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Études littéraires africaines
Comptes rendus - Littératures orales
BAUMGARDT (Ursula) et UGOCHUKWU (Françoise) (dir.),
Approches littéraires de l’oralité africaine. En hommage à Jean
Derive. Préface de Geneviève Calame-Griaule. Paris, Karthala,
2005, 334 p. - ISBN 2-84586-667-4
Elena Bertoncini
Numéro 21, 2006
Littérature berbère
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Éditeur(s)
Association pour l'Étude des Littératures africaines (APELA)
ISSN
0769-4563 (imprimé)
2270-0374 (numérique)
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Citer ce compte rendu
Bertoncini, E. (2006). Compte rendu de [BAUMGARDT (Ursula) et UGOCHUKWU
(Françoise) (dir.), Approches littéraires de l’oralité africaine. En hommage à
Jean Derive. Préface de Geneviève Calame-Griaule. Paris, Karthala, 2005,
334 p. - ISBN 2-84586-667-4]. Études littéraires africaines, (21), 66–69.
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tôt en scène des personnages masculins et le thème de l'aventure. Si les
histoires de femmes s'élaborent autour des liens conjugaux et familiaux,
les histoires d'hommes ont au contraire souvent pour point de départ une
rupture avec l'univers familial et familier. Cette rupture, due à des cir-
constances fortuites, à un conflit ou simplement à l'esprit d'aventure du
héros, est une ouverture sur l'extérieur, sur l'inconnu, et le début d'un
parcours dans lequel il pourra mettre en œuvre ses capacités personnelles,
qu'elles soient la force physique, le courage, l'intelligence, la ruse ou les
pouvoirs magiques. L'importance des liens de fidélité et solidarité emre
frères ou amis, voire entre l'homme er un animal, est également illustrée
par un certain nombre de récits.
Quant à la "Légende de Tiânâbâ" qui clôture le recueil, elle évoque à
travers le motif de la gémellité l'union originelle de l'homme et de l'ani-
mal et exprime "d'une part la connivence nécessaire de l'être humain avec
la nature, de l'autre la rupture introduite tout aussi nécessairement par
l'intrusion au sein de cette harmonie première, des contraintes de la vie
en société" (p. 14). C. Seydou souligne notamment à ce sujet les liens
étroits qui unissent ici les représentations imaginaires et symboliques aux
réalités quotidiennes vécues par ce peuple de pasteurs.
Par son importance quantitative, sa diversité, sa rigueur scientifique,
mais aussi la présence de plusieurs versions d'un même conte (par
exemple les quatre variantes du récit intitulé "Une fille difficile"), ce
recueil propose donc un très riche matériau susceptible d'intéresser aussi
bien le lecteur curieux de découvrir - ou retrouver - des contes africains
sous une forme fidèle aux modalités de la performance orale, que le cher-
cheur en littérature qui pourra y puiser de nombreux éléments d'analyse,
utilement complétés par les références bibliographiques permettant un
élargissement et des rapprochements qui vont au-delà de la culture peule.
• Florence PARAVY
• BAUMGARDT (URSULA) ET UGOCHUKWU (FRANÇOISE) (DIR.),
APPROCHES LITTÉRAIRES DE L'ORALITÉ AFRICAINE. EN HOMMAGE À JEAN
DERIVE. PRÉFACE DE GENEVIÈVE CALAME-GRIAULE. PARIS, KARTHALA, 2005,
334 P. - ISBN 2-84586-667-4
Ce bel ouvrage est dédié à Jean Derive, professeur émérite de littératu-
re générale et comparée de l'université de Savoie depuis 2003, à l'occasion
de son départ à la retraire. Il réunit quinze contributions de ses "thésards",
originaires de six pays, qui partagent son approche littéraire de l'oraliré
africaine.
La première partie est consacrée à la notion fondamentale de parole
dans deux cultures distinctes, peule et igbo, et suivant deux approches
méthodologiques différentes. Ursula Baumgardt aborde avec beaucoup de
précision les problèmes de la parole comme engagement, en s'appuyant
COMPTES RENDUS LITTËRATURES ORALES (67
sur un corpus de soixante contes peuls du Cameroun et en analysant cette
thématique selon deux axes, paradigmatique et syntagmatique. Les motifs
narratifs construits autour de la relation entre parole et engagement sont
illustrés dans un texte particulier, le conte Issa Balêyel. Le point de départ
de Françoise Ugochukwu est la pratique sociale. Elle analyse la parole
comme outil de régulation de la communication dans un corpus d'une
centaine de contes igbo du Nigeria et montre que la parole sert à donner
une identité à travers le nom et à libérer la puissance des mots.
L'analyse de plusieurs genres oraux réunit les contributions de la
deuxième partie, dont certaines, au niveau de l'approche théorique et
méthodologique, sont plus descriptives qu'interprétatives. Ansoumane
Camara passe en revue le conte et l'épopée malinké de Haute-Guinée et
distingue dans chacun de ces genres trois catégories : conte à djinn, conte
à animal et conte à être humain d'une part, épopée historique, épopée
cynégétique et épopée agricole d'autre part. Il présente aussi en annexe le
début d'une épopée historique (Epopée de Birissi) collectée, transcrite et
traduite par lui-même. Laetitia Leonelli propose une analyse comparée de
trois contes wolof qui ont une trame commune : le personnage central est
châtié pour son comportement irrespectueux par un être étrange - une
tête. La réflexion de Ndiabou Sega Touré porte sur le personnage qui joue
le rôle du maître-initiateur dans les contes initiatiques wolof et lébou et
qui est appelé par l'auteur le monitor, mot latin sémantiquement appa-
renté à monstrare et monstrum. Ce personnage peut incarner selon les
contes différents rôles, allant de l'agresseur à l'auxiliaire. Kam Sié Alain se
propose de montrer dans son article l'importance des devinettes, un genre
encore peu collecté et étudié au Burkina Faso. Il examine un corpus de
huit devinettes burkinabé portant sur les yeux, pour en dégager les diffé-
rentes représentations et souligner l'importance de ce genre "mineur"
dans la littérature orale. L'attention de Denis Douyon est retenue par un
récit dogon du Mali ayant pour héroïne Yasama, une jeune femme qui se
lie d'amitié avec un renard. Par le biais d'un exemple restreint, l'auteur
met en lumière la place et le rôle de la femme dans la société dogon. Julia
Ogier-Guindo explore des textes oraux de l'aire linguistique a'jië en
Nouvelle-Calédonie, notamment les discours magiques nommés vivaa,
déclamés lors des cérémonies traditionnelles. Elle expose aussi les diffi-
cultés de traduction de ce langage sacré, qui possède une originalité pro-
sodique impossible à reproduire dans une traduction.
La troisième partie de l'ouvrage aborde la relation entre la littérature
orale et la pratique sociale. L'artide d'André Camara porte sur l'art gra-
phique de la population kpèlè qui vit entre la Guinée et le Libéria. Cet art
populaire se manifeste en particulier dans l'artisanat, les inscriptions sur
le corps et l'art oratoire, y compris un genre très original, la "corde à pro-
verbe" dans laquelle chaque énoncé parémique est représenté graphique-
ment sur des morceaux de calebasse et enfilé sur une corde en vue de la
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mémorisation. Le texte d'Agnieszka Kedzierska est consacré à l'étude des
cérémonies funéraires des chasseurs malinké. Elle analyse d'abord le chant
hermétique, dominé par la figure du vautour, et décrit ensuite les funé-
railles qui s'inscrivent dans le cadre du rétablissement d'un ordre social et
cosmique mis en péril par le surgissement de la mort.
La quatrième partie du volume traite de la notion de néo-oralité. Léa
Zame Avezo'o analyse la figure du serpent dans les légendes urbaines
gabonaises et la compare à celle des contes traditionnels. Elle montre très
clairement que les héros et héroïnes des légendes urbaines, comme ceux
des contes, doivent accomplir une quête initiatique. Mais contrairement
à ces derniers, les personnages des légendes urbaines qui transgressent une
norme morale ou un ordre social y trouvent la mort. Ils meurent, nous dit
Zame Avezo'o, parce qu'ils sont seuls, solitude qui renvoie à l'individua-
lisme caractérisant les sociétés gabonaises d'aujourd'hui . L'article d'Alain
Sanou étudie un autre phénomène urbain, le répertoire des groupes musi-
caux appelés j_kulu, répandus dans presque toutes les villes du Burkina
Faso et omniprésents à Bobo-Dioulasso, seconde ville du pays. Ces
gro upes, animateurs des cérémonies et des soirées qui ont lieu dans le
quartier, jouent un rôle très important dans la consolidation d'une iden-
tité urbaine.
La relation entre la littérature orale et la littérature africaine d'expres-
sion française est le thème qui regroupe les textes de la dernière partie.
Marlène Hoensch propose d'appréhender les rapports entre les contes et
les romans initiatiques francophones de cultures différentes : peule, bam-
bara er fon. A partir de trois romans (Les Écailles du ciel de T.
Monénembo, Comme une piqûre de guêpe de M . M. Diabaté, et L 1nitié
d'O. Bély-Quénum), elle s'interroge sur l'éclatement des éléments du scé-
nario initiatique, qui pourrait traduire le déchirement de la société afri-
caine entre la tradition et la modernité. Gabriel Soro nous propose la lec-
ture de l'œuvre poétique Fer de Lance de l'écrivain ivoirien Bernard Zadi
Z aourou, en particulier du poème "Éloge de la poésie" qu'il désigne
comme un manifeste poétique. Il s'emploie à analyser le texte selon le
rythme poétique, les référents impliqués et le plan syntaxique, en mettant
en évidence sa structure poétique er ses fonctions linguistiques, parmi les-
quelles la fonction incantatoire se révèle dominante. Kouadio Kobenan
N'guettia étudie l'œuvre D'éclairs et de foudres d'un autre écrivain ivoi-
rien, Jean-Marie Adiaffi. Ce long poème, ancré dans l'univers culturel
(agni) du poète, retrace le parcours d'un narrateur et d'un héros et pour-
rait être interprété comme une invitation au voyage au cœur de la vie et
de l'homme. Formellement, l'œuvre d'Adiaffi serait un genre hybride et
inclassable que le poète même désigne comme un patchwork (n 'zassa en
agni). Sa vision poétique dénoterait une certaine synthèse entre les valeurs
culturelles de l'Mrique et de l'Occident.
Cet ouvrage important est donc à lire avec profit pour la diversité et la
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richesse des informations qu'il accumule. Il a le mérite d'ouvrir une pers-
pective pluridimensionnelle sur l'oralité africaine, et d'inscrire nettement
ce domaine, souvent limité à une approche ethnologique ou anthropolo-
gique, dans le champ des études littéraires.
• Elena B E RTONCINI
Afrique notre francophone
• BOUAKA (CHARLES LUCIEN), MONGO BETI : PAR LE SUBLIME. L'ORATEUR
RELIGIEUX DANS L'ŒUVRE ROMANESQUE, PARIS-BUDAPEST-TORINO,
L'HARMATTAN, COLL. CRITIQUES LITTÉRAIRES, 2005, 194 P.- ISBN 2-7475-
9191-3.
Mongo Beti : par le sublime. L 'orateur religieux dans l'œuvre romanesque
est le premier essai de Charles Bouaka, destiné à apporter un certain éclai-
rage sur l'œuvre littéraire de Mongo Beti, décédé en 2001. Bâti en quatre
chapitres auxquels s'ajoutent un glossaire de rhétorique et trois annexes
qui donnent des informations sur le climat politique et religieux du
Cameroun colonial, univers référentiel des deux romans du corpus, Le
pauvre christ de Bomba (1956) et Le roi miraculé (1958), cet ouvrage se
propose de décrire et d'analyser les différentes formes du sublime enten-
du ici comme l'effort accompli par l'orateur religieux pour "faire voir" et
ainsi mieux fléchir les âmes réticentes. Sous l'éclairage de la rhétorique et
de l'enquête socio-historique sont analysés les personnages de prédicateur,
le révérend père supérieur Drumont et le père Le Guen dans leur exerci-
ce de la parole en chaire, ainsi que le chant et la musique d'église à Tala
ou à Bomba.
En analysant principalement leurs homélies et l'attitude de l'auditoire,
C. Bouaka relève que l'échec des homélies à visée prosélytique peut être
considéré comme l'expression d'une critique (celle de Mongo Beti) de la
rhétorique restreinte à son aspect technique. Les deux membres du clergé
rencontrent l'impassibilité de l'auditoire chaque fois qu'ils ignorent dans
leurs discours la déplorable condition des colonisés confrontés aux exac-
tions coloniales. Mais pour peu qu'ils inscrivent leur propos dans la cri-
tique de l'administration coloniale, ils cessent d'être "le clergé colonialis-
te" et dès lors traduisent la pensée du romancier contestataire face à
l'ordre colonial.
Leur succès in extremis viendrait, remarque l'auteur, de la prise en
compte effective du concept du décorum forgé par Cicéron, qui exige de
l'orateur, sacré ou profane, de prendre en considération "en même temps
que la matière du discours, la personnalité de l'auteur, l'auditoire et les