pas complètement, elles se surajoutent les unes aux autres pour faire
apparaître une dualité dans l'espace de vie quotidienne, mais aussi une
perception c o m m u n e de la marginalisation qu'introduit le type de déve-
loppement dominant m e n é jusqu'à maintenant dans la plupart des pays en
développement.
Il existe d'abord une concordance au niveau des images sociétales que se
renvoient le paysan et le citadin concernant le caractère arriéré du premier et
le caractère moderne, privilégié du second. U n e telle dichotomie existait déjà
à l'époque coloniale mais elle a été amplifiée par l'idéologie de la modernisa-
tion et par l'apparition des médias. Ainsi, une étude portant sur trois zones
rurales alimentant l'émigration vers Kinshasa (Zaïre) montre que le « culti-
vateur se définit c o m m e s'il avait fait sienne l'idée qu'entretient à son égard
le citadin (...). Le préjugé favorable à l'égard des gens de la ville a sans doute
une double origine: premièrement, l'expérience réelle d u propre classement,
l'habitude des privations et des frustrations qui sont le pain quotidien de la
brousse, et, deuxièmement, une propagande sociale soutenue qui répète,
jour après jour, la nécessité d'un développement économique et social dont
on ne voit guère les résultats dans le quotidien villageois (...) un développe-
ment donc que l'on soupçonne, avec raison, d'être profitable seulement à la
capitale lointaine. L a propagande intensive à propos d'un développement
qu'on a tant de m a l à voir arriver en milieu rural attribue de surcroît la
lenteur d'apparition des changements prônés à l'inertie et à la mauvaise
volonté des paysans e u x - m ê m e s : elle finira à la longue par persuader les
villageois de leur impuissance19. »
Sur la base de cet accord au niveau des images sociétales du paysan et du
citadin se dégage u n e perception dominante du développement qui, ceci
aussi bien en milieu urbain qu'en milieu rural, à des degrés différents,
« porte sur une assimilation rapide et radicale aux m o d e s de vie et paysages
de vie industriels, sur u n mimétisme de la civilisation urbaine moderne » 2 0 ,
ainsi que le montre une enquête sur la perception populaire du développe-
ment en Afrique. Il s'agit donc d'une insertion anticipée et imaginaire dans
la modernité citadine largement diffusée par les médias, l'institution scolaire
et les migrants.
Cette modernité s'accapare d'abord à travers le m o d e de consommation
qu'il faut considérer dans sa triple dimension de consommation de biens et
de services, consommation de signes (car la consommation est aussi une
pratique symbolique qui a fonction d'intégration sociale et de différenciation
sociale par la qualité de l'objet c o n s o m m é ) et consommation de rêve,
c'est-à-dire la fonction de l'imaginaire dans l'acte de consommer.
Ainsi analysé, le m o d e de consommation est une pratique sociale qui se
trouve au point de rencontre de la réalisation des produits et de la réalisation
des valeurs d'une société. Son analyse est particulièrement significative

19. A . Schwarz, « Le développement inégal au Zaïre », Université Laval (Québec) et Congrès


international des études africaines (Kinshasa), décembre 1978, ronéotypé.
20. Dossier I F D A (International Foundation for Development Alternatives), janvier-février
1980, p. 5.

50
Le développement endogène comme alternative.
Potentialités et obstacles à son déploiement

quand elle fait apparaître la réelle extraversion culturelle de certaines


catégories urbaines par l'intériorisation des normes de consommation qu'on
considère c o m m e modernes, c'est-à-dire occidentales. U n tel comportement
tend d'ailleurs à se diffuser à l'ensemble de la société dans la mesure où ces
catégories sociales sont celles qui contrôlent l'appareil d'État et les médias. Il
est d'ailleurs favorisé par les firmes transnationales qui voient dans son
adoption par la majorité de la population la possibilité de s'ouvrir de
nouveaux marchés pour ses produits.
Il y a donc, dans le domaine de la consommation, u n transfert largement
accep'té par les élites locales et urbaines se diffusant très vite dans les autres
couches sociales. U n tel transfert peut se révéler extrêmement dangereux
quand il porte sur les habitudes alimentaires. C'est ainsi que dans certains
pays, sous l'impulsion des élites avides de modernité, avec la bénédiction des
firmes transnationales, certaines cultures vivrières ont été délaissées au
profit de produits alimentaires nouveaux, provoquant une dangereuse dé-
pendance alimentaire vis-à-vis des sources d'approvisionnement, principale-
ment les pays et les firmes du Nord.
Le discours classique sur le développement reste dominant bien que sa
faillite à répondre aux aspirations et aux besoins des populations d u Tiers
M o n d e puisse être proclamée. Cette apparente contradiction réside dans la
prégnance du modèle de développement dominant mais aussi dans la
difficulté d'élaborer une alternative qui puisse être conduite par ces popula-
tions elles-mêmes.
Le développement endogène apparaît largement c o m m e l'alternative la
plus globale et la plus synthétique sans pour autant être, à l'heure actuelle, la
plus capable d'être réalisée parce que, en tant qu'alternative radicale, il se
heurte à une résistance aussi vive sur le plan théorique que sur le plan de la
pratique du développement.

Le développement endogène
comme alternative

Le développement endogène c o m m e nouveau discours sur le développement


s'est progressivement élaboré sur la base d'une critique radicale de la théorie
dominante par l'intégration de la culture c o m m e fondement, dimension et
finalité essentielles d u développement. Il cherche encore actuellement les
moyens de son opérationnalité tout en étant déjà inscrit dans certaines
tentatives concrètes d u développement au niveau local et national. Il se
présente c o m m e l'alternative la plus globale et la plus synthétique au
développement-croissance dans la mesure où il se trouve en adéquation
profonde à l'aspiration, parfois exprimée de façon violente, du respect de la
volonté des peuples et des communautés à se développer sans se renier.

51
Pham Nhu Hô'

Le développement endogène, nouveau discours


sur le développement
La pratique du développement assimilé à la croissance, à l'accumulation des
richesses matérielles, à l'émergence d'une civilisation rationnelle, a engendré
deux phénomènes majeurs sur lesquels se constitue la critique contenue dans
la promotion d'un développement endogène: la pauvreté de masse et
l'uniformisation socio-culturelle.

LE D É V E L O P P E M E N T E N D O G È N E C O M M E DISCOURS CRITIQUE D U
MODÈLE DE DÉVELOPPEMENT D O M I N A N T

La pauvreté de masse

E n focalisant sa réflexion et sa pratique sur le phénomène de la croissance, en


privilégiant de manière absolue la dimension économique, le discours
classique sur le développement, par l'ignorance des phénomènes de pouvoir
et d'inégalité au niveau national et international, a contribué à l'approfon-
dissement de l'écart entre les nantis et les déshérités, ce qui a nécessité
l'introduction d'une valeur morale, l'équité, c o m m e finalité du développe-
ment et l'intégration des aspects sociaux à l'analyse et à la pratique du
développement. C'est ainsi qu'on peut la retrouver au sein des stratégies des
organisations internationales d'aide au développement, soit sous forme de
programmes supplémentaires de lutte contre la pauvreté, soit sous forme de
stratégie explicite centrée sur la satisfaction des besoins essentiels.
D e tels programmes et stratégies n'ont en fait a m e n é que peu de résultats
parce que le développement social, entendu au sens de celui des secteurs
« sociaux » (logement, éducation, alimentation, etc.), est considéré c o m m e
un secteur du développement global et que la pauvreté de masse est saisie
uniquement dans sa seule dimension matérielle. Dans cette perspective il
n'est guère étonnant que, face à une restriction des ressources financières
tant au niveau de l'État qu'au niveau des organisations, ce soit ces pro-
grammes sociaux qui sont sacrifiés en premier.
Cela a d'ailleurs provoqué la préoccupation partagée par l'ensemble du
système des Nations Unies devant le « coût social » des programmes
d'ajustement économique demandés ou m ê m e exigés aux pays en développe-
ment pour relancer la croissance, qui reste l'objectif fondamental du déve-
loppement.
Le principal problème qui apparaît avec la pauvreté de masse est celui de
l'intégration de la dimension sociale au niveau des instruments d'analyse et
d'élaboration des processus et des stratégies de développement, qui ne doit
pas se confiner dans l'énumération des secteurs dits sociaux. L a saisie d u
social doit être faite c o m m e l'intégration d'un paramètre essentiellement
qualificatif indiquant les potentialités des communautés et des peuples à
s'approprier les instruments internes et externes, matériels et n o n matériels
de leur propre développement. Il existe cependant un résultat positif à

52
Le développement endogène comme alternative.
Potentialités et obstacles à son déploiement

l'ensemble des préoccupations sociales des diverses organisations : le social


n'apparaît plus c o m m e l'anti-économique, c o m m e cela est souvent le cas
dans les projets classiques de développement où le social, les traditions et les
comportements « irrationnels » étaient considérés c o m m e « résiduels »,
c o m m e obstacles à la croissance et à la productivité, mais c o m m e le non
économique qui reste cependant mal intégré au développement.

L'homogénéisation et l'uniformisation socio-culturelle

L a rationalité d u discours dominant sur le développement, parce qu'elle


aplanit les différences socio-culturelles, tend inéluctablement vers l'homogé-
néisation culturelle, c'est-à-dire vers la disparition, à terme, de la diversité
culturelle. C'est une des préoccupations dominantes de l'Unesco, principal
promoteur d u développement endogène, lorsqu'elle écrit n o t a m m e n t : « Se
développe un m o u v e m e n t d'homogénéisation qui atteint, dans de nombreux
pays et dans de nombreuses couches de population, les m o d e s de vie et de
pensée, les formes d'organisation de l'espace social, individuel et familial.
Cette uniformisation résulte moins d'une convergence des différentes valeurs
de civilisation q u e de la prédominance de certains pôles de diffusion des
savoirs, des savoir-faire et des savoir-vivre propres aux sociétés les plus
munies (...). Cette logique de l'uniformisation, qui investit progressivement
des ensembles croissants d'activités humaines, tend à promouvoir tout ce qui
lui est conforme et à détruire ce qui lui résiste. Poussée à son extrême, cette
logique pourrait conduire à une humanité figée tant il est vrai que la
diversité, si elle est assumée dans l'égalité complète, à l'échelle d u m o n d e
c o m m e à l'échelle d'une société, est une source essentielle de fécondité, de
vitalité21. »
N o u s avons p u constater que les analyses dichotomiques, qui consti-
tuaient l'essence du discours classique sur le développement (rationalité/
irrationalité, modernité/tradition), contenaient en germe l'ébauche d'une
civilisation universelle qui ne peut être que rationnelle et unique. Pour le
développement endogène qui cherche à introduire l ' h o m m e c o m m e acteur et
finalité du développement, qui tend à la valorisation culturelle et humaine
dans sa diversité, « la vraie universalité passe par l'exaltation des différences
et les différences ne valent qu'en fonction d u projet humain » 2 2 .

DÉVELOPPEMENT ENDOGÈNE C O M M E PHILOSOPHIE ET CONCEPTION


DU DÉVELOPPEMENT

Le développement endogène, parce qu'il est centré sur l ' h o m m e , parce qu'il
apparaît c o m m e une entreprise de valorisation humaine et culturelle, est
avant tout une philosophie d u développement qui se distingue pourtant de la
vision prométhéenne contenue dans le discours classique, en ce sens qu'il

21. Unesco, Deuxième Plan à m o y e n terme (1984-1989), doc. 4 X C / 4 , 1983, p . 45.


22. Jacques Berque, « Pour une meilleure transmission des savoirs et des valeurs », Domination
ou partage: développement endogène et transfert des connaissances, Paris, Unesco, 1980, p . 50.

53
Pham Nhu HS'

pose non seulement le problème des moyens de développement dans leur


multidimensionnalité, mais aussi et surtout le problème de lafinalitéd u
développement.
« Mise en œuvre des ressources intérieures des nations, l'endogénéité est
d'abord prise en compte du système des valeurs culturelles vénérables et non
seulement des valeurs calculables ; elle est affrontement de la vérité foncière-
ment dérobée que le développement ne se fait pas sans tous ceux pour qui il a
un sens, ne se fait pas contre eux, n'est pas une privation légitimée par des
promesses contestables. Il est réalisation, épanouissement, libération. Il
n'est pas l'objet d'un débat académique entre pessimistes et optimistes : on
ne peut juger irréaliste l'effort tendant à susciter par le savoir et par l'action
un m o u v e m e n t plus favorable aux aspirations humaines et plus fidèle aux
exigences scientifiques23. »

La culture comme critique de l'ethnocentrisme et de l'occidentalocentrisme

E n rétablissant le questionnement fondamental sur lafinalitédu développe-


ment, face à la religion des moyens qu'est le discours classique sur le
développement, le développement endogène signifie avant tout l'intégration
de la culture c o m m e dimension etfinalitéessentielles du développement car
« c'est dans la culture, en effet, que le développement trouve son impulsion
fondatrice, dans les besoins et les aspirations des individus c o m m e des
collectivités, dans les fins qu'ils s'assignent et dans les projets qui les
concrétisent. Le choix m ê m e des stratégies de développement et des m o y e n s
de leur mise en œuvre, les systèmes de valeur qui sont à l'origine de ces
choix, les modes de production et de consommation qui en résultent, sont,
par nature, é m i n e m m e n t culturels. Ainsi, pourrait-on dire qu'entre culture
et développement, il existe une sorte d'homologie: la culture est c o m m e la
matrice du développement, celle qui donne unité et cohérence à son
déploiement à travers les projets des peuples24. »
Il est donc certain que la culture c o m m e fondement et finalité d u
développement confère au développement de chaque c o m m u n a u t é et de
chaque peuple un style particulier, spécifique, et qu'il n'existe donc pas de
voie unique au développement, m ê m e si cette voie semble être assumée par
une minorité au sein de la société en développement, acquise aux intérêts et
aux valeurs de l'Occident. La diversité des cultures constitue donc la réponse
la plus pertinente et la plus synthétique au discours unificateur de la
modernisation et de l'occidentalisation.
O n peut d'ailleurs remarquer qu'une telle conception se situe dans le
prolongement d'un retour critique de l'ensemble des sciences sociales, sur
leurs fondements socio-épistémologiques, retour critique qui tend essen-

23. M . A . Sinaceur, « Introduction », in François Perroux, Pour une philosophie du nouveau


développement, Paris, Aubier, Unesco, 1981, p. 19.
24. Unesco, « E x a m e n et évaluation de l'application de la stratégie internationale du déve-
loppement pour la troisième décennie des Nations Unies pour le développement »,
doc. 119 E X / 1 6 , Paris, Unesco, 1984, p. 46.

54
Le développement endogène comme alternative.
Potentialités et obstacles à son déploiement

tiellement vers la mise en relation des sciences humaines et sociales avec u n


certain milieu socio-économique, la civilisation industrielle, et avec une
certaine idéologie, le positivisme. D a n s cette remise en cause du socle
socio-épistémologique qui a fondé la science économique, l'économiste
découvre que « la culture est un défi au calcul et plus particulièrement au
calcul économique » et que « pas u n des concepts fondamentaux n'est
pensable jusqu'au bout si on ébranle ses fondements culturels » 25 .
Il est d'ailleurs remarquable de constater l'enrichissement que peut
provoquer la confrontation culturelle au niveau m ê m e des valeurs à p r o m o u -
voir pour atteindre à l'humain dans sa plénitude. E n effet, « si l ' h o m m e
abstrait et universel peut être perçu conceptuellement à travers quelques
valeurs philosophiques générales, l ' h o m m e concret et réel ne peut être
appréhendé qu'à travers une multitude de situations, de contextes et
d'interactions qui ont donné naissance à une grande variété de cultures » 2 6 .
Ainsi, par exemple, en comparant les types idéaux d ' h o m m e vers lesquels
tendent les systèmes d'éducation traditionnelle de l'Extrême-Orient et
moderne de l'Occident, il est possible d'envisager une synthèse bénéfique au
profit de l ' h o m m e lui-même quand on sait que sur le plan de l'orientation
dominante, de l'éducation, l'Extrême-Orient s'oriente vers la vertu sociale
de l'harmonie avec le milieu humain et naturel, l'Occident vers le savoir soit
désintéressé, soit utilitaire, synthèse harmonieuse donc du savoir, du savoir-
faire et du savoir-vivre, de la vertu du lettré, des humanités et de la science27.

L'endogénéisation du développement

Elle passe par la prise en considération de l'identité collective ou culturelle


au niveau des politiques et des projets de développement, et par la participa-
tion qui transforme les populations de spectateurs en acteurs de leur propre
développement.
L'identité culturelle se laisse encore difficilement conceptualiser. Cer-
taines notions c o m m e celle de la « personnalité de base » des anthropologues
ou de la « conscience collective » des sociologues s'en rapprochent sans se
confondre avec l'identité culturelle, surtout parce que celle-ci est avant tout
le fondement de la dynamique de l'action. Elle est « le principe dynamique
qui permet à une société de se transformer sans perdre sa configuration
originale, d'accueillir le changement sans s'y aliéner, poursuivant ainsi le
processus continu de sa création, selon une dialectique incessante de la
tradition et de la nouveauté, de la continuité et de la rupture, d u patrimoine
et de l'innovation » 2 8 .
Définie de manière mécanique et statique, elle ne peut qu'aboutir à u n

25. François Perroux, op. cit.


26. H u y n h C a o Tri, « Éducation, culture et développement endogène : aspects philosophiques
comparés à l'éducation traditionnelle en Extrême-Orient et de l'éducation moderne en
Occident », Stratégie du développement endogène, Paris, Unesco, 1984, p. 87-98.
27. Unesco, Deuxième Plan à m o y e n terme, op. cit., par. 11 013.
28. Ibid.

55
Pham Nhu HS'

développement figé, à l'ethno-développement qui s'interdit toute ouverture,


tout enrichissement, ou à u n développement destructeur dans la mesure où
c'est son entièreté, sa totalité qui sont appelées à disparaître face à l'impact
global et destructeur d'une culture différente réussissant à introduire des
éléments de déstructuration à tous les niveaux de la réalité sociale, écono-
mique et culturelle. Il faudrait signaler ici le p h é n o m è n e de fragilisation de
l'identité collective dans les sociétés où existe une adéquation profonde entre
les diverses structures, ce qui signifie que la déstructuration d'une des
structures risque d'entraîner rapidement ce q u e nous avons appelé l'eth-
nocide.
Le repérage conceptuel de la notion d'identité collective peut se faire
dans le cadre des acquis théoriques et conceptuels de la biologie qui, non
seulement réfute toute théorie évolutionniste, mais constate que la culture
n'est pas une contre-nature mais se situe en dehors et au-dessus d'elle. Il est
d'ailleurs remarquable qu'il existe une unité de vision de plus en plus
affirmée entre sciences exactes et sciences sociales et que le biologiste peut
ainsi affirmer que « l'étude des processus vitaux est devenue signifiante pour
la compréhension du p h é n o m è n e humain. Celui-ci n'offre pas de mystères,
mais s'inscrit dans le droit fil d'une évolution culturelle qui, progressive-
ment, a pris le relais de l'évolution organique. C e m o u v e m e n t a toujours
protégé la diversité29. »
Définie de manière dynamique c o m m e fondement d u développement
endogène, l'identité collective ne peut être q u e soumise au changement ou
sinon à la mutation : « L a véritable question qui se pose n'est pas de savoir
quelle partie de l'identité collective doit être sauvegardée contre l'agression
du dehors, mais quel type de changement fondé sur l'authenticité et le
spécifique rendra impuissante — j'allais dire inutile — cette agression30. »
La participation n'est pas seulement la condition fondamentale de toute
action de développement pris dans son aspect opérationnel mais sa finalité
m ê m e , parce qu'elle constitue le garant de la diversité des styles de
développement adaptés au contexte propre à chaque société, chaque
c o m m u n a u t é . Loin d'être une technique qui permettrait de rentabiliser
certains projets de développement ou de les faire exécuter par la population
sans faire appel aux ressources financières extérieures ou étatiques, la
participation est avant tout u n processus social par lequel le projet de
développement s'enracine dans le milieu touché et s'imprègne des valeurs
spécifiques de ce milieu.
Des différentes expériences de développement dans lea divers domaines,
il est possible de faire ressortir trois traits fondamentaux de la participation
et de sa fonction dans le processus de développement endogène:
D ' u n e part, il ne peut y avoir de participation véritable hors de la culture,
car ce sont les valeurs culturelles qui lui confèrent u n sens. L'échec de
nombreuses expériences participatives avec l'imposition de cadres et de

29. Jacques Ruflïé, De la biologie à la culture, Paris, Flammarion, coll. « C h a m p s », 1983, vol. 2,
p. 308.
30. Jacques Berque, op. cil., p . 46.

56
Le développement endogène comme alternative.
Potentialités et obstacles à son déploiement

modes de participation étrangers à la c o m m u n a u t é s'explique par le fait que


les populations locales ont vécu cette participation c o m m e contrainte o u
alinéation. L'échec des coopératives « modernes » le prouve. D e m ê m e il est
intéressant de noter, dans certains pays en développement, la revalorisation
et la réactivation de certaines structures communautaires c o m m e cadres de
la participation populaire: les fokolona à Madagascar, les villages ujama en
Tanzanie.
D'autre part, pour élaborer, promouvoir et évaluer les stratégies de
participation, il faut se libérer de l'esprit de productivité, car « mettre à
l'épreuve de critères productivistes les institutions orientées vers la partici-
pation c'est, au départ, détruire le système de participation. C e qu'il faut
donc c'est que le choix des institutions participantes n'aille pas contre le
processus de production mais qu'il pose le problème des objectifs, d u
contenu et des méthodes de la production. Il donne le pas au qualificatif sur
le quantitatif31. »
Enfin, la réussite de la participation est fonction de la réduction de l'écart
entre le langage de la modernisation employé par le promoteur de l'expé-
rience participative, en l'occurrence le plus souvent l'État, et le langage
traditionnel des populations concernées.
L'endogénéisation du développement ne signifie pas la dichotomisation
et l'opposition entre facteurs endogènes et facteurs exogènes. Elle repose au
contraire sur leur harmonisation en fonction desfinalitésque se fixe la
société ou la c o m m u n a u t é en développement. Elle signifie que « chaque
société doit vivre sa propre modernité à travers ses propres innovations
multiples, multiformes et multidimensionnelles aussi bien dans les domaines
technologique que social, culturel, et idéologique par l'adoption des voies
originales et diversifiées dans le développement. Aucune société ne devrait ni
n'est condamnée à copier d'autres sociétés ni à reproduire au moins
identiquement ou à maintenir fatalement une voie ou u n schéma unique d u
développement 32 . »

L ' U N E S C O , PRINCIPAL M O T E U R D U D É V E L O P P E M E N T ENDOGÈNE

Guidée par la recherche des correctifs à apporter à l'application de la théorie


du développement assimilé à la croissance qui a engendré la pauvreté de
masse et de nombreuses distorsions socio-culturelles dans les sociétés en
développement, l'Unesco a été peu à peu amenée à élaborer et à promouvoir
le développement endogène.
Sa réflexion sur le rôle de la culture dans le développement est parti-
culièrement significative de cette démarche. E n 1970, à la Conférence
intergouvernementale sur les politiques culturelles, le développement cultu-
rel est apparu c o m m e issu d'une conception trop exclusivement économique
du développement, c o m m e une revendication pour la qualité de la vie face

31. Roland Colin, « L'institutionnalisation de la participation », Participer au développement,


Paris, Unesco, 1984, p . 127.
32. Unesco, doc. 1 1 5 / E X / S P / R A P 1, par. 60.

57
Pham Nhu Hô'

aux menaces que certains aspects du progrès technique et de l'activité


économique font peser sur l'équilibre des sociétés et l'épanouissement des
individus. Peu à peu a émergé la notion de dimension culturelle du
développement qui s'avère être la nécessité de prendre en considération les
paramètres culturels dans le processus de planification du développement et
d'examiner les composantes et les incidences culturelles des projets de
développement économique et social. Mais c'est avec l'élargissement et
l'approfondissement de la notion de culture c o m m e le fondement, le moteur
et la finalité d u développement, à Mexico en 1982, que la culture devient
déterminante pour imprégner l'ensemble des activités théoriques et pra-
tiques de l'Unesco.
Pour l'Unesco, « il s'agit de penser le développement à partir d'autres
repères, c'est-à-dire d'envisager la croissance économique et le progrès
technique, mais aussi le logement, le travail, les revenus, l'éducation, la
formation, l'information, les loisirs, l'urbanisme, etc., en termes de valorisa-
tion culturelle. Il ne s'agit pas d'opposer économie et culture, mais de
rechercher u n meilleur équilibre entre structures économiques et systèmes
culturels, entre modes de production, modes d'organisation sociale et modes
de vie33. »
U n e telle démarche et u n tel aboutissement ne sauraient étonner si on les
rapporte à la mission m ê m e de l'Unesco qui est, certes, sectorielle parce
qu'elle concerne l'éducation, la science et la culture dans le mandat qu'elle a
reçu, mais qui s'avère être de caractère synthétique et globalisant au n o m de
l ' h o m m e . E n effet, « l'Unesco ne saurait, sans manquer à sa mission,
renoncer à envisager les problèmes humains à la fois dans leur ampleur
totale et dans leur principe essentiel. C e qui n'est pas s'arroger une
compétence technique illimitée mais s'attaquer à ces problèmes dans leur
dimension de sens qui ne s'accommode d'aucun découpage, mais domine et
ordonne toutes les approches instrumentales et sectorielles. Parmi toutes les
organisations du système des Nations Unies, sans prétention excessive ni
dogmatisme, mais dans l'esprit d'une collaboration respectueuse des attribu-
tions de compétence, l'Unesco peut à bon droit assumer la fonction d'une
réflexion fondamentale et totalisante exercée au n o m de l ' h o m m e , de ses fins
et de ses valeurs, et visant moins à prolonger ou à couronner les démarches
analytiques particulières (et encore moins à s'y substituer) qu'à leur pro-
poser un centre, un propos et une unité de vision34. »
Aboutissement d'une réflexion globale et synthétique de caractère
éthique et humaniste, le développement endogène ne peut que heurter les
tentatives qui tentent de réduire l ' h o m m e à une seule de ses dimensions. Il
constitue pour cela un au-delà de l'économique, un dépassement de la
théorie dominante du développement, dépassement que certains qualifie-
raient d'utopique et d'idéaliste, qualificatifs que nous accepterons volontiers
en se référant à sa visée, qui est génératrice d'actions, mais que nous rejetons

33. Unesco, doc. 1 1 9 / E X / 1 6 , par. 205.


34. Unesco, Comprendre pour agir, Paris, Unesco, p. 110.

58
Le développement endogene comme alternative.
Potentialités et obstacles à son déploiement

parce qu'il correspond déjà et maintenant à la quête du développement et


des identités qu'on retrouve partout dans le m o n d e , et parce qu'il a déjà les
instruments de son inscription dans la réalité, m ê m e si ceux-ci s'avèrent être
moins « opératoires » que ceux de l'analyse classique, pour des raisons qui
tiennent non seulement à l'état d'avancement des sciences mais aussi aux
intérêts des grands centres de savoir et de pouvoir.

Les instruments de la mise en œuvre d'un développement


endogène
DÉVELOPPEMENT E N D O G È N E ET RAPPORTS POLITIQUES

Entendu au sens d'une entreprise de libération de la créativité collective, le


développement endogène exige une volonté politique ferme de l'État pour
soutenir les initiatives des populations locales par une politique participative
réelle. Certaines expériences de développement autocentré sont particulière-
ment précieuses et enrichissantes car elles éclairent les contingences qui
limitent les potentialités d'un développement endogène. Ces contingences
relèvent essentiellement d'un conflit au niveau du pouvoir entre « idéolo-
gies » et « technocrates » mais aussi au niveau du langage et de la pratique
entre le langage de l'endogénéité et celui de la technicité.
L'exemple de la Tanzanie semble être concluant en ce sens35. E n effet, il
y existe au niveau le plus élevé de l'État une réelle volonté de responsabilisa-
tion des populations par une institutionnalisation poussée de la participation
populaire. Cependant, cette participation a été limitée dans la pratique car le
langage et les moyens employés par ceux qui devaient être les promoteurs de
cette participation, à savoir les agents de l'État, relèvent d'un modèle
néo-libéral et technico-rationnel et ont finalement fait échouer la politique
participative.
E n effet, dans la planification et dans la gestion d u développement, le
modèle employé qui se réclame d'une synthèse des expériences de développe-
ment intégré menées ailleurs en Afrique — mais dont l'intégration apparaît
c o m m e purement instrumentale — repose sur des postulats dont les abou-
tissements sont en contradiction avec le processus d'endogénéisation du
développement, à savoir: la primauté de l'administration, qui induit donc
une participation dépendante ou semi-dépendante de la population ; l'im-
portance accordée aux « experts », qui s'oppose donc à la « déprofessionna-
lisation » d u savoir et à la redéfinition des acteurs du développement ; la
rationalité économique ; l'optimalisation plutôt que la transformation ; et
l'existence d'informations auxquelles la population est censée avoir accès de
manière aisée mais qui, en réalité, manquent terriblement et parfois se
trouvent en contradiction les unes par rapport aux autres.

35. S . S . M u s h i , « L'institutionnalisation de la participation des populations au développe-


m e n t : l'expérience tanzanienne », Participer au développement, Paris, Unesco, 1984, p . 305-
330.

59
Pham Nhu HS'

D e là découlent une verticalisation et une centralisation de la planifica-


tion qui font une large part aux projets sectoriels où le rôle des experts
l'emporte sur celui des villageois.
L'expérience des C E P I (Centres d'éducation populaire intégrée) en
Guinée-Bissau fait ressortir le m ê m e type de conflit tant au niveau d u
pouvoir qu'au niveau de la pratique, avec la volonté manifeste des tech-
nocrates de limiter sinon de faire disparaître ce type d'expérience.
D e ces expériences, qui ont finalement partiellement échoué, on peut
affirmer que l'Etat est un acteur stratégique primordial quant à la promotion
d'un développement endogène, mais qu'il s'établit aussi, au niveau de cette
promotion, une logique de cohérence qui voudrait que les promoteurs
puissent disposer des instruments adéquats pour sa réalisation. A u niveau
donc de la « technique », nous pouvons constater la réintroduction des
instruments contraires à l'orientation politique générale. U n e telle contradi-
tion renvoie, en fait, à un conflit de pouvoir.
Ceci ne doit pourtant pas nous empêcher de voir qu'il existe de tels
instruments qui vont au-delà de la logique de la rationalité mais qui
demeurent inutilisés ou partiellement utilisés face à la prégnance du discours
dominant sur le développement, face aussi à la résistance de forces sociales
dont les intérêts vont à l'encontre de l'endogénéisation, c'est-à-dire à
l'encontre des masses. L e fait que le langage de l'endogénéité soit qualifié
d'idéologique ne doit pas nous faire oublier qu'il existe concrètement et doit
être soutenu par des forces socio-politiques capables de se refuser à la
soumission, aux intérêts conjugués des centres de puissance à l'échelon
international c o m m e au sein de la nation.
L e problème de l'administration publique dans les pays en développe-
ment, qui aurait d û être une administration orientée vers le développement,
doit donc s'interpréter non pas seulement c o m m e étant le lieu privilégié de la
manifestation des conflits de pouvoir, mais aussi c o m m e le lieu d'affronte-
ment entre deux types de langages, de cultures. U n e telle perspective exige
une analyse pluridisciplinaire qui permettrait de révéler la totalité des
dimensions de ce phénomène complexe qu'est l'Etat dans u n pays en
développement.

LES POTENTIALITÉS DE L'ENDOGÉNÉISATION DU SAVOIR


ET DU SAVOIR-FAIRE

E n partant de l'endogénéisation d u savoir et du savoir-faire, nous voulons


insister sur la possibilité de créer ou de renouveler des méthodes, des outils
scientifiques et des techniques qui soient en adéquation avec la réalité des
pays en développement, mais aussi sur la possibilité de transfert des
connaissances et des techniques capables d'être maîtrisées par les popula-
tions concernées et provoquant le moins de « nuisance écologique » possible.
U n e telle démarche suppose des cheminements divers à des niveaux diffé-
rents mais qui doivent tous converger vers l'élargissement des espaces
d'autonomie des individus et des sociétés du Tiers M o n d e .

60
Le développement endogène comme alternative.
Potentialités et obstacles à son déploiement

La critique socio-épistémologique des sciences sociales impliquées dans l'analyse du


développement

Elle doit viser à la relativisation des concepts q u e nous retrouvons surtout


dans la théorie dominante et plus particulièrement dans la science écono-
mique, et donc à combattre la prétendue universalité de ces concepts. Elle
peut s'appuyer sur la triple sous-estimation qu'on retrouve dans cette
théorie :
D ' u n e part, la méconnaissance du sujet et de l'objet de connaissance. L a
théorie d u développement postule le rapport d'extériorité, d'altérité entre
l'objet et le sujet de connaissance, qui garantit l'objectivité de la connais-
sance et par voie de conséquence son universalité. O r l ' h o m m e de science ne
connaît des faits et des objets q u e par rapport à des structures dont on peut
retracer la genèse et par rapport à des questions qu'il pose à travers des
concepts qu'il utilise. E n assimilant l'objet de connaissance construit à la
réalité, il est possible d'effacer toute relation à une réalité historiquement
déterminée, toute historicité de la connaissance elle-même pour affirmer sa
prétention à l'universalité. Il en est ainsi des concepts clefs de la théorie
dominante d u développement c o m m e ceux de marché, de croissance, de
productivité, de rationalité. L'historicité de telles connaissances doit e m -
pêcher q u e le transfert des modèles et des concepts ne soit en réalité u n
transfert des normes d'un milieu à un autre qui lui est essentiellement
différent et doit donc permettre d'interroger la prétention à l'universalité de
tels méthodes et concepts.
D'autre part, la méconnaissance de la connaissance non consciente. L a
structuration de la réalité dans le cadre de la théorie d u développement est
faussée aussi par une connaissance non consciente qui est présente dans le
discours sous la forme d'hypothèses implicites ou d'idéologies sous-jacentes.
Il en est ainsi de la vision prométhéenne contenue implicitement dans cette
théorie ou encore de l'évolutionnisme couplé avec le diffusionnisme présent
dans l'affirmation à priori de l'objectif final de l'évolution de toutes les
sociétés.
Enfin, la méconnaissance d u sujet collectif, c'est-à-dire la méconnais-
sance de structures cognitives c o m m u n e s aux personnes d'une m ê m e
c o m m u n a u t é qui informe m ê m e au-delà de l'application rigoureuse d'instru-
ments conceptuels soumis aux exigences de la rationalité scientifique, la
connaissance des objets et des personnes. D ' o ù u n effet de sociocentrisme
qu'on retrouve de manière plus ou moins m a r q u é e dans les différentes
théories de développement, c'est-à-dire de théories concernant d'abord et
essentiellement autrui. Il apparaît ici que si la décentration par rapport à
l'individu est facile, la décentration par rapport à la culture est beaucoup
plus exigeante et suppose en premier lieu la conscience de ce rapport intime
et interne qui lie connaissance scientifique et culture. D ' o ù l'importance de
l'analyse des images sociétales que se renvoient les différentes sociétés à
travers un long processus historique de dépendance et d'autonomisation. O n
peut remarquer à cet effet q u e le sous-développé a hérité de beaucoup de

61
Pham Nhu Hô'

traits de l'indigène, marquant ainsi la continuité entre l'orientalisme et la


théorie d u développement, entre l'action de civiliser et l'action de dévelop-
per, entre la civilisation et la raison.
O n aurait cependant tort de croire qu'une critique épistémologique soit
suffisante pour situer la théorie dominante du développement c o m m e projet
« scientifique », car si elle est un outil puissant pour dévoiler les rapports de
domination, elle est cependant insuffisante est biaiserait la réalité en dé-
signant la science (occidentale) c o m m e bouc émissaire. Il faudrait la
compléter par la critique de la pratique d u développement qui inscrit les
rapports de domination/dépendance non plus en termes de savoir mais en
termes de pouvoir.

La reconsideration du societal et de l'économique

Il existe actuellement un compartimentage de nature positiviste des sciences


sociales qui a conduit à la domination de l'économie du développement par
la pénétration de la notion de rationalité dans l'ensemble des sciences
sociales et à la transformation des autres sciences sociales en sciences
auxiliaires. U n tel compartimentage doit être remis en cause en fonction de
la multidimensionnalité des phénomènes et de la multiplicité des relations
entre les divers niveaux et structures de la réalité, selon la société considérée.
Les économistes en sont d'ailleurs les premiers conscients quand ils
affirment que « pas u n concept économique n'est pensable jusqu'au bout si
on ébranle ses fondements culturels ». E n se constituant c o m m e science, la
science économique a voulu se rendre autonome de la morale en rejetant le
problème de la fin d u développement pour acquérir un statut de neutralité.
Avec la revendication des identités et m ê m e celui de la modernité, on
s'aperçoit que la relation moyen/fin n'est pas seulement dominée par le souci
de la rationalité économique, mais qu'elle s'inscrit aussi dans u n c h a m p
culturel qui parfois fait émerger des conduites non économiques, sinon
anti-économiques. Il faut reconnaître q u e c'est la culture, la hiérarchie
sociale engendrée par les valeurs culturelles qui président à l'attribution des
rôles antécédents à toute analyse économique de la production et de
l'échange. O n peut citer le cas du potlach ou de la dialectique des dons et des
contre-dons dans les sociétés traditionnelles. Reconnaître cela, c'est re-
connaître par là m ê m e la diversité des relations entre l'économique, le social
et le culturel. U n e telle reconnaissance induit à penser que « la mise en relief
de la diversité économique — et ce faisant, la possibilité de déclencher des
processus de connaissance endogènes — passe par la reconsidération d u
societal et la reconnaissance de combinaisons variables, selon le cas, entre le
politique, l'économique, etc., ce qui implique la reconnaissance de m o d e s
d'analyse originaux selon les sociétés » 3 6 .
D a n s l'analyse d u développement par les sciences sociales, il faudrait

36. Xavier Greffe et Michel Aubry, « Les conditions du transfert international des connais-
sances économiques », Domination ou partage, Paris, Unesco, P U F , 1980, p. 166.

62
Le développement endogène comme alternative.
Potentialités et obstacles à son déploiement

donc établir une réciprocité des perspectives qui doit cependant éviter le
phénomène de la domination c o m m e c'est le cas avec la théorie classique du
développement. Il s'agirait plutôt « de dépasser les cloisonnements discipli-
naires et d'élargir les problématiques en présence en essayant d'effectuer une
analyse intégrée de certains problèmes plutôt qu'en s'efforçant de coor-
donner leurs méthodologies. Cela ne reviendrait pas à éliminer l'écono-
mique, mais à le faire apparaître au sein d'un cadre général qui lui donnerait
une signification précise et qui admettrait que cette signification puisse
changer avec les modifications de ce cadre. L a garantie de l'endogénéité de
la connaissance serait ainsi trouvée dans le primat de l'objet sur la m é -
thode 37 . »

La valorisation et l'intégration des savoirs locaux

E n se concentrant sur les changements à introduire au sein des sociétés et des


communautés en développement pour déclencher le processus de moderni-
sation, on s'est interdit l'analyse des savoirs locaux si ce n'est de manière
négative. O r il apparaît de plus en plus qu'il existe des savoirs locaux qui
sont performants non seulement en fonction des moyens matériels dont
disposent les sociétés en question et de leur configuration spécifique, mais
qui ont u n potentiel de développement élevé. O n peut citer le cas des
pratiques culturales en étages avec plusieurs types de cultures simultanées
sur un m ê m e c h a m p , ce qui diversifie la production et la consommation tout
en étant une pratique de conservation excellente de la fécondité de la terre.
D e telles pratiques ont nettement reculé devant la monoculture des planta-
tions. Les agronomes sont en train de les redécouvrir c o m m e m o y e n de lutte
contre la désertification et contre la famine.
Sur le plan juridique, il existe en Afrique u n droit coutumier et un droit
local de création récente qui, en maintenant certaines valeurs locales, est
beaucoup plus qu'une adaptation d u droit occidental aux contingences
locales. Mais de telles pratiques juridiques (surtout le second) n'existent que
dans certains pays où la « société civile » est développée et où existe une
décentralisation administrative qui a permis cette « délégation de c o m p é -
tence ». Il est remarquable de signaler que la théorie du juge raisonnable en
la personne d u président de la c o m m u n a u t é permet de resituer les conflits
dans un cadre socio-culturel qui facilite l'acceptation et l'application des
décisions juridiques. Cependant, dans ce domaine aussi, le développement
de ce droit local risque d'être bloqué par l'envahissement de la rationalité
juridique positiviste ou étatique. C e qui est en jeu, c'est le problème de
l'articulation des espaces de développement, et encore une fois on rejoint le
politique.
D ' u n e manière générale, m ê m e pour les populations locales qui sont les
premières concernées, la revalorisation des savoirs ne peut être. efficace et
durable que s'ils réussissent à s'intégrer c o m m e m o y e n s de la recherche de la

37. Ibid., p. 189.

63
Pham Nhu Hô'

modernité entendue c o m m e recherche de la maîtrise de leur propre déve-


loppement. Cela veut dire qu'ils doivent se situer autrement et ailleurs que
dans l'image que ces populations se sont fait elles-mêmes de leur condition
de déshérités et de marginalisés.

La reconnaissance des phénomènes non pris en compte par l'analyse classique

L a théorie dominante du développement est essentiellement réductionniste.


Elle exclut de son c h a m p d'analyse des phénomènes qui ressortent de
déterminations autres que rationnelles ou les déforment en les subsumant
sous la catégorie des phénomènes à faire disparaître. Ainsi, le marché étant
considéré c o m m e la forme la plus rationnelle et la plus économique de
l'allocation des ressources, le phénomène de l'auto-consommation est soit
exclu de la comptabilité, soit déformé par une monétarisation abusive qui
tend à remplacer le comportement de subsistance par le comportement de
profit. O r 1'« économie cachée », qui « englobe tout ce que la comptabilité
nationale laisse passer, c'est-à-dire d'une part l'ensemble des phénomènes
hors-marché, y compris l'économie domestique, et d'autre part tous les
marchés parallèles plus ou moins illégaux » 38 , est d'une importance primor-
diale non seulement pour comprendre la survie de nombreuses catégories de
la population, mais aussi pour saisir le m o d e de vie de ces m ê m e s popula-
tions. E n effet, « l'articulation d u hors-marché et de l'économie marchande
apparaît c o m m e une dimension essentielle du projet social dont l'archi-
tecture cachée se dévoile en démontant la mécanique de l'horloge sociale.
Pour ce faire, il faut dépasser l'étude minutieuse des budgets-temps et
remonter à l'étude comparative des modèles culturels, des temps sociaux,
holistiques et diachroniques. L a perte de précision dans la mesure quantita-
tive des phénomènes hors-marché sera récompensée par une meilleure
compréhension de leur dynamique et l'éventail des modèles de société
considérés sous l'angle de l'articulation du marché et du hors-marché 39 . »
L a saisie de tels phénomènes suppose donc qu'on renonce à une vision
réductrice: ainsi, par exemple, comprendre le comportement de subsistance
de celui qui produit pour sa propre consommation et sa tendance à évaluer
sa production en termes réel-réel et non pas en termes monétaires. Elle
nécessite aussi une analyse qui soit multidimensionnelle et globale, surtout
quand on sait que ces phénomènes ignorés sont souvent de nature qualitative
et se laissent difficilement plier à une lecture quantitative, dominante dans la
théorie classique d u développement, ou à une rationalisation abusive qui
déforme leur nature m ê m e . Il en est ainsi des phénomènes de revivalisme
religieux dans certaines régions sur lequels on plaque avec trop de facilité le
qualificatif d'archaïque, de moyenâgeux, car la théorie de la modernisation
oriente à voir le progrès c o m m e le recul des croyances traditionnelles, le
dégagement par rapport à ces dernières, quelles qu'elles soient et quelle que

38. I. Sachs, « L'économie cachée: esquisse d'une problématique », dossier I F D A , n° 22,


mars-avril 1982, p . 23.
39. Ibid., p . 26.

64
Le développement endogène comme alternative.
Potentialités et obstacles à son déploiement

soit la fonction de ces croyances dans la société traditionnelle, alors qu'il est
possible de voir ces phénomènes c o m m e étant partiellement le rejet global
d'un certain type de développement.
Il est certain que la considération de ces phénomènes nécessite des outils
d'analyse nouveaux qui pour l'instant m a n q u e n t et dont la création se heurte
elle aussi à une certaine méfiance sinon à une résistance d u discours
dominant.

La redéfinition des acteurs du développement et la déprofessionnalisation du savoir

L a participation c o m m e principe du développement est inscrite dans toutes


les politiques de développement. Elle est souvent considérée c o m m e u n
élément fondamental pour équilibrer l'emprise techno-bureaucratique sur
l'élaboration et la réalisation de la planification. Plus encore, elle est la
source de la légitimité fondamentale du modèle de développement appliqué.
O r le plus souvent elle s'est faite dans le cadre d'une centralisation politico-
administrative qui aspire les décisions vers le haut, vers le centre, la violant
ainsi de tout réel.
Pour rendre effective la participation c o m m e m o y e n de redéfinir les
acteurs d u développement, il faut clarifier les rapports entre l'Etat et les
masses aussi bien sur le plan des structures que sur le plan du langage de ces
deux entités. U n e décentralisation est nécessaire avec c o m m e corollaire le
déplacement de la prise de décision concernant les communautés elles-
m ê m e s vers celles-ci. Il est intéressant de noter ici que certaines stratégies de
décentralisation s'appuient sur des c o m m u n a u t é s traditionnelles réactivées
et dotées de nouveaux moyens de développement. U n e telle stratégie a plus
de chances d'aboutir car, à travers la participation dans u n cadre socio-
culturel qui lui est habituel, la population est plus apte à imprimer un sens
au développement auquel elle aspire. Cette réactivation des communautés
traditionnelles pose le problème de la recherche de la modernité à partir
d'éléments traditionnels, donc d u choix des éléments à actualiser et des
éléments à rejeter. L a fixation des critères d e ce choix doit se faire en dehors
de la théorie de la modernisation, de la rationalité telle qu'elle se conçoit
dans le discours dominant, car sinon se trouve réintroduit u n langage qui
supprime toute efficacité réelle de la participation en la figeant dans u n
langage auquel la population ne saurait accéder. Par exemple, si la coopéra-
tive au sein d'une c o m m u n a u t é traditionnelle se fait selon des normes
préétablies et tirées d'une expérience étrangère, elle risque de devenir une
structure de domination pour la population elle-même : une coopérative qui
inscrit dans son statut un article fixant q u e le paysan, pour sortir de la
coopérative, doit envoyer une lettre recommandée, a beaucoup de chances
d'être u n e « anomalie ». O r de tels statuts se rencontrent pourtant en
Afrique où existe une fixation particulièrement marquée pour l'aspect légal,
formel.
Par ailleurs, par la participation peut exister une réelle déprofessionnali-
sation d u savoir dans la mesure où les experts sont ramenés au rôle de

65
Pham Nhu HS'

conseillers au lieu d'être les véritables décideurs. Cette déprofessionnalisa-


tion du savoir doit porter sur l'ensemble des savoirs et des savoir-faire
impliqués dans le développement car il s'avère que c'est souvent à travers
une soi-disant technicité des problèmes q u e l'expert, avec son souci d e
rationalité essentiellement économique, reprend ses droits. C e qui ne veut
pas dire que la population doit faire les plans d'un barrage mais qu'elle doit
pouvoir être en mesure d'apprécier les avantages et les nuisances d'une telle
construction et se doter des moyens pour en tirer avantage ou en limiter les
nuisances.
L'échec relatif de grands projets industriels et agricoles a entraîné la
remise en cause de certains dogmes c o m m e celui des économies d'échelle qui
« signifie la possibilité ouverte à des cheminements pédagogiques qui
permettent à des collectifs de travail en formation de maîtriser progressive-
ment des ensembles complexes à partir d'instruments moins disproportion-
nés à leur expérience w 4 0 . D'ailleurs la notion de technologie appropriée
intègre justement la potentialité de la maîtrise de la technique par la
population.
L'analyse des divers cheminements pour inscrire l'endogénéité nous
prouve q u e c'est un processus dont le niveau déterminant est le politique.
Mais il est néanmoins remarquable de constater que les autres dimensions
de l'endogénéisation se révèlent être nécessaires pour que l'entreprise
politique réussisse. E n fait il y a interaction constante de ces niveaux et
surtout u n découpage au sein de ces dimensions qui font ressortir une
polarisation entre, d'un côté, le discours dominant du développement et, de
l'autre, l'alternative, que ce soit sous la forme d'un développement auto-
centré, self-reliant ou endogène.

L'AFFINEMENT DES M É T H O D E S ET DES OUTILS OPÉRATOIRES

L'afïinement des méthodes en sciences sociales et plus particulièrement des


méthodes quantitatives a créé"un espoir qui est bien vite devenu une illusion,
celui de voir les sciences sociales aboutir à une connaissance objective,
unitaire et opératoire, constituer l'instrument de l'exercice « rationnel » de
tous les m o d e s de gouvernement, car « si les sciences sociales unies par leurs
méthodes quantitatives permettent désormais de mesurer tous les aspects
essentiels de la réalité sociale, elles donneront enfin au pouvoir ce qu'il
d e m a n d e : la connaissance de tous les m o y e n s économiques, sociologiques,
psychologiques dont celui-ci a besoin pour atteindre ses objectifs » 41 .
L'affinement a été le résultat conjugué des progrès des sciences sociales
qui ont permis une meilleure adéquation des méthodes et des concepts à la
réalité et des demandes de la part des institutions chargées des problèmes de
développement, tant sur le plan national que sur le plan international. Il est

40. Pierre Jude, « Conséquences sociales de l'industrialisation dans les pays d u Tiers
M o n d e », dossier I F D A n° 20, novembre-décembre 1980, p. 45.
41. Alain Cotta, « D e la mesure dans les sciences sociales », doc. S S . 8 1 / W S / 8 0 , Paris, Unesco,
1981, p . 23.

66
Le développement endogène comme alternative.
Potentialités et obstacles à son déploiement

possible de saisir ce double m o u v e m e n t à travers le m o u v e m e n t de l'indica-


teur social et l'amélioration des modèles intégrés.
Le m o u v e m e n t de l'indicateur social correspond à un élargissement de la
notion de développement à ses aspects non économiques. Il se résume par
une série de changements concernant le c h a m p couvert par les indicateurs et
leur opérationnalité m ê m e . Ainsi on est passé des indicateurs de ressources
humaines, qui sont significatifs à l'intérieur d'un modèle économique et qui
considèrent uniquement les éléments du processus de développement sous
l'angle de leur contribution à la croissance, aux indicateurs sociaux, qui
reflètent ainsi un élargissement d u développement à des objectifs non plus
seulement économiques mais aussi sociaux. Puis des indicateurs sociaux aux
indicateurs socio-économiques dans le cadre d'un système intégré où les
éléments sont considérés autant d u point de vue social que du point de vue
économique. O n a aussi constaté un changement quant à l'utilisation m ê m e
des indicateurs, utilisés initialement pour mesurer les différences inter-
nationales, c'est-à-dire classant les différentes sociétés sur une m ê m e échelle,
et qui servent actuellement beaucoup plus à mesurer la situation socio-
économique et les tendances à l'intérieur d'une nation, avec une attention
particulière aux différences socio-économiques et spatiales.
Parallèlement au m o u v e m e n t de l'indicateur social, il y a une améliora-
tion des modèles intégrés qui font appel à une analyse pluridisciplinaire pour
essayer d'englober l'ensemble des aspects du développement. Ainsi par
exemple, pour les modèles intégratifs concernant les systèmes humains, on
envisage la classification des ressources humaines et on évalue le processus
du développement du point de vue de la mise en valeur, de l'utilisation et du
bien-être des groupes humains considérés et de leur interaction. Ces modèles
intègrent quatre composantes d u processus de développement 42 :
la composante économique qui traite des résultats de l'application des
mesures de développement économique du point de vue des grandes
catégories de population pour une meilleure utilisation et mise en valeur
des ressources humaines par la planification de l'éducation et de la
main-d'œuvre ;
la composante sociologique, avec la naissance de nouveaux types de relations
sociales dues à l'industrialisation, à l'urbanisation ;
la composante politique, qui envisage les incidences du renforcement de
l'appareil d'Etat ;
la composante culturelle, qui envisage le phénomène d'acculturation inter-
nationale par l'expansion d'un modèle culturel entraînant la marginalisa-
tion croissante de certaines catégories sociales ; l'analyse est donc centrée
sur les perceptions, les motivations et les modes de vie des groupes
sociaux.
L'essor des recherches en sciences sociales n'a pourtant pas abouti à une
conduite plus efficace d u développement. O n peut en déceler deux raisons

42. Sulieman C o h e n , « Les modèles intégratifs », doc. S S . 8 2 / C o n f . 7 0 5 / 2 , Paris, U n e s c o , avril


1982.

67
Pham Nhu Hô'

essentielles. La première réside dans ce que nous pourrions appeler l'illusion


de la théorie de la mesure c o m m e fondement d'une science sociale positi-
viste. E n effet, l'introduction de la mesure dans le c h a m p des sciences
sociales supposerait conduire à une transdisciplinarité de fait, grâce à u n
rapprochement des spécialistes de diverses origines utilisant des méthodes
voisines, pour parvenir à une unification des sciences sociales et accroître
ainsi leur pouvoir explicatif et leur capacité d'intervention. O r il s'est avéré
que les instruments de mesure qui se voulaient neutres étaient en profonde
corrélation avec une certaine forme de société. D o n c leur transposition à des
sociétés différentes, cherchant à se frayer des voies originales de développe-
ment, risquait de déformer et de dénaturer les phénomènes spécifiques de ces
sociétés car, derrière le concept, les batteries de mesure et les modèles se
cacheraient les normes : « A vouloir forcer l'application des concepts sous
prétexte qu'ils étaient mesurables, on a abouti très souvent à de fausses
mesures qui sont sans doute pires q u e l'absence de mesure 4 3 . »
Pour que les sciences sociales puissent véritablement progresser, il
faudrait qu'elles tiennent compte d'abord de la société étudiée. Puis, sur la
base de l'enrichissement continuel et raffinement progressif des instruments
de la connaissance, qu'elles constituent un projet auquel l'ensemble des
sociétés, et non plus seulement les seules sociétés industrialisées actuelles,
puisse participer. M a i s pour cela il faudrait faire bénéficier des chercheurs et
de leurs recherches les pays qui sont actuellement presque totalement
dépourvus de structures de recherche adéquates. C'est d'ailleurs là une
préoccupation majeure de l'Unesco.
L a seconde raison est dans la professionnalisation et dans l'utilisation du
savoir. Professionnalisation par la création d'un certain « expert » au
développement qui en devient le véritable agent ; professionnalisation par la
concentration des données et des informations entre les mains de ceux qui
ont déclenché le processus de connaissance et qui le monopolisent. O n peut
en effet constater que « la majeure partie du travail de recherche en sciences
sociales dans le Tiers M o n d e (et ailleurs) vise souvent des objets utilitaires:
répondre aux besoins et aux désirs des administrations et des responsables
politiques qui souhaitent recueillir des informations auprès de ceux qui ne
décident pas afin de décider à leur place (...) Dans ce cadre, les méthodes ont
toutes u n point c o m m u n : concentrer l'analyse, le problème et sa formula-
tion, ainsi que la production de la connaissance, entre les mains de ceux qui
ont engagé le processus. O r une question fondamentale se pose: qui est en
droit d'engendrer la connaissance? Pourquoi et c o m m e n t le fait-on? » 44 . L a
pertinence des connaissances doit donc se faire en fonction des intérêts et des
valeurs de ceux à qui elles devraient profiter. E n ce sens, « le m o u v e m e n t de
l'indicateur social doit porter sur l'identification des conditions qui per-
mettent aux individus, aux groupes et aux c o m m u n a u t é s de poursuivre leurs
buts de façon autonome, assurée et équitable ». Il doit en être ainsi de

43. Alain Cotta, op. cil., p. 28.


44. B u d d Hall, « Créer la connaissance, briser un monopole », Domination ou partage, Paris,
Unesco, P U F , 1980, p. 66.

68
Le développement endogène comme alternative.
Potentialités et obstacles à son déploiement

l'ensemble des recherches en sciences sociales engagées dans l'analyse d u


développement.
Les sociétés du Tiers M o n d e ont subi et sont en train de subir une série
de chocs de toute nature (économique, politique, sociale et culturelle), dont
les effets cumulatifs conduisent progressivement à une extériorisation d u
moteur de la croissance et d u développement en m ê m e temps q u ' à une
soumission de plus en plus grande à un modèle de société, dont la caractéris-
tique principale réside dans la dévalorisation absolue d u socio-culturel. L e
développement ne peut donc être qu'extraverti et dépendant. O r , à la
lumière des échecs de cette normalisation, il apparaît qu'il est plus urgent
que jamais de recentrer le développement tout en décentrant l'approche du
développement de l'économisme et de la « rationalité » (économique) pour
permettre aux sociétés d'exprimer leur propre dynamisme à travers le
développement. Il s'agit là d'un débat qui est loin d'être académique, car il
en va de l'avenir m ê m e de ces sociétés, soit en tant qu'entités spécifiques, soit
en tant que sous-segments d'une société mondiale dont les traits sont tracés
avec clarté par le discours actuellement dominant dans l'analyse du déve-
loppement.
Par ailleurs, il est clair que le développement endogène, en tant qu'alter-
native au modèle dominant, est actuellement la seule réponse globale aux
distorsions de toute nature qui portent atteinte à la cohésion sociétale des
pays du Tiers M o n d e , réponse non seulement la plus pertinente, mais aussi
la plus efficace à la crise actuelle. E n effet, « l'expérience prouve que
lorsqu'une société est engagée dans la voie d'un développement qui répond
aux aspirations et aux besoins de la société ainsi qu'à ses valeurs sociales et
culturelles, les difficultés économiques, lorsqu'elles surviennent, sont mieux
supportées par les populations, qui trouvent plus aisément les ressources
nécessaires pour les surmonter » 45 . L'opposition ne se situe pas entre
réalistes et idéalistes. Elle est entre les tenants d'un discours unificateur et
homogénéisant — c'est-à-dire dominateur — et ceux qui prêchent l'enri-
chissement par la diversité dans le cadre de relations équitables entre les
systèmes sociaux.

45. Unesco, doc. 119 EX/16, op. cit., par. 315.

69
Chapitre 3

Peut-on aider les autres à se


développer à leur manière?
Jacques Bousquet

De l'innovation imposée à la promotion du développement


endogène

L'idée d'un soutien désintéressé au développement d'autres peuples n'est


vieille que d'un demi-siècle; et plus récente encore est l'idée d'aider une
autre société à se développer à sa manière propre. Les problèmes posés par la
mise en pratique de ces idées sont donc tout neufs et, pour aborder avec
objectivité l'étude des différents mécanismes de soutien à la promotion de
l'innovation, il n'est peut-être pas inutile d'examiner très rapidement c o m -
ment, dans le passé — lointain et proche — les innovations se sont propagées
dans les sociétés humaines.

LA R É V O L U T I O N NÉOLITHIQUE

La révolution industrielle, qui a entraîné et continue à entraîner aujourd'hui


tant de changements dans notre m o d e de vie, notamment dans le domaine de
l'éducation, ne constitue pas un événement unique dans l'histoire de
l'humanité. Il y a quelques dix millénaires s'était produit u n phénomène
analogue: la révolution néolithique. C o m m e la révolution industrielle, la
révolution néolithique a provoqué une vague de transferts techniques et
sociologiques. L'étude des transferts néolithiques est extrêmement instruc-
tive pour comprendre les transferts de notre temps du fait que, tout en étant
de m ê m e nature, ils sont assez lointains pour permettre une réflexion
dépassionnée.
Il faut noter ici que le m o t m ê m e de « néolithique » — adopté à une

71
Jacques Bousquet

époque où l'on connaissait uniquement le Néolithique de l'Europe, une aire


marginale d u m o n d e néolithique — prête à confusion. Malgré l'étymologie,
la pierre polie joue un rôle mineur (sauf dans ces aires marginales qui sont
c o m m e le « Tiers M o n d e » néolithique) dans ce que les historiens ont
maintenant coutume d'appeler le complexe néolithique. L e complexe néoli-
thique se caractérise n o n seulement par le polissage des outils de pierre,
mais, encore et surtout, par la naissance de l'agriculture (avec ou sans
élevage), de la céramique, d u tissage, d u travail de l'or, de l'écriture et de
l'astronomie ; mais ces progrès techniques sont intimement liés à des
changements d'ordre social : sédentarisation puis urbanisation, division d u
travail, naissance de nouvelles catégories sociales spécialisées (prêtres,
scribes, artisans, entrepreneurs, etc.)1. Le Néolithique est donc un ensemble
cohérent d'innovations. Ces innovations ne constituent pas une seule et
m ê m e culture (il y a de nombreuses cultures néolithiques: sumérienne,
égyptienne, Cretoise, grecque, celtique, chinoise...), mais une civilisation sur
laquelle, par la suite, se sont basées la plupart des cultures humaines encore
existantes à l'aube des temps modernes.
A u début du Néolithique, c o m m e aujourd'hui dans ce qui n'est encore,
sans doute, que le c o m m e n c e m e n t de l'âge industriel, le développement
fulgurant de certaines aires a déclenché u n mouvement de transferts de tous
ordres (techniques, économiques et, aussi, culturels) vers les autres aires
devenues retardataires.
A u vu des fouilles réalisées, la civilisation néolithique se met en place sur
le plateau anatolien aux environ de —7000, de —6000 en Mésopotamie, en
Syrie et au Liban, de —5000 en Egypte, de —4000 en Chine et de —3000 en
Europe occidentale2. Y eut-il u n foyer unique- — c o m m e on le croit
généralement — ou plusieurs foyers simultanés? Des fouilles nouvelles et les
progrès de la datation permettront sans doute assez prochainement d'être
plus affirmatifs sur ce point ; mais, dès maintenant, nous pouvons avancer un
certain nombre d'hypothèses de réflexion sur les problèmes qui nous
intéressent quant à la diffusion, au transfert et à l'échange des innovations.
L'agriculture et l'élevage sont des suites naturelles de la cueillette et de la
chasse ; ainsi donc est-il normal que l'agriculture ait pris naissance indépen-
d a m m e n t en Amérique et dans l'ancien m o n d e et, probablement, en diffé-
rents points de l'ancien m o n d e ; il en va de m ê m e de la céramique, d u tissage,
de la représentation de la pensée, de l'observation des astres et, générale-
ment, de tout ce qui était déjà ébauché dans l'héritage c o m m u n . Mais
aucune de ces innovations ne constitue, à elle seule, ni ne déclenche la
révolution néolithique ; celle-ci, répétons-le, semble avoir été la rencontre et
la combinaison de plusieurs innovations qui se sont aidées, alimentées et
provoquées mutuellement. Pour autant que nous sachions, cette combinai-
son a eu lieu dans une aire déterminée (le Proche-Orient) ; par comparaison

1. J. Cauvin, « Néolithisation », Encyclopaedia universalis, supplément, Paris, 1980, t. 2, p. 990.


2. J. H a w k e s et sir L . W o o l e y , « Diffusion de la civilisation néolithique », Histoire de l'humani-
té, t. I, chap. 8, Paris, Unesco, 1969, p . 190-191 ; A . Leroi-Gourhan, « Les premières
sociétés agricoles », Les origines de la civilisation technique, Paris, P U F , 1962, p . 62.

72
Peut-on aider les autres à se développer à leur manière ?

avec les sociétés de cette première aire « développée », les autres sociétés de
l'Eurasie se sont trouvées brusquement en situation de sous-développement
et elles y demeurèrent aussi longtemps qu'elles n'eurent pas reçu et assimilé
l'ensemble des innovations néolithiques et refait, pour leur compte et à leur
manière, leur révolution néolithique.
Les deux derniers siècles ont été caractérisés par une accélération d u
progrès scientifique et technique; quelque chose d'analogue a eu lieu au
début du Néolithique. Après la longue immobilité d u Paléolithique,
l ' h o m m e néolithique accumule en quelques siècles, découvertes et change-
ments. A une lente évolution succède une explosion des connaissances et des
savoir-faire, un feu d'artifice d'innovations.
Mais si le rythme de la révolution néolithique fut extraordinairement
rapide (comparé au rythme de l'évolution antérieure), en revanche, la
diffusion des produits de cette révolution va prendre plusieurs millénaires.
Par exemple, le coulage d u bronze, pratiqué en Mésopotamie dès —4000,
apparaît en Chine d u Nord seulement vers —1600 et en Europe occidentale
vers —1500. Cette lenteur ne fut-elle pas, en quelque manière, le prix payé
pour la conservation de l'identité des sociétés périphériques? O n ne peut
donc pas parler d'une époque néolithique pour l'ensemble de la planète
puisque les différentes aires géographiques ont été (ou se sont) néolithisées à
des dates très différentes.
C o m m e n t s'est faite la diffusion ? O n considère généralement aujourd'hui
que les migrations des peuples amenant avec eux la nouvelle civilisation et
l'imposant aux indigènes n'expliquent pas tous les faits ; la propagation d u
Néolithique se serait effectuée de proche en proche, au travers d'une quantité
de transferts partiels et, pour ainsi dire, par « osmose ». M a i s « osmose » est
une analogie empruntée aux sciences de la nature. N o u s savons mal la part
qu'ont pu avoir, dans ces phénomènes d'osmose, les échanges entre tribus
voisines, les mouvements de population, le commerce.
Certaines régions, pour des raisons géographiques ou culturelles, assi-
mileront mal ou tardivement les innovations néolithiques. C h e z d'autres, au
contraire, l'importance de techniques nouvelles va rencontrer un m o u v e -
ment de créativité indigène et, ainsi, se créeront de nouveaux foyers actifs de
civilisation néolithique. C'est typiquement le cas de la Chine qui, s'initiant
au coulage d u bronze au milieu du second millénaire va, en quelques siècles,
porter cette technique à son plus haut niveau de perfection (bronzes shang
vers —1200). Les spécialistes orientent donc aujourd'hui leurs recherches
moins peut-être sur les mécanismes de la diffusion que sur ceux de l'assimila-
tion des innovations néolithiques et sur « la maturation interne » des
sociétés intéressées3.
Les sociétés qui inaugurèrent ou assimilèrent les premières la révolution
néolithique (Moyen-Orient, Egypte, Inde, Chine...) se sont mutuellement
enrichies par des échanges commerciaux, techniques et culturels. Mais à
côté de ces aires développées, il existait, nous l'avons vu, u n « Tiers

3. J . Cauvin, art. cit., p . 991.

73
Jacques Bousquet

M o n d e » encore incomplètement néolithisé ; les aires « développées » entre-


tiennent avec ces aires « en développement » des rapports inégaux : trans-
ferts unilatéraux d'innovations, échanges des produits de l'industrie néoli-
thique (armes, céramique...) contre des matières premières (cuivre, étain,
esclaves...)

LES ÉCHANGES DEPUIS LE Ier MILLÉNAIRE AVANT J.-C.


A u premier millénaire avant notre ère, les zones les plus peuplées de
l'Eurasie sont néolithisées et se trouvent, par conséquent, plus ou moins à
égalité. Jusqu'à la révolution industrielle, le niveau de civilisation va donc
être sensiblement le m ê m e sur l'ensemble d u globe: 30 ans d'espérance de
vie, 5 kilomètres à l'heure, 300 cultivateurs sur 10 k m 2 , un tiers de surplus4.
E n conséquence, l'ère des grands transferts technologiques d u foyer central
vers les zones périphériques est close. Il y a encore des échanges mais, d'une
part, ils ne jouent plus toujours dans le m ê m e sens et, d'autre part, ils portent
sur certains aspects ou détails et non plus sur le fond de la civilisation.
L'histoire des échanges durant cette période apporte quelques éléments
nouveaux de réflexion pour la compréhension des problèmes actuels de
transfert. Tout d'abord, les modalités de propagation diffèrent profondé-
ment selon qu'il s'agit de transferts culturels (religion, langue, structure
sociale) ou techniques (plantes et animaux domestiques, recettes artisa-
nales). Les transferts culturels furent souvent imposés par la force (avec une
intéressante exception en ce qui concerne l'expansion d u bouddhisme), les
transferts technologiques, au contraire, étaient en général interdits par le
pays détenteur de l'innovation et l'on verra aventuriers ou marchands
prendre de grands risques pour dérober une recette (porcelaine) ou u n
échantillon (plant de mûrier, de caoutchouc).
Il est intéressant de noter que les innovations éducatives accompa-
gnèrent presque toujours u n e conquête. Q u a n t aux transferts de connais-
sances proprement scientifiques, ils étaient encore exceptionnels et semblent,
en général, avoir été liés à des transferts de personnes (voyages de pèlerin,
exil de philosophe hétérodoxe, exode de population).
Les échanges — où chaque partie donne et reçoit — sont évidemment
plus fréquents entre pays voisins ou à l'intérieur d'une m ê m e aire politico-
culturelle (monde hellénistique, empire romain, chrétienté, Islam, Asie
bouddhique, Asie hindouiste...). L a prospérité d'une aire culturelle semble
coïncider avec l'intensité des échanges entre les sociétés qui la composent.
L'exemple le plus typique est celui de l'Europe occidentale ; chaque pays
profite des innovations de tous les autres ; il n'est pas téméraire de penser que
le haut niveau scientifique, technique et artistique atteint par l'Occident à la
veille de la révolution industrielle est dû, notamment, à cette multiplication
des échanges. Réciproquement, la culture d'une région où, pour des raisons
géographiques ou culturelles, les échanges_deviennent difficiles et rares, a
tendance à évoluer très peu.

4. J. Austruy, Le prince et le patron, Paris, Cujas, 1972, p . 39.

74
Peui-on aider les autres à se développer à leur manière ?

Mais une aire culturelle elle-même, si elle vit entièrement en circuit


fermé, semble épuiser la diversité de ses sous-cultures et, par voie de
conséquence, ses possibilités de renouvellement. L'histoire montre qu'aux
échanges à l'intérieur de chaque grande culture doivent s'ajouter des
échanges interculturels (généralement intercontinentaux) ; lorsque ces
échanges sont interrompus — par suite de phénomènes naturels ou d'insé-
curité —, les deux aires intéressées (si elles n'entretiennent pas d'autres
relations interculturelles) voient leur développement non point arrêté mais
considérablement ralenti. Le cas le plus net est celui du continent américain
coupé de l'ancien m o n d e par l'ouverture du détroit de Bering, précisément
au m o m e n t où la civilisation néolithique allait s'épanouir au Proche-Orient ;
un autre cas classique est celui de l'Afrique sub-désertique, isolée du reste du
m o n d e par le dessèchement d u Sahara au IIIe millénaire. A l'époque
historique, les échanges entre la Chine et la Méditerranée furent la respira-
tion des cultures antiques. L'interruption de ces échanges, par l'irruption des
nomades sur les routes de la soie au V e siècle, eut des conséquences
considérables. C'est seulement au x v n e siècle que des relations intellec-
tuelles et techniques commenceront à être rétablies entre les deux aires de
l'Eurasie. Leibnitz saluera cette reprise de contact c o m m e un événement
historique considérable. « Cette mission (la mission des Jésuites en Chine)
est la plus grande afTaire de notre temps (...) pour le bien général des
h o m m e s et l'accroissement des sciences et arts, chez nous aussi bien que chez
les Chinois ; car c'est un commerce de lumières qui peut nous donner tout
d'un coup leurs travaux de quelques milliers d'années, et leur rendre les
nôtres, qui est quelque chose de plus grand qu'on ne pense5. » Mais Leibnitz
se réjouissait trop vite. Les échanges à égalité entre l'Orient et l'Occident
seront interrompus par la révolution industrielle qui donne à un des
partenaires une écrasante avance et déséquilibre tout rapport normal.

LA R É V O L U T I O N INDUSTRIELLE

L a révolution industrielle c o m m e la révolution néolithique est sans doute


moins u n fait culturel qu'une mutation de civilisation et de niveau de vie, où
se combinent des éléments techniques, économiques, sociaux, politiques et
culturels. Cette combinaison des éléments divers a eu lieu dans une culture
déterminée, dans le Nord-Ouest de l'Europe, entre le x v e et le XIX e siècle.
D'autres cultures avaient eu, à un m o m e n t ou l'autre, un niveau scientifique
ou technologique égal ou supérieur à celui de l'Europe, un c o m m e r c e très
actif, des institutions dynamiques ; ils ne connurent cependant pas de
phénomène équivalent à la révolution industrielle. Celle-ci naquit de la
coïncidence de tous les facteurs et, en ce sens, on peut dire que, jusqu'à un
certain point, elle n'est pas le fruit d'une certaine culture mais, en grande
partie, u n événement fortuit. Cette thèse est confirmée par le fait que la
révolution industrielle a m e n a , dans les pays qui la virent naître et s'épa-

5. Lettre au père Verjus, 2 décembre 1697.

75
Jacques Bousquet

nouir, des bouleversements culturels aussi profonds que ceux qu'ont connus,
ultérieurement, l'Afrique ou l'Asie lorsqu'elles furent touchées par la nou-
velle civilisation6. Il n'en demeure pas moins qu'entre-temps, les premiers
pays industrialisés ont joui d'une avance décisive; les échanges tech-
nologiques intercontinentaux ébauchés dans la période antérieure dispa-
raissent et sont remplacés par des transferts à sens unique imposés par la
force, le commerce o u , simplement, le prestige de la nouvelle civilisation
industrielle. L'âge de la révolution industrielle a été, aussi, celui d e la
colonisation.
Il importe cependant de préciser que, si colonisation et transfert de la
civilisation industrielle furent des phénomènes étroitement liés, il s'agit bien
de deux processus distincts. L a domination coloniale a exigé et facilité
certains types de transferts, mais il n'est pas évident qu'elle ait constitué le
meilleur mécanisme de transfert d u modèle de développement européen. Il
est notable, par exemple, que les pays qui, dans la seconde moitié d u
XIX e siècle, semblent avoir le mieux assimilé la science, la technologie et
l'organisation « modernes » furent des pays indépendants (États-Unis
d'Amérique, Japon et, plus tard, Union soviétique)7.
Et dans les pays colonisés ou protégés, la modernisation ne fut-elle pas,
particulièrement à partir de 1850, la préoccupation des colonisés bien
davantage que des colonisateurs8? Si la colonisation européenne des x v c et
X V I e siècles cherche à imposer u n modèle culturel (en ce cas le modèle
chrétien) aux peuples d'outre-mer, ce genre de souci missionnaire devient
tout à fait secondaire au XIX e siècle; les colonisateurs de l'ère industrielle
voulaient essentiellement s'assurer le contrôle stratégique et/ou commercial
des pays conquis ; et, pour ce faire, bien loin d'imposer un modèle de société
ou de développement, ne s'appliquèrent-ils pas, généralement, à changer
aussi peu que possible l'ordre existant, recherchant la collaboration des
classes dirigeantes traditionnelles pour maintenir le calme?

L ' É V O L U T I O N DES POLITIQUES E T DES PRATIQUES D E L'UNESCO


D A N S LE SOUTIEN D E L'INNOVATION ÉDUCATIVE D E 1946 À 1982

L a création au lendemain de la seconde guerre mondiale de l ' O N U et de ses


organisations spécialisées, la décolonisation, l'accélération du progrès scien-

6. Il existe une abondante littérature sur les causes de la révolution industrielle. O n


consultera n o t a m m e n t : J. N e e d h a m , Sdence and civilisation in China, Cambridge ( M a s s . ) , 7
volumes publiés de 1954 à 1971 ; M . Penouil, Socio-économie du sous-développement, Paris,
Dalloz, 1979 ; L e T h à n h Khôi, Science et technologie: le choix du développement endogène, Paris,
Unesco, Rapport/Études, S T Y . 10F S S . 8 2 / W S / 3 , p. 8-24.
7. L e T h à n h Khôi, op. cit., p. 1-24.
8. Djamchid B e h n a m montre c o m m e n t , a u XIX e siècle, l'élite intellectuelle des pays non
industrialisés se fait « u n véritable talisman » d u progrès occidental contre la misère et
l'arbitraire dans la lutte contre les classes dirigeantes traditionnelles ; c'est alors q u e se
développent l'équation « progrès égale Occident » et l'idée qu'il fallait, à tout prix,
s'occidentaliser (Porteurs de connaissances, étudiant et expert étranger et échanges de connaissances pou
un développement endogène, Paris, Unesco, Rapports/Études, Division de l'étude du développe-
ment, 1981, p. 22-24).

76
Peut-on aider les autres à se développer à leur manière ?

tifique et technique, le sentiment que l'ensemble de l'humanité était désor-


mais embarquée dans une m ê m e aventure vont bouleverser de fond en
comble le panorama millénaire des échanges entre sociétés humaines.
C o m m e il était normal, la mise au point de ces nouvelles conceptions et
l'élaboration des modalités d'application ne sefirentpoint d'un seul coup
mais par étapes. L'histoire des programmes de l'Unesco est un bon exemple
de cette évolution.
« Les guerres prenant naissance dans l'esprit des h o m m e s , c'est dans
l'esprit des h o m m e s que doivent être élevées les défenses de la paix » et
« cette paix doit être établie sur le fondement de la solidarité intellectuelle et
morale de l'humanité » 9 . A u départ, le premier souci de l'Unesco fut de
promouvoir la coopération intellectuelle entre les États m e m b r e s . O r , en
1946, ceux-ci étaient, pour la plupart, des pays industrialisés ou en voie
d'industrialisation ; pour atteindre son objectif, l'Unesco eut naturellement
recours aux mécanismes traditionnels d'échange entre pays industrialisés:
réunions, associations savantes, publications spécialisées. L e soutien de
l'Unesco à ces activités était minime: convocation de conférences et/ou
séminaires, accords de copublication, subventions pour traductions, et,
surtout, prestige apporté par le patronage d'une organisation internationale.
Le travail réalisé par les O N G (telles que l ' I C O M , le C I P S H , l'AIU, etc.), le
succès de collections c o m m e « Connaissance de l'Orient » en France, ou les
traductions d'Arthur Waley en Grande-Bretagne, les répercussions des
travaux de la commission pour la révision des manuels d'histoire en vue
d'une meilleure compréhension entre les peuples, pour ne citer que quel-
ques-uns des projets les plus connus des années 50, semblent indiquer que
cette formule de soutien fut efficace et, compte tenu des coûts, très rentable.
Mais, au cours des années 50, de nombreux pays de ce qu'on appelle
alors le Tiers M o n d e accèdent à l'indépendance, deviennent m e m b r e s de
l'Unesco (la seule année 1960, par exemple, voit l'admission de seize Etats
africains nouvellement indépendants) et y apportent de nouvelles préoc-
cupations. D a n s un m o n d e où l'accélération d u progrès scientifique et
technologique permet tous les espoirs, mais où, également, la rapidité et la
facilité de communication provoquent les comparaisons, le retard pris par
certains pays par rapport à d'autres devient évident et insupportable; les
pays du Tiers M o n d e veulent, eux aussi, se développer et se développer vite ;
par ailleurs, dans les pays riches, un grand m o u v e m e n t d'opinion met en
évidence l'unité de destinée de la planète et la nécessité vitale — et non plus
seulement morale — d'une solidarité active. Ainsi naissent, à la fois, les deux
idées qu'un pays peut accélérer considérablement la cadence de son déve-
loppement et que les pays les plus avancés peuvent et doivent apporter un
soutien à cette accélération du développement des moins riches.
C o m m e n t le Tiers M o n d e pouvait-il pratiquement brûler les étapes et
rattraper le peloton de tête ? L a réponse paraissait aller de soi : l'Europe avait
mis au point une formule qui lui avait permis de dominer la nature et de

9. Acte constitutif de l'Unesco, 1945.

77
Jacques Bousquet

parvenir à un niveau de vie enviable et il semblait maintenant, avec la


domestication de l'atome, qu'il n'y eût plus de limite à son progrès ; cette
mise au point avait d e m a n d é quelques deux cents ans, mais, désormais, la
formule était là, toute prête. N e suffisait-il pas de l'emprunter pour parvenir
tout de suite ou très vite à un niveau similaire? Le développement semble se
réduire à un problème de transfert d u savoir et du savoir-faire.
Ainsi, dans le domaine de l'éducation, éducation est alors synonyme
d'école et, plus précisément, de l'école européenne du XIX e siècle. Si l'on en
croit les conclusions des grandes conférences régionales de cette époque
(notamment Karachi), le problème se réduisait à construire le plus grand
nombre d'écoles possible, à scolariser tous les enfants, à prolonger toujours
davantage la durée de scolarité, à diminuer le nombre d'élèves par maître, à
augmenter le nombre d'années de formation des maîtres. Quiconque pensait
alors que chaque pays nécessite u n type propre d'éducation, relié à ses
traditions éducatives, adapté à ses possibilités et à son style propre (c'est-à-
dire à son identité culturelle) était suspect de vouloir donner au Tiers M o n d e
« une éducation au rabais ». Mais, en fait, de tels dissidents constituaient
des exceptions rarissimes et il existait un accord quasi unanime sur l'excel-
lence universelle du modèle éducatif mis en place, en Europe, par la
révolution industrielle. Il est utile de garder en mémoire ce conformisme d'il
y a un quart de siècle pour nous interroger sur les conformismes qui peuvent
être aujourd'hui les nôtres.
Les modalités de soutien que peuvent apporter les pays riches ou les
organisations internationales au développement du Tiers M o n d e dérivaient
de la m ê m e idée. Les aides directes en argent, en vivres, en médicaments, en
matériel scolaire ne pouvaient être que momentanées, car, une fois l'aide
dépensée, les besoins restaient les m ê m e s . C o m m e on disait alors: si un
h o m m e a faim on peut lui donner un poisson mais, ensuite, il faut lui donner
une canne à pêche pour qu'il pêche lui-même ou mieux encore, lui enseigner
c o m m e n t fabriquer une canne à pêche et c o m m e n t pêcher10. La solution d u
développement était donc l'assistance technique.
Dès ses débuts, l'assistance technique joue essentiellement sur deux
éléments : experts et bourses. Dans les toutes premières années, le personnel
expatrié — tant international que bilatéral — a souvent des fonctions
d'autorité ; dans le domaine de l'éducation, par exemple, des expatriés furent
recteurs d'université, directeurs d'un département au Ministère de l'éduca-
tion, voire directeur général, inspecteur, etc. C e type d'assistance technique
était connu au P N U D sous le n o m d ' O P E X (programme concernant l'envoi
de personnel d'exécution, de direction et d'administration) et, à l'Unesco,
sous celui d ' U N E S C O P A S . C e personnel, recruté par l'Organisation, ne
dépendait pas du Directeur général mais relevait directement du gouverne-
ment national. Cette formule s'est perpétuée longtemps dans l'assistance
technique bilatérale ; par contre, elle a disparu à peu près complètement des
pratiques de l'Organisation.

10. D r M . Vanucci, document présenté à la Réunion d'experts sur le problème de l'aide dans
les domaines et compétences de l'Unesco dans les nouvelles perspectives du développe-
ment, août 1976, S H C - 7 6 / C o n f . 712-8.

78
Peut-on aider les autres à se développer à leur manière ?

Mais, dès le milieu des années 50, les personnels mis à la disposition des
gouvernements nationaux par l'Unesco avaient pour rôle, théoriquement
tout au moins, non plus d'exécuter mais d'aider un « homologue » national
qui, au travers de cette collaboration, devait se familiariser avec une nouvelle
tâche. Autant que sur la réalisation d'un objectif, l'accent était mis sur la
formation d u personnel national. Il faut noter, à ce propos, que parallèle-
ment à ce changement de la modalité d'assistance, l'objet de l'assistance a
tendance à se modifier; le personnel expatrié de direction ou d'exécution
s'occupait à organiser ou gérer un service éducatif de type conventionnel;
l'expert de la fin des années 50 et de toute la décennie suivante eut pour
charge de lancer une technique nouvelle (exemple : planification de l'éduca-
tion, statistique de l'éducation, prévision des besoins de main-d'œuvre, carte
scolaire, réforme des programmes d'éducation de base puis alphabétisation
fonctionnelle, enseignement p r o g r a m m é , enseignement audiovisuel, etc.) ; il
fut donc, au sens strict, u n agent d'innovation, ce qui suscita parfois une
opposition de la part des personnels des aides bilatérales, lesquels conser-
vèrent plus longtemps un rôle d'exécution. D a n s la m ê m e période, le nombre
des étudiants d u Tiers M o n d e dans les universités des pays industrialisés
passe de 31 861 (dans cinq pays) en 1951-1952 à 79 832 (dans douze pays)
en 1959-1960 11 ; le chhTre atteint 398 975 en 1969-1970 12 et 740 127 en
1979-1980 13 .
L a grande difficulté des programmes d'études à l'extérieur était de
trouver, dans les pays d'accueil, des enseignements correspondant aux
besoins des pays en développement. S'il n'était pas trop difficile de placer un
étudiant désireux de suivre u n enseignement traditionnel (agriculture,
médecine, sciences...), il était beaucoup moins aisé, en 1960, de trouver u n
établissement d'enseignement supérieur capable de donner à des fonction-
naires africains ou asiens une formation sur la planification de l'éducation,
l'alphabétisation des adultes ou la réforme des programmes. L'Unesco fut
ainsi a m e n é e à compléter son p r o g r a m m e de bourses par la création
d'instituts régionaux spécialisés dans certaines disciplines concrètes: insti-
tuts ou centres de planification et d'administration de l'éducation de Delhi,
Beyrouth, Dakar et Santiago, instituts d'éducation de base puis d'alphabéti-
sation fonctionnelle, instituts d'éducation audiovisuelle, etc.
Bien qu'il fut difficile de trouver, pour ces centres et instituts, des
professeurs experts dans la pratique des savoirs, et, surtout, des savoir-faire à
transférer, les résultats furent en général satisfaisants.
Le développement des techniques de gestion (operational technology) au
début des années 60 suscita une vague d'innovations dans les méthodes de
transfert. Diverses stratégies furent alors, successivement ou simultanément,
essayées : concentration de l'aide sur certains points « clés », recherche de
l'effet multiplicateur, lancement, sur une zone déterminée, de projets inter-
sectoriels destinés à faire tâche d'huile, etc. A l'envoi d'experts isolés et à
11. Unesco basic facts andfigures,Paris, Unesco, 1961.
12. Unesco statistical yearbook, Paris, U n e s c o , 1971.
13. Unesco statistical yearbook, Paris, U n e s c o , 1981.

79
Jacques Bousquet

l'octroi de quelques bourses se substituèrent de grands projets combinant,


dans une tactique cohérente, experts, consultants, bourses et matériel ; le
Fonds spécial des Nations Unies ouvrit la voie à ce type de projets qui
allèrent en se généralisant et domineront l'assistance technique dans les
années 70.
E n m ê m e temps que l'assistance technique se faisait de plus en plus
sophistiquée, dans unefloraisonde P E R T et de P P B S , des doutes c o m m e n -
çaient à naître quant à son impact réel sur le développement du Tiers
M o n d e . D a n s le domaine de l'éducation, par exemple, un petit nombre de
pays en développement — ceux qui, déjà en 1945, étaient les plus avancés —
pouvaient se vanter d'avoir construit des systèmes modernes et efficaces ;
mais globalement, les objectifs quantitatifs régionaux que s'étaient fixés les
grandes conférences de Karachi (1959), Beyrouth (1960), Addis-Abeba
(1961) et Santiago (1962) n'avaient pas été atteints à la fin de la décennie
(sauf dans l'enseignement supérieur). Certes, le nombre des enfants scolari-
sés avait augmenté partout de façon assez spectaculaire; mais quelle
contribution concrète cet immense effort avait-il apportée au développement
réel des sociétés du Tiers M o n d e ? L'école avait-elle vraiment introduit u n
début de progrès technique et scientifique ou n'avait-elle pas plutôt aidé la
propagation de modes, d'attitudes et d'idéologies étrangères? N'avait-elle
pas ainsi une part de responsabilité dans l'émigration des campagnes vers les
villes, dans le gonflement prématuré du secteur tertiaire, dans l'éveil de
besoins encore irréalisables?
Des réflexions analogues étaient faites sur les résultats assez décevants
qu'avait donnés le transfert des modèles européens dans les domaines de
l'agriculture, de l'industrie, de la santé. Cette déception à l'égard des
modèles extérieurs qui non seulement rappelaient le temps de la colonisation
mais s'étaient révélés peu efficaces, cette impression que, partout, la qualité
de la vie s'était détériorée, ont profondément modifié la problématique d u
développement dans le système des Nations Unies au début des années 7 0 1 4 .
L a communauté internationale prend alors conscience de ce que les
échanges économiques Nord-Sud sont profondément inégaux et que le
développement et la paix de la planète exigent « un nouvel ordre écono-
mique international » 1 5 . Par ailleurs, il apparaît de plus en plus clairement
que le développement n'est pas purement économique mais constitue u n
phénomène complexe où l'économique, le social et le culturel sont inex-
tricablement mêlés16. Ceci implique que le développement économique ne

14. Voir Iraida Alechina, « T h e contribution of the United Nations system to formulating
development concepts », Different theories and practices of development, Paris, Unesco, 1982,
p. 9-68.
15. Rés. 3 201 (S-VI) et 3 202 (S-VI) de l'Assemblée générale des Nations Unies en sa 6 e
session extraordinaire (avril-mai 1974).
16. D o c u m e n t de travail de la Conférence internationale sur la planification, Unesco, avril
1968, publié sous le titre La planification de l'éducation, bilan, problèmes et perspectives, Pari
Unesco, 1970, p. 115; Nations Unies, rés. 2 436 (XXIII) de l'Assemblée générale
(décembre 1968), pour une « approche intégrée » dans les objectifs de la seconde Décennie
pour le développement; voir aussi rés. 2 681 ( X X V ) du 11 décembre 1970; Unesco,
Conférence générale, 18 e session (octobre-novembre 1974), rés. n° 12, Actes de la Confé-
rence générale, p. 120.

80
Peut-on aider les autres à se développer à leur manière ?

peut pas être importé de l'extérieur mais doit s'harmoniser à la formule


socio-culturelle de chaque pays et, par conséquent, doit prendre naissance
dans le pays. « Dès qu'il est conçu c o m m e global, le développement ne peut
plus être l'extension directe au m o n d e entier des connaissances, modes de
pensée, modes de vie ou expériences propres à une seule région d u globe ; il
faut mettre chaque développement local en relation avec ses valeurs et sa
culture propres. Il ne suffit pas de transférer dans le pays en voie de
développement le stock des connaissances disponibles dans les pays dévelop-
pés ; un tel processus exclut toute authentique implantation de la science et
de la technologie dans le pays d'accueil17. »
L'Unesco, qui avait toujours soutenu l'idée de la diversité des cultures,
va inclure dans son Plan à m o y e n terme pour 1977-1982 18 le concept
d'« endogénéité » qui deviendra u n des axes de la pensée et de l'action de
l'Organisation19.

Le paradoxe d'un soutien exogène à la promotion


d'innovations endogènes

L a volonté de promouvoir u n développement endogène bouleverse ainsi de


fond en comble les perspectives d u soutien extérieur au développement du
Tiers M o n d e ainsi que la conception m ê m e de l'assistance technique.

MAIS QUE SIGNIFIE LE M O T « ENDOGÈNE »20?

Jusqu'à une date récente, « endogène » s'employait surtout en biologie et


qualifiait des tissus ou des substances formés à l'intérieur d'un organisme et
par cet organisme. L e développement d'un organe est donc toujours endo-
gène. O n peut, éventuellement, favoriser la croissance d ' u n être vivant ;
cependant, en dernière analyse, c'est bien lui qui se développe. Cela signifie
à la fois que l'organisme se développe suivant sa structure propre et non pas
à l'imitation de la structure d ' u n organisme qui pourrait l'aider à se
développer ; et que le développement est obligatoirement une action (un
efTort, une initiative, etc.) de l'être qui se développe; on peut exciter la
reproduction des cellules ; mais ce sont les cellules, qui, finalement, font le
travail de la reproduction.
Dans le domaine qui nous intéresse, un organisme social doit, pour se

17. Le monde en devenir. Réflexions sur le nouvel ordre économique international, rapport du groupe de
discussion convoqué par l'Unesco au printemps de 1975, Paris, Unesco, 1976, p. 114.
18. 19 C / 4 , point 3.2, p. 71 et suivantes.
19. H u y n h C a o Tri, Le concept de développement endogène et centré sur l'homme, Paris, Unesco,
Rapports/Etudes, Division de l'étude du développement, 1981, S T Y . 7.
20. Sur l'usage d'emploi du mot « endogène », voir le document de travail pour la Réunion
d'experts sur le problème de l'aide dans les problèmes propres de l'Unesco selon les
nouvelles perspectives du développement (Paris, août-septembre 1970), Unesco
S H C - 7 6 / C o n f . 712/2.

81
Jacques Bousquet

développer, c o m m e n c e r par ne pas cesser d'être lui-même ; ce qui n'existe


plus ne peut plus se développer. L'histoire offre de nombreux exemples de
sociétés absorbées par d'autres sociétés ; il est possible que les territoires
et/ou les h o m m e s des sociétés ainsi absorbées deviennent, ultérieurement,
plus prospères qu'ils ne l'étaient auparavant ; néanmoins la société absorbée
— elle — n'existe plus21.
Cependant, tout développement n'est-il pas aussi « exogène »? U n
organisme ne vit, ne croît et n'évolue qu'au travers d'échanges avec son
milieu. U n animal et une plante s'alimentent pour survivre et se développer ;
ils s'accommodent au milieu ; n'est-ce pas le milieu qui c o m m a n d e la
sélection naturelle (c'est-à-dire, tout au moins, la micro-évolution) ? Il existe
de nombreux exemples de groupes sociaux (Indiens d'Amazonie, population
des Andes) qui, par suite de leur isolement, ont cessé de se développer. O n
retrouve la m ê m e contradiction apparente en biologie (quelle est la part des
caractères génétiques et celle des caractères acquis?) et en épistémologie
(quelle est la part des structures de l'esprit et celle des sensations ex-
térieures?). Piaget a essayé de résoudre cette contradiction au travers de sa
théorie assimilation-accommodation: l ' h o m m e apprend en recevant des
informations de l'extérieur, mais ces informations extérieures — qui sont
aussi des agressions — l'obligent à et lui permettent de modifier ( a c c o m m o -
der) son esprit ; les deux démarches ne s'excluent pas, elles sont complémen-
taires22. Quoi qu'il en soit, il faut admettre l'existence de cette contradiction,
tout au moins apparente.
Pratiquement cela signifie que, si les transferts d'innovations d'une
société à l'autre ne sont pas impossibles (les faits le prouvent), ils ne vont pas
cependant sans problèmes. L'innovation exogène est nécessaire au déve-
loppement d'une société ; toutefois, si l'innovation est par trop différente et
trop forte, elle peut ou bien ne pas être assimilée (phénomène de rejet) ou
bien détruire la formule sociale du pays receveur (perte de l'identité
culturelle, dissolution des relations familiales et communautaires, abandon
des impératifs m o r a u x , etc.). U n e société ne peut pas emprunter d'une autre
un modèle global de développement ; chaque pays doit trouver son modèle et
son style propres d'après les ressources dont il dispose, les besoins qu'il
ressent, les caractéristiques de sa culture, les structures de pensée et d'action
qui sont les siennes, ce que Kardiner appelait les « institutions primaires »
de la société23. Par contre pour vivre chaque société peut et doit emprunter
des éléments étrangers qui lui permettent d'évoluer sans pour autant se
renier. Tout le problème est de reconnaître, dans les innovations proposées,

21. « L'importation incontrôlée des connaissances, jointe à d'autres facteurs de désagrégation,


conduit à la destruction et à l'efTondrement d'un ensemble socio-culturel. » Michael
Gutelman, « Social political condition », Domination ou partage. Développement endogène et
transfert des connaissances, Paris, Unesco, 1980, p. 39.
22. Cette théorie est loin d'être universellement acceptée ; lors d u colloque de R o y a u m o n t
(1975) où Piaget et C h o m s k y confrontèrent leurs idées, plusieurs biologistes ( M o n o d ,
Jacob, Danchin) exprimèrent leur désaccord absolu avec les thèses de Piaget.
23. A . Kardiner, The individual and his society. The psychodynamics of primitive social organization,
N e w York, 1939. Les « institutions primaires » de la société modèlent la « personnalité de
base » de l'individu.

82
Peut-on aider les autres à se développer à leur manière ?

celles qui sont assimilables et celles qui risquent de détruire l'organisme


receveur. O n admet couramment que les transferts de culture sont néfastes,
les transferts de sciences et de techniques utiles. Est-ce tellement sûr? D ' u n e
part, l'histoire des arts nous offre mille exemples de transferts culturels
fructueux — et parfaitement tolérés — à l'intérieur d'une région et, aussi,
d'une région à l'autre. D'autre part, si l'on s'accorde à reconnaître que la
science et la technique, en général, sont universelles24 (ce qui revient à dire
que l'esprit humain a des structures logiques de base identiques25), en
revanche, nombreux sont ceux qui font remarquer qu'il n'existe pas de
science et de technique en soi ; il n'existe pas des sciences et des techniques
terminées, mais, à chaque m o m e n t , des hypothèses scientifiques et des
pratiques techniques qui sont nées dans des contextes culturels spécifiques26.
Ces hypothèses et ces pratiques (que nous appelons à tort la science et la
technique alors qu'elles sont seulement u n état de la science et de la
technique) ne sont donc pas culturellement neutres. C o m m e le remarque un
document de l'Unesco, « on importe en réalité en m ê m e temps que des
techniques d'exploitation, leur modalité d'insertion dans le milieu social, et
un véritable système, construit ailleurs et répondant à des objectifs sociaux et
à une stratégie spécifiques » 27 . Plutôt que d'opposer transferts culturels et
transferts techniques, ne serait-il pas préférable de distinguer entre transferts
de modèles globaux (qu'ils soient techniques, scientifiques ou culturels) qui
risquent de détruire la formule sociale, et transferts de savoir et de savoir-
faire, relativement détachables de leur contenu social originel et, par
conséquent, assimilables par une autre société? Celle-ci devra toujours
procéder à une certaine accommodation, sans pour autant modifier radicale-
ment sa formule propre.

VERS DE NOUVELLES F O R M E S DE L'AIDE

A partir du début des années 70, les critiques deviennent plus fréquentes et
acerbes. Des spécialistes écrivent alors que l'assistance technique a tendance

24. Unesco, Rapport préliminaire du Directeur général sur le Plan à m o y e n terme pour
1984-1989, 25 août 1980, première partie, p . 38, par. 199 ; M . J. Williams, Coopération pour
le développement, rapport d u président d u Comité d'aide au développement, Paris, O C D E ,
1978, p. 65.
25. Voir K . R . Popper, « Normal science and its dangers », in I. Laicatos et A . Musgrave,
Criticism and the growth ofknovledge, Cambridge, Cambridge University Press, 1972 ; Unesco,
La science et la diversité des cultures, Paris, Unesco, 1974 (articles de J. Bergue, M . A . Dro-
bysher, etc.) ; N . Damil, The cultural barrier, Edimbourg, Edimburgh, University Press,
1975; T . S. K u h n , T h e University of Chicago Press, 1970; R . Horton, « African traditio-
nal thought and Western science », Africa, 37, 1967.
26. Voir à ce sujet, par exemple, les travaux classiques de G . Bachelard (Le nouvel esprit
scientifique, 1934, la Formation de l'esprit scientifique, 1938) et de K . R . Popper (Logik der
Forschung, 1934).
27. Unesco, Développement endogene, culture et société, doc. cit., p. 4, par. 15. Il existe une abondante
littérature sur ce problème. Voir notamment International social science journal, vol. X X X I I I ,
n° 3 (numéro consacré à la technologie et aux valeurs culturelles), Paris, Unesco, 1981,
p. 469-568 (article de A . Robertson, W . A c k e r m a n , A . R a h m a n ) ; Domination ou partage,
Paris, Unesco, 1980, p . 265-291 (article de C h o m b a r d de L a u w e et al., « Transfert des
connaissances et rapports de pouvoir »).

83
Jacques Bousquet

à renforcer des modèles étrangers inadaptés28, que les agences d'aide


« vendent de la confection plutôt que du sur mesure » 29 , et cherchent à
imposer dans les pays les plus pauvres « des projets répondant davantage
aux préoccupations du Siège qui veut faire accepter des idées qui lui sont
chères ou des solutions toutes faites, plutôt qu'aux besoins, aux priorités et
aux contraintes propres au pays intéressé » 3 0 . D a n s les pays d u Tiers
M o n d e , l'assistance technique est souvent ressentie par l'opinion publique
c o m m e une manifestation néocolonialiste qui empêche la planification
nationale31. O n a l'impression que les aides cherchent essentiellement à se
perpétuer32; elles sont, au sens strict d u terme, habit forming33 : « les pro-
g r a m m e s d'aide rendent les pays bénéficiaires toujours plus dépendants des
donneurs (...). [Or] compter sur soi est une condition préalable à la stabilité
économique et, pour y parvenir, il faut réduire la dépendance à l'égard de
l'aide plutôt que l'augmenter » 3 4 . Le professeur Ki-Zerbo pense qu'il est très
important d'aider les P M D (pays les moins développés) à se débarrasser de
la « mythologie de l'aide » 3 5 . L'école de type colonial, perpétuée par
l'assistance technique, ajoute-t-il, est « bureaucratique et élitiste » ; c'est une
« locomotive du sous-développement ». « Défoliant culturel et poudrière
sociale, l'école des pays les moins développés est un moteur souvent
rétroactif36. » Tibor M e n d e ira jusqu'à écrire qu'il y a incompatibilité entre
« la décolonisation culturelle » et une aide à l'éducation37.
Pourquoi l'assistance technique était-elle si mal adaptée aux besoins et à
la personnalité des pays receveurs? Tout d'abord, les agences d'aide étaient
accusées à tort ou à raison, de « souffler » au gouvernement national la
d e m a n d e qu'il devait faire ; c'est la regrettable pratique d u « ventrilo-
quisme » 3 8 . Ainsi les pays en voie de développement étaient-ils fréquemment
« amenés à présenter les solutions couramment recommandées [par les
agences d'aide] plutôt qu'à chercher des solutions aux problèmes tels qu'ils
se posent a eux » .

28. L . B . Pearson, The crisis of development, L o n d o n , 1970, p. 200.


29. Patabhi R a h m a n , cité par H . M . Phillips, Educational cooperation between developed and
developing countries, 1976, p . 156.
30. L . G . Sleeper, rapport présenté au Conseil exécutif de l'Unesco à sa 9 9 e session sur « L a
contribution de l'Unesco à l'établissement d'un nouvel ordre économique, social et culturel
international. Expérience acquise par l'Unesco au cours de l'exécution du p r o g r a m m e
ordinaire et des programmes extrabudgétaires dans et pour les pays les moins développés,
dans les domaines de sa compétence », document Unesco 99 E X / S P / R A P / 3 , 25 mars
1976.
31. J. Bousquet, « Critiques formulées par des bénéficiaires de l'aide dans le domaine de
l'éducation », doc. Unesco S H C - 7 6 / C o n f . 712/3, juillet 1976, p. 3.
32. A . Meister, L'Afrique peut-elle partir?, Paris, coll. Esprit, 1966, p. 351-352, 356.
33. J. Bousquet, doc. cit., p. 3.
34. J i m O h O m o - F a d a k e , « Develop your o w n w a y », Development forum, O N U , mai 1974.
35. J. Ki-Zerbo, rapport présenté au Conseil exécutif de l'Unesco à sa 9 9 e session, doc. cit.
36. Ibid.
37. Tibor M e n d e , L'aide à la décolonisation, les leçons d'un échec, Paris, L e Seuil, 1972.
38. H . M . Phillips, op. cit.
39. Ibid.

84
Peut-on aider les autres à se développer à leur manière ?

Il était donc indispensable de procéder à une révision des principes et des


modalités de l'aide extérieure. C'est la tâche nouvelle qu'affrontent l'Unesco
et les autres agences des Nations Unies depuis la seconde moitié des années
70 4 0 .
Tâche particulièrement difficile ; car il existe une apparente contradic-
tion dans le sein m ê m e du processus de développement qui est, nécessaire-
ment et tout à la fois, endogène et exogène ; contradiction qui s'aggrave dans
le cas d'un soutien exogène à un développement endogène. E n effet, que ce
soit par imposition directe ou au travers de conseils, d'informations, d'incita-
tions d'un type ou d'un autre, il y a toujours intervention. O n peut essayer de
rendre cette intervention aussi légère et discrète que possible, se borner à
répondre à la d e m a n d e du receveur, s'abstenir scrupuleusement de donner
des directives, offrir non point des solutions mais des méthodes heuristiques,
il n'empêche que celui qui aide prend sur lui une part de l'initiative et de
l'effort de l'autre. A y réfléchir de manière non émotionnelle, cela n'a rien de
scandaleux. L'endogénéité ne saurait être absolue ; elle a ses limites qui sont
les limites de l'individualité de tout organisme qui est, à la fois, lui-même et
partie d'un tout. D a n s la nature tout intervient sans cesse dans tout ; et ainsi
en est-il aussi dans la société humaine. Paulo Freiré a écrit fort justement
« personne n'éduque autrui, personne ne s'éduque seul ; les h o m m e s
s'éduquent ensemble par l'intermédiaire d u m o n d e » 4 1 . D a n s le cas qui nous
intéresse, il importe que cette intervention alimente le processus de déve-
loppement endogène, mais sans le gêner. C e n'est pas une affaire simple, et il
n'est donc pas surprenant qu'au lendemain de la création des Nations Unies
et de l'Unesco et dans les débuts de la décolonisation, les échanges d'innova-
tions aient donné lieu à beaucoup de tâtonnements. Il fallait, en effet,
remettre en question et dépasser des habitudes de pensée, des égoïsmes, des
susceptibilités immémoriales, c'est là une entreprise de longue haleine et
vingt ou trente ans ne sont pas, en histoire, des périodes assez longues pour
permettre une mutation de cette amplitude dans les relations entre sociétés.
Toutefois, il n'est pas douteux que la prise de conscience des années 70 de
l'insuffisance de l'assistance technique n'ait entraîné une révision, moins
profonde peut-être qu'il n'est dit mais en tout cas réelle, des procédures de
soutien.

40. L'Unesco, par exemple, convoqua à Paris, d u 30 avril au 3 septembre 1976, une réunion
d'experts sur « Les problèmes de l'aide dans les domaines propres de l'Organisation selon
les nouvelles perspectives du développement ».
41. Pédagogie des opprimés, Paris, Maspero, 1974.

85
Chapitre 4

L a question d u
développement aujourd'hui
face à l'histoire
Pierre Dockès et Bernard Rosier

La genèse et l'expansion du capitalisme monopoliste


L ' « économie-monde » au sein de laquelle le capitalisme émerge c o m m e
« m o d e de production » dominant (mais non exclusif d'autres modes) eut
pour centre la Grande-Bretagne — élevée au rang d'économie dominante
dès le milieu d u x v n e siècle et qui le restera jusqu'à la « grande crise » de
1929. A la fin de cette dernière, elle sera alors relayée par les Etats-Unis
d'Amérique. Mais l'émergence des Etats-Unis fut une œuvre de longue
haleine, préparée de longue main par d'importantes mutations qui se feront,
dès la fin d u xix e siècle, au cœur de la « grande dépression ». Cette dernière
a constitué u n véritable creuset des formes nouvelles que prendront le
capitalisme au x x e siècle, formes qui trouveront leurs heures de gloire dans
la longue période de croissance de l'après-guerre. Le fait central de la
période étudiée ici est que le capitalisme ayant acquis le statut de système
dominant dans un espace de plus en plus vaste devra s'adapter à de
nouvelles conjonctures, changer de formes pour dépasser ses contradictions
et perdurer tout en maintenant l'essentiel. Il le fera en deux grandes étapes:
la grande dépression de la fin du xix e siècle et l'entre-deux-guerres du
X X e siècle, autre phase dépressive prolongée avant de connaître, sur des
bases nouvelles, la plus forte expansion de son histoire (après la seconde
guerre mondiale) puis de se voir à nouveau soumis, depuis le début des
années 70, à un retournement de la conjoncture longue. C'est pourquoi il
nous apparaît essentiel d'étudier aux Etats-Unis d'Amérique la constitution
progressive d u « capitalisme monopoliste » et de son m o d e spécifique de
régulation qui deviendra monopoliste et étatique (il sera pleinement consti-
tué à l'aube des années 50).

87
Pierre Dockes et Bernard Rosier

C O N C E N T R A T I O N INDUSTRIELLE ET C H A N G E M E N T D U TRAVAIL

C'est au cours de la période que certains historiens n o m m e n t la « grande


dépression » du xix e siècle (1873-1895) que prend véritablement naissance
ce qui sera appelé le « capitalisme monopoliste », c'est-à-dire un capitalisme
où dominent les grandes firmes1 (voire des firmes géantes) et des ensembles
plus ou moins complexes de firmes coordonnées sous direction unique. L e
processus qui conduit à cette situation sera appelé ici concentration indus-
trielle.
Le processus de la concentration industrielle est généralement exclusive-
ment expliqué, par les économistes de toutes tendances (y compris Lénine),
par le phénomène des « économies d'échelle », analyse qui ignore la
conjoncture historique dans laquelle le processus a pris naissance.
N o u s avançons quant à nous 2 (sans nier pour autant le rôle des facteurs
économiques classiquement étudiés) deux éléments explicatifs complémen-
taires permettant d'inscrire le p h é n o m è n e dans le c h a m p social:
L a mise en question du m o d e de régulation marchande classique (par le
jeu d u taux de profit et de la crise « classique » de type Juglar) dès lors que
les taux de salaire ne sont plus aussi flexibles à la baisse qu'ils l'étaient, d u
fait de l'émergence et de la montée en puissance d u m o u v e m e n t ouvrier qui
remet en cause la cohérence structurale du système concurrentiel (le patro-
nat ne peut pas se présenter divisé face au travail coalisé) lequel doit, par
conséquent, être dépassé.
U n véritable danger social et politique représenté par la montée en force
du m o u v e m e n t ouvrier (qui, sous sa forme radicale, culmine en 1886 aux
Etats-Unis) et par la persistance d ' u n fort pouvoir technique ouvrier dans
l'industrie (rôle des ouvriers de métier). Pour assurer la pérennité d u
système économique, ce danger doit être écarté. Il le sera de deux façons : par
la répression étatique (rôle essentiel de l'instance politique) et par la mise en
place d'un nouveau m o d e d'usage de la force de travail, que la concentration
industrielle permet de centraliser plus encore, avec notamment une organi-
sation nouvelle du travail que mettront au point peu à peu les grandes
entreprises (le taylorisme). C'est u n grand bouleversement des conditions et
du contenu d u travail, de son statut m ê m e , qui s'amorce alors et qui
constitue ce que l'on peut désigner par processus de la taylorisation, puissant
m o u v e m e n t de changement social et culturel qui va profondément modifier
le regard sur le travail lui-même. E n dépit des grèves antitayloriennes, le
capital parviendra peu à peu à faire admettre l'idéologie productiviste et
scientiste qui l'accompagne par les organisations du' travail (offensive
idéologique justificatrice, alors m ê m e que s'appauvrit la culture technique
ouvrière qui va elle-même peu à peu se trouver submergée par cette
idéologie).

1. O n peut définir la grande firme par rapport à la petite par le fait qu'elle se trouve en
situation d'influencer les conditions de l'échange, en particulier le prix, ce qui n'est pas le
cas de la petite firme d u capitalisme concurrentiel qui subit ces conditions et doit s'y
adapter.
2. Voir nos Rythmes économiques, Paris, L a découverte-Maspero, 1983, chapitre IV.

88
La question du développement aujourd'hui face à l'histoire

Alors que le taylorisme est — aujourd'hui encore — généralement


présenté c o m m e la conséquence « technique » nécessaire du machinisme, on
sait qu'il n'en est rien3, qu'il n'était qu'une des formes possibles de
réorganisation du travail, celle qui correspondait alors aux besoins d u
patronat industriel.
« E n détruisant le métier en tant que processus contrôlé par l'ouvrier,
écrit Braverman 4 , le capitaliste le reconstitue c o m m e processus placé sous
son propre contrôle », parvenant ainsi à briser le pouvoir technique des
ouvriers de métier. Analyser le taylorisme c o m m e nécessité sociale (et non
plus c o m m e impératif technique), c o m m e forme de contrôle de la classe
ouvrière, ne signifie pas que le taylorisme n'aurait pas conduit à une
élévation de la productivité apparente d u travail (il élève son intensité) donc
du surplus mobilisable. Cela veut seulement signifier que le choix d u
taylorisme (pour atteindre notamment cet objectif) est un choix qui répond à
une conjoncture sociale particulière (l'efficience tant économique que sociale
des équipes autonomes de production d u début des années 70 le prouve
a b o n d a m m e n t à contrario).
Concentration industrielle, centralisation du travail, modifications pro-
fondes des modalités de ce dernier seront donc — jointes à l'expansion
coloniale — les « solutions » apportées aux contradictions menaçantes d u
capitalisme et engageront une véritable mutation de celui-ci qui pourra alors
produire et mettre en place l'ample révolution technologique mise au point
concurremment dans la dépression (électricité, moteur à explosion, chimie
moderne...). Celle-ci n'a rien d'un p h é n o m è n e autonome, exogène par
rapport au c h a m p social, c o m m e le prétendent les idéologies dominantes : il
s'agit d'une production sociale qui apparaît c o m m e enjeu et issue aux
affrontements et aux crises économiques et sociales.
L a révolution technologique sera, avec le nouveau m o d e d'accumulation
du capital5, à la base de la nouvelle période d'expansion longue qui démarre
avec la fin du xix c siècle. Elle servira ex post de justification à la concentra-
tion industrielle et au taylorisme...

LA MATRICE PLURIDIMENSIONNELLE D ' U N E N O U V E L L E EXPANSION ET


DE N O U V E A U X M O D E S DE VIE

Cette mutation — dont émerge le capitalisme monopoliste — opère d'abord


aux États-Unis, c'est-à-dire, dans une nation-continent aux ressources
considérables qui sait attirer à elle des masses de main-d'œuvre aisément
exploitable (28,5 millions d'immigrés de 1860 à 1920) en m ê m e temps que
de hauts spécialistes (brain drain) et des esprits entreprenants du m o n d e
entier lui permettant de bénéficier pleinement des advantages of the late comers

3. Voir B . Coriat, L'atelier et le chronomètre, Paris, Bourgeois, 1976.


4. Travail et capitalisme monopoliste. La dégradation du travail au .VA* siècle. Paris, M a s p e r o , 1974
(trad. N e w York, 1974, p. 71).
5. Sur ce concept qui désigne les formes d u rapport salarial et des structures productives, voir
Rythmes économiques, op. cit., chapitre V I .

89
Pierre Dockes et Bernard Rosier

(Veblen, 1916). Dans ce contexte, cette mutation va produire la matrice


économique (lafirmegéante), technologique (la « seconde révolution indus-
trielle »), sociale (l'organisation « rationnelle » du travail), politique (l'ap-
pui constant de l'Etat au grand capital) et culturelle (l'idéologie producti-
viste, le consensus social autour du capitalisme après 1886, l'essor de
l'idéologie de l'entrepreneur) de la fantastique expansion de l'économie
américaine (qui échappe aux destructions de la grande guerre, dont elle
ressort au contraire renforcée, créancière d'une Europe affaiblie, affaiblisse-
ment qui la sert).
Cette expansion va durer jusqu'à la fin des années 20 du X X e siècle et
conduira à l'élévation des Etats-Unis au rang d'économie dominante de
l'économie-monde occidentale. Stoppée pendant la crise violente des années
30, la croissance va reprendre avec la guerre après qu'eut été achevée
l'édification d u nouvel « ordre productif » 6 auquel manquait un processus
régulateur efficace avec l'avènement de l'ère de la production de masse. E n
effet, tandis que se créent au cours des années 20 les conditions de la
production de masse d'objets standardisés, les conditions de la c o n s o m m a -
tion de masse ne sont pas encore réunies (demande effective insuffisante)
dans une société où le poids des salariés s'étend constamment sans élévation
de leur salaire réel. D ' o ù une explication de la grande crise des années 30 par
ce décalage, d'où également une thérapeutique qui sera théorisée par
Keynes : à une production de masse doit correspondre une consommation de
masse, ce qui implique accroissement du pouvoir d'achat des salariés: c'est
le « fordisme ». Certes, mais le new deal américain qui c o m m e n c e à mettre en
place ce schéma n'apparaît en rien c o m m e une solution logique d'évidence.
L a nouvelle politique salariale, clé de voûte du nouveau système, fut le
produit de rapports de force, dans la crise, entre le capital et le travail (de
violentes grèves eurent lieu en 1933 et 1934). L e changement du capitalisme
nécessaire à sa survie fut le résultat de fortes tensions sociales ; la crise en a
accouché à u n coût social considérable. S'engage alors u n puissant processus
de changement social et culturel par de nouvelles modifications profondes d u
statut du travail (« le travail en miettes » sur la ligne de montagne) et de sa
représentation et par l'apparition de modèles de consommation qui vont
graduellement mais fortement changer les modes de vie et de sociabilité,
d'urbanisme, de transport et d'information, la culture elle-même par
conséquent.
Le processus régulateur est efficacement complété par la structure en
« oligopoles stabilisés » qui prévaudra au cours de la période d'expansion
longue d'après-guerre dans la plupart des pays développés et par de
nouvelles formes importantes d'intervention des Etats (politiques écono-
miques keynésiennes de régulation conjoncturelle, politique de gestion
globale de la force de travail, politique des investissements collectifs...).
L'ensemble de ces facteurs de régulation exprime les besoins nouveaux de
6. Sur ce concept qui désigne l'ensemble des traits spécifiques d'une période d'expansion
longue qui permettent précisément cette expansion, voir également Rythmes économiques, op.
al., chapitre V I .

90
La question du développement aujourd'hui face à l'histoire

systèmes sociaux complexes au sein desquels la concentration industrielle


s'étend (firmes et groupes s'accroissent et s'internationalisent) en m ê m e
temps que le salariat (le pouvoir d'achat des salariés est devenu indispen-
sable à la reproduction du système).
Mais cet ensemble d'innovations créatrices d'un ordre productif nouveau
ne verront vraiment le jour qu'à l'issue de la seconde guerre mondiale. Car,
si l'ampleur m ê m e de la grande crise des années 30 a permis aux États-Unis
ainsi qu'aux grands pays occidentaux à forte tradition démocratique de finir
par mettre au point une issue et, par là m ê m e , de parachever l'élaboration
d'un capitalisme à régulation monopoliste et étatique qui, en définitive,
permettra la reprise, en d'autres pays, moins ancrés dans la démocratie, la
crise eut des conséquences dramatiques. D a n s la mesure, en efTet, où elle fit
le lit du fascisme et du nazisme, elle eut pour conséquence la seconde guerre
mondiale, conflit le plus meurtrier de toute l'histoire. Mais,' dans le m ê m e
temps où elle était une gigantesque hécatombe, la guerre constitua un
formidable creuset d'innovations techniques qui fourniront des bases essen-
tielles à la grande expansion de l'après-guerre. Avec celles-ci (les « Trente
glorieuses ») et l'avènement de la société de consommation triomphe l'idéo-
logie économiste du primat de l'économique et du technique, en m ê m e temps
que le mythe de la croissance autour duquel se fait un assez large consensus
(l'affrontement social se limitant à la question du partage des « fruits de la
croissance ») et qui pénètre profondément la culture occidentale.
Cette période d'expansion longue présente certains traits majeurs :
La poursuite de la concentration industrielle débouche sur des firmes et
groupes géants qui mettent en place une nouvelle révolution technologique
(électronique, chimie de synthèse, expansion de l'industrie automobile...),
base technique de l'expansion économique. A mesure qu'elles croissent, ces
firmes vont se multi-nationaliser puis progressivement devenir transnatio-
nales7, ce qui aboutira à une réduction de la cohérence des systèmes
productifs nationaux et à l'apparition graduelle d'une contradiction avec les
systèmes nationaux de régulation (cause essentielle pour nous du retourne-
ment de la conjoncture).
Le fordisme modifie profondément le travail et les modes de vie, liant au
« travail en miettes » (Friedman) le développement aliéné de besoins
socialement produits pour étendre sans cesse la consommation d'objets peu
durables, rapidement démodés (« obsolescence planifiée », Baran et Swee-
zy) dans un phénomène dit de « consommativité » (Baudrillard). Si l'on
ajoute que la consommation de services inclut de plus en plus celle d'infor-
mations devenues elles-mêmes marchandises, on voit que c'est la culture
elle-même des peuples concernés et leurs moyens d'acculturation qui sont
modifiés.
Les États ont été conduits à jouer un rôle croissant avec de nouvelles
formes d'intervention pour assurer la survie m ê m e du système économique.
Il s'agit d'une nécessité structurale, non plus seulement pour assurer la

7. Rythmes économiques, op. cit., chapitre V I I .

91
Pierre Dockès et Bernard Rosier

cohésion sociale et les grandes infrastructures, mais pour réaliser la régula-


tion d'ensemble d u système social (par des politiques économiques de
régulation conjoncturelle, des politiques nationales de gestion globale de la
force de travail et diverses formes de l'Etat-providence, des politiques
nationales à caractère plus structurel pouvant aller jusqu'à certaines formes
de planification).
L a recherche scientifique s'est considérablement développée dans la
période sous l'impulsion de la recherche publique assez largement orientée
vers la production de technologies. L e statut éminent conféré à la science
(abusivement considérée c o m m e indépendante du c h a m p social) contribue
largement à faire que le développement technologique est représenté c o m m e
résultant d'une logique immanente, se déroulant selon un processus uni-
voque (déterminé par le développement scientifique) et contraignant les
rapports sociaux à évoluer. C'est ainsi que les h o m m e s d'aujourd'hui
n'auraient au n o m de la science qu'à s'adapter aux technologies nouvelles
( c o m m e hier au « travail en miettes ») supposées produites hors du c h a m p
des conflits sociaux. C e schéma idéologique mystificateur a été profondé-
ment ancré au c œ u r des sociétés occidentales envahies par le primat de
l'économique et d u technique, alors m ê m e que les formidables capacités de
recherche des sociétés les plus développées pourraient permettre de conce-
voir et de mettre au point des technologies asservies à tout autre projet social.
C'est dans le contexte de l'expansion longue d'après-guerre des grands
pays industrialisés, du processus de la décolonisation et de 1'« expansion
démographique » des pays périphériques qu'a surgi c o m m e un fait politique
majeur de la période le phénomène du sous-développement, l'autre face de
l'économie-monde, indissolublement liée à la première. L'expansion longue
des années 1950-1960 des pays industrialisés du Centre s'est ainsi effectuée
sur la base d'un développement inégal, le sous-développement étant très
largement reproduit par l'expansion des pays les plus développés qui
trouvèrent en leur périphérie matières premières et main-d'œuvre à bon
compte avant d'y « délocaliser » certaines activités industrielles. Et, si l'on
excepte les pays à fort surplus pétrolier et les nouveaux pays industrialisés,
ce phénomène se poursuit, voire s'exacerbe, dans la crise.
Ainsi, contrairement à l'idéologie libérale dont la fonction est notamment
de tenter de masquer les contradictions d'intérêts entre le capital et les
peuples de la périphérie, nous voyons que la compréhension du sous-
développement et la question du développement des nations périphériques
sont indissociables de l'analyse de la croissance économique du Centre. Cela
ne signifie pas qu'il faille naïvement imputer la pauvreté périphérique et,
parfois, le « développement du sous-développement » à la seule expansion
centrale c o m m e si tout n'était qu'un vaste p h é n o m è n e de transfert des
richesses vers le Nord, un simple pillage, thèse aussi peu pertinente que la
thèse inverse d u « développement induit » par la croissance du capital
central. E n revanche, c o m m e toute son histoire le prouve, c'est dans un
m ê m e m o u v e m e n t que la propagation du capital produit richesse et pauvre-
té, développe u n processus de destruction-création profondément inégal

92
La question du développement aujourd'hui face à l'histoire

dans l'espace géopolitique (national et mondial) et social. Et, dans le


processus global de croissance sous-développement qui traduit le fonctionne-
ment d u système-développement capitaliste, tous les niveaux d u social sont
impliqués:
le niveau économique sur le terrain duquel se déploient les stratégies des
firmes transnationales ;
le niveau politique dans la mesure où les stratégies des grands groupes et
firmes transnationales sont soutenues par leurs Etats ;
le niveau du changement technologique produit par les firmes géantes et
transféré par elles de l'Ouest vers l'Est et vers le Sud (transfert de
technologie) c o m m e le sont les marchandises ;
le niveau idéologique car, accompagnant ce transfert, c'est u n modèle de
développement et, en définitive, un m o d e de vie qui se trouve exporté,
présenté qu'il est c o m m e universel et accepté c o m m e tel par les classes ou
groupes dirigeants des pays de l'Est c o m m e des pays du Sud qui, à la fois,
sont convaincus de cette université, ont intérêt à ces transferts et ont
partie liée (du moins pour les dirigeants d u Sud) avec le capital d u Nord ;
plus largement, c'est toute la culture occidentale, investie et dominée par
cette conception du primat de la technique (considérée c o m m e univer-
selle dans les formes et le contexte que lui ont donnés les plus puissantes
des firmes transnationales...) et de l'économique, qui joue c o m m e idéolo-
gie justificatrice de toutes les mutations sociales présentées c o m m e
nécessaires au libre déploiement à là surface de la terre des technologies
modernes, véritables divinités contemporaines auxquelles chacun n'au-
rait q u ' à se soumettre.

DE LA G R A N D E EXPANSION À LA « DÉPRESSION L O N G U E »
C O N T E M P O R A I N E : Q U E L Q U E S PROBLÈMES E T ENJEUX DE LA CRISE

Notre analyse des mouvements longs des économies capitalistes8 en liaison


avec le processus de leur morphogenèse nous conduit à interpréter le
retournement de la conjoncture longue qui se produit à la charnière des deux
décennies 1960 et 1970 c o m m e le fruit des contradictions que, par son succès
m ê m e , l'accumulation soutenue du capital et l'expansion longue d'après-
guerre n'avaient pas m a n q u é de produire sur plusieurs fronts, une montée
des contradictions qui se fait peu à peu au cours de cette période d'excep-
tionnelle croissance.
U n e « crise du travail » se manifeste dès la fin des années 60, d'abord aux
États-Unis, par une série de grèves sauvages d'ouvriers spécialisés (OS) qui
commencent à refuser le travail aliéné qui leur est imposé sur la ligne de
montage. L a crise du travail vient contribuer à la baisse de l'efficacité d u
capital technique dont le renouvellement en profondeur est freiné par l'état
des forces sociales, ce qui tend à infléchir la tendance longue à l'accroisse-
ment de la production alors m ê m e que la puissance des mouvements de

8. Voir Rythmes économiques, op. cit.

93
Pierre Dockes et Bernard Rosier

travailleurs, dopée par vingt ans d'expansion, l'absence de chômage, conti-


nuent de pousser vivement en avant les rémunérations réelles. D ' o ù la baisse
de la rentabilité d u capital au Centre d'autant que ces phénomènes se
développent dans l'ambiance d'une vive compétition des firmes transnatio-
nales tendant à renforcer la suraccumulation du capital, et alors que
s'accroît la concurrence des nouveaux pôles industriels du Sud principale-
ment issus de la stratégie de redéploiement (délocalisation) des grands
groupes américains. C e fléchissement de la rentabilité du capital sera
brutalement renforcé lorsque la cartellisation des pays producteurs de
pétrole, résultat d'une longue période de dégradation relative des termes
d'échange contribuant à l'expansion des pays du Centre, aboutira à une
hausse brutale des cours. L a crise d u pétrole de 1973-1974 vient ainsi
achever de mettre en place le retournement de conjoncture.
Mais le phénomène le plus décisif, moins dans le retournement conjonc-
turel lui-même que dans le développement de la dépression longue, est
l'émergence du fait transnational: l'ouverture croissante des économies
nationales résultant d u processus d'internationalisation du capital débouche
sur le dépassement m ê m e des rapports « inter-nationaux ». Firmes et
groupes déploient désormais leurs stratégies directement sur le marché
mondial et beaucoup de flux désignés c o m m e internationaux ne sont plus
que des flux internes à ces unités géantes, échappant de ce fait aux logiques
nationales. La contradiction majeure qui nous paraît expliquer ce que l'on
n o m m e la « crise » est celle qui surgit et se développe entre la transnationali-
sation des systèmes productifs et le maintien des Etats-nations. D è s lors se
développe, à l'échelle mondiale, une nouvelle logique transnationale ter-
riblement destructrice, retrouvant à une autre échelle les contradictions de la
concurrence du XIX e siècle: chaque État tend à utiliser son pouvoir écono-
mique et social pour assurer à « ses » firmes transnationales des parts
maximales du marché mondial en pratiquant des politiques d'austérité
salariale et sociale de plus en plus sévèrement déflationnistes. L'agrégation
de toutes ces stratégies nationales (chacune cohérente avec la nouvelle
logique transnationale) ne peut que casser la d e m a n d e effective mondiale,
conduire à une spirale de crise. Les politiques nationales de régulation
conjoncturelle se trouvent non seulement progressivement mises en question
dans leur opérationnalité, mais elles sont, à proprement parler, inversées par
rapport à la période d'expansion longue. Ainsi, le succès m ê m e de l'accumu-
lation de longue durée a-t-il compromis sa poursuite dans la mesure où les
bases et les régulateurs m ê m e s de celle-ci (fordisme, politique économique)
ont été remis en cause.
L a nouvelle période de dépression longue est marquée par u n net
ralentissement de l'expansion et par une montée graduelle mais considérable
du chômage. Les fonctions et les enjeux de cette grande crise, sinon toutes ses
caractéristiques, rappellent fortement ceux des deux précédentes : la grande
dépression de la fin d u XIX e siècle, celle de l'entre-deux-guerres. M i s en
cause dans les bases m ê m e s de son opérationnalité, le système économique a.
pour tâche de reconstruire un nouvel ordre productif opérant, susceptible de

94
La question du développement aujourd'hui face à l'histoire

dépasser pour un temps suffisamment long les contradictions engendrées par


la période d'expansion longue. Si l'expansion doit reprendre dans le cadre du
système-développement capitaliste, ce sera sur de nouvelles bases tech-
niques, économiques et sociales, sur de nouveaux rapports internationaux
grâce à un nouveau m o d e de régulation.
Nous vivons actuellement les grandes m a n œ u v r e s du capital sur un
marché mondial sur lequel s'affrontent les groupes géants, spécialement
ceux des nations les plus puissantes (Etats-Unis, Japon, République fédérale
d'Allemagne), chacune cherchant à tirer profit isolément de la crise au
détriment de l'ensemble et spécialement des vieilles nations d u centre et
surtout des nations les plus déshéritées de la périphérie.
D ' o ù les enjeux majeurs de cette période de mutation à travers laquelle
(dans l'hypothèse d'une issue dans le système, hypothèse aujourd'hui la plus
probable) se façonnent les modes de vie et de travail de l'avenir par le biais
des nouvelles technologies. Mises au point par les firmes géantes majeures
dans une optique marchande 9 (c'est-à-dire pour fabriquer de nouvelles
marchandises et de nouvelles formes de consommation abusivement pré-
sentées c o m m e universellement valables), y compris dans le domaine cultu-
rel (informatisation, télécommunications), celles-ci ne verront que partielle-
ment mis en œuvre le « potentiel libérateur » qu'elles contiennent et peuvent
au contraire devenir de gigantesques leviers de contrôle social, d'uniformisa-.
tion et de colonisation culturelle, menaçant ainsi la pluralité des cultures qui
fait la richesse de notre m o n d e et nourrit sa capacité d'évolution. C e risque
vient essentiellement de la concentration fantastique qui se dessine au-
jourd'hui au niveau de la production des programmes et des données.
U n autre enjeu essentiel de la dépression longue contemporaine réside,
compte tenu de la « crise du développement » et de la situation dramatique
d'un nombre croissant de pays d u Sud, dans le dénouement qui sera donné à
cette situation. Celui-ci révélera la capacité des grands pays industrialisés à
faire face à une situation inédite.

Des enseignements de l'histoire?


L'avènement puis l'expansion, enfin la domination d u capitalisme à l'échelle
mondiale représente u n processus complexe et puissant qui constitue l'évé-
nement majeur de l'histoire moderne. Tenter de comprendre ce processus
dans sa complexité est essentiel en soi compte tenu de ses enjeux. Il est
également de la plus grande importance d'interroger cette histoire pour
tenter d'en tirer des enseignements utiles afin de contribuer à répondre aux
questions urgentes, parfois dramatiques que pose aujourd'hui le développe-
ment de nombre de pays du Tiers M o n d e .

L'HISTOIRE

L'histoire — aussi poussée et globale qu'en soit l'analyse — ne nous livre et


ne saurait nous livrer aucune leçon applicable telle quelle mais seulement —

9. Voir J. H . Lorenzi et E . L e Boucher, Mémoires volées, Paris, R a m s e y , 1979.

95
Pierre Dockes et Bernard Rosier

et c'est d'une grande importance — certains grands thèmes généraux, car les
stratégies (le plus souvent implicites) d u passé sont beaucoup plus
complexes qu'on ne le croit.
Rappelons les grands thèmes mis en évidence sur le plan théorique: la
nature, l'évolution et le jeu des rapports sociaux demeurent le domaine
essentiel, dominant, spécialement par le fait que les diverses technologies et
les systèmes techniques sont façonnés par les rapports sociaux, asservis aux
nécessités de leur reproduction et à l'exigence de dépassement des conflits de
toutes natures qui traversent le c h a m p social. Mais reconnaître cela ne doit
pas conduire à négliger l'autonomie relative et l'interaction des différentes
instances de la société, en particulier l'importance (que nous avons eu
constamment à souligner) des mentalités ; le rôle central, stratégique, et
directement lié aux rapports sociaux, du surplus économique, de son volume
et de son m o d e extrêmement varié de prélèvement et d'accumulation ;
l'importance de la notion de système, de la considération de celui-ci dans sa
globalité et dans la complexité de son évolution (système-développement) et
de la durée des transformations mais, dans le m ê m e temps, le refus de l'idée
« totaliste », ou de l'idéologie d u tout ou rien. Toutefois, s'il existe toujours
des alternatives, une place pour la liberté au sein m ê m e des jeux du hasard et
de la nécessité, cela ne signifie pas pour autant que tout est possible et que le
volontarisme permettrait de s'affranchir des lois d'un système devenu
largement dominant à l'échelle mondiale.
Les cheminements du passé ont été beaucoup plus complexes qu'on ne le
croit car : il y a toujours eu des avancées liées à l'expansion du capitalisme,
m ê m e si celles-ci se faisaient à un coût social considérable ; le développement
du capitalisme n'est nullement une nécessité endogène, un stade obligatoire.
Le processus de généralisation d u capitalisme est d'abord un p h é n o m è n e de
propagation par des moyens divers dont la violence ; les formes d u capita-
lisme sont très diversifiées, celui-ci réussissant jusqu'alors à s'adapter après
chacune de ses crises majeures et à pénétrer des sociétés culturellement très
différentes ; au sein des sociétés capitalistes, des modes de production variés
peuvent se maintenir durablement (paysannerie, artisanat...) m ê m e si leur
logique est subordonnée ; il y a toujours eu, de diverses façons, articulation
du rôle de l'État (acteur trop souvent oublié) et de celui du marché ; il y a
toujours eu, de diverses manières, des réactions sociales aux excès du capital
(suscitant la prise de mesures spécifiques à chaque période depuis les lois sur
les pauvres au temps des enclosures jusqu'aux diverses protections sociales à
la période du capitalisme monopoliste) mais le capitalisme a su jusqu'ici en
transformer les effets en levier.

L'ASPECT IRRÉDUCTIBLE D E LA N O U V E A U T É

Toutefois, on ne peut pas aujourd'hui ne pas prendre en compte des


éléments contemporains essentiels: d'abord le fait que le capitalisme est
dominant à l'échelle mondiale et diffuse sa logique dans tous les domaines de
la vie d'une façon telle qu'il n'est pas possible de s'y heurter de front (surtout

96
La question du développement aujourd'hui face à l'histoire

s'il s'agit d'un « petit » pays), le coût social en étant considérable. L a


puissance des firmes et groupes transnationaux est sans c o m m u n e mesure
avec les vecteurs de propagation d'autrefois ; ensuite le fait que l'explosion
démographique contemporaine est un phénomène radicalement nouveau
qui entraîne des effets massifs de paupérisation ; enfin, le coût social de la
pénétration du capitalisme, qui est devenu à la fois plus exorbitant et moins
admis encore qu'autrefois du fait de la mondialisation de l'information.

LES STRATÉGIES

Les grands thèmes mis en évidence à partir de l'observation du passé sont


toujours valables : leur enseignement demeure essentiel. Mais une leçon
capitale de l'histoire est qu'il n'y a pas de linéarité, d'univocité.
Toutefois, la prise en compte nécessaire de phénomènes contemporains
incontournables implique — à notre sens — la nécessité de mettre en place
non des stratégies de rupture brutale mais de multiples « fractures »
permettant soit éventuellement de «jouer le jeu » du capitalisme à un coût
social limité, soit — et c'est l'hypothèse dont nous explorons les modalités
plus loin — de mettre en place des stratégies alternatives permettant la
sauvegarde des populations rurales, des savoir-faire, des cultures, par une
mobilisation pour le développement d'un surplus maximal, à partir d'une
mise en œuvre active décentralisée et responsabilisée des ressources natio-
nales et d'abord des ressources humaines.

Du concept de développement à celui


de système-développement à l'échelle mondiale

Récusant les théoriciens néoclassiques de la « croissance transmise » par le


biais de marchés parfaitement concurrentiels, les théoriciens d u développe-
ment ( A . - O . Hirschmann, François Perroux, Gunnar Myrdal) ont mis en
évidence la spécificité du phénomène de sous-développement marqué no-
tamment par le dualisme entre un secteur traditionnel et un secteur moderne
extraverti et par les effets de domination exercés par les nations développées
par le biais de leurs grandes firmes multinationales. C e sont eux qui ont
introduit la distinction entre croissance, phénomène quantitatif (accroisse-
ment du P N B ) et développement, p h é n o m è n e qualitatif, qui recouvre
l'ensemble des transformations dans les structures économiques, sociales et
culturelles qui accompagnent et permettent la croissance. D ' o ù la nécessité,
pour eux, d'engager de véritables stratégies de développement ( A . - O .
Hirschmann 1 0 ).
Ces thèmes ont été repris et approfondis par les auteurs « tiers-mon-
distes » néo-marxiens (Samir A m i n , A n d r é Gunter Franck...) qui vont
inscrire le thème de la dépendance dans le cadre d'une analyse actualisée de

10. Stratégie du développement économique, Paris, Éditions ouvrières, 1956 (traduction).

97
Pierre Dockès et Bernard Rasier

l'impérialisme tout en montrant que le dualisme recouvre en fait u n e


véritable articulation de modes de production.
Mais les uns et les autres ne sont pas parvenus à se dégager d'une vision
universaliste de l'évolution économique et du progrès technique que la
planification du développement a seulement pour mission de transférer de
l'Occident et d'accélérer. Ils ne voient pas que, ce faisant, ils préconisent le
transfert de matrices de reproduction des rapports sociaux. Ils ne s'en-
quièrent de savoir ni de quels changements de structure ni de quelle
croissance il s'agit (en fait une croissance de type capitaliste...).
Par conséquent, nous présentons ici une série de propositions:
L'ensemble est à penser dans le cadre d'une économie-monde capitaliste
qui évolue contradictoirement et en se différenciant avec des « foyers de
croissance » et des lieux de prélèvement, voire d'appauvrissement, et qui se
trouve structurée par des relations de domination/dépendance.
D a n s ce cadre il y a, fort logiquement, en marche depuis des siècles (avec
des fluctuations), un processus de développement capitaliste, inégalitaire
par essence (cette inégalité est au c œ u r de sa dynamique), destructeur et
divers dans ses formes. Ceci produit ce phénomène abusivement désigné
sous la dénomination de « sous-développement », qui représente en réalité
une emprise partielle d'un système économique dominant avec son cortège
d'effets induits: explosion démographique, transfert de surplus, création de
secteurs « modernes » et urbanisation accélérée, dépendance économique,
technologique, financière, etc. La dépendance aux multiples facettes est sans
doute le trait c o m m u n majeur des situations très diversifiées de sous-
développement.
D a n s certaines situations, ce type de relation centre/périphérie peut
entraîner la mise en œ u v r e d'un développement capitaliste dépendant, mais
réel et spécifique, lié à l'émergence d'une bourgeoisie nationale et d'États-
nations ayant intérêt et capacité à investir productivement la fraction d u
surplus qu'ils peuvent contrôler (République de Corée, Mexique, Algérie),
tandis que, dans d'autres situations, l'explosion démographique, la déforma-
tion d u système social traditionnel ne débouchent que sur une sorte
d'« économie extractive » et de sérieux et massifs problèmes de paupérisa-
tion (pays les moins avancés [ P M A ] ) .
D a n s nombre de situations, l'inégalité sociale — qui a été à la base de
l'émergence et de l'expansion du capitalisme et qui a p u , par ses efFets de
marché intérieur, « tirer en avant » les économies traditionnelles — n'exerce
que peu aujourd'hui ce genre d'efTets.
L'importance des fuites de la d e m a n d e solvable sur le marché mondial
est un des aspects catastrophiques de l'insertion dans ce marché de pays sans
marché intérieur, abandonnés à la logique du marché mondial, dominés par
lui. L'histoire enseigne au contraire la base essentielle que constitue l'exis-
tence d ' u n marché intérieur actif et en expansion, ce qui implique u n
contrôle des flux internes et externes.
Il est essentiel de ne pas confondre développement capitaliste abusive-
ment assimilé à la modernité et amélioration du sort des plus défavorisés, ce

98
La question du développement aujourd'hui face à l'histoire

que fait le discours dominant et n o t a m m e n t le discours sur 1'« aide » au


développement. L e processus de l'expansion du capitalisme n'a pas du tout
pour effet cette amélioration et historiquement son coût a été considérable.
Aujourd'hui, ni le temps très long de la transition au capitalisme dans les
pays d u Nord ni son coût social considérable (il a mis plusieurs siècles avant
d'« améliorer » le sort de la classe ouvrière tout en laissant subsister des
poches importantes de pauvreté) ne sont plus acceptables compte tenu de la
vitesse jamais vue dans l'histoire de l'expansion démographique" et d u
caractère dramatique de la situation de certains pays constamment menacés
par la famine. Autrement dit, le prix à payer pour de nombreux pays
sous-développés pour suivre la vieille voie d u développement capitaliste est
exorbitant, beaucoup plus élevé encore que toutes les misères que les pays
développés aujourd'hui connurent hier. D e plus, rien ne permet d'assurer
que tous parviennent à rejoindie cette voie, ce qui ne veut pas dire pour
autant que cette « vieille voie » soit périmée et que certains ne puissent la
suivre.
Il est indispensable de dire si l'on fait référence aux conditions d'expan-
sion d u capitalisme (avec ses changements de structures propres et ses effets
bien connus) ou si l'on recherche une autre voie susceptible de résoudre les
problèmes les plus urgents. D a n s ce cas, c'est d'un autre développement
qu'il s'agit. Et il y a lieu dès lors d'en expliciter clairement les objectifs
(croissance de qnoi pour qui?) et les moyens (croissance c o m m e n t ? avec
quel type de changement technique?). C'est-à-dire de raisonner en termes
non plus seulement quantitatifs mais en termes de contenu, c'est-à-dire de
type de développement et des moyens concrets d'y parvenir (en particulier
les changements de structure) dans u n environnement dominé par une autre
logique — question fondamentale. Il s'agit de récuser radicalement l'univo-
cité de la croissance et ce faux dualisme entre étude de la croissance (au
centre) et étude du développement (à la périphérie), c o m m e si les deux
processus n'en formaient pas u n seul, complexe, à déchiffrer dans sa
complexité m ê m e .

Stratégies de développement ou quelques enseignements


pour un développement endogène

C e qui précède montre à l'évidence qu'il n'existe plus de « Tiers M o n d e »,


que l'ensemble de pays que recouvrait naguère cette notion (qui n'a jamais
été homogène) est aujourd'hui profondément différencié (et l'a été fortement
sous l'effet de la crise, très différemment ressentie selon le pays) et ne peut
plus être saisi que par sous-ensembles régionaux12 définis en fonction de
questions spécifiques et dont les traits c o m m u n s seront tout à la fois

11. L'industrialisation du centre s'est accompagnée d'une « transition démographique » d'une


importance considérable.
12. C e terme étant compris ici c o m m e se référant à un ensemble de nations.

99
Pierre Dockes et Bernard Rosier

historiques et culturels, éco-géographiques et économiques, sociaux et poli-


tiques. Et c'est seulement dans le cadre de tels sous-ensembles que peuvent
être définies des stratégies de développement pertinentes.
Nous ne pouvons, par conséquent, q u e rechercher certains éléments
susceptibles de permettre la construction d'une problématique assez géné-
rale qui permette de « cadrer » des perspectives de développement en faisant
intervenir toutes les instances sociales et la complexité de leurs interrelations
qui ne peuvent, par ailleurs, être précisées qu'à partir du contexte régional,
d'abord en examinant d'un point de vue critique les solutions « extrêmes »,
puis en étudiant les bases d'une solution possible qui permette une certaine
forme de rupture par rapport aux situations de domination.

E X A M E N CRITIQUE D E SOLUTIONS « E X T R Ê M E S »

Nous nous trouvons aujourd'hui face à deux grands types de propositions


extrêmes dont aucune n'a fourni la preuve d e sa pertinence. Il s'agit, d'une
part, de la solution de facilité qui consiste à accepter la logique de fonc-
tionnement du marché mondial et à s'y soumettre, d'autre part, de stratégies
de rupture par rapport au marché mondial pour tenter de construire une
économie autocentrée, voire une société socialiste.

La stratégie de la soumission à la logique du marché mondial

Elle correspond à la théorie de la croissance transmise. Mais celle-ci n'est


qu'un modèle abstrait supposant, pour fonctionner, l'existence de marchés
pleinement concurrentiels. L a réalité du m a r c h é mondial est tout autre : s'y
affrontent des firmes et groupes géants qui influencent les conditions de
l'échange et mettent en œuvre des stratégies, spécialement vis-à-vis des pays
du Tiers M o n d e , propres à maximiser leurs profits en longue période,
notamment en jouant des avantages comparés pour elles de différents pays
possibles d'implantation [Link]-ci ne sont, le plus souvent, de ce
fait, que des ateliers « délocalisés » extrêmement dépendants de leur centre.
Cette stratégie aboutit effectivement parfois (mais par d'autres voies que
celles prévues parla théorie) à une certaine croissance, d'un certain type,
bénéficiant essentiellement à la fraction la plus aisée de la population qui
épouse les intérêts et l'idéologie du capital transnational, facilitant sa
pénétration. Mais son coût social en est souvent exorbitant: dépendance
économique, technologique, financière, politique ; paysanneries marginali-
sées, démunies ; gaspillage des ressources, décompositions culturelles ; exode
rural « sauvage » et gigantesques bidonvilles ; secteurs informels prolifé-
rant ; ilôts de pauvreté plus ou moins massifs ; famine endémique en
certaines régions.
Ainsi, saufen quelques rares pays (dont l'examen détaillé est à faire), le
parti pris de la croissance à l'occidentale n'a pas atteint son objectif et peut
être considéré c o m m e une utopie pour des pays qui ne sont pas nécessaire-
ment prêts à l'accueillir et surtout auxquels il ne peut apporter en un temps

100
La question du développement aujourd'hui face à l'histoire

suffisamment court de réelles solutions à leurs problèmes les plus urgents. Il


ne faut d'ailleurs pas oublier qu'en aucun cas le développement du capita-
lisme occidental ne s'est fait essentiellement à partir de marchés livrés à
e u x - m ê m e s , que le protectionnisme a été utilisé pour aider à la création de
marchés intérieurs et que diverses formes de régulation sociale sont venues
éviter des coûts sociaux excessifs.

La stratégie de rupture
Elle s'est trop souvent révélée peu opérante par rapport au marché mondial
et à la logique qu'il impose, soit qu'elle soit demeurée purement verbale et
qu'une idéologie « révolutionnaire » soit venue recouvrir des pratiques
concrètes inchangées, soit qu'une telle stratégie ne se soit pas dotée des
moyens de sa propre réussite. D e ce dernier point de vue, le cas particulière-
ment révélateur de l'expérience algérienne est analysé de façon relativement
détaillée dans notre rapport13.
O n y montre notamment c o m m e n t le transfert imitatif des technologies,
du modèle occidental d'industrialisation et de développement agricole a
conduit à une situation de dépendance technologique, alimentaire et finan-
cière sans que pour autant l'objectif de mise en place d'un socialisme original
ait été atteint. Ces m ê m e s transferts n'ont pas davantage permis aux pays
c o m m e C u b a , la République populaire démocratique de Corée ou le Viet
N a m , qui ont tenté des ruptures plus radicales, d'obtenir des résultats
économiques supérieurs à leurs homologues relevant de la mouvance oc-
cidentale ni de construire des sociétés démocratiques (encore moins à fortiori
des sociétés de type socialiste). Les régimes autoritaires de ces pays,
s'appuyant sur diverses formes de capitalisme d'État, sont fortement dépen-
dants de l'Union soviétique.

PROPOSITIONS POUR DES STRATÉGIES ALTERNATIVES PRÉPARANT LA


VOIE À UN DÉVELOPPEMENT ENDOGÈNE
Le capitalisme — on l'a vu — a mis plusieurs siècles à s'imposer en Occident
c o m m e un m o d e de production dominant, au prix d'un coût social considé-
rable, parvenant par de multiples voies à produire des classes ouvrières
relativement dociles au travail industriel et des inodes d'usage de ces forces
de travail.
Aujourd'hui que ce m o d e est devenu dominant à l'échelle d'une gi-
gantesque économie-monde, les échanges, contrôlés pour l'essentiel par les
grandes firmes transnationales, sur les grands marchés transnationalisés ne
sont plus seulement des échanges de marchandises, ni m ê m e d'usines prêtes
à l'emploi, ils sont, dans le m ê m e temps, transferts de rapports sociaux, de
modèles de consommation donc de modes de vie, de systèmes de pensée.
L'économique se trouve ainsi étroitement mêlé non seulement au tech-
nologique mais au social, au politique, au culturel.

13. P. Dockès et B . Rosier, « Développement et histoire », Paris, Unesco, 1985. Voir également
B . Rosier, « Choix techniques et stratégies de développement », Paris, Unesco, 1982.

101
Pierre Dockes et Bernard Rosier

Produites historiquement dans des conjonctures économiques et sociales


spécifiques aux pays d u centre pour dépasser provisoirement leurs contra-
dictions, les différentes technologies de production et d'usage de la force de
travail, c o m m e de consommation ou d'habitat — qui convergent vers la
production d'une culture nouvelle (marquée par le primat de l'économique
et du technique) —, ne sont ni neutres ni universelles, seulement les produits
contingents de situations historiques adaptés aux besoins de reproduction du
capitalisme dont précisément elles constituent une matrice essentielle. E n
dépit des discours libéraux ou marxistes, transférer les technologies les plus
avancées, c'est donc transférer des matrices de reproduction sociale.

Les choix stratégiques

Rechercher les voies de stratégies de développement plus endogène, c'est


explorer des cheminements qui reposent sur l'usage des ressources locales et
nationales au bénéfice des populations et d'abord des plus déshéritées
d'entre elles en liaison avec la création nécessaire d'un marché intérieur actif
socialement régulé et protégé, ce qui suppose en particulier l'usage le
meilleur des ressources humaines. Cela signifie, pour les h o m m e s et les
femmes, formation, accès à un travail créateur, participation aux décisions
qui les concernent.
Mais ce préalable social implique un préalable politique, la mise en place
d'une société véritablement démocratique dans laquelle paysans et autres
travailleurs « de base » se reconnaissent dans des dirigeants élus et se
sentent reconnus par eux. L a démocratie est aussi une « force productive »,
peut-être la plus importante (et la plus oubliée) c o m m e en témoignent
nombre d'expériences locales, les extraordinaires capacités de créativité des
paysanneries et leur aptitude à conduire u n e dynamique nouvelle de
changement et de développement dès lors qu'elle prend sens pour eux par
rapport à leurs valeurs, à leurs besoins et à leur culture. Encore faudrait-il
l'expérimenter à grande échelle jusqu'au niveau économique. Cela suppose
une forte décentralisation des pouvoirs et la plus large autonomie reconnue
aux divers niveaux de la vie sociale, dans le cadre d'un schéma de planifica-
tion décentralisée.
U n autre choix stratégique urgent est la mise en place de véritables
politiques de survie des paysanneries dans les nombreuses régions menacées
par la famine, la désertification ou l'exode rural massif face à l'extrême
pauvreté ; ces politiques doivent déboucher à terme sur des stratégies de
reconquête de l'autosuffisance alimentaire, ce qui, le plus souvent, implique
une rupture avec la pratique d u transfert mimétique du modèle occidental.
Si le développement est l'ensemble des transformations et des change-
ments dans les structures économiques et sociales qui accompagnent et
permettent la croissance, encore convient-il de spécifier le type de croissance
dont il s'agit et la nature des changements technologiques qui la rendent
possible si l'objectif est de parvenir à un développement endogène. Ayant

102
La question du développement aujourd'hui face à l'histoire

démontré le « marquage social » des systèmes techniques14, nous proposons


un retournement à la fois théorique et pratique: le changement tech-
nologique au sens large (et en amont l'orientation de la recherche) doit être
asservi aux objectifs économiques, sociaux, culturels, politiques qu'une
société se donne et non l'inverse (s'adapter à un progrès technique supposé
transcendant15). C'est en ce sens que nous parlons de technologies adaptées
pour toute société (développée c o m m e sous-développée), récusant le mythe
de la modernité en soi, et q u e nous explorons les possibilités autres que le
modèle dominant transféré (mimétisme technologique) dans le domaine
agricole et dans le domaine industriel ainsi que dans celui des modèles de
consommation, nous appuyant sur les enseignements de l'histoire en m ê m e
temps que sur nombre d'études et d'expériences concrètes qui montrent que
d'autres voies sont possibles permettant d'édifier et de mettre en place un
développement économique à la fois plus économe en ressources et plus
autonome.
Mais « changer le changement » technique dans tous les domaines pour
l'asservir à un projet économique et social de construction d'une société plus
autonome, la rendre maîtrisable par des h o m m e s qui le mettent en œuvre,
nécessite un choix stratégique en faveur d'une recherche-développement
visant à produire des systèmes techniques et un type de formation adaptés au
contexte culturel et au projet social.

Les modalités d'une « prise de distance » par rapport au marché mondial et à la


logique du développement qu'il impose

L a mise en place d'un tel type de développement 16 plus économe en


ressources et plus autonome, susceptible de réduire les coûts d u changement
et les inégalités les plus sérieuses et de subvenir prioritairement aux besoins
des plus déshérités, suppose réunis les préalables politiques q u e nous avons
indiqués et adoptés les choix stratégiques que nous avons énoncés. Elle peut
être grandement facilitée par des accords originaux de coopération intra-
régionale Sud-Sud visant à la réalisation de projets c o m m u n s et Nord-Sud.
Soulignons qu'une telle orientation n'implique pas nécessairement la rup-
ture brutale avec l'ordre économique international actuel régi par le sys-
tème/développement capitaliste, rupture qui peut n'être qu'un leurre, mais
une sérieuse prise de distance par de multiples fractures permettant d'initier
des formes plurielles de changement. E n nous appuyant sur les enseigne-
ments de l'histoire, on peut énoncer u n certain nombre de modalités
générales propres à permettre ces « factures ».
Il s'agit d'abord de créer les conditions favorables à la constitution d'un

14. Voir supra et notamment B . Rosier, « Le développement économique : processus univoque


ou produit spécifique d'un système économique ? », Économies et sociétés, Cahiers de l'ISMEA,
série F . n" 29, 1983.
15. C o m m e il l'a été, l'histoire le montre, aux impératifs de développement d u capitalisme...
16. Sur ce concept, voir B . Rosier, « Types de développement et rapports sociaux », Clés pour
une stratégie nouvelle de développement Paris, Editions ouvrières, Unesco, 1984.

103
Pierre Dockes et Bernard Rosier

marché intérieur actif socialement régulé. Pour cela, il s'agit de susciter le


développement d'une d e m a n d e solvable nationale, n o t a m m e n t par une
politique pertinente des revenus et des prix, de contrôler les flux transnatio-
naux et de protéger les marchés internes.
Il y a lieu, par conséquent, de mettre progressivement en place u n
partage judicieux des tâches entre le marché et le plan dans le cadre d'une
planification décentralisée mobilisant les véritables acteurs du développe-
ment, suscitant et coordonnant les initiatives locales.
Toutes les conditions doivent être réunies pour q u ' u n surplus écono-
mique maximal soit produit et principalement mobilisé et utilisé par
l'accumulation décentralisée, en particulier l'utilisation sur place d'une
fraction d u surplus agricole pour des aménagements et équipements collec-
tifs peut être liée au développement de l'artisanat et de formes de « proto-
industrialisation ».

Les grands axes d'une stratégie alternative

Cette prise de distance doit s'exprimer dans une stratégie adaptée de


développement qui prenne appui sur les ressources nationales17 et en assure
la mobilisation, et d'abord les capacités des populations concernées, avec le
soutien logistique des grandes institutions de recherche et l'aidefinancièrede
ceux des pays du N o r d qui sont aujourd'hui capables de penser une autre
forme de coopération. Trois grands axes sectoriels d'une telle stratégie apte à
mobiliser utilement u n surplus maximal sont à explorer:
a) U n nouveau m o d e de développement agricole et u n e nouvelle straté-
gie de développement rural doivent pouvoir enrayer l'exode rural, sauvegar-
der les paysanneries et mobiliser les ressources paysannes pour en accroître
les capacités de production. U n e telle stratégie doit s'attacher à mettre au
point des technologies agricoles adaptées 18 (économes en ressources impor-
tées19) et liées à une politique nutritionnelle, et inscrire celles-ci, d'une part
dans le cadre de nouveaux équilibres agro-sylvo-pastoraux plus efficients,
d'autre part dans la perspective de l'aménagement des espaces ruraux en
liaison étroite avec la stratégie d'industrialisation décentralisée et d'équipe-
ment, notamment en voies de communication et en m o y e n s d'échange.
b) D e nouvelles formes de développement industriel et une stratégie
d'industrialisation décentralisée sont à concevoir en liaison étroite avec la
stratégie rurale (fournitures d'outils et plus généralement de moyens de
production pour l'agriculture, transformation de certains produits agri-
coles...), l'accroissement de la production alimentaire étant un objectif
17. Tout en prenant des mesures de sauvegarde des populations et des cultures les plus
menacées.
18. E n s'appuyant, d'une part sur les connaissances les plus avancées en agronomie et en.
biologie, d'autre part sur un réseau de stations locales de recherche-développement
travaillant sur des systèmes de production.
19. D o n c à rompre avec la pratique du transfert mimétique d'un modèle occidental dominant
non pertinent pour résoudre les problèmes les plus urgents de nombre de pays du Tiers
Monde.

104
La question du développement aujourd'hui face à l'histoire

prioritaire, ainsi qu'avec la stratégie de mise en valeur des ressources


naturelles, et à partir d'une interrogation sur les besoins les plus urgents des
populations, sur les types d'activités à promouvoir, leur localisation dans
l'espace, leur dimensionnement, leur technologie et l'organisation du travail.
U n e conception décentralisée de l'industrialisation permet de fournir le
plus utilement, à moindre coût et avec la plus grande participation des
intéressés, à partir de l'identification des besoins de base, les différents
niveaux de l'organisation sociale (village, villages-centres, bourgs, grandes
agglomérations)20. Il devrait être ainsi possible de parvenir, par des actions
pertinentes, à u n cheminement spécifique vers une industrialisation gra-
duelle décentralisée, donc plus diffuse mais plus opérationnelle à partir de
« micro-pôles » industriels en prise directe avec les besoins des populations
(ce qui contribuerait également à fixer celle-ci), constituant un véritable
tissu industriel21 lié aux marchés locaux. Il y aurait notamment lieu de
mettre au point des moyens propres à stimuler la création de petites et de
moyennes entreprises ou de coopérations ouvrières de production.
Q u a n t aux technologies et à la division d u travail qui lui est liée, il y a
lieu, là aussi, de l'adapter aux ressources et aux objectifs tant économiques
que sociaux en recherchant, d'une part les systèmes techniques les plus
économes en ressources importées et les plus appropriables par les travail-
leurs22 (et utilisant au m a x i m u m les énergies renouvelables), d'autre part
des formes d'organisation du travail qui permettent à la fois une productivité
élevée et une participation active des travailleurs et fassent largement appel
à leur créativité23.
Tant en ce qui concerne l'agriculture que l'industrie, les codes d'inves-
tissement c o m m e les contrats de coopération devraient spécifier la nécessité
de mettre en place des équipements et des technologies s'inscrivant dans ces
perspectives.
c) Des modèles adaptés de consommation et d'urbanisation. L a dépen-
dance alimentaire qui touche un n o m b r e croissant de pays ne vient pas
seulement de l'inadaptation des modèles techniques agricoles et de l'expan-
sion démographique. Elle tient également à l'adoption par les couches
urbaines aisées du Sud du modèle de consommation occidental (autre aspect
du transfert de technologie via les firmes transnationales et le m o d e d'ac-
culturation des élites). C e modèle est, en effet, de par sa forte teneur en
protéines animales, extrêmement dispendieux en calories végétales pri-
maires, spécialement en céréales dont il suscite l'accroissement des importa-
tions (d'où une fuite d u surplus). Et son adoption réduit la capacité
nutritionnelle d'un territoire cultivé. Des choix sont, par conséquent, néces-

20. E n prenant en compte l'importance du secteur informe] dont il faudrait pouvoir ac-
compagner l'évolution.
21. L'étude historique a montré la puissance d'un tel schéma qui se mit en place en Europe,
spécialement en Angleterre, dès le XVI e siècle.
22. Sur cet aspect, voir notamment les travaux de l'Institut technologique d'appui au
co-développement ( I T A C ) , Sisteron (France) et d u G R E T (Paris).
23. Tels les« ateliers autonomes », cf. A . Gorz, Critique de la division du travail, Paris, Seuil, 1973.

105
Pierre Dockes et Bernard Rosier

saires si l'on veut parvenir à l'autonomie alimentaire ; des politiques nutri-


tionnelles sont à mettre en place. Il y aurait lieu de raisonner de la m ê m e
façon, en fonction des ressources et du projet social, pour bien d'autres objets
de consommation ou pour les services, donc pour ce qui concerne finalement
les modes de vie et les m o d e s d'industrialisation.
Ainsi, et compte tenu des problèmes extrêmement graves q u e posent les
phénomènes massifs d'exode rural et d'urbanisation « sauvage » (bidon-
villes), il y a lieu, en s'appuyant sur les perspectives précédentes, de
concevoir une politique cohérente de l'urbanisation à partir d'une analyse
précise des besoins (et des moyens) aux différents niveaux de la vie sociale
ainsi que des perspectives démographiques, aboutissant à une redéfinition
du réseau des agglomérations et de leurs fonctions économiques et sociales.
D e ce dernier point de vue, un aspect essentiel est la politique d'éduca-
tion, les moyens mis en œ u v r e pour la réaliser et le contenu d u « message
éducatif» (qui aujourd'hui participe largement à propager les représenta-
tions dominantes). C e message culturel doit notamment participer à la mise
en œuvre graduelle d'un nouveau processus de développement par la
responsabilisation et la réflexion critique sur les effets de la propagation d u
modèle dominant.

Les propositions adaptées à chaque situation devraient permettre à des


instances publiques démocratiques de mettre en œuvre graduellement, avec
une participation active de la population, u n cheminement original fait de
réformes systématiquement orientées par un projet précis susceptible de
faire face en priorité aux problèmes les plus urgents tout en posant les jalons
d'un avenir possible.

106
DEUXIÈME PARTIE

Dynamique
des expériences pratiques du
développement endogène
Chapitre 5

Valorisation de la technologie
traditionnelle et adaptation
fonctionnelle de la technologie
moderne dans la perspective
d'un développement endogène
Hamed Ibrahim El-Mously

Les technologies traditionnelles sont le fruit d'une interaction plusieurs fois


millénaire entre la société humaine et la nature. Bien qu'elles aient été
longtemps victimes de la colonisation occidentale, elles demeurent en usage
au niveau local dans de nombreux pays, attestant la sagesse et la capacité de
ceux qui les pratiquent. Faisant partie intégrante du tissu socio-culturel, les
technologies traditionnelles sont intimement associées à la satisfaction des
besoins matériels et spirituels fondamentaux des communautés locales.
A notre époque, qui se caractérise par le fait que de nombreux pays sont
politiquement, économiquement et culturellement tributaires de l'Occident,
l'introduction dans les communautés locales de ces pays de modèles emprun-
tés à la technologie occidentale n'est généralement guère de nature à donner
un nouveau souffle aux technologies traditionnelles. A u lieu d'être assimilés
positivement, ces modèles étrangers sont présentés de l'extérieur (et perçus
localement) c o m m e des succédanés tout faits et complets non seulement des
technologies traditionnelles, mais du m o d e de vie traditionnel tout entier.
C'est pourquoi l'introduction de modèles occidentaux, étrangers à la légiti-
mité des technologies traditionnelles, aboutit à l'effondrement de celles-ci.
Mais, c o m m e des technologies sont profondément enracinées dans le tissu
socio-culturel, cet effondrement entraîne la désagrégation des communautés
locales, qui perdent leur identité culturelle, ce qui aggrave, sur le plan
national, la dépendance culturelle vis-à-vis de l'Occident.
L a présente étude se fonde sur des travaux empiriques étendus, menés
dans les oasis du désert libyque, sur le littoral méditerranéen et dans la vallée
du Nil, couvrant ainsi dans une large mesure les différentes entités eth-
niques, religieuses et écologiques qui composent la société égyptienne. Cette
étude comporte en m ê m e temps un certain diagnostic. L'auteur a cherché à

109
¡lamed Ibrahim El-Mously

montrer sur le vif les systèmes de technologie endogène et la manière dont ils
sont imbriqués dans le tissu socio-culturel des communautés villageoises. Il
entend également mettre en lumière la dynamique des transformations
subies par ces communautés en raison de l'introduction de modèles e m p r u n -
tés à la technologie occidentale. Enfin, il formule plusieurs idées directrices
qui pourraient présider à un processus de transformation différent au sein
duquel u n développement endogène serait viable.

Quelques remarques préliminaires


sur la technologie
Difficultés rencontrées dans la recherche

Dans le domaine de la technologie et les domaines connexes, le chercheur


doit faire face à de nombreuses difficultés. L'une d'elle tient à la nature des
connaissances scientifiques disponibles, une autre aux conditions politiques
et sociales du m o n d e d'aujourd'hui, encore que celles-ci puissent paraître
bien éloignées des préoccupations du milieu universitaire. Il s'y ajoute u n
problème lié au cadre de référence du chercheur, à savoir son système de
valeurs, de principes et de paradigmes qui oriente, qu'il en ait ou n o n
conscience, ses attitudes et son comportement dans son interaction avec son
milieu socio-culturel.
L a première difficulté tient au mot « technologie » lui-même. Celui-ci est
né et s'est développé dans u n milieu culturel bien précis. Il a par là m ê m e
pris des connotations particulières intimement liées aux circonstances spéci-
fiques qui ont entouré son apparition et son utilisation. Par ce mot, dont o n
use a b o n d a m m e n t dans la littérature contemporaine 1 , on entend soit les
outils, les machines et l'équipement, en bref l'ensemble des moyens matériels
utilisés dans la production de biens et de services, les communications, les
transports et la consommation, etc. — c'est-à-dire le matériel; soit les
connaissances techniques spécialisées fondées sur l'application des résultats
de la recherche scientifique au développement des procédés techniques de
production — c'est-à-dire le savoir-faire ou logiciel. L'analyse historique
montre cependant que la définition de la technologie dans le premier de ces
deux sens (matériel) est liée d'une part au rôle relativement important que la
machine a joué dans la transformation de la société occidentale, depuis la
féodalité jusqu'au capitalisme en passant par ce qu'il est convenu d'appeler
la grande révolution industrielle2, d'autre part au fait que, en tant que forme
de capitalfixe,elle a représenté un avantage relatif parmi d'autres facteurs
économiques intervenant dans le modèle de production capitaliste pendant
toute la période qui va de l'aube de la révolution industrielle au début de ce
siècle. D a n s son second sens (logiciel), la technologie peut être considérée
également c o m m e une forme nouvelle de capital fixe et c o m m e un facteur

110
Valorisation de la technologie traditionnelle et adaptation fonctionnelle de la technologie
moderne dans la perspective d'un développement endogène

nouveau, dont l'importance s'accroît de façon accélérée, du modèle de


production capitaliste moderne. C e facteur nouveau est apparu c o m m e un
avantage relatif à partir de la fin d u XIX e siècle3, d'abord aux États-Unis
d'Amérique, puis en Europe. S'agissant des pays du Tiers M o n d e , qui ont
leurs modèles culturels propres et leurs modalités de transformation spéci-
fiques, il est tout à fait légitime de redéfinir la technologie en fonction d'une
conception de la modernité inhérente à la société ou à la nation et des
objectifs sociaux élevés que cette nation ou cette société s'attache à réaliser,
ainsi que du potentiel qu'elle possède.
Mais nous vivons à une époque où les horizons du progrès dans le
domaine de la science et de la technologie ont atteint des limites qui
dépassent bien souvent ce que l'imagination peut concevoir.
Le rythme des réalisations technologiques s'est tellement accéléré qu'il
est devenu très difficile pour le non spécialiste de suivre les progrès accomplis
dans n'importe lequel des domaines de l'activité humaine. D e plus, ceux-ci
se sont étendus et multipliés d'une façon qui n'a pas de précédents.
Actuellement, les pays occidentaux développés occupent une place prépon-
dérante dans le domaine scientifique et technologique, alors que la situation
des pays du Tiers M o n d e est tout à fait périphérique4. D e ce fait, toute
tentative de là part de ces derniers pour innover en matière de technologie
leur paraît vouée inéluctablement à l'échec. L a liste des produits que
propose l'Occident est infinie, et leur taux d'obsolescence5 morale augmente
sans cesse. D e surcroît, les moyens de communication et de diffusion mettent
toujours l ' h o m m e du Tiers M o n d e en situation de bénéficiaire passif et de
spectateur charmé de tout ce que l'Occident peut accomplir dans le domaine
scientifique et technique. L ' h o m m e perd alors peu à peu confiance en ses
propres forces, ses capacités endogènes s'affaiblissent graduellement et les
efforts qu'il déploie pour inventer et innover deviennent sans objet. A quoi
bon inventer ce qui l'a déjà été? Existe-t-il une chance, si minime soit-elle, de
rattraper (je ne dis pas de dépasser) un Occident dont les réalisations se
succèdent à un rythme effréné? Bien sûr, si nos rêves et nos aspirations, si la
conception que nous nous faisons de nos besoins et de nos désirs, si notre
p r o g r a m m e , si notre m o d e de vie sont analogues à ce qui a cours dans le
m o n d e occidental, alors il est non seulement inutile mais insensé de faire
l'effort de trouver une autre voie. L'Occident restera le but et le modèle pour
ce qui est des moyens c o m m e pour ce qui est des fins.
Toutefois, ce n'est pas uniquement la mentalité défaitiste, la conviction
intime que « tout ce que je pourrais créer ou inventer l'a déjà été » qui
entrave la recherche technologique ; il y a aussi de la part de certains une
volonté de faire avorter toutes les tentatives pour parvenir à l'indépendance
technologique. D a n s beaucoup de pays occidentaux développés, on observe
une tendance persistante à vouloir concilier les courants opposés en recher-
chant des technologies de remplacement pour le Tiers M o n d e . Ces courants
sont récupérés en Occident par des « écoles » et diverses tendances de la
recherche scientifique pour réapparaître ensuite sous la forme de modèles
tous faits à la m o d e occidentale, destinés à être importés dans les pays d u

111
Hamid Ibrahim El-Mously

Tiers M o n d e sous couvert de favoriser le développement. U n e grande partie


de ce qui est diffusé sous les étiquettes de « technologie appropriée » 6 et de
« technologie intermédiaire » 7 illustre bien ce p h é n o m è n e . Il conviendrait
d'affronter cette attitude avec la volonté de définir en toute indépendance les
différents aspects de la technologie qui se dégagent d'une conception claire
d'un m o d e de vie choisi c o m m e correspondant au modèle culturel spécifique
de la société ou de la nation et tenant compte de certaines priorités sociales et
politiques sur le plan national.
Cela étant, il reste encore le for intérieur de chacun d'entre nous dont il
est vraiment difficile de révéler le contenu. Notre dépendance culturelle
vis-à-vis de l'Occident est continuellement renforcée et entretenue par les
systèmes d'éducation formelle et les médias 8 . C'est ainsi que l'Occident
oriente les critères de jugement 9 , les valeurs, les idées, les indices et certaines
définitions et conceptions de la nature du progrès, de la modernité et du
développement qui sont transmis au chercheur. Celui-cifinitpar croire à la
viabilité du modèle culturel occidental qu'il tient m ê m e pour naturel et
universel. Il adopte à son tour une attitude de dénigrement et de dégoût à
l'égard de tout son héritage culturel de valeurs, de ressources endogènes et
de potentialités spirituelles. C'est sans doute là le problème le plus grave
auquel le chercheur doit faire face, car nombre desdits critères, indices, idées
et conceptions, qui sont en dernière analyse l'expression de préjugés cultu-
rels occidentaux ou, par voie de conséquence, d'aliénation culturelle, de-
meurent enfouis sous les couches extérieures de la conscience et sont donc
difficiles à explorer et à mettre au jour. M ê m e si cela était possible, il n'en
demeurerait pas moins nécessaire d'opérer une confrontation consciente
avec le moi et de faire u n effort de volonté pour garantir ce qui doit être
garanti et changer ce qui doit être changé. C e processus continu et obstiné
d'exploration et de mise à jour, d'analyse et d'épreuve, de décision et
d'engagement personnel, d'effort pour se transformer et se combattre soi-
m ê m e , c'est-à-dire d'épanouissement humain dans le cadre d'une concep-
tion socio-politique et culturelle holistique est une condition nécessaire et fait
partie intégrante de l'engagement d u chercheur et de la recherche.

Le contexte de la science et de la technologie occidentales:


perspective générale
Si admirables que soient les réalisations modernes de la science et de la
technologie occidentales, il faut pour les évaluer de façon objective c o m m e n -
cer par les considérer c o m m e des épisodes d ' u n développement historique
continu de l'activité humaine 1 0 . D e ce point de vue, la science occidentale,
remonte à cinq cents ans et la technologie occidentale à deux cents ans. Ces
périodes ont beau être relativement courtes, la science et la technologie
occidentales ont bouleversé tous les aspects de la vie.
D u point de vue de l'écosystème", les découvertes scientifiques font de
plus en plus ressortir l'incompatibilité de la technologie occidentale avec

112
Valorisation de la technologie traditionnelle et adaptation fonctionnelle de la technologie
moderne dans la perspective d'un développement endogène

l'écosystème dans son ensemble. Sauf sur des points très secondaires, cette
technologie n'est pas fondée sur l'utilisation des écocycles. Elle est tributaire
au contraire de l'utilisation et de l'épuisement des ressources naturelles non
renouvelables. E n outre, l'emploi des techniques occidentales est dans bien
des cas producteur de déchets12 que l'écosystème ne peut pas absorber
facilement ou ne peut pas absorber du tout, d'où un danger réel13 pour
beaucoup de cycles écologiques nécessaires à la préservation et au maintien
de nombreuses formes de vie (flore, faune et vie humaine). E n tant que
modèle spécifique, la technologie occidentale ne réunit donc pas les condi-
tions nécessaires à son maintien et à sa reproduction. Autrement dit, cette
technologie, qui ne se fonde pas sur une appréhension de la nature dans sa
globalité et méconnaît les caractéristiques de l'écosystème, se trouve au-
jourd'hui confrontée (et le sera encore davantage à l'avenir14) aux limites de
cet écosystème lui-même, c'est-à-dire à ses conditions de régénération15. Ces
conditions sont les conditions m ê m e du maintien et de la perpétuation de la
technologie.
D u point de vue social, la technologie occidentale a prouvé sa capacité à
ne satisfaire les besoins (d'essentiel et de superflu) que d'une petite minorité
d'êtres humains 1 6 . E n outre, o n peut soutenir que, m ê m e lorsque cette
technologie réussit à satisfaire les besoins matériels fondamentaux d'une
proportion croissante de la population, cela se fait habituellement au
détriment de la satisfaction des besoins spirituels fondamentaux de tous, y
compris de l'élite privilégiée. Il est clair q u e la technologie occidentale
comporte un coût social très lourd qui a été payé depuis longtemps, et qui est
encore payé de nos jours, par les classes opprimées soumises à la domination
socio-économique de l'élite dirigeante, ainsi que par les nombreux peuples
subissant l'influence de l'impérialisme sous toutes ses formes militaires,
économiques et culturelles. E n l'occurrence, la technologie occidentale, qui
domine le m o n d e , porte en elle-même les germes de sa déchéance et de sa
chute17, et ce pour des raisons non seulement écologiques mais encore
sociales et politiques. L e maintien et la propagation de la technologie
occidentale sous sa forme actuelle sont conditionnés par l'existence de tous
les types d'exploitation sociale, politique et culturelle qui lui sont associés18.
Si l'on prend en considération tous les mouvements politiques et culturels
que les trois premiers quarts d u x x c siècle19 ont vu naître et les événements
majeurs qui ont suivi (depuis la victoire de la révolution vietnamienne
jusqu'à la révolution iranienne), ne peut-on pas penser que l'avenir verra
souffler sur le m o n d e le vent de la révolution, révolution culturelle face à
toutes les formes d'exploitation auxquelles est soumis l ' h o m m e du Tiers
M o n d e (et peut-être aussi l ' h o m m e occidental) ? Qu'adviendra-t-il alors de
la technologie occidentale sous ses formes dominantes actuelles, dans les
sociétés occidentales développées c o m m e dans les sociétés du Tiers M o n d e ?
C o m m e la technologie joue u n rôle de plus en plus important dans tous
les domaines de l'existence (extraction, production, consommation, c o m m u -
nication et transports) non seulement en tant qu'instrument ou médiateur
entre l ' h o m m e et la nature, mais aussi entre l ' h o m m e et l ' h o m m e , elle

113
Hamed Ibrahim El-Mously

devient l'instrument ou le médiateur 20 de l'aliénation21. Lorsque les trans-


ferts de technologie ne s'accompagnent pas d'une adaptation aux conditions
spécifiques des sociétés du Tiers M o n d e , l'aliénation acquiert une dimension
culturelle22.

SIGNIFICATION DE LA TECHNOLOGIE
Pour satisfaire ses différents besoins, l ' h o m m e a dû entrer en interaction avec
la nature environnante: la connaître, s'harmoniser avec ses cycles et, en
m ê m e temps, agir sur elle avec u n e efficacité croissante. A mesure que la
société humaine a évolué, le m o d e d'interaction avec le milieu naturel s'est
enrichi de dimensions nouvelles: connaissance, harmonie et transformation.
Ainsi, au cours de sa longue évolution, la technologie a été associée à
l'interaction avec la nature; c'est-à-dire la capacité de connaître et de
prédire ses différents cycles et d'agir sur elle pour obtenir les m o y e n s
matériels de subvenir aux différents besoins de l ' h o m m e . Elle a concerné
également l'organisation des populations, leur formation et la répartition des
tâches entre les individus pour qu'ils puissent appliquer leur énergie à
interagir avec la nature pour satisfaire leurs besoins matériels et spirituels.
L a technologie h u m a i n e s'est donc développée en m ê m e temps que l ' h o m m e
lui-même au cours d'un processus historique unifié durant lequel la société
humaine a pris conscience de son identité collective. L a technologie est donc
associée à la totalité de l'activité humaine. Ses projections dans différents
domaines, qu'il s'agisse de la nature (techniques et m o y e n s de production)
ou de la société (division sociale d u travail, systèmes de valeurs, convictions
et idées, etc.), si éloignées qu'elles puissent paraître, sont intimement liées.

Technologie et travail humain


L a technologie, quelle qu'en soit la nature, est associée à une certaine forme
de division du travail entre les différents groupes sociaux, aux niveaux
macro-économique et micro-économique. D a n s le contexte actuel de la
technologie occidentale, la distinction entre travail intellectuel et travail
manuel a perdu u n e partie de son importance 23 . Toute division d u travail
détermine différents types d'activité humaine pour les divers groupes so-
ciaux. L a nature de l'activité humaine ou plus simplement d u travail
détermine à son tour les sphères d'intérêt, les aptitudes et les capacités, q u e
celles-ci soient d'ordre sensoriel, moteur, sensoriel-moteur, psychologique ou
social, qui se renforcent et se développent dans le cadre du travail24.
L a technologie détermine donc dans une large mesure, en raison de la
division du travail et de la nature d u travail qui en découlent, la possibilité
offerte à l ' h o m m e de développer ses intérêts, ses aptitudes et ses capacités, en
un mot de se développer lui-même en tant qu'être h u m a i n . L a technologie
reflète la manière dont le travail traduit le m o n d e intérieur de l ' h o m m e 2 5 .

Technologie et existence humaine


Il est intéressant d'observer que c'est surtout dans le contexte du travail, et
du travail productif en particulier, que le concept de technologie a été le plus

114
Valorisation de la technologie traditionnelle et adaptation fonctionnelle de la technologie
moderne dans la perspective d'un développement endogene

étudié. Si l'on considère que l'activité humaine s'étend à tous les domaines
de la vie et n o t a m m e n t à la production de biens et de services, à la
consommation, à la communication, aux transports, aux cultes et aux
rituels, à l'éducation, à l'art et aux loisirs, etc., on peut établir un rapport
entre d'une part le fait que la technologie a été essentiellement envisagée
dans le contexte du travail productif, et d'autre part l'importance relative de
ce secteur d'activité et sa séparation d u reste de la vie sociale pendant la
période historique qui a vu en Occident l'effondrement des structures
féodales et l'avènement de la révolution industrielle. C'est pendant cette
période et dans celle qui l'a suivie que les moyens de production ont été
considérés c o m m e jouant un rôle central. Cette conception a été adoptée
aussi rétrospectivement: le niveau de développement des moyens de produc-
tion est tenu pour le critère essentiel par ceux qui étudient les sociétés
préhistoriques, au détriment d'autres facteurs importants du développement
humain. Ainsi peut-on, pour prendre un exemple, s'interroger sur l'attention
extrême accordée aux moyens de production dans l'analyse marxiste des
sociétés préhistoriques, attention qui renvoie au rôle très spécifique que ces
moyens ont joué pendant et après la révolution industrielle, ainsi que sur la
disparition de témoignages essentiels sur la vie de cultures anciennes qui
auraient révélé l'existence de technologies importantes opérant en l'absence
de moyens de production au sens direct d u terme 26 .
D a n s ce contexte, on est fondé à se demander si les autres éléments
matériels de la culture, c o m m e par exemple les récipients d'argile, les
paniers, les sacs, les vêtements, les maisons, les temples, les digues, les
canaux et les villes, ont reçu l'attention qu'ils méritaient de la part des
chercheurs. Généralement associés au processus productif, les éléments en
question satisfont de nombreux besoins matériels fondamentaux, mais ils ne
remplissent pas seulement leur rôle direct ; ils révèlent en effet des symboles
culturels. Pendant la majeure partie de l'histoire de l'humanité, l'artisan ne
distinguait pas entre les fonctions matérielles de ses produits et leur qualité
d'œuvre d'art, c'est-à-dire d'expression d'une culture. Avant l'invention et la
diffusion de l'écriture, le m o n d e matériel créé par l ' h o m m e était le siège
m ê m e de différents systèmes symboliques culturels par le truchement
desquels l'expérience était façonnée par chaque génération et transmise à la
génération suivante. C e m o n d e matériel d û à l ' h o m m e était alors à la fois le
réceptacle de l'expérience et la mémoire culturelle des générations succes-
sives.
Toutefois, ces éléments matériels ne jouaient q u ' u n rôle limité dans
l'interaction entre l ' h o m m e et la nature. L ' h o m m e a dû apprendre à
connaître les propriétés des différentes plantes cultivées et sauvages et des
arbres (ce qui pouvait être m a n g é , ce qui pouvait servir à soigner les
maladies ou à satisfaire des besoins fondamentaux, c o m m e la fabrication de
vêtements ou la construction d'abris), les habitudes des animaux et les
propriétés de leur peau, les meilleures méthodes de chasse et de domestica-
tion, les propriétés d u sol et des roches, les conditions climatiques, les
caractéristiques du soleil et de la lune, etc., bref, il lui a fallu appréhender la

115
Homed Ibrahim El-Mously

totalité de la vie organique et inorganique et, aussi, apprendre à connaître ce


dont il était lui-même capable. Dans ce vaste contexte de savoir, d'expé-
rience et d'aptitudes, indispensables au maintien de la vie et à la perpétua-
tion de l'espèce humaine dans l'histoire, le rôle des éléments matériels de la
culture était secondaire.
U n aspect important de la technologie est lié au corps humain. O n sait
que l'une des différences fondamentales entre l ' h o m m e et l'animal est que ce
dernier suit dans son comportement un programme héréditaire strictement
défini, tandis que l'être h u m a i n est doté à sa naissance d'un p r o g r a m m e
héréditaire extrêmement souple ainsi que d'un système nerveux complexe et
d'un appareil musculaire é m i n e m m e n t adaptable au milieu culturel. C'est
pourquoi le corps humain est le moyen technologique le plus important que
l ' h o m m e ait connu. Celui-ci a d û apprendre à se servir de ses m e m b r e s et à
les contrôler non seulement pour exécuter différents actes, mais aussi pour
exprimer sa pensée, encore en formation, par un langage gestuel symbolique.
C e langage est à la base des danses populaires primitives. L e niveau élevé de
perfection que les arts populaires ont atteint dans de nombreuses cultures est
révélateur d u rôle important que ce langage a joué dans la transmission de
certains contenus culturels ainsi que dans la prise de conscience de la
solidarité et de l'unité du groupe humain 2 7 .
U n exemple historique illustre bien l'importance des aspects de la
technologie dont nous venons de parler. L a construction des pyramides de'
l'ancienne Egypte a nécessité une organisation complexe du travail (quelque
100 000 h o m m e s furent recrutés pour édifier la grande pyramide de
Kheops). Les anciens Egyptiens ne semblent pas avoir utilisé les rouleaux
traditionnels déjà connus en Egypte et en Mésopotamie (Davidson, 1975).
Ils appliquaient en revanche les principes de la tribologie pour transporter
d'énormes dalles de pierre sur de grandes planches en bois remplaçables, en
utilisant de l'huile végétale pour réduire le frottement entre les dalles et la
planche. Ils appliquaient également pour construire les pyramides le prin-
cipe de l'évacuation (soudage graduel des pierres dû aux échanges molé-
culaires entre deux surfaces adjacentes sous l'effet de la chaleur d u soleil et
du poids des pierres elles-mêmes). Ces grandes réalisations techniques se
fondaient sur une puissante foi religieuse, une organisation ingénieuse et une
base solide de connaissances scientifiques plutôt que sur l'utilisation de
moyens de production.

La définition de la technologie

Il ressort de l'analyse qui précède que la technologie ne pouvait être séparée


du contexte général de l'activité humaine et de l'interaction de l ' h o m m e avec
la nature pour la satisfaction de ses besoins matériels et spirituels. L a
technologie, c o m m e le montre l'expérience occidentale, s'est développée en
synchronisme et en association étroite avec tous les autres éléments de la
culture occidentale. L a technologie occidentale a donc acquis certaines

116
Valorisation de la technologie traditionnelle et adaptation fonctionnelle de la technologie
moderne dans la perspective d'un développement endogène

L ' h o m m e au centre
de l'univers

La seule forme de vie


est la vie terrestre
ou «séculière»

Rejet de la douleur Rejet existentiel de


associée à la mort la mort, fuite devant la
entraînant des réalité de la mort en
mécanismes de tant que processus
défense : fermeture du et terme de la vie
moi, culte de l'ego humaine

Culte de la vie Attitude compensatoire: Le temps en tant que


entraînant celui de tendance à rechercher quantité, mesure de la
la jeunesse, de la force une vie intense ; productivité, de la
et de la vitalité la vitesse considérée performance et du
c o m m e vertu ; tendance mouvement ; le temps
à maximiser le pouvoir, c o m m e chose, produit
le profit matériel, consommable ou
le bien-être matériel, échangeable
la jouissance et
la consommation
matérielles

M o d e de vie donnant
la plus haute priorité
à l'obtention du
m a x i m u m de bien-être
matériel, mais les
ressources sont limitées

Compétition et lutte en
tant que valeurs
motivantes
fondamentales ;
la force (violence) est
l'instrument
fondamental dans la
vie; l'agressivité est
une vertu

Effondrement des
rapports de dialogue,
de coopération et
de coexistence
pacifique mutuelle

Différenciation et
fractionnement de la
société jusqu'à
I'«atome social» qu'est
l'homme;
individualisation
extrême

FIG. 1. Cosmologie occidentale dans ses rapports avec la technologie.

117
Hamid Ibrahim El-Mously

caractéristiques qui ne peuvent s'expliquer que si l'on connaît le m o d e de vie


occidental, son modèle culturel et la fonction que la technologie y remplit.
Toute tentative de définition de la technologie nécessite ainsi en premier lieu
une vision et une compréhension de l'activité humaine tout entière : l'activité
productive, dont l'importance est capitale pour la société, ainsi que toutes les
autres activités humaines et les facteurs dont elles dépendent ; elle appelle
également une compréhension, fondée sur des bases solides, de la fonction
que remplit la technologie en tant que composante de la culture associée à
l'activité humaine. L a technologie est donc u n produit culturel ainsi qu'un
m o y e n de reproduction de la culture.
O n peut voir dans la technologie u n code d'action, c'est-à-dire u n
sous-système récapitulant les différents aspects de l'activité humaine dans
leur interrelation et leur cohésion, et n o t a m m e n t : les techniques et les
moyens de production ; les systèmes de division d u travail et de partage d u
pouvoir; un modèle spécifique o u profil de choix économique, c'est-à-dire
l'importance relative donnée aux facteurs de production utilisés (capital,
main-d'œuvre, ressources naturelles, recherche scientifique et organisa-
tion) ; une certaine cosmologie, u n système de rapports avec le temps,
l'espace, le savoir, l ' h o m m e et la nature28.
L a technologie en tant que sous-système (fig. 2) ne possède ni vitalité ni
dynamisme. Elle se développe en association avec le système productif par
l'intermédiaire de l'activité humaine. Elle détermine par conséquent les
conditions nécessaires et suffisantes (matérielles, sociales et morales) du
processus de production. Celui-ci engendre lui-même des connaissances et
des expériences nouvelles, et suscite de ce fait u n enrichissement et une
transformation d u sous-système technologique. O n voit donc combien il est
dangereux de séparer l'activité productive de la technologie traditionnelle.
Cette séparation aboutit à la stagnation de la technologie traditionnelle et à
son déclin graduel. Mais le modèle culturel de la nation, dont la technologie
est l'épine dorsale, est victime lui aussi du sort que subit la technologie

Autres éléments de la culture


.
1


Connaissance scientifique Technologie
*
,. • •

Expérience Activité humaine

..
• •

Recherche scientifique „
Système de production

FIG. 2

118
Valorisation de la technologie traditionnelle et adaptation fonctionnelle de la technologie
moderne dans la perspective d'un développement endogène

endogène. L'utilisation intensive et irréfléchie de la technologie occidentale


dans les systèmes productifs de certaines sociétés du Tiers M o n d e porte alors
atteinte aux systèmes productifs locaux. C'est ainsi que le code d'action ou
l'activité culturelle se détériorent peu à peu et qu'un autre code s'y substitue.
Puisque le code d'action détermine le contenu de l'action, l'aliénation d u
premier aboutit à l'aliénation du second et, par conséquent, à l'aliénation d u
produit de l'action (à savoir la totalité d u m o n d e matériel façonné par
l ' h o m m e ) et de l ' h o m m e lui-même dans son rapport avec la réalité socio-
culturelle à laquelle il doit faire face et qui, dans ce cas, est une force
extérieure maîtresse de sa destinée et de sa vie. L a technologie occidentale
est donc bien l'agent de l'aliénation culturelle.

Systèmes scientifiques et technologiques


endogènes: études de cas
D a n s cette partie, l'auteur tentera de résumer les résultats d'une recherche
empirique approfondie qu'il a menée sur le terrain, dans les oasis du désert
libyque, sur la côte de la Méditerranée et dans la vallée du Nil, tenant aussi
compte dans une large mesure de la diversité ethnique, religieuse et
écologique qui est propre à la société égyptienne. Cette société dans son
ensemble peut être perçue ici c o m m e une mosaïque de cultures ; à la
spécificité relative de chaque culture correspondent des systèmes tech-
nologiques particuliers, avec leurs tendances particulières à l'utilisation des
facteurs de production. Les exemples donnés font apparaître la richesse, la
vitalité et la complexité des systèmes scientifiques et technologiques endo-
gènes. Les caractéristiques de ces systèmes sont mises en lumière sous l'angle
écologique, social et culturel. D'autre part, un aperçu est donné du processus
socio-culturel multidimensionnel qui a lieu dans ces collectivités locales sous
l'impulsion de facteurs tant internes qu'externes. U n e attention particulière
est toutefois accordée à l'influence que l'intrusion des modèles de la tech-
nologie occidentale exerce sur les systèmes scientifiques et technologiques
endogènes c o m m e sur l'ensemble d u tissu socio-culturel.
Pour ce qui est de la méthodologie, l'enquête sur le terrain est un bon
m o y e n de croquer sur le vif la façon dont la technologie s'insère concrète-
ment dans le tissu socio-culturel d'une collectivité ainsi que les trans-
formations qui s'y produisent. O n trouvera dans les paragraphes qui suivent
un résumé de la méthode utilisée dans l'enquête.
L e savoir est un produit de l ' h o m m e et de l'activité humaine telle qu'elle
s'exerce dans un contexte socio-culturel déterminé. Le savoir qui a cours est
lié aux conditions socio-culturelles du m o m e n t et aux structures prédomi-
nantes du pouvoir. La production d'un nouveau savoir suppose la libération
d'une énergie jusqu'alors enfermée dans des systèmes socio-culturels oppri-
m é s . C e nouveau savoir est donc le produit d'un processus de création
socio-culturelle qui c o m m e n c e par des réformes et qui se termine par le
développement complet de ces systèmes. Tel est le savoir authentique. L'une

119
Hamed Ibrahim El-Mously

des conditions fondamentales de son authenticité, c'est en effet qu'il ne soit


pas recherché pour lui-même, mais qu'il soit simplement un corollaire de la
réalisation des buts suprêmes de l'humanité. Le savoir ne devrait donc être
qu'un produit dérivé. L e savoir qui n'est pas produit dans ce contexte est
habituellement assorti d'un prix moral et social que doivent payer la société
étudiée et l'enquêteur.
E n ce qui concerne la validité des résultats de l'enquête, la principale
source d'information est constituée par les gens qui vivent dans la collectivité
étudiée. L'enquêteur entre avec les enquêtes dans une relation de dialogue et
de symbiose intense où il apprend beaucoup d'eux. Il leur c o m m u n i q u e aussi
l'enthousiasme sincère et confiant qui l'anime, les amenant ainsi à adopter et
à respecter l'objet de sa recherche et à l'aider à l'atteindre. L a validité d u
savoir ainsi constitué sur le terrain dépend de l'effort sincère que font les
enquêtes pour aider l'enquêteur à atteindre la vérité, et de l'honnêteté et de
la véracité de leurs réponses. L a collectivité étudiée, perçue c o m m e u n
modèle culturel original avec sa spécificité, ses valeurs, sa solidarité et ses
lois propres, et sa cohésion structurelles, affronte le chercheur c o m m e u n
corps étranger et s'abrite derrière d'épais rideaux de silence, de désinvolture,
de moquerie ou de ruse. Elle ne s'ouvre et ne se révèle que si certaines
conditions sont réalisées. L a validité de l'enquête sur le terrain dépend donc
de la franchise avec laquelle la société étudiée s'ouvre et se révèle a u
chercheur. Mais cette franchise et cette ouverture ne sont à leur tour
possibles que si la collectivité accepte et intègre le chercheur. Cette accepta-
tion et cette intégration et, de façon générale, la légitimité dont le chercheur
jouit à l'intérieur de la collectivité, dépendent de la complexité des rôles et
des fonctions que le chercheur peut y remplir. Plus ces rôles et ces fonctions
deviennent complexes, plus le chercheur est apte à s'introduire dans le tissu
vivant de la collectivité et, par le m ê m e fait, plus est élevé le degré de fidélité
avec laquelle il exprime cette collectivité. Il peut m ê m e apporter à la
collectivité son soutien moral, assumer les problèmes et les spécificités de
cette c o m m u n a u t é . Il peut aussi accepter la sympathie, le soutien affectif que
les enquêtes lui témoignent en l'adoptant pendant son travail. Il peut aller
jusqu'à mener une action positive pour faire connaître les problèmes de la
collectivité et pour contribuer à les résoudre. Mais il faut pour cela que la
collectivité puisse l'absorber, lui et les autres chercheurs, ce qui suppose non
seulement qu'ils soient beaucoup moins nombreux q u e les m e m b r e s de la
collectivité, mais aussi qu'ils ne forment pas entre eux u n groupe culturel
fermé, monolithique et réfractaire à toute influence venant de la collectivité.
Les chercheurs ne devraient pas n o n plus être des « vedettes » que la
collectivité rejette parce qu'elle possède déjà les siennes propres. Les
enquêteurs-vedettes n'attirent que les marginaux et les exclus. Le chercheur
devrait avant tout se montrer modeste, être capable d'apprendre des autres
et être disposé à le faire, être capable d'aimer, d'admirer les m e m b r e s de la
société qu'il étudie et de compatir avec eux : s'il veut absorber son objet de
recherche, il devrait se laisser absorber par la société étudiée.

U n e enquête sur le terrain, pour être féconde, doit reposer sur u n

120
Valorisation de la technologie traditionnelle et adaptation fonctionnelle de la technologie
moderne dans la perspective d'un développement endogène

véritable dialogue entre le chercheur, avec ses idées préconçues, ses à priori
et, de façon générale, ses valeurs, et la collectivité étudiée. C e dialogue se
nourrira des contradictions suivantes : la contradiction entre, d'une part, le
bien public que poursuit la société dans son ensemble et l'optique globale
qu'adopte le chercheur et, d'autre part, le bien spécifique que poursuit la
collectivité étudiée; la barrière culturelle qui sépare le chercheur de son
objet : le chercheur venant de la capitale appartient au type de culture qui est
propre à une ville d u Tiers M o n d e ; il y a donc contradiction entre cette
culture et celle de la collectivité locale ; la contradiction entre le bien d u
chercheur et celui de la collectivité locale ou de la société en général. L e
dialogue aura pour effet de modifier continuellement, au cours de la
recherche, les hypothèses et les valeurs du chercheur.
L a dimension culturelle est l'aspect le plus important du dialogue. E n ce
sens, l'enquête sur le terrain est pour le chercheur une occasion excep-
tionnelle de se redécouvrir lui-même en tant qu'être culturel au cours d u
dialogue fécond avec la société étudiée, avec la riche expérience historique
qu'elle détient. Cette expérience est le fruit des multiples tentatives de
régénération accomplies par une c o m m u n a u t é vigoureuse au cours d'une
histoire millénaire. D a n s ce sens, la collectivité étudiée se présente c o m m e u n
patrimoine vivant que le chercheur peut sentir, palper, avec lequel il peut
entrer en symbiose ; et l'enquête sur le terrain devient ainsi un m o y e n actif
d'appartenance sociale et culturelle.
L'expérience existentielle du chercheur constitue pour lui un instrument
de recherche essentiel et inaliénable. C'est là une conséquence de la situation
fondamentale du chercheur, dans laquelle la recherche devient un problème
ou u n choix existentiel. Son existence au sein de la c o m m u n a u t é qu'il étudie
se présente dès lors c o m m e un tout: le chercheur s'identifie toujours avec
l'objet de sa recherche. Il investit dans la recherche toute son énergie
personnelle : tous ses sens sont tendus vers les phénomènes qui l'intéressent ;
il s'efforce de les atteindre par tous les chemins possibles ; il ne rencontre
aucun indice, il n'assiste à aucun événement, si infimes soient-ils, sans en
peser l'intérêt. Cette attitude le met à l'abri de l'emprise des instruments de
recherche traditionnels tel que le questionnaire, qui perd son auréole et
prend sa dimension naturelle.
L e chercheur devrait faire de son mieux pour que la collectivité étudiée se
révèle à lui sous son vrai jour. Il lui faut pour cela capter sur le vif toutes les
situations qui se présentent et tous les événements qui surviennent dans la
collectivité et, si possible, y prendre part. Ces situations et événements lui
feront connaître la collectivité dans ses profondeurs — c'est-à-dire sous u n
aspect que masque peut-être le rythme monotone de la vie quotidienne. L e
chercheur aura aussi l'occasion de comprendre de l'intérieur les thèmes
abordés dans le dialogue et les enjeux d u combat que m è n e la collectivité.
C'est une erreur de vouloir enfermer une enquête sur le terrain dans le
cadre d'un p r o g r a m m e . L e concept de p r o g r a m m e suppose la possibilité de
planifier et de vérifier. O r cette possibilité est extrêmement limitée pendant
la recherche. C e qui compte, c'est le rythme de la collectivité étudiée et n o n

121
Homed Ibrahim El-Mouslji

pas le chercheur. Celui-ci devrait, dans ces conditions, toujours remettre à


plus tard ses problèmes de recherche, les reléguer à l'arrière-plan, et
commencer par se fondre dans le rythme de la collectivité, en tentant d'en
saisir les lois et les particularités. U n cadre ou plan de travail extrêmement
flexible lui tiendra lieu de p r o g r a m m e . C e cadre lui offre la possibilité de
tailler les problèmes de recherche à la mesure d'unités approximatives —
qu'il s'agisse d'unités spatiales, temporelles ou humaines — que lui apporte
la collectivité. Autrement dit, la recherche doit être centrée sur le style de vie
de la collectivité.
Le chercheur devrait être constamment en contact avec la collectivité
pendant la recherche, que ce soit au stade de la détermination du problème,
de la conception des moyens de recherche ou de leur application, voire au
stade de l'évaluation et du contrôle des résultats. Il devrait essayer d'obtenir
des m e m b r e s de la société étudiée le taux de participation le plus élevé
possible à tous les stades ; la validité des résultats en dépend dans une large
mesure. Pendant la première phase (détermination du problème), les enquê-
tes font en quelque sorte l'éducation du chercheur : il trouve auprès d'eux la
possibilité, si précieuse, de clarifier, par des discussions répétées et répéti-
tives, les concepts qui l'intéressent, jusqu'à ce que ces concepts mûrissent et
prennent définitivement corps. A condition de mettre en relation des
catégories sociales et des groupes d'âge différents, ces discussions peuvent
être extrêmement fécondes et servir à éclairer les diverses contradictions
sociales et la position de chacun par rapport aux thèmes d u dialogue et aux
enjeux de la lutte. Le chercheur est alors en mesure d'établir des liens, sur le
plan de la conscience sociale, entre différents segments de la société. Il peut
ainsi jouer le rôle d'un catalyseur et amorcer une interaction socio-culturelle,
au stade de la conception des outils appropriés de recherche, et la contribu-
tion des enquêtes au choix de ces outils (et en particulier au choix des libellés
et des énoncés). Pendant l'enquête proprement dite, le fait pour l'enquêteur
de posséder u n passeport et u n véhicule peut le légitimer aux yeux d u reste
de la collectivité et favoriser le déroulement de son enquête ; elle est
médiatrice pour ce qui est de traduire les buts de la recherche et de les
expliquer aux m e m b r e s de la collectivité pris individuellement. Elle agit
c o m m e une amorce, provoquant l'interaction spontanée entre l'enquêteur et
les enquêtes.

Siwa et le développement industriel29

L'oasis de Siwa (7 000 habitants) s'étend au cœur du désert libyque, à


environ 330 k m au sud de la côte méditerranéenne. C'est l'une des anciennes
communautés d'Egypte dans laquelle des formes évoluées de vie remontent
au Paléolithique. C'est aussi l'une des c o m m u n a u t é s les plus « insulaires »
de l'histoire. Elle a conservé son indépendance à l'égard de toutes les formes
de pouvoir central jusqu'en 1820, et maintenu sa résistance contre ce pouvoir
jusqu'à la fin d u siècle dernier.

122
Valorisation de la technologie traditionnelle et adaptation fonctionnelle de la technologie
moderne dans la perspective d'un développement endogène

A Siwa, la vie se concentre autour des sources: on compte actuellement


environ cinq cents sources vives, dont quatorze sont les plus importantes. L a
configuration naturelle de l'oasis a exercé une influence décisive sur l'organi-
sation de la vie sociale et culturelle, qui relève d'un modèle diflusionniste.
L'unité socio-politique déterminante est la tribu : l'oasis est habitée par
douze tribus, qui se répartissent autour des sources.

LES ACTIVITÉS É C O N O M I Q U E S À SIWA

L'activité économique de base est une forme simple d'agriculture où prédo-


minent le palmier et l'olivier. L'unité de base de production est constituée
par le jardin où sont plantés les palmiers et les oliviers et la maison où vit
traditionnellement une famille élargie. D a n s le cadre de la division d u
travail, les tâches sont grosso modo réparties de la façon suivante: aux
h o m m e s , le labourage de la lourde terre saline (au m o y e n d'une houe à
grosse lame), la culture des palmiers et des oliviers, et le tressage, avec les
feuilles grossières de palmier, de paniers qui servent à transporter les
récoltes, autrement dit toutes les formes d'activité qui sont pratiquées dans le
jardin sont confiées aux h o m m e s ; aux femmes, l'emmagasinage des réserves
alimentaires pour toute l'année, la fabrication de fours d'argile et d'autres
ustensiles ménagers (par exemple divers récipients en argile utilisés dans les
cuisines), la confection avec les feuilles intérieures du palmier, plus délicates,
de paniers d'une très grande beauté, colorés et décorés de fils de soie, de
lanières de cuir et de coquillages et utilisés pour la conservation des
provisions (pain, dattes, sucre, etc.) (une jeune épousée doit normalement
posséder onze de ces paniers, de formes différentes), la fabrication, selon le
m ê m e procédé, d'assiettes dans lesquelles on offre de la nourriture aux
invités, la confection de robes et de vêtements, etc. ; autrement dit, toutes les
activités qui se rapportent à la vie domestique sont confiées aux femmes ; aux
sages, il incombe habituellement de surveiller la répartition de l'eau30 et de
résoudre les conflits entre familles et entre tribus.

SIWA EN T A N T Q U E M O D È L E C U L T U R E L

L a vie dans l'oasis se caractérise par une grande cohésion : le m o n d e spirituel


et le m o n d e matériel sont très intimement liés. Cette cohésion se manifeste de
nombreuses façons. Les habitants de Siwa sontfiersde ce qu'ils sont ; le sens
de l'identité est très accentué chez eux 3 1 . T o u s les objets d'usage quotidien
sont empreints d'un puissant symbolisme ; cela n'est pas vrai seulement des
objets de luxe32, mais aussi des objets qui servent à satisfaire les besoins
élémentaires33. L a vie des habitants de Siwa est tout imprégnée de culture
populaire c o m m e en témoignent les chants qui s'élèvent spontanément sur
les routes et dans les maisons ; les h o m m e s se retrouvent dans les jardins
après leur travail pour chanter et danser; de nombreuses célébrations
prolongées se succèdent toute l'année.

123
Hamed Ibrahim El-Mously

LA T E C H N O L O G I E À SIWA

L a technologie qui prévaut dans l'oasis est une technologie douce, destinée à
satisfaire les besoins matériels élémentaires de la collectivité. Elle repose sur
l'exploitation maximale des produits des cycles écologiques naturels. Les
feuilles de palmier, par exemple, sont très efficacement utilisées pour tresser
les paniers qui servent au transport des récoltes et les paniers d'usage
domestique où l'on conserve la nourriture, ainsi que les petits tapis dont on
recouvre le sol des maisons. L e tronc des palmiers sert à construire les
plafonds. Les branches d'olivier sont utilisées c o m m e combustible pour la
cuisson des aliments ; o n se débarrasse ainsi de certains déchets. D'autre
part, la technologie de Siwa utilise presque uniquement des matières
premières locales.
. Les maisons, par exemple, sont faites avec une terre riche en sel appelée
kourshif, qu'on trouve partout dans l'oasis ; il suffit de ramollir ce matériau et
de le débiter en plaques grossières. L e kourshif peut aussi servir de ciment.
Les fours, qu'il s'agisse des fours installés en permanence dans les maisons
ou des fours portatifs q u ' o n utilise dans les jardins, sont faits avec l'argile
locale. Les habitants de l'oasis ont donc réalisé, à u n degré élevé, une
certaine forme d'autarcie, et cela n o n seulement grâce à leur technologie
fondée sur une exploitation judicieuse des ressources naturelles, mais aussi
parce que leur isolement de plusieurs millénaires les a fortement convaincus
de leur aptitude à la survie. Cette « croyance technologique » est tout à fait
indispensable au maintien de la vie dans l'oasis.

SIWA: C E PROCESSUS C O N T E M P O R A I N D E T R A N S F O R M A T I O N

E n dépit de la cohésion relativement forte que présente la c o m m u n a u t é de


Siwa, celle-ci tend à se désagréger progressivement pour les raisons sui-
vantes :
Les marchands des grandes villes égyptiennes (et en particulier Alexan-
drie) exercent un contrôle presque absolu sur la production commerciale de
l'oasis : les dattes et les olives. Ils les achètent « sur l'arbre » et les exportent
vers différentes localités d'Egypte.
Ces marchands apportent avec eux des marchandises des villes, toute
une g a m m e de biens que les habitants de l'oasis n'ont jamais connus ou dont
ils n'ont jamais rêvé auparavant: textiles synthétiques34, conserves, fours à
gaz, butane, réfrigérateurs, meubles, tapis, chaussures, ustensiles en matière
plastique, etc. L a plupart de ces produits sont des produits de luxe35, qui
sont généralement acceptés d'abord par quelques-uns des privilégiés de la
c o m m u n a u t é puis propagés par eux.
L'adoption de ces produits par quelques-unes des personnes privilégiées
sur le plan social à généralement pour effet d'en faire des signes de
distinction sociale, quelles que soient les fonctions réelles directes qu'ils
remplissent par ailleurs36. Ces produits supplantent progressivement les
symboles authentiques de distinction transmis par la tradition locale, vouant
de ce fait à la disparition le contenu culturel attaché à ces symboles et les

124
Valorisation de la technologie traditionnelle et adaptation fonctionnelle de la technologie
moderne dans la perspective d'un développement endogène

fonctions qu'ils remplissaient dans l'ensemble de la vie culturelle. Il se forme


ainsi des vides culturels qui, en diminuant la capacité de résistance à
l'acculturation, conduisent progressivement au déclin de l'identité cultu-
relle.
L e développement du c o m m e r c e entraîne dans l'oasis une généralisation
des relations marchandes : les riches font venir d u sud de l'Egypte une
main-d'œuvre saisonnière bon marché qui travaille dans les oliveraies et les
palmeraies. L a présence de ces employés agricoles appartenant à une culture
tout à fait différente est un des facteurs de perturbation de la vie culturelle de
l'oasis.
Quelques jeunes gens (leur n o m b r e va croissant) trouvent terne la vie
qu'ils mènent dans l'oasis. Ils ont tendance à s'« infiltrer » en Jamahiriya
arabe libyenne ou à aller chercher du travail dans les grandes villes
égyptiennes. Cela perturbe aussi considérablement la structure socio-cultu-
relle de l'oasis.

U N M O D È L E APPROPRIÉ DE D É V E L O P P E M E N T INDUSTRIEL

Il a été établi qu'un développement industriel rationnel devait s'appuyer sur


les principes suivants: il faut exploiter au m a x i m u m les capacités endogènes
de la population et les potentialités locales qu'offre la nature 37 ; il faut que le
contenu culturel de la vie de la population locale et son identité puissent
largement s'exprimer ; il faut que les besoins matériels et spirituels fonda-
mentaux de la plus grande partie de la population locale soient largement
satisfaits.
Il a donc été suggéré de renforcer et d e développer: les industries
alimentaires locales (conservation des olives et des dattes) qui existent dans
l'oasis mais qui périclitent du fait que le développement d u commerce a fait
monter le prix des fruits non traités et que les gens sont moins motivés quant
au traitement des fruits ; l'artisanat fondé sur le palmier, ses branches, ses
feuilles (fabrication de diverses sortes de paniers et d'autres récipients
employés dans les travaux agricoles ou domestiques), son tronc (corderie) ;
la poterie ; le tissage des tapis, qui est en plein essor dans une localité voisine
de Siwa.
Il faut encourager les habitants de Siwa à pratiquer chez eux ces activités
artisanales puisque ce m o d e de production est conforme à leurs traditions.
Elles pourraient être organisées par des centres administratifs où les artisans
obtiendraient des prêts, se procureraient les outils et les matières premières
dont ils ont besoin. C e s centres pourraient être construits près des princi-
pales sources de l'oasis, qui sont u n lieu d e rassemblement naturel. Ils
pourraient s'occuper aussi de l'emballage des produits finis et de leur
expédition et livraison à l'extérieur de l'oasis. Les plus riches habitants de
Siwa seraient invités à financer ces activités et m ê m e à prendre le contrôle,
avec les risques que cela comporte, des échanges de l'oasis avec l'extérieur, à
l'entrée et à la sortie.

125
Homed Ibrahim El-Mously

El-Farafra et les nouveaux établissements™


Bien que l'oasis d'El-Farafra (population de 1 860 habitants) soit petite par
rapport aux autres oasis égyptiennes, son n o m figure dans les textes
historiques dès l'époque de la cinquième dynastie ; il apparaît également
dans le célèbre conte du « Paysan éloquent ». Cette oasis doit son impor-
tance au fait qu'elle était depuis des temps très anciens le point de
convergence des chemins caravaniers qui reliaient les oasis d u désert
libyque.
El-Farafra conserva jusqu'à la fin d u xix e siècle une complète autonomie
politique (Fakhry, 1974). Les cinq tribus qui vivent aujourd'hui dans l'oasis
sont soumises à l'autorité d'un conseil composé de trois cheikhs représentant
les tribus, auxquels s'ajoute le chef d u conseil, Yummdah. L e plan d'ensemble
d'El-Farafra reflète cette structure tribale ; chaque tribu ou groupe de tribu
occupe u n territoire déterminé ; la disposition des maisons varie d'une tribu
à l'autre. C h a q u e tribu se compose de familles élargies qui, en général,
habitent chacune dans une grande maison. L a maison constitue l'unité de
production fondamentale: lieu d'habitation, elle sert aussi de magasin pour
les réserves de nourriture et d'atelier (par exemple defilageo u de tissage).
L'oasis d'El-Farafra d o n n e une impression de stabilité, de cohésion
sociale et de sécurité. A u c u n crime n'y a été relevé depuis des siècles ; les
conflits sont très rares ; les rapports des tribus entre elles sont excellents, de
m ê m e que les rapports des familles entre elles à l'intérieur de chaque tribu et
de chaque famille élargie. L a propriété est généralement collective à l'inté-
rieur des familles élargies ; et dans l'ensemble de l'oasis, les disparités à cet
égard sont relativement faibles.

LES ACTIVITÉS ÉCONOMIQUES À EL-FARAFRA

Le système économique qui prévaut dans l'oasis se rapproche beaucoup de


l'économie de subsistance. Parmi les activités économiques, on relève
n o t a m m e n t l'agriculture: palmiers, oliviers, abricotiers, vigne et maïs; u n e
simple houe est utilisée pour labourer le sol ; lefilageet le tissage de la laine : les
femmes filent habituellement la laine au foyer, alors q u e les h o m m e s se
livrent à cette activité dans la rue et sur les places39 ; les h o m m e s taillent des
fuseaux dans le bois d'olivier ; les vêtements de laine sont tissés à la main par
des h o m m e s et des femmes alors que les tapis sont généralement tissés par les
h o m m e s , qui travaillent dans leur maison sur des métiers à bras ; le matériel
de tissage est entièrement fabriqué avec des matériaux provenant de l'oasis ;
le défrichage: les branches coupées à une époque déterminée (pour éviter
qu'elles ne soient attaquées par certains insectes) servent à la fabrication des
portes et des plafonds, ainsi qu'à celle des toits qui couvrent certaines rues ;
les feuilles grossières servent à fabriquer de gros paniers, généralement
portés par des ânes (ce travail de vannerie est le plus souvent exécuté par
trois h o m m e s qui pour cela s'installent généralement dans la rue, en plein
air) ; les feuilles délicates sont utilisées dans la confection d e petits paniers

126
Valorisation de la technologie traditionnelle et adaptation fonctionnelle de la technologie
moderne dans la perspective d'un développement endogène

d'usage domestique, généralement par des femmes, travaillant au foyer; le


tronc sert à faire des cordes (travail généralement exécuté dans la rue par des
h o m m e s ) ; la construction: les villageois bâtissent leurs maisons avec des
briques d'argile, matériau qu'on trouve partout dans l'oasis ; ils entourent
leurs jardins de clôtures d'argile dont la partie supérieure est ornée de
branches de palmier ; le tissage des nattes que l'on fabrique avec une espèce de
paille provenant de certaines herbes qui poussent dans le lac formé par
l'écoulement des eaux ; le pressage des olives : une technique rudimentaire de
pressage à la main est utilisée; le travail de l'argile: cette dernière activité a
récemment disparu pour un certain n o m b r e de raisons.

LA TECHNOLOGIE À EL-FARAFRA

D a n s les différentes activités de leur vie de tous les jours, les habitants
d'El-Farafra comptent sur une technologie douce. U n des aspects les plus
significatifs de cette technologie est qu'elle repose sur une connaissance
approfondie de la nature et la volonté de s'y soumettre et de vivre en
harmonie avec elle au lieu de la combattre et de la transformer. Voici
quelques exemples de cette attitude:
Les habitants de l'oasis ont décidé de construire leur village à une
certaine distance des jardins, sur u n haut plateau calcaire. Cet excellent
emplacement ne facilite pas seulement la construction des maisons (on n'a
pas besoin de consolider les briques d'argile avec un autre matériau tel que le
foin), mais aussi l'écoulement des eaux qui ont formé au nord de l'oasis un
lac où poussent les herbes utilisées pour la fabrication des nattes. L e lac
occupe ainsi une position idéale par rapport à l'oasis : le vent venant d u nord
apporte de l'humidité à l'atmosphère d u village. Le fait que les habitants
sont conscients du faible degré d'humidité 40 se reflète également dans
l'agencement du village: les rues du vieux quartier, qui semblent former un
labyrinthe, sont couvertes par des toits, assemblages de branches et de troncs
de palmier, dans lesquels on a m é n a g é des ouvertures qui laissent passer la
lumière. D'autre part, le tracé de ces rues est courbe ; chacune débouche sur
la suivante près de l'extrémité de celle-ci, jouant le rôle d ' u n coupe-air, de
sorte que l'air, circulant moins, conserve une plus grande humidité.
Les toilettes sont toujours situées au premier étage: les excréments,
séparés de l'urine, tombent dans un réservoir placé au rez-de-chaussée où,
grâce au climat sec de l'oasis, ils sèchent très rapidement; les effet de la
fermentation, nuisibles à la santé, sont ainsi évités. Les excréments séchés
sont utilisés c o m m e engrais.
Tout en faisant l'objet d'une des principales fonctions d u système social
établi à El-Farafra41, le partage de l'eau qui sert à l'irrigation des cultures est
peut-être dans l'oasis l'opération la plus complexe au point de vue tech-
nologique. L'eau est un facteur décisif dans l'économie de l'oasis, où
l'étendue des terres est illimitée, et l'eau, d'une extrême rareté. Il y a très
longtemps, l'eau de source d'El-Farafra fut divisée entre les tribus. D a n s
chaque tribu, le cheikh en surveillait la répartition entre les différentes

127
Hamed Ibrahim El-Mously

familles. Ainsi, les parts d'eau sont transmises de génération en génération.


Pour chacune des huit sources en service, une période d'irrigation est définie
(douze heures pour la principale source, et vingt-quatre heures pour les
autres). U n cycle d'irrigation est ensuite défini, comprenant autant de
périodes qu'il y a de familles élargies qui se partagent une source. Le cycle
d'irrigation défini pour la principale source, appelée Ain-El-Balad, q u e
partagent seize familles, est de huit jours. L a période de douze ou de
vingt-quatre heures est subdivisée en soixante sous-unités. Pour la réparti-
tion de l'eau, le temps est mesuré, la nuit d'après les étoiles42 et le jour
d'après l'ombre 43 .

EL-FARAFRA ET LES N O U V E A U X ÉTABLISSEMENTS: M O D È L E SUGGÉRÉ


DE TRANSFERT D E T E C H N O L O G I E

Le projet de création de nouveaux établissements près de l'oasis d'El-Farafra


visait à mettre en valeur une région désertique qui s'étend sur des milliers d e
feddans et, en m ê m e temps, à résoudre le problème de la surpopulation de la
vallée du Nil en incitant de jeunes diplômés à s'établir dans ces nouveaux
établissements. Le modèle d'activités économiques considéré c o m m e conve-
nant à la région consistait principalement en complexes agro-industriels, où
seraient pratiquées les cultures appropriées telles que le dattier, l'olivier,
l'abricotier, le traitement des produits de ces cultures, leur emballage et leur
transport vers les villes égyptiennes. E n outre, toute une série d'activités
économiques destinées à satisfaire les besoins matériels fondamentaux des
habitants seraient implantées. E n ce qui concerne le choix d'un modèle
technologique approprié, et par conséquent d'un modèle de développement,
il est apparu dès le début que si l'on ne prêtait pas l'attention voulue à u n
développement équilibré des deux sociétés — la société « traditionnelle » 4 4 ,
celle de l'oasis, et la société « moderne », celle des nouveaux établissements
— à u n modèle de « co-croissance », des phénomènes extrêmement dange-
reux pourraient se produire, conduisant à l'effondrement de la société de
l'oasis45.
Afin de mettre en pratique le modèle suggéré de développement, il a été
jugé nécessaire d'améliorer l'oasis. Il faudra inciter et aider les habitants à
former une coopérative capable de remplir les fonctions suivantes : réunir des
fonds qui seront investis dans les activités de production ; accorder des prêts
à ceux qui en auront besoin pour se livrer à diverses activités économiques ;
commercialiser collectivement les produits de l'oasis, soit dans les nouveaux
établissements, soit dans les oasis voisines ou encore dans toute la vallée d u
Nil.
Il a été suggéré de créer quatre unités de production qui seront super-
visées par la coopérative: une unité de production d'argile destinée à
satisfaire les besoins des nouveaux établissements en récipients d'usage
domestique, ainsi qu'aux canalisations des installations sanitaires, aux
carreaux vernissés pour le revêtement du sol des maisons (l'argile, qu'on
trouve en abondance dans l'oasis, peut très bien remplacer d'autres maté-

128
Valorisation de la technologie traditionnelle et adaptation fonctionnelle de la technologie
moderne dans la perspective d'un développement endogène

riaux qu'il faudrait faire venir de villes éloignées, l'oasis étant située à
presque 550 k m au sud du Caire) ; une unité d'artisanat du palmier (feuilles
et branches) ; elle pourrait fabriquer des meubles (tables et chaises) destinés
aux nouveaux établissements avec des branches de palmier, des paniers avec
le tronc ; d'usage domestique avec les feuilles et des cordes et cordages ; u n e
unité defilageet de tissage de tissu de laine et de soie (celle-ci pourrait être
produite dans les nouveaux établissements) ; et une unité de traitement des
dattes et de pressage des olives. C h a c u n e de ces unités supervise l'exécution
des activités correspondantes. Ces activités ont lieu, soit dans des ateliers
répartis dans les différents secteurs d e l'oasis, soit dans les foyers. L e
transfert de technologie suggéré pourrait s'effectuer selon le schéma suivant:
la technique de construction fondée sur l'utilisation des briques d'argile
pourrait être appliquée dans les nouveaux établissements à la construction
de maisons à u n étage ; les briques seraient consolidées avec d u foin, et leur
fabrication serait mécanisée ; l'argile pourrait être utilisée, dans les n o u -
veaux établissements, pour la construction des égouts, pour le revêtement
des sols (argile vernissée) et m ê m e des toits (tuiles creuses). D a n s ce cas, il
faudrait que la production d'argile (qui est faite dans l'oasis) soit mécanisée ;
l'attitude extrêmement rationnelle des habitants de l'oasis à l'égard de la
récupération des déchets humains (excréments) devrait être exploitée par
des appareils à biogaz qui serviraient aussi bien à la cuisson des aliments
qu'à l'éclairage des maisons dans les nouveaux établissements (des modèles
précis d'appareils à biogaz ont été fournis) et l'on pourrait apprendre a u x
habitants de l'oasis à les construire ; la technique extrêmement simple et
efficace employée dans l'oasis pour la conservation des olives46 pourrait être
largement appliquée dans les nouveaux établissements. Les m e m b r e s de la
nouvelle collectivité pourraient assumer la responsabilité de certains aspects
de la santé et de l'éducation. Ils pourraient aussi fournir aux habitants de
l'oasis les outils et les moyens de production dont ils ont besoin : établis, tours
de potiers mécaniques, pressoirs pour le traitement des dattes, pressoirs à
olives, métiers pour le tissage de la laine et de la soie, etc. Ils pourraient enfin
s'occuper de l'emballage des produits finis en vue de leur expédition à
l'extérieur de la région, ainsi que des échanges commerciaux avec les autres
régions de l'Egypte.

El-Arish et l'occupation israélienne*1

L a ville d'El-Arish est située au nord d e la péninsule,du Sinaï, sur la côte


méditerranéenne. Capitale de la province d u nord d u Sinaï, c'est la grande
ville de la péninsule (elle compte 540 0 0 0 habitants selon le dernier recense-
ment effectué en 1982, soit environ u n tiers [34 %] de l'ensemble de la
population du Sinaï). L a ville, placée sur la route côtière qui relie la Syrie, la
Jordanie et la Palestine à l'est, à l'Afrique d u Nord en passant par l'Egypte,
l'une des principales routes caravanières, est le creuset de différentes
cultures. D e là la richesse et la vigueur de l'expérience, sur le plan de la

129
Hamed Ibrahim El-Mously

production, d u milieu socio-culturel que constitue sa population. D e m ê m e


que l'ensemble du Sinaï, la ville a été occupée par les Israéliens en juin 1967.
A u cours de ces douze années d'occupation, elle a connu des bouleverse-
ments dans tous les domaines. N o u s avons cherché dans les paragraphes qui
suivent à brosser un tableau du m o d e de vie qui prévalait dans la ville avant
juin 1967 et des transformations qui sont intervenues durant l'occupation
israélienne.

S T R U C T U R E SOCIALE D E LA POPULATION D ' E L - A R I S H

L a structure sociale actuelle d'El-Arish tire ses origines de l'introduction de


l'islam en Egypte, époque à laquelle plusieurs tribus venues de la péninsule
arabique s'établissent auprès de la riche vallée d'El-Arish qui s'étend à l'est
de la cité en bordure de la Méditerranée. M a i s la c o m m u n a u t é d'El-Arish a
également u n e autre origine qui remonte à la présence des garnisons
dépêchées tout d'abord par les califes m u s u l m a n s puis par les gouverneurs
mamelouks et turcs pour défendre la forteresse de la ville et les fortifications
voisines.
La c o m m u n a u t é d'El-Arish est constituée par u n certain nombre de
familles élargies comptant chacune plusieurs centaines ou plusieurs milliers
de m e m b r e s . Cette structure se reflète dans la morphologie de la cité : chaque
famille occupe un quartier déterminé de la ville, plusieurs rues ou plusieurs
habitations mitoyennes. Les mariages consanguins étaient la règle ; chaque
famille formait, au plan social autant que politique, une unité intégrée.
Avant 1967, la structure familiale était très forte. C h a q u e famille était
représentée par un cheikh dont la charge, héréditaire, se transmettait
généralement de père enfils.C h a q u e famille avait son conseil des sages,
choisis en raison de leur rôle dans la vie publique. C e conseil était le véritable
détenteur d u pouvoir et de l'autorité dans la famille, le cheikh n'ayant dans
la plupart des cas qu'une fonction purement honorifique, h'ummdad, autre-
ment dit le chef de la ville, était élu parmi les cheikhs des familles. Le chef
d'une famille élargie était directement responsable devant le conseil des
sages de tous les actes des m e m b r e s de sa famille. E n contrepartie, il était
entièrement protégé par toute la famille dans toute circonstance extra-
ordinaire. C h a q u e famille disposait d'une terre qui lui appartenait en propre
et qui ne pouvait être divisée entre ses m e m b r e s . Elle élisait un « syndic »,
lequel était chargé de la terre, qu'il pouvait louer et dont il pouvait répartir le
loyer entre les m e m b r e s de la famille. C h a q u e famille possédait une maison
qui était le lieu où se rencontraient les m e m b r e s , où se débattaient les afTaires
de la c o m m u n a u t é , où se célébraient les fêtes, où l'on recevait les invités, où
se déroulaient les mariages et les funérailles et où siégeaient les tribunaux
traditionnels48.

LA T E C H N O L O G I E À EL-ARISH : U N E V U E D E L'INTÉRIEUR

L a c o m m u n a u t é d'El-Arish se distingue par u n patrimoine technologique


extrêmement riche, lequel est associé à divers secteurs de l'activité humaine.

130
Valorisation de la technologie traditionnelle et adaptation fonctionnelle de la technologie
moderne dans la perspective d'un développement endogène

O n trouvera dans les paragraphes qui suivent u n bref aperçu de certaines


formes élémentaires d'activités qui traduisent la complexité d u système de
technologie endogène qui prévalait dans la c o m m u n a u t é .

Artisanat lié à l'élevage

Les habitants se prévalaient49 d'élever d'excellentes races de moutons qui


donnaient une laine de très grande qualité. C'était là la base d u tissage
artisanal des tapis, qui y a connu u n développement très poussé. E n règle
général, la laine était filée et tissée à la maison par les femmes. Elles
utilisaient u n métier rudimentaire posé à m ê m e le sol pour tisser des tapis de
dimensions diverses appelés à orner les différentes pièces et les passages des
maisons d'El-Arish. Ces tapis étaient de véritables œuvres d'art. Les femmes
déployaient une habileté c o n s o m m é e 5 0 et une grande richesse d'imagination
pour inventer spontanément de nouveaux motifs et différentes harmonies de
couleurs.

Artisanat lié à la production agricole

L e palmier est l'une des principales composantes de la flore d'El-Arish. Les


produits d u palmier (branches, feuilles et tronc) trouvent des applications
diverses. Employée dans la construction des petites habitations51, la branche
de palmier (la nervure de la palme) sert aussi à la construction des plafonds
des maisons et à la fabrication de chaises, de tables et de caissettes destinées
au transport des fruits et des légumes. Les feuilles de palmier, pour leur part,
servent à la confection de paniers utilisés pour le transport des matériaux sur
les chantiers de construction des maisons ou de marchandises à dos de
chameau ainsi que c o m m e plateaux pour la fabrication du pain o u pour
servir le thé aux invités. Q u a n t a u tronc du palmier, on s'en sert pour divers
usages (cordes, balais...).

Artisanat basé sur les ressources minérales

L a ville d'El-Arish est située à l'ouest de la vallée d u m ê m e n o m , qui est la


plus vaste vallée de toute la péninsule du Sinaï. C h a q u e année, les eaux de
crue qui coulent dans cette vallée charrient des quantités considérables
d'argile. Aussi différentes formes d'artisanat liées à ce matériau sont-elles
apparues. Outre à faire des briques destinées à la construction, ce matériau
est employé pour la fabrication de pots de différentes formes qui servent à
rafraîchir l'eau potable à l'intérieur des habitations, à transporter l'eau
potable à dos d'âne ou de c h a m e a u , à conserver les olives dans la saumure et
d'autres denrées, tout au long de l'année. E n outre, l'argile est utilisée pour
fabriquer des récipients de formes diverses utilisés à de multiples fins:
préparer des médicaments, m o u d r e le café, faire d u yogourt et d u feu
(fours)52.

131
Hamed Ibrahim El-Mously

La médecine populaire à El-Arish

L a situation d'El-Arish, sur l'un des principaux axes reliant les pays arabes
de l'est de l'Asie aux pays arabes de l'ouest de l'Afrique, en a fait le carrefour
naturel de nombreuses routes caravanières. Ses habitants ont ainsi p u a u fil
des années accumuler toutes sortes de connaissances médicales théoriques et
pratiques53.

Les maisons d'El-Arish

Les maisons d'El-Arish constituent u n modèle d'architecture unique en son


genre non pas selon les critères de fonctionnalité qui régissent l'habitat des
villes modernes d'aujourd'hui mais en ce qu'elles sont l'expression d'une
culture54. Il existe encore, dans plusieurs quartiers d'El-Arish, des habita-
tions qui sont le pur produit des conceptions et des techniques inventées par
les habitants d u pays pour trouver avec la nature le modus vivendi qui
permettrait de satisfaire n o m b r e de besoins matériels et spirituels élé-
mentaires de la c o m m u n a u t é . Les paragraphes suivants sont consacrés à la
description et à l'analyse des divers aspects de la maison des Fawakhriah,
prise c o m m e exemple type des habitations d'El-Arish.

Chambres à coucher Salon

L eu—i—i C J

Galerie ouverte

-n n n-
Chambre Four i
a coucher pain
•-A

Chambre
d'hôte

• • • ' • • &

FIG.3.
Magasin Bergerie
La maison des Fawakhriah
(échelle: 1/200).

132
Valorisation de la technologie traditionnelle et adaptation fonctionnelle de la technologie
moderne dans la perspective d'un développement endogène

Description générale de la maison des Fawakhriah. L a ville d'El-Arish entretient


avec la nature u n dialogue incessant et ouvert 55 : ses artères latérales sont
droites, vastes et ouvertes. Les habitations, dont aucune n'a plus d'un
niveau, sont d'une couleur crème qui, tout en étant extrêmement agréable à
l'œil, est parfaitement adaptée au climat: elle réfléchit efficacement les
rayons d u soleil. Les jardins intérieurs sont l'un des grands attraits d'El-
Arish tant d u point de vue d e l'environnement que d u point de vue
esthétique et culturel.
Le quartier des Fawakhriah, exclusivement occupé par la famille des
Fawakhriah, est situé au sud de la ville. L a maison (fig. 3) forme un rectangle
dont l'un des côtés est parallèle à la mer sur laquelle il s'ouvre.
Les dimensions des lieux varient entre 20 m X 20 m et 40 m X 45 m . E n
général, la maison est entourée d'un m u r de 4 à 5 mètres de haut, de sorte
que le passant, qu'il soit à dos d'âne, de cheval ou de chameau, ne puisse voir
l'intérieur. Le portail s'ouvre sur une courette d'où il est impossible d'aper-
cevoir l'intérieur de la maison et les chambres à coucher. L a courette m è n e à
la chambre d'hôte, laquelle est précédée d'une véranda dont le toit de bois lui
assure une protection extrêmement efficace contre les rayons ardents du
soleil et qui est aussi le lieu o ù l'on se réunit les soirs d'été. L a chambre
d'hôte constitue u n élément essentiel de la maison chez les Fawakhriah ;
l'esthétique en est particulièrement soignée ; le plus souvent, la façade en est
décorée presque jusqu'en haut d'arches ou de motifs ajourés. L a courette
donne sur une cour intérieure de la maison, plantée de quelques arbres,
citronniers et oliviers, et où l'on fait pousser u n carré de légumes, de quoi
satisfaire les besoins de la famille. La resserre, première pièce de la maison
située près du porche, abrite la réserve de blé, de seigle et de foin pour
l'année et l'outillage agricole. Cette pièce est éclairée par de petites ouver-
tures pratiquées près du toit qui servent aussi à assurer son aération et à
laisser s'échapper la fine poussière de foin. L a situation de la resserre à côté
de l'entrée qui donne sur le nord facilite le transport des denrées à l'intérieur
de la maison et permet une bonne ventilation (l'Egypte connaît essentielle-
ment des vents du nord). A côté de la resserre se trouve la bergerie, dont le
plafond est constitué de troncs et de branches de palmier. C'est là aussi
qu'on entasse les déchets que l'on brûlera pour se chauffer. L a partie ouest
de la maison comporte plusieurs pièces réservées aux travaux d'artisanat, à
l'entreposage des outils et d u matériel et à la fabrication d u pain. Tout au
bout, une chambre à coucher d'hiver donne sur l'est.
Fermée tant au nord qu'au sud, cette pièce est protégée d u vent du
sud-ouest qui souffle essentiellement l'hiver ; c'est pourquoi elle est occupée
durant cette saison. L a partie est de l'habitation comporte des pièces
construites à ciel ouvert et auxquelles m a n q u e parfois le m u r de façade ; elles
sont utilisables en cas de besoin. Elles apportent u n important élément de
souplesse à la maison en lui donnant u n caractère évolutif pour le cas,
probable, où la famille viendrait à s'agrandir.
L a partie sud, qui est la partie la plus éloignée de l'entrée, abrite
essentiellement les chambres à coucher. Ces pièces donnent sur une longue

133
¡lamed Ibrahim El-Mously

véranda couverte d'un toit en bois. L a véranda est séparée de la cour


intérieure par quelques marches (dans certains cas protégée d'une murette
en torchis constituant une barrière psychologique et soulignant l'intimité des
lieux ; c'est une véritable œuvre d'art). L a véranda est l'un des éléments les
plus importants de la maison ; en effet, elle protège les chambres à coucher
des rayons ardents d u soleil estival et elle est le principal endroit où se
rassemblent les f e m m e s au coucher du soleil. Près des chambres à coucher se
trouve u n salon où l'on reçoit les hôtes de passage, parents de la famille.

La maison des Fawakhriah en tant qu'unité socio-économique. E n général, chez les


Fawakhriah, la maison est occupée par une famille élargie de deux à six
familles nucléaires : la formation d'une nouvelle famille entraîne la construc-
tion d'une pièce supplémentaire meublée très simplement. O n peut penser
que jusqu'aux années 40 de ce siècle, l'ensemble de la c o m m u n a u t é d'El-
Arish pratiquait essentiellement une économie de subsistance. C h a q u e
famille élargie possédait son troupeau de chameaux, de chèvres et de
moutons ainsi que des ânes et des chevaux. C h a q u e famille nucléaire avait le
droit de cultiver sa part de la terre familiale ou bien recevait u n loyer d u
« syndic » de la famille. Les principales activités économiques étaient
l'agriculture (culture pluviale du seigle en hiver et culture du melon ; à cet
égard, la charrue utilisée pour cultiver le melon constitue l'un des plus
intéressants produits du génie créateur des agriculteurs d'El-Arish puis-
qu'elle permet en u n seul passage de labourer la terre, de semer la graine de
melon à intervalles réguliers et de la recouvrir de terre), le pâturage, le
commerce, la chasse saisonnière des oiseaux migrateurs (en septembre) et la
pêche.
L a vie économique de la famille élargie est collective; le père gère
l'économie de la maison et répartit les revenus de la famille de façon à
satisfaire les divers besoins de ses m e m b r e s . Il s'agit en quelque sorte d'une
forme de division d u travail ; u n m e m b r e de la famille est son représentant
élu aux assemblées tenues dans la maison familiale, u n autre est responsable
des activités agricoles, un troisième de l'ensemble des activités productives
de la maisonnée, u n quatrième des affaires de commerce, etc.

La maison des Fawakhriah du point de vue des principes constructifs. L a maison des
Fawakhriah est construite en briques faites d'un mélange de sable marin
(20 %) et d'argile (80 %) apportée par les crues de l'oued, armé à l'aide de
foin ou de déchets de blé et de seigle. Ces briques sont fabriquées sur place
(un adulte peut en produire jusqu'à mille par jour). Coulées dans un moule
en bois, elles sont ensuite mises à sécher au soleil. L a toiture est essentielle-
ment constituée de branches de palmier que l'on coupe à un m o m e n t bien
précis une fois qu'elles ont atteint le degré m a x i m u m de séchage56. C e s
branches de palmier résistent extrêmement bien aux nombreuses attaques
des insectes ; elles durent donc extrêmement longtemps 57 .
Le procédé de construction est en soi extrêmement intéressant ; en effet,
toute la famille participe aux travaux, tout c o m m e les parents (oncles et

134
Valorisation de la technologie traditionnelle et adaptation fonctionnelle de la technologie
moderne dans la perspective d'un développement endogène

tantes). Les adultes ( h o m m e s et femmes) sont aidés dans leur tâche par les
enfants qui participent activement à chaque opération. U n seul artisan, le
m a ç o n (ou deux, s'il est accompagné d ' u n adulte), est sollicité à cette
occasion. L a construction de la maison c o m m e n c e par le nivellement du sol à
l'aide d'un simple outil traditionnel tiré par un chameau. O n élève alors le
m u r de ceinture de 4 à 5 mètres de haut. Puis on construit le nombre de
pièces nécessaires pour le m o m e n t . L'économie de ce type de construction est
tout à fait remarquable 58 .

La maison des Fawakhriah : analyse générale. L'étude des procédés technolo-


giques, authentiquement représentatifs d'une culture purement locale, utili-
sés dans les pays du Tiers M o n d e doit réserver une place toute particulière
aux techniques de construction des habitations. Elles ont en efTet, moins que
d'autres aspects des technologies locales, subi les effets de l'occidentalisation
et de l'acculturation et ce pour diverses raisons: 1'« inertie » assez forte qui
s'attache à l'habitation, du fait que la construction d'une maison nécessite
des investissements élevés par rapport à ceux que supposent d'autres formes
de consommation ; la relative rareté de certains facteurs de production
entrant dans la construction d'une habitation tel que le terrain par exemple ;
les liens affectifs très forts que l ' h o m m e entretient avec sa maison (le foyer).
Tous ces facteurs conjugués empêchent les mécanismes du marché mondial
et national de s'exercer pleinement dans le sens de la transformation de la
maison en une « denrée » c o m m e d'autres produits de consommation,
d'équipement, y compris dans le domaine de la communication ou des
transports.
Si l'on considère la maison non pas d u point de vue strictement
fonctionnel, c o m m e m o y e n d'assurer la satisfaction d'un besoin matériel
élémentaire de l ' h o m m e , mais d'un point de vue holistique, elle apparaît
c o m m e un habitat culturel qui joue un rôle important dans la formation de la
conscience de l'être humain durant son enfance et jusqu'à son adolescence,
dans la formation de ses paradigmes, de ses principes d'action et de ses
valeurs par le jeu des diverses formes d'expression qu'autorise la maison. L a
maison est un m o y e n d'expression spatial59: elle relie d'une certaine façon
l'être humain à l'espace et, partant, à l'ensemble de la nature. D a n s la
culture occidentale, la relation de l ' h o m m e avec la nature est verticale:
l ' h o m m e est le seul sujet de l'univers et la nature n'est rien d'autre qu'un
objet que l ' h o m m e c o m m a n d e et manipule. L a relation à l'espace est ainsi
dominée par la force, force c o m m e m o d e ou c o m m e langage d'interaction.
C'est là ce qui explique que l'architecture occidentale est littéralement pétrie
de symboles de force: les faces extérieures d u bâtiment, volontairement
affirmées, traduisent l'idée d'appropriation par la force d'une portion de
l'espace. D e m ê m e le fait de situer les espaces à l'air libre à l'extérieur d u
bâtiment est une façon de souligner la suprématie de l'espace intérieur par
rapport à l'espace extérieur et ainsi l'hégémonie que l ' h o m m e exerce sur la
nature.
E n Islam, le rapport de l ' h o m m e à la nature a un caractère tout différent.

135
Homed Ibrahim El-Mously

Ouverture sur Israel

Instauration de rapports d'inégalité en matière


d'échanges commerciaux, envahissement
par les produits finis israéliens, vente
des matières premières locales à des prix
supérieurs à ceux pratiqués habituellement

_L
Formation d'une classe Augmentation du prix
sociale privilégiée des matières premières
tirant parti de locales
l'ouverture sur Israël et
de l'inégalité des
rapports en matière
d'échanges

Evolution des
structures de
consommation de cette
classe sociale et
tendance à adopter les
les m o d e s de
consommation en
vigueur en Israël

Transformation des Moindre propension à Disparition des


nouvelles structures de produire de la majorité technologies d'origine
consommation, du fait des m e m b r e s locale du fait de
de l'association de de la c o m m u n a u t é l'équilibre instable
la classe sociale entre les différents
privilégiée à un facteurs de production
système symbolique
de distinction sociale

Propagation des Baisse de la d e m a n d e Perte par la société


nouvelles structures de de produits locaux locale de sa capacité
consommation dans les de satisfaire ses
autres classes de besoins matériels
la société élémentaires

Affectation à Baisse du volume de Perte par la


la consommation l'épargne recyclée dans c o m m u n a u t é de
de petites s o m m e s la production locale ses fonctions vitales
épargnées liées à
la satisfaction
de ses
besoins matériels
élémentaires

Acculturation et Désintégration de
perte des schémas la société, effondrement
culturels authentiques des schémas culturels

Accroissement du Augmentation du Augmentation


désir de consommer nombre des personnes de l'écart entre les
allant travailler en activités d'échange
Israël et l'activité économique
en général, et les
besoins réels de
Augmentation du la société
niveau moyen des
salaires locaux

FlG. 4. El-Arish: Douze ans d'occupation israélienne. S c h é m a d u processus de


transformation socio-économique et culturelle traversé par la c o m m u n a u t é d'El
Arish.

136
Valorisation de la technologie traditionnelle et adaptation fonctionnelle de la technologie
moderne dans la perspective d'un développement endogène

L ' h o m m e n'est pas le seul sujet de l'univers et sa vision de la nature est


intimement associée à la perception qu'il a de l'univers infini en tant que
manifestation de la volonté divine. Sa relation à la nature est conditionnée
par son désir de la comprendre, de communiquer et d'être en harmonie avec
elle plutôt que de la c o m m a n d e r et de la manipuler ; elle n'est donc pas le
produit d'une quelconque volonté de puissance n o n plus que d'un désir de
confrontation. D e ce fait, l'espace architectural islamique ne signe aucune
victoire sur la nature : les bâtiments ne comportent aucun angle aigu dirigé
vers le sol c o m m e dans l'architecture occidentale et les faces des bâtiments
ne sont nullement rigides et ne reflètent donc aucun désir d'affirmation de
l'espace intérieur. Le choix fait par l'architecte islamique de ménager la cour
à l'intérieur de l'habitation60 est une autre façon d'exprimer sa relation de
l ' h o m m e à la nature: cette cour, construite à ciel ouvert, souligne bien la
relation intime qui lie l'espace intérieur à la nature.
L a maison des Fawakhriah correspond tout à fait à ce schéma de base de
l'architecture islamique ; elle est en elle-même l'expression authentique de la
culture islamique et remplit parallèlement les fonction environnementales,
socio-psychologiques et économiques que l'on attend d'elle: elle peut donc
être considérée c o m m e une solution appropriée, de l'ensemble de ces points
de vue.

EL-ARISH: LE PROCESSUS D E T R A N S F O R M A T I O N

L e type de maisons que nous avons décrit avec la maison des Fawakhriah a
prévalu — et avec lui, tout l'ensemble des technologies indigènes associées
— jusqu'aux années 50 de notre siècle, époque à laquelle le style d'archi-
tecture moderne adopté dans la capitale et dans les grandes villes d'Egypte a
c o m m e n c é à se répandre. Peut-être faut-il imputer l'essentiel de la responsa-
bilité d'un tel changement d'attitude aux autorités locales de la province d u
Sinaï et à l'Organisation de mise en valeur d u désert ; c'est là une question
qui mériterait de faire l'objet de plus amples recherches. Cela dit, avec
l'invasion d'El-Arish et du Sinaï par Israël, le processus de transformation
s'est très rapidement accéléré. C'est ainsi qu'El-Arish et le Sinaï tout entier
ont connu au cours des douzes années d'occupation israélienne, soit de juin
1967 à mai 1979, des transformations radicales qui ont laissé leur empreinte
dans tous les domaines. Ces transformations ont été davantage le fruit de
pressions venues de l'extérieur que d'initiatives endogènes ; en effet, durant
l'occupation, El-Arish s'est trouvée totalement soumise à l'influence mili-
taire, économique et culturelle d'Israël. O n a ainsi assisté à l'apparition de
rapports d'inégalité dans les échanges commerciaux (voir fig. 4). Israël a
réussi, en particulier, à partir de 1974, au m o m e n t où les négociations de
paix avec l'Egypte battaient leur plein et où la signature d'un traité de paix
avec ce pays apparaissait de plus en plus probable, à inonder le marché
d'El-Arish de ses produits finis, consomptibles ou durables (réfrigérateurs,
machines à laver, fours solaires, automobiles, postes de télévision, postes de
radio, etc.).

137
Hamed Ibrahim El-Mously

Parallèlement, Israël s'est mis à acheter les produits locaux (poisson,


dattes, olives, etc.) qui servaient de base à l'activité locale. Israël a aussi
ouvert quelques fabriques à El-Arish (de vêtements, de meubles et de
briques) qui dépendaient du pouvoir extérieur entièrement sur le plan de la
technologie et des moyens de production et de commercialisation. D ' o ù la
naissance à El-Arish d'une nouvelle couche sociale composée d ' h o m m e s
d'affaires, de commerçants et de négociants qui, grâce à leurs relations avec
Israël, se sont considérablement enrichis. Ces gens n'étaient pas seulement
éblouis par les capacités de production d'Israël ; ils l'étaient aussi par les
structures de consommation des Israéliens et par leur m o d e de vie d'une
manière générale61. N o m b r e d'entre eux se sont mis à imiter la façon de
consommer des Israéliens, se sont construit des maisons à l'israélienne et ont
acheté des Mercedes venues d'Israël et d'autres biens durables israéliens.
C'est ainsi que le nouveau m o d e de consommation a c o m m e n c é à se
répandre à El-Arish. D'autres couches sociales ont suivi l'exemple de la
première et le m o d e de vie israélien, associé à la couche sociale privilégiée,
est devenu le symbole facile et stéréotypé de la position dans la société, de la
supériorité et du modernisme. M ê m e les couches relativement pauvres de la
population d'El-Arish ont alors dépensé leurs petites économies pour faire
l'achat de divers biens de consommation fabriqués en Israël. La d e m a n d e de
produits de l'artisanat local a alors peu à peu été remplacée par une
d e m a n d e correspondante de biens d'origine israélienne, ce qui a entraîné la
perte de ce patrimoine technologique si riche développé par les générations
successives qui s'était transmis de l'une à l'autre.
Ainsi, de 1967 à 1969, l'arrivée des réfrigérateurs et des casseroles en
métal a porté u n coup sévère à la poterie artisanale tout c o m m e celle des
fours à butagaz qui a compromis la fabrication des fours construits d'après
les techniques d'origine locale. L a propagation de nouvelles habitudes
vestimentaires empruntées à Israël s'est quant à elle traduite par une crise de
l'industrie textile locale et l'adoption dans le bâtiment des techniques
israéliennes a porté u n coup fatal à l'artisanat lié à la construction des
habitations traditionnelles d'El-Arish. Toutes ces transformations n'ont pas
m a n q u é d'avoir un retentissement sur l'environnement: les gens se sont peu
à peu désintéressés de la culture d u palmier — base de tant de techniques
artisanales traditionnelles et de produits fabriqués à El-Arish ; quant à la
palmeraie, l'un des joyaux d'El-Arish, elle est en voie de disparition.
L'augmentation sans précédent d u coût des matières premières et de la
main-d'œuvre locales, résultat de l'ouverture d'El-Arish sur Israël, compte
parmi les facteurs qui ont entraîné la décadence de l'artisanat local de la
ville.
Toutefois, le déclin progressif des technologies endogènes à El-Arish et
leur disparition ne constituent pas un p h é n o m è n e d'origine purement
économique ; en effet, plusieurs de ces nombreux produits de l'artisanat local
auraient p u être convertis en produits « folkloriques » susceptibles de
trouver des débouchés sur le marché. E n fait, ce qui s'y est opposé, c'est cette
atmosphère socio-psychologique répandue dans la population qui s'est

138
Valorisation de la technologie traditionnelle et adaptation fonctionnelle de la technologie
moderne dans la perspective d'un développement endogène

traduite par u n vif sentiment de mépris et par une attitude de rejet devant
tout ce qui appartient à la culture locale ou qui en est le produit.
C'est ainsi que la satisfaction de nombreux besoins matériels élé-
mentaires de la population d'El-Arish (habitat, vêtement, nourriture, trans-
port, etc.) afinipar dépendre de plus en plus d'Israël et, de ce fait, par
échapper aux domaines de responsabilité de la c o m m u n a u t é locale. Il en a
résulté u n affaiblissement progressif des fonctions vitales assurées par le
substrat socio-culturel. Tel est le facteur le plus important de la désintégra-
tion d u tissu socio-culturel d'El-Arish. L a famille élargie, l'une des manifes-
tations les plus vives et les plus réelles de solidarité de ce tissu socio-culturel à
El-Arish, a c o m m e n c é à se désintégrer dans le m ê m e temps que se disten-
daient les liens tissés au sein m ê m e des familles qui la composent et entre ces
m ê m e s familles. D e n o m b r e u x jeunes ont ainsi pu prendre plus facilement la
décision d'aller travailler en Israël, poussés c o m m e ils l'étaient par le désir
d'adopter les modes de consommation à l'israélienne, non pour satisfaire tels
de leurs besoins matériels élémentaires, mais c o m m e une fin en soi, c o m m e
un m o d e de vie qui symboliserait leur position élevée dans la société et leur
modernisme. Les habitants d'El-Arish ont aussi été des milliers à aller
travailler en Israël62, ce qui a accentué l'inégalité des relations en matière
d'échanges commerciaux. L e processus (fig. 4), qui est en réalité u n
processus intensif d'invasion culturelle, s'est poursuivi pendant toute la
période de l'occupation d u Sinaï par Israël.
Après la restitution d'El-Arish aux autorités égyptiennes, en mai 1979, la
nature de ce processus de transformation d'El-Arish ne s'est pas profondé-
ment modifiée. Les bureaucrates occidentalisés chargés de l'urbanisation
d'El-Arish ont, sans hésitation aucune, opté pour le style moderne et ont fait
édifier des bâtiments de grande hauteur qui ne correspondent absolument
pas au caractère de la cité. D e plus, la couche sociale issue de l'occupation
ainsi que les particuliers ayant accumulé d'immenses fortunes au cours de la
période de la politique de portes ouvertes se sont arraché les terrains à
El-Arish, dont les prix sont montés en flèche. Tels sont les facteurs qui, avec
les investissements locaux et étrangers dans la construction et dans des
projets touristiques, ont scellé la condamnation des maisons telles que celles
des Fawakhriah et, d'une manière générale, de la technologie authentique-
ment représentative de la culture d'El-Arish 63 .

Technologies agricoles traditionnelles du désert: étude du


village d'El-QasrM

Le village d'el-Qasr (2 713 habitants) est situé au bord de la Méditerranée,


à 10 k m à l'ouest de Mersa Matrouh, ville principale de la province d u
Désert occidental. C e village doit son existence à une grande dune de sable,
qui s'étend sur six kilomètres le long de la mer et dont la largeur est d'un
kilomètre près du centre du village. Formée de sablefin,cette dune constitue
un excellent réservoir pour l'eau de pluie, qu'elle conserve longtemps après

139
Hamed Ibrahim El-Mously

les précipitations. E n outre, elle empêche l'eau de s'écouler des vallées


jusqu'à la mer. Elle possède donc sa propre nappe phréatique : l'eau de pluie
flotte sur l'eau salée qui s'écoule de la nappe marine et elle la refoule vers le
bas. Cette formation se distingue par une faible salinité et par l'abondance
de l'eau utilisable pour l'agriculture. A l'ouest d'El-Qasr, le village d ' U m m -
E l - R a k h a m (720 habitants) est le bassin de réception de six vallées et on y
trouve donc de l'eau pour l'agriculture.

TRADITIONS CULTURELLES ET S T R U C T U R E SOCIALE

El-Qasr est habité par trois tribus. C h a c u n e comprend un certain nombre de


formations secondaires appelées familles65. C h a q u e famille comprend des
unités plus petites appelées bowyout, c'est-à-dire « maison ». U m m - E l -
R a k h a m est habité par une seule famille comprenant quatre bowyout.
Chacune de ces bowyout comprend un certain nombre de familles élargies
groupant jusqu'à quarante ou cinquante personnes qui vivent ensemble et
constituent une unité économique. Après la mort du père (figure centrale de
la vie morale et économique de la famille élargie), c'est en général le fils aîné
qui assume les responsabilités du défunt et la famille poursuit ainsi sa vie
communautaire. Cette famille élargie est encore la structure sociale domi-
nante dans la région, bien que les modifications de l'activité économique et
du m o d e de vie entraînent progressivement sa désintégration en tant
qu'entité socio-économique. Détruite en tant qu'unité économique et spa-
tiale, elle n'en continue pas moins à exister et à fonctionner dans la vie
sociale et culturelle. Elle constitue encore u n système social qui assure à ses
m e m b r e s un sentiment d'intimité, d'enracinement et de solidarité et les aide
à prendre des décisions, à résoudre leurs problèmes et à faire face aux
difficultés inattendues. E n outre, elle constitue une base solide pour le
contrôle d u comportement de ses m e m b r e s , auxquels elle inculque des
responsabilités morales.

T R A N S F O R M A T I O N DES ACTIVITÉS É C O N O M I Q U E S ET D U M O D E DE VIE


D E LA RÉGION

Jusqu'aux années 40, les indigènes menaient une vie semi-nomade, fondée
principalement sur l'élevage de troupeaux de chameaux, de moutons et de
chèvres. U s utilisaient en outre des chevaux et des ânes. Par ailleurs, ils
pratiquaient diverses cultures pluviales : le seigle en hiver et les figues66 et les
pastèques en été. A part quelques produits qu'ils achetaient à l'extérieur
( c o m m e les dattes à Siwa), ils se contentaient d'une économie de subsis-
tance. Ils se nourrissaient surtout de la viande et d u lait de leurs bêtes, de
dattes et d u seigle qu'ils cultivaient et trituraient — à l'aide de moulins à
bras — et avec lequel ils faisaient d u pain et quelques autres préparations
alimentaires. Ils tissaient une grande partie de leurs vêtements ainsi que des
tapis de poils de chèvre, de mouton et de chameau, à l'aide de métiers à tisser
en bois extrêmement simples. Ils habitaient dans des tentes qu'ils fabri-

140
Valorisation de la technologie traditionnelle et adaptation fonctionnelle de la technologie
moderne dans la perspective d'un développement endogène

quaient e u x - m ê m e s en poils de chèvres et de chameaux pour l'hiver, ou en


toile à sac et étoffe légère pour l'été. Toute la famille élargie habitait dans ces
tentes, où elle menait une vie collective simple en pratiquant l'élevage et un
peu d'agriculture et d'artisanat domestique. A partir de 1950, avec l'appari-
tion de l'économie capitaliste dans la région, la culture des oliviers a
c o m m e n c é à se répandre. L e c o m m e r c e a entraîné l'extension de l'agri-
culture, et le succès de la culture de l'olivier (dont la région produit à l'heure
actuelle plusieurs variétés) a encouragé les Bédouins à essayer d'autres
cultures. L efiguierest à présent cultivé soit sur la dune elle-même, soit sous
les oliviers. Des légumes d'hiver sont également cultivés pour le marché local
ou pour être vendus dans les villes voisines: oignons, fèves, tomates, persil,
cresson et radis. E n été, on cultive des tomates et des courgettes. Outre les
pastèques traditionnelles, plusieurs autres fruits sont actuellement à l'essai :
melons, abricots, raisins, pêches, grenades et amandes. Les récoltes se
diversifient de plus en plus. Par exemple, les habitants de W a d i - M a g i d , au
sud d'El-Qasr, s'essaient à la culture du tournesol, d u trèfle égyptien, d u
tamarin et de l'acacia. L a mente poivrée est maintenant cultivée toute
l'année un peu partout et tend à devenir une bonne culture commerciale
dans la région.

TECHNIQUE DE GESTION DES E A U X : RÉGULATION, STOCKAGE


ET UTILISATION
L e spectaculaire changement d u m o d e de vie dans la région, qui est passé
d'une économie pastorale et semi-nomade à une économie principalement
agricole et sédentaire, s'est déroulé dans un authentique esprit d'autonomie
et d'initiative locale, ce qui a exigé l'invention d'un certain n o m b r e de
techniques endogènes de régulation, de stockage et d'utilisation de l'eau. Il
fallait que ces techniques correspondent à l'écologie très particulière de la
région. La ville repose sur une mince nappe phréatique située sous la dune
d'El-Qasr et les bassins de réception des vallées d ' U m m - E l - R a k h a m . L a
seule source d'eau douce est la pluie (la hauteur annuelle m o y e n n e des
précipitations est extrêmement modeste: 114,7 millimètres), qu'il s'agisse de
pluies proprements dites ou de courants d'eau douce apportés par les vallées
à la suite de fortes précipitations dans des régions situées jusqu'à 50 kilo-
mètres au sud du village. L'épaisseur de la couche de grès qui porte l'eau
douce est d'environ 60 centimètres. Sur cette couche, l'eau flotte sur u n
profond réservoir d'eau salée relié à la mer. Si cette couche est alimentée
chaque année par les eaux de pluie, la zone environnant la dune disposera
d'eau douce toute l'année et le bassin de réception des vallées, jusqu'au mois
de juin. Mais si les apports d'eau douce se font trop attendre, l'équilibre
critique entre l'eau douce et l'eau salée est détruit et l'eau devient saline. Les
autochtones ont fait preuve d'une réelle ingéniosité en mettant au point
plusieurs techniques endogènes très simples, et pourtant efficaces, propres à
assurer à l'agriculture une alimentation en eau plus ou moins stable dans des
conditions désertiques très dures et très précaires. N o u s évoquerons mainte-
nant quelques-unes de ces techniques.

141
Homed Ibrahim El-Mously

Construction de digues

Les autochtones soutiennent que la construction de digues était connue dans


la région il y a des siècles. Ils affirment que leurs premiers maîtres ont été les
Romains. L ' u n e des anciennes digues romaines dont ils ont parlé est située
dans la vallée de Ouadi-Magid à 6 kilomètres au sud d'El-Qasr. Elle se
compose de blocs de roches ignées de 0,7 m X 0,7 m de section et d'un mètre
de long environ. Rien n'indique que les autochtones aient jamais pratiqué un
tel m o d e de construction. Il est donc très probable que ce soient les Grecs ou
les Romains qui ont construit ce genre de digues dans la région.
Les digues ont pour but: de modérer la force du courant d'eau douce
pour l'empêcher d'entraîner la fine pellicule de sol cultivable ; de favoriser le
dépôt de l'argile a m e n é des montagnes par le courant d'eau douce; de
réaliser le taux d'absorption le plus élevé possible du courant d'eau douce,
qui s'écoule d'habitude une fois par an pendant vingt-quatre heures environ.
Les digues sont en général construites en travers des resserrements des
vallées ou dans leur bassin de réception.
L a pratique de la construction des digues dans le bassin de réception des
vallées est bien connue à U m m - E l - R a k h a m . Les autochtones construisent
des digues extrêmements basses (cinquante centimètres de haut) en blocs de
calcaire. Ces digues sont bâties soit autour des zones de terre cultivables (qui
deviennent ainsi des bassins au m o m e n t de l'arrivée du courant d'eau
douce), soit en ligne droite, perpendiculairement au courant.
A El-Matarieh (à l'ouest d'El-Qasr), la construction par les autorités
locales d'un grand barrage sur la vallée d ' U m m - E l - E s h t a n a encouragé les
habitants à construire leurs propres digues. D e nombreuses digues ont donc
été construites par les autochtones de façon tout à fait indépendante, soit en
pierre calcaire, soit en terre (dans ce cas, les autorités locales les ont aidés
pour la location des services de bulldozers).
A u sud de la région, plusieurs Bédouins ont construit tout seuls leurs
propres barrages dans les endroits resserrés des vallées. L'auteur a vu l'un de
ces barrages dans la vallée d u O u a d i - E l - M a d w a r , à 6 kilomètres au sud
d'El-Qasr. C e barrage est en pierre calcaire et en ciment ; il a un mètre de
haut (hauteur maximale du courant d'eau douce dans la région). Il est
intéressant de noter que l'épaisseur des sédiments d'argile déposés par le
courant d'eau douce en deux ans était de trois mètres.

Creusement de citernes

U n e citerne est simplement u n réservoir souterrain destiné à recueillir l'eau


du courant d'eau douce et à la stocker pour l'agriculture ou d'autres usages.
Les autochtones ne manquent jamais d'affirmer (avec gratitude) que, s'ils
savent creuser des citernes, ils le doivent aux Romains. O n trouve en effet de
nombreuses citernes romaines le long de toute la côte nord de la Méditerra-
née, d'Alexandrie jusqu'à la frontière libyenne. Ces citernes étaient exclu-
sivement creusées dans des roches ignées (probablement parce qu'elles

142
Valorisation de la technologie traditionnelle et adaptation fonctionnelle de la technologie
moderne dans la perspective d'un développement endogène

conservent l'eau longtemps). Les citernes des autochtones sont en général


creusées dans du grès (matériau le plus économique) avec u n revêtement en
ciment. Il est intéressant de noter qu'au début les autochtones ont imité la
forme de la citerne romaine (parallélépipède rectangle), mais ont ensuite
compris que, dans le grès, cette forme géométrique n'était pas assez solide
(bien qu'elle convienne aux roches ignées). Ils ont vite découvert que la
voûte était plus indiquée, et ils l'ont adoptée pour leurs citernes.
Ces citernes autochtones existent dans de nombreux endroits où l'eau du
courant d'eau douce s'accumule. Elles sont surtout creusées par des artisans
de la région qui sont spécialistes de ce genre de travail et dont on loue les
services. Ils se servent d'outils simples (marteaux, ciseaux, pelles et paniers)
et extraient le sable à l'aide de cordes et de poulies.

Creusement de galeries

L a pratique du creusement de galeries destinées à recueillir l'eau est bien


connue dans la région. Certains autochtones expliquent qu'ils ont appris cet
art grâce aux galeries laissées par les Grecs ou les Romains. D'autres disent
imiter les techniques utilisées par l'Organisation de mise en valeur du désert
pour le percement de la galerie d'El-Qasr (9 kilomètres) qui alimente en eau
la ville de Mersa Matrouh. Il est plus probable que ce qu'ils ont pu
apprendre grâce à l'Organisation a été intégré dans leur propre fonds
d'expérience et de connaissance du terrain.
Les galeries sont soit ouvertes soit fermées ; dans les deux cas, elles
doivent atteindre la couche de grès aquifère. Les galeries ouvertes sont
d'ordinaire creusées dans du sable ou du grès, tandis que les galeries fermées
le sont en général dans du calcaire. Dans ce cas, des ouvertures verticales
d'un mètre carré de section et distantes de 10 mètres sont d'abord creusées
jusqu'à ce qu'on atteigne l'eau. E n général, plusieurs essais aident à choisir
le site où le niveau de l'eau est le plus proche de la surface de la terre (la
hauteur de la galerie au-dessus du niveau de l'eau varie entre 1,50 et
4 mètres). Lorsqu'ils atteignent l'eau, les paysans commencent à creuser
horizontalement sur une largeur d'un mètre entre les ouvertures verticales,
et en se rapprochant les uns des autres, jusqu'à ce qu'ils se rencontrent.
Ensuite, ils creusent vers le bas, en enlevant la couche infiltrée d'eau sur une
profondeur supplémentaire de cinquante centimètres. E n général, ils en-
lèvent encore entre cinquante centimètres et un mètre de cette couche
horizontalement de chaque côté de la galerie.
D e nombreux autochtones (tant à El-Qasr qu'à U m m - E l - R a k h a m )
creusent leurs propres galeries pour s'assurer l'alimentation en eau néces-
saire à leurs travaux agricoles. L a longueur des galeries examinées dans la
région varie entre 20, 50, 60, 100, 150 et 200 mètres. Leur longueur (la
largeur étant constante et égale à un mètre) est une variable dont dépend
dans une large mesure le volume de l'alimentation en eau. L e modèle le plus
fonctionnel est une galerie de 20 mètres qui suffit pour irriguer un feddan et
demi 6 7 de légumes ou trois feddan d'oliviers. U n e p o m p e d'une puissance de

143
Hamed Ibrahim El-Mously

quatre chevaux est en général utilisée pour aspirer l'eau, avec un débit de
15m 3 par heure. L a galerie se vide en deux heures de p o m p a g e , et il faut
environ quatre heures pour qu'elle se remplisse à nouveau. L e p o m p a g e peut
avoir lieu trois fois par jour.

Forage de puits

Les puits sont forés dans le sable ou le grès par les autochtones pour
l'irrigation. O n creuse jusqu'à la couche aquifère, puis d'autres ailes laté-
rales (de 2 mètres chacune) sont creusées au fond pour accroître la capacité
et le puits est muni d'un revêtement en pierre calcaire jusqu'à une profon-
deur d'environ 1,50 mètre et sur une épaisseur de 0,50 mètre pour les
empêcher de s'effondrer. U n e p o m p e élève l'eau jusqu'à u n réservoir qui, à
son tour, alimente des rigoles creusées dans le calcaire et revêtues de ciment.
Ces rigoles apportent l'eau aux potagers et aux oliveraies. Le système
d'irrigation se compose donc du puits, de la p o m p e , d u réservoir et des
rigoles qui vont jusqu'aux terres cultivées.

Réservoirs

Les réservoirs sont construits par les autochtones de la région dans trois buts
distincts : dans le cadre d'un système d'irrigation, c o m m e on l'a vu ci-dessus ;
pour capter l'eau du courant d'eau douce ; et pour stocker l'eau près des
maisons pour la consommation des ménages. Dans le premier cas, ils sont
construits en surface à l'aide de blocs de calcaire apportés des carrières
voisines. D a n s le deuxième cas, ils sont d'abord creusés dans du sable ou d u
grès ; les parois sont ensuite consolidées à l'aide de blocs de calcaire, puis
revêtues de ciment pour empêcher les fuites et enfin ils sont fermés sur le
dessus. D a n s le troisième cas, ils sont creusés profondément dans le sol pour
être à l'abri de la pollution.

Le gbeid

Le gbeid68 est un appareil d'irrigation mis au point de façon tout à fait


endogène dans la région et utilisé jusqu'en 1950 et m ê m e 1960. Son
utilisation est maintenant rare dans la zone côtière (bien qu'encore d o m i -
nante dans le sud) : il a été à peu près remplacé par la p o m p e à moteur.
Néanmoins on peut encore le voir dans plusieurs jardins d ' U m m - E l -
R a k h a m où il témoigne de façon éloquente de la créativité endogène.
Le gbeid sert à puiser l'eau dans les puits et à la verser dans un bassin en
pierre calcaire revêtu de ciment. L'élément transportant l'eau, le seau, est
fabriqué avec de vieilles chambres à air de pneus d'automobiles (autrefois il
était en peau de c h a m e a u ) . Il a un mètre de long, sa capacité est d'environ
60 litres et il a la forme d'une corne (fig. 5). L'extrémité supérieure, large de
0,40 mètre, est renforcée par un anneau de fer. L'autre extrémité, large de
0,20 mètre, n'est pas renforcée. D a n s le puits, le seau est suspendu par deux

144
Valorisation de la technologie traditionnelle et adaptation fonctionnelle de la technologie
moderne dans la perspective d'un développement endogène

cordes (fig. 5a). L'autre bout de chaque corde estfixéà un bâton (appelé
« collecteur ») qui est tiré par u n âne. La corde supérieure (« tractrice ») et
la corde inférieure (« l'irrigateur ») se déplacent chacune sur un rouleau qui
tourne sur un axe en fer tenu par des étançons en bois enfoncés dans le sol.
Le principe du fonctionnement du gbeid repose sur la théorie des vases
communicants. Les deux cordes sont de longueurs différentes, ce qui fait que
lorsque le seau est dans le puits (fig. 5a), ses deux extrémités sont à la m ê m e
hauteur. L e gbeid est actionné par un âne q u e l'on fait avancer et reculer
alternativement. Lorsque l'âne se déplace vers l'avant, que le seau plein
d'eau atteint ainsi le niveau du rouleau (fig. 56) et que l'âne continue à tirer
sur les deux cordes, l'irrigateur a m è n e le bout étroit du seau à l'horizontale
au-dessus d u bassin, le préparant ainsi à déverser son eau. Entre-temps,
l'extrémité large qui continue à être tirée s'élève, donnant ainsi la hauteur
d'eau nécessaire pour que l'eau puisse s'écouler dans le bassin par l'autre
extrémité (fig. 5c). Lorsque l'âne entend l'eau s'écouler dans le bassin, il
recule sans se retourner et le seau est submergé, entraîné vers le fond du puits
par le poids de l'anneau de fer qui en entoure l'extrémité la plus large.

Corde tractrice Irrigateur

F I G . 5. Fonctionnement du gbeid.
a. L e gbeid dans le puits.
b. Le gbeid élevé jusqu'au niveau du bassin.
c. Écoulement de l'eau dans le bassin.

145
Hamed Ibrahim El-Mously

Le gbeid était fabriqué par les autochtones à l'aide de matériaux trouvés


sur place. Il exprime bien leur aptitude à mettre au point les instruments les
mieux adaptés à leur situation.
O n peut, dans la région, trouver de l'eau douce souterraine à u n e
profondeur de 2 à 3 mètres près de la côte et de 50 à 60 mètres au sud. E n
outre, la nappe phréatique est très vulnérable: elle s'épuise très rapidement.
C'est pourquoi ni le shadouf m la roue à eau (sakia), bien connue dans la
vallée du Nil, ne pouvaient être utilisés à cette fin. L e gbeid est bien adapté
aux données locales.

ASPECTS DES TECHNIQUES ENDOGÈNES: FACTEURS ASSOCIÉS


AUX TRANSFORMATIONS SURVENUES DANS LA RÉGION

Les changements spectaculaires qui se produisent dans la région depuis 1945


et qui ont transformé une économie plutôt axée sur la subsistance en une
économie plutôt axée sur le marché et un m o d e de vie pastoral en un m o d e de
vie lié à l'agriculture sont caractérisés par un degré élevé d'autosuffisance et
d'autonomie. Ces transformations ont eu lieu malgré la pénurie d'eau, la
dureté du climat et la pauvreté des ressources, bref, dans les conditions d'un
équilibre extrêmement précaire entre la vie et la mort. Ces transformations
auraient été impossibles si elles n'avaient pas été appuyées et renforcées par
quelques caractéristiques et principes profondément enracinés dans le tissu
socio-culturel de la c o m m u n a u t é locale.
L ' u n des aspects les plus significatifs de la vie dans la région, qui procède
à la fois des traditions culturelles originelles (celles des tribus musulmanes
venues de la péninsule arabe) et de tout un m o d e de vie tributaire de la pluie,
est l'autonomie. E n l'occurrence, celle-ci n'est pas une simple caractéristique
de l'activité économique (faire fond sur les systèmes endogènes de prise de
décisions collectives, de contrôle social et de juridiction), elle est aussi une
des bases de la personnalité69.
Les autochtones entretiennent des relations très étroites avec leur habitat
naturel. L a façon dont ils s'y prennent pourfixerles dunes de sable illustre
bien la manière dont cette attitude peut être intimement associée à la
technologie. L a dune d'El-Qasr se déplace vers le sud-est à la vitesse de 1,5 à
2 mètres par an. D a n s le cadre d'un p r o g r a m m e financé par les États-Unis
d'Amérique, les autorités locales y ont introduit une variété d'acacia appelée
acacia famesiana, ainsi que des plantations de b a m b o u . Mais les autochtones
ont découvert que les figuiers étaient mieux adaptés (et en outre, plus
rentables) pour fixer les dunes ; et les plantations defiguiersqu'ils ont
fabriquées sur la dune d'El-Qasr ont pleinement réussi. O n peut citer aussi
la pratique du stockage de l'eau dans la région. Face à un événement aussi
décisif que l'arrivée d u courant d'eau douce (qui se produit une fois par an
pendant vingt-quatre heures de suite), le nécessaire est fait à l'aide de
moyens extrêmement simples (digues de faible hauteur et citerne) mais grâce
à une connaissance approfondie d u cours des eaux sur des dizaines de
kilomètres.

146
Valorisation de la technologie traditionnelle et adaptation fonctionnelle de la technologie
moderne dans la perspective d'un développement endogène

Les autochtones sont extrêmement sensibles à tout ce qui concerne l'eau.


T o u s acquièrent dès l'enfance70 une connaissance approfondie de la géologie
de la région. Ils savent où est située la nappe aquifère et connaissent le degré
de salinité de l'eau.
Les autochtones sont tous extrêmement conscients de la valeur des
ressources en eau, c'est-à-dire du caractère critique de l'équilibre entre la
mince couche d'eau douce et l'eau salée qui se trouve en-dessous. Cette
préoccupation a entraîné: un peuplement dispersé (les autochtones habitent
loin les uns des autres. C e p h é n o m è n e est clair à El-Qasr: plus on s'éloigne
vers le sud, plus l'eau devient rare et plus les habitations sont dispersées) ;
une utilisation très rationnelle de l'eau (les autochtones savent quelle
quantité est nécessaire à chaque plante, quantité exprimée en seaux
[20 litres] ou en pots [3 litres] par semaine ou par mois. Ils font de leur
mieux pour irriguer plusieurs plantes avec la m ê m e eau [par exemple des
tomates ou des haricots avec l'eau destinée aux oliviers]); un système de
valeurs qui encourage et respecte l'économie de l'eau et son utilisation
rationnelle et, au contraire, méprise et condamne toute utilisation irra-
tionnelle des ressources en eau 71 .
Les autochtones sont étroitement liés à leur région par u n riche patri-
moine spirituel comprenant des contes, des chants et des traditions. Plu-
sieurs cheiks sont célèbres à cause de leurs contes très divertissants sur la
région. Certains de ces contes72 sont connus de tous et tenus pour véridiqües.
Toute l'histoire de la région, tout le patrimoine de connaissances et d'expé-
riences qui s'y rattache sont étroitement mêlés à des contes et à des visions
mystiques. Cette attitude ne doit pas être condamnée sans réserve c o m m e
rétrograde et passive. Les événements historiques sont réinterprétés à
travers le prisme de la conscience collective de la c o m m u n a u t é , ce qui fait
qu'au lieu de rester extérieurs, ils pénètrent et renforcent son système de
paradigmes, de principes et de valeurs. Cette attitude dégage aussi le savoir
et, partant la dynamique technologique d'un fonctionnalisme étroit et d'un
utilitarisme trop pressé en les intégrant dans une conception plus globale des
rapports avec l'existence et la nature73. L a vie de la c o m m u n a u t é abonde en
traditions: célébration collective des mariages, réunions funéraires, fêtes
religieuses et commémoration des saints cheiks74, cérémonies marquant
l'achèvement d'une maison, etc. C e patrimoine spirituel se rattache aux
racines m ê m e de l'existence: il aide à créer et à maintenir une très forte
relation d'appartenance à la c o m m u n a u t é et à la région. Sans cette relation,
les autochtones n'auraient sans doute pas m ê m e tenté de mener une vie
productive malgré les conditions très dures de la région, ni résisté à la
tentation de chercher une vie plus facile dans les grandes villes du pays.

L'artisanat traditionnel à Damiette75


Damiette (93 488 habitants) est situé sur la branche est du delta du Nil, là
où il se jette dans la Méditerranée. Depuis très longtemps, cette ville (et toute

147
Hamed Ibrahim El-MousLy

la région qui l'entoure) a été extrêmement propice à l'épanouissement d'un


grand n o m b r e d'artisanats. A la période grecque, la région était r e n o m m é e
pour le tissage du lin, favorisé par son climat doux et humide.
E n remontant plus loin encore dans le temps, jusqu'à la période des
dynasties égyptiennes, on peut imaginer c o m m e n t , outre le tissage du lin, les
habitants pratiquaient la construction de bateaux en papyrus pour la pêche
et pour la chasse aux oiseaux (encore maintenant dans le lac de Manzala).
Ces artisanats ont évolué avec le temps. Ainsi, l'historiographie arabe
(El-Shayal, 1949) montre que Damiette comptait environ six mille ateliers
de tissage. C e s ateliers étaient placés sous l'étroite surveillance du gouverne-
ment pour l'approvisionnement en matières premières, le contrôle de la
qualité et la commercialisation des produits. L'histoire nous enseigne aussi
que la construction de navires à voile a prospéré à certaines époques,
notamment au m o m e n t de la tentative d'invasion de la ville en 853, pendant
le califat de Mutawakkil à Bagdad.
Pendant les périodes islamiques, mamelouke et turque, Damiette fut l'un
des plus importants ports de l'Egypte, par où transitait une grande partie du
commerce Est-Ouest. E n outre, Damiette était le premier grand port et la
première grande ville sur l'itinéraire qui reliait l'ensemble de l'Orient arabe
à l'Egypte. Cette situation eut une influence importante sur la structure de
l'artisanat dans la ville: tous les artisans associés à l'architecture islamique,
à l'art de l'arabesque et aux mucharabiehsfleurirent.E n outre, la fabrication
des sucreries d'El-Sham (Palestine, Jordanie et Syrie) et des meubles de
Turquie s'implanta à Damiette.

L'ARTISANAT À D A M I E T T E

L a région de Damiette est célèbre pour des dizaines d'artisanats dont les plus
importants sont la fabrication des meubles (soit onze métiers différents allant
de la menuiserie à la fabrication de verreries et de miroirs), la fabrication des
chaussures, le tissage, la construction navale, la fabrication d'objets en
palme (notamment les paniers pour le transport des fruits et légumes, les
meubles, les cordes, etc.), la fabrication de tapis en papyrus, l'artisanat du
b a m b o u et la fabrication de sucreries. Les métiers du meuble sont les plus
importants : ils absorbent la plus grande partie de la main-d'œuvre dispo-
nible dans la région et attirent celle des autres métiers. Les paragraphes qui
suivent sont consacrés à l'histoire de l'apparition des métiers d u meuble et
aux transformations qu'ils ont subies.

APPARITION ET TRANSFORMATION DES MÉTIERS DU MEUBLE


À DAMIETTE

Les métiers liés à la fabrication de mobilier de type européen ont été


introduits à Damiette au début des années 20, époque où ce genre de
meubles était de plus en plus d e m a n d é . D e s meubles de très haute qualité
étaient produits à des prix extrêmement compétitifs dans de grands ateliers

148
Valorisation de la technologie traditionnelle et adaptation fonctionnelle de la technologie
moderne dans la perspective d'un développement endogène

intégrés, regroupant jusqu'à 50 artisans, et assurant toutes les étapes de la


fabrication. L e succès de ces métiers à Damiette s'explique par la présence
d'une main-d'œuvre très qualifiée et peu coûteuse et par la d e m a n d e limitée
et hautement sélective dont ce genre de mobilier était l'objet. Le volume et le
type de la d e m a n d e ont c o m m e n c é à se modifier fortement au début des
années 50, avec l'accession à la consommation de couches sociales moins
exigeantes en matière de goût et de qualité mais pour lesquelles le mobilier
européen était un symbole de distinction sociale et de modernité. A la fin des
années 50, le gouvernement a c o m m e n c é à appliquer un système obligatoire
de sécurité sociale aux employés d u secteur privé. L a vague de nationalisa-
tions s'est étendue au début des années 60 au secteur des industries
manufacturières privées. Dès lors, les grandes usines ont cédé la place à de
petits ateliers travaillant à différents stades de la production dans le cadre de
contrats de sous-traitance avec les anciens propriétaires des usines, puis avec
les négociants de Damiette et des environs.
Avec la politique de la porte ouverte, vers le milieu des années 70, la
production s'est orientée davantage vers l'exportation, ce qui a entraîné une
séparation entre le commerce des meubles et leur fabrication et une perte de
prestige de l'artisan au profit du commerçant. E n outre, la vague inflation-
niste qui a accompagné la politique de la porte ouverte a contraint une partie
importante de la main-d'œuvre (y compris les spécialistes du meuble) à
émigrer temporairement vers les riches pays d u Golfe producteurs de
pétrole. Il en est résulté une forte poussée de la d e m a n d e de meubles de
Damiette de la part des nouveaux riches et des classes pauvres de la société.
Ainsi, le processus de diffusion géographique (vers la banlieue puis les
campagnes) et d'atomisation (diminution de la main-d'œuvre dans les
ateliers) de l'industrie du meuble s'est accéléré. Damiette, autrefois célèbre
pour son mobilier de haute qualité, ne fabriquait pour ainsi dire plus que des
meubles médiocres (qu'il s'agisse d u goût, de la solidité ou des matériaux
employés) fabriqués par des artisans isolés dans de très petits ateliers. Ayant
perdu son principal avantage, à savoir une main-d'œuvre hautement quali-
fiée et peu coûteuse, le secteur du meuble se trouve à l'heure actuelle dans
une situation réellement difficile. Les prix des meubles fabriqués à Damiette
ne sont plus compétitifs sur le marché international. Le mobilier médiocre
répondant à la d e m a n d e locale des classes pauvres, il est de plus en plus
fabriqué dans d'autres provinces rurales de l'Egypte où la main-d'œuvre
familiale existe encore et où les salaires sont bien inférieurs. Q u a n t à la
d e m a n d e locale de mobilier de bonne qualité, les fabricants de Damiette ne
se sont pas préparés à répondre au goût pour le meuble contemporain qui se
répand largement dans les couches aisées de la société égyptienne.

CONCLUSION

L'exemple de l'apparition, de la prospérité et du déclin des industries du


meuble à Damiette vaut la peine d'être médité. Cet exemple révèle de
manière éloquente que les facteurs économiques ne suffisent pas par eux-

149
Hamid Ibrahim El-Mously

m ê m e s pour assurer le développement. Toutes les conditions économiques


étaient réunies : une d e m a n d e croissante, la main-d'œuvre, les capitaux et les
machines. L e cas de Damiette montre que l'environnement politique et
culturel entre pour beaucoup dans le succès de toute expérience de déve-
loppement au niveau micro-économique.
Cet exemple montre aussi à quel point les institutions gouvernementales
ou leurs représentants sont éloignés de la réalité et étrangers au tissu
socio-culturel des communautés locales. Appliquées dans ces conditions, les
mesures gouvernementales produisent des résultats complètement opposés à
ceux qui étaient attendus.

L'évolution actuelle des communautés


rurales: les modèles empruntés aux
technologies de l'Occident
D a n s ce chapitre, nous tenterons de brosser à grands traits un tableau de la
transformation — vue de l'intérieur — que connaissent aujourd'hui les
communautés rurales d'Egypte du fait de l'introduction de modèles emprun-
tés à la technologie occidentale, en nous attachant tout particulièrement à
comprendre les mécanismes d u changement qui touche la structure des
techniques endogènes et l'ensemble du tissu socio-culturel de la c o m m u -
nauté.
Il convient de considérer le tissu culturel local c o m m e un tout cohérent et
dynamique, dont tous les éléments constitutifs sont reliés par un système
complexe d'interaction, et qui l'est à la fois par les contradictions qui lui sont
propres et par celles qu'il offre à d'autres systèmes culturels. Ses divers
éléments constitutifs remplissent leurs fonctions respectives non pas isolé-
ment mais en symbiose avec le système culturel dans son ensemble et de
façon à en permettre la régénération. Le dynamisme d'un système culturel,
sa force vitale, sont intimement liés à son intégrité et à sa cohérence interne.

Les divers systèmes culturels diffèrent fondamentalement, moins par la


nature de leurs éléments constitutifs — lesquels peuvent être plus ou moins
analogues — que par l'importance relative de ces éléments et, partant, la
nature des processus internes et externes au système. Ainsi une valeur peut
être c o m m u n e à deux systèmes, mais elle sera dominante dans l'un et latente
dans l'autre ; ou encore s'exprimera de façon différente et se traduira donc
par des contenus socio-culturels fort dissemblables, etc.

Il y a « invasion culturelle » quand une culture dominante parvient à


modeler à son image une autre culture. D u point de vue de la culture
envahie, il s'agit d'une violation de son intégrité et d'une rupture de sa
cohérence interne, provoquant des vides ou des déchirures dans le tissu

150
Valorisation de la technologie traditionnelle et adaptation fonctionnelle de la technologie
moderne dans la perspective d'un développement endogene

culturel. Malgré des succès temporaires, dont le caractère fallacieux appa-


raît vite en temps de crise, ce processus entraîne le dépérissement des
capacités vitales de création de la culture envahie, qui perd son d y n a m i s m e
propre et finit par devenir tributaire de la culture « envahissante ».

L'introduction de modèles empruntés à la technologie occidentale n'a pas


habituellement pour effet de vivifier la technologie locale. Les modèles
greffés sont porteurs des valeurs et des principes d'action de l'Occident,
lesquels sont étrangers aux structures de légitimation d u tissu socio-culturel
local.
L a technologie occidentale est considérée d'ordinaire seulement c o m m e
un m o y e n 7 6 , alors que les techniques traditionnelles, profondément implan-
tées dans le tissu socio-culturel de la c o m m u n a u t é , sont tout à la fois un
m o y e n et une fin.
Selon la conception que véhicule la technologie occidentale, l ' h o m m e
cherche à dominer la nature et à vaincre le temps; autrement dit, cette
technologie repose sur une relation verticale avec la nature et une conception
quantitative et utilitariste du temps, alors que les techniques traditionnelles
procèdent d'une conception de l ' h o m m e intégré à la nature et au temps,
c'est-à-dire ayant avec l'un et avec l'autre une relation d'appartenance.
L a technologie occidentale est axée sur une certaine conception de la
production, laquelle est considérée c o m m e centrale par rapport à toutes les
autres activités dans l'optique des techniques traditionnelles ; en revanche,
la production fait partie intégrante de l'ensemble de la vie sociale et
culturelle.
L a technologie occidentale est imprégnée par un jugement de valeur
concernant les activités économiques, lesquelles sont hiérarchiquement
classées en fonction d u degré de maîtrise de l ' h o m m e sur la nature qu'elles
représentent, l'idéal à cet égard étant l'industrie77. D a n s les modèles tradi-
tionnels, en revanche, aucune hiérarchie n'est établie entre les diverses
activités économiques (élevage, agriculture, artisanat et commerce) qui
coexistent selon une logique dictée par une conception globalisante de la vie
par les besoins essentiels, matériels et spirituels, de la c o m m u n a u t é .
L a technologie occidentale, enfin, est étroitement liée à l'idéologie du
marché, laquelle se traduit, sur le plan des comportements, par une attitude
utilitariste et rationaliste des plus incompatibles avec les modèles tradi-
tionnels, où la dimension éthique (la piété, le sentiment d'appartenance, la
notion de devoir et de responsabilité) constitue le fondement légitime de
l'activité et d u travail humains.

C o m m e n t donc la technologie occidentale, pourtant si étrangère aux struc-


tures de légitimation à l'œuvre dans le tissu culturel local, parvient-elle à se
propager et à devenir le fer de lance d'une invasion culturelle? A . K . Reddy
(Herrera, 1979) estime que « la technologie, qui est porteuse du code de la
société qui l'a conçue et développée, est capable, en milieu favorable, de
reproduire cette société mère ». Mais c o m m e n t u n tel milieu vient-il à
exister ?

151
Hamed Ibrahim El-Mously

A u c u n e société, aucune nation, n'est le réceptacle passif de son patrimoine


culturel. A tout m o m e n t de son histoire, elle est engagée dans une re-
construction créative de ce patrimoine, qu'elle interprète et modifie pour
atteindre les objectifs suprêmes, sociaux et culturels, qu'elle s'assigne à ce
m o m e n t précis. A u cours de ce processus, certaines valeurs se renforcent,
d'autres tombent en désuétude, d'autres encore revêtent des formes nou-
velles et changent de contenu, etc. L e processus d'implantation d'une
technologie occidentale dans une société ou une nation est aussi un processus
spécifique de redécouverte du patrimoine de cette dernière. Cette implanta-
tion ne saurait se produire si la technologie occidentale ne trouvait pas une
résonance quelconque dans la société locale, en y stimulant certains élé-
ments, en en faisant vibrer certaines cordes ou, pour reprendre la métaphore
de Reddy, en en activant les codes génétiques. Voilà en quoi consiste ce que
A . K . Reddy appelle un milieu favorable. Ainsi, la propagation de la
technologie occidentale dans une société ou une nation non occidentale est
en fait un processus conscient (ou plus rarement, inconscient) de renforce-
ment de valeurs o u de formes (modes de comportement) préexistantes qui
sont compatibles avec la diffusion de cette technologie et sont souvent tout le
contraire de celles dont la société locale aurait besoin à ce m o m e n t précis de
son histoire78. N o u s donnerons quelques exemples dans les paragraphes qui
suivent.
O n peut discerner, dans la manière dont notre société égyptienne perçoit
de nombreux produits de la technologie occidentale, u n retour aux traditions
magiques de notre patrimoine. Les médias, les pouvoirs publics, le simple
profane, lorsqu'ils utilisent des formules c o m m e « dernières conquêtes de la
science et de la technique », ou des mots c o m m e « électronique », « auto-
matique », etc., donnent à entendre que l ' h o m m e se trouve pourvu d'une
« force magique » illimitée dont il peut disposer sans le moindre effort, len
pressant simplement sur un bouton, tel Aladin et sa lampe merveilleuse79.
L'importation des produits finis de la technologie occidentale dans des
sociétés du Tiers M o n d e où l'on ignore tout des principes de leur fonctionne-
ment (en raison de l'analphabétisme très répandu, par exemple) favorise
cette vision naïve de la technologie.
L a forte croissance de l'activité industrielle en Egypte au cours des
années 60 (le premier plan quinquennal a couvert la période 1959-1964),
assortie de la création d'un secteur public industriel au sens moderne d u
terme, et la réalisation de grands projets faisant appel à la technologie
occidentale, peuvent être considérées c o m m e une renaissance des traditions
pharaoniques. L a concentration près du Caire (en particulier à Hélouan) de
centaines d'entreprises industrielles nouvelles dotées d'un important en-
cadrement fortement hiérarchisé et centralisé a m a r q u é un virage vers une
centralisation d u pouvoir, tant politique que social. Cette renaissance d u
système pharaonique a entraîné une modification de la structure du système
socio-culturel, laquelle a favorisé l'adoption d'un n o m b r e accru de produits
de la technologie occidentale qui ont eu pour effet de renforcer le centra-

152
Valorisation de la technologie traditionnelle et adaptation fonctionnelle de la technologie
moderne dans la perspective d'un développement endogène

lisme. V u e de l'intérieur, cette renaissance peut apparaître néfaste pour une


société essayant, à ce m o m e n t de son histoire, de transformer radicalement
ses structures et ayant donc davantage besoin de décentralisation et de
démocratie que de centralisation et d'autocratie (de technocratie, en l'es-
pèce).
Avec la diffusion de nombreux produits de consommation de la tech-
nologie occidentale, certaines valeurs indigènes faisant partie intégrante du
tissu socio-culturel d'une c o m m u n a u t é revêtent des formes nouvelles, « m o -
dernes ». Elles acquièrent u n contenu neuf, plus compatible avec les pro-
duits de la technologie occidentale. A El-Arish, par exemple, les comporte-
ments ostentatoires ont évolué. Avant 1967, dans le contexte d'une
c o m m u n a u t é unie de familles au sens large du terme, l'ostentation prenait la
forme d'une générosité spectaculaire qui se traduisait par une grande
solidarité sociale et une certaine redistribution des richesses. Pendant
l'occupation israélienne, elle s'exprimait plutôt par des comportements
extravagants au niveau de la consommation individuelle (achat de voitures,
d'articles ménagers, de vêtements, etc.), plus compatibles avec la production
israélienne de biens de consommation. Cette nouvelle manière d'étaler ses
richesses a nui à la cohésion du tissu socio-culturel de la c o m m u n a u t é
d'El-Arish et a été un facteur, parmi d'autres, de sa désintégration.

Pour que les produits d'une technologie occidentale puissent se diffuser dans
un contexte socio-culturel, de nouveaux besoins doivent être créés. Cette
émergence est en général concomitante d'une désintégration d u tissu socio-
culturel, à laquelle concourent divers mécanismes. Les paragraphes suivants
en donnent des exemples.
Q u a n d une c o m m u n a u t é traditionnelle adopte un modèle occidental de
consommation, le remplacement de biens endogènes répondant à des be-
soins matériels essentiels80 par des produits exogènes s'avère en général des
plus destructeurs pour la collectivité locale. Si par exemple un plat en
plastique remplace un panier de palmes tressées à Siwa, c'est un objet
unifonctionnel qui remplace un objet polyvalent. C a r outre leur fonction
immédiate de présentoir à dattes, les paniers fabriqués à Siwa sont aussi des
objets d'art, c'est-à-dire un moyen, pour les femmes de Siwa, de s'exprimer
et pour la c o m m u n a u t é , d'affirmer son identité culturelle. D e surcroît, leur
fabrication est associée à tout un système de rapports socio-culturels ;
rapports de production au sein de la famille élargie, en relation étroite avec
l'environnement naturel, etc. Quelque chose du m ê m e ordre se produit à
El-Arish lorsqu'une maison traditionnelle est abandonnée pour un apparte-
ment dans un grand immeuble. Ces phénomènes ayant une cause externe,
aucune forme de substitution ne vient remplir les fonctions disparues ou
délaissées du fait de l'introduction de biens de consommation occidentaux.
Ainsi se créent des vides dans le tissu socio-culturel d'une communauté.
Le remplacement des modèles de consommation traditionnels par des
modèles occidentaux, axés sur une économie de marché, est aussi une
menace pour la nature. Des dizaines de plantes qui autrefois répondaient fort

153
Hamed Ibrahim El-Mously

bien aux besoins essentiels de la collectivité sont aujourd'hui délaissées. Il


n'y a pas seulement destruction massive de la flore locale (à cet égard,
l'abandon actuel de la palmeraie d'EI-Arish est tristement exemplaire) et
donc des ressources locales disponibles, mais aussi, ce qui est peut-être plus
grave encore, rupture des relations entre la population locale et son habitat
naturel qui lui devient étranger.
D e m ê m e , lorsque des techniques occidentales de production (procédant
d'une vision fonctionnaliste et réductrice ramenant toutes les ressources
d'une collectivité à de simples facteurs de production) remplacent les
techniques traditionnelles, elles ouvrent la voie à une désintégration socio-
culturelle. Ainsi la terre à El-Qasr, sur les bords de la Méditerranée, n'est
pas seulement un facteur de production, mais aussi la matérialisation d'un
équilibre socio-culturel complexe. E n fait, tout le désert occidental de
l'Egypte peut être considéré c o m m e une mosaïque de sociétés tribales : les
terrains sont partagés très exactement entre les tribus selon des règles
ancestrales. Mais la terre n'est pas u n bien qui serait la propriété d'un
individu ni m ê m e d'une tribu81, elle a plutôt une fonction socio-culturelle.
Ces règles sont d'une grande importance pour la conservation de l'équilibre
écologique82. A El-Farafra, l'eau n'est pas seulement ressource matérielle,
c'est tout u n m o d e d'organisation socio-culturelle. Aussi l'introduction de
modèles occidentaux de production dans les communautés traditionnelles
a-t-elle souvent pour conséquence de vider le tissu socio-culturel de certaines
de ses fonctions essentielles, sans offrir aucune forme nouvelle permettant à
ces fonctions de s'exercer autrement.
U n autre aspect de l'effet destructeur des techniques de production
occidentales apparaît dans le domaine des relations humaines. E n effet, ces
techniques s'accompagnent d'une parcellisation des tâches et d'une spéciali-
sation à outrance. D a n s les systèmes fortement marqués par cette tech-
nologie, les relations ont tendance à être unifonctionnelles et unidimen-
sionnelles. D a n s les systèmes où persistent les techniques traditionnelles de
production, en revanche, les relations sont multidimensionnelles : deux
individus peuvent avoir des rapports d'ordre différent se situant à plusieurs
niveaux. L a légitimation d'un tel modèle est sans doute à chercher dans
l'intégrité et la cohésion extrêmes d u tissu socio-culturel de la c o m m u n a u t é
considérée, où chaque m e m b r e est appelé à jouer des rôles divers. Il est
inutile de préciser que les modèles technologiques occidentaux imposés à des
c o m m u n a u t é s signifient trop souvent l'appauvrissement ou la sclérose des
relations humaines. Sur le plan individuel, on assiste à une décomposition
progressive d u système éthique83 et à l'affirmation d'un utilitarisme qui
répond mieux aux modèles technologiques venus d'ailleurs.
L a technologie occidentale arrive dans les communautés traditionnelles
c o m m e la promesse d'un « paradis sur terre » où, grâce à elle, l ' h o m m e
n'aurait plus aucun effort physique ou mental à fournir. Aussi dans les
c o m m u n a u t é s où les activités productrices forment la trame du tissu socio-
culturel et sont partie intégrante de la vie, la technologie occidentale est-elle
souvent associée aux notions de confort et de facilité. E n conséquence, ses

154
Valorisation de la technologie traditionnelle et adaptation fonctionnelle de la technologie
moderne dans la perspective d'un développement endogène

produits fontfigurede panacée à tous les problèmes d u sous-développement


et semblent être le plus court chemin vers la modernité contemporaine,
laquelle apparaît non pas c o m m e le fruit d'un processus qu'il faut amorcer
puis développer et péniblement entretenir mais c o m m e un produitfinalq u e
l'on peut se procurer en achetant quelques symboles matériels inanimés,
biens de consommation, durables ou non, voire machines automatisées ou
ordinateurs. U n e telle conception n'incite pas à créer et à innover: l'individu
se contente de recevoir passivement ces produits et de les consommer. C'est
pourquoi, lorsque la technologie occidentale pénètre des communautés
rurales, il n'est pas rare de voir se vider de leur substance beaucoup de
valeurs, c o m m e l'amour du travail et le sens d u devoir. E n outre, la diffusion
des produits de la technologie occidentale (notamment des machines auto-
matiques et semi-automatiques) aboutit à une déqualification de la main-
d'œuvre et à une dégradation d u savoir-faire et des compétences endogènes.
D e façon générale, elle signifie la mort de toute créativité locale et la mise à
l'écart des masses populaires lors des futures batailles du développement.
Les médias (en particulier la télévision) contribuent le plus souvent à
fragmenter le tissu socio-culturel d'une c o m m u n a u t é . Imaginons une famille
réunie devant le petit écran: le dialogue collectif a fait place à une relation
unilatérale entre chaque m e m b r e de la famille et le récepteur de télévision.
Inversement, ce processus de fragmentation instaure un m o d e de vie qui
isole l'individu, créant du m ê m e coup un nouveau besoin, celui du poste de
télévision. C e u x qui passent de longues heures solitaires, qu'il s'agisse de la
mère, du père ou des enfants, ont tendance à établir une relation quasi-
symbiotique avec cet appareil (ou avec la radio, Ta vidéo, etc.) qui devient le
substitut moderne de « l'autre » 8 4 .
Les moyens de transport importés du m o n d e occidental disloquent, en
règle générale, le tissu socio-culturel des c o m m u n a u t é s indigènes. D a n s
celles-ci, l'organisation de l'espace (de la maison, de la rue principale, etc.)
découle presque toujours d'une logique socio-culturelle extrêmement subtile,
où le respect de l'intimité et d u territoire de chacun assure généralement une
transition très progressive de l'espace privé à l'espace public. Lorsque des
routes goudronnées sont tracées au cordeau à travers des villages, cette
logique est bafouée. Viennent alors, qui plus est, les voitures individuelles,
qui délimitent strictement l'espace (de la chaussée) entre les nantis et les
démunis. D e plus, la rue, qui est encore dans de nombreuses communautés
rurales un espace où l'on travaille, où l'on apprend, où l'on s'amuse, où l'on
se réunit et où l'on dialogue avec la nature (l'oasis d'El-Faratra en est une
illustration), cette rue n'a plus qu'une seule fonction et devient un c h a m p
d'affrontement, où triomphent l'individualisme et la force. Abstraitement,
c'est un espace où les individus se disputent violemment (à coups d'accéléra-
teur, de phares et d'avertisseur) une ressource rare: le temps (dont la route
est l'expression spatiale).
L'aptitude d'une c o m m u n a u t é locale à se défendre contre l'intrusion de
produits de la technologie occidentale est fonction de sa cohésion, qui lui
permet de contrôler le comportement de ses m e m b r e s . Mais le tissu socio-

155
Homed Ibrahim El-Mously

culturel n'a pas pour seule fonction de réglementer le comportement de


chacun: il répond aussi aux besoins essentiels, matériels et spirituels, de
l'ensemble de la c o m m u n a u t é . D è s lors que les besoins matériels ne sont plus
satisfaits de l'intérieur mais par des produits exogènes (par exemple des
biens de consommation produits par la technologie occidentale), le tissu
culturel local perd, en m ê m e temps que sa fonction à cet égard, sa capacité
de répondre aux besoins spirituels de la c o m m u n a u t é (étant donné la
relation étroite qui, dans la logique globalisante endogène, existe entre ces
deux catégories de besoins entre lesquelles il n'existe pas de distribution bien
tranchée). L'équilibre entre les fonctions de contrôle et de gratification d u
tissu socio-culturel est dès lors r o m p u et la légitimité de la censure sociale
perd son fondement ; d'où un affaiblissement des capacités de défense contre
l'intrusion des produits de la technologie occidentale.
U n des facteurs les plus puissants de la désintégration des c o m m u n a u t é s
indigènes et de leur acculturation est l'enseignement scolaire. D'inspiration
occidentale, par ses programmes c o m m e par sa pédagogie, le système
scolaire est porteur de messages sociaux ou culturels totalement étrangers au
patrimoine de l'ensemble de la société ou de la nation. Centraliste, ce
système ignore complètement les diversités régionales de la mosaïque
culturelle d u pays. Fondamentalement, c'est le technocrate ou le bureau-
crate qui est' proposé c o m m e modèle plutôt que le travailleur social ou le
réformiste, dont la société locale s'accommoderait mieux et a plus besoin. O n
suscite aussi chez les enfants u n mépris et u n dénigrement stériles d u
patrimoine culturel de leur pays ou de leur région (surtout dans le domaine
de la science et de la technologie). D u point de-vue de la c o m m u n a u t é locale,
l'action de l'enseignement scolaire est centrifuge. E n s'instruisant, le jeune
ne cesse de s'éloigner de son milieu culturel d'origine et est attiré par le m o d e
de vie occidental des métropoles d'Egypte. A u lieu d'être étudié, enrichi et
revivifié par les générations successives, le riche patrimoine scientifique et
technique des communautés indigènes est laissé en friche et se désagrège peu
à peu, entraînant la désintégration du tissu socio-culturel de ces c o m m u n a u -
tés.
L a technologie occidentale fait de la vie un processus d'aliénation
permanente: au travail, l'individu est pris dans un réseau de relations
unilatérales, strictement définies dans le cadre d'une activité de production
axée sur le marché. Isolé dans u n appartement, dans un grand immeuble, il
est continuellement gavé d'images et de nouvelles transmises par les médias
sans qu'il ait aucune possibilité d'intervenir dans le cours des événements ;
dehors, il circule dans des rues o ù se presse une foule anonyme, etc. Telle est
la réalité sous-jacente de la désintégration culturelle des communautés en
Egypte, sous le choc de modèles introduits par la technologie occidentale.

Cette désintégration et la déculturation qui s'ensuit signifient tout simple-


ment que les fondements éthiques et spirituels de l'existence de la c o m m u -
nauté sont sapés. Cela provoque chez ses m e m b r e s u n m a n q u e radical de
confiance en soi et un sentiment d'insécurité qui les poussent à chercher

156
Valorisation de la technologie traditionnelle et adaptation fonctionnelle de la technologie
moderne dans la perspective d'un développement endogène

fiévreusement des moyens extérieurs de s'affirmer. Incertains de leur identité


(qui ne peut être que culturelle), les individus, perdus dans une société
éclatée, adoptent des comportements stéréotypés qui ont une valeur de
compensation plus qu'une vertu d'intégration sociale. L ' h o m m e ne re-
cherche plus la cohérence et l'harmonie de ses multiples activités, il a
tendance au contraire à essayer de compenser les frustrations d'une activité
par les bénéfices d'une autre. C e comportement, qui atteste l'existence d'un
schisme culturel85, est la cause sous-jacente de la propagation de certaines
formes de consommation à l'occidentale — sur un m o d e caricatural, irra-
tionnel et anti-économique, m ê m e à l'échelon de l'individu — dans de
nombreuses communautés d'Egypte.

Les perspectives vers u n rôle nouveau


de la science et de la technologie dans
le développement endogène
L e diagnostic esquissé dans la présente étude quant aux conséquences de
l'introduction de la technologie occidentale dans les communautés rurales de.
l'Egypte est une preuve de plus de la crise que connaît le développement
dans les sociétés d u Tiers M o n d e et de son échec c o m m e remède miracle à
leur retard. Il fait apparaître de l'intérieur que le fond du problème dont
souffrent les populations, et à vrai dire les sociétés-nations tout entières du
Tiers M o n d e , ne s'explique pas simplement par une insuffisance au plan
quantitatif ou qualitatif de facteurs de production (investissement, tech-
nologie occidentale, recherche scientifique, etc.) mais qu'il est plutôt « exis-
tentiel », qu'il tient à la désintégration socio-culturelle de ces sociétés et au
fait qu'elles perdent, par là, les mobiles profonds qui les faisaient être et
prospérer. O r ce processus de désintégration n'est pas seulement imputable
à des causes exogènes ( c o m m e la colonisation occidentale) ; il est aussi dû à
des facteurs intrinsèques de déclin et d'effondrement propres à ces sociétés.
D a n s les paragraphes qui suivent, qui ne prétendent pas explorer toutes les
autres solutions possibles, l'auteur tente de montrer c o m m e n t ces sociétés
pourraient s'engager dans d'autres voies qui leur permettraient de mettre en
œuvre u n développement endogène.
L e but ultime d'une société ou d'une nation est de se réaliser culturelle-
ment, de parvenir à un m o d e de vie intégré, conforme à l'idéal type constitué
par ses paradigmes, ses principes et ses valeurs86. Cette démarche, qui porte
en elle sa justification, met en œuvre les forces unificatrices inhérentes au
tissu socio-culturel en cause et, partant, cherchent à favoriser u n processus
de réintégration. Elle suppose certes que l'on fasse moralement et matérielle-
ment confiance à l ' h o m m e pour accomplir une transformation endogène.
Seuls ceux qui croient fortement à la raison de leur existence, qui ont le
sentiment de participer à un processus culturel qui les transcende en tant

157
Hamid Ibrahim El-Mously

qu'individus et qui se poursuit depuis des milliers d'années à travers


d'innombrables générations, ceux qui sontfiersd'appartenir à une culture et
qui ont confiance en e u x - m ê m e s , seuls ceux-là peuvent prendre part de
manière active et consciente au développement endogène. Personne, sans la
foi, n'est capable de combattre son égoïsme et de sacrifier ses intérêts
personnels au bien de la collectivité. Il faut une certaine intégrité pour
résister aux séductions de la culture occidentale qui envahit tout en créant
chez l'individu des habitudes et en le réduisant petit à petit à un état de
dépendance.
C e qu'il faut donc mettre en œuvre, ce n'est pas le développement, au
sens habituel du mot, c'est la nahda, c'est-à-dire la résurrection culturelle,
une nahda dont le code génétique est tout à fait différent de celui de la
Renaissance en Occident. Expliquons-nous : le type d'évolution qu'a connu
l'Occident à partir de la Renaissance, à travers la révolution industrielle et
jusqu'à aujourd'hui, n'est pas seulement à déconseiller aux sociétés du Tiers
M o n d e en raison de son incompatibilité avec les cosmologies non occiden-
tales, il est aussi fort peu souhaitable et m ê m e irréalisable pour l'ensemble de
l'humanité, parce qu'il est foncièrement nuisible à l'environnement. L a
nahda se différencie ainsi de la Renaissance non seulement par ses buts et par
son contenu, mais aussi par la matière dont elle poursuit ses buts, autrement
dit par le rôle qu'elle accorde à la science et à la technologie, par la manière
dont elle conçoit l'éducation, par les méthodes qu'elle emploie pour opérer
les transformations socio-culturelles, etc.
V o y o n s d'abord la question la plus intime: le rêve d u « paradis sur
terre ». S'élever jusqu'au superflu dans le bien-être matériel est une aspira-
tion qui n'a aucun caractère d'authenticité dans une culture où l ' h o m m e
n'est pas le centre de l'univers et où la vie sur terre est inséparable de la vie
éternelle : m ê m e les besoins matériels n'y sont pas, en général, perçus c o m m e
coupés des besoins spirituels, la maîtrise de soi et la modestie l'emportant
toujours sur les jouissances de la vie. L'essence de la nahda est donc plutôt la
libération, la libération de l ' h o m m e de tous les cultes, qu'ils soient poli-
tiques, sociaux, économiques ou autres.
D a n s notre société, la science moderne n'a pas atteint l'âme de l ' h o m m e
de la rue. Ceux qui reprochent à celui-ci de ne pas croire à la science
devraient se rappeler que la science occidentale, en général, n'a pas de
légitimité dans notre culture. Sa légitimité, en Occident, lui vient essentielle-
ment d u rôle puissant qu'elle a joué dans les mutations technologiques qui
ont accompagné les efforts déployés par l ' h o m m e occidental pour imposer
son hégémonie et sa loi, aux autres cultures c o m m e à la nature. Cette
conception techniciste et arrogante de la science87 est tout à fait inconnue
dans une culture qui la voit plutôt c o m m e une quête pour atteindre la vérité
et révéler la puissance divine. D a n s notre contexte socio-culturel, l'activité
scientifique est tout au contraire u n acte de dévotion étroitement lié à
l'éthique. La Renaissance aboutit à la sécularisation de la vie, c'est-à-dire
finalement au culte de la raison humaine qui a étendu sa domination
exclusive sur toutes les autres manifestations de la vie, y compris la vie

158
Valorisation de la technologie traditionnelle et adaptation fonctionnelle de la technologie
moderne dans la perspective d'un développement endogene

humaine ; notre culture, en revanche, s'en distingue essentiellement par la


vénération plus ou moins profonde qu'elle a pour toutes les formes de vie et,
en premier lieu, pour l'être humain. L a nécessité de concevoir la science
autrement que les Occidentaux est donc pour nous aiguë.
Peut-être effectivement la révolution industrielle ne peut-elle s'accomplir
que si le peuple y participe largement. Pour Bernai, par exemple (1969), les
grands progrès réalisés par l'industrie textile à l'époque de la révolution
industrielle doivent moins à la science qu'au fait que les conditions écono-
miques étaient propices et à l'art des ouvriers. Mais faut-il que la révolution
industrielle suive partout un cours identique? E n Occident, elle a correspon-
du à l'effondrement du régime féodal, à la désintégration du m o n d e c a m -
pagnard et à la restructuration de la société tout entière autour des axes
constitués par les villes industrielles. U n tel processus de mutation de la
société, centré sur la production et m û par l'économie, n'est pas viable dans
notre société. C e qui doit guider la production et le développement tech-
nologique, ce sont les grands buts culturels et sociaux qu'elle cherche à
atteindre88. L a révolution industrielle doit donc tirer sa source de la société
traditionnelle, en usant autant que faire se peut des capacités et des
potentialités qui sont les nôtres.
Quelles sont les grandes qualités propres aux communautés rurales qui
peuvent profiter à un développement endogène à grande échelle? C e sont
tout simplement: la connaissance très étendue de l'environnement que
possède le peuple pour l'avoir accumulé au fil de millénaires d'interaction
avec son habitat naturel ; une cohésion sociale et un esprit collectif très forts
ainsi que des schémas d'une organisation complexe qui permettent à la
c o m m u n a u t é de contrôler parfaitement le comportement des individus et
sont u n terrain propice pour l'autonomie 89 et la décentralisation des déci-
sions ; la stabilité et l'équilibre psychologiques remarquables des individus
ainsi qu'une attitude positive à l'égard d u travail c o m m e élément naturel de
la vie (trait qui échappe souvent aux observateurs, en raison de la faible
productivité du travail). O r , pour mettre ces qualités à profit, il faut
impérativement prendre en compte le tissu culturel dont elles sont issues et
qui les nourrit. Il arrive souvent que l'on considère les entités traditionnelles
c o m m e la famille élargie, le clan, la tribu, le village, etc., c o m m e arriérées et
constituant donc une entrave au développement. Mais il est permis de
soutenir qu'on peut mieux mesurer le degré d'« arriération » ou de « pro-
gressisme » d'un sous-système socio-culturel en l'observant à partir du rôle
qu'il joue dans le système dont il est un élément. Aussi, ce qui compte
vraiment lorsqu'on envisage u n développement endogène dans le cadre de la
nahda, c'est l'ouverture du sous-système en cause, c'est-à-dire son aptitude à
se dépasser en faisant siens les critères d u système principal auquel il
appartient et en se restructurant en conséquence. V u e sous cet angle, la
famille élargie, qui est ouverte à l'idée de participer activement à u n
développement endogène et donc de se dépasser elle-même, est plus progres-
siste qu'une famille nucléaire, qui est moins ouverte, et ainsi de suite. E n fait,
toute la question de savoir si les sous-systèmes traditionnels sont vraiment

159
Hamcd Ibrahim El-Mously

arriérés et incompatibles avec les systèmes d'organisation plus modernes


doit être complètement revue 90 .
Toute société, nation ou culture possède ses propres mécanismes endo-
gènes de « communicalisation » : elle a ses propres processus de réintégra-
tion de son tissu socio-culturel. Sous l'effet de ces processus, chaque unité ou
sous-système retourne à son origine, à sa source, pourrait-on dire, d'énergie
vitale existentielle et ceux qui s'étaient fermés à la suite de circonstances
exceptionnelles s'ouvrent à nouveau. Leur réouverture s'effectue de façon
telle que chacun d'entre eux, en se dépassant, se fond dans le système plus
large : ainsi, l'individu se fond dans la famille, la famille dans la c o m m u n a u t é
locale, la c o m m u n a u t é locale dans la nation, et ainsi de suite. Les systèmes
socio-culturels de la nation retrouvent ainsi leur vitalité existentielle et
renaissent. C'est en ce sens que l'on peut voir dans maints rituels, cérémo-
nies et actes de dévotion des processus culturels tout à fait vitaux dont l'objet
est à la fois de permettre la reproduction d'un schéma culturel et de préserver
ses aspects endogènes.
L'identité culturelle doit trouver sa reconnaissance non seulement au
niveau de la société globale, mais aussi au niveau local. L a nation/société
peut être perçue c o m m e une mosaïque de sous-cultures ayant chacune sa
spécificité relative et ses caractéristiques. L e développement ne saurait être
endogène s'il ne s'accompagne pas d'une forte décentralisation des décisions
dans tous les domaines de l'existence91. Cette décentralisation des décisions
est un facteur de stimulation du dialogue culturel entre les diverses c o m m u -
nautés locales, qui peuvent alors procéder à u n transfert de technologies très
fécond. L'échange des expériences technologiques serait fort utile à toutes les
parties en cause.
Des continuums technologiques92 pourraient ainsi s'établir dans tous les
domaines de l'activité économique. A eux tous, ils formeraient un réseau
technologique complet,dont l'image permettrait de bien mesurer les capaci-
tés endogènes existant au niveau national et la « dose » d'élévation de
l'activité économique convenant le mieux aux conditions locales de chaque
c o m m u n a u t é . Ces continuums contribueraient également beaucoup à favo-
riser le transfert ininterrompu des technologies d'une c o m m u n a u t é locale à
l'autre, celle qui se hausserait à un niveau technique plus productif trans-
férant ses techniques anciennes (et les m o y e n s de production correspon-
dants) à celle qui la précède sur le continuum. Ainsi pourraient s'établir des
schémas d'intégration entre les c o m m u n a u t é s utilisant des technologies de
niveaux différents. U n e fois ce « tissu technologique » édifié, le m o m e n t
serait venu d'introduire certaines techniques et moyens de production
occidentaux pour renforcer le tissu productif de la nation/société. Dès lors,
les schémas technologiques occidentaux n'exerceraient pas de domination
culturelle; ils s'assimileraient en y perdant leur caractère propre dans u n
processus de vivification de la technologie endogène mère.
A u risque de paraître emphatique, o n dira qu'il faudrait une véritable
« révolution culturelle » dans le domaine de l'enseignement pour créer u n
climat propice au développement endogène. L'éducation, telle qu'on la

160
Valorisation de la technologie traditionnelle et adaptation fonctionnelle de la technologie
moderne dans la perspective d'un développement endogène

pratique actuellement, est culturellement aliénante, tant au niveau national


qu'au niveau local. L'ensemble du processus éducatif devrait être revu quant
au contenu culturel qu'il véhicule (paradigmes, principes et valeurs), et
quant à l'idéal d u moi qu'ilfinitpar engendrer. Il devrait être remplacé par
un système plus conforme au schéma culturel de la nation, assimilable
fondamentalement à un service social mis à la disposition de la c o m m u n a u t é .
Enseigner par l'action sociale et culturelle en serait la devise. O n renoncerait
aux techniques de l'éducation de masse ; on décentraliserait au m a x i m u m ,
du moins en ce qui concerne les écoles; cela permettrait de moduler les
contenus en fonction des besoins spécifiques des communautés, car un
p r o g r a m m e scolaire qui n'aide pas l'écolier autochtone à tester, améliorer,
valider et mettre en œuvre le riche savoir qu'il acquiert du simple fait qu'il
est un m e m b r e de sa c o m m u n a u t é est tout simplement c o n d a m n é à l'échec.

L ' u n des principaux problèmes qui se pose en matière de développement


endogène est celui d u rôle de l'intelligentsia. C'est u n vieux problème: en
Egypte, par exemple, il se pose sous la forme de la séparation existant entre
Al-Azhar, qui est l'université traditionnelle, et les nouveaux établissements
d'enseignement à l'occidentale créés par M o h a m e d Ali lorsqu'il modernisa
l'Egypte. L e défi historique lancé à l'intelligentsia du pays n'est pas de faire
un simple choix entre modernisme et tradition — c o m m e s'il s'agissait de
deux produits industriels s'offrant à elle dans la vitrine d'un magasin 9 3 —,
mais de réexaminer, réinterpréter et modifier la tradition ou le patrimoine
culturel à la lumière de la réalité contemporaine. U n e grande partie de cette
intelligentsia vit culturellement coupée d u peuple, éblouie qu'elle est par le
m o d e de vie occidental. N e voyant plus leur société qu'à travers des yeux
occidentaux, elle n'en aperçoit pas les potentialités. Elle aurait grand besoin
de rétablir une communication positive avec son patrimoine culturel et le
tissu socio-culturel vivant d u pays dans lequel elle pourrait alors opérer sa
réintégration, découvrant ainsi — et ainsi seulement — son véritable rôle
historique.

Pour conclure on dira que, dans un contexte de développement endogène, la


science et la technologie joueront u n rôle conforme aux buts culturels et
sociaux suprêmes de la collectivité. D a n s le contexte d'une résurrection
culturelle, la science et la technologie apparaîtront c o m m e des outils pour la
libération de l ' h o m m e , pour la reconstruction de la société du niveau le plus
bas (celui de l'individu et d u groupe de travail) aux niveaux les plus hauts
(ceux de la nation et de la culture tout entières) pour la réalisation du moi
culturel. Libérer l ' h o m m e signifie bien plus que le libérer de l'exploitation
économique et lui assurer l'égalité sur le plan de la satisfaction de ses besoins
matériels élémentaires (il n'est d'ailleurs pas acceptable de considérer la
satisfaction des besoins élémentaires c o m m e une priorité absolue, hormis
dans des situations de catastrophes exceptionnelles). L a libération de
l ' h o m m e ne signifie rien de moins que son droit à l'autodétermination,
autrement dit son droit à choisir son m o d e d'existence et à maîtriser sa

161
Hamed Ibrahim El-Mously

destinée. Libérer les moyens de production de l'empire qu'exercent sur eux


les classes exploitantes ne constitue donc pas un but en soi, mais seulement
une condition préalable — nécessaire et non pas suffisante — à la libération
de l'homme. A u c u n des différents systèmes de représentation politique ne
suffit à garantir cette libération. Il n'existe, en fait, aucune garantie autre
que la participation consciente et active de l'homme à la vie sociale dans tous
ses domaines (production, consommation, éducation, politique, etc.). Et
nous n'entendons pas ici par participation simplement la contribution à la
prise des décisions dans le cadre des institutions existantes ; nous entendons
aussi la contribution créative à l'organisation ou à la réorganisation de ces
institutions. Voilà pourquoi le vrai critère de la libération est au fond la
justice dans l'attribution du pouvoir et de l'autorité sous toutes leurs formes
et pourquoi la véritable mesure de la libération ainsi comprise est le peuple et
l ' h o m m e de la rue.

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Notes
1. Selon la definition de VAmerican College Dictionary, la technologie est la branche du savoir qui
traite des arts industriels: la science des arts industriels ; le m o t vient d u grec technologia, qui
signifie traitement systématique. N o m b r e u x sont ceux qui n'acceptent pas cette définition.
C'est ainsi qu'Amilcar O . Herrera (1979) définit la technologie c o m m e étant « l'ensemble
des instruments matériels, des connaissances et des techniques utilisés pour satisfaire tous
les besoins de la collectivité et assurer sa maîtrise de l'environnement physique », tandis
que, pour Ismail Sabri Abdallah (1977), la technologie est « l'effort systématique visant à
utiliser les résultats de la recherche scientifique pour la mise au point des techniques d u
processus de production au sens large, ce qui comprend n o t a m m e n t les services, la gestion,
l'organisation et les activités sociales, l'objectif étant d'acquérir de nouvelles techniques
considérées c o m m e meilleures pour la société ».
2. Peter Drucker (1975) affirme q u e la « grande révolution industrielle » de l'Occident n'a été
ni la première, ni m ê m e la plus importante de l'histoire. Il évoque « la première grande
révolution technologique qui a modelé l'existence de l ' h o m m e il y a sept mille ans, lorsque
la première grande culture de l'humanité, la culture fondée sur l'usage de l'eau, qu'on peut
appeler culture "hydraulique", a vu le jour, d'abord en Mésopotamie, puis dans l'Égytpte
ancienne et en Chine. D a n s la cité hydraulique, qui n'allait pas tarder à devenir l'empire
hydraulique, une nouvelle forme de société et de gouvernement s'était constituée. L e
gouvernement était une institution permanente dotée d'une structure nettement pyrami-
dale qui donna naissance à une véritable bureaucratie. D e s classes sociales se constituèrent
pour la première fois dans l'histoire et, avec elles, une nette division d u travail. C o m m e la
cité hydraulique avait besoin de connaissances poussées pour construire et entretenir les
installations complexes dont dépendait son approvisionnement vital en eau et pour gérer les
interactions économiques complexes s'étendant sur plusieurs années et sur des centaines de
kilomètres, il fallait conserver toutes ces connaissances et c'est ainsi q u e l'écriture fut
inventée. Des données astronomiques étaient elles aussi indispensables parce que la vie de
la cité était régie par le calendrier. Il fallut également trouver les m o y e n s de s'orienter à
travers les mers et les déserts. Après cela, la technologie ne devait du reste connaître aucune
transformation notable jusqu'au XIX e siècle pour ce qui est de son incidence sur la vie des
h o m m e s et sur la société ».
3. L'essor de l'école d'organisation scientifique du travail, fondée par F. W . Taylor en 1885 et
le succès de ses méthodes jusqu'en 1915 peuvent être considérés c o m m e l'amorce décisive
de l'utilisation de la science m o d e r n e dans le processus de production.

163
Homed Ibrahim El-Mously

4. D'après E . Gallal (1979), la part de tous les pays du Tiers M o n d e dans la technologie
faisant l'objet de transferts internationaux ne dépasse pas 3 % (5 % selon les estimations
les plus optimistes), et leur part dans la propriété des brevets industriels dans le m o n d e ne
dépasse pas 1 %. Sur cette fraction, la proportion des brevets effectivement utilisés ne
dépasse pas 5 %.
5. L'obsolescence morale (I. S. Abdallah, 1977) est ('obsolescence due au changement de
m o d e , c o m m e dans le cas des biens de consommation, ou à la nécessité d'obtenir des
modèles plus modernes c o m m e dans le cas des armements.
6. Dans beaucoup de pays occidentaux développés, on constate un intérêt croissant pour ce
qu'on appelle les « technologies appropriées » dans le contexte de l'intérêt porté au
développement des sociétés d u Tiers M o n d e . Cette situation comporte deux malentendus :
premièrement, l'accent demeure, s'agissant des technologies appropriées, sur les machines
et l'équipement plutôt que les aspects non matériels, sur la conception plutôt que sur
l'organisation et la motivation; la technologie reste donc dans le cadre de référence
occidental ; deuxièmement, les technologies appropriées se présentent elles aussi c o m m e des
produits importés d'Occident. O r , pour qu'une technologie soit vraiment appropriée aux
sociétés d u Tiers M o n d e , il faudrait qu'elle soit inventée et mise au point d'une façon
endogène, et qu'elle fasse appel pour l'essentiel aux ressources locales.
7. L'emploi de la notion de « technologie intermédiaire » ressemble à l'emploi des mots « pays
en développement » pour parler des pays d u Tiers M o n d e . Le concept de « technologie
intermédiaire » ne comporte aucune solution véritable aux problèmes technologiques d u
Tiers M o n d e ni de changement radical d u modèle technologique occidental. Il indique
simplement que la différence entre les sociétés d u Tiers M o n d e et les pays développés
d'Occident se situe dans le temps et que ces sociétés ont donc besoin de technologies
occidentales peu développées, c'est-à-dire intermédiaires.
8. L a « drogue » qui menace aujourd'hui partout la culture et les â m e s , notre « alcool »
contemporain, a pour n o m médias: télévision, radio, cinéma, ordinateurs, etc. Ces moyens
d'information véhiculent désormais dans une large mesure les « messages » des grandes
puissances industrialisées. D a n s son excellent article, R . Chenchabi (1981) explique ce
qu'il appelle 1'« ethnocide technotronique ». Il rappelle que les agences de presse des
grandes puissances industrielles (AP, U P I , A F P , T A S S et Reuter) dominent toutes les
autres et que 90 % des bandes de fréquence des émissions radiophoniques sont contrôlées
par un petit nombre de pays occidentaux développés. Pour la télévision, la situation n'est
pas meilleure puisque le pourcentage des programmes importés d'Occident varie entre 45 et
84 %. E n ce qui concerne le cinéma, il suffit d'indiquer que les films américains occupent à
eux seuls 60 % environ d u temps de projection dans les pays étrangers.
9. Q u a n d je m e rappelle, étant ingénieur de profession, le système de valeurs « scientifiques »
dans lequel on m ' a enseigné à croire, je suis surpris de voir combien ces valeurs sont
l'expression de puissants partis-pris sociaux et culturels. Dans les écoles d'ingénieurs, c'est
la productivité, c'est-à-dire le m a x i m u m de production par ouvrier, qui est considérée
c o m m e le critère le plus important pour les choix de technologie. O n en vient donc à
préconiser l'élimination progressive de l'ouvrier en vue de réaliser le m a x i m u m de profit, ce
qui signifie que l'on capitule complètement devant la rationalité économique au sens étroit
du terme. Nous pensions également avec ferveur que le progrès était fonction d'une
automatisation aussi poussée que possible alors que celle-ci implique le plus souvent des
investissements massifs (forte intensité de capital) et l'emploi d'une main-d'œuvre aussi
réduit que possible (faible intensité de travail), schéma qui ne convient pas dans la plupart
des cas à notre situation socio-économique et politique. Nous croyions aussi à l'idée
d'optimisation pour certains de nos procédés techniques, idée qui signifie qu'il y a toujours
une solution optimale unique. O r , le plus souvent, cette solution convenait mieux aux
conditions socio-économiques et politiques qui prévalent en Occident, ce qui montre bien la
manière de penser unilatérale qui découle de l'acceptation de l'hégémonie d u modèle
occidental dans la théorie c o m m e dans la pratique. Nous acceptions de voir dans certains
indices ( c o m m e ceux de la consommation d'acier, d'eau douce ou d'énergie ou le nombre de
voitures privées par habitant) la marque d u progrès, alors qu'ils correspondent aux
modalités d'interaction avec la nature et de consommation ayant cours en Occident,
modalités qui présentent avec le temps des inconvénients structurels dangereux et que, de
toute façon, il est difficile sinon impossible d'adopter dans les sociétés d u Tiers M o n d e .

164
Valorisation de la technologie traditionnelle et adaptation fonctionnelle de la technologie
moderne dans la perspective d'un développement endogène

10. O n d e m a n d e quelquefois : n'est-il pas nécessaire de reconsidérer le contexte historique de la


technologie? Autrement dit, la réalité mondiale qui prévaut depuis la Renaissance, et qui
s'est caractérisée finalement par l'hégémonie de la culture occidentale, ne colore-t-elle pas
beaucoup des conceptions et idées dominantes d'un préjugé occidental? Et en ce qui
concerne la technologie, est-ce que l'accent mis par la culture occidentale sur la production
n'a pas conduit à évaluer tous les aspects des progrès technologiques mondiaux au point de
vue de la production? N'est-il pas dévalorisant pour la situation technologique de
nombreuses sociétés d'utiliser cette mesure unidimensionnelle pour évaluer les progrès
technologiques dans l'espace et dans le temps? Pour ce qui est de l'histoire, l ' h o m m e
connaissait l'agriculture il y a dix mille ans, les alphabets et l'écriture il y a six mille ans ; il a
inventé la roue il y a cinq mille ans, la science est devenue u n aspect important de la vie
humaine il y a trois mille ans, le moteur à vapeur a fait son apparition il y a deux mille ans
seulement et la science est devenue un facteur décisif d u processus de production il y a cent
cinquante ans ( K h a n , 1980). Si nous élargissions le concept de technologie en prenant en
considération les aspects matériels et non matériels du processus de production, ainsi que
les diverses autres activités que comporte la vie humaine, ne parviendrions-nous pas à une
conception plus judicieuse de la situation passée et présente de la technologie?
11. Volkov (1976) définit l'écosystème c o m m e «le milieu d'existence de la vie sur terre
constituant un ensemble intégré: la totalité des êtres vivants et des conditions inorganiques
de leur existence. L a société humaine avec son système technologique et scientifique en
évolution est u n élément de cette totalité ». J. Galtung (1978) admet quant à lui qu'il est
nécessaire d'accepter un certain parti pris h u m a i n et de reconnaître à l ' h o m m e une position
spéciale: « l ' h o m m e dans la nature » ou « l ' h o m m e , élément de la nature », ce qui
représente une position équilibrée entre ce qu'il appelle le racisme de Vhomo sapiens, qui
privilégie l'être humain c o m m e la « mesure de toutes choses » et l'écologisme « où
l'important devient la préservation des cycles écologiques sans qu'il soit tenu compte de ce
qu'il advient des besoins humains ».
12. C o m m e exemple de déchet, on peut mentionner les colorants synthétiques qui, à la
différence des colorants naturels, ne peuvent être dégradés par les bactéries.
13. Les dangers q u e présentent les résidus de la combustion, produits par les processus
industriels et la consommation des produits pétroliers pour les moyens de transport, en sont
un exemple intéressant. L'accroissement d u pourcentage d u gaz carbonique dans l'at-
mosphère se traduit par une élévation des taux d'absorption des rayons infrarouges qui
risque de provoquer une augmentation continue de la température de l'atmosphère et la
possibilité d'une submersion des terres due à la fonte des glaces des deux pôles.
14. O n peut ici se d e m a n d e r si la contradiction entre le bien de la majorité, et m ê m e de tous,
que représente la préservation de la nature, et le bien économique et politique de la minorité
qui détermine la technologie occidentale, ne pourrait pas être à l'origine d'une trans-
formation sociale et politique? ( Q u e l'on songe au succès électoral des écologistes français, à
l'entrée des « Verts » au Parlement de la République fédérale d'Allemagne, et aux
nombreuses manifestations qui ont lieu dans ce pays ainsi q u ' a u Japon et aux États-Unis
d'Amérique contre l'utilisation de l'énergie nucléaire.)
15. E n fait, dans ses rapports avec la nature, l ' h o m m e a deux options: ou bien ces rapports ont
pour base la perception consciente des caractéristiques de l'écosystème et de ses propres
besoins fondamentaux, matériels et spirituels, et l'équilibre de l'écosystème est alors
maintenu par la conscience humaine, l ' h o m m e opérant dès lors en tant que partie
intégrante de l'écosystème total ; ou bien la relation a u n caractère unidimensionnel et
anthropocentrique. D a n s ce dernier cas, lorsque l'accumulation des effets destructeurs sur
la nature atteint u n certain seuil (taux élevé de pollution, épuisement des ressources non
renouvelables, etc.), des catastrophes se produisent et l'écosystème retrouve son équilibre
non pas grâce à la conscience humaine mais par le jeu des forces naturelles. Q u a n t à
l ' h o m m e , il revient à la nature non en tant q u e conscience, mais en tant que matière
(morte). Telle est l'alternative qui se présente à lui.
16. F . R . Sagasti (1979) estime q u e « plus de 50 % des investissements mondiaux dans les
domaines de la science et de la technologie vont à la production d'armements de plus en
plus sophistiqués, et environ les deux tiers du reste à la consommation, en légère croissance,
de biens non essentiels ». Q u a n t à J. Galtung (1978), il considère que « la technologie qui

165
Hamed Ibrahim El-Mously

prédomine actuellement (...) satisfait surtout les besoins matériels fondamentaux et non
fondamentaux de l'élite mondiale, et ne parvient pas à satisfaire les besoins matériels et non
matériels fondamentaux de la plus grande partie de l'humanité (...) ».
17. Pour K . Mushkoji (Abdel-Malek, 1979), « c'est tout le système international de la science
et de la technologie qui est en crise, et cette crise n'est pas seulement économique, elle est un
aspect d'une crise de civilisation. Si la science et la technologie doivent servir efficacement
la cause de la survie, d u développement et du bien-être de l'humanité dans les limites
extérieures et intérieures de la croissance de l'économie mondiale et si elles doivent se
développer en conformité avec les principes fondamentaux de l'équité, de l'autonomie
nationale et de l'interdépendance d'un nouvel ordre économique international, le système
qui les régit actuellement est tout à fait inapproprié ».
18. L'exploitation d'une société par une autre, d'un groupe humain par un autre ( c o m m e par
exemple l'exploitation d'une classe par une autre, des femmes par les h o m m e s , de la
campagne par la ville), signifie, selon S. Ibrahim (1979), « qu'une entité en e m p ê c h e une
autre de développer ses potentialités endogènes propres. L'entrée exploiteuse se développe
en parasite, c o m m e le font les cellules d u cancer, au détriment de l'entité exploitée ; et ce qui
est vrai des entités collectives l'est aussi à cet égard des individus ». L'exploitation aboutit à
la fois au sous-développement, « q u a n d les moyens de satisfaire les besoins fondamentaux
ne sont pas disponibles en quantité suffisante » (Galtung, 1978) et au sur-développement,
« quand ces moyens sont disponibles en abondance et c o n s o m m é s au point de devenir
nuisibles ».
19. Pour A . Abdel-Malek (1977), « le retour des trois continents d'Asie, d'Afrique et d ' A m é -
rique latine à la contemporanéité, dans le domaine socio-politique c o m m e dans celui de la
civilisation et de la culture, ainsi que le processus historique de libération et d'indépendance
nationales, associé à la révolution nationale et sociale, n'ont fait que s'accélérer depuis
qu'ils se sont amorcés à l'époque moderne, à l'aube d u XIX e siècle, jusqu'à devenir le
facteur dominant de l'histoire contemporaine de 1917 à 1973. Cette vaste transformation a
été interprétée par les spécialistes occidentaux c o m m e un processus socio-politique s'inscri-
vant dans la conception traditionnelle de l'histoire universelle, le m o n d e étant constitué
d'un centre qui a été l'Europe, puis l'Europe et l'Amérique d u Nord, c'est-à-dire le m o n d e
occidental, et d'une périphérie, l'Asie, l'Afrique et le m o n d e arabe, à laquelle s'est jointe
ensuite l'Amérique latine. Les trois continents « émergeaient », mais cette émergence était
interprétée en termes socio-politiques. D e l'autre côté et essentiellement en Orient (Asie,
Afrique et m o n d e arabe), ce processus d'émergence était considéré essentiellement c o m m e
un processus de renaissance, en termes de culture ou de civilisation, c o m m e on peut le voir
avec le nahdah arabe et islamique et avec le Japon d u meiji, avec la révolution culturelle
chinoise et avec la montée de l'africanité. D e m ê m e en Amérique latine, la quête de
l'identité mettait au jour la partie cachée (indienne et indienne/africaine) de l'iceberg ».
20. Il y a une différence entre la cause et les moyens de l'aliénation. L a cause de l'aliénation est
d'ordre social ou culturel : la domination et l'exploitation d'un groupe social ou culturel par
un autre. Les moyens de l'aliénation peuvent toutefois varier: capital investi, m o y e n s de
production (capitalfixeou gelé), pouvoir social ou psychologique, information et modalités
de transfert de l'information (médias).
21. J. Galtung (1978) explique éloquemment c o m m e n t ceux qui opèrent dans des structures
pénétrées par la technologie occidentale subissent une aliénation: « Si nous ajoutons aux
caractéristiques structurelles jusque-là utilisées (perte d'identité en raison de méthodes de
travail rendant les personnes interchangeables ; degré élevé de dépendance vis-à-vis des
autres, isolement de l'individu; sentiment d'être de seconde catégorie et de n'avoir avec
autrui que des relations très pauvres), le déséquilibre entre hiérarchies (une personne peut
occuper une place élevée dans un système, par exemple l'éducation, et une place inférieure
dans un autre, par exemple le pouvoir) et l'incompatibilité des systèmes (une personne
participe à des systèmes de structures très différentes), les pressions qui s'exercent sur
l'individu (et pas seulement à la base) vivant dans des structures qui font partie intégrante
des technologies occidentales doivent nécessairement être considérables. L e tableau d'en-
semble se composerait ainsi d'individus séparés les uns des autres, coupés d ' e u x - m ê m e s et
du produit de leur travail, peut-être aussi de ce qu'ils consomment, à l'existence sociale
divisée en compartiments relativement étanches, non intégrés, insérés dans des structures

166
Valorisation de la technologie traditionnelle et adaptation fonctionnelle de la technologie
moderne dans la perspective d'un développement endogène

ambiguës qui tantôt les élèvent, tantôt les abaissent, tantôt au-dessus d'une autre personne,
tantôt au-dessous, vivant dans u n e multiplicité de structures mutuellement contradictoires
et de surcroît détachés de la nature, obligés d'être performants, vivant sous la pression de
crises individuelles et collectives. »
22. A . K . R e d d y utilise la métaphore d u cheval de Troie (Galtung, 1978) pour expliquer
c o m m e n t les transferts de technologie de l'Occident vers les pays d u Tiers M o n d e peuvent
être u n m o y e n de pénétrer dans ces sociétés et d'assurer leur subordination culturelle. Il
utilise aussi une expression très heureuse pour montrer que la technologie est intimement
liée à la culture qui lui a donné naissance et qu'elle reproduit la culture mère lorsqu'elle est
transférée ailleurs (Herrera, 1979) : « la technologie qui est porteuse d u code de la société
qui l'a conçue et nourrie, et qui, si le milieu est favorable, essaye de reproduire cette
société ».
23. E n ce qui concerne la division du travail en tâches intellectuelles et manuelles, la conception
qui prévaut attribue aux premières la créativité et l'innovation, et aux secondes la
répartition et l'absence de créativité. Mais la division extrêmement poussée du travail due à
la révolution scientifique et technologique a changé complètement la situation. Il y a des
centaines de professions entrant dans la catégorie d u travail intellectuel et qui se caracté-
risent pourtant par des opérations extrêmement répétitives et une faible créativité (utilisa-
tion des ordinateurs, comptabilité, etc.). Il existe en revanche des activités manuelles qui
comportent u n élément de créativité relativement important (de nombreuses activités
artisanales, ainsi que certains travaux de montage dans les industries mécaniques). L a
division traditionnelle d u travail implique en outre u n jugement de valeur contestable: le
travail intellectuel est considéré c o m m e « bon » et préférable, le travail manuel c o m m e
quelque chose de « mauvais » dont l ' h o m m e devrait être « libéré ». Cette manière de voir a
été adoptée pour justifier la tendance croissante à l'automatisation, alors que les motiva-
tions réelles de l'automatisation sont dans la plupart des cas économiques (à savoir réaliser
le m a x i m u m de profit) et sociales (neutraliser le rôle de l ' h o m m e , cet élément rebelle d u
système de production, en évacuant le contenu d e son activité humaine dans le milieu
professionnel et en extirpant de son travail les ingrédients créateurs et novateurs jusqu'à
faire de lui u n élément absolument interchangeable o u m ê m e à l'éliminer complètement le
cas échéant). C e dont nous avons vraiment besoin, c'est de parvenir à un équilibre entre les
activités intellectuelles et les activités manuelles. Certaines de ces dernières ne sont pas
seulement tolerables, elles sont également nécessaires et utiles pour la santé de l ' h o m m e .
24. Il ne faut pas oublier que l ' h o m m e passe une portion considérable de son temps à travailler.
L a journée de travail, qui est habituellement de sept à huit heures, soit u n tiers à peu près
du nycthémère, constitue la part la plus importante de la vie consciente de l ' h o m m e .
25. Il est indispensable de faire une distinction entre travail et activités professionnelles. L e
travail est pour l ' h o m m e une exigence essentielle. Il représente u n de ses besoins spirituels
les plus profonds: expression de soi et accomplissement de soi. L a motivation est en
l'occurrence intrinsèque: satisfaire u n besoin intérieur et authentique de se connaître et de
se réaliser. L'expression objective de cette attitude est qu'on se livre au travail et qu'on se
laisse complètement absorber par lui ; on donne sans limite et sans attendre une récompense
matérielle extérieure. L'activité professionnelle, en revanche, est une activité instrumentale
que l ' h o m m e effectue, poussé soit par la nécessité de satisfaire certains besoins matériels
fondamentaux, soit par le désir d'assouvir des pseudo-besoins qui lui ont été transmis ou
inculqués. Il entre ainsi dans u n processus d'échange, il se vend c o m m e une marchandise
sur le m a r c h é : travail contre salaire. L'activité professionnelle est donc propice à l'aliéna-
tion et à la réification.
26. Les habitants de l'oasis en Egypte construisent leurs maisons avec du kourshif, terre riche en
sel que l'on trouve partout en abondance. Ils n'utilisent pour ce faire aucun instrument: ils
ramollissent le kourshif avec de l'eau et en font des blocs très grossiers qu'ils laissent sécher
au soleil. Après séchage,ils utilisent directement des blocs pour la construction et se servent
du m ê m e matériau préalablement ramolli c o m m e ciment. Les maisons de l'oasis de Siwa
peuvent être considérées c o m m e u n bon exemple de l'utilisation des matériaux locaux et de
l'adaptation au milieu (le seul inconvénient de ces maisons est qu'elles résistent mal aux
pluies, qui sont d'ailleurs très rares). Les maisons d'El-Arish (ville située dans le nord d u
Sinaï, en Egypte) sont aussi u n b o n exemple d e l'utilisation de ressources naturelles

167
Hamed Ibrahim El-Mously

renouvelables. Elles sont construites en briques faites d'un mélange de sable marin et
d'argile apportés chaque année par les crues. L e plafond est constitué de branches d e
palmier recouvertes d'argiles. Ces maisons résistent à certains insectes nuisibles. Les
habitants d'El-Arish utilisent toutes sortes d'herbes médicinales pour soigner de n o m -
breuses maladies, n o t a m m e n t la jusquiame et l'urginia. Les Bédouins sont habiles à
déchiffrer les traces sur le sol. Les m e m b r e s de certaines tribus égyptiennes (El-Bashaireiah
et El-Ababdah) sont particulièrement experts dans cet art (on leur fait faire leur service
militaire c o m m e gardes frontière pour lutter contre les contrebandiers). E n observant les
empreintes de pieds, un Bédouin entraîné peut dire si elles ont été laissées par un h o m m e o u
une f e m m e , s'il s'agissait d'une jeunefilleou d'une f e m m e plus âgée, ou bien d'une f e m m e
enceinte ou non. Il peut aussi indiquer l'âge approximatif de la personne, le poids qu'elle
portait et le nombre d'heures qui s'est écoulé depuis son passage. Parfois, il arrive m ê m e à
reconnaître la tribu à laquelle elle appartient ( c o m m e , par exemple dans le Sinaï). Toutes
ces techniques fonctionnent en l'absence de tout m o y e n de production au sens direct.
27. Les habitants de l'oasis égyptienne de Siwa chantent spontanément sur les routes, dans les
maisons et les jardins (oliveraies et palmeraies). Leurs chants sont inséparables de leur
réalité socio-culturelle en ce sens qu'ils sont une expression authentique de cette réalité et
font partie intégrante d u tissu culturel de la société grâce auquel ses m e m b r e s peuvent se
préparer au rôle qui les attend dans la vie. Ces chants énumèrent les qualités que doit avoir
la future épouse (longue chevelure, etc.), les exigences d u futur époux, la célébration d u
retour des pèlerins et la crainte du jugement dernier. A Agourmi, petit village proche d e
Siwa, une jeunefillea composé une chanson (paroles et musique) exprimant sa gratitude
envers Dieu pour avoir sauvé un jeune h o m m e des dangers de l'électricité qui venait d'être
installée au village. L e chant est une expression éloquente des différentes formes d e
solidarité sociale dans le village et de la participation profonde de toute la famille élargie à
l'événement.
28. O n trouvera à la figure 1 le schéma de la cosmologie occidentale dans ses rapports (qui sont
indirects) avec la technologie. C e schéma se passe d'explication.
29. L'auteur a effectué cette recherche en 1978, alors qu'il faisait partie d'une équipe d e
chercheurs de l'Institut d'études environnementales de l'Université d'Ain-Shams chargée
de concevoir un modèle de développement industriel approprié pour l'oasis de S i w a
(El-Mously, 1980).
30. L a répartition de l'eau constitue l'une des principales attributions des sages : chaque jardin
reçoit l'eau pendant u n n o m b r e d'heures déterminé, qui ne doit jamais être dépassé. L e s
deux seuls crimes qui aient été relevés pendant l'année précédant l'enquête étaient liés à la
répartition de l'eau.
31. Ces caractéristiques se sont surtout manifestées au cours des échanges qu'ils ont eus avec
nous. Ils n'ont laissé paraître aucun sentiment d'infériorité en présence de chercheurs bien
nourris, bien habillés à l'occidentale, appartenant à l'élite intellectuelle de la capitale et qui
parlaient un mélange d'arabe et d'anglais. Notre présence ne les a pas empêchés de parler
entre eux le dialecte de Siwa ; peut-être m ê m e les y a-t-elle incités. Loin de montrer ces
signes de dépendance si visibles dans d'autres régions, ils communiquaient avec nous sur u n
pied d'égalité ; ils voulaient savoir exactement ce que nous faisions et quels avantages notre
enquête pourrait leur apporter ; ils se sont montrés parfois m ê m e sceptiques quant au succès
d'une tentative de développement menée par des experts.
32. Quelques-unes des parures portées par les f e m m e s sont en argent. Elles sont aujourd'hui
fabriquées à Alexandrie (qui est la plus grande ville située près de l'oasis et la deuxième
après L e Caire) mais tout à fait conformément au goût de Siwa.
33. Bien que les paniers confectionnés par les f e m m e s et utilisés pour conserver la nourriture
puissent être considérés c o m m e destinés à répondre à des besoins fondamentaux, ils n'en
sont pas moins une expression artistique éloquente de la culture de Siwa, de son m o n d e d e
valeurs et de convictions : l'art en tant que propriété de la c o m m u n a u t é dans son ensemble,
jusqu'au niveau d u petit groupe et de l'individu ; l'art en tant qu'aspect de l'activité
h u m a i n e et dimension de la relation sociale et de la vie de tous les jours.
34. Lorsque les textiles synthétiques ont été introduits dans l'oasis, des chansons sont apparues
spontanément qui exprimaient l'admiration pour les sous-vêtements féminins en nylon.
35. C o m p t e tenu de la très importante distinction introduite par Johan Galtung (1978) entre la

168
Valorisation de la technologie traditionnelle et adaptation fonctionnelle de la technologie
moderne dans la perspective d'un développement endogene

satisfaction matérielle des besoins et les besoins e u x - m ê m e s , il vaut la peine de remarquer


qu'en ce qui concerne les conséquences économiques et culturelles de l'invasion d u Tiers
M o n d e par les produits manufacturés, les objets de luxe représentent un danger beaucoup
plus grand lorsque les besoins matériels qu'ils sont destinés à satisfaire sont des besoins
fondamentaux. 11 est difficile de lutter contre la propagation de ce dernier type d e produits
parce qu'ils exercent une plus grande séduction sur les individus, auxquels ils semblent
promettre le bien-être et le confort, et épargner l'efFort manuel. Si luxueux qu'ils soient, les
biens qui apportent u n e satisfaction matérielle à des besoins fondamentaux tendent à se
répandre plus rapidement parmi les masses; ils exercent par conséquent des effets plus
destructeurs sur le tissu culturel des collectivités locales. Il faut ici se référer a u concept de
relativisme culturel (Preiswerk, 1981 ) pour déterminer ce qui, dans une culture donnée, est
considéré c o m m e u n objet de luxe. Ainsi les habitants de Siwa dorment généralement sur
des matelas très minces posés à m ê m e le sol et s'assoient sur des nattes également très
minces, faites avec les tiges d ' u n e plante indigène ; ils n'ont donc presque pas besoin de
meubles. D'autre part, ils se servent pour faire cuire leurs aliments de l'excellent c o m b u s -
tible que constituent les branches d'olivier, et ils n'ont pas besoin de gagner d u temps ; les
fours à gaz butane sont donc pour eux des objets de luxe. O n pourrait citer d'autres
exemples.
36. Lors d'une rencontre avec les cheikhs des tribus de Siwa, cela a été frappant d e constater
que les constructions en béton a r m é qui commençaient alors à faire leur apparition dans
l'oasis étaient considérées par quelques-uns des privilégiés c o m m e des signes d e modernité
et de distinction sociale. U n e maison d e ce type peut être u n « enfer » en été à l'intérieur
pour peu que les températures se maintiennent autour de 50° C . L e béton a r m é peut être
considéré c o m m e la pire des solutions sur le plan fonctionnel (à cause d u climat) c o m m e sur
le plan économique (en particulier si l'on tient c o m p t e d u transport).
37. Hassan Fathi utilise u n indice intéressant qu'il appelle efficacité indigène E = L / L + C .
D a n s cette formule, L représente les matières premières, la m a i n - d ' œ u v r e et les biens
d'équipement disponibles sur place et C le capital dont o n aurait besoin pour acheter à
l'extérieur ces éléments.
38. L'auteur a effectué cette recherche en 1980, alors qu'il faisait partie d'une équipe d'experts
chargés d'élaborer u n plan de création de nouveaux établissements près de l'ancienne oasis
d'El-Farafra. Il était chargé de concevoir une technologie adaptée à la construction des
maisons et une action tendant à améliorer l'oasis sur le plan social.
39. C'était u n bien agréable spectacle de voir les villageoisfilerla laine ou tresser des cordes
avec des fibres de palmier tout en se promenant et en devisant dans les rues paisibles de
l'oasis. C e fut pour moi l'occasion de redécouvrir la rue en tant que lieu tout à la fois de
rencontre, de divertissement et de travail.
40. L'oasis connaît un taux d'humidité ne dépassant jamais 17 % .
41. O n peut se d e m a n d e r ce qu'il adviendra de la structure sociale de l'oasis, qui s'est
maintenue pendant plusieurs siècles grâce à cette fonction de répartition de l'eau, lorsque la
découverte de nouvelles sources d'approvisionnement en eau fera perdre à celle-ci toute
valeur, et que toutes les terres pourront être facilement irriguées ; ces changements auront
sûrement u n effet contraire à la cohésion de la structure sociale si de nouvelles fonctions ne
lui sont pas attribuées.
42. Bien qu'il y ait eu des astrologues très bien informés d u m o u v e m e n t des étoiles, les habitants
d'El-Farafra comptaient sur leur propre connaissance des étoiles pour mesurer le temps ; ils
n'avaient recours aux astrologues qu'en cas de conflit.
43. U n e pierre, appelée mazwala, est fixée à un mur de la mosquée: lorsque les rayons d u soleil
touchent la pierre, c'est midi.
44. Ashis N a n d y (1981) récuse en matière de technologie la dichotomie largement répandue qui
oppose tradition et modernité. Il semble à première vue que l ' h o m m e du Tiers M o n d e soit
toujours obligé de choisir, en matière technologique, entre l'apport des pays industrialisés et
une technologie « traditionnelle » alors que le choix est réel entre différentes traditions
portées par la technologie, donc entre différents modèles culturels : « Il devient manifeste au
profane que la modernité n'est q u ' u n instrument sécularisé au service de l'occidentalisme et
de certains courants de pensée prédominants à l'intérieur de la tradition judéo-chrétienne.
Perçue c o m m e une technologie, la modernité n'est qu'une autre forme de tradition qui doit

169
Homed Ibrahim El-Mously

sa prééminence actuelle à l'échelle mondiale de l'inégale répartition de la puissance


économique et politique dans le m o n d e . C'est cette tradition de modernité que les
conceptions scientifiques et technologiques du m o m e n t ont essayé de refiler au reste d u
m o n d e en s'appuyant sur des théories d u progrès c o m m e celle de Vico. E n réalité, le choix
n'est pas entre u n e technologie moderne et une technologie traditionnelle, mais entre
différentes traditions technologiques, dont certaines sont en plein essor, d'autres en
régression, certaines appropriées, d'autres non appropriées, certaines endogènes, d'autres
exogènes.
45. Rappelons ici l'expérience pénible mais très instructive qu'ont faite les habitants de l'oasis
d'EI-Bahariah. A la suite de la découverte, au début des années 60, d'importantes réserves
de minerai de fer à proximité de l'oasis, une usine fut construite sur les lieux pour
l'extraction du minerai: une nouvelle c o m m u n a u t é « moderne » était née. Les contradic-
tions entre cette c o m m u n a u t é minière et les habitants de l'oasis étaient flagrantes. E n tant
qu'unité de production Taisant partie d u secteur public moderne, la c o m m u n a u t é minière
recevait des avantages qui étaient sans c o m m u n e mesure avec ceux dont jouissaient les
habitants pauvres de l'oasis. L'« agressivité » de la nouvelle c o m m u n a u t é qui se manifeste
à travers les énormes équipements technologiques et les techniques très efficaces, ainsi qu'à
travers l'étalage de biens de consommation relativement superflus tels que les automobiles
et des meubles modernes, des postes de radio et de télévision, tout cela ne pouvait
qu'éblouir et séduire les habitants de l'oasis. Ils réagirent par la soumission: un n o m b r e
croissant de paysans se détournèrent de l'agriculture et cherchèrent du travail dans la
nouvelle c o m m u n a u t é , où ils étaient prêts à accepter n'importe quel emploi (gardiens,
portiers, domestiques, etc.). L e problème n'était pas seulement qu'une partie de la vieille
société se mettait au service de la nouvelle c o m m u n a u t é , mais que la plus grande partie de
la population, perdant de plus en plus d'intérêt pour le style de vie traditionnel, rêvait de
participer à la vie merveilleusement facile que la nouvelle c o m m u n a u t é semblait leur offrir,
à l'abri de tout souci et de tout effort. L a c o m m u n a u t é traditionnelle s'est en conséquence
fortement désagrégée. Certains cheikhs d'El-Farafra prédisent aujourd'hui que leur oasis
connaîtra le m ê m e sort qu'El-Bahariah à cause de la création des nouveaux établissements.
L'expérience d'EI-Bahariah montre qu'une des façons qu'ont les opprimés de réagir à
l'agression culturelle est de se placer sous la dépendance de l'agresseur.

46. Les villageois utilisent un procédé très simple pour conserver les olives : ils les mettent à
sécher pendant douze jours sur le toit des maisons (le taux d'humidité ne dépasse jamais
17 % ) , puis ils les conservent dans des sacs. Avant de les c o n s o m m e r , ils les laissent tremper
dans de l'eau pendant six jours, puis dans de l'eau salée pendant un jour ; les olives sont
alors prêtes à être servies.
47. Ces recherches ont été menées par l'auteur dans la péninsule d u Sinaï au cours de la période
allant du 9 novembre 1979 au 2 septembre 1981 après la restitution du territoire à l'Egypte
par Israël, le 25 m a i 1979.
48. L a justice traditionnelle à El-Arish est l'une des manifestations sociales les plus riches d u
lieu. Elle témoigne de la grande aptitude de la c o m m u n a u t é à contrôler le comportement de
ses membres sans que les autorités officielles aient à intervenir. Elle se distingue par sa
rapidité de réaction à tout ce qui peut compromettre la tranquilité de la famille ou de la
population de la ville. Son fonctionnement est extrêmement complexe ; il y a trois niveaux
juridictionnels et les différents types d'affaires sont généralement jugés par des juges
spécialisés.
49. J'utilise ici le passé, n'étant pas certain qu'il existe encore un nombre considérable de
femmes qui continuent de pratiquer ce type d'artisanat ; en effet, la plupart des anciennes
demeures du quartier dans lequel j'ai fait m o n enquête (quartier des Fawakhriah) ont été
détruites.
50. D a n s l'une des maisons du sud d'El-Arish, dans le quartier de la famille des Fawakhriah,
j'ai rencontré une jeunefillede 14 ans quasi analphabète. Je lui ai parlé et j'ai été fortement
impressionné par son assurance, son courage et sa promptitude à réagir, toutes qualités qui
se trouvaient chez elle beaucoup plus développées qu'elles ne le sont chez une étudiante d u
Caire. Dans u n e autre maison, j'ai fait la connaissance d'une jeune fille de 24 ans qui m ' a
signalé qu'elle avait c o m m e n c é à apprendre le tissage chez des voisins à l'âge de 9 ans. A u
cours de m a conversation avec elle, j'ai retiré cette m ê m e impression d'assurance, de

170
Valorisation de la technologie traditionnelle et adaptation fonctionnelle de la technologie
moderne dans la perspective d'un développement endogène

sentiment de stabilité et de sécurité intérieure et je m e suis d e m a n d é quelles étaient les


conséquences socio-psychologiques et culturelles de l'éducation formelle sous sa forme
actuelle dans notre société et quelles conséquences néfastes pouvaient réellement avoir ce
type d'éducation sur la personnalité.
51. Ces petites habitations s'appellent des arisha. Elles sont fort nombreuses à El-Arish, qui en a
tiré son n o m .
52. Les habitants d'El-Arish utilisent aussi cette argile pour fabriquer des fours à pain ou des
fours de cuisson. Toutefois, la plaque d u four était d'ordinaire faite en argile rouge,
traditionnellement importée de Palestine.
53. Lors d'une enquête dans le quartier des Fawakhriah à El-Arish, l'auteur a remarqué une
intéressante forme de spécialisation de la médecine populaire: "certains m e m b r e s de la
famille des Fawakhriah (qui est la plus grande famille d'El-Arish et qui compte quelque
13 000 m e m b r e s ) sont spécialisés dans le traitement de certaines maladies (estomac et
intestin, cœur, maladies nerveuses, etc.) ainsi q u e les fractures. L'auteur a recensé plus de
treize sortes d'herbes poussant dans la région employées pour traiter une vaste g a m m e de
maladies. Il est à noter que les prescriptions ne restent pas irrémédiablement figées ; elles
sont en permanence améliorées par ceux qui les délivrent à mesure qu'ils sont informés des
résultats obtenus (les relations humaines très étroites qu'entretiennent les m e m b r e s de cette
c o m m u n a u t é socio-culturelle très unie leur permettent d'être facilement informés). O n
trouve dans un carnet de notes fort intéressant (que m ' a ofTert un des m e m b r e s de la famille
des Fawakhriah) u n relevé complet, portant sur cinq ans, des expériences de traitements
pratiqués par son grand-père au m o y e n de différentes herbes.
54. Ceci ne signifie cependant pas qu'il faille opposer, d u point de vue fonctionnel, le style de
construction en faveur à El-Arish à l'architecture m o d e r n e . D a n s la plupart des cas, le style
d'El-Arish, qui n'est en réalité qu'une version des n o m b r e u x styles d'architecture d'origine
locale, répondait à tous les besoins fonctionnels. C e qui différencie le style local d u style
moderne, c'est essentiellement que le premier absorbe et transcende la fonction, tandis que
le second est absorbé par la fonction.
55. Cette implantation « horizontale » et étirée d'El-Arish nous pénètre d'un sentiment d'aise
et de repos et fait que le ciel ne disparaît jamais de la vue lorsqu'on se promène dans la ville.
Elle permet aussi à la fraîcheur de la brise qui vient de la m e r de baigner l'ensemble de la
cité, ce qui adoucit considérablement les effets des rayons ardents d u soleil d'été.
56. L'époque adéquate est habituellement le mois de novembre: elle est annoncée par de très
légères précipitations (les premières de l'hiver) appelées sur place les « pluies de la
sécheresse ».
57. C e s toitures, qui sont faites de branches de palmiers, durent très longtemps ; certaines des
maisons que j'ai vues avaient plus de 150 ans.
58. O n a découvert par exemple que le coût total de la construction, en 1966, d'une telle maison
de 30 m X 40 m et comportant douze pièces permettant de loger u n e famille élargie de
dix-sept personnes ne dépassait pas 533 livres égyptiennes, coût d u terrain compris.
59. Ismail Al-Faruqi explique très bien cette idée (1978) : « l'espace constitue la cause première
et finale de la construction. C h a q u e construction c o m m e n c e par u n découpage de l'espace
etfinitpar s'approprier une portion de ce m ê m e espace. C'est sa raison d'être. Inévitable-
ment, chaque maison place celui qui la regarde ou son occupant dans u n certain rapport
avec l'espace. Elle ne saurait exister sans enfermer l'espace et ne saurait fonctionner, sur le
plan esthétique, sans susciter une intuition de l'espace. L'espace, c'est "le m o n d e " et "la
création". C'est la référence la plus éloquente à l'être divin. E n réalité, c'est le royaume
matériel et créé de Dieu. Il est infini: il ne cesse d'éveiller dans l ' h o m m e un sentiment de
merveilleux et de mystère, immédiatement, sans aucune préparation, sans connaissance
préalable. Peu importe que naguère nous n'imaginions pas l'espace ailleurs qu'au-dessus de
nous et que désormais il nous apparaisse aussi bien autour de nous et au-dessous de nous.
Toute portion ou toute direction de l'espace dont nous avons conscience a le pouvoir de
susciter cette intuition de l'infini et de faire naître en nous u n sentiment de merveilleux, de
retenue et d'humilité face à ce qui nous apparaît c o m m e le royaume de Dieu. L'architecture
capture l'espace dans le bâtiment et nous porte à entretenir avec lui des relations bien
précises ».
60. D'après Al-Feruqi (1978) : « D a n s l'architecture islamique où il n'y a ni conflit, ni méfiance,

171
Homed Ibrahim El-Mously

ni conquête, ni victoire par rapport à l'espace extérieur, il n'est nul besoin d'un espace
intérieur captif. Bien au contraire, l'espace intérieur y est lié à l'espace extérieur c o m m e si le
fait de l'enclore procédait d ' u n e décision prise à contrecœur, et que le désir de rejoindre
l'espace extérieur était satisfait. C'est la fonction q u e remplissent le patio intérieur et les
fenêtres. L a cour intérieure est "intérieure" en ce sens qu'elle est située dans l'enceinte d u
bâtiment. »
61. Je m e suis rendu chez le propriétaire d'une petite fabrique de vêtements créée sous
l'occupation. Quelle ne fut pas m a stupéfaction de constater que n o n seulement il avait
adopté tel quel le système d e production israélien (machines, planification, éclairage,
division d u travail, périodes d e repos, etc.) mais qu'il avait aussi opté pour le style israélien
lorsqu'il avait fait construire sa maison qui, à ses dires, ressemblait aux habitations
israéliennes qu'il avait vues à Jérusalem. E n effet, d u carrelage au mobilier, il avait tout
.importé d'Israël.
62. L e fait q u e des gens d'El-Arish travaillent en Israël (officiellement le chiffre se monte à
5 000 personnes, mais des statistiques non officielles font état de 10 000 à 12 000 personnes
sur une population totale de 4 0 000, à l'époque) tend à propager le style de consommation
israélien au sens tant économique que culturel d u terme. En Israël, les salaires étaient très
élevés puisqu'ils atteignaient jusqu'à 30 livres égyptiennes par jour. D'autre part, travaillei
en Israël était aussi synonyme d'acculturation: n o m b r e u x étaient les jeunes d'El-Arish que
le genre de vie auquel ils étaient confrontés éblouissait littéralement.
63. L'expression la « vieille Arish » est aujourd'hui fréquemment utilisée par opposition à celle
de « nouvelle Arish » par la plupart des intellectuels et des m e m b r e s de la nouvelle couche
sociale (tout c o m m e par les autorités de la ville). Elle ne traduit pas seulement le désir de
construire une ville moderne parallèlement à l'ancienne. E n réalité, elle reflète une attitude
extrêmement négative, non seulement vis-à-vis du style d'architecture traditionnel, mais
aussi d u m o d e de vie dans son ensemble et de toute l'identité culturelle en général. Elle
exprime le souhait de faire table rase de la vieille ville, devenue s y n o n y m e de retard et de
pauvreté.
64. Ces recherches ont été faites par l'auteur en 1982, dans le cadre d'une étude menée sous les
auspices de l'Unesco (Division de la recherche et de l'enseignement supérieur tech-
nologiques, Section de l'éducation des ingénieurs) intitulée A Study on traditional technologies
and their role in the evolution of infrastructure for the application of science and technology, et term
en mars 1983.
65. L a dimension de ces familles est estimée en fonction du nombre d ' h o m m e s qu'elles
comprennent: ce chiffre varie entre cinq cents et mille.
66. L efiguierest l'une des plantes les mieux adaptées aux rudes conditions climatiques de la
région ; les précipitations suffisent au figuier adulte et les jeunes arbres n'ont besoin d'être
irrigués qu'en été. Les autochtones ont introduit u n type de figuier (figue rouge) inconnu
autrefois dans la région, qui produit pendant trois mois entiers (d'août à octobre), alors q u e
celui qu'ils cultivaient à l'origine (le figuier blanc) ne porte que pendant u n mois.
67. U n feddan vaut 4 200 m 2 .
68. Gbeid est un m o t arabe qui évoque l'idée de traction et les n o m s en langue locale des parties
de cet instrument sont intimement liés à leurs fonctions (corde tractrice, irrigateur,
collecteur, etc.).
69. A mesure q u e l'on s'éloigne de la côte vers le sud, l'habitat devient de plus en plus dispersé :
ilôts de peuplement extrêmement isolés centrés sur une famille élargie et quelques cultures
(oliviers, figuiers, seigle et melons). L e degré d'initiative nécessaire pour, par exemple,
construire les digues et la force psychologique « requise » pour supporter à la fois une vie
aussi dure (qui impose u n e autosuffisance absolue pour tous les besoins matériels) et la
solitude dans ce désert a p p a r e m m e n t infini sont des caractéristiques propres aux Bédoins
qu'on ne retrouve pas chez les paysans de la vallée d u Nil. Parmi les autochtones, o n n e
rencontre pas cet air de cordialité (parfois feinte), d'obéissance ou d'humilité devant les
autorités si fréquent dans la vallée du Nil. Lorsqu'ils racontent leurs succès en agriculture,
les autochtones soulignent toujours énergiquement qu'ils dépendent d e l'eau que Dieu leur
a donnée (la pluie) et n o n d u gouvernement central de l'Egypte.
70. L ' u n de nos « guides », pendant les travaux sur le terrain, était un jeune h o m m e de 17 ans.
Il nous a étonnés par sa sensibilité au profil géologique de la région, ses connaissances sur

172
Valorisation de la technologie traditionnelle et adaptation fonctionnelle de la technologie
moderne dans la perspective d'un développement endogène

les propriétés des différentes formations géologiques, l'emplacement de l'eau, les méthodes
utilisées pour creuser des puits, des galeries et des citernes, et sur l'écologie de la région dans
son ensemble.
71. E n réponse à m a question « Pourriez-vous creuser des puits? », un h o m m e de 8 0 ans a
répondu: « N o u s creusons des puits (...) en fait, je veux dire, les puits sont là de toute
éternité (...) nous faisons des puits pour l'eau (...) pour la route (...) pour ceux qui voyagent
(...) et nous s o m m e s prêts (...) je veux dire, tous ceux qui ont de la terre y ont creusé des
puits (...) nous savons où se trouve l'eau (...) l'eau, nous la connaissons (...) le fils de la
région vous dit: ici l'eau est basse et ici elle est haute: haute veut dire qu'il creuse 50 ou 6 0
mètres et ne trouve pas d'eau (...) et il y a des endroits o ù l'on creuse 2 ou 3 mètres et on
trouve de l'eau (...). »
72. D a n s u n de ces contes, par exemple, il est question d ' u n trésor qui se trouve dans une
caverne près de la vallée d u Ouadi-Majid. Cette histoire raconte c o m m e n t un cheikh bien
connu de la région s'est efforcé, avec ses assistants, de trouver le trésor. Il a p u attraper
l'oiseau — le djinn — qui gardait ce trésor. Ensuite il a c o m m e n c é à négocier avec le djinn en
menaçant de le tuer. M a i s l'un de ses assistants a tué l'oiseau par erreur et la caverne s'est
effondrée sur eux ; seul le cheikh a été sauvé.
73. O n peut illustrer cette constatation par un exemple intéressant tiré de la flore. L e métenane
est u n élément très c o m m u n de la flore de la région. Il joue un rôle important dans la
fixation du sol, servant donc d'instrument efficace d e lutte contre la désertification. Les
autochtones l'utilisent pour faire d u feu et fabriquer des balais et des cabanes à moutons,
surtout lorsqu'ils se déplacent. Ils pensent aussi qu'il protège contre l'envie. Cette croyance
tempère l'attitude utilitaire vis-à-vis de cette plante et contribue à sa conservation et à son
développement dans la flore de la région.
74. Il existe de nombreuses tombes de saints cheikhs dans la région. Ces tombes demeurent des
symboles très actifs de l'esprit collectif de la c o m m u n a u t é . Les anniversaires de ces cheikhs
sont de véritables fêtes: les autochtones se réunissent pendant plusieurs jours autour des
tombes, égorgent des moutons et des chameaux et boivent et mangent ensemble.
75. Les données présentées ici sont le produit d'une étude m e n é e par l'auteur en 1982-1983 à
Damiette. C e travail, intitulé « Étude sur l'artisanat traditionnel de Damiette et sur la
possibilité de le développer dans la perspective du nouveau Damiette », avait été c o m m a n -
dé à l'auteur par le Bureau arabe d'études et de consultation (qui était chargé de planifier la
construction d'une ville nouvelle près de Damiette). L'étude a été terminée en octobre 1983.
76. Ashis N a n d i (1981) souligne cette différence entre la technologie moderne et les techniques
traditionnelles : « Il semble que H a n s Jonas ait essayé de distinguer ces deux types de
techniques par la relation, dialectique ou unilatérale, selon le cas, entre lesfinset les m o y e n s
(...) Jonas veut peut-être dire qu'anciennement la technique était aussi une fin alors q u e la
technologie m o d e r n e n'est q u ' u n m o y e n . »
77. Selon S c h u m a c h e r : « L'idéal industriel est l'élimination d e tout facteur vivant d u système
de production (y compris le facteur h u m a i n ) afin de parvenir à un contrôle plus étroit, une
prévision plus précise et une plus grande maîtrise d e l ' h o m m e sur la nature. »
78. Si la technologie occidentale encourage l'individualisme dans une société dont seul le
collectivisme saurait assurer la transformation radicale, si elle promeut l'utilitarisme et
promet « le paradis sur terre », alors qu'il faudrait y susciter l'esprit de sacrifice, si elle
centralise alors qu'il faudrait décentraliser, si elle exacerbe les inégalités au lieu de favoriser
une plus grande égalité, on imagine à quel point cette technologie peut être nuisible pour la
société en question.
79. D a n s ce célèbre conte arabe, un génie, capturé par des puissances magiques supérieures, est
enfermé dans une lampe. C h a q u e fois qu'Aladin frotte la l a m p e magique, le génie apparaît
instantanément et réalise n'importe quel souhait formulé par Aladin.
80. Je m'inspire ici de Galtung (1978), à qui l'on doit la distinction fondamentale entre, d'une
part, la satisfaction des besoins et d'autre part, les m o y e n s permettant de répondre à ces
besoins.
81. D o m i n i q u e (1981) exprime un point de vue analogue dans son étude des régions m o n -
tagneuses de M a d a g a s c a r : « L a terre ne saurait se réduire à sa valeur productive ou à son
statut juridique ; c'est u n concept complexe lié à un écosystème, à des techniques de mise en
valeur d u sol, à des relations sociales, à la dimension d u sacré et aux ancêtres; c'est

173
Hamed Ibrahim El-Mously

l'expression de l'appartenance à un "pays", c'est-à-dire un ensemble de liens, d'équilibres


ou de déséquilibres, qui se sont instaurés entre l'homme et la nature et entre tous les
habitants dont la survie dépend directement de la terre. »
82. C'est au docteur O m a r Draz que je dois d'avoir compris la signification écologique des
règles régissant l'utilisation des sols par les tribus. Le système du hima, connu depuis la plus
haute antiquité dans la péninsule arabe et renforcé par l'Islam, prévoit que chaque tribu a
un droit de pâturage sur une zone bien délimitée, qui ne doit pas être violé par les autres
tribus. Tout m e m b r e d'une tribu qui viole le hima (territoire protégé) d'une autre tribu est
passible d'un châtiment sévère. M . Draz a remarqué que là où le système du hima est encore
prédominant, en Arabie Saoudite et en Irak, la faune et la flore sont très riches comparées à
celles des régions où ce système est battu en brèche.
83. Le rapport entre technologie et éthique a été parfaitement expliqué par A . Birou (1981) :
« L a fonction de l'éthique est de définir les relations optimales entre les individus et la
collectivité. C e rôle aujourd'hui échoit aux relations fonctionnelles, impersonnelles et
anonymes qu'engendrent les grands systèmes de production et d'organisation, et aux
"technostructures" qui déterminent ces derniers, c'est-à-dire à la technocratie qui exerce à
la fois des fonctions de décision et d'exécution. Cette situation globale et ces conditions de
vie forgent des coutumes, des croyances et des cultures. »
84. A . Nandi (1981) indique que « la part de la communication directe d ' h o m m e à h o m m e
dans la masse des communications humaines en Occident est tombée de 90 % à 10 % en
cinquante ans ».
85. U n schisme culturel peut se manifester à trois niveaux ; il peut y avoir disparités flagrantes
dans le m o d e de vie, par exemple lorsqu'un Bédoin du Sinaï a une Mercedes à côté de sa
tente en peau de chèvre ; contradiction entre, d'une part, les modèles psychologiques, les
principes moraux et le système des valeurs d'un individu et d'autre part, son m o d e de vie
matériel ; contradiction à l'intérieur d u psychisme de l'individu lorsque les modèles, les
principes et les valeurs qui régissent son comportement sont contradictoires.
86. Les valeurs, dans ce contexte, ne sont pas vues c o m m e statiques mais c o m m e les sources
auxquelles une société-nation pense son énergie vitale existentielle. Être social, l ' h o m m e ne
vit son existence humaine qu'à travers son appartenance à des cercles de plus en plus larges
d'existence socio-culturelle (famille nucléaire, famille élargie, nation, humanité tout en-
tière). C'est de son appartenance à un ou plusieurs de ces cercles qu'il tire son énergie vitale
existentielle. Son appartenance à chacune d'entre eux s'opère par l'adoption des valeurs
correspondantes, de sorte qu'en croyant à l'une d'entre elles, c'est c o m m e s'il puisait à la
source d'énergie vitale existentielle qui y correspond.
87. Dans son excellent article intitulé « L a culture moderne en tant que volonté de puissance »
(1981), Alain Birou dit que l'homme de la Renaissance souhaite explicitement — à en croire
Descartes — être le « maître et enseignant de la nature ». Bacon se demandait déjà « quel
savoir est le pouvoir? », de m ê m e que le célèbre jésuite espagnol Balthazar Gracián
déclarait à la m ê m e époque, en 1645, que « l'homme peut autant qu'il sait et le sage peut
tout ». O r , c'est le savoir lui-même qui a changé d'orientation, c o m m e l'affirment Platon,
Aristote et Saint-Thomas d'Aquin. L a science est devenue la compréhension exacte,
systématique et maîtrisée des lois de la nature et de l ' h o m m e dans la nature.
88. Johan Galtung (1981) emploie une expression heureuse pour décrire le recours aux
technologies alternatives : « Il faut raisonner à partir de l'objectif et en déduire plus ou
moins les techniques appropriées. »
89. L'autonomie, en tant que concept socio-politique, ne pourrait s'appliquer que là où
fonctionnent des mécanismes de contrôle au niveau micro-social (communautés locales,
clans, familles élargies, familles nucléaires et enfin individus).
90. C'est ce que James T . Botkin (1981) appelle « le problème de la polarisation », autrement
dit « la tendance acquise du fait de notre formation — qu'a notre intellect à percevoir la
diversité au détriment de l'unité et vice versa. Nous avons l'impression que l'identité
culturelle exclut l'interdépendance mondiale, que l'autonomie est incompatible avec
l'intégration, que la solidarité est un ersatz de Pautosuffisance et que la mentalité
mondialiste menace l'indépendance nationale. Il semble qu'au niveau de la planète, la
notion d'association se soit effondrée ».
91. Il arrive parfois que des communautés, quoique géographiquement voisines, n'aient pas

174
Valorisation de la technologie traditionnelle et adaptation fonctionnelle de la technologie
moderne dans la perspective d'un développement endogène

d e contacts véritables d u fait d e l'extrême centralisation qui y règne en politique, d a n s les


transports et dans les communications.
92. O n peut par exemple tisser avec des métiers de facture différente, du plus simple au plus
complexe, et dans des locaux très divers, de la petite maison à la fabrique ; de m ê m e les
techniques de découpage des métaux peuvent être classées sur un continum allant des outils
à main les plus simples aux tours les plus perfectionnés, etc.
93. C'est à T . El-Beshri (1980) que j'emprunte cette image.

175
Chapitre 6

Interaction dynamique
des acteurs et des facteurs
dans une stratégie du
développement endogène.
Théories et pratiques
Roland Colin

L a recherche des cohérences ou des


ruptures de cohérence.
D e l'analyse à l'action
L e développement échappe difficilement à une certaine « mythologie »,
qu'elle soit d'origine « scientifique » ou « praticienne ». C e constat s'ac-
compagne de l'identification d'une indéniable charge affective d'autant plus
compréhensible que les enjeux sont d'importance: en définitive, conférer,
dans l'analyse ou dans l'action, une légitimité sociale (positive ou négative) à
un ensemble de phénomènes traduisant ou n o n la viabilité humaine d'un
système de société (viabilité voulant dire capacité de satisfaire les besoins et
les aspirations des individus constituant cette société).
U n décalage important s'est installé, dans de très nombreux cas, entre les
discours que l'on tient sur le développement et la réalité des faits auxquels
ces discours, théoriques ou empiristes, se réfèrent. Il faut dire que le
problème est d'autant plus complexe que le concept de développement a
suscité d'immenses controverses, ou bien, à l'inverse, a été pris en compte
c o m m e une sorte de postulat suffisamment explicite pour qu'on n'éprouve
aucun besoin de le définir. Cette dichotomie écartelée entre les extrêmes rend
difficile l'établissement d'une réflexion à la la fois pertinente et sereine
échappant aux pièges des simplifications abusives, dogmatiques ou antidog-
matiques. L'une des façons de ramener le débat aux exigences fondant les
conduites stratégiques et soutenant la recherche d u développement est de

177
Roland Colin

faire apparaître les « paradigmes » de référence, c'est-à-dire les « proposi-


tions clés » à partir desquelles on construit les systèmes — systèmes pour
l'interprétation ou systèmes pour l'action. Le choix des paradigmes apparaî-
tra peut-être alors c o m m e découpage arbitraire où l'on privilégie une
catégorie de références au détriment d'une autre.
Ainsi, l'appréciation de cette problématique diffère sensiblement selon
que l'on se range dans la catégorie des théoriciens qui portent leur attention
essentielle, sinon exclusive, sur les « facteurs de développement », ou dans
celle des stratèges opérationnels qui s'intéressent avant tout au « jeu des
acteurs de développement », des institutions qu'ils animent et des actions
qu'ils mènent.
Si l'on prend les choses sous cet angle, on constate qu'entre le jeu des
facteurs et le jeu des acteurs s'établit une dynamique différentielle qu'il
convient non pas d'opposer, mais de tenter d'élucider et éventuellement
d'articuler. D a n s le jeu des facteurs, la dynamique est observée entre des
phénomènes appartenant à des catégories distinctives d u système social
(l'économique, le politique, le culturel) et dont on cherche à saisir la logique
explicative en termes de rapports de causalité dans l'interaction. D a n s le jeu
des acteurs, la dynamique est observée entre des êtres humains investis de
fonctions distinctives à l'intérieur du système social et m u s par des forces qui
tendent à réaliser des objectifs, en synergie ou en contradiction, dans u n
rapport institutionnel (ou contre-institutionnel). D a n s la réalité, ces jeux
sont profondément imbriqués : les acteurs animent les facteurs de développe-
ment (la scène sociale n'est pas u n théâtre mort) ; les facteurs pèsent sur le
jeu des acteurs (ces derniers n'opèrent pas sur une scène vide).
Il nous semble important de prendre, au point de départ, le développe-
ment c o m m e u n processus de changement s'appliquant à une société
humaine déterminée et concernant tout autant les rapports entre les h o m m e s
que la production par laquelle ils répondent à leurs besoins de toute nature,
en recherchant l'ajustement optimal à leur projet des productions et des
rapports sociaux qui les encadrent.
O n fait apparaître de la sorte que ce processus a une portée globale : tous
les facteurs et tous les acteurs sont concernés. L a maîtrise du développement
ainsi compris, par les h o m m e s constituant la société dont on fait état,
suppose donc une capacité d'intégration des différents choix, des différentes
actions qui leur servent de support. Evoquer la dimension globale touche le
domaine de l'analyse. Évoquer l'intégration touche le domaine de l'action.
L a présente étude se propose de contribuer à une meilleure compréhen-
sion de la dynamique, c'est-à-dire du rapport des forces qui induisent le
processus du développement global et intégré. Elle vise à l'élücidation de ce
processus en comprenant le développement c o m m e reposant sur un m o u v e -
ment endogène, c'est-à-dire maîtrisé par les acteurs appartenant à la société
considérée et l'orientant selon leurs objectifs.
Cette perspective n'entend pas pour autant récuser le poids ou l'impor-
tance des facteurs extérieurs (exogènes), mais elle se préoccupe de la
capacité des acteurs dont nous parlons de contrôler le jeu de ces facteurs

178
Interaction dynamique des acteurs et des facteurs
dans une stratégie du développement endogène

pour les ordonner à leur projet. Elle n'exclut pas la complexité des systèmes
où des facteurs exogènes peuvent être soutenus par des acteurs endogènes et
des facteurs endogènes par des acteurs exogènes. L a combinatoire est
ouverte et souvent déroutante au premier abord. L e développement est
endogène si le m o u v e m e n t qui oriente les facteurs de l'intérieur et les facteurs
de l'extérieur est contrôlé, régulé de l'intérieur. Il est exogène si ces facteurs
internes et externes sont contrôlés de l'extérieur.
Cette clarification initiale doit être assortie, par-delà sa visée de principe
que l'on pourrait taxer aisément d'utopie, d'un « principe de réalité »: tous
les constats que l'on peut effectuer dans différents contextes géo-écono-
miques, politiques ou socio-culturels manifestent non pas des illustrations
modélisées à l'état pur de développement endogène ou de développement
exogène, mais des dynamiques différentielles, où des acteurs et des facteurs
s'affrontent, entrent en synergie, en compétition ou en contradiction. L a
résultante qui apparaît à l'analyse permet de caractériser des stratégies. Ces
stratégies évoluent dans l'histoire...
Notre propos est de faire le compte de quelques outils d'analyse et
d'action procédant d'une telle approche, en nous efforçant de mesurer leur
pertinence et leur utilité pour soutenir ou évaluer ces stratégies. N o u s
étudierons ainsi successivement : les cadres théoriques et les bases d'analyse
servant de référence, directement ou indirectement, aux stratégies de déve-
loppement ; la confrontation de ces bases théoriques avec u n corpus consti-
tué d'expériences de pratiques sociales du développement dans des contextes
différents (Afrique francophone, anglophone, lusophone, Asie, Amérique
latine) ; la possibilité de définir, dans le prolongement des démarches
précédentes, les composantes requises pour qu'une stratégie conduise à un
développement global, intégré, équilibré, auto-entretenu et maîtrisable par
les acteurs qu'il concerne.

Cadres théoriques et bases d'analyse


touchant le développement
L e développement est u n processus social, et à ce titre il peut faire l'objet
d'une analyse. Cette démarche suppose que l'on puisse définir les termes de
référence, en l'occurrence les concepts sur lesquels o n s'appuiera pour
élucider les phénomènes sociaux dont on veut comprendre la structure et la
dynamique. A partir de là, différentes constructions théoriques ont été
proposées. Il convient d'apprécier, dans la mesure du possible, leurs limites,
leurs contradictions, leur portée. C'est sur ces bases et en fonction de ces
éclairages que nous pourrons mesurer la pertinence des différents outils de
méthodes utilisables dans l'analyse sociale et établir le rapport entre théorie
et pratique.

Les composantes du système: le jeu des facteurs


Si le développement est une transformation d'un système social donné à
travers une période de l'histoire, ce m o u v e m e n t , qui est en m ê m e temps

179
Roland Colin

changement, concerne toutes les composantes du système. C e sont ces


composantes et leurs rapports qu'il importe d'identifier. D a n s un premier
temps, nous nous limiterons à la définition de ces composantes et de leurs
liens élémentaires avant d'observer les explications que l'on a pu donner aux
constructions globales, c'est-à-dire avant d'aborder l'univers de la théorisa-
tion.
Le système social, il faut le rappeler, est inscrit, dans tous les cas de
figures, dans un écosystème lui-même géographiquement circonscrit. O n
peut donc parler de l'écosystème propre d'une société déterminée (écosys-
tème voulant dire l'ensemble des données composant le « milieu » où vivent
et évoluent les êtres humains formant société). Ces données sont de l'ordre
du non vivant (« facteurs a-biotiques ») : climat, sol, hydrographie, oro-
graphie ; et de l'ordre du vivant (« facteurs biotiques ») : micro-organismes,
peuplement végétal, peuplement animal.
Toutes les composantes de cet ensemble interagissent les unes sur les
autres, directement ou indirectement, à travers des échanges complexes
d'énergie et d'information. L e système évolue à tout m o m e n t . Lorsqu'il
laisse apparaître une symbiose globale de ses composantes, ou d'une part
importante de ses composantes, on peut dire que l'on se trouve en présence
d'un système en état de régulation. L a régulation signifie q u e les échanges
entre les différentes catégories de composantes s'opère de telle manière
qu'elles sont en mesure de se reproduire en suivant des « chaînes de
transformation » d'énergie et d'information où la vie et la mort des vivants
s'équilibrent ou se rééquilibrent et où, d'une façon générale, les ressources
nécessaires à ce renouvellement ou à cette croissance de la vie se trouvent
constamment présentes.
Lorsqu'il y a rupture de maillons importants dans ces « chaînes de
transformation », la forme d'équilibre qui leur était liée ne peut subsister. L e
système n'est plus en état de régulation. Ses composantes se dissocient. O u
bien elles émigrent vers u n autre écosystème où elles trouveront leur place
dans de nouvelles chaînes de régulation ; ou bien elles établiront entre elles,
dans le m ê m e écosystème un nouveau type de régulation ; ou bien elles
disparaîtront en se réduisant à leurs composantes organiques élémentaires.
L ' h o m m e et le système humain (système social) sont nécessairement
partie prenante de la régulation de leur écosystème d'accueil et peuvent ou
subir ou agir dans un système de régulation. L a mise en évidence de
l'interaction homme/écosystème n'est pas la moindre dimension des proces-
sus de développement. C'est la raison pour laquelle il apparaît important de
faire une place à ce rapport fondamental au seuil de toute exploration de la
conceptualisation.
Il existe donc une contrainte de régulations non seulement interfacto-
rielle, mais aussi interactorielle. Les interactions ne sont pas seulement
linéaires ou circulaires (chaque facteur communiquant avec un autre facteur
dans une « série » ou avec tous les autres facteurs dans un ensemble), mais
aussi, pourrait-on dire, « spirales » ou « sphériques »: c'est toute l'épaisseur
de la vie sociale et culturelle qui se construit dans un jeu puissamment

180
Interaction dynamique des acteurs et des facteurs
dans une stratégie du développement endogène

complexe, où les choses et les h o m m e s s'interinfluencent, mais aussi


« prennent sens », sans que le « sens » puisse s'affranchir des êtres humains
qui le construisent. Il faut cependant y ajouter la dimension du temps et de la
mémoire: mémoire biologique, pourrait-on dire, par la transmission d u
patrimoine génétique (sans sombrer dans les excès de la sociobiologie),
mémoire sociale et culturelle, par la transmission des expériences et des
connaissances entre les individus et les cultures, grâce au développement des
technologies des « supports de mémoire », sans négliger le potentiel extra-
ordinaire de la tradition orale qui se perd dans la nuit des temps.
C'est par référence à cet ensemble de concepts que l'on peut tenter de
mieux comprendre le développement, et spécialement le développement
endogène. Entre ces différents facteurs et acteurs, des elaborations théo-
riques se sont efforcées d'établir des rapports de causalité, de détermination,
de dépendance. Il faut dresser l'inventaire de l'essentiel de ces théories avant
d'en faire un bilan critique.

Différentes constructions théoriques proposées


Il y a deux catégories principales de théoriciens à l'heure présente dont la
démarche tend, directement ou indirectement, à élucider le développement:
les théoriciens qui se placent hors de la problématique marxiste et les
théoriciens qui se situent dans la problématique marxiste. Ces derniers se
divisent en deux groupes : ceux qui conçoivent le système marxiste c o m m e
un ensemble donné et pratiquement complet de catégories et de concepts
permettant d'analyser l'ensemble des situations historiques passées et pré-
sentes, et ceux qui considèrent les catégories et concepts marxistes c o m m e u n
point de départ dont il faut créer et actualiser les prolongements, dans une
démarche critique ouverte et sans cesse renouvelée devant le surgissement de
l'histoire inédite.
Il ne peut être question de procéder à un inventaire approfondi et
complet. N o u s retiendrons les données les plus représentatives des princi-
pales écoles, en prenant c o m m e référence les positions exprimées sur
l'origine et les mécanismes du changement social, et en tenant compte de la
place donnée au jeu des facteurs et au jeu des acteurs.

HORS DU SYSTÈME MARXISTE

Le groupe des fonctionnalistes

A partir de Malinowski, et en dépassant le dogmatisme de ce dernier, ce


groupe a été illustré spécialement, dans la période récente, par A . R .
Radcliffe-Brown qui a m a r q u é profondément la recherche théorique anglo-
saxonne. Le fonctionnalisme de Radcliffe-Brown annonce par certains côtés
le structuralisme actuel : en particulier par l'attention portée aux systèmes,
aux modèles ; mais le problème du changement social n'est pas, pour lui, la
question fondamentale. Radcliffe-Brown ne l'élude pas, cependant, en

181
Roland Colin

s'appuyant sur la notion de « dysfonction ». L e changement d'ensemble du


système répond à l'ajustement nécessité par la dysfonction qui affecte à un
m o m e n t donné un ou plusieurs de ses éléments. Dans cette perspective,
l'attention portée aux « facteurs » du système social est prédominante.
A . R . Radcliffe-Brown, selon P . Mercier 1 , « a compris combien il était
important de considérer, pour interpréter les phénomènes de changement
socio-culturels récents, la "situation globale" dans laquelle ils ont lieu ;
combien il fallait se garder de toute conception "parcellaire" du changement.
A . R . Radcliffe-Brown est aussi attentif à l'histoire. Certes, sa conciliation du
synchronique et du diachronique n'est pas entièrement convaincante, et ses
hypothèses d'histoire culturelle sont parfois légères. Et sa conception —
d'origine durkheimienne — d'une tendance évolutive vers les sociétés plus
complexes et à plus grande échelle, si elle est acceptable, n'est guère
explicative ».

Les structuralistes

Dans la ligne de C . Lévi-Strauss, ils consacrent la part la plus importante de


leur démarche à la construction de modèles de systèmes structurels, non plus
directement définis par le jeu des fonctions des éléments qui les composent,
mais en vertu d'une « logique » décelée à l'intérieur des ensembles de
données culturelles, logique appartenant à l'ordre des « inconscients »
sociaux de façon comparable à la structure d u langage. E n définitive, pour
Lévi-Strauss, le tracé de cette logique s'expliquerait par l'omniprésence de ce
qu'il appelle « l'esprit humain » dans les faits de culture. Mais il ne dit pas si
l'esprit humain change, ou plus exactement il ne considère pas (puisqu'il est
évident qu'il y a changement) la façon dont se produit le changement dans
l'histoire concrète inscrite dans le temps. L e discours structuraliste reste
sensible aux transformations d e modèles, mais sans établir la relation avec la
culture historique vécue.
Les démarches fonctionnalistes et structuralistes peuvent nous aider,
dans notre approche d'analyse du jeu des facteurs dans la société, en nous
incitant à la considérer c o m m e un système de structures régies entre elles par
des relations, des interactions qu'il est important de connaître. Mais nous
devons nous interdire de donner une valeur « d'abstraction totalitaire » à ces
modèles, qu'il faut corriger en les situant dans un c h a m p socio-culturel
travaillé par l'histoire et peuplé d'événements et d'acteurs sociaux porteurs
de forces de changement.

Les théories évolutionnistes

Nous ne nous attarderons pas longtemps sur les théories évolutionnistes ou


plus exactement néoévolutionnistes. L'illustration la plus typique, et la plus
vulnérable aux critiques également, nous est donnée par la théorie de W . W .

1. P . Mercier, Histoire de l'anthropologie, Paris, P U F , 1966, p. 143.

182
Interaction dynamique des acteurs et des facteurs
dans une stratégie du développement endogène

Rostow qui entreprend de définir les étapes « nécesaires » que doit parcourir
toute société pour accéder à la modernité « avancée ». Ces étapes seraient au
nombre de cinq : société traditionnelle ; « pré-conditions d u développe-
ment » ; décollage ; maturité ; consommation de masse, dans un parcours
universellement défini et unilinéaire2. O n ne peut qu'adhérer à la critique
formulée par G . Balandier: « Cette manière de voir implique u n détermi-
nisme technico-économique simpliste et u n "politico-centrisme" fort vulné-
rable. Elle adhère (sans inquiétude excessive) à u n évolutionnisme unili-
néaire, qui c o n d a m n e les sociétés en développement à répéter les processus
ayant assuré le progrès de certaines des sociétés aujourd'hui "avancées". Elle
leur dénie la possibilité de faire naître des sociétés et des économies
inédites3. »
Au-delà de Rostow, la grande majorité des néo-évolutionnistes actuels
semble avoir renoncé à la conception d'une « loi historique » déterminant un
processus unilinéaire obligatoire. « L'évolutionnisme multilinéaire oriente
les recherches consacrées aux procès de changement culturel ; il c o m m e n c e à
réduire le socio-centrisme des politologues envisageant le développement des
sociétés politiques ; il affecte moins, par contre, l'étude des changements
agissant au sein des formations sociales et provoquant leur transformation.
D'autre part, la comparaison des processus de développement et de moder-
nisation (...) a imposé l'abandon de modèles théoriques trop simplistes. Elle
fait mieux apparaître les discontinuités, les "ruptures de modernisation", le
m o u v e m e n t différentiel de chacun des systèmes constitutifs d'une m ê m e
société globale qui ne se transforme pas "en bloc", la diversité structurelle
résultant de l'industrialisation4. »
G . Balandier cite en particulier Sahlins et Service c o m m e exemple de ce
néo-évolutionnisme « ouvert »: l'un et l'autre admettent que le progrès a
souvent tendance à passer d'une étape « peu développée » à une étape
comparativement « très développée », procédant alors par mutation. Q u a n t
à Talcott Parsons, que G . Balandier range également dans ce groupe (alors
que Nisbet le classe c o m m e « fonctionnaliste »), il distingue trois états
principaux dans l'évolution sociale: l'état primitif, l'état intermédaire et
l'état moderne, mais en portant l'accent sur les « sous-états » et les « varia-
tions structurelles qui se manifestent dans chaque phase ».

Le courant développementaliste

Le courant développementaliste est l'un des plus représentatifs des lignes de


recherche actuelle.

2. W . W . Rostow, Les étapes de la croissance économique, Paris, L e Seuil, 1962 (traduction


française).
3. G . Balandier, Sens et puissance, Paris, P U F , 1971 ; voir aussi Samir A m i n , L'accumulation à
l'échelle mondiale, Paris, Anthropos, 1971, 2 e éd., p p . 17-19.
4. G . Balandier, op. cit., p. 19.

183
Roland Colin

Le courant dynamiste
Il est représenté notamment par Georges Balandier, M a x Gluckman, E . R .
Leach, A . Etzioni, J.-P. Nettl, R . Robertson, etc. N o u s nous référerons
essentiellement à la description q u ' e n donne G . Balandier.
C e courant est né d'une analyse critique et d ' u n dépassement des
positions développementalistes et structuro-fonctionnalistes. Il s'appuie au
départ sur u n approfondissement d u concept de dynamique sociale dont il
démontre qu'il recouvre des réalités qu'il est nécessaire de distinguer.
G . Balandier exprime ainsi les données de base: « Trois ordres de données
dynamiques peuvent être retenues en première analyse: celui des dyna-
mismes inhérents au système social, à ses conditions de composition, de
fonctionnement et de reproduction ; celui des dynamismes par lesquels le
système tend à sa pleine réalisation ; celui des dynamismes provocateurs de
transformation, entraînant un changement de régime structurel. Il n'appa-
raît pas de rupture nette entre ces ordres, mais les exigences logiques
imposent de les séparer5. »
L a seconde démarche de l'école dynamiste entend tenir compte à la fois
de la dynamique interne d ' u n système (modulé selon les trois formes
énoncées ci-dessus) et de la dynamique « d u dehors » : les forces en prove-
nance d'autres systèmes et qui exercent leur effet sur le premier système, ce
qui peut aller jusqu'à le réduire à l'état de domination en détruisant sa
régulation propre et en lui imposant une régulation étrangère.
Comprendre le jeu de ces dynamiques complexes exige que l'on s'attache
à l'analyse des instances constitutives des systèmes (niveaux ou « paliers en
profondeur » selon l'expression de Gurvitch), ainsi q u ' à celle d u jeu des
acteurs sociaux autour desquels s'organise la « pratique » par laquelle se
manifestent les dynamismes. U n e série de problèmes surgissent dans le
prolongement de ces données de base.
L a reconnaissance du d y n a m i s m e du premier type (inhérent au système)
suppose que l'on reconnaisse le système c o m m e fondé sur un jeu constant
d'équilibres précaires entre des « tendances antagonistes » (Bendix). O n
peut rapprocher cette interprétation de celle que donne Kurt Lewin à
l'échelle différente des micro-réalités sociales que sont les petits groupes dont
la dynamique est masquée par des « équilibres quasi-stationnaires » fondés
sur le jeu de forces et de contre-forces6. O n doit pouvoir explorer la structure
des systèmes à partir de la « reconnaissance des différences » entre les
éléments et les relations qui les lient: « Pas de système sans différences, sans
mise en relation des éléments (ou unités) différenciés ; cette dernière impose
que les éléments ne soient pas traités c o m m e équivalents, mais ordonnés,
hiérarchisés : l'ordre résulte de cette hiérarchie, des relations dissymétriques
établies entre les éléments ; fondé sur des relations de cette nature, sur une ou
des hiérarchie(s) créatrice(s) de subordination, cet ordre est instable, por-
teur de tensions qui en sont spécifiques7. »

5. G . Balandier, Sens et puissance, op. cit., p. 46.


6. Kurt Lewin, Psychologie dynamique, Paris, P U F , 1964, 2 e éd., chapitre I X , p . 244 et suiv.
7. G . Balandier, op. cit., p. 50.

184
Interaction dynamique des acteurs et des facteurs
dans une stratégie du développement endogène

Cette analyse de G . Balandier n'implique donc pas le recours à un


principe explicateur universel, puisqu'il met en évidence un « ordre instable,
porteur de tensions », donc u n perpétuel jeu des forces entre acteurs et
facteurs. M a i s on ne peut s'arrêter là: il faut prendre en compte les systèmes
complexes, « systèmes de systèmes ». A l'intérieur d'un macrosystème, tel la
société globale, les systèmes sont toujours en m o u v e m e n t . « Leur équilibre
reste précaire, et toute rupture de solidarité, tout antagonisme entre les
éléments qui les composent, provoquent leur dégradation à terme. »
Les relations entre systèmes, dans la problématique dynamiste, posent
une triple question : c o m m e n t s'établissent « la compatibilité des systèmes et
leur ajustement » ? C o m m e n t opèrent les acteurs sociaux ? Quelle est l'action
différentielle d u temps, du fait que « les éléments constitutifs des systèmes
sociaux ne sont pas tous d u m ê m e âge, pas plus que les divers systèmes
composant la société globale »?
A partir de là, on peut étudier l'activité des dynamismes dans chaque
niveau de la réalité sociale, la façon dont les niveaux se correspondent, et les
« relations de domination, de subordination, d'autonomie partielle établies
d'instance à instance ». Cette série de problèmes touche tout particulière-
ment la question réexaminée par les néomarxistes de la détermination en
dernière instance par l'économique et celle des formes de transition d'une
formation sociale à une autre.
L a recherche dynamiste animée par G . Balandier, s'agissant d u rôle des
acteurs sociaux, utilisateurs et créateurs de d y n a m i s m e , s'attache à établir
« la confrontation des "systèmes", ou structures logiques, par lesquels les
sociétés se définissent et fondent leur ordre spécifique, et des pratiques,
c'est-à-dire des formes de praxis, qui se manifestent dans les diverses
circonstances où se trouvent engagés les agents sociaux. Elle tente, à partir
de ces dernières, d'appréhender les systèmes sociaux dans leur continuelle
formation et transformation, de déterminer leur marge d'incertitude8 ».
Ceci conduit à établir les concepts nécesssaires à la qualification des
pratiques des acteurs sociaux (ou « agents sociaux ») que G . Balandier
répartit en quatre catégories : conformité, stratégie, manipulation et contes-
tation. Mais ces distinctions « ne fixent pas des catégories rigoureusement
séparées ; le passage se fait de l'une à l'autre, ne serait-ce que par implica-
tions successives dans l'ordre m ê m e où elles viennent d'être envisagées. Elles
évoquent u n continuum s'étendant de l'acceptation passive à la mise en
cause radicale, par l'intermédiaire de l'acceptation active et "calculée" (...).
C'est la détermination de leur importance relative, de leurs relations
respectives, qui permet d'établir la dynamique interne d'un système social à
un m o m e n t donné 9 ».
O n voit, à travers cet exposé, malgré son caractère trop schématique qui
rend mal compte de la façon dont la totalité de la démarche anthropologique
est elle-même « redynamisée » par cette approche dynamique du c h a m p

8. Ibid., p. 59.
9. Ibid.

185
Roland Colin

social, à quel point la problématique qui en ressort rejoint les questions


initiales que nous évoquions au sujet de l'élucidation du développement. E n
particulier l'attention portée à la pratique des acteurs sociaux c o m m e
porteurs des dynamismes sociaux, incarnation du jeu des facteurs.

LES THÉORIES MARXISTES ET LE C H A N G E M E N T SOCIAL

N o u s avions distingué, au seuil de cette investigation, deux types d'analyse


marxiste: celle qui s'est bloquée dans le dogmatisme en considérant la
théorie c o m m e pratiquement achevée et celle qui s'appuie sur une théorie
plus ouverte, et, à partir d'une utilisation critique de l'appareil conceptuel
établi, s'eflbrce de trouver les réponses nouvelles aux problèmes nouveaux,
qui permettent par l à - m ê m e d'éclairer davantage les démarches précé-
dentes.
N o u s ne nous attarderons guère sur le marxisme dogmatique qui, la
plupart du temps, ne peut échapper aux critiques dont est justiciable tout
développementalisme unilinéaire conçu c o m m e système étroit et rivé à u n e
« orthodoxie » construite par référence au passé. Il est inutile d'épiloguer sur
la « stérilisation stalinienne » et ses effets sur un certain nombre d'écoles
marxistes s'attachant aux sciences humaines.
O n a présenté, et l'on continue encore de présenter, une théorie marxiste
qui serait en quelque sorte le pendant « progressiste » de l'analyse de W . W .
Rostow déterminant les stades de « développement obligé » de toute société
pour passer du « c o m m u n i s m e primitif » au socialisme. L a critique en a déjà
été faite. Sans pouvoir entrer dans le détail d'une analyse des recherches et
des développements néomarxistes, nous retiendrons tout spécialement les
points qui peuvent contribuer à éclairer notre problématique.
E n premier lieu, sur la conception marxiste du changement et d u
dynamisme social, il faut noter l'apport d u groupe L . Althusser, E . Bali-
bar'°: ces auteurs admettent au point de départ la distinction nécessaire, en
rejoignant par là l'analyse dynamiste, entre le dynamisme inhérent à la
structure et le dynamisme qui s'applique au changement et à son développe-
ment. L e dynamisme interne aux structures, fondé sur la contradiction, ne
tend pas au dépassement de cette contradiction, mais à sa reproduction. Par
contre le dynamisme qui produit le développement des structures conduit à
des seuils de rupture d'équilibre interne entre les structures, dans leur
articulation, qui aboutit à une transformation du système, en passant par
une phase de transition. Dans cette phase de transition, les structures
libérées de leur assemblage antérieur peuvent se combiner en de nouveaux
assemblages: ainsi divers modes de production coexistent au sein d'une
m ê m e formation sociale, avec l'un d'eux en situation dominante. A ce
niveau, C . Bettelheim introduit une nuance importante: « N e devrait-on pas
distinguer entre, d'une part, la combinaison "stable" de plusieurs m o d e s de
production ou "d'éléments" relevant de plusieurs modes de production (...)
d'autre part, des combinaisons "instables" conduisant à des déplacements

10. Voir L . Althusser, E . Balibar et R . Establet, Lire le Capital, tome II, Paris, Maspero, 1966.

186
Interaction dynamique des acteurs et des facteurs
dans une stratégie du développement endogène

de dominance et qui seraient des formes de transition spécifiques, que l'on


n'aurait précisément pas le droit d'appeler des modes de production de
transition parce que la caractéristique d'un m o d e de production serait sa
capacité de se reproduire (...)?»; et il fait référence à Lénine, en 1918,
définissant la « transition c o m m e la coexistence "d'éléments", de "frag-
ments", de "parcelles", qui relèvent "à la fois du capitalisme et du socia-
lisme", ainsi que d'autres "éléments" qui relèvent de différents types
économiques et sociaux qui coexistent en Russie11 ». L'ouverture de la
théorie marxiste à ces problèmes de « transition » présente un intérêt certain
pour toute recherche concernant les mutations sociales liées au développe-
ment.
E n second lieu, on doit prendre acte du renouveau de l'analyse marxiste
s'appliquant aux formes non occidentales d'évolution des formations sociales
évoquées par M a r x à propos du concept de « m o d e de production asia-
tique ». O n a recherché à adapter à l'Afrique la notion de m o d e de
production asiatique (Godelier et Suret-Canale) ou bien à établir l'existence
d'un « m o d e de production africain » (C. Coquery-Vidrovitch). M . G o d e -
lier, dans une préface à u n recueil de textes choisis des classiques marxistes
sur les sociétés précapitalistes12, rectifie les présentations « fixistes » de la
pensée de M a r x sur ce type de formations sociales en faisant « découvrir u n
M a r x méconnu qui vient dénoncer sans équivoque la contrefaçon dog-
matique qui passa, pendant toute une époque, pour le marxisme 1 3 ». Il
montre c o m m e n t la pensée des fondateurs du marxisme sur le problème des
sociétés précapitalistes témoigne d'une attitude ouverte, corrigeant à plu-
sieurs reprises des analyses antérieures. Godelier en tire une exigence:
« Pour respecter ce caractère ouvert, inachevé, dynamique de la pensée de
M a r x et d'Engels, il faut l'aborder historiquement en précisant la nature et
les raisons de ses variations et de ses invariances14. » Ceci a conduit les
analystes marxistes à s'attacher à l'étude des formations sociales africaines
dans leur stade précapitaliste, puis dans la période marquée par l'impact de
l'économie marchande, dans le stade de « transition au capitalisme ».
Au-delà de Godelier, et dans des lignes de travail qui divergent entre elles
sur plus d'un point, on voit ainsi paraître la description faite par Claude
Meillassoux de la société gouro de Côte d'Ivoire, qui est interprétée c o m m e
un « m o d e de production cynégétique et lignager15 ». E . Terray reprend le
11. Charles Bettelheim, « R e m a r q u e s théoriques», en commentaire au texte de Pierre-
Philippe Rey, « Sur l'articulation des m o d e s de production », cahier 2, Problèmes de
planification, n° 13, Centre d'études de planification socialiste, E P H E , 6 e section, sans date,
multigr., p. 185. Voir aussi C h . Bettelheim, « la transition vers l'économie socialiste »,
Paris, Maspero, 1970.
12. M . Godelier, « Préface » à Sur les sociétés precapitalist. Textes choisis de Marx, Engels, Lénine,
Paris, C E R M , Éditions sociales, 1970 (voir aussi M . Godelier, L'idéal et le réel, Paris,
Fayard, 1984).
13. M . Godelier, op. cit., p. 14.
14. Ibid., p. 18.
15. Claude Meillassoux, Anthropologie économique des Gouro de Côte d'Ivoire, Paris, L a H a y e ,
M o u t o n , 1964. Voir aussi d u m ê m e auteur « Essai d'interprétation du p h é n o m è n e
économique dans les sociétés traditionnelles d'autosubsistance », Cahiers d'études afri-
caines^" 4, décembre 1960.

187
Roland Colin

problème par la suite et tout en rendant h o m m a g e au caractère fécond et


novateur de l'ouvrage de Meillassoux, lui reproche de n'avoir pas, dans la
ligne d'Althusser, recherché à dépasser la perspective du m o d e de produc-
tion unique. E n utilisant les matériaux de Meillassoux, il montre la coexis-
tence de deux modes de production, l'un réalisé dans le cadre du système
tribal-villageois, l'autre dans le cadre lignager. D a n s cette démarche, Terray
s'efforce de mettre en place une méthodologie permettant de déterminer les
modes de production au sein des sociétés dites « primitives » 16 .
Pierre Philippe Rey, quant à lui, a rassemblé un important dossier sur
trois études d u Congo-Brazzaville17, fondement de son analyse en quatre
chaînons: le système lignager, la traite, le système colonial, le néocolonia-
lisme. Il s'écarte sensiblement de Godelier qui lui semble trop marqué par
1'« idéologie structuraliste ». Plus proche d ' E . Terray, il défend cependant
un point de vue différent de ce dernier en considérant notamment que dans
les sociétés lignagères, les classes d'âge fonctionnent c o m m e des classes
sociales. C e dernier point semble particulièrement contestable, du fait que
les classes d'âge sont des « points de transition » nécessairement tempo-
raires, alors que les « classes sociales »fixentles individus dans des rapports
dont ils ne sortent pas nécessairement.
Il faut ajouter aux recherches appliquant les catégories marxistes aux
sociétés précapitalistes africaines une autre dimension du courant néomar-
xiste tendant à rompre avec la réduction d u système explicatif du change-
ment aux dynamismes internes aux systèmes sociaux. Dans le prolongement
de la théorie de l'impérialisme de Lénine s'est constituée à une date
relativement récente (sur une période de l'ordre de quinze ans), une théorie
de l'impérialisme néocapitaliste et du système mondial de l'économie m a r -
chande, à la suite notamment des travaux de Paul Baran et Paul Sweezy sur
le capitalisme monopoliste18.
Débordant largement le cadre de la sociologie et faisant la part essentielle
aux facteurs économiques, la théorie s'attache à expliquer les mécanismes de
domination établis par le système néocapitaliste international sur les forma-
tions des pays dits sous-développés. A u n o m b r e des études les plus impor-
tantes pour l'objet de notre recherche, nous devons considérer l'ouvrage de
Rodolfo Stavenhagen sur les classes sociales dans les sociétés agraires19 qui,
dans une approche comparative entre l'Afrique et l'Amérique latine, observe
le mécanisme de constitution de classes à partir de transformations agraires
dues en particulier à la création de l'économie de plantation et à l'introduc-
tion des cultures industrielles en milieu traditionnel. Le caractère comparatif
de l'étude ne lui permet pas d'aller dans toute la profondeur souhaitable,
mais le p a n o r a m a dressé est éclairant, tout spécialement en ce qui concerne
la relation entre le régime d'appropriation de la terre et l'évolution des
formations sociales.

16. E . Terray, Le Marxiste devant les sociétés primitives. Deux études, Paris, M a s p e r o , 1969.
17. Pierre Philippe R e y , Colonialisme, néocolonialisme et transition au capitalisme. Exemple de la
Comilog au Congo-Brazzaville, Paris, M a s p e r o , 1971.
18. P . Baran et P . Sweezy, Le capitalisme monopoliste, Paris, M a s p e r o , 1968.
19. Rodolfo Stavenhagen, Les classes sociales dans les sociétés agraires, Paris, Anthropos, 1969.

188
Interaction dynamique des acteurs et des facteurs
dans une stratégie du développement endogène

Mais ce sont Arghiri E m m a n u e l et Samir A m i n qui ont brossé le tableau


le plus complet d u système. Arghiri E m m a n u e l s'attache à montrer c o m m e n t
le fait de l'inégalité de l'échange entre le centre industrialisé et la périphérie
sous-développée contraint à repenser profondément l'analyse des phéno-
mènes de lutte de classes qui ne peuvent plus se comprendre dans les limites
désormais trop étroites des entités nationales20. Q u a n t à Samir A m i n , il nous
offre une s o m m e qui se présente essentiellement c o m m e une critique de la
théorie du sous-développement telle que l'a élaborée l'économie non mar-
xiste, en se fondant spécialement sur l'école « marginaliste » qui ignore le
rôle réel du profit et de la plus-value. Il écrit: « L a théorie du sous-
développement et du développement ne peut être que celle de l'accumulation
d u capital à l'échelle mondiale. L a confusion entretenue entre les économies
et les sociétés précapitalistes autonomes d'une part, caractérisées par leur
cohérence d'ensemble, et les économies et les sociétés intégrées au m o n d e
capitaliste dominant par le fait historique de la colonisation, dans lesquelles
le capitalisme a été introduit de l'extérieur, est à l'origine des errements de la
théorie du sous-développement. Notre perspective conduit à chercher dans
une autre direction: celle de l'analyse du processus unique qui est à la fois
processus du développement au centre et processus du sous-développement,
ou mieux du "développement d u sous-développement" (selon l'expression
de Franck) à la périphérie. Elle oblige à préciser le contenu de concepts
différents : ceux de croissance, de développement (et donc de croissance sans
développement), de mise en valeur ou de modernisation dont le Tiers M o n d e
actuel est l'objet ; à analyser le rôle spécifique du Tiers M o n d e dans le
mécanisme du système à l'échelle mondiale 21 . »
Les théoriciens marxistes se voient ainsi sollicités dans deux principales
directions de travail: d'une part rechercher des instruments d'analyse
applicables aux formations sociales dominées (et rendant compte des méca-
nismes de leur « dominabilité »), d'autre part expliquer les macrostructures
d u système de domination « externe » et rendre compte de ses dyna-
mismes 2 2 .

RECHERCHES DE LIGNES N O U V E L L E S

Toutes ces recherches théoriques ont marqué et continuent de marquer la


réflexion sur le développement. Elles se poursuivent, mais dans le traitement

20. Arghiri E m m a n u e l , L'échange inégal, Paris, Maspero, 1972 (nouvelle édition).


21. Samir A m i n , L'accumulation à l'échelle mondiale, Paris, Anthropos, 1971 (2e édition), p. 30.
22. « L ' e x a m e n (...) de nouveaux matériaux ethnographiques, historiques, voire archéo-
logiques, choisis pour éclairer le fonctionnement aussi bien des sociétés sans classes que de
sociétés hiérarchisées en ordres, castes ou classes, nous a montré de façon récurrente que
des deux qui fondent le pouvoir dans ces sociétés, la plus forte, celle qui assure dans le long
terme le maintien et le développement de ce pouvoir, n'est pas la violence sous toutes ses
formes qu'exercent les dominants sur les dominés, mais le consentement sous toutes ses
formes des dominés à leur domination, consentement qui, jusqu'à un certain point, les fait
coopérer à cette domination. » Maurice Godelier, L'idéel et le matériel, Paris, Fayard, 1984,
pp. 23-24.

189
Roland Colin

des idées qu'elles organisent et qu'elles proposent, certaines données appa-


raissent plus directement pertinentes et utiles lorsque, débordant la perspec-
tive du théoricien, on se place du point de vue du praticien qui se trouve, lui,
confronté avec des situations à interpréter et des problèmes à résoudre.
C'est dans cette ligne que nous nous efforcerons de faire apparaître
l'intérêt de certaines voies nouvelles, avant d'évoquer le problème des
méthodes. Ces voies touchent particulièrement l'émergence des pratiques
concrètes de pouvoir et leur place dans la dynamique sociale d'une part, et
l'émergence de la différence culturelle et ses incidences sur le développement
d'autre part.

Émergence des pratiques concrètes de pouvoir

N o u s avons noté l'importance de ce que nous avons appelé le « jeu des


acteurs ». L'émergence des acteurs dans leur jeu de pouvoir apparaît
clairement dans de nombreuses sociétés dites « traditionnelles ». A ce sujet,
Georges Balandier a pu parler de « théâtrocratie ». L'art de faire ressortir
ainsi les rapports sociaux dans une sorte de « théorie en acte » se manifeste
notamment chez les K o n g o de la République populaire du C o n g o dans une
institution n o m m é e malaki. « Elle avait à l'origine l'aspect d'une fête an-
nuelle exaltant la force des lignages et contribuant à raviver les alliances,
réglant la succession des h o m m e s prééminents par la transmission de leurs
biens et la dévolution de leurs fonctions, permettant de confirmer (ou de
valider) les rapports de puissance. L e malaki faisait apparaître sur la scène
villageoise, les personnages, les biens, les symboles, lesfiguresimaginaires
porteuses de valeurs — et leurs relations mutuelles. C'était un sociodrame au
sens le plus direct d u mot, un m o y e n de remise à neuf des rapports sociaux en
m ê m e temps q u ' u n e théorie de la société kongo exprimée par une action
dramatique engageant des acteurs nombreux. C'était un phénomène social
total et joué. Les sociétés extérieures à l'écriture sont contraintes de recourir
à ce procédé, elles le rendent particulièrement remarquable. Aucune société
ne peut néanmoins échapper à la nécessité de sa propre théâtralisation23. »
Les sociologues « institutionnalistes » se sont attachés à montrer le
décalage entre le « jeu formel » des acteurs et les rapports de force non
formalisés qui marquent la dynamique de pouvoir dans toute institution.
D a n s le cas d u malaki évoqué par G . Balandier, la régulation s'opère au
grand jour — d u moins jusqu'à un certain point, car on peut imaginer que le
rituel s'accompagne de multiples échanges moins apparents, avant, pendant
et après ces séquences « théâtralisées » de la vie sociale. L a régulation a pour
objet, dans ce cas, de ramener le jeu collectif des acteurs sociaux de
différentes catégories à la charte et aux objectifs d'intérêt c o m m u n qu'il a,
théoriquement, mission d'accomplir. C'est une elucidation active des déca-
lages, voire des contradictions.
Après Castoriadis, les « institutionnalistes » nous montrent, de la m ê m e

23. G . Balandier, Le détour. Pouvoir et modernité, Paris, Fayard, 1985, p. 99.

190
Interaction dynamique des acteurs et des facteurs
dans une stratégie du développement endogène

façon, que toute institution qui a la charge de réguler les rapports sociaux en
fonction d'objectifs explicites tend à se diviser, sous le coup du «jeu des
acteurs », en deux forces contradictoires. Les acteurs, investis dans l'institu-
tion d'un rôle institutionnel qui les « légitime » et leur donne du pouvoir,
tendent à fixer leur statut et leur pratique en prenant une réelle indépen-
dance par rapport aux objectifs d'intérêt collectif représentant le but de
l'institution. Ils constituent ainsi ce que les théoriciens de ce courant
n o m m e n t « l'institué ». Ils se distinguent, par l à - m ê m e , des acteurs sociaux
qui donnent la primauté aux objectifs à atteindre pour remplir les buts qui
sont ceux du « m o u v e m e n t fondateur de l'institution » et qui correspondent
à leurs intérêts et répondent à leurs besoins. Leur m o u v e m e n t évolue en
fonction de ces besoins. Ils représentent « l'instituant ». O n voit se nouer
ainsi une dialectique entre l'institué et l'instituant. Il paraît important, pour
pouvoir comprendre la « dynamique différentielle des acteurs » du déve-
loppement dans une stratégie globale et endogène, d'être en mesure d'identi-
fier les acteurs jouant le jeu de l'institué et ceux jouant le jeu de l'instituant.
Le développement endogène et centré sur l ' h o m m e , dans la mesure où il
recherche les voies et moyens de répondre aux besoins d'un ensemble social
déterminé, devrait veiller à préserver la dominance de l'instituant sur
l'institué, sans pour autant s'affranchir de la nécessité de définir, d'établir
des « cadres institutionnels » chargés de gérer l'intérêt de l'ensemble24.

Émergence de la différence culturelle et ses incidences sur le développement


L a reconnaissance de l'importance de la dimension culturelle du développe-
ment est de mieux en mieux acceptée, dans le m o n d e des théoriciens c o m m e
dans celui des praticiens. Cependant tout se passe, dans de très nombreux
cas, c o m m e si la culture se voyait attribuer u n statut latéral, voire marginal,
constituant, au mieux, une catégorie parmi d'autres. N o u s devons opposer
cette démarche adventice à l'exigence que nous avons affirmée précédem-
ment de considérer la culture c o m m e le système global de production d'un
groupe humain dans tous les domaines pour répondre à ses besoins de tous
ordres, à travers des rapports sociaux définissant le jeu des acteurs. Les
facteurs du développement sont les composantes de la « socio-culture », qui
laisse apparaître 1'« identité » de l'ensemble concerné: u n m o d e particulier
de régulation entre des acteurs dotés ainsi d'une identité culturelle reflétant
un système de valeurs, une vision du m o n d e et de la société.
Prendre en compte la différence culturelle doit donc aussi conduire à faire
leur part à des visions du m o n d e et de la société différentes. Ceci a des
conséquences considérables dans nombre de registres de l'expression des
réalités humaines: de l'épistémologie et des systèmes de connaissance
jusqu'aux modes de communication sur le plan social, affectif, esthétique,
spirituel.

24. Sur le courant des théories ¡nstitutionnalistes, voir n o t a m m e n t C . Castoriadis, L'institution


imaginaire de la société, Paris, L e Seuil, 1975 et R . L o u r a u , L'instituant contre l'institué, Paris
Anthropos, 1969.

191
Roland Colin

L a question essentielle est alors de voir c o m m e n t des logiques et des


systèmes de communication différents peuvent être respectés, se respecter
mutuellement et entrer dans une stratégie partagée. Cette question interpelle
fortement les différentes catégories d'acteurs du développement. Elle est la
pierre angulaire de la coopération interculturelle et donc aussi de la
coopération internationale, notamment dans les rapports N o r d - S u d . L a
théorisation de l'interculturel est encore peu avancée. Elle progresse et
progressera avec la pratique de la coopération et du développement.

Différents outils de méthode

Le problème des choix méthodologiques n'est pas neutre si l'on veut analyser
les phénomènes sociaux et culturels en vue de l'action et établir le rapport
entre théorie et pratique. N o u s examinerons successivement trois lignes de
choix possibles: les méthodes « classiques » de l'analyse sociale, les m é -
thodes « systémiques », et la recherche-action et l'analyse participante.

Les méthodes classiques

Elles reposent sur la distinction fondamentale entre l'analyste, le chercheur


et le c h a m p sur lequel porte son investigation. L e chercheur part d'une
hypothèse construite à partir de références théoriques préétablies et va
s'attacher à recueillir, dans la réalité sociale, les données qui lui permettront
de confirmer ou d'infirmer son hypothèse. L a « distanciation » est considé-
rée, dans ce cas, c o m m e u n e exigence pour atteindre l'objectivité scienti-
fique. Les outils les plus courants tiennent en des protocoles d'enquêtes qui
peuvent être fermées (les réponses possibles sont prédéterminées et l'enquêté
indique celle qui correspond à sa position), semi-ouvertes (l'enquêté est
sollicité de répondre à une question en donnant les explications qui
conviennent, mais sans possibilité de déborder le cadre de l'interrogation),
ou ouvertes (l'enquêté peut étendre ses réponses à des problèmes que lui
suggère la question initiale sans s'y rapporter de façon explicite). D a n s ce
dernier cas, on parlera aussi d'enquête non directive et le questionnaire fera
place à un « guide d'entretien ».
Ces méthodes, surtout dans les deux premiers cas de figure, recherchent
autant que possible la quantification des données à partir d'un étalonnage
qui permettra une interprétation. Elles conduisent souvent à une exploita-
tion informatique. Elles sont complétées par l'observation directe et le
dépouillement des données statistiques.
Par rapport aux problèmes que nous avons posés dans l'approche
critique de la théorisation, il est clair que la méthodologie classique fait
courir le risque de la « réinterprétation » par le chercheur des données qu'il
recueille en fonction de son propre système de référence. D'autre part,
l'hypothèse préétablie qui c o m m a n d e la démarche va se trouver en position
dominante dès le départ puisqu'elle considère par définition que « l'objet »
de cette démarche est en situation passive. U n e grande part de la réalité

192
Interaction dynamique des acteurs et des facteurs
dans une stratégie du développement endogène

sociale et culturelle qui interagit sur la fraction limitée que l'enquête explore
a de fortes chances de ne pas apparaître. O n érige la démarche de l'enquête
en système raccordé au système du chercheur qui est en m ê m e temps
l'interprète et l'analyste. O n ne considère pas que, précisément, la réalité à
explorer constitue elle-même u n système global ; introduire une ligne d'in-
vestigation renvoie nécessairement, pour l'intelligibilité, à la logique de ce
système global.

L'approche systémique

Les méthodes qui se réclament de l'approche systémique vont précisément se


démarquer des outils d'analyse classique dans la mesure où elles prennent
c o m m e point de départ la reconnaissance de cette globalité que nous venons
d'évoquer et qui renvoie à une logique. Elles s'inspirent de la « théorie de
l'information » et de la cybernétique qui éclaire la « rétroaction ».
Si l'on considère un ensemble socio-culturel c o m m e un système au sein
duquel existe un processus d'interactions entre les différentes composantes
qui le constituent, ce processus traduisant une régulation, c'est-à-dire un
ajustement constant, dans un jeu de forces, alors on se rapproche singulière-
ment d'une vision « dynamiste » de la réalité sociale et culturelle. L a
traduction de cette approche en termes méthodologiques suppose que l'on
puisse identifier les composantes du système, leurs rapports et les forces qui
les animent. N o u s avons proposé une méthodologie de ce type en insistant
sur la nécessité de prendre en compte non seulement les interactions à
l'intérieur d'un système, mais aussi les interactions entre systèmes diffé-
rents25. Cette problématique conduit à identifier les facteurs et les acteurs
dans les interactions et à mesurer la façon dont s'opèrent les régulations,
avec une attention particulière portée à la maîtrise par les acteurs du jeu des
facteurs.
O n peut ainsi tenter de comprendre c o m m e n t des modes de régulation se
détruisent ou résistent, c o m m e n t ils se reconstituent ou peuvent se constituer
dans u n m o u v e m e n t traduisant le « recentrage d u développement ». E n
effet, les situations ou plus exactement les mouvements historiques de
domination d'un système par un autre, conduisent à une véritable « cap-
ture » par le dominant du pouvoir de régulation, qui asservit alors à sa
logique les éléments du système dominé. C'est en ce sens que l'on peut dire
que le sous-développement est une rupture d u pouvoir de régulation et non
pas u n retard de croissance que l'on pourrait combler dans une vision
rostowienne. Méthodologiquement, il est essentiel de comprendre les res-
sorts et les références — informations et forces — qui entrent enjeu dans le
processus de régulation ou les chocs entre des processus de régulation.

25. N o u s avons exposé cette méthodologie dans un travail de thèse: R . Colin, Mutations sociales
et méthodes de développement. Essai sur la dynamique de changement et l'animation en pays sara du
Tchad, Université de Paris V , 1972, et également de façon plus synthétique dans R . Colin,
« Les méthodes et techniques de la participation au développement » Cahiers du CIDESCO,
série B , n° 2, Bordeaux, Unesco, octobre 1985.

193
Roland Colin

D a n s cette perspective, nous nous efforçons d'éviter certains pièges qui


guettent l'analyse systémique, c o m m e naguère l'interprétation fonctionna-
liste, en raisonnant sur des systèmes ouverts, situés dans l'histoire, et
traduisant une réalité mouvante et des logiques vivantes. Cette exigence est
particulièrement imperative lorsque l'on cherche à comprendre c o m m e n t un
système socio-culturel peut évoluer sous l'effet d'une stratégie visant le
développement endogène. Cette analyse concerne nécessairement, c o m m e
nous l'avons énoncé initialement, le jeu des acteurs et des facteurs. O n doit
compléter en conséquence l'ouverture méthodologique.

L'analyse participante

E n reprenant la critique des méthodes classiques de l'analyse sociale, on


peut dire que non seulement l'analyste est toujours en présence d'un système
mais qu'il fait lui-même partie d'un système. C e système peut être le sien,
qu'il analyse, ou u n système différent. Mais il est, en tout état de cause,
partie prenante des interactions. A ce titre, l'analyse sociale est pratique-
ment toujours génératrice d'effets sur le système ou les systèmes. L'observa-
teur et l'observé (ou la réalité observée) se modifient l'un l'autre. Cette
considération déborde largement le c h a m p des sciences humaines, mais elle
semble particulièrement pertinente dans le domaine qui fait l'objet de la
présente étude.
Par delà la négation de ces processus d'influence, on en est venu à les
considérer c o m m e le ressort possible d'une méthodologie rompant avec la
division traditionnelle entre la recherche et l'action. O n a aussi parlé de
« recherche-action ». Cela ne va pas sans difficulté26. E n effet, la participa-
tion n'est pas une modalité simple et univoque par rapport aux phénomènes
sociaux. Elle peut être active ou passive et le changement de signe traduit u n
changement de logique. Il y a participation active lorsque le participant fait
passer son propre projet à travers sa démarche. Il y a participation passive
lorsqu'il fait passer le projet d'un autre dont il est l'instrument. E n ce sens,
on pourrait parler de participation endogène et de participation exogène.
Analyse participante et recherche-action posent également un second
problème: l'identification des fonctions de l'acteur social qui s'implique. O n
peut, là encore, distinguer deux cas defigure,selon que c'est le chercheur qui
s'implique dans le c h a m p de l'action — devenant acteur social, ou bien que
c'est l'acteur social qui s'implique dans le c h a m p de la recherche —
devenant chercheur. C e problème soulève la question de la distance qui
sépare ou non les objectifs de la recherche et de l'action. Cette distance ne
s'abolit pas par la simple décision d'un choix méthodologique. L a « trans-
gression » dans une pratique nouvelle ou étrangère peut n'être qu'un détour
qui conduit à u n retour vers l'objectif d'origine. C o m b i e n d'implications
participatives n'ont été ainsi que des aventures dont la signification sociale et

26. Voir n o t a m m e n t G u y le Boterf, L'enquête participation en question, Paris, Ligue de l'enseigne-


ment et de l'éducation permanente, 1981.

194
Interaction dynamique des acteurs et des facteurs
dans une stratégie du développement endogène

culturelle doit être relativisée, si ce n'est c o m m e expérience personnelle d u


sujet? N o u s avons pu en voir un exemple significatif dans la recherche
participante effectuée par l'anthropologue Robert Jaulin qui a suivi c o m m e
initié le cycle de l'initiation yondo des Sara du Sud-Tchadien, expérience
relatée ensuite par lui dans un ouvrage remarqué consacré à l'interprétation
du système initiatique et des valeurs de la société sara27. Ayant été impliqué
quelques années après sur le m ê m e terrain dans la mise en oeuvre d'une
opération d'animation rurale, nous avons retrouvé les acteurs sociaux sara
qui avaient organisé l'initiation de l'anthropologue et nous avons pu mesurer
le décalage entre les discours, les pratiques et les objectifs.
Il est clair que les « transgressions » participantes sont malaisées. Elles
sont cependant de grande importance car, sans elles, le jeu des acteurs d u
développement, qui se retrouvent nécessairement acteurs endogènes et
acteurs exogènes, tout c o m m e le jeu des facteurs rattachés à des systèmes
différents, ne peuvent se comprendre. N o u s en inférons l'utilité d'analyser et
de pratiquer la communication sociale et culturelle. N o u s reviendrons
ultérieurement sur ce point essentiel28.

Les analyses précédentes touchant l'élucidation des concepts, des construc-


tions théoriques, des méthodologies, révèlent une crise sérieuse de ré-
férences. Tout se passe c o m m e si des visions affirmées, sûres d'elles, s'étant
heurtées à la résistance des faits, à l'ampleur insoupçonnable des problèmes,
on en était arrivé à un relativisme désenchanté voire démobilisateur.
S'agissant des concepts, on a « démystifié » le développement, ou o n
pense l'avoir fait. Mais n'est-ce pas la conséquence d'une identification
tenace, par delà les analyses et les déclarations d'intention, de la croissance
et d u développement (déjà pourtant dénoncée il y a plus de vingt ans par le
professeur François Perroux et le père Lebret) ? C e n'est pas parce que la
croissance n'apparaît pas que le développement n'est pas possible. Il faut
certainement l'aborder d'une autre manière, plus fine et, dirons-nous, plus
respectueuse. Peut-on, en ce sens, aller jusqu'à affirmer qu'il n'y a d e
développement qu'endogène?
S'agissant de la théorie, les sciences sociales traversent une crise de
théorisation que R a y m o n d Boudon a remarquablement mise en évidence
dans u n récent ouvrage 29 . Il distingue trois lignes d'élaboration théorique
reposant sur des approches différentes, voire contradictoires:
1'« historisme » affirmé particulièrement en Allemagne à lafindu xix e siècle
et qui réduit l'explication à la recherche de l'enchaînement historique des
faits. D a n s la période actuelle, Nisbet, critiquant la théorisation d u
changement social, dans le sens q u e nous avons évoqué, en revient à
défendre un empirisme assez rigoureux;

27. R . Jaulin, La mort sara, Paris, Pion, coll. « Terre humaine », 1967.
28. Déjà en partie abordé dans une étude que nous avons faite pour l'Unesco, « L a c o m m u n i -
cation sociale entre tradition et modernité » publiée dans l'ouvrage collectif Stratégies du
développement endogène, Paris, Unesco, 1985.
29. R . B o u d o n , La place du désordre, Paris, Pion, 1984.

195
Roland Colin

les théories « nomologiques », selon le qualificatif de B o u d o n ; ce sont toutes


celles que nous avons décrites et qui prétendent détenir une elucidation
totale des phénomènes sociaux, en y décelant l'équivalent des « lois », du
linéarisme rostowien ou marxiste ;
les orientations « hypothético-déductives », plus modestes, et auxquelles
adhère R . Boudon, qui ne visent qu'à construire des « modèles d'intelli-
gibilité applicables à des cas variés, sous réserve d'une adaptation du
modèle aux données particulières de chaque cas30. Il n'existerait ainsi de
théories scientifiques d u changement social que « partielles et locales ».
O n devrait alors distinguer les théories stricto sensu, au sens de Popper, qui
peuvent avoir, dans certain domaine, u n e valeur explicative réelle, des
théories formelles, qui consistent à construire des modèles, instrument
d'analyse des réalités sociales permettant de repérer l'existence, dans le
c h a m p analysé, de certaines « logiques » sans nécessairement rendre
compte de tout.

Il nous semble que la perspective du développement endogène exclut que


l'on s'appuie sur des théories totalitaires à prétention universalistes. Elle
n'exclut pas cependant, et tout au contraire, de rechercher l'existence de
« logiques distinctives » traduisant des choix et des projets humains organi-
sateurs de systèmes socio-culturels. Mais ce repérage ne peut conduire à la
déduction que tout système identifié exclut, en son sein, les contradictions.
C'est là qu'il faut voir la « place du désordre », le réel « débordant toujours
le rationnel ».
S'agissant des méthodologies, les choix de la participation ont subi de
sévères critiques venant d'horizons différents : tantôt au n o m d'une ortho-
doxie doctrinale qui ferait de la participation une pratique de compromission
au regard d'une analyse idéologique établissant une barrière infranchissable
entre les « groupes sociaux en situation d'inégalité et de contradiction »
(pour reprendre l'expression de G . Balandier) ; tantôt au n o m de l'efficacité
pragmatique ordonnant toutes les conduites à la réalisation des objectifs
d'un projet ( c o m m e si ces objectifs étaient définis une fois pour toutes et non
pas inscrits dans le vécu des acteurs sociaux). Le développement endogène
ne peut renoncer à la « méthodologie de la participation » qui est peut-être
l'un de ses ressorts constitutifs. Il exige cependant que le m o t recouvre des
pratiques dans lesquelles l'affirmation de l'identité est indissociable de
l'exercice de responsabilités s'attachant à la définition des objectifs, à leur
mise en œ u v r e , à leur évaluation. Ces références conceptuelles, théoriques,
méthodologiques doivent éclairer des stratégies concrètes conjuguant le jeu
des facteurs et des acteurs dans les quelques dossiers significatifs que nous
nous proposons d'analyser.

30. R . B o u d o n , op. tit., p . 217.

196
Interaction dynamique des acteurs et des facteurs
dans une stratégie du développement endogène

Le jeu des acteurs et des facteurs dans


la « dynamique concrète » du
développement, à partir d ' u n corpus
d'expériences
Expériences significatives: problématique et justification
d'un choix

Après un inventaire des concepts, des théories, des méthodes d'analyse se


rapportant au changement social et plus spécialement au changement
«finalisé» s'attachant à réaliser des projets humains, il paraît nécessaire
d'effectuer une rupture de perspective par la plongée dans une description de
séquences de réalité sociale. C e s séquences ont u n point c o m m u n : elles
concernent toutes des expériences de développement et traduisent parti-
culièrement des efforts pour atteindre le développement endogène. N o u s les
présenterons c o m m e des dossiers de référence, en prenant soin, dans toute la
mesure du possible, de faire apparaître le jeu des facteurs et le jeu des acteurs
dans la dynamique concrète d u développement 31 , mais sans entrer, au
premier abord, dans une confrontation avec les perspectives théoriques.
D a n s u n second temps, nous nous attacherons à confronter ces dossiers avec
les schémas théoriques précédemment énoncés: démarche inductive et
démarche deductive se faisant pièce de cette manière et permettant u n
meilleur éclairage d u réel avant d'en tirer quelques enseignements straté-
giques.
L a g a m m e d'expériences présentées ci-après ne peut prétendre à la
qualité d'un véritable échantillon représentatif. U n étalonnage en la matière
n'aurait guère de sens, et ceci d'autant moins que notre propos n'est pas
d'illustrer ou de démontrer une théorie générale. Il nous semble plus
important de faire apparaître, dans des contextes géopolitiques et géocultu-
rels différents, c o m m e n t évoluent des dynamiques de participation en
saisissant, dans toute la mesure d u possible, les ressorts qui les animent.
N o u s nous référons d'abord à des dossiers africains. E n Afrique noire
francophone, le Niger a donné l'exemple d'une stratégie de participation qui
prend place dans ce que l'on a p u appeler les « animations africaines » des
années soixante, dont les conséquences sociales se poursuivent jusqu'aux
temps actuels à travers des vicissitudes diverses32. L a participation est
portée essentiellement par u n Etat-parti, dans u n système de parti unique,
dont le fer de lance est un appareil gouvernemental.

31. L e terme a été employé pour la première fois, à notre connaissance, par le père L . J. Lebret,
dans son ouvrage Dynamique concrète du développement, Paris, Éditions ouvrières, coll.
« Économie et h u m a n i s m e », 1959.
32. Voir R . Colin, « Méthodes et techniques de la participation au développement », déjà cité.

197
Roland Colin

La Guinée-Bissau constitue un cas fortement contrasté par rapport au


précédent. L a participation y a été le moteur d u mouvement de libération
nationale animé par le Parti africain pour l'indépendance de la Guinée et d u
C a p - V e r t ( P A I G C ) , à travers une lutte armée victorieuse contre le système
colonial portugais.
La République-Unie de Tanzanie, pays anglophone de l'Est africain, a
été l'une des références majeures du « socialisme africain » prenant appui
sur les villages ujamaa qui sont apparus longtemps c o m m e l'une des illustra-
tions les plus novatrices d'une politique de participation exemplaire fondée
sur un parti-État ( T A N U puis C C M ) .
E n Asie, nous avons choisi de nous référer à des actions ne partant pas
d'un appareil de parti politique ou d'un appareil d'État, mais prenant forme
au cœur d u peuple. A u Bangladesh, qui fait partie des pays les moins
avancés et affronte des conditions économiques, démographiques et climato-
logiques particulièrement sévères, nous avons beaucoup à apprendre de
l'expérience d u Centre de santé populaire rurale de Savar (Gonoshasthaya
Kendra [ G . K . ] ) , parcourant le chemin qui conduit d'une action sectorielle à
une stratégie globale. E n Inde, nous analyserons une action menée à la base
s'attachant particulièrement à la promotion des femmes, conduite par une
organisation non gouvernementale indienne ( C R O S S ) .
Enfin, en Amérique latine, nous avons choisi de nous appuyer sur l'un
des mouvements les plus significatifs de mobilisation populaire en vue de la
participation en milieu urbain: les actions de base dans les bidonvilles
(favellas) de Rio de Janeiro, au Brésil, qui affirment, à travers des structures
« fédéralisantes », leur portée nationale.
Cet ensemble peut apparaître c o m m e représentant un choix quelque peu
arbitraire. Il permet cependant d'établir des comparaisons « transversales »
et, à partir de là, de tester des outils d'analyse utiles pour l'action.

DOSSIERS E T D O N N É E S

Références africaines

L'expérience d'animation et de participation en République du Niger

Problématique de développement et stratégie initiale


A u sortir de la période coloniale, en 1960, le Niger se présente c o m m e u n
vaste territoire aux frontières arbitrairement découpées par le dessein d u
colonisateur français, séparant des ethnies, des zones écologiques, sans tenir
compte de la création d ' u n « espace cohérent de développement ». D ' u n e
superficie d'1 189 000 kilomètres carrés pour environ trois millions d'habi-
tants à l'époque, le nouvel État indépendant est enclavé dans l'Afrique
continentale, à plus de 1 000 kilomètres de la façade maritime, sans voie
ferrée, avec u n réseau routier rudimentaire. Culturellement, le pays
comprend quatre grands groupes ethniques se partageant spatialement le
territoire: les Djerma à l'ouest, les Haoussa (numériquement les plus

198
Interaction dynamique des acteurs et des facteurs
dans une stratégie du développement endogène

nombreux) au centre-sud, les Béri-Béri (appartenant à la famille kanouri) à


l'est, riverains du lac Tchad, enfin au nord, mais avec de larges trans-
gressions dans l'ouest et le centre-sud, les Touareg. Les Peuls, nomades pour
la plupart, se retrouvent dans la plus grande partie de l'espace nigérien, sauf
au Nord saharien, tandis qu'un groupe de cette ethnie est sédentarisé dans la
région de Say, en bordure du fleuve Niger à l'ouest.
L'écosystème comprend trois grandes bandes territoriales: au nord la
zone désertique saharienne (avec le massif montagneux de l'Air) ; dans la
zone médiane, l'espace sahélien ; enfin, à l'extrême sud et le long de la vallée
du Niger, une zone de savane nord-soudanienne, un peu plus arrosée.
Système composite, sans unité historique, le problème du nouvel État va
être la création d'une entité nationale à travers les différences, voire les
rivalités ethniques et recherchant sa viabilité économique. L'économie est
très pauvre (le Niger fait encore partie aujourd'hui des pays à faible revenu
avec un Produit national brut par tête de 330 dollars des États-Unis). L e
nord est voué à l'économie pastorale. L'ouest, dans la vallée d u fleuve Niger,
produit du riz, et ailleurs du mil. O n retrouve le mil d'ouest en est, dans la
zone soudano-sahélienne : le centre-sud produit du coton (à T a h o u a , dans la
Majya et à Maradi) et de l'arachide (à Zinder). Les industries sont presque
inexistantes. Dans les années 70 c o m m e n c e l'extraction du minerai d'ura-
nium dans le nord (à Arlit, région d'Agadès). A u m o m e n t de l'indépen-
dance, le taux de scolarisation,est l'un des plus faibles d'Afrique: environ
4%.
L'indépendance est obtenue, après une période de transition où se met en
place un système d'autonomie interne dans la C o m m u n a u t é française, par
voie de négociation qui donne lieu à d'importants accords de coopération
avec la France. Mais si la France est le principal partenaire extérieur, une
coopération s'établit également avec la C o m m u n a u t é européenne, de n o m -
breux partenaires bilatéraux et les institutions des Nations Unies, sans
compter les organisations non gouvernementales.
Le premier président de la République, H a m a n i Diori, chef du gouverne-
ment (le système est présidentiel), est en m ê m e temps la tête du parti unique,
le Parti progressiste nigérien, appartenant au grand ensemble du Rassem-
blement démocratique africain ( P P N - R D A ) , né en 1946 sous l'impulsion de
Félix Houphouët-Boigny. L e souci dominant du président Diori va être de
« créer la nation nigérienne » en mettant en marche u n processus de
développement auquel devaient être associés tous les Nigériens. O n peut dire
que sa problématique consistera à valoriser et intégrer les facteurs de
développement tout en formant les acteurs du développement. Cette straté-
gie prendra forme à travers la création, en 1962, d'un Commissariat au plan
rattaché à la présidence et chargé, avec l'appui d'une équipe d'économistes
dirigée par le professeur de Bernis, d'élaborer des « perspectives décennales
de développement ». C e document de planification à long terme devait
encadrer des plans à m o y e n terme dont les objectifs étaient la mise en valeur
prioritaire des ressources nationales, en premier lieu dans le domaine
agricole pour obtenir un m i n i m u m d'autocentrage ou de recentrage. O n
recherchait l'autonomie vivrière en m ê m e temps que la promotion de

199
Roland Colin

cultures d'exportation nécessaires pour équilibrer la balance des comptes


extérieurs (coton et arachide) et l'on comptait aussi, dans ce dernier
domaine, sur l'apport de l'uranium. O n cherchait u n e restructuration
progressive d u système agraire, fondée sur la création de coopératives
(écoulement des produits, et services, dans u n premier temps, avant d'abor-
der les coopératives de production). A cettefinétait créée l'Union nigérienne
de crédit et de coopération ( U N C C ) , soutenue également par la B a n q u e de
développement de la République d u Niger.
O n visait une « planification remontante », « décentralisée », « régiona-
lisée ». U n e réforme administrative tendait à faire coïncider les sept préfec-
tures, circonscriptions majeures d'action de l'État, avec les « régions de
développement ». D a n s chaque préfecture, u n comité technique régional de
planification pour le développement, présidé par le préfet, assisté d ' u n
adjoint au développement, regroupait l'ensemble des services techniques
sectoriels et devait élaborer un plan régional, tenant compte de l'analyse des
besoins à la base tout autant q u e des directives nationales exprimant les
contraintes d'intérêt général ; d'autre part, ce m ê m e comité était l'instru-
m e n t de la coordination permanente dans la mise en œ u v r e . Telle était la
stratégie pour l'intégration des facteurs de développement.
S'agissant des acteurs, la coordination des actions tendant à la valorisa-
tion concomittante des ressources humaines incombait à u n Commissariat à
la promotion humaine, rattaché également en direct à la Présidence et créé
en 1964. C e Commissariat avait tout particulièrement à mettre en place et à
impulser la politique d'animation, animation paysanne, animation urbaine,
animation des jeunes, animation féminine, animation des n o m a d e s , anima-
tion des cadres. Il avait en fait la responsabilité de mettre en œ u v r e la
politique de participation populaire au développement à travers la formation
des acteurs sociaux et la création des structures appropriées.
A partir de 1965, o n va donc assister à la dialectique jeu des facteurs/jeu
des acteurs, dans u n e première grande période que l'on peut appeler la
stratégie d'une animation participante.

L a stratégie d'animation participante 1965-1974

Les choix d u gouvernement nigérien reposaient sur quelques principes


simples, tenant compte pour partie de l'expérience de l'animation sénéga-
laise impulsée par M a m a d o u Dia entre 1959 et 1962:

Stratégie des noyaux multiplicateurs et de la « tâche d'huile ». Il s'agissait de choisi


prioritairement les zones où les facteurs de développement présentaient les
chances les plus favorables pour produire des résultats ayant des incidences
sur les objectifs nationaux. Ainsi, dans u n premier temps, on allait lancer
l'animation à l'ouest dans la zone rizicole (Say et Tillabery), au centre-sud
dans la zone cotonnière (vallées de la M a j y a et Maradi) et dans la zone
arachidière (Magaria et M a t a m è y e , sur la région de Zinder).

200
Interaction dynamique des acteurs et des facteurs
dans une stratégie du développement endogène

Stratégie du « tissu coordonné et complémentaire ». L a formation des acteurs


précédait la création des structures. Ainsi, en premier lieu, on formait les
animateurs villageois ; ces derniers permettaient d'établir des Groupements
mutualistes villageois ( G M V ) se fédérant en Regroupements de villages
animés ( R V A ) , devenant eux-mêmes sections de futures coopératives auto-
gérées prenant en main le marché de l'arachide et celui d u coton. Enfin, dans
ce cadre, les services d'appui à la production (agriculture, élevage, eaux et
forêts principalement) intégraient leurs actions (stratégie de 1'« action
intégrée »).

O n voyait ainsi se constituer les trois composantes d'un système de déve-


loppement participatif: un réseau de formation à l'autodéveloppement
(animation) ; un appareil d'auto-organisation et d'autogestion du m o n d e
rural engendré par le réseau (système des coopératives autogérées) ; un
système d'appui extérieur construit en fonction des apports techniques
attendus par les deux précédents et visant à leur promotion (action intégrée).
O n devait donc disposer là d'un système de développement intégré
endogène ; « endogène » parce que l'on recherchait la source du mouvement
de développement à la base, à partir des communautés paysannes et en
s'appuyant sur une méthodologie de prise de conscience débouchant sur
l'auto-analyse des besoins de développement et l'auto-organisation des
moyens pour y répondre.
C o m m e n t se présentait la méthodologie de l'animation nigérienne33?
U n e équipe de formateurs « exogènes », mais fortement orientée et formée
pour soutenir l'émergence du développement endogène, dépendant d u
Commissariat à la promotion humaine, prenait en charge l'action dans le
ressort d'un « noyau d'animation », en général une sous-préfecture. Cette
équipe, en liaison avec le comité local de développement regroupant autour
du sous-préfet tous les techniciens sectoriels de la circonscription, étudiait
une hypothèse de découpage de « zones homogènes d'animation ».
Dans cette zone d'environ 5 000 habitants, de douze à vingt villages en
moyenne, l'équipe menait un premier travail de sensibilisation-conscientisa-
tion, proposant aux habitants de la c o m m u n a u t é dose réunir pour réfléchir
sur leurs problèmes, leurs besoins de développement, les difficultés ren-
contrées à l'intérieur et avec l'extérieur. Cette action épousait strictement le
code, le rituel des conduites sociales et culturelles de la communauté, de
façon à obtenir que la décision de provoquer la rencontre avec d'autres
villages de la zone, par l'intermédiaire de délégués librement choisis par eux,
vienne réellement de l'intérieur, par un processus social et culturel endogène.
O n convie ainsi les acteurs à analyser les facteurs de développement ou
de non-développement. Les délégués désignés de cette façon par les c o m m u -
nautés villageoises seront les « animateurs » et demeureront sous le contrôle
de ceux qui les ont mandatés. C e point est capital. C'est là qu'il y a rupture

33. N o u s l'avons déjà analysée, dans u n cadre comparatif, dans notre étude déjà citée: « L e s
méthodes et techniques de la participation a u développement. »

201
Roland Colin

avec le processus antérieur habituel et classique où les représentants des


communutés ou intermédiaires entre communautés et encadrement ex-
térieur sont désignés par cet encadrement externe et contrôlé par lui
(« paysans pilotes », « vulgarisateurs », « conseillers villageois » désignés
parfois c o m m e « animateurs » dans un sens opposé aux animateurs de
l'animation participative). O n est alors dans un processus de développement
exogène.
L'animation nigérienne réussit donc, dans un premier temps, cette
rupture avec le m o u v e m e n t exogène. Les animateurs villageois, dûment
mandatés, se réunissent en u n e « session d'animation » d u premier degré
dans l'un des villages librement choisi. Pendant deux semaines, en dialogue
constant avec l'encadrement de l'extérieur, secteur par secteur (administra-
tion générale, agriculture, élevage, coopérative, école, santé, problèmes
politiques et religieux, situation des jeunes et des femmes), ils analyseront les
problèmes de développement de leurs villages avec les points d'appui et les
obstacles, ils évalueront les facteurs, imagineront les objectifs possibles, les
structures utiles, les formations nécessaires. Bref, une dynamique nouvelle
de développement née de l'intérieur, mais non pas autarcique : acceptant le
partenariat avec l'extérieur à la condition qu'il ne tue pas le m o u v e m e n t
venu du dedans. Priorité aux acteurs, dans leur culture et dans leurs
rapports sociaux, pour en assurer la nécessaire transformation en fonction
des problèmes à résoudre pour satisfaire leurs besoins. D o n c priorité à
l'homme.

Dynamique de participation et forces contraires

Le mouvement d'animation nigérien, fortement soutenu dans sa phase


initiale par le chef de l'État, recevait ainsi mission de mettre en place des
structures de participation destinées à servir de structures d'accueil aux
différentes actions de développement concernant les communautés de base.
Dans les zones d'intervention de l'animation, après la session du premier
degré, des structures précoopératives puis coopératives se constituent avec
une forte participation communautaire. Touchant en premier lieu les
h o m m e s , dans une société marquée par l'islam, qui conduit à tenir compte
de la division sociale et culturelle des rôles entre les sexes, l'animation en
vient à lancer un m o u v e m e n t spécifique complémentaire pour les femmes,
cependant que les jeunes sont également concernés.
L a méthodologie, fondée sur le développement de la capacité d'analyse
des acteurs sociaux débouchant sur une structuration (ou restructuration)
pour leur prise de responsabilité effective dans l'action, est indiscutablement
« génératrice de pouvoir ». O n voit ainsi progressivement émerger u n
pouvoir de la base qui ne s'accorde pas de plein droit aux pratiques des
pouvoirs en place exercées par les acteurs sociaux des niveaux supérieurs (ou
leurs relais à la base). D a n s le discours politique officiel, exprimé notamment
par le chef de l'État, ce choix est assumé c o m m e orientation stratégique. L e
système de développement nigérien se veut endogène, participatif, centré sur

202
Interaction dynamique des acteurs et des facteurs
dans une stratégie du développement endogène

l ' h o m m e . . . D a n s la réalité concrète, des forces contraires viennent s'opposer


à la montée de ce qui apparaît c o m m e u n contre-pouvoir, d'autant plus
préoccupant que sa logique ascendante a vocation à transformer les rapports
sociaux et les jeux d'intérêts, de proche en proche. O n voit se dessiner une
« animation des cadres », dans le m ê m e temps où les leaders des c o m m u -
nautés investies de leur confiance par la méthode d'animation tendent à
prendre les c o m m a n d e s des comités du parti unique P P N - R D A à la base. C e
processus est porteur en puissance d'un renouvellement profond des respon-
sabilités politiques. Il appelle la réaction de trois catégories de porteurs
d'intérêts opposés: politiques, économiques, techno-bureaucratiques.
Devant la poussée de notables du parti, la volonté politique du pouvoir
central de soutenir le mouvement d'animation s'affaiblit. O n fait droit à la
techno-bureaucratie qui réclame l'intégration de l'animation dans une
action coordonnée d é n o m m é e « action intégrée », qui planifie l'intervention
des cadres formateurs d'animateurs (promotion humaine), des agents d'en-
cadrement coopératif ( U N C C ) et des fonctionnaires d'intervention des
services techniques de l'économie rurale. Il y a u n coordinateur par cir-
conscription, et c'est la plupart du temps u n agent des services de l'agri-
culture. L'appareil d'intervention intégrée perd ainsi l'esprit de la logique
première de participation. Les structures paysannes ne trouvent plus dans
les m ê m e s conditions les partenariats initiaux, et le « nouveau système »
(sabon tsari en haoussa, qui incarnait l'espoir d'une transformation des
conditions de vie des paysans) s'essouffle. Les experts technocratiques de
plusieurs systèmes de coopération extérieure critiquent l'animation qui est
taxée d'« agitation idéologique » et de détour inutile pour aller vers les
« vrais problèmes » perçus c o m m e la croissance de la production. L a
modification d u cap ne fait pas croître la production pour autant, mais le
système s'enlise. L a crise est profonde malgré quelques signes tardifs de
volonté de retour à la logique des origines. E n avril 1974, l'armée nigérienne
prend le pouvoir et affirme sa volonté d'opérer un « redressement national ».

Le pouvoir militaire et l'évolution de la stratégie de développement


L a période de changement de pouvoir est marquée par la contrainte de faire
face à la sécheresse qui, depuis 1973, plonge le pays dans une situation
d'extrême difficulté. Le gouvernement militaire, dans les deux premières
années, s'efforce de mobiliser pour de vastes travaux d'« investissement
humain ». Mais il est clair que ces actions ne sont pas à la mesure des
problèmes. D a n s une interview donnée en 1982, le président Seyni Kountché
rappelle les grandes décisions prises par le Conseil militaire suprême:
« N o u s avons (...) entrepris de définir avec organisation et méthode les
grands axes d'une action de développement structurel à travers un premier
programme triennal 1976-1978 complété par le Plan quinquennal en cours
d'exécution. Les objectifs à travers ces démarches sont: la réalisation de
Pautosuffisance alimentaire ; l'instauration d'une société de développement ;
la recherche d'une moindre dépendance économique 3 4 . »

34. Europe outremer, n ° 624, janvier 1982.

203
Roland Colin

L a Société de développement est proclamée c o m m e objectif stratégique


essentiel le 14 avril 1979 à l'occasion du cinquième anniversaire du nouveau
régime. O n en revient à définir la participation c o m m e base de tout le
processus de développement. M a i s il faut en préciser les voies et moyens.
U n e commission nationale est mise en place dès le mois d'octobre 1979. Elle
reçoit c o m m e mission : « de définir le cadre adéquat d'une politique de
développement accéléré, cohérent et harmonieux ; de mettre en place des
institutions nouvelles basées sur la participation effective de toutes les
couches sociales35 ». Priorité est donc donnée à la mise en place des
nouvelles structures de participation. L a pierre angulaire sera la samariya,
reviviscence des structures traditionnelles d'organisation de la jeunesse par
classes d'âge. O n veut, en effet, préserver les valeurs fondamentales de la
culture tout en s'engageant dans la modernisation. L e rapport de la
commission explicite ce choix dans les termes suivants: « L a société de
développement est schématisée par une pyramide ayant pour base la cellule
de développement représentée par le village ou la tribu, entité c o m m u n a u -
taire homogène considérée c o m m e structure de base favorable aux actions de
développement, faisant appel à la participation effective de populations
responsabilisées. L a valeur et l'originalité de ce schéma est que sa conception
repose fondamentalement sur nos réalités nationales et sur notre philosophie
d'organisation de la vie nationale. Il symbolise les deux cotylédons d'une
graine et de sa plantule: le premier cotylédon est représenté par les
structures des samariya ; le deuxième cotylédon est représenté par les struc-
tures coopératives. D e s structures de concertation regroupant samariya,
m o u v e m e n t coopératif et les autres organisations socio-professionnelles au
sein des conseils de développement partant d u village au niveau national,
symbolisent la plantule. C'est le support structurel, l'organe de concertation
et de participation aux différentes actions36. »
Ces conseils se retrouvent ainsi au niveau villageois, cantonal, sous-
régional, régional et national. A u niveau national, en 1983, coiffant l'en-
semble et procédant des structures remontantes, est mis en place le Conseil
national de développement, dont le président est le second personnage de
l'État. Le Niger dispose ainsi, de la base au s o m m e t , d'un ensemble cohérent
de structures ayant vocation à assurer la participation. Mais la stratégie
d'autodéveloppement n'a pas encore atteint son point d'équilibre. Les
structures sont des outils en position de médiation entre le jeu des facteurs de
développement et le jeu des acteurs. Il reste à définir, en participation,
c o m m e n t ordonner les facteurs au projet de développement d'intérêt collec-
tif. Il reste d'autre part à informer et former les acteurs pour qu'ils puissent
participer à la définition des objectifs et à la maîtrise des facteurs.
Sur le premier point (maîtrise des facteurs), le Conseil national de
développement a organisé une série de débats nationaux mettant en jeu le
travail de réflexion et d'analyse des conseils de développement à tous les
35. Commission nationale de mise en place de la société de développement, Niamey (Niger),
rapport général, juin 1981, p. 13.
36. Ibid., pp. 13-14.

204
Interaction dynamique des acteurs et des facteurs
dans une stratégie du développement endogène

niveaux : débat sur l'école nigérienne (mars 1982) ; séminaire national sur les
stratégies d'intervention en milieu rural (novembre 1982); débat national
sur la santé (mars 1983) ; « engagement » de Maradi sur la lutte contre la
désertification (mai 1984).
E n février 1985 était établi un p r o g r a m m e — cadre de sessions d'infor-
mation et de formation des élus locaux. Il est clair que la formation des
acteurs est le point névralgique qui c o m m a n d e le succès de cette politique
d'autodéveloppement marquée à la fois par l'ouverture et la fermeté. L e
Niger devrait, dans cette phase cruciale, pouvoir réactiver la mémoire des
actions novatrices anciennes, par delà leur dérive conjoncturelle. Cette
politique est certainement l'une des références intéressantes pour saisir la
dynamique des acteurs et des facteurs de développement dans une stratégie
globale et endogène.

Développement endogène en Guinée-Bissau. De la lutte pour l'indépendance


à la construction nationale

L a Guinée-Bissau, colonisée par les Portugais pendant environ cinq siècles


(1480-1974), est un pays de faible extension territoriale (36 125 kilomètres
carrés, soit un peu plus vaste que la Belgique), mais qui a acquis valeur de
symbole dans la décolonisation africaine. D a n s la période précoloniale,
l'espace guiñeen, partagé entre deux écosystèmes, se caractérise par la
coexistence difficile de deux « socio-cultures ».
L a zone côtière est partie intégrante d e l'écosystème des « rivières d u
sud » d u littoral ouest-africain de la zone nord-tropicale, découpée de
nombreux estuaires et deltas dans une basse plaine de mangrove. Son climat
est proche d u régime subéquatorial et se prête, ainsi que les facteurs
pédologiques et hydrologiques, à la riziculture, qui est la base de la culture
matérielle des populations d u groupe balante (Balantes, M a n d j a k , M a n -
cagnes, Papéis), proches parents des Casamançais du sud-ouest du Sénégal.
Les Balantes représentent le groupe ethnique le plus important du pays
(plus de 300 000 habitants sur une population globale de 800 000 à 900 000
habitants). Ils sont très caractéristiques d e la société sans Etat, « société
segmentaire » selon la terminologie courante des anthropologues. N o n
seulement « sans État », mais fortement rebelles à toute centralisation et à
tout pouvoir extérieur au lignage et à la c o m m u n a u t é de base.
L a c o m m u n a u t é de base est le village [tabanca en créole afro-portugais),
fortement organisée en classes d'âges. L e parcours social et culturel de
l ' h o m m e balante le conduit à travers une série d'apprentissages éducatifs
rigoureusement contrôlés, d'une classe d'âge à l'autre, la classe d'âge
supérieure contrôlant chaque fois la classe d'âge inférieure, à une participa-
tion croissante au pouvoir, dont la plénitude est assurée par les « h o m m e s
mûrs » et les anciens (homens grandes). Le temps majeur de cette socialisation
participative est l'initiation (fañado en créole), qui soumet les jeunes gens
entre 17 et 24 ans à des épreuves particulièrement rudes, mais leur permet
d'acquérir les savoirs, savoir-faire et savoir-être qui leur donneront la

205
Roland Colin

possibilité de maîtriser parfaitement le jeu d u modèle socio-culturel balante.


Le système forme les acteurs à la maîtrise de l'ensemble des facteurs de la
socio-culture pour réaliser la satisfaction des besoins du groupe à travers
toutes les régulations appropriées, qualitativement et quantitativement.
L'étude précise du système balante montre une prise en compte particulière-
ment pertinente des contraintes d'une participation orientée vers la réalisa-
tion d'un « modèle h u m a i n » : chaque groupe d'âge exerce et subit à la fois
un pouvoir; pouvoirs et contre-pouvoirs se répandent de façon subtile et
préservent une aptitude de l'individu à ressentir et vivre sa liberté. C e s
[Link] socio-culturels joueront un rôle important dans la lutte de libération
nationale.
Le second écosystème guiñeen est représenté par les contreforts du massif
montagneux du Fouta Djalon, dans la partie est et continentale du pays :
savane soudanienne arborée, avec atteintes latéritiques des sols de culture,
climat plus sec à deux saisons tranchées (une saison des pluies plus courte et
une saison sèche plus longue), terre d'élection pour la civilisation du mil,
avec symbiose de civilisation pastorale bovine. O n rejoint là, dans sa frange
méridionale, les systèmes agraires décrits au Niger, qui se situent sur la
frange septentrionale d u m ê m e grand ensemble. D e u x groupes ethniques
principaux: M a n d i n g , à dominante agricole et Peul (Fula), à dominante
pastorale. Les Fula, antérieurement n o m a d e s , sont sédentarisés depuis des
siècles. Cette zone, liée aux xin c et xiv c siècles au grand empire d u Mali, est
fortement marquée, sur le plan socio-politique, par la tradition d'un appareil
d'Etat, en situation donc très contrastée par rapport aux Balantes. Il faut y
ajouter l'empreinte de l'islam, auquel les Balantes sont, pour leur part, restés
très réfractaires. Mais les choses ne sont pas si simples. E n réalité, l'islam et
le système étatique ont pris place c o m m e en « surimpression » sur u n e
socio-culture plus ancienne, tant dans la tradition manding que dans la
tradition fula, qui reposait sur une logique lignagère, avec un système de
classes d'âge et d'initiation s'apparentant de quelque manière aux phéno-
mènes sociaux observés chez les Balantes. Néanmoins, les pouvoirs d'État
sont les plus forts dans le rapport avec les autres ethnies, et de constants
affrontements auront lieu entre les chefferies de l'intérieur et la population
balante côtière.
Dès le début de la période coloniale, les navigateurs portugais contracte-
ront alliance presque « naturellement » avec les pouvoirs politiques fula et
manding, cette conjonction conduisant à une exploitation des Balantes se
traduisant par la traite des esclaves pratiquée jusqu'au XIX e siècle par le
colonisateur, en direction principalement d u Brésil. L a longue période de la
colonisation esclavagiste et mercantile n'entraînait pas l'obligation d'une
occupation territoriale conséquente. L e système portugais reposait sur u n
réseau de « points de traite », des comptoirs fortifiés garantissant le rapport
de force tant vis-à-vis de la clientèle intérieure que des concurrents extérieurs
(Hollandais, Anglais, Français...). D a n s ces conditions, le rapport des
Portugais avec les Balantes fut m a r q u é par une constante vague de résis-
tance. Cette résistance ne fit que s'accentuer lorsque, au cours du xix c siècle,

206
Interaction dynamique des acteurs et des facteurs
dans une stratégie du développement endogène

le système colonial opéra sa mutation, l'occupation territoriale succédant à


la traite côtière. Les Etats européens, à travers une âpre compétition,
quelque peu régulée par la traite de Berlin en 1885, procèdent au partage de
l'Afrique. Ainsi se crée la Guinée portugaise dans son extension territoriale
actuelle. Jusqu'en 1879, le territoire est lié aux îles d u Cap-Vert, également
occupées par les Portugais, au départ vides de toute population puis
peuplées d'esclaves importés de Guinée et de colons portugais se mélangeant
pour donner un métissage physique et culturel (avec la langue créole
afro-portugaise). Le Cap-Vert (Cabo Verde) apparaît c o m m e la base straté-
gique intermédiaire servant d'escale et de point d'appui pour commercer
avec les possessions sud-américaines (Brésil) et la métropole. Les ressortis-
sants du Cap-Vert, métis, seront aussi les « acteurs intermédiaires » dont le
Portugal a besoin pour mettre en place son système.

L a lutte d'indépendance et l'émergence de la problématique du


développement endogène 37
L a situation coloniale, se perpétuant jusqu'au milieu du X X e siècle, se heurte
de plus en plus à des forces contraires. Les nations colonisatrices sont
confrontées au dilemme « assimilation » ou « autonomie ». Les Portugais
maintiennent tant qu'ils peuvent l'alibi de choix assimilationnistes. M a i s ils
posent à l'assimilation des conditions telles qu'elle apparaît, dans la réalité,
hors de portée. Pratiquement seul u n petit groupe de « pseudo-assimilés »,
pour la plupart d'origine cap-verdienne, occupent des emplois subalternes
de la fonction publique dans l'appareil colonial. Ils représentent moins de
1 % de la population totale. Le reste des ressortissants d u territoire colonial
est soumis au dur régime de l'indigénat (avec notamment le travail forcé,
etc.).
D a n s le groupe restreint des « pseudo-évolués », une fraction très m i -
nime, essentiellement desfilsde petits fonctionnaires, est admise à franchir
les barrières de la ségrégation éducative pour accéder à une formation
supérieure. L e Portugal est contraint de lâcher, très prudemment, un peu de
lest pour tenter de donner une certaine crédibilité à son projet « civilisateur
et assimilationniste ». Il admettra donc qu'entrent en scène, dans le jeu
social, politique, culturel, quelques acteurs d'un nouveau type, mais en
prenant toutes précautions pour les maintenir dans l'obédience.
A u début des années 50 se trouvent ainsi, dans l'enseignement supérieur,
à Lisbonne, une dizaine d'étudiants d'origine cap-verdienne, avec pour
certains d'entre eux un métissage guiñeen. Dans ce groupe, Amilcar Cabrai,
fils d'un petit fonctionnaire cap-verdien ayant effectué une partie d e sa
carrière administrative en Guinée. Les fréquentations universitaires, l'ouver-
ture sur le m o n d e , l'accession à des savoirs de qualification élevée font naître,
chez ces étudiants, une conscience d'identité culturelle africaine, influencée

37. N o u s avons consacré une étude plus approfondie au cas guiñeen: R . Colin, Problématique et
pratique du développement endogène en République de Guinée-Bissau, Paris, Unesco, Division d e
l'étude d u développement, S T Y 21 F , m a i 1983.

207
Roland Colin

par le mouvement francophone de la négritude (L. S. Senghor, Présence


africaine) et le courant négro-américain de conscience panafricaine (Marcus
Garvey, etc.).
Amilcar Cabrai, ayant fait des études d'agronomie, est pratiquement le
leader d'un groupe qui va rayonner sur tous les territoires coloniaux de
l'Afrique portugaise (Cap-Vert, Guinée, Angola, M o z a m b i q u e , Sao T o m é ) .
Cabrai est affecté c o m m e agronome au service de l'agriculture de Guinée et
chargé d'une enquête rurale qui le conduira à prendre un contact approfondi
avec l'ensemble du m o n d e paysan guiñeen. Cette plongée dans la société
rurale lui fera prendre une conscience très concrète de la situation et
l'amènera à définir une stratégie de libération, préambule d'une stratégie de
développement d u peuple guiñeen d'une très grande importance pour la
théorie et la pratique du développement endogène. Quels en sont les
ressorts ?
E n premier lieu, Cabrai mesure le potentiel de résistance que représente
le m o n d e paysan appartenant à la socio-culture balante. Il se persuade de la
nécessité de mettre en place progressivement u n m o u v e m e n t de lutte
endogène pour l'indépendance, enraciné dans la culture du peuple. C e choix
ne signifie pas que le système de référence reflétera les valeurs intangibles
d'un modèle passé, mais que l'on doit partir d'une identité culturelle pour
qu'elle puisse évoluer en s'armant de tous les apports extérieurs indispen-
sables et en se dépouillant de ce qui n'a plus de pertinence par rapport aux
objectifs visés. Il parle ainsi de « l'arme de la culture », qui doit rester
maîtrisée par le peuple et sera le levier essentiel de l'indépendance38. O n est
très loin de la stratégie des foyers de révolution implantés dans le m o n d e
paysan par des acteurs extérieurs porteurs de savoir-faire et de vérité, telle
qu'a pu l'illustrer le « C h e » Guevarra en Amérique latine. Révolution
endogène, donc, exigeant que des acteurs « de l'intérieur » s'identifient, se
forment, constituent leur mouvement. Le Parti pour l'indépendance de la
Guinée et du Cap-Vert ( P A I G C ) est fondé, dans cet esprit, en 1956. Amilcar
Cabrai est de retour en Guinée depuis 1952. Pendant de longues années le
P A I G C restera un mouvement totalement clandestin et discret, attendant
que les acteurs paysans prêts à s'engager dans la lutte atteignent une
« masse critique » pour déclencher leur combat. L ' u n des compagnons
d'Amilcar Cabrai explicite en ces termes le travail de base des responsables
du P A I G C sur le terrain : « Il fallait découvrir à travers la discussion ceux
qui pouvaient être des militants et je leur demandais d'être responsables
dans le village — si le village était d'accord. A u début, le plus souvent, il n'y
avait qu'un seul responsable et c'était presque toujours un hörnern grande. Les
homens grandes (anciens d u village) avaient l'habitude des responsabilités, ils
savaient parler et c o m m e responsables moraux de la c o m m u n a u t é , ils
savaient ce q u e c'était que le colonialisme portugais, car ils devaient s'y
heurter souvent39. »

38. Amilcar Cabrai, Unité et lutte. I. L'arme de la théorie. II. La pratique révolutionnaire, Paris,
Maspero, nouvelle édition en u n volume, 1980.
39. Cité par Gérard Chaliand, Lutte armée en Afrique, Paris, Maspero, 1967, p. 97.

208
Interaction dynamique des acteurs et des facteurs
dans une stratégie du développement endogène

Après une période initiale de harcèlement, le P A I G C se manifeste par


des actions d'éclat au début de 1963 (prise de la caserne de Tite). Il a fallu
presque sept ans de « conscientisation ». Mais le mouvement est fulgurant.
Sa capacité de mobilisation est extrême, surtout en pays balante. E n l'espace
de deux ou trois ans, les deux tiers du pays sont sous le contrôle d u P A I G C .
Les Portugais organisent leur défense en fortifiant leurs bases dans les villes.
Ils tiennent également la région de la capitale, Bissau, et ont une emprise sur
le pays fula de l'Est, au sein duquel ils disposent de liens traditionnels.
La situation va évoluer inexorablement au bénéfice du m o u v e m e n t de
libération, malgré la dureté de la répression et la politique de la terre brûlée
pratiquée par les Portugais. U n certain nombre de bases urbaines tombent.
Le fait le plus important, notamment au regard des problèmes qui nous
préoccupent, est l'organisation des « zones libérées ». Partout où le P A I G C
s'implante, à partir de son insertion dans la c o m m u n a u t é villageoise, il va
provoquer la mise en place de structures de type autogestionnaires, non pas
plaquées de l'extérieur, mais investissant dans la lutte le ressort c o m m u n a u -
taire selon des formes d'organisation appropriées. C h a q u e village (tabanco) a
son conseil de tabanca désigné par les villageois, h o m m e s et femmes, et qui
constitue en m ê m e temps la cellule de base d u Parti.
Cette cellule administre par des échelons spécialisés, tous sous contrôle
communautaire et concernant tous les domaines d'intérêt c o m m u n : l'agri-
culture, l'éducation, la santé, l'approvisionnement (« magasin d u peuple »)
et aussi la milice villageoise, participation de la c o m m u n a u t é à la lutte
armée. L e pouvoir est profondément endogène, entre les mains d'acteurs
paysans pour l'essentiel, dans le m o n d e rural. L a monnaie portugaise est
proscrite. O n vit en quasi autarcie (sauf pour les armes, et, pour partie, pour
les médicaments). Cette logique est déjà une logique de développement. O n
comprend ainsi la solidité de son enracinement.
A partir de la cellule de base, par voie de délégations successives, se
mettent en place, aux différents niveaux, les échelons de responsabilité du
P A I G C , jusqu'au plan national: comités de sections (au-dessus des comités
de tabanca), comités de secteurs, comité de régions. L e congrès désigne le
Conseil supérieur de la lutte, qui dispose d'un conseil exécutif et d'un
secrétariat permanent. E n 1973 est élue l'Assemblée nationale populaire qui,
le 24 septembre de cette m ê m e année, réunie à M a d i n a de Boé, capitale
provisoire en zone libérée, proclamera l'indépendance. Le 20 janvier, Amil-
car Cabrai est assassiné par des agents à la solde du Portugal. Mais la force
du mouvement de libération est telle que la disparition du leader ne peut
changer la dynamique en marche.
Les Portugais de l'armée coloniale le comprennent de plus en plus
clairement. C'est de leur prise de conscience que partira la « révolution du
25 avril 1974 » renversant le régime salazariste à Lisbonne. E n octobre, la
direction du P A I G C s'installe à Bissau que viennent de quitter les Portugais
après la reconnaissance de l'indépendance. L a Guinée-Bissau indépendante
va devoir faire face à de nouveaux défis.

209
Roland Colin

Les défis nouveaux : de l'indépendance à la lutte pour le développement

La nouvelle République de Guinée-Bissau fonctionne sous le système d u


parti-Etat. L'organisation du P A I G C , de la base au s o m m e t , est investie de
la responsabilité de gouverner et d'administrer. A u s o m m e t , l'exécutif est ie
Conseil d'État dont le président est chef de l'État. Il préside le Conseil des
commissaires à qui sont déléguées les fonctions sectorielles, qui deviendront
des ministères. L e système présente l'originalité d'avoir un parti unique, le
P A I G C , pour deux États: la Guinée-Bissau et le Cap-Vert. O n envisage la
fusion à plus long terme. Mais on peut dire que dès la fin de la guerre
d'indépendance, de nouvelles forces entrent en jeu : forces de division, de
différenciation socio-culturelle, de stratification sociale. C'est la fin obligée
de l'autarcie, qui était possible dans cette république des villages tout entière
ordonnée à la lutte contre le colonisateur, mais qui ne pouvait survivre sans
affronter de sérieuses mutations, à l'ouvertu/*e aux influences internatio-
nales.
Les principaux clivages observables à partir de 1975 mettent en évidence
la division entre zones libérées et zones occupées jusqu'à l'indépendance, qui
représentent, pour les premières, une écrasante dominante rurale, et pour les
secondes une lourde majorité urbaine. Les premières ont vécu des années
d'autogestion villageoise, les secondes ont vu s'accentuer, jusqu'à la fin de
1974, la dépendance extérieure. U n contraste extraordinaire entre l'endo-
gène et l'exogène m a r q u e cette situation, tant en ce qui concerne les acteurs
que les facteurs d u développement.
Le gouvernement, s'installant à Bissau, au cœur de la zone de logique
exogène, va nécessairement subir fortement les influences extérieures : par
les contraintes de l'économie monétaire retrouvée, par celles du c o m m e r c e
extérieur, par les messages socio-culturels véhiculés par les « experts étran-
gers » qui aident à mettre en place le nouvel appareil d'État (au niveau
économique, technologique, éducatif, sanitaire, etc.). Les émigrés paysans
qui partent, surtout d u nord, vers le Sénégal, la France, le Portugal sont eux
aussi sensibles à ces messages d u dehors. Enfin, les cadres techniciens
guinéens que le P A I G C a envoyés se former à l'étranger pendant la lutte et
qui occupent de hautes fonctions dans le système subissent la logique d u
pouvoir techno-bureaucratique que leur position leur confère. L e P A I G C ,
dans la première phase porteur de « l'esprit de la lutte » à peine éteinte et
fort des orientations données par Amilcar Cabrai, s'attache à rechercher les
contrepoids.
Il apparaît clairement que les dérives menacent au premier chef les
cadres politiques et techniques qui assurent des fonctions que la base n'est
plus en mesure de contrôler. Il faut donc faire face à ce clivage entre les
acteurs. Deux voies peuvent répondre à cette exigence: d'une part, à partir
de l'action politique du parti, exercer un contrôle en m ê m e temps qu'une
formation pour que les objectifs du développement et spécialement les choix
du développement endogène soient tenus ; en second lieu, transformer le
système éducatif pour que le contenu de l'éducation corresponde aux m ê m e s

210
Interaction dynamique des acteurs et des facteurs
dans une stratégie du développement endogène

choix. L a première voie concerne le court terme. L a seconde ne peut avoir


d'incidence importante qu'à moyen et long terme.
S'agissant d u pilotage du Parti, la dynamique unitaire et autogestion-
naire du temps de la lutte laisse apparaître de sérieuses fêlures. E n parti-
culier les contradictions s'accentuent entre les cadres issus du m o n d e paysan
ou des basses classes sociales de Guinée, qui ont joué u n rôle de premier plan
dans la lutte armée, et les cadres d'origine cap-verdienne ayant reçu une
« éducation exogène » et constituant le gros des intellectuels du Parti. L e
président du Conseil d'Etat, Luiz Cabrai, frère d'Amilcar, appartient à la
seconde catégorie, alors que le premier ministre, « Chico T é » puis son
successeur (après la mort de Chico T é ) , Nino Vieira, à la première.
Pour la réforme de l'éducation, le gouvernement de Bissau décide, dès
1975, de lancer une voie expérimentale s'inspirant de l'éducation de la lutte
et profondément orientée vers le développement endogène: les centres
d'éducation populaire intégré ( C E P I ) 4 0 . D'abord dans le sud, (région de
Tombali) puis dans le nord (région de Cacheu) est menée, avec le concours
de l'Institut de recherche et de formation pour l'éducation et le développe-
ment ( I R F E D ) , l'élaboration d'une méthodologie qui associe les comités de
tabanca aux choix des contenus des programmes éducatifs et à leur mise en
œuvre. Les responsables paysans sont appelés à expliciter tout ce qui leur
paraît devoir être conservé dans les savoirs, la sagesse, la culture populaire
(depuis les technologies de l'agriculture, de la santé, de l'artisanat, jusqu'à la
mémoire collective), cependant que les éducateurs de l'appareil d'État
apportent la connaissance des sciences et techniques et aussi de la culture et
de l'histoire de l'extérieur. L'éducation, au confluent de ces deux apports,
s'attache, sous le contrôle villageois, à former de nouveaux acteurs d u
développement aptes à saisir la dynamique des forces et des ressources
endogènes et exogènes pour l'orienter vers les objectifs de la communauté.
Mais ce système heurte profondément la logique de l'éducation « classique »
exogène de modèle portugais qui se développe concurremment dans le
m o n d e urbain ou péri-urbain.
Le renforcement des conflits, spécialement au niveau politique, aboutit à
la prise de pouvoir par le premier ministre, Nino Vieira, chef des Forces
armées révolutionnaires du peuple, le 14 novembre 1980, qui représente le
courant « de l'intérieur ». L a plupart des Cap-Verdiens sont évincés de
l'appareil du pouvoir. O n peut interpréter cette évorution c o m m e la volonté
d'un retour à la primauté de la « stratégie endogène ». Mais les choses ne
sont pas si simples. L e départ d'une partie des cadres techniquement
compétents laisse u n vide où la relève fait la place aux experts. Et les
contradictions d'intérêt entre nouveaux acteurs de l'appareil d'Etat et
acteurs sociaux de la base ne s'abolissent pas par un changement d'équipe : il
s'agit d'une mutation à opérer et elle exige une prise en compte des
conditions du jeu du développement endogène, acteurs et facteurs, à tous les
niveaux. L e m o u v e m e n t reste ouvert.
40. Voir notre étude déjà citée, Problématique et pratique du développement endogene en République de
Guinée-Bissau.

211
Roland Colin

Socialisme africain et développement endogène en République-Unie de Tanzanie: la


stratégie des ujamaa

Peu d'expériences de développement ont donné lieu à de telles controverses


que celles qui entourent la stratégie tanzanienne d'autodéveloppement {self
reliance, le terme employé par J. K . Nyéréré ne se laisse pas cerner facilement :
il connote à la fois l'endogénéité et l'autocentrage). L a Tanzanie constitue
une référence nécessaire à toute analyse se proposant de comprendre le jeu
des acteurs et des facteurs dans le développement endogène, m ê m e si la
situation tanzanienne actuelle reflète une part importante d'échec et d'es-
soufflement. L e plus important est de savoir c o m m e n t on en est arrivé là,
sans évacuer pour autant les enseignements très riches d'une tentative
particulièrement originale et audacieuse se voulant à la fois « réaliste » et
« volontariste ».

C h e m i n e m e n t historique

C o m m e pour tous les pays africains, le découpage des frontières de la


Tanzanie résulte du partage colonial où des forces historiques partent à
l'assaut de l'espace géographique. Dans le temps présent, la Tanzanie a une
superficie de 940 000 kilomètres carrés sur laquelle vivent environ 20 mil-
lions d'habitants. Elle fait partie du groupe des pays les moins avancés, avec
un revenu par tête de 280 dollars des Etats-Unis, selon les références des
Nations Unies et de la B a n q u e mondiale.
Le pays se situe dans la zone de rencontre est-africaine de trois grands
bassins fluviaux: Zambèze au sud, Nil au nord, Zaïre à l'ouest. Il dispose à
l'est d'une façade maritime sur l'océan Indien, où la côte laisse apparaître un
écosystème de plaine littorale à climat equatorial. L e relief se relève
rapidement pour présenter la forme d'un vaste plateau d'altitude supérieure
à 1 000 mètres, avec une pluviométrie réduite et des paysages de savane
arborée ou de steppe (steppe masaï). A u nord, le m o u v e m e n t de relief
s'accentue pour culminer au célèbre m o n t Kilimandjaro, le plus haut
sommet de l'Afrique voisinant les 6 000 mètres. Trois grands lacs encadrent
les faciès écosystémiques : Victoria au nord, Tanganyika à l'ouest, Malawi
au sud. Sur la côte, l'île de Zanzibar, de climat equatorial.
L a population, sur un substrat léger d'ethnies anciennes de rameaux
bochiman et hottentot, est constituée au nord par des Nilotiques, essentielle-
ment des Masaï, pasteurs pratiquant l'élevage « contemplatif » (environ
15 millions de têtes de bovins pour l'ensemble du pays), alors que le plus
gros du peuplement est formé par des groupes ethniques appartenant à la
civilisation bantou. L'influence des arabes est sensible sur la côte est.
L'agriculture est la base d u m o d e de vie dominant des Bantou: agri-
culture vivrière traditionnelle dans les terres pauvres (maïs [20 % des terres
cultivables], mil, patates douces), cultures plus riches dans les meilleures
terres, à partir desquelles se font des recettes d'exportation (café, coton, sisal,
thé, coprah, clous de girofle, bois).

212
Interaction dynamique des acteurs et des facteurs
dans une stratégie du développement endogène

Le Portugais Vasco de G a m a passe sur la côte en 1498, alors que s'y


déroulait déjà u n important commerce sous l'impulsion des Arabes, avec
Zanzibar c o m m e principal point d'appui. Les sociétés masaï et bantou
fonctionnent, chacune à leur manière, selon la logique lignagère: forte
participation sociale sur la base d'unités restreintes — tribus nomades ou
communautés paysannes. Mais ces dernières ne présentent pas les regroupe-
ments villageois que l'on est accoutumé de voir dans l'ouest africain ou
l'Afrique centrale: il s'agit d'un habitat essentiellement dispersé. Les pre-
miers explorateurs européens pénètrent dans l'intérieur à partir de 1866
(l'Anglais Livingstone, puis Stanley). Quinze à vingt ans plus tard, les
commerçants Allemands effectuent une forte percée territoriale (1885) et
passent des traités avec les chefferies africaines, non sans affronter une
compétition britannique et italienne. E n 1891, la domination germanique est
reconnue alors q u e se constitue l'Afrique-Orientale allemande. L a colonie
allemande durera un quart de siècle, jusqu'à la défaite de 1918. L a Société
des Nations ( S D N ) fait du « Tanganyika » un territoire sous mandat S D N
dont la tutelle est confiée à la Grande-Bretagne. L ' O N U transformera en
1946 ce mandat en trusteeship.
Les Anglais s'attachent à pratiquer l'administration indirecte, dans un
pays où la structure sociale offre peu de prise à u n tel m o d e de pouvoir. Le
colonisateur va donc orienter son action dans deux directions complémen-
taires, qui auront d'importantes répercussions sur l'avenir d u pays et son
développement. Il s'agit en premier lieu de favoriser l'émergence de « cadres
indigènes » afin d'avoir des interlocuteurs, donc d e former des acteurs. A
cette fin est constituée la Tanganyika African Association ( T A A ) . E n 1953,
cette association sera présidée par Julius K . Nyéréré, qui, ayant reçu une
éducation britannique (il était professeur), ressent vivement la nécessité de
retrouver sa racine culturelle africaine et va faire basculer la T A A du statut
de structure auxiliaire du pouvoir colonial en celui de m o u v e m e n t d'in-
dépendance revendiquant le retour à l'authenticité. E n 1954, Nyéréré et ses
compagnons transforment la T A A en u n parti politique: la Tanganyika
African National Union ( T A N U ) . L a T A N U va réclamer l'autonomie, puis
l'indépendance.
A u niveau des facteurs de développement, les Anglais butaient sur un
problème difficile: peu de richesses exploitables et dispersion d u potentiel
humain. Ils tentèrent, aussitôt après la seconde guerre mondiale, de mettre
en place une puissante unité agro-exportatrice d'arachide, mais sans succès.
L'opération apparaissait c o m m e totalement plaquée, sans greffage social ni
rentabilité économique. Ils s'attachèrent alors à peser sur les structures
socio-économiques c o m m e facteurs d'un développement de la production
paysanne: politique de « colonat indigène » dans des zones organisées de
regroupement (settlements schemes). Sans motivations endogènes suffisantes,
les paysans se prêtaient très mal à cette politique, luttant contre la dispersion
de l'habitat et des exploitations rurales qui rendaient pratiquement impos-
sible la mise en place d'infrastructures d'intérêt collectif dans des conditions
économiques viables. O n en était là quand l'évolution politique connut une

213
Roland Colin

forte accélération, en cohérence avec le m o u v e m e n t d'émancipation dans


l'ensemble du continent africain.

L a stratégie de développement endogène, son émergence et ses résultats

Depuis 1955, le Tanganyika connaissait des élections. E n 1958, la poussée


électorale voit le triomphe de la T A N U . Julius K . Nyéréré devient président
du Conseil en 1960. L'indépendance est proclamée le 9 décembre 1961, dans
le cadre d u C o m m o n w e a l t h , puis la république est instituée le 9 décembre
1962. Nyéréré, leader incontesté, en est élu président. E n 1964 s'opère la
fusion entre Tanganyika et Zanzibar. Le pays devient la République de
Tanzanie, avec un régime de parti unique. L'« acteur principal » du jeu
national est le président, qui se fait appeler mwalimu (« maître d'école » en
swahili, qui est la langue véhiculaire, du groupe bantou, et langue officielle
de l'État). Mais le président est u n h o m m e modeste qui répugne au pouvoir
personnel et consacre tous ses efforts à susciter une conscience de responsabi-
lité en m ê m e temps que d'identité culturelle chez ses compatriotes. Cette
éducation politique n'a pratiquement pas d'incidence visible sur la stratégie
concrète de développement pendant une assez longue période: on en reste à
la politique britannique des settlements avec une forte participation d'experts
extérieurs.
Le 5 février 1967, toute l'orientation de la pratique du système va
basculer à l'occasion de la proclamation de la charte d'Arusha. Réunie en
congrès dans cette ville, la T A N U , sous l'impulsion de son président,
instaure la politique des ujamaa. C e terme swahili évoque la c o m m u n a u t é ou,
plus exactement, la solidarité communautaire dans l'authenticité. C e sera la
base du socialisme à l'africaine, revendiqué par Nyéréré et ses compagnons
c o m m e pierre angulaire de la nouvelle société à construire. Dans leur esprit,
on se réfère aux valeurs spirituelles et morales de la société africaine
s'incarnant dans la solidarité familiale (on a parlé ainsi de « familialisme »).
Cette catégorie de facteurs est p r o m u e à une place essentielle, alors que la
politique impulsée par les Britanniques et relayée par les experts inter-
nationaux donnait la primauté aux facteurs économiques. O n peut donc
parler d'une rupture dans le jeu des facteurs.
C e grand changement de cap avait été longuement préparé (sur des bases
d'expérimentations restreintes, il est vrai) dans certaines zones d u pays,
particulièrement dans la vallée deia R u v u m a , depuis 1960, où une quinzaine
de communautés encadrées par de jeunes militants de la T A N U s'étaient
regroupées et avaient adopté un m o d e d'organisation de la vie sociale et de la
production économique de type autogestionnaire, avec des résultats parti-
culièrement positifs.
Le pari était d'envergure: faire entrer un pays d'environ douze millions
d'habitants (à l'époque) dans une ère d'autogestion et d'autoresponsabilité.
Cela supposait une extraordinaire mobilisation morale, dont le parti devait
être le fer de lance. L a déclaration d'Arusha faisait fortement profession de
foi égalitariste et démocratique: « Tout citoyen fait partie intégrante de la

214
Interaction dynamique des acteurs et des facteurs
dans une stratégie du développement endogène

nation et a le m ê m e droit que les autres citoyens de participer au gouverne-


ment aux échelons local, régional et national. »
L a participation est donc le maître mot. Mais il s'agit d'un objectif et non
pas d'une réalité immédiate. Les détenteurs d u pouvoir (parti-État) devront
créer les conditions de la mutation. L a déclaration d'Arusha poursuit en ces
termes: « Il appartient à l'État d'intervenir dans la vie économique de la
nation de manière à garantir le bien-être de tous les citoyens et à prévenir
l'exploitation d'une personne par une autre ou d'un groupe par un autre,
ainsi que l'accumulation des richesses dans une mesure qui serait contraire à
l'existence d'une société sans classes. » O n va donc dénoncer le rôle de
l'argent (« cessons de dépendre de l'argent pour notre développement »), on
va prôner les valeurs du travail, de la conscience, de l'intelligence, de la
solidarité, prendre un certain écart par rapport à la dominance des modèles
urbains et industriels pour privilégier le développement rural.
Aussitôt après la déclaration d'Arusha, la mobilisation est décrétée et le
Parti s'emploie par la persuasion à pousser les paysans à se regrouper et se
constituer en « villages ujamaa ». Le village ujamaa est un village coopératif
et offre le cadre d'une vie communautaire impliquant à la fois la gestion
politique, sociale, économique et culturelle : le jeu de tous les facteurs
ordonnés au développement de la c o m m u n a u t é .
D a n s u n premier temps, le m o u v e m e n t s'étend rapidement, impression-
nant fortement l'opinion internationale41. E n trois ans, environ deux mille
villages ujamaa sont créés, surtout dans les zones où le Parti est le plus
fortement implanté et où les conditions de vie sont les plus difficiles. Puis le
rythme se ralentit et plafonne. L a transformation escomptée n'a pas touché
plus du quart de la population. O n semble avoir atteint les limites de
l'adhésion volontaire. A partir de 1970, le gouvernement et le Parti accen-
tuent leur pression et, devant certaines résistances, emploient la force au
n o m de l'intérêt national. Mais c'est alors tout l'esprit de la politique
socialiste, qui se veut centrée sur l ' h o m m e , qui en est atteint. O n revient à
une pratique plus mesurée, en mettant l'accent sur une formule inter-
médiaire appelée « village de développement », qui n'impliquera que re-
groupement de l'habitat, avec maintien de la propriété individuelle des
terres mais ouverture à des pratiques coopératives. L e système semble
redevenu viable.
A la fin de 1973, sous l'effet notamment des menaces de la sécheresse, une
nouvelle étape est inaugurée. L e Parti décide une très forte accélération d u
m o u v e m e n t en exerçant une puissante « poussée psychologique » auprès des
paysans pour obtenir, en priorité, le regroupement villageois qui apparaît
essentiel pour toute stratégie rurale en condition de difficultés écologiques et
économiques. Dans l'année 1974, cinq millions de paysans entrent ainsi dans
cette politique de « villagisation ». E n 1975, une loi sur l'organisation des
villages tend à donner son visage institutionnel au « système tanzanien » : les

41. Voir notre étude et la bibliographie qu'elle rassemble: « Les méthodes et techniques d e la
participation au développement », art. cit.

215
Roland Colin

villages sont administrés, quel que soit leur statut, (du plus communautaire
au moins coopératif), par un conseil de village élu par l'assemblée générale
de tous les habitants âgés de plus de dix-huit ans. L'objectif de développe-
ment fixé est, pour chaque entité villageoise, dans le meilleur délai possible,
l'autosuffisance alimentaire, en dégageant un surplus pour la nourriture d u
milieu urbain; de mettre en œuvre des cultures de rente exploitables pour
équilibrer le commerce extérieur; d'amorcer, à partir de l'artisanat, le
lancement de petites industries villageoises dont les produits se substitue-
raient aux articles d'importation.

Crise et leçons

Dès 1977, le président Nyéréré, dans une analyse retentissante42, entre dans
une autocritique rétrospective et prospective sans complaisance. Tout en
reconnaissant les avancées sérieuses réalisées, le président dénonce la
tentation pour les cadres, à tous les niveaux, de rompre le pacte d e
participation : « L a vérité c'est qu'en dépit de notre politique officielle et en
dépit de toutes nos institutions démocratiques, certains dirigeants n'écoutent
toujours pas les gens. Ils trouvent beaucoup plus facile de dire aux gens ce
qu'il faut faire43. » L a Tanzanie n'a pas su résister à la tentation de créer des
techno-bureaucraties, tentation, selon les termes de J. K . Nyéréré, de « créer
une nouvelle institution chaque fois q u e nous nous attaquons à un pro-
blème ».
E n 1982, la situation s'est sensiblement détériorée: « T a u x d'inflation
annuel: 30 % ; baisse du pouvoir d'achat des salaires depuis 1979: 50 % ;
dette extérieure: plus d'un milliard et demi de dollars; capacité opéra-
tionnelle des usines: 35 % ; chute du P N B (1981): 3,6 "/o44. » E n 1985, le
président Nyéréré décide de quitter ses fonctions de président de la R é p u -
blique (où lui succédera Ali Hassan M w i n y i ) pour se consacrer essentielle-
ment à la responsabilité du Parti devenu depuis 1977 C C M ( C h a m a C h a
Mapinduzi: « parti de la révolution »).
L e bilan est lourd mais ne peut être considéré c o m m e entièrement
négatif. Sur le plan de l'éducation, le taux de scolarisation dépasse 77 % et,
dans le domaine de la santé, on compte un dispensaire par village et u n
centre de santé pour six villages. Enfin, la crise a frappé davantage le m o n d e
urbain que le m o n d e rural. C o m m e le fait remarquer Bernard Joinet, « la
crise économique rend la vie plus dure pour les riches et plus facile pour les
pauvres. E n effet, ceux-ci achètent leur nourriture de base, la farine de maïs,
à un prix très bas, car largement subventionné par le gouvernement. C e
choix délibéré de Nyéréré permet aux travailleurs les plus pauvres de
survivre au jour le jour. C'est d'ailleurs u n sujet de friction avec le F M I , qui

42. J. K . Nyéréré, La déclaration d'Arusha dix ans après. Bilan et perspectives, Paris, L'harmattan,
1977.
43. Ibid., p. 49.
44. F . S o u d a n , « Tanzanie, la fin d'un mythe », Jeune Afrique, n° 1145, 15 décembre 1982,
p. 40.

216
Interaction dynamique des acteurs et des facteurs
dans une stratégie du développement endogène

d e m a n d e à la Tanzanie de stopper ces subventions45. » Et en effet, le F M I


coupe les crédits.
O n peut ainsi récapituler les causes de la détérioration de la situation
tanzanienne:
Causes externes: incidence, sur les finances d ' u n pays pauvre, de choix
internationaux (soutien aux luttes de libération en Afrique australe et
aussi coûteuse expédition militaire pour chasser Idi A m i n D a d a d ' O u -
ganda et installer à sa place Milton Obote) ; pression des institutions
financières internationales entrant difficilement ou pas d u tout dans la
logique économique de choix socialistes.
Causes intérieures: dérive effective des choix socialistes initiaux se voulant
communautaires et palliant les carences des structures communautaires,
notamment en matière de commercialisation agricole, par la création de
structures d'Etat fonctionnant c o m m e des techno-bureaucraties.
C e qui est peut-être le plus important concerne les fondements m ê m e de
l'option communautaire initiale. E n effet, les valeurs de partage et de mise en
c o m m u n des outils de production, promues de façon vigoureuse par la
« doctrine ujamaa », ne semblent pas avoir correspondu réellement au noyau
culturel bantou ou masaï en place. L e danger était réel de couvrir, par une
déclaration volontariste, un choix nominaliste qui n'était pas accepté et
voulu par le peuple au m ê m e niveau qu'il était exprimé par ses dirigeants. Il
aurait fallu reconnaître ce décalage entre la conscience des acteurs et tenter
de le combler par une éducation appropriée. O r , le système d'éducation
formel est resté dominant et assez conventionnel, malgré l'effort fait pour
développer l'éducation non formelle. L a révolution d u contenu et des
méthodes de l'éducation n'était pas à la hauteur des ambitions de la
révolution sociale. C e qui explique le désengagement des acteurs de base (on
a p u dire q u ' u n village ujamaa sur cinq fonctionnait réellement dans la ligne
officielle) et la perversion d'une part non négligeable des acteurs de statut
plus élevé (avec une progression importante de la corruption à partir de
1979-1980). Enfin, la prise en compte des facteurs de développement laisse
apparaître de graves erreurs: en particulier la planification des regroupe-
ments villageois a négligé de définir les implantations en fonction de la
fertilité des sols. Dérives redressables ou faillite? L'avenir tranchera. E n tout
état de cause l'expérience tanzanienne, à travers les épreuves, reste u n e
tentative historique respectable et d ' u n intérêt considérable pour la réflexion
stratégique sur le développement endogène.

Références asiatiques

Au Bangladesh, une stratégie endogène partant d'une initiative non


gouvernementale: le Centre de santé rurale de Savar (GK)

Point de départ

45. Jeune Afrique, n° 1145, 15 décembre 1982, p. 41.

217
Roland Colin

E n 1971, le Pakistan connaît une crise qui va aboutir à une rupture interne
de l'État. Issue de la partition du sous-continent indien en 1947, la
République islamique pakistanaise est construite sur u n porte-à-faux: deux
entités territoriales séparées par l'Inde et présentant, au-delà d u trait
c o m m u n constitué par la dominante de la religion musulmane, de fortes
disparités. L e Pakistan-Occidental, dans la mouvance de la culture musul-
m a n e indo-iranienne, parle ourdou, dispose d'un territoire vaste et sans
pression démographique intense. Il domine l'appareil d'État et les forces
militaires. L e Pakistan-Oriental, à l'inverse, est la plus petite entité territo-
riale, subissant une pression démographique énorme (déjà plus de 500 habi-
tants au kilomètre carré en 1971, aujourd'hui presque 700) la population
dépassant 95 millions d'habitants pour 144 000 kilomètres carrés, dans des
conditions économiques extrêmement sévères, malgré la richesse des terres
du delta d u G a n g e et du Brahmapoutre. L a culture est bengali, identique à
celle du Bengale indien. L e poids de la domination d u pays occidental
devient insupportable. U n e révolte éclate donc en 1971, qui prendra tour-
nure de guerre de sécession, faisant des dizaines de milliers de morts.
Le m o u v e m e n t pour l'indépendance du Bangladesh fait appel à tous ses
cadres, y compris ceux qui faisaient des études à l'étranger. Parmi eux, le
docteur Zafrullah C h o w d h u r y , qui achève ses études de chirurgie à Londres,
et qui devient, avec deux autres collègues, médecin d'un c a m p de réfugiés
paysans bangladeshi, dans l'État indien de Tripua, à proximité de la
frontière. Venant d'une classe sociale aisée, il découvre la misère paysanne et
décide de renoncer à sa carrière universitaire en restant dans le m o n d e rural.
Il s'installe, en 1972, avec ses compagnons, une fois l'indépendance acquise,
à une quarantaine de kilomètres au nord de D h a k a , la capitale d u nouvel
État. Dans la localité de Savar, il reçoit u n terrain en donation. Ses deux
compagnons médecins et lui-même, quelques jeunes femmes formées par eux
et ayant travaillé c o m m e paramedics dans le c a m p de réfugiés, commencent
une action de « santé primaire » dans la zone. Avec l'aide des villageois,
utilisant 1'« investissement travail », se construit un dispensaire devenant
par la suite u n petit hôpital de campagne. Zafrullah C h o w d h u r y fonde ainsi
le Centre de santé populaire de Savar (en bengali Gonoshasthaya Kendra,
abrégé en G K ) . Il a été soutenu financièrement par des organisations non
gouvernementales européennes: N O V I B , O X F A M , Emmaiis, Terre des
h o m m e s , W a r on W a n t . E n France s'est constitué le Comité de soutien au
Centre de santé populaire de Savar.
La base de l'action sanitaire est le contact direct avec les familles dans les
villages. C h a q u e semaine, les paramedics visitent les villages qui sont de leur
ressort, donnent des soins élémentaires, pratiquent des vaccinations, dis-
pensent des conseils et une éducation pour la santé. L a nutrition est
également u n thème de choix dans une région où la situation alimentaire est
si difficile. Les paramedics apprennent également aux mères à confectionner
des liquides de réhydratation pour faire face aux épisodes diarrhéiques des
enfants, dans un pays qui se présente c o m m e la « capitale mondiale d u
choléra ». Les tournées se font à pied ou à bicyclette.

218
Interaction dynamique des acteurs et des facteurs
dans une stratégie du développement endogène

Le dispensaire et la salle d'opération de l'hôpital du G K à Savar servent


de base arrière et aussi de centre de formation pour les paramedics. Ces
derniers, pour la majorité des jeunesfillesprovenant du milieu rural de la
région et ayant une instruction primaire, reçoivent une formation initiale
intensive de trois mois à Savar, complétée ensuite par u n e formation
continue. Il est impressionnant, en les voyant à l'ouvrage, de mesurer la
qualité extrême de leur intervention et son efficacité. Il faut dire que ces
agents de santé sont m u s par une motivation très forte. Travaillant dans leur
propre univers d'origine, ils sont imprégnés de la culture, connaissent les
problèmes, les situations, les comportements, et s'engagent de façon mili-
tante. Les jeunes femmes ont dû souvent affronter la séquestration ou la
répression physique et morale des tenants de coutumes religieuses conserva-
trices. L'action de santé, dans les conditions où elle se pratique, est en m ê m e
temps symbole et mise en œuvre d'une libération sociale. Cette libération
s'appuie constamment sur le dialogue, la discussion, l'éducation en vue de la
prise de conscience. Cette approche devait conduire irrésistiblement Zafrul-
lah C h o w d h u r y et son équipe à une prise en compte du développement bien
au-delà de la santé, m ê m e si les soins de santé primaires en ont été la porte
d'entrée.

Le développement de l'action de G K

Action sur le système agraire. L'équipe de G K trouve une situation, dans les
villages, où le poids de l'inégalité dans la propriété agraire est quasi
déterminant. D a n s ce pays, où l'appareil de santé publique est très déficient,
un paysan frappé par la maladie est contraint de s'adresser à u n médecin
pratiquant en médecine privée, avec des honoraires extrêmement élevés par
rapport aux ressources du patient.
C e dernier est donc a m e n é à recourir à u n usurier qui lui consentira u n
prêt en espèces à taux très élevé moyennant la mise en gage d'une partie de
son bétail ou de sa terre. E n fin d'opération, que le patient soit mort ou guéri,
il aura perdu son gage. L'usurier est en relation d'affaires avec les grands
propriétaires terriens, à qui il rétrocédera ses acquisitions. Ainsi, peu à peu,
la maladie aidant, la terre change de mains, l'inégalité s'accentue, le nombre
de paysans sans terre croît. A u début des années 80, ils représentaient plus
de 50 % de la population rurale au Bangladesh. Privés de leur outil de
production, ils sont alors à la recherche d'un emploi de tâcheron agricole,
prennent tout ce qui se présente — souvent rien — et c'est l'enfoncement
dans la misère qui pèse sur les femmes et les enfants, détruit la santé et les
conditions de vie élémentaires.
G K , en s'attaquant aux problèmes de santé d'une façon nouvelle, influe
donc sur la situation agraire. Mais son action ne s'arrête pas là. C h o w d h u r y
décide de créer des coopératives de crédit, qui permettront aux paysans
pauvres d'échapper à la loi des usuriers. II suffit de fonds modestes pour
changer le rapport socio-économique. D e plus, une nouvelle dynamique de
solidarité est ainsi mise en marche, et les paramedics seront les

219
Roland Colin

supports d'une action qui dépasse la pratique de santé au sens étroit du


terme, tout en ayant u n réel retentissement sur la situation sanitaire. Ces
coopératives soutenues par G K , qui assure des prêts à faible taux d'intérêt,
deviendront de véritables coopératives agricoles. Il y en avait 67 dans le
district de Savar en 1982.
D a n s la m ê m e logique, G K va lancer sa propre coopérative de produc-
tion agricole. U n e ferme est mise en place dans le terrain d u centre de Savar.
Tous les membres de l'équipe de G K , médecins c o m m e paramedics, tra-
vaillent au c h a m p u n e heure et demie par jour (le matin de 6 h à 7 h 30).
Ainsi se marque le décloisonnement entre les activités et les fonctions. Les
résultats pratiques sont importants puisque l'exploitation agricole tend à
l'approvisionnement de la c o m m u n a u t é de Savar. L'opération a également
une portée symbolique puisqu'elle instaure un partage de toutes les tâches
qui ne peuvent plus être réputées nobles ou serviles. L a vie communautaire
de G K est importante. Les écarts de salaires sont faibles. Médecins et
paramedics logent dans le centre de Savar dans des conditions modestes. Ils
sont également contraints d'assurer la sécurité car, très tôt, les attaques
physiques se manifestent, à l'instigation des grands propriétaires terriens.
Ainsi en 1976, N i z a m , l'un des pionniers parmi l'équipe initiale des parame-
dics, est assassiné par des h o m m e s de main. D'autres attaques de plus grande
envergure viendront par la suite. Il est clair que la lutte pour la santé et le
développement est partie intégrante de la lutte sociale.
D'autres coopératives se mettent en place, intéressant notamment l'em-
ploi féminin, en liaison avec l'action pour la libération de la f e m m e :
coopératives de fabrication de sacs de jute (le jute est l'une des principales
productions du Bangladesh) ; coopératives de meubles métalliques, permet-
tant notamment de subvenir à l'équipement des postes sanitaires ; restaurant
coopératif assurant les repas au personnel d u G K ainsi qu'à une clientèle
extérieure. U n centre de formation professionnelle féminine et de production
(Narikendra) regroupe une série d'ateliers: couture, fabrication de sièges, de
nattes, de menuiserie, de sandales, avec également une boulangerie pâtisse-
rie.
Enfin, G K possède une imprimerie et une école. L'imprimerie permet de
produire le matériel éducatif et d'assurer le tirage de la revue mensuelle qui
sert de lien, d'outil de promotion et de sensibilisation à l'ensemble du
personnel du centre, mais rayonne bien au-delà (tirage en 20 000 exem-
plaires).

L'école primaire. Elle compte cinq classes et sept institutrices, et touche les
enfants dans la journée ou le soir (pour ceux qui sont retenus par la
participation aux travaux de l'exploitation familiale). Elle donne aussi des
cours du soir pour les adultes. Elle s'adresse non seulement aux habitants d u
centre G K mais à la population des villages voisins. Elle innove fortement en
préparant les enfants, d u moins une partie d'entre eux, à retransmettre leur
savoir aux enfants n o n scolarisés de leur village d'origine, en liaison avec les
instituteurs et les parents.

220
Interaction dynamique des acteurs et des facteurs
dans une stratégie du développement endogène

L'ensemble de ces actions sur le terrain se décentralise. L e personnel de G K


dépasse actuellement trois cents personnes. E n plus d u centre initial de
Savar, deux autres centres ont été fondés: Shapmari-Bhatshala, à 220 kilo-
mètres au nord, proche de la frontière de l'Assam, et Sreepur à 80 kilomètres
à l'est. Six centres secondaires (subcenters) en dépendent. L e « système G K »
en est ainsi venu à former un véritable réseau de développement multivalent.
Il faut compléter la description d u système en évoquant deux autres pièces
majeures du projet: l'usine de production de médicaments essentiels et la
Faculté de médecine rurale.

L'usine de médicaments pour le peuple (Gono Pharmaceuticals Ltd, GPL). Depuis


l'origine, l'action sanitaire du centre de Savar doit faire face à un handicap
sérieux : le prix élevé des médicaments, qui au Bangladesh sont sous contrôle
dominant des firmes transnationales. Pour avancer dans la recherche des
solutions, Zafrullah C h o w d h u r y et son équipe s'engagent dans deux lignes
de travail complémentaires: mener une campagne à l'échelon national contre les
abus des firmes étrangères et participer directement à la production natio-
nale des médicaments.
Il s'agit là de faire prévaloir la logique d u développement autocentré
contre l'exploitation par les maîtres extérieurs du marché. E n premier lieu,
l'objectif est d'obtenir que le gouvernement édicté une législation conforme
aux prescriptions de l ' O M S pour publier une liste de médicaments essentiels
jugés nécessaires ou utiles et interdisant la vente des produits dangereux ou
inutiles. E n avril 1982, un comité est désigné dans ces conditions, avec la
participation de Zafrullah C h o w d h u r y . Il r e c o m m a n d e l'interdiction de
1 700 produits sur les 4 140 vendus dans le pays. Il conseille l'usage, à
travers des listes valables pour chaque niveau du système de santé, de
médicaments désignés en termes génériques jugés essentiels ( 12 pour la base,
au village; 33 pour le dispensaire; 105 pour les hôpitaux et les médecins
généralistes, plus 100 autres réservés aux spécialistes)46.
Le gouvernement suit les recommandations d u comité, à certaines
modifications près, par une ordonnance prise en juin 1982. L e gouvernement
des États-Unis d'Amérique réagit vigoureusement, ainsi que les firmes
transnationales qui voient leur marge de m a n œ u v r e et leurs profits sérieuse-
ment réduits. Par contre, un groupe d'organisations non gouvernementales
étrangères soutiennent la politique bangladeshi. L a nouvelle réglementation
a des efTets rapides et marquants. Daniel Théry écrit: « L e gouvernement
constate: la baisse parfois massive des prix réels de médicaments; l'écono-
mie en devises par élimination des achats et autres paiements inutiles et par
une meilleure concurrence ; et surtout des parts majoritaires aux médica-
ments essentiels (56 %) et aux sociétés pharmaceutiques locales dans
l'industrie nationale47. »

46. L a politique des médicaments au Bangladesh a fait l'objet d'une importante étude : F . Rolt,
Pills, policies and profits, Londres, W a r o n W a n t , 1985. Daniel T h é r y en a tiré les traits
essentiels dans la revue Nouvelles de l'écodéveloppement, Paris, C I R E D . M a i s o n des sciences de
l'homme, 1985.
47. D . Théry, op. cit., p p . 38-39.

221
Roland Colin

Pour participer directement à la production nationale des médicaments


et viser prioritairement la couverture d'une part significative des besoins
répondant à l'action sanitaire de G K , Zafrullah C h o w d h u r y avait conçu, dès
1980, le projet de construire dans le Centre une usine de médicaments.
Cette usine est réalisée en 1980-1981 avec le concours d'une aide
extérieure provenant de la N O V I B (organisation non gouvernementale
néerlandaise), A I D et de l ' O X F A M (organisations non gouvernementales
britanniques). Elle est dirigée par le docteur K a s e m C h o w d h u r y , m e m b r e de
l'équipe de G K depuis l'origine, et bénéficie d u concours d ' u n spécialiste
pharmacologue bangladeshi de haut niveau venu se mettre au service de
cette entreprise. Cette m ê m e usine fabrique, avec u n contrôle de qualité
irréprochable, d'abord onze médicaments essentiels sous forme de géné-
riques. Puis la g a m m e m o n t e jusqu'à la trentaine et l'on vise cinquante. L a
main-d'oeuvre est recrutée sur place et fait partie d u personnel de G K . Il
s'agit tout particulièrement de f e m m e s recevant une formation profes-
sionnelle appropriée.
Les prix de vente sont de 5 0 % inférieurs à ceux d u m a r c h é et permettent
néanmoins de faire des bénéfices réinvestissables au service de l'ensemble de
la c o m m u n a u t é de G K . L e potentiel de l'usine représente 20 % de la
couverture des besoins nationaux. O n mesure l'enjeu et aussi le fait q u e
Zafrullah C h o w d h u r y et son équipe soient la cible des actions de rétorsion
menées par les tenants des intérêts qu'ils menacent en se faisant les
champions d u développement endogène et autocentré. L e 18 août 1984, une
attaque d'envergure par u n e troupe d ' u n millier d ' h o m m e s , armés par les
« tenants des intérêts m e n a c é s », tente de tuer l'animateur de G K et de
détruire l'usine. Il y a des dizaines de blessés, l'usine est e n d o m m a g é e , la
police intervient. Mais l'action a échoué et cause seulement, par-delà les
d o m m a g e s et blessures, u n ralentissement de la production. Zafrullah
C h o w d h u r y prépare l'extension d u secteur pharmaceutique par le lance-
ment d'une seconde unité d e production de médicaments homéopathiques
avec, n o t a m m e n t , des soutiens français48.

Le problème de la formation des médecins et le projet de création d'unefaculté de médecine


rurale par GK. Depuis le lancement des entreprises de G K , seul u n très petit
noyau de médecins s'est engagé directement aux côtés de Z . C h o w d h u r y .
Certes, il peut compter sur l'appui d ' u n réseau médical plus large. M a i s il
n'est pas aisé de recruter. E n effet, les écoles médicales du Bangladesh ont été
conçues sur le modèle britannique, et la formation qu'elles dispensent
prépare surtout à une pratique en milieu urbain, selon des références
européennes.
L e fondateur de G K sent donc la nécessité de créer u n e institution de
formation originale, u n e faculté de médecine formant des médecins pour le
m o n d e rural et se comportant c o m m e des agents de développement. D a n s le

48. L'affaire est relatée en détail par D . Théry, « Tentative de déstabilisation contre l'usine de
médicaments essentiels d u G K », Nouvelles de l'écodéveloppement, Paris, G I R E D , Maison des
sciences de l ' h o m m e , 1985, p p . 50-57.

222
Interaction dynamique des acteurs et des facteurs
dans une stratégie du développement endogène

document de base du projet, il écrit: « Les médecins produits par cette


faculté de médecine rurale ne seront pas seulement des distributeurs de
comprimés et de capsules, mais ils seront les agents d'une politique de
changement des conditions socio-économiques du pays. D e tels médecins ne
se considéreront pas eux-mêmes c o m m e de simples individus, mais c o m m e
des m e m b r e s de la société dans laquelle ils travaillent. »
L'hypothèse de travail est formulée lors d'un séminaire àSavar en février
1983, avec une forte participation d'universitaires médecins venus surtout de
l'Asie du Sud-Est. En avril suivant, un second séminaire, organisé en France
avec l'appuifinancierdu gouvernement français, qui soutient le projet, et le
concours du C I D E S S C O 4 9 , regroupe le noyau du réseau bangladeshi de G K
et des partenaires venus d'Europe, d'Amérique du Nord et du Sud et
d'Afrique. E n 1985, les m e m b r e s de ce m ê m e noyau effectuent des missions
d'étude en Amérique, en Afrique, dans le m o n d e arabe, et se retrouvent pour
un travail de synthèse au C I D E S S C O . L'élaboration définitive du projet
s'est effectuée à Savar.
L a nouvelle faculté devait pouvoir bénéficier de la couverture de l'Uni-
versité voisine de Jahangirnagar, tout en participant à la c o m m u n a u t é de
G K . Son recrutement devait toucher des paramedics en promotion et aussi des
élèves de familles rurales passés par lesfilièresde l'enseignement secondaire.
U n système de sélection les associant au travail de terrain devait, dans une
période de prérecrutement, garantir la qualité et le niveau des motivations.
Le cursus répondra aux exigences de niveau de l ' O M S pour former des
« médecins à part entière » dont la compétence scientifique soit indis-
cutable, mais à partir d'une g a m m e de disciplines et d'une pratique en cours
de formation dans les communautés villageoises garantissant que la forma-
tion acquise corresponde aux problèmes à résoudre, dans l'esprit de G K .
Cette initiative profondément novatrice devrait avoir de sérieux retentisse-
ments dans nombre de pays du Tiers M o n d e qui affrontent des problèmes
comparables.

Signification de G K

A u terme de ce bref panorama présentant une expérience déjà longue et


riche, intense et stimulante, on doit constater, dans la ligne qui oriente la
présente étude, la constante préoccupation des animateurs du centre de
Savar d'agir sur les facteurs de développement tout en formant les acteurs et
en leur donnant les compétences appropriées. Il s'agit d'une voie originale
vers le développement endogène et autocentré puisqu'elle s'enracine dans
une action à la base qui joue le rôle d'« analyseur » d'une problématique
nationale. Les acteurs principaux n'hésitent pas à évoluer entre base et
sommet. Symboliquement tout autant que pratiquement, Zafrullah C h o w -
dhury se trouvera au travail dans la rizière ou faisant des opérations dans son

49. Centre international pour le développement social et la santé communautaire, Bordeaux


(France).

223
Roland Colin

hôpital rural, tout c o m m e il participera au Comité national de sélection des


spécialités pharmaceutiques et des médicaments essentiels.
Il lance un style d'action qui entre fortement en consonance avec l'esprit
de la culture du sous-continent indien, spécialement dans son versant
bangali. M ê m e s'il se situe en terre influencée par l'islam, il y a du guru chez
cet h o m m e et de Vashram dans son entreprise. Mais le guru se veut porteur
d'un message libérateur dépassant les obédiences religieuses aliénantes, u n
militant du développement centré sur l ' h o m m e , et l'entreprise c o m m u n a u -
taire, par-delà ses aspects d'ashram, assume les contraintes de gestion,
d'efficacité, de compétition (une Fondation G K assure la « régulation
économique et financière » entre les différents étages du système). O n sera
également sensible à l'attention extrême portée à la situation des femmes et
au potentiel que représente leur participation au développement. E n s o m m e ,
le but est de rester fidèle à l'esprit de la culture sans craindre d'en faire
éclater les formes quand elles cessent de correspondre aux objectifs d u
développement humain.
D a n s une interview donnée à la revue Croissance des jeunes nations, Zafrul-
lah C h o w d h u r y déclare : « Pour moi, il n'y a pas de différence entre le dieu
des chrétiens, celui des musulmans, ceux des hindous. Si Dieu est partout, il
est à tout le m o n d e . Je suis né m u s u l m a n , mais m a religion c'est d'être
honnête, sincère et dévoué à la cause des pauvres gens (...). Ici, nous devons
exercer un contrôle social sur le progrès et sur la répartition des richesses. Il
faut que le peuple décide lui-même où va l'argent. »

En Inde, les femmes indiennes et le développement: un témoignage à travers


l'expérience d'une organisation non gouvernementale indienne, la CROSS
(Comprehensive rural operation service-society)

L'Inde représente u n pôle de civilisation, u n pôle politique et un pôle


économique de première grandeur dans l'univers présent. Avec 3 287 590
kilomètres carrés et plus de 700 millions d'habitants, l'espace indien doit
affronter des problèmes démographiques et sociaux difficiles. Il est cepen-
dant remarquable de voir l'effort des dirigeants indiens réussir à faire face
pour l'essentiel aux exigences alimentaires du pays.
L e développement industriel d'accélération récente ne peut occulter
l'importance considérable du m o n d e rural (70 % de la population). O n
présente souvent l'Inde c o m m e le pays des 700 000 villages. D a n s ces
villages, nous retrouvons fréquemment des situations comparables à celles
que nous avons évoquées précédemment au Bangladesh. L a pression d é m o -
graphique a conduit à aggraver les problèmes de l'inégalité agraire, caracté-
risée par l'existence de trois groupes sociaux: les grands propriétaires, les
petits propriétaires terriens (avec des parcelles souvent minuscules d'un
hectare, soit deux fois moins que la superficie exigée pour l'autosuffisance) et
enfin les paysans sans terre dont le nombre s'accroît du fait du « cercle
vicieux de la pauvreté ». L a problématique du développement, malgré les
efforts de démocratisation du gouvernement central et des gouvernements

224
Interaction dynamique des acteurs et des facteurs
dans une stratégie du développement endogène

des États, se complique, au-delà de l'inégalité agraire, par les séquelles d u


système des castes, avec notamment le problème des « intouchables », hors
castes vivant au plus bas niveau de l'échelle économique et sociale, et aussi
du fait de la condition des femmes très souvent marginalisées dans les
responsabilités du développement, malgré u n mouvement d'émancipation et
de promotion féminine très actif.
O n doit parler en fait « des » stratégies de développement indiennes et
non pas d'une stratégie. Depuis la véritable naissance du m o u v e m e n t
nationaliste, la figure du m a h a t m a Gandhi a profondément marqué l'univers
indien. L'idéal gandhien, qui jouera un rôle déterminant dans la lutte contre
le système colonial, se réfère à un message spirituel et humaniste qui tend à
donner toutes leurs forces aux valeurs de la culture d u sous-continent,
récusant en particulier l'idéologie occidentale du progrès et du perfectionne-
ment de la société par le développement technologique sans limite. Gandhi
n'avalise pas pour autant l'ordre social ancien: il s'appuie sur le respect
universel de la vie, prêche la concorde entre les valeurs spirituelles des
différentes religions, dénonce le régime des castes et préconise le retour aux
technologies traditionnelles (en particulier lafilatureau rouet qu'il pratique-
ra lui-même). Il y a donc, dans les paroles, l'exemple, l'héritage du m a h a t m a
Gandhi, un certain « modèle de développement ».
Par ailleurs, l'Inde indépendante est également fascinée par la « moder-
nisation », sensible à la nécessité de la croissance économique. Les pôles
capitalistes de l'industrie indienne s'accommodent des options socialistes de
Nehru, maître du pays après l'indépendance, dont la ligne est poursuivie par
safilleIndira et son petit-fils Rajiv. Dans l'agriculture, la transformation des
méthodes culturales, avec une action appuyée sur la structure agraire par la
« révolution verte », conduit à l'objectif de l'autosuffisance alimentaire
globale, sans pour autant régler les problèmes de l'équilibre social. Yves
Lacoste, observateur attentif des modernisations agraires, écrit: « L a m o -
dernisation croissante des techniques agricoles sur des espaces de plus en
plus vastes a pour effet d'accroître les profits et les investissements des
grands et moyens propriétaires, mais aussi d'accroître l'effectif de ceux qui
n'ont plus d'emploi régulier ou qui sont carrément sans travail durant des
mois. Ils forment u n sous-prolétariat de plus en plus nombreux en raison de
cette modernisation et des conséquences de la croissance démogra-
phique 50 . »
L a politique d u « développement à partir de la base » a été pendant
longtemps incarnée en Inde par le « développement communautaire », au
sens que l'on donne à ce terme dans les institutions des Nations Unies.
D'origine anglo-saxonne, le m o u v e m e n t d u développement communautaire
est fondé sur l'idéologie du self help, version pragmatique d u proverbe :
« Aide-toi et le ciel t'aidera. » Il s'agit de favoriser, par un encadrement
approprié, les agents du développement communautaire et les initiatives que
les individus peuvent prendre au sein de leur c o m m u n a u t é pour résoudre des

50. Y v e s Lacoste, Géographie du sous-développement, Paris, P U F , 3 e édition, 1976, p . 147.

225
Roland Colin

problèmes concrets situés dans l'univers de la vie quotidienne. L'hypothèse


est aussi qu'une multitude d'initiatives doit contribuer très sensiblement à
« changer la vie ». Le m o u v e m e n t du développement communautaire en
Inde, impulsé par le gouvernement, s'est diffusé dans la majeure partie des
cellules de base de la vie socio-politique, les panchayal. Mais peut-on changer
la vie sans changer la société? E n effet, les tenants de cette ligne d'action
évitaient soigneusement, par principe, de remettre en cause les structures et
les rapports sociaux. Autant dire que les résultats n'ont pas été à la hauteur
des espoirs exprimés et des efforts consentis. O n peut difficilement dire qu'il
s'agissait d'un développement endogène effectif, puisque les acteurs donnant
l'impulsion restaient extérieurs au système social et n'entendaient en aucune
façon changer les rapports de pouvoir entre les acteurs intérieurs au m ê m e
système social.
O n comprend donc que d'autres types de mouvements se soient attaqués
à la transformation « de l'intérieur » des facteurs et des acteurs de déve-
loppement. Parmi les acteurs, la population féminine s'est trouvée de plus en
plus marginalisée, dépouillée m ê m e , dans de nombreux cas, de la participa-
tion sociale et économique qui lui était consentie, quoique en position
seconde, dans le système socio-culturel traditionnel. M m e Govind Kelkar
écrit: « E n Inde, la modernisation et l'évolution technologique qui se sont
produites selon des schémas colonialistes o u néocolonialistes ont pratique-
ment eu raison de la participation des f e m m e s aux activités commerciales et
artisanales et ont aussi écarté les f e m m e s de l'industrie minière et de
l'industrie textile — notamment celle du jute — qui furent pourtant, à u n e
certaine époque, des lieux où leur présence était particulièrement forte. Tout
en étant presque exclues de l'industrie, elles ont été, dans le domaine de
l'agriculture, de plus en plus reléguées dans la catégorie de plus en plus
nombreuse des ouvrières agricoles salariées. E n 1911, quelque 18 millions de
femmes étaient cultivatrices propriétaires de leurs terres et l'on comptait
alors 13 millions d'ouvrières agricoles; en 1971, par contre, ces chiffres
étaient passés respectivement à 16 millions dans le premier cas et à 20 mil-
lions dans le second51. »

U n e expérience significative de développement endogène: l'action de


CROSS

Nous avons choisi de nous référer, pour illustrer le m o u v e m e n t des acteurs


sociaux marginalisés, à l'action d'une organisation non gouvernementale
indienne, C R O S S , dont l'orientation nous semble s'inscrire clairement, et de
façon représentative, dans la recherche d u développement endogène, auto-
centré et centré' sur l ' h o m m e .
C R O S S est une organisation non gouvernementale fondée en 1975 par
un groupe de « militants du développement » indiens, dont l'action vise à

51. Govind Kelkar, « Expérience indienne et chinoise de participation des femmes au déve-
loppement », Participer au développement, Unesco, p . 387.

226
Interaction dynamique des acteurs et des facteurs
dans une stratégie du développement endogène

toucher en priorité les pauvres inorganisés et les femmes (the unorganised poor
and women), considérés c o m m e des acteurs potentiels en mesure de peser sur
la dynamique de développement. Les objectifs d'action concernent un
certain n o m b r e de « niveaux clés ». Les textes d'orientation de l'organisa-
tion les définissent ainsi: «Industries et services: L e secteur agricole est
surchargé. Ceci réduit le pouvoir d'achat et la marge de m a n œ u v r e des
pauvres. U n changement sectoriel dans l'emploi est indispensable. L a
division du travail doit transcender les barrières de caste et de sexe. C R O S S
vise l'industrialisation du m o n d e rural et l'introduction de petites industries
villageoises en vue d'accélérer les possibilités de développement des pauvres.
C R O S S s'attache à promouvoir de telles industries qui ne pollueront pas
l'environnement de façon que l'harmonie entre les h o m m e s et la nature soit
préservée. C R O S S cherche à développer des compétences tel que l'artisanat
rural polyvalent, qui génère des possibilités d'emploi et de revenus. C R O S S
encourage les méthodes d'économie d'énergie telles que l'énergie éolienne,
solaire, le bio-gaz, constituant des sources d'énergie renouvelables (...).
Habitat: C R O S S participe au p r o g r a m m e d'habitat pour les catégories les
moins favorisées, dans cette décennie des sans-abri. L a philosophie de
l'habitat pour C R O S S peut être résumée ainsi: l'habitat n'est pas un
investissement mort mais crée des emplois et développe des compétences ;
C R O S S croit en des programmes où le peuple et les experts se rencontrent
pour construire ; C R O S S croit en des habitations fonctionnelles faites pour
répondre aux besoins des gens (...). Action culturelle: L'action culturelle libère
les masses. C R O S S développe et encourage diverses formes d'expression
culturelle pour les "sans voix" (voiceless). Les médias culturels ont fait leur
preuve c o m m e outils efficaces de communication et constituent les meilleurs
instruments de motivation et de distraction52. »
La stratégie de C R O S S repose ainsi sur une action auprès des acteurs
sensibles (les plus défavorisés) s'attachant à des facteurs viables (petites
industries rurales, habitat) avec la médiation d'une action culturelle appro-
priée. Il s'agit en effet de tenter de rompre le cercle vicieux de la pauvreté,
ou, plus grave encore, la spirale de la paupérisation croissante qui tient à la
logique d'une situation agraire selon laquelle les plus riches s'enrichissent et
les plus pauvres s'appauvrissent, selon les analyses déjà citées d'Yves
Lacoste.
Cela suppose un support d'organisation sociale permettant de déve-
lopper la participation : c'est le sangham. Le sangham est un comité villageois
de promotion et d'action dont les m e m b r e s se recrutent dans les catégories
sociales inférieures marginalisées (notamment les intouchables). Dans un
village se constituent parallèlement un sangham masculin et u n sangham
féminin. C h a c u n compte une cinquantaine de m e m b r e s qui désignent leur
teacher: agent communautaire chargé de l'animation du groupe et apparte-
nant au groupe. O n est donc clairement dans une pratique endogène. Autour

52. Dixième anniversaire de C R O S S , 25 juin 1985, C R O S S , 1, 69 Salchapuri Nacharam,


Hyderabad, 501 507 (Inde).

227
Roland Colin

de chaque sangham se développent des réseaux de sympathisants. U n


chercheur associé au travail de C R O S S décrit en ces termes l'activité d u
sangham: « Le comité tient chaque soir des réunions; ce sont plutôt des
classes d'alphabétisation fonctionnelle et de conscientisation où les villageois
discutent de thèmes (à partir de posters conçus par C R O S S ) ayant trait à
leurs conditions de vie et de travail, à leur exploitation par les landlords, les
usuriers et les marchands, et enfin à la structure sociale, économique et
politique d u village et de son environnement. Lors de ces discussions, les
villageois apprennent à lire et à écrire des mots clés utilisés dans le langage
courant ainsi qu'à se familiariser avec la paperasserie administrative. Les
réunions commencent et se terminent par des chants qui illustrent le thème
abordé ( C R O S S détient un capital énorme de chansons écrites par les
villageois). Elles donnent ainsi lieu à des role plays ou street plays où les
villageois composent une pièce de théâtre à partir d u thème discuté53. »
A partir de cette base éducative (éducation participative et « cons-
cientisante »), le sangham dispose d'un outil d'action en mesure de peser sur
les situations sociales. D e u x ou trois fois par mois, les comités villageois se
réunissent pour discuter des problèmes qui se posent au sein de la c o m m u -
nauté et programmer et organiser les actions menées par le sangham pour y
faire face et définir le travail éducatif et l'analyse socio-économique en
conséquence.
Le m o u v e m e n t des sangham en est arrivé à se fédérer pour permettre la
définition et la mise en œuvre d'une stratégie plus efficace au niveau
régional. D e plus, des représentants des sangham et des fédérations sont
entrés en situation de responsabilité dans les structures de direction de
C R O S S , qui s'oriente ainsi vers une plus grande identification au m o u v e -
ment populaire qu'il a déclenché. Le m o u v e m e n t manifeste ainsi sa vocation
à s'approprier l'appareil. E n termes de sociologie institutionnaliste, telle que
nous l'avons évoquée dans la partie théorique introductive, on pourrait dire
qu'un organisme institué a engendré de l'instituant, qui tend à son tour à
contrôler l'institué. O n est, de toute façon, en bonne logique participation-
niste.
Marie-Odile W a t y , chercheur effectuant une évaluation participante,
caractérise ainsi les principaux résultats : « L a réussite d'une telle organisa-
tion communautaire est exemplaire : augmentation des salaires des ouvriers
agricoles sur toute la région, modification totale du contrat de travail qui lie
les bonded labour (sorte de serfs) aux landlords ; ils ne sont plus corvéables à
merci et à n'importe quelle heure, leur traitement mensuel a été doublé et le
statut social bas dans lequel ils étaient maintenus tend à se transformer
radicalement. Partout où la terre pouvait être occupée par les paysans,
qu'elle appartienne au gouvernement ou aux landlords, les villageois d u
sangham l'ont annexée (...) ici 500 acres, là 300 (...) de m ê m e pour les
ressources du gouvernement que les sangham essaient de drainer. D ' u n e façon

53. Texte extrait d'un rapport inédit de Marie-Odile Waty, chercheur travaillant dans une
recherche-action auprès de C R O S S en liaison avec le C I D E S S C O .

228
Interaction dynamique des acteurs et des facteurs
dans une stratégie du développement endogène

générale, les relations sociales entre groupes dominés et dominants tendent à


se transformer au fur et à mesure que le sangkam affirme sa force politique,
économique et sociale. D a n s certains villages, les sangham arrivent m ê m e à se
substituer aux réseaux de pouvoir traditionnels et nombre de villageois
viennent demander conseil au sangham ou lui donnent le droit d'arbitrer leurs
disputes. Les femmes ont m e n é des actions c o m m u n e s ou parallèles à celles
des h o m m e s . Celles-ci restent cependant très liées aux problèmes écono-
miques et sociaux et peu aux problèmes spécifiques des femmes (division du
travail et des ressources inégales, m a n q u e de reconnaissance du travail
domestique par les h o m m e s , problèmes de la dot, des femmes battues et plus
généralement de la subordination des femmes). Leur conscience de ces
problèmes est malgré tout déjà très articulée54. »

C R O S S m è n e une action qui semble exemplaire, donc, à plus d'un titre, et


qui n'est pas la seule orientée dans ce sens dans l'immense sous-continent
indien. Toutes cependant n'ont pas la m ê m e vigueur et la m ê m e rigueur
quant aux exigences participationnistes. C R O S S est implantée dans environ
1 000 villages de la région d u Télangana, dans l'Etat de l'Andhra-Pradesh,
en Inde du Sud. Le mouvement s'apparente, à certains égards, aux anima-
tions africaines par le lien établi entre structuration et éducation partici-
pante. Il n'est pas non plus sans rapport avec les expériences brésiliennes.

Référence latino-américaine: développement e n d o g è n e et actions


de base dans les favelas des grandes villes brésiliennes

Le Brésil a une superficie dépassant deux fois et demi celle de l'Inde:


8 511 965 kilomètres carrés pour 130 millions d'habitants. Cette ancienne
colonie portugaise, découverte par Alvares Cabrai en 1500, a connu, au long
d'une série d'étape contrastées, une aventure historique hors d u c o m m u n .
D'abord soumis à une colonisation mercantile, puis à une occupation
territoriale des zones côtières mettant en place u n système latifundiaire
utilisant largement la main-d'œuvre des esclaves importés d'Afrique, ayant
mené une politique de génocide contre la population indienne originelle, le
Brésil se constitue c o m m e une terre d'immigration à travers u n métissage de
Blancs, de Noirs et d'Indiens. E n 1822, la colonie prend son indépendance et
devient un empire, très fortement marqué par l'influence économique
anglaise. C'est en 1889 que fut proclamée la république. Il s'agit d'abord
d'une république de notables (coronéis), défendant les intérêts de leurs fiefs,
cependant que la croissance démographique, soutenue par l'immigration
européenne (avec par la suite une composante japonaise) transformera
progressivement le paysage social. Cette période, qui dure une cinquantaine
d'années, débouche sur une crise très dure, amplifiée par les répercussions de
la crise des années 30 aux États-Unis d'Amérique et en Europe. Getulio
Vargas prend le pouvoir et instaure u n régime populiste et nationaliste

54. Marie-Odile W a t y , rapport cité.

229
Roland Colin

autour d'une fonction présidentielle virant à la dictature. Renversé en 1945,


il est réélu en 1951, incarnant plus que jamais ce national-populisme qui
déchaîne contre lui de violentes campagnes nées des intérêts qu'il met en
cause. E n 1954, il se suicide; Kubitschek, qui lui succède, reprend la voie
nationaliste tout en poussant la modernisation, le mythe des « nouvelles
frontières ». E n 1960, il fonde Brasilia, symbole de l'unité nouvelle et de la
vocation pionnière. Lui succèdent Quadros et Goulart, appuyant dans le
sens de la démocratisation au milieu de contradictions économiques et
sociales qui ne font que s'amplifier. E n avril 1964, devant la montée d'un
m o u v e m e n t progressiste, les militaires prennent le pouvoir et pendant une
quinzaine d'années se développe en parallèle un pouvoir répressif d'une
extrême dureté qui sert de bouclier à un pouvoir économique qui pousse
l'industrialisation en faisant la part belle aux intérêts étrangers, notamment
américains. O n parle d u « miracle économique » brésilien. Mais, dès 1974,
la flambée économique est minée par ses contradictions: l'inflation, la
dépendance financière extérieure et la dette, la crise sociale au-delà du
tolerable. E n 1979, la venue au pouvoir du général Figueiredo s'accompagne
d'une volonté de détente et de démocratisation progressive. L'amnistie
politique et la reconnaissance de véritables partis d'opposition légalisés
conduisent à un grand m o u v e m e n t social qui s'affirme avec force en 1983 et
1984. E n 1985, Tancredo Neves est porté à la présidence sous l'influence de
cette énorme poussée démocratique. Il meurt tragiquement au m o m e n t
m ê m e de sa prise de pouvoir, mais le Brésil est entré dans une ère nouvelle de
légalité et le président Sarney se met en devoir de réaliser les réformes
promises, non sans affronter de très lourdes contradictions économiques et
sociales. C e tableau historique très synthétique permet de mieux situer le
m o u v e m e n t social brésilien et la problématique du développement endogène
et de la participation.
Il faut d'abord souligner un premier paradoxe: il y a, socialement,
géographiquement, « des » Brésils — l'immense Amazonie équatoriale ; le
Nord-Est, humide et tropical sur la côte et semi-aride à l'intérieur ; les vastes
savanes du plateau central se prolongeant à l'est et au sud par des paysages
de pampa (prairie) ; et la côte sud-est, tropicale entre Rio de Janeiro et Sao
Paulo, avec ses terres à café et les espaces plus méridionaux prolongeant
jusqu'au Rio de la Plata, une zone semi-tempérée. D a n s cet écosystème
partagé, on rencontre des foyers de culture fortement différenciés : la culture
du Nord-Est, avec son système social d'inégalité foncière extraordinaire ; la
culture « pauliste » d u Sud-Est, avec le formidable pôle de croissance
urbaine et industrielle de Säo Paulo (atteignant presque aujourd'hui les
15 millions d'habitants) ; et, entre les deux, Rio de Janeiro en quelques sorte
à la jonction des deux problématiques — trois faciès marquants de la société
brésilienne parmi une dizaine d'autres, tous fortement typés et institutionna-
lisés par la structure de cet État fédéral.
Mais le second terme du paradoxe est constitué par la forte trame d'unité
qui parcourt ces espaces fragmentaires en apparence disjoints: unité linguis-
tique, unité de la conscience nationale fortement ressentie, unification des

230
Interaction dynamique des acteurs et des facteurs
dans une stratégie du développement endogène

problématiques du m o u v e m e n t social d u fait de l'ampleur de la mobilité


humaine, des mouvements migratoires, tout spécialement entre le Nord-Est,
le Sud-Est et le Sud, où se concentre la plus grande partie de la population.
Les inégalités sociales d'extrême amplitude entre les classes sociales bour-
geoises et capitalistes et les classes déshéritées qui viennent grossir les
périphéries urbaines font que l'on ne peut plus parler d'une société dualiste:
les groupes sociaux sont en interdépendance et en lutte (lutte pour la vie, la
survie, l'abolition ou la défense des privilèges). L e m o u v e m e n t social,
pendant tout un temps, s'est exprimé à travers des organisations d'« élites »
(progressistes ou conservatrices), dans le m o n d e des affaires ou dans le
m o n d e intellectuel, cependant qu'à la base, dans la marge majoritaire de la
population déshéritée, éclataient sporadiquement des mouvements de pro-
testation (messianismes et prophétismes) ou de révolte (cangaceiros hors-la-
loi, ou « ligues paysannes »).
L a dictature militaire aura c o m m e conséquence de déboucher sur une
problématique sociale nationale. Cette problématique pose beaucoup plus
clairement les termes d'une stratégie d u développement endogène, la c o m p o -
sante nationaliste, déjà ancienne, de la politique brésilienne soulevant la
question de « l'auto-centrage » du développement. L a poussée de la d é m o -
cratisation va mettre l'accent sur la participation. Ainsi se rejoignent les
deux composantes principales du développement endogène. L e m o u v e m e n t
de participation est parti de plusieurs horizons venant progressivement se
rejoindre.
Les intellectuels et les partis politiques démocratiques l'inscrivaient dans
leurs plates-formes. U n grand m o u v e m e n t éducatif se dessinait dès le début
des années 60, avec, c o m m e figure de proue, Paulo Freiré, dont le n o m reste
attaché à la méthode d'éducation-conscientisation. A travers l'action de
« cercles de culture » pratiquant une alphabétisation, en milieu populaire,
fondée sur l'apprentissage de « mots clés » analyseurs de la réalité culturelle
et sociale, les adeptes de Paulo Freiré pouvaient présenter le type d'éduca-
tion ainsi réalisée c o m m e une « pédagogie des opprimés », une « pratique de
la liberté » 5 5 .
L a très importante fraction progressiste de l'Église catholique, de son
côté, joue un. rôle essentiel dans la dynamique de libération et de participa-
tion populaire56. Les évêques de cette orientation au sein du Conseil de
l'épiscopat brésilien ( C E B ) organisent des pastorales centrées sur les princi-
paux problèmes sociaux et humains en vue de soutenir un m o u v e m e n t
populaire d'autodéveloppement. C h a q u e pastorale, dans u n diocèse, est
placée sour la responsabilité d'une équipe qui s'attache à analyser, former,

55. Voir Paulo Freiré, Pédagogie des opprimés suivi de Conscientisation de la révolution, Paris, Petite
collection M a s p e r o , n° 130; voir aussi le n u m é r o spécial de la revue Autrement (Brésil),
n° 44, novembre 1982 ; sur l'histoire politique récente, le meilleur ouvrage est celui de
Maria Helena Moreira Alves, Estado e oposiçâo no Brasil (1964-1984), Petropolis, R . J., Édit
Vozes, 1984.
56. Voir l'article de P . Blanquart, « U n nouveau christianisme? », Autrement, n° 44, novembre
1982, p p . 235-254.

231
Roland Colin

agir : pastorales de la terre pour les problèmes fonciers, soutenant les paysans
ou les ouvriers agricoles sans terre (boias frias) dans leur lutte contre les
latifundiaires, pour obtenir des espaces de production agraires contrôlés par
la c o m m u n a u t é ; pastorales des migrants pour accueillir dans les grandes villes
du sud la cohorte miséreuse des « Nordestins » à la recherche de moyens de
survie, les aider à s'organiser, à s'intégrer dans la c o m m u n a u t é ; pastorales de
la santé, soutenant un véritable m o u v e m e n t de « santé communautaire » ;
pastorales desfavelas, prêtant appui aux structures de participation et d'auto-
organisation dans les immenses bidonvilles des périphéries urbaines (pro-
bablement de trois à quatre millions d'habitants pour la seule agglomération
de Säo Paulo). N o u s donnerons deux illustrations de ces actions à partir
d'observations directes effectuées en 1984.

Action de la Pastorale de la santé (Pastoral da Saude) à Säo Paulo


Observation d'une réunion périodique de formation des animateurs de santé
communautaire travaillant dans les « associations de résidents » (moradores)
des favelas de Säo Paulo tenue par l'équipe de la Pastorale de la santé. U n e
centaine de personnes y participent, dans les dépendances de la cathédrale
de la ville. T o u s sont des favelados désignés par leur association. L a réunion a
lieu u n samedi matin. L e prêtre animateur distribue des fascicules et lit la
« parabole du bon samaritain », tirée de l'Evangile. U n h o m m e assailli par
des brigands gît, blessé, sur le bord de la route. Des gens de sa c o m m u n a u t é
passent, quasi indifférents... Survient un étranger, samaritain, qui s'arrête et
soigne le blessé. L e Christ d e m a n d e quel est le véritable « prochain » de
l ' h o m m e souffrant. U n e large discussion s'instaure dans la réunion des
agents de santé communautaire. L a situation évoquée est proche du quoti-
dien connu de tous. D a n s les rues des cités, n o m b r e de personnes sont en
difficulté, blessées par des agressions ou malades du fait des conditions de
vie. U n e participante dit : « Si l'on devait s'arrêter chaque fois que l'on croise
un malade au bord de la route, on ne pourrait jamais rentrer chez soi, tant il
y en a. » L a réflexion-discussion se poursuit et une conviction collective se
dégage progressivement. L a solution n'est pas à la portée d'une personne.
« Si l'on veut aboutir, dit quelqu'un, il faut que "tous" les passants acceptent
de s'arrêter et qu'ensemble ils prennent le problème en mains. » A partir de
là, le groupe envisage les m o y e n s de mener une action collective concernant
les blessés et malades dans la rue. Il est décidé d'entrer en relation avec la
municipalité et ses services sanitaires pour rechercher les moyens d'orga-
niser conjointement, « du dedans » et « du dehors » de la c o m m u n a u t é , les
prises en charge appropriées.
Le cas est intéressant car il illustre la façon dont, en partant de l'analyse
des situations et d u jeu des facteurs, u n problème de santé à résoudre
tombant sous le coup d'une situation sociale, d'une appréciation spirituelle
et d'une analyse politique, o n en vient à déclencher le jeu des acteurs. O n
retrouve exactement la logique du développement endogène, qui n'exclut
pas des interventions extérieures, à quelque niveau que ce soit, mais tend à
les finaliser et les intégrer dans un m o u v e m e n t maîtrisé de l'intérieur.

232
Interaction dynamique des acteurs et des facteurs
dans une stratégie du développement endogène

Auto-organisation de la favela de Vidigal, dans l'espace urbain de Rio de Janeiro


(observations effectuées en 1984)

L a favela de Vidigal, qui compte environ 80 000 habitants, représente


typiquement l'habitat des populations déshéritées des zones marginalisées
de l'ancienne capitale du Brésil. Il s'agit d'un habitat déjà ancien, constitué,
pour une bonne part, de migrants provenant d u Nord-Est. L e sol est en
déclivité très accentuée. O n est sur unflancde ces collines assez hautes qui
bordent la partie sud de la baie de Guanabara et la façade maritime de la
ville. E n bord de m e r , sur terrain bien nivelé, se trouvent les quartiers riches
et les plages de renom international. C h a q u e quartier riche bordant la plage
a son arrière-plan àt favelas en surplomb. Ainsi, Vidigal domine le quartier
très résidentiel et la plage de haut standing de Leblon, qui portent la m a r q u e
des grands urbaniste et architecte Costa et Niemayer. Les terrains de pente
étaient considérés à l'origine c o m m e pratiquement « inconstructibles » et
donc laissés à l'occupation sauvage des pauvres et des migrants. Cette
population « d u haut » vit, d'une certaine façon, en symbiose avec la
population « d u bas » auprès de qui elle trouve, jusqu'à un certain point, des
emplois de basse qualification, et dont elle exploite aussi les surplus jetés au
rebut. Le contraste entre les conditions de vie est d'une violence extrême. Sur
les pentes il n'y a, jusqu'à une date récente, ni électricité, ni adduction d'eau,
ni équipement d'assainissement ou de santé, ni viabilisation d'accès. C h a q u e
soir, revenir sur les hauteurs représente une dépense physique très éprou-
vante.
U n peu avant le début des années 70, au temps de la dictature militaire,
une association des habitants d u bidonville se met en place, soutenue par la
Pastorale desfavelas (Associaçâo dos moradores do Vidigal). Les débuts sont
difficiles. Seule u n e poignée de militants s'attache à u n travail de « cons-
cientisation » autour des problèmes d'intérêt collectif. L a situation évolue
très fortement à partir d'octobre 1977. Des hauteurs de Vidigal, la vue en
contrebas sur la ville et la plage est d'une extrême beauté. Les promoteurs
immobiliers décident de construire une hôtellerie de luxe dans ce site
privilégié avec le concours de la municipalité, qui doit expulser les occupants
irréguliers. L a m e n a c e donne une vigueur nouvelle à l'action associative,
soutenue par la pastorale, qui vient de dépasser l'orientation « assistancia-
liste » et charitable des précédentes actions d'Église et a opté pour le soutien
du m o u v e m e n t social. Des groupes de voisinage (vizinhança) et des comités de
rues se constituent dans le cadre de l'association, dont le n o m b r e des
adhérents monte en flèche.
Les constructions, jusqu'alors précaires, d u type « bidonville », évo-
luent. Les favelados, dans des conditions extraordinairement difficiles, font
preuve d'une imagination et d'une habileté étonnantes, utilisant la brique, la
pierre, le bois, le ciment dans le jeu d'une « architecture spontanée » qui
touche à très haut point l'intérêt des architectes. C o m m e dans la plupart des
favelas, ces constructions sont faites en utilisant les mécanismes de l'entraide
communautaire d e voisinage (multiräo). L'association met en place u n

233
Roland Colin

processus de régulation de l'occupation des sols qui est admis par tous. Tout
morador qui désire modifier son habitation ou l'agrandir, ou bâtir une
nouvelle maison, doit obtenir l'autorisation d'un « comité technique »
monté par l'association qui enquête, refuse ou approuve et, en cas d'issue
positive, soutient et conseille. C e contrôle social est de grande importance.
D a n s un espace d'implantation difficile et fortement chargé, dépasser u n
certain seuil d'occupation des sols conduirait à des catastrophes. L a c o m m u -
nauté refuse autant l'expansion sauvage que l'expulsion par les puissances
d'argent extérieures ; elle ne tolère les nouvelles constructions que pour les
jeunes ménages appartenant déjà à la c o m m u n a u t é .
Le bureau et le conseil de l'association s'organisent donc et programment
leur action. Au-delà du comité pour l'occupation du sol se mettent en place
un service juridique et un journal communautaire. Le service juridique, avec
le concours de compétences extérieures militantes, fait face au procès intenté
par le promoteur immobilier pour occupation illégale du terrain et, à travers
de longues négociations avec la municipalité de Rio de Janeiro, se voit
reconnaître la jouissance du sol « pour des fins sociales ». Le procès ainsi
gagné, soutenu par des avocats, par des campagnes de presse, par des
interventions parlementaires et par l'Église, joue un rôle de forte mobilisa-
tion interne et externe, et la « résistance du Vidigal » encouragera des
mouvements semblables dans d'autres favelas.
L'aménagement de l'espace de la favela, avec des appuis municipaux et
des appuis de lapastorale, progresse sérieusement. Depuis cinq ans, ('electrifi-
cation est réalisée, ce qui était l'une des revendications majeures des
moradores (non seulement pour le confort de la vie, mais pour la sécurité).
U n e artère viabilisée pour la circulation automobile a été aménagée jusqu'au
s o m m e t de lafavela. U n e adduction d'eau a été mise en place, mais est encore
incomplète. U n e ébauche de canalisation d'égout a été faite, mais l'assai-
nissement (saneamento) reste l'un des plus importants et difficiles problèmes à
résoudre techniquement et économiquement. L'évacuation des ordures est
actuellement sans véritable solution, avec toutes ses conséquences.
U n e petite école primaire fonctionne. L'alphabétisation est entreprise
(avec l'appui de la pastorale). U n centre de santé primaire est ouvert; trois
téléphones publics et des boîtes à lettres sont installés. L'association a créé
également un « club de mères » qui fait de l'éducation sanitaire et nutri-
tionnelle.
C e qui frappe particulièrement, en étudiant l'organisation de la vie
communautaire dans la favela, c'est la conscience très aiguë de l'intérêt
collectif partagée par la plus grande partie des habitants, qui conduit à un
contrôle social s'appliquant à l'intérieur et gérant les rapports avec l'ex-
térieur. Sur le plan intérieur, on est impressionné de voir à quel point les
activités économiques et professionnelles (production et services) sont frac-
tionnées de telle manière que chacun puisse en avoir sa part, m ê m e infime,
de façon à pouvoir gagner le petit paquet de cruzeiros indispensables à la
survie quotidienne. O n est là aux antipodes de la concentration des activités
sous prétexte de rendement, de productivité, de rationalisation. La rationali-

234
Interaction dynamique des acteurs et des facteurs
dans une stratégie du développement endogène

té dominante est celle du partage des moyens d'existence entre tous les
acteurs. D'autre part, dans un milieu où la pauvreté éclate avec évidence,
malgré l'amélioration des conditions de vie due à l'effort communautaire, on
doit remarquer la part importante réservée à la fête. L e calendrier festif
brésilien offre beaucoup de ressources à cet égard, et la c o m m u n a u t é en tire
le meilleur parti. L a fête est le lieu et le processus où s'entretient la
communication sociale, où se créent et se développent les langages de la
convivialité, permettant de dénouer des conflits. L a musique, le chant, la
danse sont omniprésents. Chaque favela a son école ou sa section d'« école de
samba » qui n'a pas pour seule fonction de paraître une fois par an, à
contre-pied des conditions sociales, dans la magnificence du carnaval. C'est
aussi u n fil tissé dans la vie quotidienne, de m ê m e que les cultes syncrétiques
d'origine africaine quifleurissentspécialement dans \esfavelas, candomblé ou
macumba, souvent liés aux écoles de samba.
L'association des moradores de Vidigal fait partie de la Fédération des
associations defavelas de l'État de Rio de Janeiro ( F A F E R J ) , qui regroupe
un nombre important de structures associatives, manifestant par là m ê m e u n
pouvoir politique remontant, né de la base, avec lequel les pouvoirs institu-
tionnels des niveaux supérieurs doivent compter. L'Association de Vidigal,
c o m m e beaucoup d'autres, avait déjà manifesté cette émergence au politique
en créant son comité pour les élections directes à la présidence de la
République (Comité Pro Diretas ( C P D ) dans la campagne Diretas Ja).

Le mouvement fédératif des associations d'autodéveloppement

L a valeur significative de l'étude de cas que nous venons de présenter repose


particulièrement sur ce mouvement fédératif qui est certainement l'une des
composantes importantes de la stratégie d u développement endogène dans le
Brésil d'aujourd'hui, d'autres composantes étant constituées notamment par
le m o u v e m e n t ouvrier singulièrement actif dans les grands centres métallur-
giques de Säo Paulo et des grandes villes côtières, et aussi par les organisa-
tions paysannes luttant pour la terre.
Le mouvement fédératif avait c o m m e n c é en 1954 avec la création, sur des
bases encore restreintes, de l'Union des travailleurs des favelas. Mais c'est en
1963 que prend forme l'organisation, à travers la Fédération des associations
defavelas de l'État de Guanabara ( F A F E G ) présidée par la figure légendaire
de Vicente Mariano, qui en fut l'animateur jusqu'à sa mort en 1971. L a
F A F E G , devenue F A F E R J (après la transformation de l'Etat de Guanabara
en État de Rio de Janeiro), a tenu son quatrième congrès en 1984. Ouvert en
août, il prolongera ses travaux jusqu'en novembre, regroupant environ mille
délégués représentant quatre cents communautés implantées dans l'État de
Rio de Janeiro. L e travail avait été préparé par huit rencontres : quatre dans
la capitale de l'État et quatre dans l'intérieur.
Le congrès conclut qu'après trente ans de lutte le droit était acquis pour
les communautés defavelas de se voir reconnaître c o m m e des quartiers à part
entière, émergeant à une véritable urbanisation. Les résolutions portaient

235
Roland Colin

sur: la lutte pour la transformation des favelas en quartiers populaires


(urbanisation et propriété de la terre) ; la politique de santé ; la politique
d'éducation et d'assistance à l'enfance ; les transports ; la sécurité publique ;
les relations entre la F A F E R J et les pouvoirs publics ; la promotion des outils
d'organisation de la fédération ; la lutte pour la démocratie et la souveraineté
nationale57.
Le m o u v e m e n t des associations des favelados de l'État de Rio représente
une population d'environ deux millions et demi d'habitants. D e s phéno-
mènes comparables s'observent dans d'autres Etats d u Brésil. L e plus
remarquable nous semble être la dynamique de participation à partir de la
base, s'organisant dans des structures fonctionnant d'abord c o m m e des
réseaux avant d'atteindre une reconnaissance institutionnelle, et aussi la
mobilisation de la population sur des objectifs concrets, précis, permettant
de faire apparaître d'une part les nécessités d'organisation à tous les niveaux,
d'autre part les besoins de formation et d'éducation des acteurs sociaux.

Il est évident que ces « poussées participationnistes » ne résoudront pas à


elles seules les problèmes d u développement et spécialement d u développe-
ment endogène au Brésil. Elles se heurtent et se heurteront à des obstacles
considérables: intérêts de classe contradictoires, situation économique et
financière dramatique. Mais elles indiquent des voies pour la réflexion et
l'action.

Orientations stratégiques. Points


d'appui et composantes d'une stratégie
de développement multidimensionnel,
intégré et adapté au contexte réel des
sociétés

Problématique d'une stratégie de développement


Tant au travers de l'inventaire des constructions théoriques que de l'examen
critique d ' u n ensemble d'expériences pratiques, nous avons pu mesurer la
nécessité de rompre avec une certaine mythologie du développement. C e ne
peut être ni un pur concept incantatoire ni une pure recette opératoire. Il
faut se garder également de l'illusion théoricienne qui tendrait à définir
« scientifiquement » le développement, dans une démarche de portée uni-

57. Revue d u 4 e Congrès des favelas de l'État de Rio de Janeiro ( F A F E R J ) sur le thème
« Transformer les favelas en quartiers populaires! », Rio de Janeiro, non daté.

236
Interaction dynamique des acteurs et des facteurs
dans une stratégie du développement endogène

verseile ou universalisante, tout c o m m e de l'illusion pragmatiste considérant


que le développement surgit de la pratique sans qu'il soit besoin de lui
donner sens. E n fait, le développement ne peut résulter que d'une tension
créatrice entre deux pôles, réflexion et action, prenant place au sein d'une
dynamique sociale et culturelle ordonnée à un choix politique, dans une
société déterminée.
Des acteurs sociaux, nous l'avons vu, investissent ainsi leurs forces pour
maîtriser les facteurs de développement qui leur permettront d'atteindre
leurs objectifs et de trouver la satisfaction de leurs besoins. L e développe-
ment est, par là-même, un projet humain se heurtant à d'autres projets dans
un jeu de forces où chacun choisit son c a m p . C'est en cela qu'il est politique.
Dire que l'on veut promouvoir un développement endogène centré sur
l ' h o m m e , participatif, multidimensionnel, intégré, équilibré et adapté au
contexte réel des sociétés représente une prise de position politique impli-
quant l'affrontement des forces contraires.
C'est en ce sens que l'on peut avec pertinence utiliser le concept de
stratégie, qui n'est pas la propriété des seuls chefs militaires pour éclairer et
soutenir leurs confrontations guerrières. A u sens large, la stratégie peut être
définie c o m m e un processus complexe à travers lequel, identifiant de grands
objectifs que l'on veut atteindre, on choisit les moyens de tous ordres qu'il
faut mettre en œuvre de façon cohérente pour les réaliser, en tenant compte
des points d'appui et des obstacles, et en fixant les modalités de leur
déploiement dans le temps et dans l'espace. Si la visée est d'aller vers le
développement, il faut en définir les objectifs afin de pouvoir « entrer en
stratégie » dans le sens évoqué ci-dessus. Il faut également en préciser les
composantes en termes de jeu des facteurs, de jeu des acteurs, d'organisation
des institutions, sans omettre le « jeu des valeurs » de référence, indispen-
sable pour percevoir le sens et mesurer les résultats de l'action étape par
étape. S'agissant du développement endogène, centré sur l ' h o m m e et partici-
patif, on peut dire que l'orientation stratégique aura pour fondement de
rechercher c o m m e optimum, dans u n espace socio-culturel donné, les voies
et moyens permettant l'instauration d'une régulation du système ordonnée à
l'intérêt c o m m u n (« tout l ' h o m m e et tous les h o m m e s », selon la formule
suggestive de Lebret et Perroux). O n ne perdra pas de vue que, d'une part
cet « intérêt c o m m u n » est fonction de la manière dont les groupes humains
le ressentent et l'expriment, non pas c o m m e un idéal atteignable de concorde
et d'ajustement harmonieux, mais c o m m e la résultante d'un jeu d'intérêts
plus ou moins discordant où l'on cherche à faire prévaloir la prise en compte
des besoins des plus déshérités, des moins bien nantis, tout en se préoc-
cupant de leur donner les moyens de participer le plus activement possible à
la création collective du développement ; d'autre part, la stratégie n'arrête
pas l'histoire ; elle doit accepter non seulement de reconnaître la « place d u
désordre » inhérent aux différences et aux libertés, mais aussi d'ajuster
régulièrement ses calculs en fonction d'une réalité sociale et culturelle qui
bouge.

Sans pouvoir donc prétendrefixerun « schéma d'orientation stratégique

237
Roland Colin

du développement » de portée universelle, en contradiction avec nos


constats et nos convictions, nous nous proposons de faire ressortir les termes
d'un questionnement sur l'orientation des stratégies dont la portée nous
paraît nécessairement méthodologique. N o u s poserons ainsi trois questions
essentielles d'intérêt stratégique autour de trois démarches: définir des
objectifs (jeu des facteurs) ; organiser le développement (jeu des acteurs dans
les institutions) ; évaluer, communiquer, maîtriser (jeu des valeurs).

DÉFINIR DES OBJECTIFS: LE JEU DES FACTEURS

D e l'interprétation globale des expériences choisies c o m m e illustrations et


références de la problématique posée, nous pouvons faire ressortir u n
questionnement plus précis, renvoyant à la fois à la réflexion théorique et à la
pratique.

Objectifs et facteurs de développement : quoi définir ?

Il apparaît clairement que le c h a m p du développement est global, c o m m e la


société et la culture qu'il concerne, et que tous les facteurs sont impliqués
dans le processus de régulation. Faire évoluer le mécanisme de cette
régulation suppose donc q u e l'on s'attache à connaître l'ensemble de ces
facteurs. L e développement est multidimensionnel et multifactoriel. N o u s
avons vu, dans les études de cas, que les situations mettent plus fortement en
évidence tel ou tel facteur dans tel ou tel contexte. L'identification des
facteurs n'est pas simple pour une série de raisons.
E n premier lieu, la réalité ne se laisse pas découper aisément, surtout si
l'on part d'observations concrètes. Des faits sociaux et culturels sont souvent
constitués de composantes complexes difficilement dissociables. N o u s pou-
vons en prendre un exemple dans le cas du Niger que nous avons observé.
D a n s le pays haoussa du Niger central (zone d u Goulbi de Maradi) existent
encore, au temps du lancement de l'animation rurale, au sein d'une fraction
de l'ethnie ayant gardé des traits culturels pré-islamiques plus marqués
qu'ailleurs, des « chefs de culture » (sarkin-noma) jouant un rôle eminent
pour orienter et encadrer la campagne agricole. Ils ont une connaissance
particulièrement poussée de l'écosystème agricole et d u meilleur usage des
technologies traditionnelles pour en tirer le meilleur parti. Les paysans les
écoutent et les suivent, leur reconnaissent u n pouvoir. L a manière dont ils
sont désignés est du plus haut intérêt. Périodiquement une compétition
s'instaure au sein de la société villageoise entre les meilleurs agriculteurs
pouvant prétendre au titre de sarkin-noma. Sera retenu celui qui produira le
premier, dans son exploitation agricole, mille gerbes de mil (mille se dit dubu
en haoussa). Cette performance consacre sa capacité, lui ouvre l'accès au
pouvoir. Se tient alors une cérémonie d'intronisation au cours de laquelle se
mêleront rites religieux et consommation collective. A travers la fête,
d é n o m m é e également dubu, tous les villageois entrant dans son allégeance
mangeront ses mille gerbes de mil (en nourriture et en bière). O n parlera

238
Interaction dynamique des acteurs et des facteurs
dans une stratégie du développement endogene

d'économie « ostentatoire » (potiatch selon le concept des anthropologues,).


L'interprétation formelle du phénomène conduit à constater qu'il est écono-
miquement « ruiné » (au moins en apparence), donc qu'il tombe sous la
dépendance du groupe, à ce titre, au m o m e n t où on lui reconnaît socialement
le plus grand pouvoir. Ainsi un phénomène social se rapportant en première
approche aux facteurs technologiques (désignation d'un maître d u travail
agricole) prend, en seconde lecture, une dimension économique et politique
évidente. O n constate à partir de là que, dans la population considérée et en
fonction de son modèle socio-culturel, certains facteurs appartenant, selon la
grille habituelle d'analyse extérieure, à des domaines séparés, apparaissent
c o m m e difficiles à distinguer. Il faut en connaître les raisons. Chez les
Haoussas dont nous parlons, les facteurs économiques, dans la perception
traditionnelle, générateurs potentiels de pouvoir, appellent nécessairement
un jeu de « contre-pouvoir » permettant de préserver le contrôle social. O n
atteint par là la logique du système. Si la stratégie conduit à une modification
des facteurs, il est important de saisir la logique sous-jacente de façon à
mesurer si elle s'accorde à la logique en place ou non, et, dans ce dernier cas,
d'envisager la manière de dépasser la contradiction pour aboutir à une
nouvelle régulation.
L a grille d'analyse des facteurs et des modèles que nous avons proposée
dans la partie théorique initiale peut servir utilement de référence pour
l'établissement d'un tableau de bord stratégique. N o u s reprendrons ce point
en évoquant la méthodologie.

Objectif et niveaux: où définir?

Les niveaux où se décident les éléments d'une stratégie peuvent être


inventoriés en fonction de deux catégories de référence: l'intérieur et
l'extérieur; la base et le s o m m e t (le « micro » et le « macro »).
Les paramètres que recouvrent ces catégories entrent souvent en inter-
férence. Il peut y avoir des facteurs intérieurs et extérieurs tant au niveau de
la base que du sommet. O n peut en donner quelques illustrations. Dans une
stratégie de développement d'ampleur nationale, c o m m e celle d u Niger, le
« s o m m e t », dans la phase de lancement de la stratégie de développement
participatif, en 1962-1964, a u n rôle prépondérant dans les décisions tou-
chant le jeu des facteurs. L a planification part du haut, m ê m e si elle se
propose d'induire un « m o u v e m e n t de la base ». L'analyse globale des
facteurs au niveau national a conduit à l'élaboration des « perspectives
décennales de développement au Niger », première tentative de dépasser le
court et le m o y e n terme. C'est à ce niveau qu'on évalue particulièrement
l'action des facteurs extérieurs: les flux économiques et financiers (aide
extérieure, échanges commerciaux, rapport d'appartenance à la zone franc
c o m m a n d a n t pour une part déterminante la politique monétaire), les flux
d'assistance technique (appel à des compétences d'experts), les contraintes
ou les soutiens militaires (pacte de défense).
E n ce sens on peut dire : pas de stratégie de développement endogène et

239
Roland Colin

autocentré sans une politique « macro » cohérente. Après la prise de


conscience des systèmes de dépendance pesant sur les rapports inter-
nationaux et de leur incidence sur les perspectives de développement des
nations les moins favorisées, on fera référence à la nécessité de lutter pour
l'avènement d'un « nouvel ordre économique international ». O n mesurera
rapidement que ce nouvel ordre doit également toucher le politique, le social,
le culturel. O n ressent le poids des prises de décision par les puissances
dominantes concernant le prix des matières premières, le coût du crédit
(avec son corollaire, l'ampleur de l'endettement et donc d u remboursement
de la dette), la valeur des monnaies, les tarifications douanières, l'accès aux
technologies inductrices de croissance, l'accès à l'information « informa-
tive » et scientifique etc.
Le Niger, au fil des étapes, peut mesurer les handicaps et les dépendances
qui limitent sa marge de m a n œ u v r e . Il s'efforce aussi de les compenser par
une politique d'autocentrage, une meilleure utilisation des ressources natio-
nales. Cette option suppose que la stratégie utilise au m a x i m u m le potentiel
que représente le jeu des facteurs à la base, au niveau « micro ». C e sera, par
excellence, le terrain où « l'intérieur » doit prévaloir sur « l'extérieur ». C e
sera le rôle de l'animation de la « planification locale et remontante » d'y
pourvoir.
Mais l'extérieur, présent à ce niveau, peut jouer un jeu endogène. C'est le
cas des organisations non gouvernementales qui appuient la stratégie de
participation. E n revanche, la présence sur le terrain d'experts technocrates
(ou de leurs agents locaux) pèse en sens contraire et facilite la pénétration
des logiques extérieures (logique de l'économie externe d u marché des
matières premières n o n contrôlées par le pouvoir national, coton, arachide
notamment).
N o u s avons déjà fait référence, antérieurement, au « niveau inter-
médiaire », souvent défini c o m m e « niveau régional » (au sens de la région
interne d'un pays et n o n au sens des Nations Unies: région d'un continent).
Dans le cas du Niger, ce niveau régional a été, dans les années 70, le lieu où la
stratégie du jeu des facteurs de développement a changé de signe, où la
logique extérieure, sous couvert d'une rationalisation dans l'organisation
technique des coopérations intersectorielles, a prévalu sur la logique inté-
rieure et les choix de la participation. L'importance stratégique de ce niveau
est considérable : il peut jouer c o m m e verrou ou c o m m e courroie de trans-
mission.
Il est donc possible d'observer, aux différents niveaux, des stratégies qui
marchent au m ê m e rythme, en cohérence, selon les m ê m e s objectifs, ou, au
contraire, qui s'opposent, globalement ou partiellement. D e là dépendra la
viabilité d u système de développement qui appelle nécessairement une
véritable régulation autocentrée (si l'on réserve le concept de développement
à la recherche de la satisfaction des besoins des h o m m e s concernés, donc si
on refuse de le confondre avec la croissance qui peut, elle, être hétérocen-
trée).
Les stratèges d u développement doivent ainsi prêter une attention

240
Interaction dynamique des acteurs et des facteurs
dans une stratégie du développement endogène

extrême aux mécanismes d'articulation entre les différents niveaux. L a clarté


des circuits de décision et de responsabilité apparaît, à cet égard, essentielle.
N o u s avons pu relever l'efficience, dans ce domaine, du système mis en place
par les dirigeants sénégalais au début des années 60, qui avaient imaginé une
homologie des structures de développement à chaque niveau, dans le sens
descendant et dans le sens ascendant. L'appareil d'Etat, au niveau national,
régional, sous-régional et dans ses antennes de base, tendait àfigurerune
« équipe polyvalente de développement » animée par la tête du pouvoir
exécutif porteur des choix de la politique nationale ; de m ê m e , dans le sens
remontant, les coopératives de base et leurs fédérations sous-régionales,
régionales et nationales, tendaient à construire un système de représentation
cohérente des organisations de développement participatif. Plus récemment,
la « société de développement », au Niger, semble aller dans le m ê m e sens.

Objectifs et méthodes: comment définir?

O n peut énoncer quelques principes : une planification du développement ne


peut se faire qu'en aval d'un projet politique. Il n'existe pas de planification
en soi (ou alors elle s'identifie au projet politique qui peut être celui d'une
techno-bureaucratie) ; la planification pertinente par rapport à la stratégie
correspondant à des choix politiques de développement est un instrument de
méthode qui, partant de la connaissance du jeu des facteurs, permettra de
fixer des objectifs intermédiaires, des cheminements, des rythmes dans le
choix, la mobilisation, la mise en œuvre des moyens pour obtenir le résultat
final.
C'est en ce sens que nous avons évoqué la démarche d'analyse des
systèmes socio-culturels en interaction faisant apparaître les conditions à
partir desquelles on peut établir les choix et les méthodes. Dans le cas déjà
mentionné de la politique des C E P I en Guinée-Bissau, pour prendre un
exemple à la base, les communautés paysannes et les éducateurs extérieurs
au m o n d e paysan travaillant en partenariat explorent, dans les niveaux
prioritaires retenus, l'état des connaissances, des organisations, des pra-
tiques correspondant au « modèle original de société », en le confrontant
avec les éléments comparables provenant de modèles extérieurs, afin d'abou-
tir à des compromis viables, maîtrisables et répondant aux besoins. Cette
méthodologie de définition des objectifs fait entrer les acteurs sociaux dans
une démarche stratégique conduisant à élaborer un tableau de bord guidant
et encadrant l'action : une programmation à l'échelon « micro » devant
s'articuler avec les démarches de m ê m e ordre menées aux autres niveaux.
D a n s le cas de la Guinée-Bissau, c'est le politique, en l'occurrence le P A I G C ,
parti-État, porteur de la logique du choix de société, qui devait opérer les
arbitrages éventuels en cas de conflit. N o u s avons vu les interférences, à
certaines étapes cruciales, des techno-bureaucraties.
U n autre exemple nous paraît éclairant. Aussitôt après l'indépendance
de l'Algérie, le gouvernement décide de lancer une opération d'animation
participante en milieu rural dans la vallée d u Chélif, dans la zone d'El

241
Roland Colin

A s n a m . Il s'agit de former les animateurs des domaines autogérés récem-


ment intégrés dans le patrimoine national. L e travail entrepris atteint
pleinement ses objectifs. Mais le gouvernement constate un sérieux décalage
entre le niveau de conscience et d'efficacité des cadres de l'autogestion ainsi
formés, avec le concours technique de l ' I R A M 5 8 , et le niveau de formation
des cadres du parti F L N ayant des responsabilités dans la m ê m e zone. Il
décide donc d'arrêter provisoirement l'action d'animation dans les domaines
autogérés et d'entreprendre, à l'échelon de l'ensemble de la nation, la
formation systématique des cadres du parti à tous les niveaux, afin de les
armer le mieux possible pour analyser la problématique du développement
et les entraîner à en définir les objectifs. L a méthode choisie est la suivante:
un séminaire de formation orienté de la façon que nous venons d'évoquer est
organisé à l'échelon national pour les cadres de responsabilité nationale.
Puis ces cadres, dans chacune de leurs circonscriptions (wilaya), tiendront,
avec les cadres responsables à ce niveau, un séminaire comparable. L e
mouvement se poursuit, niveau par niveau, jusqu'à la base. A ce point
l'ultime cellule politique doit à la fois se former à l'analyse et exprimer les
besoins et objectifs dans la zone de son ressort. Et le mouvement des sessions
de niveau reprend en remontant jusqu'à l'échelon national, enrichi du
travail de tous. E n fait, seule la première partie du processus a p u être menée
à bien, interrompue ensuite par la grande rupture politique de 1965. Mais
l'on peut considérer que l'approche méthodologique était intéressante et
mérite d'être retenue.
A u Sénégal, en 1958-1960, pour les travaux préparatoires au premier
plan quadriennal, M a m a d o u Dia, alors chef du gouvernement, avait lancé,
avec le concours du père Lebret, directeur de l ' I R F E D 5 9 , un vaste pro-
g r a m m e d'études des réalités économiques, sociales et culturelles du pays
permettant de définir des perspectives à long terme (vingt ans), de tracer des
« zones et sous-zones homogènes de développement » et, par des enquêtes
multidisciplinaires approfondies sur le terrain, de disposer d'un inventaire
précis des « potentialités » du développement. A partir de là, il était possible
d'entamer le processus de définition des objectifs, de lancer une grande
réforme des structures administratives pour les mettre en concordance avec
la dynamique du développement, d'entamer l'animation participante géné-
ratrice des coopératives de développement autogérées, amorçant également,
par là m ê m e , une planification remontante 60 .
Dans tous les cas que nous venons d'évoquer, le travail méthodologique
se situait dans le prolongement d'un projet politique conçu c o m m e projet de
société. Il s'agissait d'une visée stratégique se dotant d'outils d'analyse
appropriés à la définition des objectifs, avec des points de départ différents,
en fonction de l'histoire de chaque pays, mais se rejoignant dans l'exigence
d'émerger à une vision globale. O n doit noter également l'importance

58. Institut de recherche et d'application des méthodes de développement, Paris.


59. Institut de recherche et de formation en vue d u développement, Parfé.
60. Voir notre étude déjà citée, « Les méthodes et techniques de la participation. »

242
Interaction dynamique des acteurs et des facteurs
dans une stratégie du développement endogène

donnée à l'implication des acteurs dans l'analyse des facteurs de développe-


ment, en situant à leur place les concours extérieurs indispensables en apport
de connaissances et de méthodologie: en demandant à ces « acteurs d u
dehors » d'accepter c o m m e fondement de leur intervention les orientations
définies par les « acteurs du dedans », ces orientations ne procèdent pas d'un
« déterminisme scientifique » mais d'un choix politique.

ORGANISER LA D Y N A M I Q U E D U D É V E L O P P E M E N T : LE JEU DES ACTEURS


ET DES INSTITUTIONS

Lorsque la stratégie se préoccupe, par delà l'analyse des facteurs, de passer à


l'action, elle se trouve dans l'obligation de trouver des points d'appui, des
acteurs porteurs d'une énergie et d'une information en mesure de s'investir
pour chercher à atteindre les objectifs visés. Mais si l'on vise le développe-
ment dans le sens que nous avons évoqué, ces objectifs doivent être leurs
objectifs, ils doivent les concevoir, se les approprier. O n pourrait donc
distinguer acteurs passifs (dans le cas o ù les objectifs ne seraient pas
compris, choisis, maîtrisés par les acteurs) et acteurs responsables (dans le
cas contraire). L a participation se joue dans l'espace de ce dilemme. Mais le
jeu des acteurs n'est jamais, dans le c h a m p socio-culturel, une performance
purement individuelle. A l'interaction des facteurs correspond l'interaction
des acteurs. O n considère alors les phénomènes institutionnels. L'institution
est l'espace social où s'établit le rapport entre un certain n o m b r e d'acteurs,
régi par des règles dont lafinalitétend à produire des services d'intérêt
collectif correspondant aux objectifs du groupe social, de la collectivité, de la
communauté.
N o u s avons vu, dans la partie théorique, que la place des acteurs dans la
dynamique institutionnelle appelait à distinguer ceux dont les conduites et
les intérêts dominants se rattachaient à l'appareil de l'institution qui les
légitime, les gratifie, les rémunère, et ceux dont les conduites et les intérêts
dominants se rattachaient aux objectifs de l'institution, aux services qu'elle
est supposée rendre à la c o m m u n a u t é , cette distinction fixant le domaine de
« l'institué » et de « l'instituant ». L a stratégie doit prendre en compte cette
dialectique de l'institué et de l'instituant et le jeu des acteurs qui la met en
œuvre. N o u s examinerons donc, dans cette perspective stratégique, les
problèmes posés par l'identification des catégories d'acteurs et d'institutions
et les choix à effectuer: partir des acteurs o u partir des institutions pour
mettre en m o u v e m e n t la dynamique d u développement. N o u s devons
auparavant clarifier les grands jeux et systèmes dans lesquels se meuvent
acteurs et institutions en fonction des logiques qui les expliquent et les
animent.

Les grands jeux : « formel » et « informel »

Lorsqu'un acteur social — plus largement tout être humain qui est partie
prenante d ' u n système socio-culturel et de la logique qui en assure la

243
Roland Colin

régulation — se trouve en présence d'autres acteurs appartenant à d'autres


systèmes représentant d'autres logiques, il a tendance à rejeter ces autres
dans la catégorie des « barbares », tributaires de conduites « irration-
nelles », incohérentes (dans le meilleur des cas «. moins cohérentes »).
Certes, le mythe d u « bon sauvage » a eu cours il y a quelques siècles en
Occident, mais dans un univers très étranger à la pratique sociale, politique,
économique et aussi culturelle.
Les « systèmes séparés » — en réalité représentant des modèles socio-
culturels au départ autonomes, nous l'avons vu dans l'analyse théorique —
sont entrés pratiquement en interaction par le jeu de l'histoire et, la plupart
du temps, les logiques sont demeurées exclusives, s'opposant implicitement
dans u n rapport de force. C e n'est q u ' à une période récente que l'on a
accepté d'analyser, de promouvoir, d'assumer des situations inter-cultu-
relles. L'idée d'un « développement interculturel » est encore loin d'avoir
trouvé place dans la pratique. Institutions et acteurs d'un système consi-
dèrent donc toujours (ou presque) l'autre c o m m e m o n d e inintelligible,
immergé dans un état « non institutionnel » ou « non formel », non reconnu
et non reconnaissable. Il est très important de prendre acte, au m o m e n t
d'entrer en stratégie, de la coexistence interactive non avouée de ces deux
m o n d e s . L e premier m o n d e est l'officiel, le formel, voire le légal. Le second
m o n d e est le non officiel, l'informel, le souterrain, l'illégal. Les économistes
ont bien identifié ces systèmes. Philippe H u g o n écrit ainsi : « L'économie
informelle échappe aux investigations statistiques ou aux grilles d'analyse
conventionnelles. L a définition la plus générale est celle d'une économie
cachée, souterraine ou occulte, non enregistrée ou non repérée statistique-
ment. Derrière l'opacité des informations, ce qui est en question, c'est la
relation des activités vis-à-vis du marché d'une part, du pouvoir de l'autre.
Certaines activités domestiques font partie de l'économie au sens étymolo-
gique d u terme et échappent à la polis ; d'autres sont "publiques" mais ne
sont pas enregistrées du point de vue comptable (unités qui ne paient pas de
patente ou d'impôt, qui ne versent pas de cotisations sociales ou qui ne sont
pas soumises au code du travail) ; certaines activités sont illégales ou alégales
(fraudefiscale,travail au noir, production de biens et services interdits...) ;
d'autres enfin se situent hors des normes de comportement et des règles
sociales institutionnalisées (activités anormales ou irrégulières)61. »
P . H u g o n parle d'« économie cachée » ; on pourrait tout autant dire
« société cachée » ou « culture cachée ». C e système est « immergé » mais
non pas dans un autre espace: société « invisible » immergée dans la société
« visible » à ceux qui n'ont pas d'autres yeux pour voir. Les rapports et les
logiques qui régissent n o m b r e d'acteurs et d'institutions des sociétés pay-
sannes (ou urbaines) étrangères au modèle socio-culturel dominant (dominé
lui-même la plupart d u temps par des logiques et des forces exogènes)
appartiennent à la catégorie du « non formel », de l'inintelligible. Mais pour
61. Philippe H u g o n , « L'économie non officielle : modes de vie et survie dans les villes
africaines », in E . Archambault et Y . Greffe (dir. publ.), Les économies non officielles, Paris, L a
Découverte-Maspero, 1984, p . 188.

244
Interaction dynamique des acteurs et des facteurs
dans une stratégie du développement endogène

ces m ê m e s paysans ou urbains, de leur point de vue, selon leur logique, le


m o n d e dominant qui les surplombe apparaît lui-même c o m m e « informel »,
« inintelligible ». C h a q u e système s'attachera alors à exploiter l'autre ou à se
défendre de l'autre en fonction des catégories de sa propre logique et des
objectifs recherchés.

Identifier les acteurs et les institutions

C h a q u e être humain, dans sa participation sociale et culturelle, est un acteur


à rôles multiples, partie prenante de différentes institutions et, dans de
nombreux cas, partagé entre des modèles socio-culturels différents, pris dans
la dialectique du « formel » et du « non formel » que nous avons décrite. O n
peut distinguer différentes catégories:

Les acteurs selon leur sexe. L a stratégie du développement implique que l'on se
préoccupe des rapports de sexe qui modulent fortement la participation
sociale. D a n s des sociétés dites « traditionnelles », les femmes sont souvent
porteuses d'enracinement, à tel point que l'on peut dire qu'il n'y a pas de
développement endogène sans que soit acquise la participation féminine.
L'action de C R O S S et des sangham féminins en Inde du Sud est particulière-
ment caractéristique à cet égard. Georges Balandier écrit: « L a f e m m e est
toujours située en ces "lieux" où se marquent les différences et les disconti-
nuités, et où elle permet d'assurer les liaisons ; elle n'a d'existence que dans
la différence et la relation. Elle est requise là où sont les frontières et se font
les passages : de la nature à la culture, de la reproduction à la production, de
la société à ce qui lui est extérieur, de l'égalité à l'inégalité, des choses aux
signes et symboles 62 . »

Les acteurs selon leur génération. L'appartenance à une classe d'âge, selon des
critères spécifiés dans chaque socio-culture, assigne u n rôle à des groupes
d'acteurs qui pèse sur la dynamique d u développement. D e s acteurs de
classes d'âge différentes peuvent jouer ce rôle pour entretenir u n m o d e de
régulation, selon u n modèle socio-culturel, conformément à une logique
endogène. Des facteurs ou des acteurs exogènes venant en interférence
peuvent perturber cette régulation. Les acteurs doivent alors négocier une
procédure permettant d'accéder à une nouvelle régulation. N o u s pouvons en
donner u n exemple significatif. E n 1969, dans la région de Farafangana, sur
la côte est de Madagascar, se mettait en place une opération intégrée de
développement régional, sous l'égide de la F A O , avec un accent particulier
porté sur le programme agricole. U n sociologue, pour le compte du projet,
analyse la structure sociale des Antefasy qui peuplent la région et utilise
c o m m e enquêteuse une jeunefilleantefasy qui a fait des études de sage-
f e m m e . L a classe d'âge des anciens (rayamandreny), apprenant les résultats de
l'enquête, estime que la jeune fille a livré à l'étranger des informations indues

62. Georges Balandier, Anthropo-logiques, Paris, P U F , 1974, p . 6 0 .

245
Roland Colin

et decide une sanction majeure à son encontre: l'exclusion d u tombeau


familial. D a n s le système socio-culturel malgache, cette sanction équivaut à
une véritable mort sociale. Elle ne peut être prononcée que par les anciens
qui détiennent les clés des tombeaux où doit reposer le clan tout entier. Mais
les règles sociales veulent que seule la classe d'âge des jeunes adultes à
laquelle appartient la jeunefillepeut toucher les morts et les transporter au
tombeau. Les m e m b r e s de sa classe d'âge se solidarisent avec elle et, dès
qu'une mort survient dans son village, refusent d'accomplir leur office si la
sanction n'est pas levée. L a société est alors bloquée. Les acteurs de
générations différentes jouent un jeu de pouvoir et contre-pouvoir. L'épreuve
de force se termine par une négociation intergénérationnelle. Les anciens
acceptent de lever l'interdit prononcé contre la jeunefillemoyennant une
cérémonie propitiatoire. E n contrepartie, ses camarades de classe d'âge
acceptent de reprendre leur office de « transporteurs de mort ». Mais une
innovation importante est introduite socialement dans le jeu des acteurs par
la négociation : un mécanisme de modification du partage de pouvoir, dans le
cadre donc d'une nouvelle régulation, qui pourra être utilisé dans la
dynamique du développement.
N o u s avons observé des phénomènes comparables en Guinée-Bissau,
après la libération, lorsque l'initiation (fañado), longuement interrompue par
la guerre, a repris en 1976. Les jeunes des classes à initier ont négocié avec les
anciens pour modifier le rituel générateur des rôles sociaux afin de tenir
compte des nouveaux rapports de générations, nés de la lutte63.

Les acteurs selon leur appartenance à des groupes sociaux différenciés (en rapp
antagoniques ou complémentaires) 64 . U n e analyse des « ordres » et des
« classes sociales » et de la place des acteurs dans les rapports que ces
groupes entretiennent entre eux est indispensable pour définir une stratégie
de développement, en mesurant que, dans les situations d'interaction des
systèmes, les rôles souvent s'interpénétrent, se brouillent et les logiques
s'affrontent ou composent entre elles pour donner de nouveaux contenus
effectifs à des rôles d'acteurs sociaux définis formellement de façon différente.
Ainsi nous avons vu, au Niger, dans certains épisodes d u travail d'anima-
tion, un chauffeur du service de la promotion humaine (acteur social formel
de petite condition appartenant à la classe inférieure de la petite bourgeoisie
de l'appareil d'Etat) jouer u n rôle très important lorsqu'il se prévalait de sa
condition sociale « traditionnelle » (fils d ' u n chef de très haut rang) n o n
seulement dans le débat autour des problèmes de transformation de la
dynamique villageoise, mais aussi dans certains rapports avec la haute
administration territoriale. L à encore, on peut parler d'acteurs à rôles
multiples, et identifier les acteurs de changement — c'était la démarche
essentielle d'Amilcar Cabrai au m o m e n t de lancer la lutte de libération chez

63. Voir notre étude déjà citée, Problématique et pratique du développement endogène en République de
Guinée-Bissau.
64. Voir l'excellent chapitre « Inégaux et dominants » dans G . Balandier, Anthropo-logiques, op.
cit., p p . 154-169.

246
Interaction dynamique des acteurs et des facteurs
dans une stratégie du développement endogène

les paysans balantes. O n peut dire que cette démarche a été observée dans
toutes les études de cas auxquelles nous nous s o m m e s référé.
Il faut, bien sûr, y ajouter la distinction fondamentale entre acteurs de
l'intérieur et acteurs de l'extérieur, la séparation n'étant pas univoque:
acteurs de l'intérieur agents d'une stratégie endogène ou exogène, agents de
l'extérieur agents d'une stratégie endogène ou exogène.

Un choix stratégique: partir des acteurs ou partir des institutions?

D a n s le prolongement que nous venons d'évoquer concernant l'identification


des acteurs et spécialement en fonction de leur situation « du dedans » ou
« du dehors », nous touchons un choix stratégique crucial. Doit-on, dans la
perspective d u développement, partir d'un « modèle d'acteur » et former ces
acteurs jusqu'au m o m e n t où l'on pourra s'appuyer sur leur compétence et
leur efficacité ou bien doit-on partir d'un « modèle d'institution » au sein de
laquelle se formeront les « acteurs appropriés » ? L e problème est complexe.
Il est pourtant réglé très souvent de façon sommaire.
L a question qui nous semble fondamentale, si l'on se préoccupe de
développement endogène et participatif est de mesurer le rapport des acteurs
et des institutions au sein de la dynamique sociale. U n e démarche fréquente
consiste à identifier les problèmes de développement à résoudre par l'inter-
vention d'un expert extérieur à cette dynamique sociale (l'expert pouvant
être ou non un « national » du pays considéré). A partir de là, toujours en
situation d'extériorité, on définit des solutions dont on se préoccupe de la
pertinence par rapport aux problèmes, on établit les compétences néces-
saires pour les mettre en oeuvre, assorties des moyens adéquats. O n dispose
donc d'un profil d'expert et d'un projet. L'expert va tenter l'intériorisation
du projet. O n va lui désigner un « homologue » parmi les ressortissants de la
zone d'intervention et il aura c o m m e tâche, avec le concours de cet
homologue et en le formant à cet effet, de mettre en œuvre le projet. Mission
accomplie, il doit se retirer et laisser l'homologue, en situation de responsabi-
lité, maître des moyens et de l'action.
C e schéma théorique se heurte à de considérables difficultés dans la
pratique. L'expert « engendre » son homologue et la situation institu-
tionnelle où il opérera, qu'il le veuille ou non, en projetant u n e part
considérable de son image, de son propre modèle, avec toutes les consé-
quences opératoires. Il paraît plus cohérent et plus efficace de ne pas définir
à priori le rôle des acteurs et les schémas institutionnels qui fonderont le
développement, mais de rechercher les détenteurs et les sources d'énergie
mobilisable pour mettre en marche la dynamique de développement, en
visant à renforcer leur puissance et à élargir leur information. S'il y a
contradiction de logiques et de modèles, c'est e u x - m ê m e s , les acteurs
participants, qui trouveront les cheminements. Ainsi l'exemple de l'anima-
tion nigérienne, dans sa phase active et novatrice, est éclairant. Les agents de
la promotion humaine ne débarquent pas dans le m o n d e paysan avec un
« modèle d'institution coopérative » tout prêt, pas plus qu'avec les « profils

247
Roland Colin

de poste » des acteurs de développement qui le feront fonctionner. Ils sont


d'abord des médiateurs (assistés de conseillers étrangers, en l'occurrence de
l ' I R A M , qui sont aussi des médiateurs) et ils s'adressent aux communautés
paysannes pour désigner leurs propres médiateurs (les « animateurs »).
C'est dans cette démarche de médiation que s'opérera le repérage des
besoins de l'intérieur et des moyens extérieurs utiles et accessibles, qu'émer-
geront les points d'appui institutionnels à partir (mais aussi au-delà) des
rapports institutionnels existants, et que seront mandatés les acteurs respon-
sables. L a voie est parfois imprévisible. Par exemple, dans le pays haoussa de
l'Est Niger, que nous avons évoqué, l'animation conduit à la constitution de
groupements mutualistes villageois ( G M V ) servant de supports non offi-
ciellement institutionnalisés, aux actions de développement décidées par la
c o m m u n a u t é villageoise. L e G M V est d'abord u n e structure informelle
immergée dans cette communauté, tributaire de son jeu institutionnel, mais
avec des règles modifiées, tenant compte de l'analyse faite par les villageois,
du nécessaire rapport avec l'extérieur, et aussi du changement nécessaire des
rapports internes, sans rompre pour autant le fil logique de la responsabilité
intérieure. Les G M V s'articulent, sur le plan intervillageois, en R V A
(regroupement de villages animés, magami en haoussa).
L a fédération des magami, faisant fonction de « sections coopératives »,
aboutit à mettre en place un marché coopératif de l'arachide (ou du coton).
Mais la « légitimation légale » ne précède pas. Elle suit le m o u v e m e n t qui
est, au moins dans la première phase, soutenu par des choix politiques
nationaux. L'institutionnalisation se fait selon la dynamique perçue par les
paysans. Ainsi, il est décidé de former des paysans (en s'appuyant sur une
alphabétisation fonctionnelle en langue nationale) pour occuper les fonctions
de « peseurs » et de « contrôleurs de marché » sur le marché coopératif du
nouveau système (sabon tsari). Ces nouveaux acteurs, désignés par les
nouvelles structures de développement au sein des communautés villa-
geoises, avaient vocation à remplacer les peseurs dépendant des « trai-
tants », anciens maîtres du marché (et souvent en collusion avec la chefferie
traditionnelle liée aux intérêt extérieurs). L a première année, à la surprise
générale, les paysans désignent à nouveau les anciens peseurs. O n croit à un
échec. C'est en réalité une ruse sociale. Les anciens peseurs, fraudeurs
patentés, tombent sous le contrôle de paysans parfaitement informés des
pratiques qui les lèsent et suffisamment confortés par la dynamique nouvelle
pour qu'ils puissent, à l'usage, déceler et dénoncer les infractions. A travers
cette période intermédiaire, ils se sont donné les moyens de liquider les
acteurs nocifs pour faire place aux acteurs de développement mandatés par
eux et motivés pour le changement. Ils ont agi en s'appuyant sur une
pédagogie sociale éclairant les abus et légitimant de façon irrécusable le
changement tout en le rendant recevable vis-à-vis de la logique prévalant au
sein de la c o m m u n a u t é .
O n pourrait multiplier les illustrations de cette créativité du jeu institu-
tionnel de l'intérieur sans négliger la rétorsion des forces externes mises en
cause (et leurs relais internes). Mais nous avons souligné à maintes reprises

248
Interaction dynamique des acteurs et des facteurs
dans une stratégie du développement endogène

que le développement est un jeu de forces et pas seulement une construction


d'idées.
O n doit évoquer également ici un grand débat sur la viabilité du support
que représentent les structures en place dans u n système manifestant des
solidarités, des liens communautaires « traditionnels », pour fonder des
structures de développement modernes, au moins c o m m e pierres d'attente.
C e vieux problème avait déjà été posé à M a r x par une lettre célèbre de Vera
Zassoulitch l'interrogeant sur l'utilisation possible des c o m m u n e s rurales
traditionnelles en Europe de l'Est c o m m e pierres d'attente d u socialisme.
M a r x sort p r u d e m m e n t d'affirmations antérieures plus dogmatiques en
mettant l'accent sur la vertu potentielle d'une institution ancienne consa-
crant la « propriété collective » 6 5 . Ces nuances n'ont pas été respectées ou
illustrées par tous les héritiers de la pensée marxiste.
Se réclamant ou non de M a r x , nombre de théoriciens (tel Albert Meister)
ou de praticiens d u développement ont prôné et mis en œuvre la doctrine de
la table rase par rapport au passé. D'autres ont idéalisé et idéologisé le passé.
Nos pratiques et nos réflexions nous ont convaincu que le problème n'était
pas ainsi correctement posé. Les modèles du « tout intérieur » ou du « tout
extérieur » appartiennent à la fiction sociale. L e jeu des acteurs et des
institutions, partant quasiment dans tous les cas d'une situation d'imbrica-
tion et de contradiction de systèmes et de logiques, ne peut aboutir au
développement qu'à partir d'un puissant effort endogène d'élucidation, de
synthèse, de dépassement créateur de sens ne reniant pas par principe
l'enracinement sans récuser le changement.

ÉVALUER, COMMUNIQUER, MAÎTRISER. JEU DES VALEURS,


JEU DES LANGAGES, JEU DES POUVOIRS

Pas de développement sans création de sens, donc sans définition de valeurs


pour servir de référence, de langages pour communiquer, de pouvoirs pour
maîtriser les forces et les orienter dans le sens choisi. C o m m e n t peut-on
situer les enjeux stratégiques, les problèmes, les voies praticables?

Évaluer: le jeu des valeurs

Dans l'approche théorique d u développement, nous avons mis l'accent sur


un concept qui sort nécessairement du c h a m p scientifique, d u moins en ce
qui concerne sa légitimation : l'optimum. Concevoir un o p t i m u m dans une
dynamique socio-culturelle m e t en jeu des paramètres qui tiennent à
l'individu, à la personne tout autant qu'à la société, à la c o m m u n a u t é . Ces
paramètres de référence appartiennent à la catégorie des valeurs. Si l'on
s'accorde, au moins formellement, dans la c o m m u n a u t é internationale pour
reconnaître que les valeurs ont pourfinalitéla réalisation de l'idéal humain

65. Voir M a u r i c e Godelier (dir. p u b l . ) , Sur les sociétés précapitalistes. Textes choisis de Marx et
Engels, Paris, Éditions sociales, 1 9 7 8 ; voir également G u y Belloncle, La question paysanne en
Afrique noire, Paris, Karthala, 1982.

249
Roland Colin

(développement centré sur l ' h o m m e selon l'expression largement utilisée par


l'Unesco), on doit reconnaître que l'idéal humain est pour le moins à
géométrie variable selon les sociétés et les cultures. C o m m e n t , dans les
stratégies du développement, respecter le droit à la différence tout en faisant
la part aux exigences des droits universels de l ' h o m m e ?
U n e première question doit être posée: celle de l'identité culturelle. Elle
ne ressort pas aisément de l'analyse des situations. Hors de l'univers des
sociétés industrielles et marchandes qui exercent, au moins jusqu'à u n
certain point, des effets de nivellement par rapport aux différences, on a
souvent donné une importance considérable aux réalités dites « ethniques »
pour exprimer l'identité. Il est intéressant de se référer aux recherches
récentes concernant l'ethnie. Des chercheurs ont mis en évidence l'ambiguïté
du concept, forgé, selon toute vraisemblance, dans les contacts de l'aventure
coloniale et assignant à résidence, de façon simpliste et c o m m o d e , le colonisé
dans un espace social et culturel déterminé. Dans cette ligne de réflexion, J.
L . Amselle montre bien que les « faits ethniques » recouvrent de multiples
interférences, dans l'Afrique précoloniale qu'il étudie, entre des « espaces
d'échanges », des « espaces étatiques, politiques et guerriers », des « es-
paces linguistiques », des « espaces culturels et religieux w 6 6 . S'il existe des
« modèles socio-culturels » sur le « terrain », c'est dans une complexité de
composantes d'origines différentes, avec la grande fracture due au choc de la
colonisation. Les valeurs de référence, pour un individu et pour un groupe,
ne peuvent être saisies ou exprimées sans comprendre la dynamique de ce
système. L e développement exige la reconnaissance ou la création d'une
dynamique dans le jeu des acteurs et des facteurs, à travers laquelle émerge
l'expression de valeurs servant de fondement à un nouveau modèle socio-
culturel reposant sur u n m o d e de régulation reconnu c o m m e correspondant
à la recherche de l'optimum. Ces valeurs participent du spirituel, d u
politique, de l'économique, du technologique, de tous les « paliers » d u
système. Souvent u n m o u v e m e n t politique en est porteur, ou un système
religieux (mouvement d'église) qui ne peut demeurer tout à fait extérieur au
système politique (et parfois s'identifie fortement à ce système).
Ces références de valeur — c'est u n truisme de le dire, mais la pratique
montre souvent qu'on l'oublie — sont indispensables pour « évaluer » une
stratégie, un plan, un programme, u n projet. Elles existent de toute façon au
m o m e n t de la conception, de la mise en œuvre, de l'évaluation, sinon
explicitement du moins implicitement. Il reste encore à observer le décalage
qui se creuse ou non entre l'explicite et l'implicite, l'annoncé et le pratiqué, le
dit et le non dit. L'appréciation de la pertinence des choix et de leur
application passe nécessairement par là.
Communiquer: le jeu des langages
Claude Hagège, dans u n essai portant sur la contribution linguistique aux
sciences humaines, écrit: « O n peut dire que cettre fin du x x c siècle est

66. Jean-loup Amselle et Elikia M ' B o k o l o (dir. publ.), Au cœur de l'ethnie. Ethnie, tribalisme et État
en Afrique, Paris, la Découverte-Maspero, 1985, p p . 24-199.

250
Interaction dynamique des acteurs et des facteurs
dans une stratégie du développement endogène

vraiment le temps du langage, tout aussi bien que celui des découvertes sur le
cosmos, les robots, l'atome ou la génétique. D u magnétophone à la télé-
vision, en passant par la radio, la presse et les livres, des rencontres au
sommet jusqu'au plus modeste entretien privé par câbles, il est clair que les
fulgurants progrès des moyens de communication, la révolution informa-
tique et l'extension illimitée des contacts sociaux, tous processus où se lit une
relative maîtrise du temps par la réduction de l'espace, multiplie à l'infini
l'usage de la parole, orale, écrite ou diffusée. E n ce dernier quart de siècle,
l'espèce humaine est immergée dans u n gigantesque océan de mots et de
phrases. Il importe donc de s'interroger sur la place qui revient aujourd'hui
encore au langage dans la définition de l ' h o m m e 6 7 . »
Pour qu'il y ait accord sur lafinalitédu développement, encore faut-il
qu'il y ait, sinon concordance, au moins convergence et intercompréhension
entre les langages des acteurs et entre les codes qui régissent les institutions.
O n peut m ê m e aller plus loin et dire qu'en un certain sens le développement
est un m o d e de communication entre les h o m m e s . U n système socio-culturel
est à la fois émetteur et récepteur de paroles entre ceux qui le constituent
(« h o m m e s de paroles », c o m m e dit Claude Hagège). Les langages sont
intimement liés aux m o d e s de régulation des rapports entre les acteurs qu'ils
qualifient et les facteurs qu'ils désignent68.
Là encore, l'identification des différents langages dans l'espace social et
culturel où l'on veut mettre en œuvre une stratégie d u développement
permet de mesurer les relations entre les détenteurs de pouvoirs qui sont en
m ê m e temps porteurs de langage. Il ne peut y avoir de « développement
global » sans intercommunication. O r l'on constate que, dans de n o m -
breuses situations, des catégories d'acteurs ne disposent d'aucun m o y e n de
communication.
Cela est particulièrement avéré entre acteurs de l'intérieur et acteurs de
l'extérieur, dans la plupart des cas. Il existe certes des intermédiaires, des
« communicateurs ». Mais la tentation est grande pour eux, c o m m e pour les
interprètes au temps de l'administration coloniale, de monnayer leur prime
de situation de « point de passage obligé » en confisquant du pouvoir au
détriment du plus faible69. Les intermédiaires « maîtres de paroles », selon
qu'ils jouent avec le haut contre le bas ou avec le bas contre le haut, avec
l'extérieur contre l'intérieur ou avec l'intérieur contre l'extérieur, peuvent
contribuer à faire pencher la balance dans le sens d u développement
endogène et participatif ou en sens contraire.
E n tout état de cause, une stratégie de développement implique une
politique de communication et une politique linguistique. D ' o ù l'importance
des choix de langage pour l'éducation et l'alphabétisation, elles-mêmes
génératrices de pouvoir70. Ainsi, en Guinée-Bissau, la création des centres
67. Claude Hagège, L'homme de paroles, Paris, Fayard, 1985, p p . 7-8.
68. Voir R . Colin, « L a communication sociale et la participation populaire au développement
entre tradition et modernité », Stratégies du développement endogène, Paris, Unesco, 1984.
69. Sur le rôle des interprètes, voir le remarquable r o m a n d ' A m a d o u H a m p a t é B a , L'étrange
destin de Wangrin, Paris, U G E , collection « 10/18 », 1973.
70. Voir Roland Colin, Systèmes d'éducation et mutations sociales. Continuité et discontinuité dans les
dynamiques socio-éducatives. Le cas du Sénégal, Thèse de dotorat d'État, Paris V , 1977.

251
Roland Colin

d'éducation populaire intégrée (CEPI) répondait à la volonté politique de


donner au m o n d e paysan de nouveaux outils de communication permettant
aux h o m m e s des villages d'accéder aux savoirs extérieurs utiles, de rendre
opératoire leur propre savoir et d'établir une régulation entre les deux
sources de savoir pour les ordonner aux choix de développement de la
communauté.
Lorsque deux ou plusieurs langues fonctionnent simultanément dans le
m ê m e espace socio-culturel, il faut distinguer leur vocation. Il peut y avoir
une langue d'origine étrangère (c'est le cas à peu près général dans les pays
anciennement colonisés) servant de véhicule de communication internatio-
nale. C'est le statut de l'anglais pour la Tanzanie. U n e langue appartenant
ou non au système socio-culturel originel peut servir d'outil de c o m m u n i c a -
tion national. E n Tanzanie, le swahili, langue d u groupe bantou, joue ce
rôle. A u Niger, le français sert à la fois de véhicule international et de
véhicule de communication transculturel. C'est la m ê m e situation au Séné-
gal, encore que le wolof tende à doubler le français dans ce dernier rôle car il
est compris par 70 à 80 % de la population. Cela n'empêche pas l'utilisation
des langues maternelles d'extension plus restreinte qui jouent un rôle du plus
haut intérêt pour la définition de l'identité culturelle de base et pour la
régulation sociale dans les communautés élémentaires (cas d u wolof, d u
sérer, du poular, du diola, d u manding, qui sont également des langues
choisies pour le premier niveau de l'enseignement primaire sénégalais
actuellement encore au stade expérimental). O n pourrait ainsi parler de
langue et langage primaires (au niveau de la base), langue et langage
secondaires (au niveau national), langue et langage tertiaires (au niveau
international). U n e mise en place cohérente de ces trois niveaux rend
possible une stratégie de développement endogène. D a n s les pays qui ont, au
moins en apparence, un seul véhicule linguistique (ce serait le cas d u Brésil,
si l'on fait abstraction de la survivance très parcellisée et localisée de langues
indiennes et des langues pratiquées par des minorités c o m m e l'allemand ou
le japonais), on devrait prêter attention aux « niveaux de langage » à
l'intérieur d'une m ê m e langue, en mesurant la façon dont les cloisonnements
entre ces niveaux (langage populaire, langage « bourgeois », langage sa-
vant) établissent des stratifications de pouvoir, la participation élargissant
par exemple les possibilités d'utiliser le langage populaire pour accéder à des
champs de compétence et de savoir jusque-là réservés à certaines catégories
sociales privilégiées. D ' u n e façon plus générale, on peut dire que la dé-
marche « interculturelle » et « transculturelle » est source d'enrichissement
et génératrice de pouvoirs.

Maîtriser : le jeu des pouvoirs

Si l'on dispose d'un système de références et de valeurs permettant de donner


un sens aux choix de développement, si l'on peut s'appuyer sur des outils de
communication et de langage ouvrant aux acteurs le c h a m p de la cohérence
opératoire, encore faut-il pouvoir appuyer la mise en œuvre d'une stratégie

252
Interaction dynamique des acteurs et des facteurs
dans une stratégie du développement endogène

de développement sur un m o d e de gestion maîtrisable par les h o m m e s et les


femmes concernés. Il serait peut-être trop lapidaire de dire: pas d'auto-
développement sans autogestion d u développement. E n effet, le terme
d'autogestion a été souvent compris dans des acceptions bien spécifiques,
alors que ce que nous voulons évoquer, c'est la nécessité de voir s'établir un
contrôle social de l'intérieur garantissant que les décisions et leur mise en
œuvre opérationnelle traduisent les choix d'intérêt c o m m u n . Si l'on doit
parler de « participation populaire au développement », c'est précisément
c o m m e modalité d'exercice de ce contrôle social de l'intérieur par les sujets
concernés. Cette gestion sociale participative, pourtant nécessaire, pose de
multiples problèmes. Les systèmes qui se réclament de l'autogestion l'ont
expérimentée à travers de sérieuses difficultés. N o u s avons vu la dérive des
ujamaa en Tanzanie.
L'autogestion yougoslave, analysée en profondeur par Rudi Supek, laisse
apparaître d'impressionnantes difficultés71. Supek écrit: « L'autogestion
c o m m e principe général social n'est pas seulement une partie des droits de
l ' h o m m e fondamentaux dans une société libre, mais aussi la base constante
de la démocratie socialiste. C o m m e telle, l'autogestion s'élargit du domaine
de la production, des fabriques et des ateliers, aux organisations sociales
territoriales, aux c o m m u n e s et communautés plus larges (...) Tant que
l'autogestion n'est pas reconnue c o m m e droit général de tout individu, on ne
peut parler de démocratie socialiste, parce qu'il est évident que si le
socialisme étatiste introduit également quelques formes d'autogestion ou-
vrière dans les organisations productives, en faisant certaines concessions à
la classe ouvrière, il n'abandonne pas les cadres de l'organisation étatiste,
bourgeoise, d u pouvoir politique dans l'Etat72. »
O n retrouve, à ce niveau, et dans les différentes expériences évoquées, la
dialectique des jeux de pouvoir entre les réseaux et les appareils, entre les
différentes catégories d'acteurs. L a stratégie du développement endogène et
participatif suppose non seulement que le système institutionnel permette
l'exercice d u « droit de participation » c o m m e droit social (au sens ou
l'entend Supek, qui vise toutes les institutions par une garantie institu-
tionnelle), mais que les acteurs sociaux soient en mesure d'exercer ce droit,
c'est-à-dire qu'ils possèdent la motivation, la compétence et l'information.
C'est peut-être là qu'il faut faire intervenir un « principe de réalité » qui est
la contrepartie de la reconnaissance d u droit à la liberté. L e paradoxe
théorique de la démocratie est, en effet, qu'elle implique le droit pour chaque
h o m m e d'exercer sa liberté de choix, y compris la liberté de ne pas participer
au contrôle social d u pouvoir. D e m ê m e qu'il n'y a pas de déterminisme
scientifique définissant les choix de développement, il n'y a pas de détermi-
nisme social imposant la participation. C'est u n e affaire d'éducation, de
« conscientisation » c o m m e dit Paulo Freiré, et c'est également une affaire
qui ne peut se régler hors des luttes sociales et politiques où chacun choisit
son c a m p .

71. Rudi Supek, « L'institutionnalisation de la participation et de l'autogestion en Yougosla-


vie », Participer au développement, Paris, Unesco, 1984.
72. Ibid, p . 270.

253
Roland Colin

Stratégies et différences

L'étude à la fois théorique et pratique que nous avons menée et les réflexions
qu'elle suscite nous convainquent qu'il ne peut y avoir de stratégie globale et
endogène du développement si l'on ne prend en compte la dynamique des
acteurs et des facteurs qu'il met en jeu. Mais le jeu reste ouvert. Il ne peut
être question de définir une stratégie. Il existe autant de stratégies que
d'histoires inscrites dans des contextes géoéconomiques, politiques, sociaux
et culturels différents. Cependant des problématiques, des questionnements,
des principes traversent ces différences. Nous nous s o m m e s efforcé de les
faire apparaître au fil de notre démarche. L a dialectique principale nous
semble être l'arbitrage difficile et nécessaire, transformant en projet h u m a i n
les contradictions entre la « croissance matérielle » et le « développement
spirituel ». D a n s u n récent séminaire de l'Unesco sur les stratégies et
pratiques du développement endogène, un participant de la République
populaire de Chine déclarait dans le m ê m e sens: « L a construction d u
socialisme selon la voie chinoise est la construction simultanée d'une
civilisation matérielle et d'une civilisation spirituelle73. » Arbitrage entre
technologie et culture, écrivait le philosophe Paul Ricœur: « L e m o n d e
technologique dans lequel nous vivons et dans lequel nous devons apprendre
à vivre est un m o n d e sans passé, u n m o n d e projeté vers l'avenir, un m o n d e
qui tend à effacer ses traces. O r le m o n d e de la culture est un m o n d e de la
mémoire. Alors que l'innovation technique efface le passé et fait de nous des
êtres du futur, l ' h o m m e de culture doit arbitrer sans cesse le conflit entre la
mémoire de ses racines et le projet de sa maîtrise. C'est dans la mesure, par
conséquent, où nous retournons à nos sources et où nous revivifions nos
traditions que nous pouvons être sans mécontentement les h o m m e s de la
prospective74. »

73. T a n g Zongkun, « T h e changing of the development strategy in China's seventhfiveyears


plan », communication au séminaire de formation sur la théorie et la pratique d u
développement endogène, Paris, Unesco, décembre 1985, p. 14.
74. Paul Ricœur, « Prévision et choix », Esprit, février 1966, p. 189.

254
Chapitre 7

Les pays les moins avancés:


principales caractéristiques et
éléments de stratégie pour u n
développement endogène et
autocentré
Huynh Cao Tri

L a Conférence des Nations Unies sur les pays les moins avancés ( P M A ) , qui
s'est tenue à Paris du 1er au 14 septembre 1981, avait pour objectif de mettre
au point, d'adopter et d'appuyer le nouveau Programme substantiel d'action
pour les années 80 en faveur des pays les moins avancés, programme
esquissé dans la résolution 122 (V), qui avait été adoptée en juin 1979 à
Manille, à la V e Conférence des Nations Unies sur le commerce et le
développement ( C N U C E D ) . Les travaux préparatoires et les débats ont
permis de mettre en lumière l'extrême misère dans laquelle vivent les
peuples les plus pauvres parmi les pauvres du Tiers M o n d e et de dégager les
lignes générales d'un programme d'action en leur faveur au cours de la
présente décennie. Quels sont ces pays, à quelle région appartiennent-ils,
quelles sont leurs caractéristiques et leurs perspectives?

Principales caractéristiques des P M A


Les quarante pays classés par le Comité de planification du développement
des Nations Unies dans la catégorie des « pays les moins avancés » '

1. Liste des pays les moins avancés établie par les Nations Unies à la date du 30 juin 1987:
Afrique: Bénin, Botswana, Burkina Faso, Burundi, Cap-Vert, Comores, Djibouti, Ethiopie,
Gambie, Guinée, Guinée-Bissau, Guinée équatoriale, Lesotho, Malawi, Mali, Mauri-
tanie, Niger, Ouganda, République centrafricaine, République-Unie de Tanzanie,
Rwanda, Sao Tomé-et-Principe, Sierra Leone, Somalie, Soudan, Tchad, Togo.
Amérique: Haïti.
Asie et Pacifique: Afghanistan, Bangladesh, Bhoutan, Kiribati, Maldives, Népal, Répu-
blique démocratique populaire lao, Samoa-Occidental, Tuvalu, Vanuatu.
États arabes: Yemen, Yemen démocratique.

255
Huynh Cao Tri

regroupent 280 millions d'habitants, soit environ 14 % de la population de


l'ensemble des pays en développement (Chine non comprise). Sur les
quarante pays les moins avancés, vingt-sept appartiennent au continent
africain, huit sont asiatiques, u n est situé dans la région des Caraïbes et
quatre sont situés en Océanie. Malgré leur diversité socio-politique et leurs
richesses culturelles, ces pays ont en c o m m u n leur dénuement dramatique
qui se reflète à travers le bas revenu par tête d'habitant (produit intérieur
brut au prix d u marché, égal ou inférieur à 100 dollars des Etats-Unis, valeur
de 1968), la part très négligeable de l'industrialisation dans la production
(égale ou inférieure à 10 % d u produit intérieur brut) et le bas niveau
d'éducation (taux d'alphabétisation de la population âgée de 15 ans et plus
égal ou inférieur à 20 % ) . A part ces trois principaux critères de base retenus
officiellement pour leur classement, les P M A présentent les caractéristiques
suivantes: prédominance de l'agriculture de subsistance, infrastructure
économique rudimentaire et inadéquate, grave pénurie de personnel quali-
fié, faiblesses et inadaptation de l'administration publique et de l'organisa-
tion gouvernementale, services sanitaires rudimentaires, coûts de transports
élevés, etc. Sur le plan géographique, presque tous se trouvent dans des
régions tropicales de l'Afrique et de l'Asie ; les conditions géographiques
défavorables découlent des situations suivantes: un grand nombre de pays
sont totalement enclavés (Tchad, R w a n d a , Népal, Bhoutan, République
démocratique populaire lao...), d'autres sont insulaires (Maldives, S a m o a
occidental, Kiribati, Tuvalu, Vanuatu, Haïti) et d'autres encore dépendant
d'un grand pays contigu c o m m e l'Inde (Bangladesh), l'Afrique d u Sud
(Botswana). Les conditions climatiques, bien que très différentes entre les
zones arides du Sahel, le delta d u Gange et la vallée de l'Himalaya, sont
particulièrement défavorables. A cela s'ajoute une situation démographique
caractérisée par les éléments suivants: d'une part, les P M A sont dans
l'ensemble de petite taille ; d'autre part, ils ont des densités kilométriques
soit trop faibles, soit trop élevées, et un taux de croissance démographique
très élevé par rapport à la croissance économique et surtout dépassant celle
de la production alimentaire ; ainsi douze pays ont moins d'un million
d'habitants, dix-sept pays ont moins de 2 millions d'habitants, vingt-sept
pays — soit les deux tiers des P M A — ont moins de 5 millions d'habitants,
seuls onze pays ont entre 10 et 20 millions d'habitants, en plus de l'Ethiopie
qui a 45 millions d'habitants et le Bangladesh 100 millions d'habitants; les
densités démographiques varient d'un habitant au kilomètre carré au
Botswana à 600 habitants au Bangladesh ; le taux de croissance d é m o -
graphique s'élève à 2,6 % par an alors que celui de la production alimentaire
à 1,6 % (pour la période de 1965-1978).

Ces caractéristiques structurelles défavorables, dont certaines sont liées


aux données historiques et géopolitiques, sont encore aggravées par des
phénomènes propres aux relations internationales, économiques et c o m m e r -
ciales, politiques et stratégiques, notamment la détérioration des termes de
l'échange due à la hausse des prix des produits importés (produits industriels

256
Les PMA : caractéristiques et éléments de stratégie
pour un développement endogène et autocentré

et agricoles, pétrole)2, le découpage territorial hérité de la décolonisation ne


respectant souvent pas les frontières ethnologiques, linguistiques et cultu-
relles, l'enjeu derivalitésdes grandes puissances3 soucieuses avant tout de
défendre ou d'étendre des zones d'influence entraînant ainsi, tantôt l'immo-
bilisme politique, tantôt des changements brutaux qui ne facilitent guère
l'élaboration et la conduite de stratégies de développement adaptées et
vraiment autonomes ; m ê m e dans le domaine de l'aide reçue, la multiplicité
des États et des organismes internationaux impliqués dans l'afTectation et la
gestion de l'aide, et l'absence de coordination de celles-ci, entraîne u n coût
bureaucratique élevé pour ces pays qui souffrent déjà d'une grave pénurie de
cadres.
Ces handicaps structurels aboutissent à u n état de dénuement chronique,
une dépendance quasi totale vis-à-vis de la nature et des remous de
l'économie et de la politique internationales. Les résultats de cette situation
se reflètent dans quelques traits c o m m u n s à ces pays: faible revenu par
habitant atteignant à peine 200 dollars des États-Unis (au prix courant) en
moyenne, contre presque 700 dollars pour l'ensemble des pays en déve-
loppement, presque 4 000 pour les pays socialistes d'Europe orientale et plus
de 8 000 dans les pays développés occidentaux ; part négligeable d u secteur
industriel manufacturier qui contribue très peu à la production intérieure
brute (environ 9 % contre 19 % pour l'ensemble des pays en développe-
ment) ; faiblesse d u secteur agricole malgré son importance prédominante
dans la structure économique de ces pays : ce secteur contribue en m o y e n n e à
la moitié du P N B , doit à lui seul supporter le poids du processus de
transformation et de développement, emploie les quatre cinquièmes de la
population active et fournit les deux tiers des exportations, lesquelles sont
très réduites (10 % d u PIB au lieu de 16 % pour l'ensemble des pays en
développement) ; faible niveau d'investissement et d'équipement: les P M A
investissent en m o y e n n e chaque année cinq ou six fois moins par habitant
que l'ensemble des pays en développement; faible exploitation des res-
sources naturelles énergétiques et minières, m ê m e dans les cas où ces
ressources sont connues et identifiées, par suite de la grave pénurie de
capitaux, de personnel qualifié à tous les niveaux, tant dans l'administration
publique que dans le secteur privé, et du m a n q u e d'infrastructures scienti-
fique et technologique ; dégradation accélérée de l'environnement physique
sous l'effet de la deforestation (Népal), de la désertification (Sahel), des
inondations (Bangladesh), de la sécheresse (Afrique), de l'érosion des sols
(Haïti) — entraînant la baisse des rendements de l'agriculture — et de
l'urbanisation anarchique créant de larges secteurs de bidonvilles.
L'extrême pauvreté des P M A représentée par la malnutrition, Panalpha-

2. U n exemple frappant a été donné par le représentant de la Tanzanie à la Conférence de


Paris : en 1970, l'exportation de 5 tonnes de thé permettait d'importer un tracteur ; en 1980,
il faut exporter 17 tonnes de thé, soit trois fois et demie plus, pour pouvoir importer un
tracteur.
3. C o m m e par exemple en Afghanistan, au Laos, dans la corne de l'Afrique (Ethiopie,
Somalie), au Tchad ou dans les deux Y é m e n .

257
Huynh Cao Trí

bétisme, la maladie, le m a n q u e d'hygiène et d'eau potable, etc., s'exprime


finalement à travers une espérance de vie très courte — entre 40 et 45 ans
(Népal, Maldives, Burkina Faso...) au lieu de 70 à 75 ans dans les pays
développés — et des taux de natalité et de mortalité élevés.
Plus encore que leur extrême pauvreté actuelle et leur incapacité présente
de satisfaire les besoins m i n i m u m s immédiats, c'est l'impossibilité de plani-
fier une amélioration dans u n avenir prévisible qui rend insupportable la
situation des P M A . A u cours des vingt dernières années, de 1960 à 1979, le
PIB par habitant des P M A a augmenté d'à peine 0,7 % par an, soit une
croissance économique légèrement supérieure à l'accroissement démogra-
phique. Variant d'un pays à l'autre, ce taux ne dépasse 1 % que dans six
pays et a été m ê m e négatif (jusqu'à — 3 %) dans une dizaine de pays.
L'écart relatif des P M A s'est ainsi creusé par rapport aux pays en développe-
ment et surtout aux pays les plus riches: il est passé de 2,5 fois en 1960 à
3,5 fois en 1979 par rapport au premier groupe et de 25 à 45 fois par rapport
au groupe des pays de l ' O C D E .
Les faiblesses structurelles précédemment soulignées sont en outre
souvent sérieusement aggravées par l'incidence des catastrophes naturelles
dont l'impact est multiplié par l'insuffisance des moyens disponibles pour les
combattre, par l'absence des réserves et par la fragilité des populations déjà
démunies en période normale. L a grave « crise » des P M A , qui est en fait
une défaillance structurelle, débouche souvent sur des situations de « dé-
sastre » — famine, insolvabilité, destruction des campagnes et des villes, etc.
— qui à leur tour appellent des mesures de secours dont les effets ponctuels
n'apportent guère de remède à long terme.
L'aide et les secours accordés par la c o m m u n a u t é internationale lors des
catastrophes, parfois de manière généreuse et efficace, parfois de manière
parcimonieuse, lente ou inefficace, risquent souvent de masquer la nécessité
urgente de résoudre les problèmes structurels des P M A , c'est-à-dire de les
encourager et les aider par une action internationale vigoureuse et soutenue
à parvenir e u x - m ê m e s progressivement à un développement autocentré,
autosoutenu et à long terme.
Il paraît nécessaire, dans la perspective des nouvelles mesures en vue
d'améliorer la situation des P M A , de rappeler les leçons de l'échec des
stratégies de développement des deux dernières décennies. L'une des princi-
pales faiblesses de ces stratégies est que celles-ci se présentaient « c o m m e
une juxtaposition d'objectifs économiques et de considérations de caractère
social sans que les uns et les autres apparaissent suffisamment liés de
manière organique par une vision unitaire ou par un projet c o m m u n
d'avenir, et sans que la dimension culturelle du processus de développement
soit prise en considération de manière explicite » 4 . « Cette juxtaposition
d'objectifs, partant de critères nécessairement simplificateurs, risque de
perpétuer la pratique des mesures palliatives et de ne pas amorcer de vrais
changements profonds. »
4. Unesco, « Développement endogène, culture et société », document préparé pour la
nouvelle stratégie internationale du développement, juin 1979.

258
Les PMA : caractéristiques et éléments de stratégie
pour un développement endogene et autocenlré

L a notion des P M A : ambiguïté


et genèse difficile
E n fait, la c o m m u n a u t é internationale a été très lente dans sa prise de
conscience de la situation dramatique des P M A et dans la volonté partagée
d'y porter remède: la notion des P M A elle-même, avant d'être récemment
consacrée lors de la Conférence de Paris, a connu une genèse difficile tout au
long de ces quinze dernières années5. L'idée d'établir une sous-catégorie de
pays les plus pauvres à l'intérieur du groupe des pays sous-développés a été
défendue en premier lieu par les pays industrialisés en 1964 à la première
Conférence de la C N U C E D à Genève, non pas tant par une motivation
fortement positive d'aider les pays les plus pauvres à sortir de leur grave
situation que dans le but de récuser le principe de la création d'un système
unique de préférences commerciales au profit de l'ensemble des produits
manufacturés en provenance de tous pays sous-développés. Faisant valoir
qu'un système uniforme de préférences généralisées ne profiterait qu'aux
plus avancés des pays d u Tiers M o n d e , les pays industrialisés ont préconisé
un système de préférences gradué et sélectif par produit et par pays,
réservant par priorité les droits des pays les moins avancés.
Cette « discrimination » proposée par les pays industrialisés a été perçue
c o m m e une politique de « fractionnisme » ayant pour but la division entre
les pays du Tiers M o n d e et fut rejetée par la majorité des délégations, y
compris celles des pays africains intéressés au premier chef. Et les pays en
voie de développement terminèrent la première C N U C E D par la publica-
tion d'une déclaration c o m m u n e destinée à célébrer leur solidarité, leur
cohérence et leur unité.
Cependant, u n compromis de dernière minute à la formulation vague a
été adopté par la recommandation de « tenir compte, dans l'adoption des
politiques et des mesures internationales en vue du développement écono-
mique des pays en voie de développement, des caractéristiques particulières
et des divers stades de développement de ces pays en accordant une attention
spéciale aux moins développés d'entre eux... » E n fait, l'ambiguïté d'origine
de cette notion de P M A n'a jamais été dissipée : les différents groupes de pays
en interprètent à leur manière la signification. Ainsi, pour le Groupe des
Soixante-dix-sept6, elle justifie un effort supplémentaire de la part des pays
industrialisés pour aider tous les pays en développement de manière équi-
table selon le degré de gravité de leur situation: les avantages spéciaux

5. Cf. Marie-Claude Smouts, « L a notion de P M A : une genèse difficile », Les pays les plus
pauvres: quelle coopération pour quel développement?, travaux de recherche de l'Institut français
des relations internationales, sous la direction de Gabriel Mignot en collaboration avec
Pierre Jacquet et Jacques L o u p , à l'occasion de la Conférence des Nations Unies à Paris sur
les P M A .
6. L e Groupe des Soixante-dix-sept rassemble maintenant plus d e cent vingt pays en
développement.

259
Huynh Cao Tri

accordés aux P M A ne devraient en aucune manière diminuer la responsabi-


lité des pays développés vis-à-vis des autres pays en développement et ne
devraient pas conduire à l'adoption d'un système qui réserverait des avan-
tages uniquement à ces pays. Les P M A pour leur part cherchent à s'appuyer
sur les revendications générales du Groupe des Soixante-dix-sept et sur leur
soutien pour faire valoir leur griefs particuliers. E n revanche, en ce qui
concerne les pays industrialisés, la reconnaissance de la situation propre aux
P M A entraîne la reconnaissance des devoirs qui incombent aux pays en
développement plus avancés, notamment celui de modérer leurs revendica-
tions vis-à-vis des pays industrialisés et d'aider eux-mêmes les P M A (et
surtout, depuis la crise d u pétrole, les responsabilités des pays de l ' O P E P ,
ainsi que celles des pays socialistes).
A la deuxième conférence de la C N U C E D à N e w Delhi en 1968, une
résolution générale (24 [II]) a été adoptée, recommandant à la C N U C E D et
aux autres organismes internationaux de chercher à identifier les pays les
moins avancés et d'élaborer en leur faveur des « mesures spéciales » dans
tous les domaines de compétence de la C N U C E D . A la veille de la deuxième
décennie pour le développement, en décembre 1969, l'Assemblée générale
des Nations Unies d e m a n d a au Secrétaire général de procéder de la m ê m e
manière, en consultation avec les institutions spécialisées, les commissions
économiques régionales, le Comité de la planification du développement des
Nations Unies et « d'autres consultants compétents »: cette large consulta-
tion laissait entrevoir la complexité du réseau institutionnel à travers lequel
cette question allait être traitée7.
Le texte de la « Stratégie internationale du développement » pour la
deuxième décennie adopté en octobre 1970 a inclu une section séparée
consacrée aux mesures spéciales en faveur des P M A . L e Comité de la
planification du développement chargé de l'identification de ces pays propo-
sait, au printemps 1971, sur la base des trois critères retenus précédemment
cités, une liste de vingt-cinq pays « noyau » des P M A , qui a ensuite été
approuvée par l'Assemblée générale en novembre 1971. Cette option en
faveur d'un choix de critères limités satisfait les pays industrialisés qui ne
souhaitaient pas un élargissement de la liste. Encore que le Comité de la
planification « a tenu à utiliser ces critères de manière assez souple en
considérant qu'il faudrait faire figurer sur la liste non seulement ceux qui
présentent les trois caractéristiques ci-dessus mentionnées, mais aussi ceux
qui satisfont à deux de ces critères, à condition que le chiffre se rapportant au
troisième critère ne soit que légèrement supérieur au chiffre proposé par le
Comité. D a n s l'examen des cas limites, le Comité a tenu également compte
du taux m o y e n de croissance du produit intérieur brut en termes réels au
cours des dernières années, ainsi que des conditions particulières qui
auraient pu fausser récemment le développement » 8 .
Tout en admettant « que les critères utilisés (...) sont loin d'être

7. Marie-Claude Smouts, art. cit., p. 52.


8. G u y de Lacharrière, « Identification et statut des pays "moins développés" », Annuaire
français de droit international, 1971, p. 470.

260
Les P M A : caractéristiques et éléments de stratégie
pour un développement endogene et autocentré

satisfaisants » et de ce fait « la possibilité d'apporter des modifications à la


liste », l'Assemblée générale donnait satisfaction aux pays industrialisés en
confiant le soin de poursuivre l'examen des critères appropriés au Comité de
la planification, sous la responsabilité du Conseil économique et social des
Nations Unies, limitant ainsi le rôle de la C N U C E D dans la recherche de
nouveaux critères, tandis que les pays en développement voulaient s'ap-
puyer sur des études faites par la C N U C E D qui retenaient de multiples
critères et proposaient une définition beaucoup plus large de la notion de
PMA.
Devant cette situation, aux troisième et quatrième C N U C E D à Santiago
en 1972 et à Nairobi en 1976, le Groupe des Soixante-dix-sept cherchait à
élargir la liste en assimilant et en englobant dans les résolutions adoptées les
trois catégories suivantes de pays défavorisés : les pays en développement les
moins avancés, les pays en développement sans littoral et les pays en
développement insulaires. Les pays industrialisés avaient cependant réussi à
faire admettre une distinction entre « les mesures spéciales » en faveur des
P M A et « les actions spécifiques » au profit des pays insulaires ou enclavés.
Il faut attendre la cinquième C N U C E D à Manille en 1979 pour que la
notion de P M A soit nettement reconnue, qu'une « attention speciale » soit
accordée à leurs problèmes et qu'un « nouveau p r o g r a m m e substantiel »
soit envisagé en leur faveur.
Mais le problème de l'identification des P M A n'a pas opposé seulement
les pays du groupe de l ' O C D E et des Soixante-dix-sept. Il a provoqué le
clivage entre les pays développés eux-mêmes, notamment entre la France et
le R o y a u m e - U n i , qui voulaient que les courants d'aide soient dirigés vers les
groupes des pays auxquels ils étaient traditionnellement liés par la colonisa-
tion: l'Afrique francophone et le C o m m o n w e a l t h . L a préoccupation de la
France a été d'éviter d'élargir la liste des P M A pour ne pas affaiblir les
courants d'aide aux P M A d'Afrique, en défendant la classification restrictive
selon les critères d u Comité de la planification et en insistant sur les critères
structurels et constitutifs du handicap des P M A et non pas seulement sur le
critère symptomatique du bas revenu, c o m m e l'ont revendiqué certains
grands pays asiatiques (Inde, Pakistan, Indonésie...) qui insistent sur la
pauvreté de leur population à travers les concepts suivants : « pays les plus
pauvres », « pays au revenu le plus faible » ( B I R D ) , « pays à bas revenu »,
« pays les plus gravement touchés par la crise économique », etc.
L a dernière définition des P M A , adoptée en décembre 1980 par l'Assem-
blée générale des Nations Unies dans le texte de la stratégie internationale
pour la troisième décennie du développement, qui inclut une section K
consacrée aux « pays en développement les moins avancés, pays les plus
gravement touchés, pays insulaires en développement et pays en développe-
ment sans littoral », est un compromis juxtaposant ces diverses considéra-
tions: « un p r o g r a m m e spécial en faveur des pays les moins avancés —
c'est-à-dire les pays qui sont les plus pauvres, les plus faibles économique-
ment et dont les problèmes structurels sont les plus graves ».
Alors que le Groupe des Soixante-dix-sept considère les mesures spé-

261
Huynh Cao Tri

ciales en faveur des P M A c o m m e des mesures additionnelles et complémen-


taires aux mesures déjà adoptées pour l'ensemble des pays en développe-
ment, demandant d'augmenter l'aide internationale et de créer un fonds
spécial au profit des P M A , les pays industrialisés insistent sur le renforce-
ment des programmes nationaux et de l'action des organismes inter-
nationaux, dans le cadre de l'utilisation des ressources existantes. C'est ainsi
que malgré les nombreuses résolutions adoptées pourtant à l'unanimité à la
C N U C E D ou à l'Assemblée générale, les pays industrialisés de l ' O C D E
n'ont jamais montré une volonté ferme d'augmenter leur aide aux P M A . L a
Conférence de Nairobi en 1976, rappelant les engagements pris anté-
rieurement par les pays industrialisés d'atteindre l'objectif de 0,7 % de leur
P N B consacré à l'aide publique au développement, essentiellement sous
forme de dons, demandait d'accorder une plus grande proportion de l'aide
publique au développement aux P M A . L a résolution 122 (V) adoptée à
Manille va ensuite donner une impulsion décisive aux préoccupations sur la
situation des P M A , en demandant à la communauté internationale de faire
« un effort particulièrement vigoureux » et aux pays développés « de dou-
bler aussitôt que possible » le volume de l'aide publique au développement
en leur faveur. Mais le progrès le plus net réside dans un effort de réflexion
sur les causes du sous-développement et de la reconnaissance de la nécessité
de transformer « les principales caractéristiques structurelles des P M A »,
dépassant ainsi le cadre du débat classique sur le volume et les conditions de
l'aide auxquels se réduisent trop souvent la discussion sur le sujet.
Récemment, la stratégie internationale pour la IIIe Décennie d u déve-
loppement a accordé une « priorité essentielle » au programme spécial en
faveur des P M A 9 . E n attirant l'attention de la communauté internationale
sur la situation des P M A , la Conférence de Manille en appela à tous les
donateurs et la 11e session extraordinaire des Nations Unies en 1980, à tous
« les donateurs en position de le faire », l'objectif des pays occidentaux
consistant à attirer l'attention de l'ensemble de la communauté inter-
nationale sur la situation des P M A et ne pas demeurer la cible unique des
revendications des pays du Tiers M o n d e . A cet égard, la position tradi-

9. Cf. Conférence de Manille, 11e session extraordinaire des Nations Unies (1980), para-
graphe 136: « U n programme spécial en faveur des pays les moins avancés (...) qui, en
respectant leurs priorités et plans nationaux, ait une ampleur et une intensité suffisantes
pour leur permettre d'échapper définitivement à leur stagnation passée et présente et à de
sombres perspectives d'avenir, constitue une priorité essentielle de la Stratégie inter-
nationale du développement pour la IIIe Décennie des Nations Unies pour le développe-
ment. Il importe donc d'intensifier immédiatement et substantiellement les efforts en vue
de transformer leur économie, de promouvoir leur développement autonome, d'accélérer
leur progrès dans les domaines agricole et industriel et d'assurer la mise en valeur de leurs
ressources humaines et une large participation au processus de développement allant de
pair avec une répartition équitable des avantages du développement socio-économique. E n
conséquence, la communauté internationale prendra d'urgence les mesures voulues pour
arrêter définitivement et appliquer le nouveau programme substantiel d'action pour les
années 80 en faveur des pays les moins avancés que la C N U C E D a décidé de lancer par sa
résolution 122 (V) du 3 juin 1979. L e programme devra être mis au point, adopté et appuyé
à la Conférence des Nations Unies sur les pays les moins avancés, prévue pour 1981. »

262
Les P M A : caractéristiques et éléments de stratégie
pour un développement endogène et autocentré

tionnelle d u groupe des pays socialistes consiste à réaffirmer que, n'ayant pas
pratiqué l'exploitation coloniale, ces pays ne sont pas responsables de la
situation actuelle des pays en développement, laquelle incombe au premier
chef aux anciens pays colonialistes et aux pays capitalistes qui, à travers les
opérations de leurs sociétés transnationales, pratiquent le néocolonialisme et
le pillage qui sont la cause première de la détresse du Tiers M o n d e et surtout
des P M A 1 0 ; il découle de cette approche que ces pays accordent l'impor-
tance essentielle aux accords et à l'aide bilatéraux. Les pays de l ' O P E P
cherchent à démontrer que leur aide est déjà supérieure à celle des pays
développés11 et se sont déclarés ouverts à une meilleure diversification
géographique de leur aide. Quant à la Chine, récemment reconnue c o m m e
l'équivalent d'un groupe à part dans un m o n d e multipolaire et classée parmi
les pays en voie de développement, son aide « ne peut pas être comparée à
celle des pays développés », mais doit être appréciée plutôt c o m m e une
« entraide entre amis pauvres » 12 . L a Chine propose de développer surtout
la coopération économique et technique ( E C D C et T C D C ) entre les pays en
développement et — c o m m e l'ensemble de la communauté internationale —
des efforts pour l'instauration d'un nouvel ordre économique international.

Eléments de stratégies pour le


développement des P M A
Le Nouveau programme substantiel d'action pour les années 80 en faveur
des P M A ouvrant l'horizon jusqu'à lafinde la décennie et m ê m e au-delà, il
paraît donc utile d'essayer de dégager quelques éléments d'une approche et
stratégie visant un développement à long terme et autocentré, c'est-à-dire
répondant aux véritables besoins et adapté aux contextes socioculturels de
ces pays.
O n peut distinguer au moins deux dimensions dans le concept du
développement : « l'action » ou le processus d u développement et la « finali-
té » du développement. Le processus du développement consiste essentielle-
ment dans la mobilisation des ressources nationales qui existent souvent à
l'état latent et en abondance dans les pays en développement et m ê m e dans
les P M A : ressources humaines représentées par la population, souvent non
employées, sous-employées ou mal employées et qu'il s'agit de mobiliser et
de valoriser par l'éducation et la formation pour accroître leur capacité de
contribution ; ressources matérielles sous formes de matières premières,

10. Cf. la déclaration du représentant de la République démocratique allemande à la


Conférence sur les P M A , Unesco, Paris, 1981.
11. Aide aux P M A par rapport au P N B des pays donateurs : groupe des pays industrialisés de
l ' O C D E : 0,08 % ; pays pétroliers de l'OPEP: 0,20 % ; pays développés du bloc socialiste:
environ 0,01 %.
12. Cf. la déclaration du représentant de la Chine à la Conférence sur les P M A , Unesco, Paris,
1981.

263
Huynh Cao Tri

encore non exploitées et sous-exploitées par les pays e u x - m ê m e s ou « surex-


ploitées » par les autres pays, car non maîtrisées par les pays propriétaires et
mal payées sur le marché international ; ressources techniques sous forme du
savoir-faire, de la technique traditionnelle et de la « science autochtone »,
qui, malgré leur caractère simple et rudimentaire, ont souvent une utilité
fonctionnelle et adaptée à la fois au niveau de développement et aux
contextes des réalités socioculturelles de ces pays.
L a finalité du développement consiste à satisfaire les besoins de la
population et en toute priorité les besoins fondamentaux, notamment des
populations les plus défavorisées. E n dehors des « besoins objectifs » qui
peuvent se référer à des normes selon les nécessités vitales, les nécessités de
dépassement, les fonctions exercées ou u n certain standard de vie dans une
société nationale et internationale à une période déterminée, les besoins
subjectifs varient d'un individu, d'un groupe social ou d'une c o m m u n a u t é à
l'autre selon ses perceptions, ses aspirations et ses possibilités. Ainsi, en
dehors de son aspect instrumental qui fait d'elle la condition sine qua non de
toute action de développement, la participation des populations à l'identifi-
cation de leurs propres besoins est une étape essentielle — jusqu'ici pourtant
négligée — de la planification pour fixer des objectifs de développement
adaptés et fonctionnels.
O n pourrait évoquer schématiquement ici les principales caractéris-
tiques d'un développement auquel aspireraient les pays en voie de déve-
loppement, y compris les pays les moins avancés: développement visant à
répondre aux besoins réels des populations, en particulier des plus défavori-
sées, par la mobilisation et la valorisation des ressources disponibles et des
capacités potentielles des sociétés, tout en préservant l'identité culturelle, en
respectant les aspirations profondes des peuples et en promouvant l'épa-
nouissement de leur personnalité authentique qui s'exprime à travers les
valeurs traditionnelles, les modes d'organisation sociale, les relations h u -
maines et les modes de vie souvent adaptés aux besoins réels, aux possibilités
et contraintes spécifiques des contextes. U n tel type de développement est
caractérisé par les exigences fondamentales suivantes : développement veil-
lant à l'harmonie des rapports sociaux par la justice et la paix sociales à
l'intérieur des sociétés et entre les nations à travers une plus grande équité
dans la répartition des avantages, efforts et sacrifices et visant à l'épanouisse-
ment équilibré des multiples dimensions au sein de la nature humaine ;
développement mettant en œuvre la démocratisation et l'humanisation de
plus en plus poussée des moyens et voies de développement par une
participation active et élargie des individus et des groupes dans tous les
processus de la planification et sous tous les aspects d u développement (la
participation étant entendue non seulement c o m m e un m o y e n de développe-
ment, mais également c o m m e un besoin humain essentiel, un processus
d'auto-éducation sociale et civique et reconnue c o m m e un droit fondamental
de l ' h o m m e ) ; développement veillant aussi à l'équilibre entre l ' h o m m e et la
nature (environnement et cadre de vie). Bref, c'est un développement global,
multidimensionnel et intégré, mettant en œuvre la participation active de

264
Les P M A : caractéristiques et éléments de stratégie
pour un développement endogène et autocentré

tous c o m m e agents et bénéficiaires d u processus de développement et


utilisant une approche unifiée et des outils d'analyse multidisciplinaires dans
la planification. Cette approche d'un « développement endogène et centré
sur l ' h o m m e » étant explicitée, on pourrait se référer à la situation parti-
culière des P M A pour essayer de dégager quelques éléments de stratégies
d'un développement autocentré, adapté et à long terme.
Tout d'abord, les domaines et objectifs prioritaires du développement
découlent de la situation propre de chaque pays. D a n s les P M A , l'agri-
culture représente le secteur le plus important de l'économie, surtout
l'agriculture de subsistance. Tout en occupant les quatre cinquièmes de la
population active et en fournissant les deux tiers des recettes à l'exportation,
le secteur agricole ne parvient pas à assurer la sécurité alimentaire de ces
pays. Durant les deux dernières décennies, la situation agricole et ali-
mentaire des P M A se caractérise par une diminution de la production
alimentaire par habitant (d'environ — 1 % par an), la détérioration de la
situation nutritionnelle, le recul des exportations des produits agricoles et
l'augmentation rapide des importations de produits alimentaires et agri-
coles. L a production agricole est très instable avec d'importantes variations
annuelles et de grandes disparités régionales entraînant une insécurité
alimentaire chronique, en particulier dans les pays d u Sahel. O n estime qu'à
présent la production alimentaire moyenne par habitant des P M A est de
15 % inférieure à son niveau de 1960 et que si les tendances actuelles se
poursuivent, certains pays devraient importer, à lafindes années 80, jusqu'à
un tiers (Bangladesh) et m ê m e 45 % (Sahel) de leur consommation ali-
mentaire. Sur le plan des exportations agricoles, à la diminution en volume
s'est ajoutée la détérioration des termes de l'échange pour les principaux
produits (coton, thé, arachide, sésame, jute...).
Cette situation démontre clairement que le développement de l'agri-
culture et le développement rural intégré doivent avoir la première priorité
pour la survie de ces pays. D a n s le domaine de l'industrie, l'accent devrait
être mis sur les industries agro-alimentaires, d'habillement, de production
de médicaments, de construction de logement, en faisant usage et en
valorisant autant que possible des ressources locales disponibles. D a n s le
domaine de l'éducation, on devra introduire, au niveau de l'alphabétisation
et de l'enseignement primaire, des éléments d'information scientifique pour
la compréhension d u milieu environnant et de connaissances techniques
pour améliorer l'action et le comportement quotidiens. Mais la [Link]é
devrait être accordée au développement de l'enseignement scientifique et
technique adapté aux besoins agricoles, en mettant l'accent sur les niveaux
stratégiquement importants tels que les enseignements secondaire et supé-
rieur et la recherche pour le développement. Cette dernière permettra
d'encourager l'étude et l'application des technologies appropriées, fondées
sur les véritables besoins, les ressources potentielles et les aptitudes des
populations, évitant ainsi le chômage technique, le gaspillage des ressources
locales, le renforcement des inégalités socio-économiques et le bouleverse-
ment écologique. Les P M A étant, d'une part, les plus gravement touchés par

265
Hujnh Cao Tri

le choc pétrolier et se situant, d'autre part, dans des régions où existent en


abondance des sources d'énergie renouvelable (solaire, éolienne, hydrau-
lique...), tous les efforts devraient être faits pour explorer les possibilités et
appliquer les technologies en vue d'exploiter ces riches potentialités. Cette
politique de développement de la science et de la technologie adaptées aux
besoins et contextes réels des P M A , en particulier du secteur rural et de
l'énergie, s'avère d'une priorité absolue, m ê m e dans une « stratégie mini-
male de satisfaction des besoins essentiels », car elle est une condition sine qua
non pour assurer à ces pays dans le m o y e n et le long terme un développement
autosoutenu, auto-entretenu et continu leur permettant de se passer progres-
sivement de l'aide de la c o m m u n a u t é internationale.
Étant d o n n é leur structure démographique, la jeunesse représente la
principale richesse des P M A . Tous les efforts devraient être faits pour mettre
à profit l'enthousiasme des jeunes et les faire participer à l'œuvre de la
construction et d u développement national. Les femmes représentent une
catégorie de citoyens souvent marginalisés auxquels on devrait aussi ac-
corder un statut et des droits égalitaires avec les h o m m e s en vue, d'une part,
de mettre en œuvre la démocratie sociale et, d'autre part, de mobiliser ces
ressources humaines pour le développement socio-économique et culturel du
pays. Dans le domaine de l'alphabétisation et de l'enseignement primaire, de
l'éducation physique et des sports, de l'éducation pour la paix, de la
préservation de l'environnement et de la sauvegarde du patrimoine culturel,
la participation active et motivée des jeunes sensibilisés permettrait de
pallier le m a n q u e de cadres et d'enseignants dans les P M A , d'enrichir le
contenu pédagogique et d'assouplir les structures éducatives compte tenu
des besoins de la société et de l'individu. L'initiation scientifique des jeunes
leur ouvrira u n c h a m p d'expérimentation qui sera pour eux une puissante
incitation à devenir des agents du développement.
Les stratégies et modalités de la participation doivent varier avec les
différents contextes sociopolitiques, économiques et culturels des pays, mais
le souci principal reste toujours la recherche des voies adaptées et fonc-
tionnelles en vue de mobiliser les forces vives et de valoriser leur contribu-
tion. Dans les P M A , le secteur privé de l'économie étant souvent réduit, le
rôle du secteur public — organes de planification, administration publique,
gestion — est devenu ainsi important.
Les difficultés dont souffrent les P M A proviennent non seulement de la
pénurie quantitative des moyens de production, mais aussi de l'inadaptation
qualitative des infrastructures administrative et organisationnelle de la
société. L'administration publique étant u n appareil de communication
entre les autorités et la population, elle devrait, pour jouer le rôle d'agent de
développement en renforçant le dialogue et la participation des populations,
s'adapter au système de communication utilisé couramment par cette
population. C o m m e n t réduire la disparité entre une bureaucratie écrite
importée des pays occidentaux et les populations à culture essentiellement
orale et majoritairement analphabètes des P M A ? C o m m e n t « acculturer »
et socialiser l'administration pour l'humaniser et la rendre plus efficace? Les

266
Les PMA : caractéristiques tt éléments de stratégie
pour un développement endogène et autocentré

P M A c o m m e les pays en développement souffrent autant de la « sous-


administration » conçue en termes quantitatifs que de la « m a l administra-
tion » (« mal adaptation » socioculturelle). D e s efforts importants devraient
être faits non seulement pour former en grand nombre les agents ad-
ministratifs, mais aussi pour adapter l'administration publique et la gestion
aux contextes socioculturels des P M A (et des pays en développement) en
enracinant le système administratif et les méthodes de gestion des projets de
développement dans les milieux socioculturels concernés. D a n s le cas
contraire — tel qu'on le constate couramment — la dualité entre « moderni-
té importée » et « tradition endogène » continuera de provoquer une crise
d'identité entre l'administration publique et la population, aggravant ainsi
la crise de légitimité des représentants d u pouvoir et risquant ainsi d'hypo-
théquer les efforts, si grands soient-ils, de développement du pays. Dans le
domaine de l'éducation, les structures d u système scolaire devraient être
adaptées non seulement aux besoins socio-économiques et aux contraintes
financières du pays, mais aussi aux contraintes temporelles que représentent
l'urgence des besoins et l'espérance de vie des populations. O r la durée des
systèmes d'éducation courants, calqués sur ceux des pays hautement déve-
loppés — où l'espérance de vie- atteint jusqu'à 70-75 ans, au lieu de
40-45 ans c o m m e dans certains P M A (Népal, Maldives, Burkina Faso...) et
où l'urgence des besoins est moins grande — est relativement trop longue
pour rentabiliser les efforts et le temps de vie investis au cours de la
formation, surtout pour accéder au niveau supérieur de la spécialisation. Par
exemple, un médecin spécialisé formé selon le système couramment en
vigueur dépassera souvent l'âge de 30 ans 13 avant d'exercer sa profession: il
ne lui reste donc que dix à quinze années de vie active. Certes, l'espérance de
vie des couches sociales qui peuvent se permettre de poursuivre des études
supérieures de spécialisation est souvent plus élevée que celle de la moyenne
de la population. Cependant, un tel système d'éducation non seulement
exclut tout idéal de démocratisation, mais ne peut produire qu'une bien
petite minorité de médecins, spécialistes et techniciens, trop insuffisants
pour les besoins de la population. Des réformes du système d'éducation
devraient être envisagées pour adapter les structures et le contenu de la
formation à la fois aux véritables besoins et aux contraintes financières et
temporelles des P M A . U n système d'éducation de longue durée n'est pas
forcément le meilleur, ni le plus fonctionnel ou le plus adapté pour le
développement des P M A , surtout si l'on sait, en se référant à l'évolution
historique, que l'adjonction des années supplémentaires dans les systèmes
scolaires des pays développés était souvent due à des raisons d'ordre
économique, social ou politique propres à ces pays (et non à des raisons
exclusivement pédagogiques, l'une des conditions permettant la prolonga-
tion des études étant bien celle de l'espérance de vie). Pour « élever le niveau
de vie des élèves », compte tenu de l'accumulation continuelle de nouvelles

13. Voire 32 ou 33 ans: à l'âge d'admission à l'école (6 ans), on ajoute la durée moyenne
(durée théorique + 1 année) des études primaires (7 années), secondaires (8 années), de
médecine générale (8 années), d e spécialisation (3 années).

267
Huynh Cao Tri

connaissances, la méthode la plus simple habituellement employée consiste à


ajouter une année d'étude supplémentaire à la durée en vigueur, alors que
des alternatives pourraient être envisagées, qui consisteraient à élaguer les
nombreuses connaissances peu utiles pour renforcer celles qui sont les plus
fonctionnelles et les plus adaptées aux véritables besoins des pays tout en
maintenant (ou m ê m e en réduisant éventuellement) la durée des études.
Les P M A soufTrent d'une grave pénurie de personnel qualifié dans tous
les domaines. O n a constaté par ailleurs que malgré leurs énormes besoins,
les P M A manquent souvent de projets de développement par suite du
m a n q u e de cadres qualifiés pour la préparation des études et l'élaboration
des projets à soumettre en vue d'obtenir de l'aide internationale. U n
programme de développement des ressources humaines, en particulier dans
le domaine agricole et comprenant également la formation spécialisée en
matière d'élaboration de projets de développement, constitue l'un des
domaines prioritaires.
Certains P M A (Maldives, S a m o a occidental...), contrairement à
d'autres dont la croissance démographique constitue u n handicap pour le
développement, souffrent de la pénurie de main-d'œuvre en termes absolus à
tous les niveaux et d ' u n marché intérieur trop réduit pour stimuler la
production nationale. O n pourrait dans ces conditions se demander si ce ne
sont pas la petite taille démographique et la trop faible densité kilométrique
qui constitueraient en fait l'un des handicaps les plus sérieux des P M A . Des
considérations nuancées devraient donc être formulées en matière de poli-
tique démographique pour ne pas aggraver encore les faiblesses des P M A
dans ce domaine.
Face à leur grave handicap dans de nombreux domaines, les P M A
devraient mettre en œ u v r e des innovations multiformes, non seulement dans
le domaine technologique mais également dans les domaines éducatif et
social, économique et politique, au niveau structurel et organisationnel, en
vue de parvenir à un développement endogène, autocentré et à long terme.
L ' u n des domaines les plus importants est la voie d u développement sur
laquelle il serait utile d'apporter quelques éléments de réflexion.
Les ressources financières étant très limitées dans les P M A — où le
secteur non monétaire de l'économie de subsistance représente une part
importante du PIB — la recherche des voies et stratégies de développement
de ces pays devrait consister dans l'exploration des méthodes de mobilisation
des ressources nationales, complémentaires à la voie exclusivement m o n é -
taire, budgétaire et « capitalistique ». O n observe souvent des conséquences
néfastes de l'application de la voie courante du développement qui consacre
le rôle monopolistique de l'argent c o m m e décideur ultime de toutes les
entreprises sociales: des centaines de milliers de personnes valides, ne
demandant qu'à apporter leur contribution au développement, se trouvent
réduites au chômage et à la misère, d'abondantes ressources naturelles
restent inutilisées, cela parce que pour les mobiliser et les faire fructifier, il
faut, selon le schéma classique, passer inéluctablement par le « circuit
monétaire » et le « jeu du marché » : marché de l'emploi, des matières

268
Les P M A : caractéristiques et éléments de stratégie
pour un développement endogène et autocentre

premières... Le blocage de nombreux pays en voie de développement et


surtout des P M A se trouve fondamentalement au niveau de leur impossibili-
té de mobiliser leurs richesses potentielles car la voie d u développement
qu'ils empruntent privilégie excessivement le rôle d'« intermédiaire impé-
rial » de la monnaie et des capitaux dont ils sont pourtant et par définition
peu pourvus. S'ils comptent uniquement sur la voie monétaire pour mobili-
ser les ressources nationales en vue du développement, c o m m e c'est souvent
le cas, les P M A (et aussi les pays en développement) risquent de rencontrer
ou bien des blocages dus à la pénurie des ressources financières, pénurie
inhérente aux caractéristiques propres de leur économie d'autosubsistance,
ou bien u n développement relativement rapide, mais « exogène », par suite
de l'importation nécessaire des capitaux étrangers, avec les nombreuses
conséquences fâcheuses que l'on sait. Par ailleurs, la faiblesse des P M A ne
leur permet guère d'exercer une influence sur la parité de leur monnaie avec
les devises étrangères.
Des stimulants autres que pécuniaires devraient être trouvés pour
diversifier et enrichir les voies de mobilisation des ressources nationales, des
capacités et énergies des populations en vue d'un développement soutenu.
Entre la voie monétaire courante et la voie alternative idéologique parfois
proposée, il existe probablement d'autres voies originales à prédominance et
vocation culturelles basées sur les aspirations authentiques qui puisent leurs
motivations et leurs forces dans les racines culturelles du peuple. C'est en fait
la voie d u développement endogène et centré sur l ' h o m m e , sur les véritables
besoins et aspirations et sur la créativité et la capacité potentielles de la
population.
Tout en suivant la voie du développement endogène et autocentré, les
P M A , de taille souvent réduite, gagneraient à participer aux efforts de
coopération et d'intégration régionales — dans la perspective de la coopéra-
tion économique et technique des pays en développement (Sud-Sud) — en
vue de rentabiliser les investissements d'infrastructures qui représentent
souvent des charges fixes très lourdes, d'élargir leurs sources d'approvi-
sionnement et leurs marchés et de constituer u n réseau de solidarité en vue
de renforcer leur capacité de négociation pour l'avènement d'un nouvel
ordre économique international qui les aiderait à obtenir le progrès écono-
mique et social indispensable. L e premier paragraphe d u Préambule d u
texte de la Stratégie internationale d u développement pour la IIIe Décennie
déclare: « E n proclamant la IIIe Décennie des Nations Unies pour le
développement (...) les gouvernements (...) réaffirment solennellement leur
détermination d'instaurer un nouvel ordre économique international. »
Ainsi, les diverses stratégies d u développement des P M A , en se fondant
d'une part sur les exigences et les possibilités ouvertes par l'approche du
développement endogène et centré sur l ' h o m m e au niveau national, et,
d'autre part, sur la coopération économique et technique au niveau régional
et subrégional, en particulier pour des groupes de pays ayant une homogé-
néité sur le plan culturel et de l'écosystème, devrait s'insérer dans le cadre d u
Nouvel ordre économique international. Car en fait c'est dans le cadre de la

269
Huynh Cao Tri

restructuration des relations internationales dans tous les domaines, dans 1«


sens de l'équité et de la solidarité à l'échelle mondiale, q u e les P M A
pourraient entrevoir la perspective d'un progrès économique et social si
longtemps attendu.
E n résumé, les stratégies nationales de développement des P M A de-
vraient, à long terme, reposer sur un développement endogène, autocentré et
diversifié selon les contextes réels, s'inscrivant dans la stratégie régionale
d'autoconfiance collective (collective self-reliance) dans la perspective de l'ins-
tauration d'un nouvel ordre économique international.

Quelques propositions en vue


d'améliorer l'aide internationale
Il paraît nécessaire de rappeler que les difficultés passées, la crise actuelle et
la catastrophe prévisible des P M A — s'il n'y a pas une action d'envergure et
soutenue de la c o m m u n a u t é internationale pour les aider à sortir du présent
désastre — ne sont pas de nature transitoire ni conjoncturelle, mais reflètent
bien plutôt des problèmes structurels de longue date qui sont à l'origine de
tout sous-développement.
L'aide internationale a u x pays en développement et en particulier aux
P M A se justifie à la fois par des arguments d'ordre économique, politique
(stratégique) et moral. Cependant, le niveau aussi bien que les résultats de
l'aide sont restés jusqu'ici décevants. L e volume et les modalités de l'aide
devraient donc être adaptés aux besoins et aux possibilités des P M A : il s'agit
d'augmenter le volume d e l'aide et d'en réformer les méthodes et les
modalités, car vu la rigidité d u système d'aide, le « mieux » et le « plus »
doivent aller de pair.

Déliement de l'aide

Le p r o g r a m m e d'aide aux P M A devrait comporter un m a x i m u m de dons


sans conditions, en particulier d'affectation à des projets qui pourraient être
nuisibles aux pays bénéficiaires. Parmi les mauvais usages de la conditionna-
nte, on pourrait citer l'obligation d'investir dans des activités industrielles ou
autres plus profitables aux donateurs qu'aux pays récipiendaires, ainsi que
l'exigence de certaines mesures de changements inacceptables sur le plan
politique, telle que la diminution du n o m b r e de fonctionnaires.
L'octroi d'une aide reste souvent pour le donateur l'occasion d'établir ou
de consolider des positions dans le pays bénéficiaire. D e s procédures
devraient être mises en place pour permettre aux P M A de résister aux
pressions, de préparer et choisir de concert avec les donateurs, mais en toute
indépendance, les projets d'aide. Pour cela, former le personnel national des
P M A en vue de les aider à identifier de manière rationnelle leurs besoins et
les formes d'aide souhaitées, et de rédiger e u x - m ê m e s les documents de

270
Les P M A : caractéristiques et éléments de stratégie
pour un développement endogène et autocentré

projets. C e déliement de l'aide permettrait d'éliminer la substitution abusive


et indésirable des conceptions, méthodes et manies de spécialistes étrangers
aux véritables besoins d u développement national.

Coordination et intégration de l'aide

L a conception d u développement intégré et global exige une insertion


cohérente des « projets » d'aide dans les p r o g r a m m e s sectoriels d'ensemble
et le plan général d u pays. L a coordination entre les divers donneurs, États
ou institutions, et les pays bénéficiaires doit être renforcée, surtout dans la
phase de programmation concertée (Joint programming c o m m e au Népal
etc..) et de la mise en œ u v r e des projets.
Étant donné l'ampleur des besoins des P M A au cours des prochaines
années, et afin d'aider ces pays à planifier les programmes d'action avec une
certaine prévisibilité, il apparaît nécessaire de prévoir u n mécanisme de
financement « automatique » d'une partie de l'aide qui serait ainsi protégée
des aléas budgétaires et politiques des pays donateurs.

Financement des projets

U n e partie des dépenses locales et récurrentes des projets et de leurs travaux


préparatoires (cahier des charges, définition des spécifications, etc.) devrait
être financée par l'aide. E n effet, avec la nouvelle approche d u développe-
m e n t adapté aux contextes et aux possibilités des P M A (priorité à l'agri-
culture, à l'alphabétisation et l'animation rurales, à la médecine préventive
de masse, à l'irrigation villageoise, à la protection de l'environnement, etc.,
dans une stratégie du développement rural intégré), les projets devraient être
de petite taille et en plus grand n o m b r e . Les dépenses d'investissement de
grande envergure pour un petit n o m b r e de projets devraient être remplacées
par des projets plus modestes et plus n o m b r e u x , lesquels nécessitent des
investissements de départ plus légers mais, par la suite, des frais de
fonctionnement et d'entretien annuels en proportion plus élevés. Par
exemple, une route de desserte villageoise construite par des entrepreneurs
locaux avec du matériel et des équipements produits sur place aura u n coût
d'investissement faible par rapport à une route goudronnée, mais les travaux
d'entretien seront plus importants. D a n s ces conditions, l'aide adaptée
devrait s'étendre — c o m m e c'est déjà le cas pour les projets financés par
l'Association internationale du développement (AID) — aux coûts locaux et
récurrents des projets et de leurs travaux préparatoires.

Aide visant à promouvoir la participation des populations et à soutenir les


initiatives locales

L ' u n e des conditions pour arriver à la mise en œuvre d'un développement


endogène et adapté serait de dépasser la centralisation souvent excessive
pour soutenir des initiatives locales. O r l'assistance technique internationale

271
Huynh Cao Tri

est souvent basée sur le modèle techno-bureaucratique, accordant un rôle


excessif à l'expertise et au pouvoir administratif, inhibant ainsi la participa-
tion des populations dans les choix et les prises de décision.
Il serait donc souhaitable d'inclure, parmi les critères d'afTectation de
l'aide aux P M A , celui du degré de la participation des populations a u x
différentes étapes du projet de développement. Étant donné la souplesse des
méthodes et modalités d'action des organisations non gouvernementales, il y
aurait lieu, en vue de favoriser les initiatives et de soutenir les actions locales,
de renforcer leurs moyens d'action et d'élargir leur c h a m p d'application,
tout en veillant à leur respect de la souveraineté nationale des pays hôtes.

Formation

Jusqu'ici, la composante « formation » dans les projets d'assistance tech-


nique n'est pas suffisamment mise en œ u v r e ; il est donc nécessaire de la
renforcer afin de créer une infrastructure humaine qualifiée capable de
prendre progressivement la relève des experts étrangers. L a politique de
coopération technique entre les pays en développement devrait être large-
ment développée en vue de mettre au point des technologies appropriées,
parallèlement à la mise en œuvre de leur coopération économique.

Perspectives à long terme

Les différentes formes d'aide de la c o m m u n a u t é internationale exposées


jusqu'ici — aide directe et indirecte, financière et technique —, pour vitales
et inéluctables qu'elles soient, ne pourraient pas permettre de résoudre les
problèmes à long terme des P M A . D a n s la perspective du long terme, il
conviendrait de mettre en place des mécanismes permettant de rendre les
P M A moins dépendants de l'aide extérieure. E n dehors des divers m é c a -
nismes qui pourraient être proposés pour assurer un financement « auto-
matique » d'une partie de l'aide au développement — tels que par exemple
la création d'un impôt international sur les dépenses d'armement, sur le
commerce international, une partie d u produit de l'exploitation des mers,
etc. —, un programme d'action pour les P M A devrait intégrer rapidement
des mesures en vue de stabiliser les recettes d'exportation et d'élargir les
débouchés extérieurs, surtout sur les marchés des pays développés pour les
produits provenant des P M A . Cependant, vu les nouvelles tendances « néo-
protectionnistes » des pays développés, il serait plus prudent de fonder une
part croissante des exportations sur des produits destinés aussi à la consom-
mation intérieure, dans l'optique d u développement autocentré.

Aide des pays de l'OPEP

Parmi tous les pays, le choc pétrolier a touché le plus gravement les P M A
démunis de ressources en devises étrangères. Seules des mesures d'aide
généreuse de la part des pays producteurs de pétrole, mieux diversifiée et

272
Les PMA : caractéristiques et éléments de stratégie
pour un développement endogène et autocentré

mieux étendue, pourraient leur permettre de surmonter les graves difficultés


dans ce domaine.

La c o m m u n a u t é internationale, en prenant des mesures et en proposant des


actions à entreprendre en faveur des pays les moins avancés, devrait
s'inspirer du principe selon lequel « on doit agir sur les causes de la misère et
non plus en gérer les conséquences, en aidant les populations à régler
elles-mêmes leurs problèmes ».

273
Les auteurs

J A C Q U E S B O U S Q U E T , agrégé et docteur es lettres, a été responsable de la


Division de la planification de l'éducation de l'Unesco et expert de cette
Organisation en Afrique, en Amérique latine, en Asie et en Europe. Il a
publié cinq ouvrages et de nombreux articles sur le développement de
l'éducation.

R O L A N D C O L I N est titulaire d'un doctorat d'État es lettres et sciences


humaines (sociologie). Il est également diplômé de l'École nationale des
langues orientales de Paris. Après un long séjour en Afrique — où il a
notamment exercé les fonctions de directeur de cabinet de M . M a m a d o u
Dia, président du gouvernement du Sénégal — il a été secrétaire général de
l ' I R A M (Institut international de recherche et d'application des méthodes
de développement) et de l ' I R F E D (Institut de recherche et de formation
pour l'éducation et le développement) à Paris. D e 1982 à 1986, il a dirigé à
Bordeaux le Centre international pour le développement social et la santé
communautaire ( C I D E S S C O ) . Il est actuellement chargé de mission auprès
du président de l'Observatoire français des conjonctures économiques à la
Fondation nationale des sciences politiques à Paris. Il est également direc-
teur de recherche dans la formation doctorale du Département des sciences
de l'éducation de l'Université de Paris-VIII. Ses recherches sur le déve-
loppement endogène et l'éducation interculturelle concernent l'Afrique
noire, le Maghreb, l'Amérique latine, l'Europe du Sud.

P I E R R E D O C K Ë S est professeur d'économie politique à l'Université Lyon-II


et directeur du Centre A . et L . Walras. Il est l'auteur, notamment, de
L'espace dans la pensée économique (Flammarion, 1969 ; L'Internationale du capital

275
Les auteurs

( P U F , 1975) ; La libération médiévale (Flammarion, 1979) ; et, en collaboration


avec Bernard Rosier, les deux ouvrages suivants: Rythmes économiques (La
Découverte-Maspéro, 1983) et L'histoire ambiguë ( P U F , 1988).

H A M E D IBRAHIM E L - M O U S L Y , de nationalité égyptienne, né en 1943, est


diplômé de l'Université A i n - S h a m s au Caire, de l'Institut des machines-
outils à M o s c o u et d e l'Université américaine du Caire ; il est titulaire d u
[Link] et d u P h . D . Il est actuellement professeur à la Faculté d'ingénierie de
l'Université A i n - S h a m s au Caire. L e professeur El-Mously a élaboré plu-
sieurs études et ouvrages sur la planification des nouvelles technologies dans
le cadre d u développement endogène et sur la valorisation des technologies
traditionnelles.

H U Y N H C A O T R Í , de nationalité chinoise, est né en 1936. O c c u p e actuelle-


ment le poste de C h a r g é de mission auprès d u sous-directeur général du
Secteur des sciences sociales et humaines de l'Unesco, après avoir été
directeur de la Division de l'étude et de la planification d u développement.
D e 1966 à 1970, a été chargé de recherche et assistant d u directeur du
Département d'études d u troisième cycle (Planification des ressources h u -
maines) de l'Institut d'étude d u développement économique et social de
l'Université de Pantheon-Sorbonne (Paris-I). Entre 1970 et 1975, a été
spécialiste en économie et planification de l'éducation en Asie et au Bureau
régional de l'Unesco pour l'éducation dans les États arabes. E n 1977, a été
n o m m é spécialiste principal du P r o g r a m m e à la Division de l'étude d u
développement, Secteur des sciences sociales et humaines. Il est le directeur
de publication de plusieurs ouvrages collectifs sur le développement, traduits
en plusieurs langues (anglais, chinois, espagnol, arabe...) : Public administra-
tion and management: adaptation to socio-cultural contexts (1982) ; Clefs pour une
stratégie nouvelle du développement (1984); Participer au développement (1984)
Stratégies du développement endogène (1984) ; Administration participative et dévelop
ment endogène (1986). Il a également publié des articles et des études à
caractère sociopolitique dans Le monde diplomatique (Paris) ; la revue Esprit
(Paris); Asahi Journal (Tokyo); Social sciences in China (Beijing), etc.

P H A M N H U H Ô , titulaire de la maîtrise de sociologie et d u diplôme de


l'Institut d'études politiques de Paris, a enseigné la sociologie à l'Université
de Paris-III, puis à la Faculté des lettres et des sciences humaines de Saigon
(Viêt-Nam) de 1969 à 1975. Il est l'auteur de plusieurs études consacrées à'ia
réforme agraire et aux conditions de mise en œ u v r e d'une stratégie de
développement endogène, n o t a m m e n t dans le cadre d u p r o g r a m m e de
recherches lancée par l'Unesco dans ce domaine.

B E R N A R D R O S I E R , diplômé de l'Institut national agronomique de Paris,


docteur d'État, agrégé de sciences économiques, est professeur d'économie
politique à l'Université d'Aix-Marseille où il dirige le Centre de recherche en
développement ( C E D E C ) . Il a publié notamment Structures agricoles et

276
Les auteurs

développement économique (Paris, M o u t o n , 1969) ; Modèles de planification décentra-


lisée (Presses Universitaires de Grenoble, 1973, en collaboration) ; Croissance
et crise capitaliste (Paris, Presses Universitaires de France, 1975; édition
refondue en 1983) ; Rythmes économiques (en collaboration avec Pierre Dockès,
Paris, L a Découverte-Maspero, 1983); Théories des crises économiques (La
Découverte-Maspero, 1987) ; L'histoire ambiguë (avec Pierre Dockès, P U F ,
1988). Il a publié de n o m b r e u x articles, études et rapports de mission.

277
[II] SHS/DEV.87/D.3/F

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