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Filigrane, volume 7, numéro 1. 1998, pages 66 à 80
La toxicomanie : perspective
psychanalytique, sexualité
et discours
sidi askofaré, marie-jean sauret
Les auteurs situent la toxicomanie en tant que réponse au « malaise dans la civilisa-
tion ». Selon Freud, le toxicomane substitue à la jouissance sexuelle une jouissance qui
se présente comme unique et valant pour tout. Selon Lacan, il prend position pour la
jouissance contre le désir. Branché sur son plus de jouir, le toxicomane n’aurait pas
besoin de partenaire sexuel ni de l’appui d’un semblable, ce qui ferait de lui un citoyen,
un consommateur, peu sensible au discours social du capitalisme et, en cela, exem-
plaire du lien social qui s’effiloche dans les sociétés contemporaines. Une vignette cli-
nique présente un sujet pour qui la drogue n’est pas une assuétude mais un rempart
contre le lien social.
S
’il est un couple infernal et impossible, c’est bien celui du toxicomane et du
psychanalyste! Pour commencer, livrons ici les termes et les coordonnées de ce
mariage paradoxal.
À l’origine de la démarche analytique, se présente généralement un déficit, un
manque d’être ou de savoir, sous la forme d’une impuissance ou d’une souffrance,
que le futur analysant éprouve, et qui le laisse démuni. D’où l’adresse à un Autre
du savoir que vient incarner l’analyste, et, de façon simultanée, l’attribution à
celui-ci du pouvoir de lever l’inhibition, de dissoudre le symptôme, d’éradiquer
l’angoisse.
La condition de la psychanalyse ainsi que le principe de son efficacité résident
dans la structure. Cette structure, on se doit de la concevoir comme structure du
langage mais aussi comme structure de la parole et structure du sujet divisé par
l’acte de parole. Le langage préexiste logiquement au sujet. C’est pour souligner
cette altérité radicale que Lacan le désigne comme l’Autre langagier (Autre avec
A majuscule). Dans cet Autre, le sujet trouve d’emblée les termes de la question
relative à ce qu’il est et l’exigence d’y répondre. Et il fait l’épreuve qu’à cette
question — « que suis-je? » —, il n’existe de fait que des réponses dont la consis-
tance tient au langage — on n’y répond qu’avec des mots —, et qui par ailleurs
varient en fonction du contexte de discours. Ces réponses sont essentiellement
fonction du « représentant » (lui-même saisi par un signifiant) de l’Autre auquel on
s’adresse : « Je suis ceci ou cela — enseignant, universitaire, psychanalyste, par
exemple —, parce que je m’adresse à ceci ou à cela — une revue de clinique, autre
exemple ». De sorte que le seul point de certitude porte sur l’être — « Je suis » —
coupé du prédicat, en tant qu’il est, lui, sujet à variation. Le sujet de la parole n’a
accès à son être que comme « fait de dit ».
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La toxicomanie : perspective psychanalytique, sexualité et discours
Autant dire que le sujet traverse du même coup une épreuve supplémentaire
pour autant que, dans le langage, il n’est que représenté. Lui échappe nécessaire-
ment ce que rate toute représentation d’être représentation : à savoir le réel de ce
dont elle est le tenant lieu. La conséquence clinique immédiate de ce procès de
prise et de représentation dans le langage est ce que J. Lacan a traduit par le con-
cept de « manque-à-être » et que S. Freud avait identifié à l’essence de l’humain
sous le nom de « désir ». Ce dernier se distingue et s’oppose comme défense à la
« substance négative » que le sujet rencontre comme défaut dès lors qu’il parle, et
que Lacan appelle « jouissance ». Nous distinguerons aussi avec lui l’être comme
fait de dit et l’être de jouissance.
Telle est, en bref, la structure du sujet de la parole : de parler, il est divisé de la
jouissance; c’est ce qui le pousse à s’adresser à l’Autre afin d’obtenir un traite-
ment de ce défaut sans l’effacer, puisque cet effacement signerait la fin du désir.
La psychanalyse constitue à cet égard le seul dispositif offert au sujet pour régler
ce rapport à la jouissance sans rompre le lien à l’Autre mais au contraire en pre-
nant appui dessus via le transfert — l’amour adressé au psychanalyste supposé
savoir lever les embarras avec la jouissance (symptôme) et répondre à la question
du sujet autour de son être. Sans doute la cure repose sur un certain quiproquo :
l’illusion que ce savoir du psychanalyste permettrait une « égalisation » de l’être
de jouissance du sujet avec l’être langagier.
Celui qu’on appelle toxicomane n’est-il pas justement ce sujet de la parole qui
a trouvé dans la drogue l’objet qui lui permet d’obtenir sa jouissance, d’éponger
son manque-à-être, et ce sans passer par l’Autre? Il serait relativement aisé de
démontrer que, plus radicalement, le toxicomane participe d’une mise en cause de
la psychanalyse, ce que nombre de cliniciens ne manquent pas d’exploiter : le toxi-
comane serait, en effet, trop rivé à sa jouissance, trop amoureux de son « objet »,
trop enclin au court-circuit, à la décharge et à la satisfaction immédiates pour se
soumettre au procédé freudien qui exige en tous points le contraire.
Par ailleurs, les psychanalystes eux-mêmes ne lui reprochent-ils pas de ne pas
« aimer son inconscient », de ne pas accepter sa division, d’être monotone et fan-
tasmatiquement pauvre, donc difficilement analysable — jusqu’à le rajouter à la
liste de ceux pour qui la psychanalyse serait contre-indiquée?
Aussi est-il légitime de se demander si la psychanalyse a malgré tout su se lais-
ser enseigner par la toxicomanie, et dans quelle mesure les praticiens de la psycha-
nalyse éclairent le phénomène toxicomaniaque à partir de leur expérience et du
savoir analytique.
S’agissant de la toxicomanie, il y a des — et non une — perspectives psycha-
nalytiques; par ailleurs, aucune de ces perspectives n’est réductible à proprement
parler à une psychopathologie de la toxicomanie. Se démarquant d’une approche
psychopathologique, la présente étude s’appliquera, à partir notamment de Freud
et de Lacan, à examiner la toxicomanie du triple point de vue du sujet du signi-
fiant, de la jouissance et du lien social.
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Filigrane, printemps 1998
L’approche freudienne
Il n’y a nulle part dans l’œuvre de Freud une théorie cohérente et consistante de
la toxicomanie — telle qu’elle livrerait son étiologie, ses formes cliniques, son dia-
gnostic, son économie, son traitement, son articulation avec les grandes structures
psychopathologiques (névrose, psychose, perversion). L’absence d’une telle théorie
ne doit pas nous rendre insensibles ou injustes vis-à-vis de ce qui se trouve chez
Freud : des indications précises et précieuses, de portée presque anthropologique,
sur ce que nous appelons toxicomanie.
Ces indications fulgurantes et décisives, qui fondent la perspective psychanaly-
tique sur la toxicomanie, figurent dans son texte de 1929, Malaise dans la civili-
sation (Dos Unbehagen in der Kultur). Nous y suivrons Freud dans sa réflexion et
dans sa mise en place de la problématique de la question.
« Telle qu’elle nous est imposée, notre vie est trop lourde, elle
nous inflige trop de peines, de déceptions, de tâches insolubles.
Pour la supporter, nous ne pouvons nous passer de sédatifs. [...]
Ils sont peut-être de trois espèces : d’abord les fortes diversions,
qui nous permettent de considérer notre misère comme peu de
chose, puis des satisfactions substitutives qui l’amoindrissent;
enfin des stupéfiants qui nous rendent insensibles. L’un ou l’au-
tre de ces moyens nous est indispensable » (Freud, 1929-30,
18-19).
Le point de vue freudien est donc fondé sur un axiome simple voire trivial : la
vie, en raison des peines, déceptions, difficultés, épreuves, impuissances et impos-
sibilités auxquelles elle nous confronte, est insupportable. D’où, pour la supporter,
ces sédatifs que Freud ramène à trois plus un : les « fortes diversions », les « satis-
factions substitutives » et les « stupéfiants »; à ces trois sédatifs, Freud propose
d’ajouter un dernier, la religion, dont il dit qu’il n’est guère facile de déterminer le
rôle qu’elle occupe dans cette série.
« C’est aux diversions que songe Voltaire quand il formule dans Candide, en
guise d’envoi, le conseil de cultiver son jardin; et c’est encore une diversion sem-
blable que le travail scientifique » (p. 19).
Les « satisfactions substitutives » sont à situer, dans cette perspective non
comme jouissance du symptôme mais comme satisfactions offertes par des activi-
tés, des pratiques de transmutation de la réalité par l’illusion, la fiction, l’imagi-
naire, soit l’art.
Enfin les stupéfiants, les toxiques assurent une fonction similaire — rendre sup-
portable la vie en tant qu’insupportable — mais avec cette particularité d’agir sur
le lieu même de la souffrance et du plaisir, le corps.
Déjà, dans cette première mise en place, Freud ordonne et d’une certaine
manière hiérarchise les différentes stratégies des sujets humains et des cultures à
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La toxicomanie : perspective psychanalytique, sexualité et discours
l’endroit de l’insupportable : diversion, divertissement, drogue et Dieu. (Les mau-
vais esprits diront qu’il ne manque plus que le divan...).
Avec les « fortes diversions », il s’agit d’un détournement par substitution — on
se donne des soucis pour oublier, occulter notre souci —; les « satisfactions subs-
titutives » ont pour fonction de nous distraire et de nous procurer des plaisirs qui
nous consolent du déplaisir, de la souffrance et de l’insatisfaction qui font le réel
de notre existence; les stupéfiants, eux, nous anesthésient, nous rendent insensi-
bles au niveau de notre corps, à la souffrance et à la douleur.
Arrêtons-nous à ce point, puisqu’à l’évidence, il s’agit de cerner et élucider le
statut et la spécificité de l’usage des toxiques dans la série des stratégies subjecti-
ves de défense contre l’insupportable.
Pour y parvenir, nous devons intégrer à notre réflexion la deuxième articulation
de la méditation freudienne. Celle-ci tente de répondre à la question que Freud for-
mule en ces termes : « quels sont les desseins et les objectifs vitaux trahis par la
conduite des hommes, que demandent-ils à la vie, et à quoi tendent-ils? »
La réponse de Freud est claire : « Ils tendent au bonheur ». Ce qui est complexe et
que Freud s’attache à délinéer, c’est en quoi consiste pour les hommes le dit bonheur.
Et Freud d’expliquer que la tendance au bonheur consiste d’une part à vouloir
être heureux, à rechercher l’état de bonheur donc, et d’autre part à le rester.
« Cette aspiration, poursuit-il, a deux faces, un but négatif et un
but positif : d’un côté éviter douleur et privation de joie, de
l’autre rechercher de fortes jouissances. En un sens plus étroit,
le terme «bonheur» signifie seulement que ce second but a été
atteint. En corrélation avec cette dualité de buts, l’activité des
hommes peut prendre deux directions, selon qu’ils cherchent —
de manière prépondérante ou même exclusive — à réaliser l’un
ou l’autre. » (Freud, 1929-30)
« Être heureux et le rester » constitue l’accomplissement d’un programme, celui
qu’en termes métapsychologiques Freud appelle principe de plaisir. Car fonda-
mentalement, ce programme est irréalisable, impossible. « Tout l’ordre de l’uni-
vers s’y oppose, écrit Freud. On serait tenté de dire qu’il n’est point entré dans le
plan de la “Création” que l’homme soit “heureux”. Ce qu’on nomme bonheur,
au sens le plus strict, résulte d’une satisfaction plutôt soudaine de besoins ayant
atteint une haute tension et n’est possible, de par sa nature, que sous forme de phé-
nomène épisodique. Toute persistance d’une situation qu’a fait désirer le principe
du plaisir n’engendre qu’un bien-être assez tiède; nous sommes ainsi faits que seul
le contraste est capable de nous dispenser une jouissance1 intense, alors que l’état
lui-même ne nous en procure que très peu. Ainsi nos facultés de bonheur sont déjà
limitées par notre constitution ».
Le constat fait par Freud de l’inaptitude de l’homme au bonheur, la fuite du
déplaisir et de la douleur, la tiédeur du plaisir, l’attrait et la recherche de fortes
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jouissances l’ont conduit à changer de perspective et à prendre comme point de
départ non ce qui est inaccessible à l’homme mais ce qui fait le fond de son expé-
rience subjective, à savoir la souffrance.
Alors que nous recherchons le bonheur par tous nos pores, selon le programme
du principe de plaisir, Freud nous fait remarquer que la souffrance, elle, « nous
menace de trois côtés : dans notre propre corps qui, destiné à la déchéance et à la
dissolution, ne peut même pas se passer des signaux d’alarme que constituent la
douleur et l’angoisse; du côté du monde extérieur, lequel dispose de forces invin-
cibles et inexorables pour s’acharner contre nous et nous anéantir; la troisième
menace enfin provient de nos rapports avec les autres êtres humains. La souffrance
issue de cette source nous est plus dure peut-être que toute autre; nous sommes
enclins à la considérer comme un accessoire en quelque sorte superflu, bien
qu’elle n’appartienne pas moins à notre sort et soit aussi inévitable que celle dont
l’origine est autre ».
Cette triple origine et localisation de la souffrance implique comme consé-
quence, selon Freud, une réduction des prétentions de l’homme au bonheur. Ainsi,
à la recherche du bonheur et au maintien de cet état se substitue la tâche plus
modeste d’échapper au malheur et d’éviter ou de surmonter la souffrance : « la
tâche d’éviter la souffrance relègue à l’arrière-plan celle d’obtenir la jouissance ».
C’est sur le fond de cette théorisation que Freud examine les différentes métho-
des élaborées par les hommes pour résoudre le problème de la souffrance et celui
de l’accès à la jouissance.
« La satisfaction illimitée de tous les besoins se propose à nous
avec insistance comme le mode de vie le plus séduisant, mais
l’adopter serait faire passer le plaisir avant la prudence, et la
punition suivrait de près cette tentative. Les autres méthodes
ayant pour principal objectif d’éviter la souffrance se différen-
cient selon les sources respectives de déplaisir sur lesquelles se
fixe surtout l’attention. Il en est d’extrêmes et de modérées, les
unes sont unilatérales, d’autres s’attaquent à plusieurs points à la
fois. L’isolement volontaire, l’éloignement d’autrui, constitue la
mesure de protection la plus immédiate contre la souffrance née
de contacts humains. Il est clair que le bonheur acquis grâce à
cette mesure est celui du repos. Lorsqu’on redoute le monde
extérieur, on ne peut s’en défendre que par l’éloignement sous
une forme quelconque — du moins si l’on veut résoudre cette
seule difficulté. Il existe à la vérité un procédé différent et meil-
leur : après s’être reconnu membre de la communauté humaine
et armé de la technique forgée par la science, on passe à l’atta-
que de la nature qu’on soumet alors à sa volonté : on travaille
avec tous au bonheur de tous. Mais les plus intéressantes métho-
des de protection contre la souffrance sont encore celles qui
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La toxicomanie : perspective psychanalytique, sexualité et discours
visent à influencer notre propre organisme. En fin de compte,
toute souffrance n’est que sensation, n’existe qu’autant que nous
l’éprouvons, et nous ne l’éprouvons qu’en vertu de certaines
dispositions de notre corps. » (Freud, 1929-30)
Cette dernière phrase de Freud est capitale. En effet, la distinction précédem-
ment déployée entre les trois sources de la souffrance — le monde extérieur, nos
relations avec les autres, notre organisme propre — vient à s’articuler à cette idée
princeps selon laquelle toute souffrance, quelle que soit sa source, le lieu dont elle
s’origine, qu’elle soit par ailleurs physique ou morale, ne vaut, ne prend consis-
tance, qu’en tant que sensation, c’est-à-dire que comme éprouvée et éprouvé cor-
porel. Pour autant qu’en dernière instance c’est le corps qui souffre, ce dernier
devient le lieu privilégié où cette souffrance, comme en court-circuit, peut être
combattue et éradiquée. D’où la conclusion de Freud :
« La plus brutale mais aussi la plus efficace des méthodes desti-
nées à exercer pareille influence corporelle est la méthode chi-
mique, l’intoxication. Je crois que personne n’en pénètre le
mécanisme, mais c’est un fait que, par leur présence dans le sang
et les tissus, certaines substances étrangères au corps nous pro-
curent des sensations agréables immédiates; et qu’elles modi-
fient aussi les conditions de notre sensibilité au point de nous
rendre inaptes à toute sensation désagréable. Non seulement ces
deux effets sont simultanés, mais ils semblent étroitement liés. Il
doit d’ailleurs se former dans notre propre chimisme intérieur
des substances capables d’effets semblables, car nous connais-
sons au moins un état morbide, la manie, où un comportement
analogue à l’ivresse se réalise sans l’intervention d’aucune
drogue enivrante. » (Freud, 1929-30, 22-23)
C’est au terme de cette mise en place et de cette élaboration à la fois robuste,
complexe mais néanmoins simple dans sa formulation que Freud aboutit à ce que
l’on pourrait tenir pour son énoncé le plus général sur la perspective psychanaly-
tique sur les toxicomanies.
« L’action des stupéfiants est à ce point appréciée, et reconnue
comme un tel bienfait dans la lutte pour assurer le bonheur ou
éloigner la misère, que des individus et même des peuples
entiers leur ont réservé une place permanente dans l’économie
de leur libido. On ne leur doit pas seulement une jouissance
immédiate mais aussi un degré d’indépendance ardemment sou-
haité à l’égard du monde extérieur. On sait qu’à l’aide du
“briseur de soucis”, l’on peut à chaque instant se soustraire au
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fardeau de la réalité et se réfugier dans un monde à soi qui
réserve de meilleures conditions à la sensibilité. Mais on sait
aussi que cette propriété des stupéfiants en constitue précisé-
ment le danger et la nocivité. Dans certaines circonstances ils
sont responsables du gaspillage de grandes sommes d’énergie
qui pourraient s’employer à l’amélioration du sort des hu-
mains. » (Freud, 1929-30, 23)
Voici brossés à grands traits les principes, les thèses et articulations qui consti-
tuent la problématique freudienne de la toxicomanie : on notera, du point de vue
du thème de ce numéro de la revue, que Freud mentionne les toxiques après avoir
indiqué l’isolement comme solution pour éviter les souffrances en provenance des
autres, et comme moyen plus efficace à la fois d’indépendance et néanmoins de
jouissance.
Ces éléments théoriques fournis par Freud suffisent-ils à nous donner les fon-
dements et les principes d’une clinique psychanalytique de la toxicomanie?
Nous sommes tentés de répondre par la négative. Au moins trois raisons vien-
nent au secours d’une telle affirmation.
D’abord, dans ces prolégomènes à une théorie psychanalytique de la toxicoma-
nie, Freud ne fait pas de celle-ci une entité pathologique, un type clinique ou mor-
bide, et pas davantage un symptôme. Ce qu’il souligne pour nous c’est qu’il s’agit
d’une réponse humaine, subjective et/ou culturelle, à un problème existentiel fon-
damental, la souffrance. Cette réponse ne s’apparente à la névrose ou à la psy-
chose qu’en ce qu’elle aussi, d’un point de vue économique, constitue une déper-
dition d’énergie et une perte pour le programme de la civilisation au profit de la
jouissance d’un seul.
Par ailleurs, nulle indication n’y figure concernant la cause ou les détermina-
tions de la toxicomanie, les conditions la favorisant — qu’elles soient constitution-
nelles, familiales, traumatiques, culturelles, etc. —, les moyens de la traiter.
Enfin, Freud suggère plutôt en quoi la toxicomanie permet d’éviter l’exercice
de la sexualité; du coup, il ne produit pas à son propos une problématique de con-
flit, un rapport à la sexualité et à la castration, une articulation à un savoir incons-
cient, autrement dit les éléments à partir de quoi « le toxicomane » est susceptible
d’être le sujet d’une demande, le support d’une division recevable dans le
dispositif analytique.
Ces éléments d’une problématique de la toxicomanie, bien que datant de 1929,
reposent entièrement sur une conception du fonctionnement de l’appareil psychi-
que dominé par le principe de plaisir. On peut se demander si l’intégration de la
notion de répétition, de la répétition envisagée sous son versant de jouissance, la
répétition comme principe de fonctionnement du psychisme, n’aurait pas permis
une articulation autrement audacieuse de la question.
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La toxicomanie : perspective psychanalytique, sexualité et discours
L’articulation lacanienne
Pas plus que chez Freud ne se rencontre-t-il, dans l’enseignement de Lacan, une
théorisation ample, rigoureuse et consistante de la toxicomanie. Les quelques indi-
cations qu’on trouve chez Lacan ouvrent cependant des perspectives importantes
dans l’étude de la toxicomanie. Tous les travaux du G.R.E.T.A, au Champ freu-
dien, prennent leur départ dans celles-ci. Par ailleurs quelques concepts analyti-
ques initiés par Lacan, comme besoin/demande/désir, la jouissance, le discours,
deviennent de précieux instruments théoriques dès que l’on cherche à produire une
articulation intelligible des phénomènes toxicomaniaques.
Si les indications de Lacan sont trop brèves, elles sont néanmoins précises et
éclairantes — bien qu’il soit difficile de déployer et d’expliciter une seule de ces
indications dans le cadre de cet article. C’est que l’apport de Lacan est autrement
plus important que les énoncés sibyllins et paradoxaux à quoi il est parfois réduit :
le toxicomane n’existe pas; la toxicomanie est inconsistante, la toxicomanie n’est
pas un symptôme etc.
Le nouveau de Lacan, par rapport à Freud notamment, c’est d’avoir abordé la
toxicomanie du triple point de vue de la jouissance, de l’éthique et du discours,
bien que, dans tout son enseignement, seules quelques phrases soient en rapport
avec la toxicomanie. Parmi celles-ci, il y en a une qui a fait florès et qui date des
années soixante-dix : « la drogue, seule façon de rompre le mariage du corps avec
le petit-pipit ». Ce qui peut se traduire dans les catégories de Lacan comme rupture
du corps d’avec la jouissance phallique. C’est une indication tout à fait précise et
précieuse pour le psychanalyste, puisqu’elle situe d’emblée la fonction de la dro-
gue dans l’économie de la jouissance, de la libido du sujet. De cet énoncé on peut
tirer des conséquences quasi aphoristiques : la toxicomanie n’est pas un symp-
tôme; elle n’est pas une formation de l’inconscient (une formation de l’incon-
scient a trait à la vérité du sujet et contient une jouissance, une satisfaction substi-
tutive de caractère sexuel marqué par la castration).
Lacan porte l’accent donc sur le fait que la drogue ne nous introduit pas à autre
chose qu’à un mode de rupture avec la jouissance phallique. Elle n’est de ce fait
ni formation substitutive ni formation de compromis mais « fonction de rupture »,
rupture d’avec la jouissance ayant le père, le signifiant et le phallus à son principe.
Cette rupture de la toxicomanie avec la jouissance phallique est à rapprocher
mais pas à confondre avec la rupture que Lacan isole dans les psychoses et qu’il
rapporte à la forclusion du Nom-du-Père. Freud a démontré la fonction paternelle
(complexe d’Œdipe) dans la construction par le névrosé de son rapport au monde,
fonction qui « accouche » du phallus pour symboliser le défaut structural de jouis-
sance (complexe de castration). Lacan a attribué la psychose précisément à un
accident dans le registre du symbolique, la forclusion du Nom-du-père (son rejet,
comme s’il n’avait jamais existé), accident qui prive le psychotique du recours au
Phallus et donc du secours de la castration — ce qui n’est pas sans évoquer un
autre type de « rejet du petit-pipit ».
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Filigrane, printemps 1998
L’hypothèse qui se déduit d’une telle analogie entre toxicomanie et psychose,
c’est l’idée que la drogue, ou plus exactement un certain usage et un certain rap-
port aux drogues entraîne une forme de rupture avec les Noms-du-Père en dehors
de la psychose — hors psychose — et dont la conséquence est la rupture avec les
particularités du fantasme (la solution au père que le sujet adopte pour régler son
rapport à la réalité).
D’être le sujet d’une jouissance qui est étrangère aux Noms-du-Père, à la cas-
tration, nous conduit aussi à soutenir que celui qu’on appelle toxicomane n’est pas
non plus en tant que tel automatiquement un pervers et que son rapport à l’objet
de sa jouissance ne relève pas forcément d’une problématique de la transgression.
Comme le remarquait E. Laurent, « la perversion suppose un usage très spécifié du
fantasme; elle ne prend pas les chemins compliqués du fantasme. C’est un court-
circuit. La rupture avec le “petit-pipit” ayant pour conséquence qu’on peut jouir
sans le fantasme. »
On comprend par là que du point de vue de la psychanalyse, le problème dit de
la légalisation de la drogue méconnaît totalement que du fait de sa rupture avec les
Noms-du-Père, « le » toxicomane a passé le point ou légal et illégal veulent dire
« quelque chose », la jouissance de la transgression relevant toujours de la jouis-
sance phallique parce qu’elle est jouissance contre/malgré le Père et la Loi.
Une des caractéristiques de la toxicomanie est donc de substituer à la jouissance
phallique, jouissance sexuelle foncièrement brisée, sujette aux variations du fan-
tasme, une jouissance une, qui se présente comme unique et valant pour tous.
C’est à ce point que se déduit de la thèse lacanienne que la toxicomanie est une
position subjective fondée sur le choix de la jouissance contre le désir, la préfé-
rence accordée à la jouissance du corps contre la jouissance du phallique qui est
jouissance sexuelle et jouissance du sens. Ce choix et cette préférence comportent
une référence à l’éthique et au discours.
Le cas de T.
En contrepoint de cette élaboration théorique, un fragment clinique. Nous l’em-
pruntons à un de nos collègues2 précisément parce que, sur un point, il se présente
comme une objection à la thèse générale. Vraisemblablement psychotique, mon-
sieur T. réussit, avec la drogue, à fabriquer une sorte de bricolage symptomatique
alors même que la conception générale récuse le fait que la drogue soit en soi un
symptôme. De fait, monsieur T. maintient un minimum de lien social, là où, habi-
tuellement, le psychotique se retrouve « hors discours », et où la toxicomanie, pri-
vant le sujet névrosé de l’appui de son symptôme, le précipite en dehors du lien
social. Mais, du coup, les éléments de la structure que nous avons énumérés sont
plus manifestes : en quoi nous demandons à ce cas d’éclairer notre contribution.
T. a 32 ans au moment où, en prison, il sollicite un psychologue. Il se présente
d’emblée sous le signifiant identificatoire « je suis toxicomane ». En d’autres ter-
mes, à la question de ce qu’il est, il répond que « pour l’Autre social, l’Autre de la
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La toxicomanie : perspective psychanalytique, sexualité et discours
justice, l’Autre de la santé, pour le psychanalyste, il est... toxicomane ». Si le
signifiant « toxicomane » se révèle pour ce qu’il est, une représentation langagière,
en revanche il promet au sujet de regagner un peu d’être grâce au produit introduit
dans le corps par la consommation. T. précise aussitôt que chez lui la toxicomanie
est précisément une affaire d’éthique et de discours, ainsi que nous l’avons sug-
géré de façon générale, mais sur un mode dégradé, surmoïque. En effet, elle est
subordonnée à une exigence, une sorte d’idéal : « veiller à la pureté du produit »...
supposé introduire un peu de pureté dans le corps. Ce soin lui interdit de se four-
nir dans la rue ou auprès de dealers.
L’idéal de pureté du produit — un S1 — conforte la trajectoire d’évitement de
la société qu’il s’est fixé comme un destin. Le cas est complexe puisque le sujet
produit ainsi lui-même une théorie de l’exclusion du social autrement attribuable
aussi bien, nous l’avons vu, au « hors discours de la psychose » qu’à la dégrada-
tion toxicomaniaque. Ce qui n’est pas sans susciter le même étonnement que celui
de Freud devant l’exposé « à ciel ouvert » de l’inconscient par le président
Schreber, exposé redoublé par le fait qu’avec cette élaboration théorique, T. réussit
paradoxalement à maintenir un rapport au social (à l’Autre avec lequel il s’ex-
plique) qu’il déclare fuir.
Concrètement, T. a abandonné le L.S.D. « de ses années de jeunesse » pour des
antalgiques majeurs qu’il consomme directement dans les pharmacies ou les labo-
ratoires qu’il cambriole... et où il est régulièrement arrêté. Cette particularité signe
de toute façon ses forfaits et lui vaut les honneurs (il garde les coupures de jour-
naux) de la presse locale — toujours l’identification et un lien, certes ténu, à l’Au-
tre. Lors d’un procès, la justice lui propose une législation adaptée : un médecin et
deux pharmacies sont désignés pour lui fournir sur ordonnance les produits qu’il
réclame (il est reconnu implicitement comme étant son propre prescripteur). L’au-
torité sanitaire fait annuler la décision : ce que T. vit comme une profonde injus-
tice... puisque la justice avait abondé dans son sens.
Son enfance est littéralement, « sans histoire ». Il n’a rien à raconter sauf la pré-
sence de crises d’étouffement qu’il associe aux crises paralysantes, de maux de
tête qu’il qualifie de « terribles et étourdissants », qu’il connaît aujourd’hui
jusqu’en prison. Cette enfance s’arrête brutalement à 15 ans : il fugue avec un
copain et commet quelques délits dont des vols de voitures. À 16 ans il est éman-
cipé et effectue son premier séjour en prison. Il en ressort fasciné par ses co-
détenus : « eux, ils ont une histoire! »
Là seulement commence la drogue, au moment où l’enfant, délogé de sa fonc-
tion de symptôme familial, doit s’inscrire dans le champ social comme agent. Il
consomme n’importe quoi, dont du haschich puis du L.S.D. : ce qui met un terme
aux crises d’étouffement et lui confère un sentiment de liberté inédit. Nous pouvons
en déduire la fonction de l’étouffement, ce symptôme de son enfance sans histoire :
assurer un lien entre lui et sa famille. De sorte que loin d’être sensible à la dépen-
dance du produit, il éprouve un soulagement à voir la drogue « rompre le mariage »
symptomatique avec la famille. Il décide de faire carrière dans la drogue.
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Cette carrière est constituée de deux volets : d’une part il s’agit de se procurer
les toxiques selon la stratégie de pureté évoquée; d’autre part, de vivre en prison...
où la drogue cesse de lui être nécessaire! Ce trait constitue une autre raison du
choix de T. : comme d’autres, T. témoigne de la faillite de la théorie de l’addiction
puisqu’il est capable d’interrompre sa consommation de produits brutalement,
sans sevrage. Mais à condition d’un symptôme substitutif : la prison elle-même!
En quoi la drogue n’est pas exactement un symptôme.
À ce point, les entretiens produisent leurs propres effets. Il découvre que le
dehors lui fait peur : il craint de s’éparpiller, là encore littéralement. Ce qui signale
le caractère incertain de ses identifications. Telle est la raison qu’il donne aux
quinze années de braquages qui le conduisent régulièrement en prison « pour s’en
sortir » — précise-t-il curieusement. « S’en sortir » de quoi? De sa peur du dehors
comme de la drogue avec laquelle il traite ses étouffements. La prison lui apparaît
comme un tenant lieu de lien social plus efficace que le mariage. Entre-temps, il a
en effet consenti à épouser une jeune femme dont il a eu un enfant. Mais il les
abandonne et ne revoit la mère et l’enfant que rarement. « Le mariage avec le petit
pipit », ainsi que l’écrit Lacan, est rompu aussitôt consommé puisqu’inefficace à
objecter à son rapport à la drogue.
Il avoue alors au clinicien qu’il n’a consenti à le rencontrer que parce qu’on lui a
promis de l’aider « à s’en sortir » s’il construisait un « projet ». Il ignore ce que
cela veut dire : il a un destin qu’il essaie seulement de tenir éloigné de la souf-
france. Ce qui éclaire en effet — et l’éclairé lui-même sur — ce qu’il entend par
« s’en sortir avec la prison » : pourquoi devrait-on « l’aider à s’en sortir » s’il s’en
sort déjà quand il est emprisonné? Découvrant la satisfaction liée à l’incarcération,
il interrompt les séances.
Deux ans après, il écrit au clinicien pour le rencontrer à nouveau, mais sur un
autre mode. Il n’a rien à dire au psychologue, mais il lui envoie des lettres. Il
témoigne ainsi d’un déplacement qui va donner lieu à dix mois de déchaînement
signifiant lisible dans ses lettres. L’idée générale est que la drogue constitue une
expérience littéralement « extra-ordinaire » (sic). Il se dit le siège d’une « super
conscience » qui intègre tous les aspects de « la véritable structure de l’homme » et
qui mobilise les savoirs philosophiques, scientifiques et théologiques auxquels il a
accès, via les livres, en prison.
Ceci posé, il affirme paradoxalement que la drogue qui le met, comme expé-
rience, sur la voie de Dieu, est aussi le seul lien qui le retient loin de ce dernier. La
drogue se présente alors comme le tiers terme qui empêche la confusion entre lui
et Dieu, ce qui est une définition du symptôme. Entendons bien qu’il s’agit de sa
théorie sur la drogue dont il ne fait l’expérience que lorsqu’il est « dehors » : ce qui
est nouveau, dans le fait d’affirmer que la drogue le tient éloigné de Dieu, c’est jus-
tement de ne plus s’en tenir au fait qu’il ne se droguerait que pour avoir l’occasion
de revenir en prison, mais de laisser entendre qu’il y rencontre « quelque chose »
dont la jouissance fait de l’ombre à la jouissance de Dieu. Cette élaboration met
fin à la correspondance. Ajoutons que si la drogue l’aide à constituer un symptôme
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La toxicomanie : perspective psychanalytique, sexualité et discoure
c’est dans la mesure où il alterne les moments où il se drogue (et qui maintiennent
l’écart à Dieu) et les moments où il ne se drogue pas mais se réfugie en prison.
La réussite même de T. démontre que la drogue non seulement a rompu sa rela-
tion à « l’Autre sexe », mais l’écarté de Dieu... et des hommes. C’est pour tenter
de maintenir néanmoins un rapport au lien social qu’il a recours à l’emprisonne-
ment.
Toxicomanie, sexualité, discours
Concluons par quelques considérations sur la toxicomanie telle qu’on peut
l’envisager à partir de la théorie lacanienne du lien social — puisque c’est vers
cette question du lien social que T. lui-même nous convie.
Sur ce point Freud et Lacan ne convergent que jusqu’à un certain point, à savoir
que la civilisation, la culture, est fondée essentiellement sur un sacrifice de jouis-
sance — sacrifices sexuels et renoncements pulsionnels pour reprendre les syntag-
mes freudiens. Mais ce renoncement du sujet à la satisfaction des pulsions et sa
soumission à la Loi sont loin de garantir l’accès au bonheur. Les satisfactions
« plus délicates et élevées » que procure la Culture sont faibles et tièdes au regard
de l’assouvissement des désirs pulsionnels seuls capables de bouleverser notre
organisme physique. Cette discordance entre les sacrifices et renoncements exigés
et les satisfactions escomptées ou obtenues font le malaise de l’homme dans la
civilisation. D’où un certain recours à des substances pouvant rendre plus suppor-
tables les contraintes de cette vie, l’impossible de la jouissance toute. « Expérience
extraordinaire », écrivait T.
Dans son Séminaire sur le transfert, Lacan reprend l’analyse freudienne, pour
souligner combien le névrosé est bien le sujet qui convient à la société : réprimant
la jouissance, la société redouble le renoncement du névrosé; ce qui pousse ce der-
nier à l’invention culturelle de nouvelles solutions à son rapport à la jouissance : la
création culturelle est ainsi mise au service de la communauté qu’elle informe (le
Banquet de Platon a des répercussions jusque dans la conception chrétienne de
l’amour; l’amour courtois a modifié pour des siècles les rapports entre les hommes
et les femmes...); cette création culturelle propage alors un nouvel arrangement
avec la jouissance — une nouvelle perversion —; à quoi la société répond par une
nouvelle vague de répression, et ainsi de suite. D’où la thèse de Lacan selon
laquelle la perversion, en tant qu’inassimilable, inintégrable au social, conditionne
la création et participe du renouvellement du lien social. Nous devinons que
d’avoir exclu le toxicomane de la perversion ne le range pas du côté des appuis
dont le lien social pourrait disposer.
A cela, Lacan ajoute quelques années plus tard une analyse et une tentative de
formalisation des liens sociaux fondamentaux, eux-mêmes démarqués d’ailleurs
des trois impossibles freudiens : gouverner, éduquer, guérir.
Aux quatre discours fondamentaux qu’il a construits à son Séminaire de 1970,
L’envers de la psychanalyse, Lacan ajoutera le discours dit du capitaliste, forme
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Filigrane, printemps 1998
mixte qui procède de la domination du discours du maître par le discours de la
science. Ce discours s’écrit :
$ S2
S1 a
À travers cette écriture, qui peut paraître énigmatique ou sibylline, Lacan met
en valeur ceci :
- la forme contemporaine de l’universalisation ne concerne pas l’idéal ou les
valeurs mais le marché;
- la division subjective entre pulsion et idéal qui faisait notamment le fond de
la névrose freudienne, est ravalée à la simple incomplétude : autrement dit le
sujet du discours du capitaliste serait celui qui sait ce dont il manque, l’ob-
jet requis pour sa jouissance;
- cet objet de la jouissance, la science en tant que moderne, figure du savoir
contemporain, sait le confectionner, le produire et qui plus est en série.
Le sujet contemporain serait donc ce sujet habité par du manque, mais d’un
manque que ne couvrent pas des valeurs, et qui se trouve confronté avec les objets
susceptibles d’étancher ce manque (l’antalgique pur vendu en pharmacie, dans le
cas de T.). En un sens, le lien social contemporain est caractérisé par le mixte du
discours de la science et du marché capitaliste. Le capitalisme exploite la dimen-
sion désirante du sujet et les possibilités de la science pour faire croire au premier
qu’il trouvera sur le marché l’objet susceptible de l’étancher : elle lui fait croire
qu’il n’a qu’à se servir — « sans le secours d’aucun lien social établi ». Ce discours
se caractérise, entre autres, par le fait que confondant le fantasme avec la réalité,
il continue à rendre le fantasme impossible, ainsi que Lacan l’avance du discours
du maître; Lacan va jusqu’à écrire que le capitalisme se soutient de son exclusion
du sexe : le sujet complété par son plus-de-jouir, voilà l’individu, indisponible pour
le sexuel.
Une clinique fine devrait distinguer plusieurs cas de figures où l’individu
témoigne de telle ou telle conséquence de la nature du lien social capitaliste. Ainsi
du borderline, difficile à spontanément décrire avec les catégories freudiennes du
désir, du manque, de la castration, mais que ses inventeurs ont tort de situer comme
un entre-deux, entre névrose et psychose, quand il s’agit d’un effet sur la structure
de l’inscription du sujet dans le discours contemporain. Ainsi des addictés qui
reçoivent une définition qui les rend comptables au capitalisme en fournissant la
théorie de l’individu (susceptible d’accumulation, de consommation sans frein)
dont il a besoin.
C’est dans ce contexte qu’il convient d’évoquer le cas des sujets qui ont fait le
choix de la toxicomanie. Le cas est plus complexe puisque eux, pour une part, se
situent en objection à la logique de ce discours dit du capitaliste dans la mesure où
ils refusent pour la plupart de se soumettre à l’impératif catégorique de ce discours
d’avoir à consommer les biens du marché et d’avoir à les gagner par le biais du tra-
vail, d’un travail préalable. Il n’est donc pas étonnant de voir toutes les probléma-
tiques de leur réinsertion tourner autour du travail. Mais pour une autre part c’est
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La toxicomanie : perspective psychanalytique, sexualité et discours
bien un objet de la science et un seul qu’ils consomment — au point que nous
pourrions les qualifier de monomaniaques d’un objet capitaliste.
C’est pourquoi il convient de ne pas croire que ces sujets ayant fait le choix de
la toxicomanie soient hors discours. S’ils s’opposent au discours du capitaliste,
c’est parce qu’ils y sont pris. Ils y sont pris selon la modalité de leur dépendance
à l’endroit d’un pur produit de ce discours (il y a en effet une industrie mondiale
de la drogue, une universalisation de ses réseaux) qui ne peut exister ni sans finan-
ciers — pour le recyclage de l’argent — ni a fortiori sans chimiste S2/a.
Les toxicomanes ne s’objectent donc au discours du capitaliste que par ceci :
– ils refusent les objets de la civilisation scientifique pour ce seul objet qu’est
la drogue avec une métonymie minimale (cf. le L.S.D. puis l’antalgique pur
de T.);
– ils refusent enfin et surtout d’avoir à gagner cet objet unique de leur « jouis-
sance une » par le travail, c’est-à-dire par un renoncement préalable à la
jouissance et une soumission au principe de réalité (T est paradigmatique de
ce point de vue);
– de ce fait même et quelle que soit la dimension « héroïque » (encore T.) ou
« subversive » que certains ne manqueront pas d’avoir, la position toxicoma-
niaque est fondée sur un choix de la jouissance et un refus du désir. Ce choix
qu’on peut rapporter à une domination de la pulsion de mort freudienne va
généralement de pair avec une dévalorisation de la parole et du sens, donc
avec une difficulté particulière à s’orienter à partir d’une éthique du Bien-
dire; donc à entrer et surtout à rester dans le dispositif analytique.
Sur ce dernier point, T. apporte une contribution singulière. Il démontre com-
ment, néanmoins, un psychotique réussit à s’appuyer sur la drogue (exactement
sur l’alternance — signifiante — des périodes « dehors avec drogue » et des pério-
des « en prison sans drogue ») et sur le délire (l’amour de Dieu participe de ce qui
le dispense de la rencontre sexuelle) pour maintenir un minimum de lien social, de
discours, mais sans parole. Pas sans le recours au psychanalyste dans son cas —
jusqu’à cette stabilisation.
Nous pouvons dès lors nous demander pourquoi le capitalisme n’arrive pas à
s’accommoder de la toxicomanie alors même qu’il réalise de super profits grâce
à elle. La réponse doit être détaillée.
La « forclusion » du fantasme (impossible, écrasé sur la réalité) propre au dis-
cours du maître est compatible avec le retour dans le réel d’un objet qui passe pour
l’objet du désir, selon le verdict lacanien : ce qui est retranché du symbolique repa-
raît dans le réel. La monomanie du toxicomane en fait un mauvais consommateur.
Par ailleurs le branchement de l’individu sur un objet de jouissance exclut le sujet
du sexuel : ce n’est pas la prostitution aux fins de trouver l’argent de la drogue qui
démentira cette thèse. Enfin, la toxicomanie, malgré la présence de rituels et
d’échanges minimaux, permet, comme pratique, à l’individu de se passer de l’ap-
pui trouvé dans le semblable. Branché sur son plus de jouir, le toxicomane n’a
besoin ni de partenaire sexuel, ni de son semblable et pas davantage de l’Autre. De
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Filigrane, printemps 1998
sorte que le toxicomane, malgré sa protestation à l’endroit des objets du marché,
pourrait bien être le paradigme de l’individu que fabrique le lien social contempo-
rain : et il démontre du même coup que ce lien social producteur d’individus
« est en voie de crevaison » (J. Lacan)!
Le toxicomane témoigne de cette impossibilité structurale à faire tenir
ensemble le lien social et le particulier de la jouissance de chacun. C’est en quoi
la solution de « toxicomane intermittent » de T. est originale : elle nous rappelle
qu’en dernière instance c’est le sujet de la clinique qui nous enseigne.
Indéniablement, l’avantage va à celui qui trouve dans le symptôme auquel il se
réduit la chance de l’amour.
sidi askofaré
marie-jean sauret
université de toulouse-II le mirail
5, allées antonio-machado, 31058 toulouse cedex
Petit index freudien
diversion : travail, occupations, soucis (f) détournement
divertissement : art, illusion (f) satisfaction substitutive
drogue : toxiques (f) rendre l’organisme insensible aux souffrances
Dieu : religions (f) donner un sens à la vie, à la souffrance, différer grâce à des illusions la satisfaction, la
disparition de la souffrance
Notes
1. Le terme, souligné par nous, est déjà dans Freud.
2. Eduardo Scarone, « Partenaire toxique », intervention au Séminaire anticipé animé par Marie-Jean
Sauret et consacré aux « abords du partenaire », Toulouse, Centre hospitalier spécialisé Gérard
Marchant, 15 novembre 1997, inédit. Nous le remercions de sa contribution.
Bibliographie
Delrieu P, 1988, L’inconséquence de la toxicomanie, Analytica, n° 53, Paris, Navarin.
Freud S., 1929-30, Malaise dans la civilisation, Paris, P.U.F., 1986.
Lacan J., 1975, Le séminaire livre XX : Encore, Texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil.
Lecœur B., L’homme ivre, études sur la toxicomanie et l’alcoolisme, à paraître.
Tibon-Cornillot M., 1993, « Toxicomanie, petite prophétie — De l’extase biochimique à la transfigu-
ration génétique » in Institut de Recherche Spécialisée, collectif, Drogue et toxicomanie, Paris,
L’Harmattan.
Zaphiropos M., 1988, La toxicomanie n’existe pas, Analytica, no 54, Paris, Navarin.
Zaforopoulos M., 1996, La tristesse dans la modernité, De l’idéal pharmacologique à la clinique
freudienne de la mélancolie, Paris, Édition Économica-Anthropos.