La psychologie agrandira le champ de définition de la projection, qui va s’élargir dans deux dimensions.
La première
est le prolongement de la vision psychanalytique (attribuer à quelqu’un d’autre ses propres affects que l’on
n’assume pas), tandis que dans la seconde dimension, la projection est vue comme le phénomène par lequel nous
ne percevons pas les autres tels qu’ils sont objectivement, mais tels que nous les voyons au travers de notre propre
grille de lecture émotionnelle.
Un mécanisme de défense
La projection, dans son sens psychanalytique, est l’opération par laquelle le sujet expulse de soi et localise dans
l’autre, personne ou chose, des qualités, des sentiments, des désirs, voire des objets, qu’il méconnaît ou refuse en
lui. Il s’agit là d’une défense d’origine très archaïque et qu’on retrouve à l’œuvre particulièrement dans la paranoïa,
mais aussi dans des modes de pensée « normaux » comme la superstition — LAPLANCHE et PONTALIS.
Dans le champ de la psychanalyse, la projection est un mécanisme de défense : de façon simpliste, nous avouer à
nous-mêmes que nous avons telles émotions, croyances, pulsions… allant à l’encontre de la vision idéalisée que
nous avons de nous-mêmes, nous serait tellement inconfortable que par un joli tour de passe-passe mental, nous
escamotons l’objet du scandale pour le rematérialiser chez quelqu’un d’autre.
Par définition, ce mécanisme agit de façon inconsciente puisque, sur un plan conscient, nous nions posséder la
caractéristique en question, qui a de ce fait été rejetée dans nos parts d’ombre inconscientes (voir le sujet
sur l’Ombre). Parce que nous ne sommes pas en mesure d’affronter notre propre réalité, parce que nous ne voulons
pas nous voir tels que nous sommes vraiment, nous avons mis au point « à l’insu de notre plein gré » ce mécanisme
qui permet d’accuser les autres plutôt que de s’incriminer soi-même. Le plus souvent, ce que nous projetons sur
autrui, ce sont les parts de nous-mêmes que nous jugeons le plus négativement. C’est parce qu’elles nous sont
intolérables que nous ne pouvons les assumer consciemment et que nous tentons de les expulser hors de nous.
Ainsi, si j’ai honte de mon côté désinvolte, par projection, je serai particulièrement irrité par ce que je relève comme
des marques de désinvolture chez les autres, sans réaliser pourquoi j’ai particulièrement peu de tolérance pour ce
type de comportement chez autrui.
Il arrive parfois que cette part sombre soit à ce point refoulée, qu’elle semble ne jamais se manifester dans ma vie.
Si, dès ma petite enfance, une éducation stricte a tout de suite stigmatisé ma tendance à la désinvolture, j’ai si bien
intégré les « il faut » et les « je dois » qu’une fois adulte, je ne m’autoriserai aucun écart.
Dans la mesure où le sens du devoir et des responsabilités ne m’est pas inné et qu’il est venu se superposer à ma
vraie nature, il est vraisemblable que côtoyer une personne désinvolte me sera particulièrement exaspérant. Non
seulement parce que la projection relève que cette part inavouée est également tapie au fond de moi, mais, aussi,
parce que cette personne s’autorise un comportement que mon éducation m’interdit de m’accorder et que je
m’efforce à grand-peine d’extirper de moi. En bref, elle jouit d’une liberté que je n’ai plus et que je lui envie…
Autre exemple : au restaurant, quand à une autre table un client se plaint bruyamment auprès du serveur de ce que
son plat est trop salé ou pas assez chaud, une part de nous condamnera ces façons grossières, mais il se peut aussi
qu’en même temps, une autre voix, admirative, murmure au fond de nous : « Waw, en voilà un qui n’a pas peur de
dire tout haut ce qu’il pense. Moi, je n’oserais jamais… ».
Entre un défaut que je rejette (le sans-gêne) et une qualité que je ne m’autorise pas (s’affirmer en public), la
distinction est parfois minime… Plutôt qu’un défaut que nous occultons, il arrive donc parfois que ce que nous
relevons chez les autres soit des qualités en nous qui n’ont pas encore pu se déployer ou s’exprimer (la légèreté
dans le premier exemple et l’affirmation de soi dans le second). Et c’est justement parce que nous les avons en
germe en nous que nous sommes à même de percevoir et d’être touchés par ces mêmes qualités chez les autres.
Conséquences de la projection de ses parts non assumées
L’inconvénient des projections tient à sa nature de mécanisme de défense : s’il nous évite un inconfort émotionnel, il
ne nous permet cependant pas de progresser sur le chemin de la connaissance et de l’acceptation de soi puisque la
raison d’être du mécanisme est justement d’éviter que nous soyons conscients du processus d’occultation qui se
déroule en nous.
C’est fondamentalement une question de responsabilisation : tant que nous projetons les contenus non assumés de
notre ombre (voir l'article sur l'Ombre), nous restons incapables de reconnaître ces aspects de personnalité comme
étant les nôtres et de fait, il nous est impossible de les faire évoluer vers plus de conscience.
Deux options s’offrent alors à moi. La première serait de me poser en victime d’une vie peu clémente, avec le risque
que la leçon me soit resservie jusqu’à ce que je la comprenne. L’autre option est celle de la responsabilisation, de
me demander quelle est la part là-dedans qui m’appartient, sur laquelle il m’est possible de
travailler. Dans cette optique, la personne dont le comportement m’énerve ne sera plus vue comme indésirable,
mais comme quelqu’un qui entre dans ma vie pour me faire avancer. À cet égard, la sagesse bouddhiste va jusqu’à
dire que nos meilleurs maîtres dans la vie sont nos pires ennemis, ceux qui nous font le plus souffrir.
Il est par ailleurs intéressant de noter comment le mécanisme de la projection s’articule avec la loi d’attraction. Tant
que je n’accueillerai pas ma part d’égoïsme, par exemple, mon entourage me reflétera cet égoïsme et j’aurai le
sentiment désagréable de n’être entouré que d’égoïstes. Comme je n’attire pas ce que je veux, mais ce que je suis,
si une part de moi « vibre l’égoïsme », ce que j’attirerai sera donc inévitablement en résonance avec cela.
Sortir des projections : L'effet miroir
La relation aux autres (et plus encore à son partenaire de vie) peut être un extraordinaire outil de connaissance de
notre fonctionnement intérieur, pour peu que l’on prenne conscience du processus mis en œuvre dans la projection.
Par définition, le mécanisme de la projection est inconscient au moment où il se déroule. Cependant, avec un très
léger décalage, il est possible de prendre conscience de ce qui est en train de se passer, de réaliser que l’autre me
reflète qui je suis. C’est ce qu’on nomme communément l’effet miroir.
Une fois que j’ai identifié une projection à l’œuvre, il m’est possible de me réapproprier cette part d’ombre refoulée
et de l’emmener durablement à la lumière. La première étape de ce processus consiste tout d’abord à reconnaître
quand un effet miroir est à l’œuvre. Ce n’est pas facile, car cela demande une bonne dose d’honnêteté et d’humilité,
ainsi que beaucoup d’amour de soi pour ne pas rejeter ce que le miroir nous renvoie.
Mais comment savoir si ce que je relève comme un défaut chez autrui est dû à une projection de ma part ou si ce
défaut est objectivement bien présent chez lui ? Le meilleur critère est le degré d’irritation et de rejet que m’inspire
ce « défaut ». Si je me contente de le constater, de l’observer sans jugement ni condamnation, il est probable que ce
défaut n’a pas d’écho en moi. En revanche, si je suis dans une forte réaction émotionnelle, que mon humeur s’en
trouve affectée, que je suis dans le jugement et le rejet, il est plus que vraisemblable qu’il y a eu effet miroir.
S’il y a projection de ma part, cela ne veut pas forcément dire que l’autre ne possède pas lui aussi cette
caractéristique. Il est possible que nous la possédions tous les deux, dans des proportions diverses. En pratique, il
est peu fréquent de projeter un défaut sur quelqu’un qui en est totalement exempt. Ainsi, il est plus facile de
projeter l’image du violent sur quelqu’un un tant soit peu autoritaire que sur une personne totalement timide et
effacée.
De même, si quelqu’un me critique, son degré de virulence à mon égard indiquera s’il projette ou non sur moi. Mais
il est bon de garder à l’esprit que ce n’est pas parce que mon vis-à-vis projette que je ne possède pas moi aussi
cette part en moi…
Une fois que j’ai perçu qu’un effet miroir était à l’œuvre chez moi, la deuxième étape consiste à découvrir quelle est
cette part dont je n’assume pas encore la responsabilité et que j’ai projetée sur l’autre. Cela peut ne pas être
évident, car ce qui m’a irrité chez l’autre ne se retrouve pas nécessairement chez moi sous la même forme et dans
un même registre. C’est parfois plus subtil. Par exemple, si je suis irrité parce que mes enfants sont bruyants au
restaurant, il est possible que ce que mon irritation mette en lumière, ce soit mon manque de confiance en moi, ma
difficulté à assumer le regard ou le jugement des autres sur moi et ma famille…
Enfin, une fois que j’ai pu identifier chez moi cette part refoulée, la dernière étape du processus consistera à la
reconnaître comme mienne, à prendre mes responsabilités à son égard. Pour qu’il n’y ait pas rejet, cela suppose de
l’accueillir avec bienveillance et amour. Par exemple, reconnaître que je peux avoir en moi des aspects jaloux
m’aidera à mieux me connaître, à anticiper mes moments de faiblesse ou de fragilité.
C’est en ne jugeant pas cet aspect jaloux comme mauvais, en ne cherchant pas à l’éradiquer ou à le faire changer
que je pourrais me relâcher et laisser se dissoudre les conflits intérieurs qu’il suscitait en moi.
Grâce à l’effet miroir, l’identification des projections devient un puissant outil de transformation de ses schémas
répétitifs et limitants.
Se libérer des projections des autres
S’il est bon de prendre conscience de ses propres projections, il est tout aussi important de ne pas se laisser
enfermer dans les projections que les autres font sur nous. En effet, toute projection à notre égard vient nous
imposer une vision extérieure nous restreignant dans un cadre rigide, dans un rôle assigné, qui n’est pas nous et qui
nous coupe de notre véritable essence.
Lorsque quelqu’un me catégorise ou me critique, comment ne pas me laisser influencer et déstabiliser ? Plus j’aurai
tendance à me juger moi-même, à introduire de la dualité en moi, plus je serai perméable aux jugements extérieurs
et risquerai de me décentrer pour me perdre dans le mental des autres. Ramener à moi ce qui appartient à autrui
me fera inévitablement retomber dans mes émotions et mes réactions négatives (colère, rejet…).
En revanche, lorsque je suis à même de revenir à moi, de me centrer, il devient plus facile de distinguer ce qui dans
cette critique m’appartient et ce qui appartient à l’autre. Si le mental est calme, il devient aisé de percevoir si l’autre
projette sur moi ; auquel cas sa critique ne me concerne pas car elle ne parle pas de moi, elle ne parle que de son
auteur, de ses croyances et de ses limitations.
Tel est le message du deuxième accord des célèbres Quatre accords toltèques de Miguel Ruiz : N’en faites jamais
une affaire personnelle. La critique émise par autrui (pour peu qu’elle contienne une projection) ne me concerne
en effet pas vraiment, elle ne me transmet que sa vision du monde : « Ce que vous pensez, ce que vous ressentez,
c’est votre problème, pas le mien. C’est votre façon de voir le monde. Cela ne me touche pas personnellement,
parce que vous n’êtes confronté qu’à vous-mêmes, pas à moi. D’autres auront une opinion différente, selon leur
système de croyances » - Miguel Ruiz.
L’ombre :
Pour C.G. Jung, l’ombre représente ce que nous avons refoulé dans l’inconscient par crainte d’être rejetés par les
personnes importantes de notre vie : parents, éducateurs, et d’une façon générale, la communauté dans laquelle
nous avons grandi. Ces parties reléguées de nous-mêmes peuvent paraitre redoutables ou honteuses. Elles se
manifestent souvent sous forme de jugements, rejets, peurs ou projections, et sont à la base des préjugés sociaux et
moraux. Pourtant elles sont riches en potentiel si nous apprenons à réunir et pacifier des aspects de soi qui semblent
contradictoires. La connaissance du concept de l’ombre est un outil d’acceptation qui permet de consolider la
confiance en soi, de pratiquer l’ouverture, la bienveillance et la créativité, bases de saines relations. C’est aussi un
outil majeur pour comprendre la dynamique de beaucoup de conflits familiaux et en entreprise.
Tout est fondamentalement bon en nous !
« L’ombre est quelque chose d’inférieur, de primitif, d’inadapté et de malencontreux, mais non d’absolument
mauvais. »
« Il n’y a pas de lumière sans ombre et pas de totalité psychique sans imperfection. La vie nécessite pour son
épanouissement non pas de la perfection, mais de la plénitude. Sans imperfection, il n’y a ni progression ni
ascension. »
« La clarté ne nait pas de ce qu’on imagine le clair, mais de ce qu’on prend conscience de l’obscur. »
C.G. Jung — L’Âme et la vie, LGF, Livre de Poche, 1995
C.G. Jung fait allusion à deux polarités qui nous constituent : l’ombre et la lumière.
Il nous dit aussi que « Sans émotion, il est impossible de transformer les ténèbres en lumière et l’apathie en
mouvement. »
« Mettre l’homme en face de son ombre cela veut dire aussi lui montrer sa lumière. Il sait que l’ombre et la lumière
font le monde… S’il voit en même temps son ombre et sa lumière, il se voit des deux côtés et ainsi il accède à son
milieu. »
C.G Jung - Psychologie de l’Inconscient, Éd. Livre de Poche, 8e éd., p. 224.
Le rôle de l'Ombre
Dans la psychologie de Jung, l’Ombre joue un rôle capital. Elle représente tout ce que nous cachons aux autres et à
nous-mêmes pour ressembler à un « modèle idéal ». C’est en fait notre partie obscure, le pôle complémentaire, mais
négatif, de notre complexe du Moi. Au cours de notre vie, cette zone ignorée reçoit le dépôt de plus en plus épais de
nos actes passés, du refoulement de nos désirs illicites, de tout ce que nous avons entrepris et raté, dépôt
alimentant notre culpabilité et notre amertume. Plus nous ignorons volontairement cette lie, plus elle devient noire
et épaisse. Ce dépôt ne représente pas forcément le Mal en nous, mais plutôt tout ce qui est primitif, aveugle,
inadapté. Il alimente notre peur. En fait, l’Ombre incarne notre inconscient personnel. Mais, à cause de ses racines
archétypiques, elle peut figurer aussi bien le Mal absolu, surtout sur le plan collectif. C’est alors que surgit le Diable
entouré de ses créatures maléfiques.
« Les côtés malaimés de nous-mêmes que nous tentons en vain d’éliminer de nos vies se projettent sur les autres,
et nous forcent à les reconnaitre. » Jean Monbourquette
La plupart du temps nous projetons notre ombre sur autrui. C’est lui qui a toujours tort. Cette projection de toutes
nos négativités alimente nos aversions incompréhensibles et nos haines viscérales. Mais elle est aussi un moyen de
voir clair en nous, à condition de prendre conscience de cette projection.
« De deux choses l’une, nous connaissons notre ombre ou ne la connaissons pas ; dans ce dernier cas, il arrive
souvent que nous ayons un ennemi personnel sur lequel nous projetons notre Ombre dont nous le chargeons
gratuitement, et qui à nos yeux, la porte comme si elle était sienne, et auquel en incombe l’entière responsabilité ;
c’est notre bête noire, que nous vilipendons et à laquelle nous reprochons tous les défauts, toutes les noirceurs et
tous les vices qui nous appartiennent en propre ! Nous devrions endosser une bonne part des reproches dont nous
accablons autrui ! Au lieu de cela, nous agissons comme s’il nous était possible, ainsi, de nous libérer de notre
Ombre ; c’est l’éternelle histoire de la paille et de la poutre. »
[Link] — L’homme à la découverte de son âme, Éd. Mont-Blanc, 4e éd., p. 380.
Comment affronter cette inconnue si puissante ? Nous nous rendrons vite compte qu’elle possède une énergie qui
nous dépasse ; la forcer nous fait risquer le pire. Il faut plutôt tenter de dialoguer avec elle. Sa réponse survient un
jour, toute seule, évidente, d’une façon imprévisible. Nous devons ainsi dépasser le conflit, plutôt que le résoudre.
C’est à ce prix que nous intègrerons notre Ombre, sans répercussion fâcheuse. Si nous refusons ce marché — et la
tentation est grande —, l’Ombre régentera en secret notre existence et nous tendra des pièges, peut-être mortels
(accidents). C’est le cas pour l’homme qui a perdu son ombre, celui qui croit tout savoir de lui-même et devient la
victime de son outrecuidance.
Seul, le Soi peut transcender le problème de l’Ombre. Car celle-ci communique avec les grands archétypes, l’Anima
(âme féminine de l’homme) et l’animus (pôle masculin de la femme). L’Ombre a donc une fonction de relation qui
n’est pas entièrement négative ; et même une fécondité créatrice. Le processus psychologique consiste à prendre
conscience de son Ombre et à l’intégrer à sa conscience, au-delà de tous les préjugés moraux et sociaux qui
l’entachent.