Eden COR
Eden COR
Eden
I
Il y avait eu une erreur dans les calculs. Ils n’avaient pas survolé l’atmosphère, ils venaient
de la heurter et le vaisseau s’enfonçait dans l’air avec un bruit de tonnerre qui faisait
gonfler les tympans. Aplatis sur leurs gîtes, ils avaient senti les derniers mouvements des
amortisseurs. Les flammes traversèrent subitement les écrans et s’éteignirent, le coussin
des gaz incandescents s’écrasa contre la proue en noyant les objectifs extérieurs. Le
freinage était insuffisant et retardé ; une odeur de caoutchouc brûlé envahit la cabine de
pilotage. Sous la pression de la décélération, ils devenaient sourds et aveugles ; c’était la
fin, mais ils étaient incapables d’y penser : ils n’avaient pas assez de force pour soulever la
poitrine, la gonfler d’air. C’étaient les pulsoréacteurs d’oxygène qui enfonçaient l’air dans
leurs poumons, comme dans des ballons craquants. Brusquement, le grondement cessa.
Les lumières d’avarie s’allumèrent, six de chaque côté. Les hommes se tordaient ; au-
dessus du cadran de propulsion, rougeoyait le signal d’alarme. Le cadran était brisé et plié
en accordéon, les morceaux de l’isolateur, les miettes de plexiglas glissaient avec un
bruissement sur le plancher. Il ne tonnait plus. Tout était rempli d’un sifflement sourd et
grandissant.
— Qu’arrive…, dit le Docteur d’une voix rauque en crachant le bout caoutchouté de son
fume-cigarette.
— Reste couché ! l’avertit le Coordinateur qui surveillait le dernier écran non endommagé.
La fusée culbuta, comme frappée par un bélier ; les filets en nylon qui les enveloppaient
sonnèrent comme des cordes. Tout oscilla un moment, telle une balançoire tournant la tête
en bas, puis un grondement se fit entendre.
Les muscles, tendus dans l’attente du dernier coup, se ramollirent. La fusée, debout sur la
colonne de feux d’échappement, continuait sa descente ralentie. Les buses râlaient de plus
en plus faiblement. Des minutes passèrent… Puis, un frisson traversa les parois : la
vibration devenait plus forte, les roulements de suspension des turbines durent
probablement se désintégrer. Les hommes se regardèrent sans dire un mot. Ils savaient bien
que tout dépendait de rotors qui allaient… s’enrayer ou résister.
La cabine de pilotage frémit subitement comme sous les coups rapides d’un marteau
gigantesque. La lentille grosse et convexe du dernier écran se couvrit en un clin d’œil d’un
filet de craquelures, son cadran phosphorescent s’éteignit ; dans la clarté falote des lampes
d’avarie, ils virent leurs propres ombres grossies sur les parois inclinées. Le grondement
devint un hurlement. Sous leurs pieds, quelque chose clapotait, se cassait, se fendait,
craquait ; la coque, ébranlée par les secousses violentes, volait, volait, aveugle, morte.
Recroquevillés sur eux-mêmes, retenant leur respiration dans l’obscurité totale et le chaos,
ils se dressèrent soudain de toute la longueur de leurs filets en nylon, sans atteindre les
cadrans cassés qui les auraient réduits en morceaux. Ils restèrent suspendus en biais, mis en
mouvement comme de lourds balanciers.
La fusée se renversa, telle une montagne tombante ; ce bruit fut sourd et lointain ; les
mottes de terre rejetées glissaient sur le blindage extérieur.
Tout derechef s’immobilisa. En dessous d’eux, les conduites sifflaient ; quelque chose
bouillonnait terriblement, de plus en plus vite. Le bruit de l’eau qui coulait était mêlé au
sifflement de tôles brûlantes sur lesquelles tombaient des gouttes.
— Nous vivons, dit le Chimiste. Il avait parlé dans l’obscurité totale. Il ne voyait rien. Il
était suspendu dans son filet en nylon, comme dans un sac, attaché de quatre côtés par les
cordes.
Cela signifiait que la fusée gisait sur un flanc. Si elle était debout, la couchette serait
horizontale. Quelque chose craqua – la petite flamme d’essence du vieux briquet du
Docteur.
— Équipage ? demanda le Coordinateur. Une corde de son sac était brisée ; il tournoyait
lentement et n’arrivait pas à s’accrocher à la paroi avec son bras passé à travers les mailles
du filet.
— Un, dit l’Ingénieur.
— Deux, dit le Physicien.
— Trois, dit le Chimiste.
— Quatre, répondit le Cybernéticien.
— Cinq, termina le Docteur.
— Tous. Félicitations. La voix du Coordinateur était calme.
— Et les automates ?
Ce fut le silence qui lui répondit.
— Automates !!!
Silence. Le briquet commençait à brûler les doigts du Docteur. Il l’éteignit. L’obscurité se
fit de nouveau.
— Je disais toujours que nous sommes faits d’une matière solide, dit le Docteur dans
l’obscurité.
— Quelqu’un a-t-il un couteau ?
— J’en ai un. Couper les cordes ?
— Si tu peux sortir sans les couper, c’est préférable. Je ne peux pas.
— Je vais essayer.
Un bruit de mouvements et de respiration accélérée s’éleva. Quelque chose tombait,
glissait sur le verre.
— Je suis en bas. C’est-à-dire sur la paroi, dit le Chimiste. Sa voix sortait du fond de
l’obscurité. Docteur, veuillez faire de la lumière pour un moment, je vous aiderai.
— Dépêche-toi. L’essence va manquer.
Le briquet s’alluma de nouveau. Le Chimiste s’occupa du cocon du Coordinateur. Il ne put
atteindre que ses pieds. Il réussit finalement à retirer en partie la fermeture éclair d’un côté
et le Coordinateur tomba lourdement sur ses pieds. À deux, ils travaillèrent plus vite. Un
moment après, ils étaient tous debout sur la paroi couverte d’une couche de matière semi-
élastique.
— Par quoi allons-nous commencer ? demanda le Docteur. Il serra les bords de la blessure
au front du Cybernéticien et la couvrit de sparadrap. Il l’avait en poche. Il portait toujours
sur lui des choses inutiles.
— Nous allons chercher comment sortir, répondit le Coordinateur. Nous devons d’abord
avoir de la lumière. Quoi ? Déjà ? Docteur, éclairez ici, il y a peut-être du courant dans les
bornes du tableau de distribution, au moins dans l’installation du système d’alarme.
Cette fois, le briquet ne donna qu’une étincelle. Le Docteur frottait la pierre jusqu’à
s’écorcher le doigt, en faisant des éclairs au-dessus de morceaux du tableau cassé dans
lesquels fouillaient le Coordinateur et l’Ingénieur, agenouillés.
— Vous l’avez ? demanda le Chimiste, resté debout en arrière, car il n’y avait pas de place
pour lui.
— Rien pour le moment. Personne n’a des allumettes ?
— J’ai vu des allumettes il y a trois ans. Au musée, dit indistinctement l’Ingénieur qui
essayait d’arracher avec ses dents l’isolation du bout du conduit. Brusquement, une
étincelle bleue éclaira les mains du Coordinateur, réunies en coquille.
— Ça y est. Maintenant, une ampoule.
Ils en trouvèrent une non abîmée dans la signalisation d’alarme au-dessus d’un tableau.
Une flamme aiguë, électrique, éclaira la cabine qui ressemblait au tuyau d’un tunnel, placé
en oblique. Au-dessus d’eux, dans ce qui était maintenant le plafond, se trouvait la porte
fermée.
— Plus de sept mètres, dit mélancoliquement le Chimiste. Comment pourrons-nous
atteindre cette porte ?
— J’ai vu une fois, au cirque, une colonne vivante de cinq hommes, l’un au-dessus de
l’autre, répliqua le Docteur.
— C’est trop difficile pour nous. Nous y arriverons par le plancher, répondit le
Coordinateur. Il prit le couteau du Chimiste et commença à faire de larges coupures dans la
couche spongieuse du plancher.
— Les marches ?
— Oui !
— Pourquoi n’entend-on pas le Cybernéticien ? s’étonna subitement l’Ingénieur. Assis sur
les débris du tableau de distribution, il touchait avec le voltamètre les câbles tirés à
l’extérieur.
— Il est devenu veuf, sourit le Docteur. À quoi sert un Cybernéticien sans automates ?
— Je vais les remonter encore, répondit le Cybernéticien. Il regardait les trous des cadrans
cassés. La flamme électrique jaunissait lentement, elle devenait en même temps plus
foncée et plus faible.
— Les accumulateurs également ? murmura le Physicien.
L’Ingénieur se leva.
— On le dirait.
Un quart d’heure après, une expédition composée de six personnes partit au fond ou plutôt
vers le haut du vaisseau. Elle gagna d’abord le couloir et ensuite les différents locaux. Ils
trouvèrent une lampe de poche dans la cabine du Docteur, qui aimait avoir beaucoup de
menues choses pour l’emploi quotidien. Ils empochèrent la lampe. Il y avait partout des
dégâts. Les meubles, fixés au sol, n’étaient pas détruits, mais les instruments, outils
auxiliaires pour les véhicules, les réserves, formaient un fouillis inextricable, dans lequel
ils s’enfonçaient jusqu’aux genoux.
— Nous essaierons de sortir maintenant, déclara le Coordinateur, lorsqu’ils se regroupèrent
de nouveau dans le couloir.
— Et les scaphandres ?
— Ils sont dans la cabine de pression. Rien ne devait leur arriver. Mais ils ne sont pas
nécessaires, Éden a une atmosphère supportable.
— Est-ce que quelqu’un est déjà venu ici ?
— Oui, il y a dix ou onze ans, la sonde cosmique de la patrouille de recherches, lorsque
Altair fut perdu avec son vaisseau, vous vous souvenez ?
— Mais aucun humain ?
— Non, personne.
La plaque intérieure de l’écluse se trouvait en biais, au-dessus de leurs têtes.
La première impression bizarre, lorsqu’ils marchèrent dans les endroits connus, mais dans
des conditions nouvelles (sur les parois devenues planchers, le long des plafonds devenus
parois), s’effaçait petit à petit.
— Ici, on ne pourra pas se passer de l’échelle vivante, déclara le Coordinateur. Il éclaira la
plaque fermée hermétiquement.
— Elle ne se présente pas mal, dit le Cybernéticien. Il regardait, tête levée vers la plaque.
— En effet, consentit l’Ingénieur. Il se mit à penser que la force gigantesque qui avait
aplati les grosses poutres au point de faire casser le tableau principal de distribution
électrique qui se trouvait entre elles, avait également pu bloquer la plaque de fermeture,
mais il garda cette hypothèse pour lui-même.
Le Coordinateur jeta un regard vers le Cybernéticien en voulant lui dire de se pencher et de
prendre place près de la paroi, lorsqu’il se rappela la ferraille tordue dans les locaux des
automates. Il s’adressa au Chimiste.
— Mets-toi ici, les jambes écartées, les mains sur les genoux, tu seras mieux ainsi.
— C’était toujours mon rêve de jouer au cirque. Toujours ! l’assura le Chimiste en se
penchant. Le Coordinateur plaça le pied sur son épaule, grimpa, se leva et, appuyé contre le
mur, il toucha, avec le bout de ses doigts, la grosse poignée du levier.
Il tira, la secoua, accrocha tout son corps à la poignée. Alors, le levier céda avec un bruit
comme si le mécanisme était en verre cassé. Il fit un quart de tour et s’arrêta.
— Tu tires dans la bonne direction ? demanda le Docteur qui l’éclairait avec sa lampe. La
fusée est couchée !
— J’en tiens compte.
— Tu ne peux pas tirer plus fort ?
Le Coordinateur ne répondit pas. Aplati, collé à la paroi, il s’agrippait d’un bras au levier.
Lentement, il essayait d’y mettre l’autre bras. C’était très difficile, mais finalement il y
réussit. Pendu, comme à un trapèze, il plia les jambes pour ne pas frapper le Chimiste
recroquevillé en dessous de lui ; il tira plusieurs fois, en s’élevant chaque fois à la force des
bras et se laissant tomber ensuite de tout son poids. Il gémit finalement, jeté par son élan
contre le mur.
À la troisième ou quatrième fois, le levier céda quelque peu. Il ne lui restait que cinq
centimètres à vaincre encore. Le Coordinateur concentra toutes ses forces et une fois
encore se jeta vers le bas.
Avec un bruit infernal, le levier tomba dans la fente. Le verrou intérieur était ouvert.
— Cela a marché comme sur des roulettes, se réjouissait le Physicien.
L’Ingénieur se taisait. Il pensait à ce qu’il savait.
Ils commencèrent alors à ouvrir la plaque – ce qui était plus difficile. L’Ingénieur essaya
de l’ouvrir en pressant la poignée de l’installation hydraulique, mais il savait d’avance que
c’était inutile. Les tuyaux avaient craqué en plusieurs endroits et le liquide s’écoulait. La
manivelle à main s’éclaira d’une auréole lorsque le Docteur tourna la lampe dans sa
direction. Elle était trop haut pour leurs possibilités de gymnastique – plus de quatre
mètres.
Ils cherchèrent dans tous les locaux des appareils cassés, des coussins, des livres et les
assemblèrent. La bibliothèque leur fut extrêmement utile, surtout les atlas du ciel et des
étoiles, qui étaient très grands et très gros.
Ils construisirent ainsi une pyramide. La construction d’un tas de deux mètres dura une
heure. Après une première glissade, ils recommencèrent, systématiquement cette fois, sous
le commandement de l’Ingénieur.
— Le travail physique, c’est tout de même terrible ! haletait le Docteur. La lampe restait
coincée dans la fente du climatiseur et leur éclairait le chemin, lorsqu’ils allaient à la
bibliothèque et en revenaient chargés de livres.
— Je n’ai jamais pensé voir un voyage interplanétaire se dérouler dans des conditions aussi
primitives, soufflait le Docteur. Il était le seul à parler encore. Finalement, le Coordinateur,
soutenu par ses camarades, monta prudemment sur la pyramide élevée et il toucha la
manivelle.
— Pas assez, dit-il. Il me manque cinq centimètres. Je ne peux pas sauter, car tout risque de
s’écrouler.
— J’ai justement ici la Théorie des vols rapides, dit le Docteur, pesant dans ses mains un
livre volumineux. Je pense que ce sera suffisant.
Le Coordinateur s’accrocha à la manivelle. Ils l’éclairaient avec la lampe. Son ombre
flottait sur la surface blanche du plastique qui tapissait ce qui était actuellement le plafond.
Brusquement, le tas de livres bougea.
— Attention, siffla le physicien.
— Je n’ai rien sur quoi m’appuyer, jeta le Coordinateur, la gorge serrée. Tenez ! Par tous
les diables ! grogna-t-il. La manivelle glissa de ses mains : il chancela un moment sur le
tas, rattrapa finalement l’équilibre. Personne ne regardait vers le haut ; les bras réunis, ils
soutenaient tous la fragile construction de livres pour l’empêcher de crouler.
— Ne jure pas, si nous commençons une fois, nous n’en finirons plus, l’avertit le Docteur.
Le Coordinateur reprit la manivelle.
Tout à coup, un long grincement se fit entendre suivi du bruit sourd de volumes glissants.
Le Coordinateur pendait au-dessus, dans l’air, mais la manivelle à laquelle il était accroché
fit un tour complet.
— Ainsi encore onze fois, dit-il en atterrissant sur le champ de bataille des livres.
Deux heures plus tard, la plaque fut ouverte. Lorsqu’elle commença à s’entrebâiller, ils
poussèrent ensemble un cri de triomphe. Elle s’immobilisa enfin à hauteur du couloir et
forma une sorte de plate-forme sur laquelle on pouvait entrer à l’écluse sans grandes
difficultés.
Ils trouvèrent les scaphandres intacts dans une armoire murale, maintenant en position
horizontale.
— Nous sortons tous, n’est-ce pas ? demanda le Chimiste.
— Nous allons essayer d’ouvrir d’abord la plaque d’entrée.
Elle était presque encastrée dans la coque – comme si elle constituait une partie intégrante
de son corps. Les leviers ne bougeaient pas ; épaule contre épaule, ils la poussèrent
ensemble tous les six et essayèrent ensuite de faire bouger ses vis, en tournant à gauche,
puis à droite, mais sans résultat.
— On voit maintenant que voler n’est rien, le plus difficile, c’est d’en sortir, conclut le
Docteur.
— Félicitations pour votre bonne humeur, grogna entre ses dents l’Ingénieur. La sueur
baignait leurs paupières. Ils s’assirent sur les portes de l’armoire murale.
— J’ai faim, avoua le Cybernéticien, rompant le silence général.
— Dans ce cas, il faut manger, déclara le Physicien, et il s’offrit pour aller au magasin.
— Il vaut mieux aller à la cuisine, il y aura peut-être quelque chose dans le réfrigérateur…
— Seul, je n’y arriverai pas. Il faut déplacer une demi-tonne de ferraille pour arriver aux
provisions. Qui ira en volontaire ?
Le Docteur fut le premier, le Chimiste se leva avec lassitude. Lorsque leurs têtes
disparurent derrière le bord de la plaque ouverte et que le dernier rayon de lumière de leur
lampe s’éteignit, le Coordinateur dit tout bas :
— J’ai préféré ne pas parler. Vous vous rendez compte de la situation ?
— Oui, dit l’Ingénieur dans la direction des ténèbres qui se trouvaient devant lui. En
tendant la main, il avait touché le pied du Coordinateur et ne le quittait pas. Il avait besoin
de ce contact.
— Tu crois qu’il ne sera pas possible de couper la plaque ?
— Avec quoi ? répondit l’Ingénieur.
— Avec un brûleur électrique ou un bec à gaz. Nous avons l’autogène et…
— Tu connais un autogène capable de couper un quart de mètre de céramite ?
Ils se turent. Un bruit sourd venait du fond du vaisseau comme d’un souterrain fermé.
— Alors quoi ? Quoi ? répétait le Cybernéticien, énervé. On entendait le crissement de ses
articulations. Il se leva.
— Assieds-toi, dit le Coordinateur doucement, mais catégoriquement.
— Tu penses que… la plaque a fondu avec le blindage ?
— Pas nécessairement, répondit l’Ingénieur. Sais-tu ce qui est arrivé ?
— Pas exactement. Nous avons atterri en vitesse cosmique dans l’atmosphère qui ne devait
pas se trouver à cet endroit. Pourquoi ? L’Automate ne devait pas se tromper.
— L’Automate ne s’est pas trompé. Nous nous sommes trompés, répondit le Coordinateur.
Nous avons oublié de faire une correction pour la queue.
— Quelle queue ? De quoi parles-tu ?
— La queue de gaz, traînée par chaque planète qui possède l’atmosphère, dans la direction
contraire à son mouvement. Tu ne le savais pas ?
— Si, si. Nous sommes tombés dans cette queue. Elle a dû être très raréfiée.
— Dix à moins six, répondit le Coordinateur, ou quelque chose d’approchant, mais nous
volions à plus de soixante-dix kilomètres à la seconde, mon ami. Nous étions stoppés
comme devant un mur – c’était la première secousse, tu t’en rappelles ?
— Oui, reprit l’Ingénieur, et lorsque nous sommes entrés dans la stratosphère, nous avions
encore dix ou douze. Pour dire la vérité, elle devait tomber en morceaux. C’est bizarre
qu’elle ait résisté.
— La fusée ?
— Elle est prévue pour une charge vingt fois plus grande et avant que l’écran n’ait éclaté,
j’ai vu de mes propres yeux la flèche sortir de l’échelle. L’échelle a une réserve jusqu’à
trente.
— Et nous ?
— Comment, nous ?
— Comment avons-nous pu supporter ça ? Tu veux dire que la décélération permanente
s’est élevée à trente g ?
— Pas permanente. Dans les moments de pointe, certainement. Les freins ont donné le
maximum, c’est ce qui a provoqué des pulsations.
— Mais les automates égalisaient et s’il n’y avait pas de compresseurs…, dit le
Cybernéticien avec un rien de contrariété dans la voix. Il se tut. Au fond du vaisseau,
quelque chose glissait bruyamment comme des roues de fer sur la tôle. Puis, de nouveau,
ce fut le calme.
— Quoi, les compresseurs ? dit l’Ingénieur. Quand nous serons dans la salle des machines,
je vais te montrer qu’ils ont fait cinq fois plus qu’ils ne pouvaient. Ce ne sont que des
agrégats auxiliaires. D’abord, les roulements ont été démolis et lorsque la pulsation s’est
produite…
— Tu crois que c’est la résonance ?
— La résonance également. En vérité, nous aurions dû être tartinés sur un espace de
quelques kilomètres comme ce cargo sur Neptune, tu t’en souviens ? Tu vas comprendre
lorsque tu verras la salle des machines. Je peux te dire à l’avance ce qu’il y a là.
— Je ne brûle pas d’envie de voir les machines. Pourquoi diable ne reviennent-ils pas ? Il
fait si noir que j’ai mal aux yeux.
— Nous aurons de la lumière, n’aie pas peur, dit l’Ingénieur.
Toujours comme par distraction, il touchait de ses doigts le pied du Coordinateur qui restait
immobile et taciturne.
— Nous irons à la salle des machines, puisqu’on n’a rien à faire. Que faire d’autre ?
— Tu penses sérieusement que nous ne sortirons pas d’ici ?
— Non, je plaisante. J’adore les plaisanteries comme celle-ci.
— Cesse, répondit le Coordinateur. D’abord, il y a le trou d’entrée de réserve.
— Quoi ? Il est juste en dessous de nous. Le vaisseau a dû s’enfoncer profondément, je ne
suis pas sûr que cette plaque se trouve au-dessus de la terre.
— Qu’est-ce que ça peut faire ? Nous avons des outils, nous pouvons creuser un tunnel.
— Et l’entrée de chargement ? demanda le Cybernéticien.
— Inondée, dit l’Ingénieur laconiquement. J’ai regardé au puits de contrôle. Un des
réservoirs principaux a dû craquer – il y a au moins deux mètres d’eau là-dedans. Polluée
probablement.
— Comment le sais-tu ?
— C’est toujours ainsi. C’est la réfrigération du réacteur qui cède la première, tu ne le sais
pas ? Oublie l’entrée de chargement. Nous devons sortir par ici, si…
— Nous allons creuser un tunnel, répéta doucement le Coordinateur.
— Théoriquement, c’est faisable, consentit subitement l’Ingénieur. Ils cessèrent de parler.
Des pas se firent entendre, une lumière apparut dans le couloir au-dessous d’eux. Ils
fermèrent les yeux, blessés par l’éclat de la lampe.
— Le jambon, les biscottes, les langues de veau et quelque chose d’autre dans cette boîte –
tout de la réserve « d’extrême nécessité » ! Voici encore le chocolat et également les
bouteilles thermos.
— Apportez tout ici, dit le Docteur en montant sur la plaque. Il éclairait le chemin à ceux
qui entraient et apportaient les boîtes. Il y avait aussi des assiettes en aluminium.
Ils mangèrent en silence à la lumière de la lampe.
— Les bouteilles isolantes sont entières ? s’étonna le Cybernéticien en versant du café dans
un gobelet.
— Bizarre, mais c’est ainsi. Ce n’est pas si mal avec les conserves. Mais les congélateurs,
les réfrigérateurs, les fours à cuire, tout est en morceaux.
— Les appareils d’épuration également ? s’inquiéta le Cybernéticien.
— Également, on pourrait peut-être les réparer, mais avec quoi ? C’est un cercle vicieux ;
pour faire fonctionner le plus simple demi-automate de réparations, il faut avoir le courant
et pour avoir le courant, il faut d’abord réparer l’agrégat et pour le mettre en marche, on a
besoin d’un demi-automate.
— Vous vous êtes consultés, vous, les savants techniciens ? Quoi donc ? Y a-t-il un rayon
d’espoir ? demanda le Docteur, en mettant beaucoup de beurre sur les biscottes et en les
garnissant de tranches de jambon.
Sans attendre la réponse, il continua :
— Lorsque j’étais gamin, j’ai lu tant de livres sur les cosmonautes que leur poids
dépasserait largement celui de notre défunte fusée, mais je n’ai trouvé aucun récit, aucune
histoire ni anecdote semblable à celle que nous vivons. C’est pourquoi je ne comprends
pas !
— Parce que c’est ennuyeux, remarqua le Cybernéticien avec ironie.
— Oui, c’est quelque chose de nouveau. Robinson interplanétaire, dit le Docteur. Il ferma
la bouteille. Après notre retour, je vais le décrire si j’en ai le talent.
Le silence se fit brusquement. Ils ramassèrent les boîtes, le Physicien eut l’idée de les
ranger dans l’armoire qui contenait les scaphandres. Ils se placèrent contre la paroi afin de
permettre l’ouverture des portes qui se trouvaient dans le plancher.
— Vous savez, nous avons entendu de drôles de bruits lorsque nous étions occupés à
chercher dans le magasin, dit le Chimiste.
— Quels bruits ?
— Des gémissements et des frappements, comme si nous nous écrasions.
— Tu penses qu’un rocher est tombé sur nous ? demanda le Cybernéticien.
— C’est tout autre chose, dit l’Ingénieur. La surface extérieure a atteint une température
très élevée au moment où la fusée pénétrait dans l’atmosphère, celle de proue a même pu
fondre et maintenant les parties de la construction se refroidissent, se déplacent, des
tensions intérieures se forment et c’est cela qui provoque ces bruits, oh ! on les entend de
nouveau, écoutez…
Ils se turent. La lampe placée sur une roue plate au-dessus de l’entrée éclairait leur visage.
À l’intérieur du vaisseau, on entendait des gémissements et une série de coups qui
faiblissaient jusqu’à s’estomper totalement.
— C’est peut-être un des automates ? dit le Cybernéticien avec espoir.
— Tu l’as vu toi-même.
— Oui, mais nous n’avons pas regardé dans la réserve.
Le Cybernéticien se pencha vers les ténèbres du couloir et, se plaçant sur le bord de la
plaque, s’écria :
— Les automates de la réserve !
La voix résonna dans l’espace fermé. Mais c’est le silence qui lui répondit.
— Viens ici, nous allons examiner l’entrée convenablement, dit l’Ingénieur. Il s’agenouilla
devant la plaque défoncée légèrement et scruta le bord. Il éclaira chaque centimètre, l’un
après l’autre, en promenant le rayon lumineux le long des joints couverts de multiples
craquelures.
— Rien n’a fondu à l’intérieur, ce n’est pas étonnant, le céramite est mauvais conducteur
de la chaleur.
— Si nous essayions encore une fois ? proposa le Docteur en mettant la main sur la
manivelle.
— Ça n’a pas de sens, protesta le Chimiste.
L’Ingénieur mit la main sur la plaque et se leva d’un bond :
— Garçons, il faut de l’eau ! Beaucoup d’eau froide !
— Pour quoi faire ?
— Mettez vos mains sur la plaque, elle est chaude, n’est-ce pas ?
— Elle brûle presque.
— Quel bonheur !
— Pourquoi donc ?
— Le corps est chaud, il a augmenté de volume et la plaque également. Si nous
refroidissons la plaque, elle va rétrécir et se laissera peut-être ouvrir.
— L’eau ne suffira pas. Il faudrait de la glace. Il y en a peut-être dans les réfrigérateurs, dit
le Coordinateur.
L’un après l’autre, ils sautèrent dans le couloir qui résonna sous leurs pas rapides. Le
Coordinateur resta avec l’Ingénieur près de la plaque d’entrée.
— Elle va céder, dit-il tout bas, comme s’il se parlait à lui-même.
— Si elle n’est pas fondue, murmura l’Ingénieur. Il passait ses mains le long du bord, en
examinant la température. La céramite commence à fondre au-dessus de trois mille sept
cents degrés. Tu n’as pas remarqué à combien s’élevait la température de la surface au
dernier moment ?
— Tous les cadrans indiquaient les dates de l’année passée. Lorsque les freins nous ont
stoppés, il y avait plus de deux et demi, si je ne me trompe pas.
— Deux et demi mille, ce n’est pas beaucoup !
— Oui, mais après !
Juste au-dessus de la plaque apparut le visage du Chimiste, rouge et couvert de sueur. La
lampe qu’il portait au cou balançait, provoquait des éclairs dans les morceaux de glace qui
remplissaient le seau. Il la tendit au Coordinateur.
— Attends un peu… comment allons-nous refroidir cette plaque…, s’inquiéta l’Ingénieur.
Un moment.
Il disparut dans l’obscurité. Des pas se firent de nouveau entendre, c’était le Docteur qui
apportait deux seaux d’eau où nageaient des morceaux de glace. Éclairés par le chimiste, le
Docteur et le Physicien jetaient l’eau sur la plaque. L’eau coulait sur le plancher et dans le
couloir. En la versant pour la dixième fois, il leur sembla percevoir quelque chose – un
faible grincement. Ils poussèrent des cris de joie.
À cet instant, l’Ingénieur surgit, portant accroché à hauteur de sa poitrine, un grand
réflecteur de scaphandrier. D’un coup, il fit plus clair. L’Ingénieur mit sur le sol des
disques en plastique trouvés dans la cabine de pilotage et ils commencèrent à étaler
soigneusement sur la plaque des briques et des miettes de glace, en les pressant avec des
disques en plastique, des coussins gonflés, ainsi que des livres que le Physicien leur
apportait inlassablement. Enfin, lorsqu’ils ne purent que difficilement redresser leur dos
endolori, lorsque le petit mur de glace fondit presque entièrement sur la plaque
surchauffée, le Cybernéticien empoigna de ses deux mains la manivelle pour essayer de la
faire bouger.
— Attends, pas encore ! se fâcha l’Ingénieur, mais la manivelle tournait facilement.
Ils sautèrent de joie tandis que la manivelle tournait de plus en plus vite. L’Ingénieur
attrapa la poignée du triple verrou qui se trouvait au centre de la plaque et tira. Avec un
bruit de grosse vitre cassée, la plaque céda, d’abord légèrement, avant de heurter
brutalement les hommes les plus proches, au milieu d’une avalanche de matière noire, qui
dévalait avec fracas du trou ténébreux pour ensevelir jusqu’aux genoux ceux qui étaient en
face. Le Chimiste et le Coordinateur, qui se tenaient le plus près, furent rejetés vers les
côtés. La plaque, quant à elle, poussa le Chimiste contre la paroi latérale : sans être blessé,
il ne bougeait cependant plus. Le Coordinateur eut juste, le temps de sauter en arrière, et
faillit renverser le Docteur. Ils restaient tous immobiles. La lampe du Docteur, enfouie,
s’était éteinte ; seul le réflecteur brillait sur la poitrine de l’Ingénieur.
— Qu’est-ce que c’est ? dit le Cybernéticien d’une voix qui n’était déjà plus la sienne. Il
était derrière les autres, le dernier sur le bord de la plate-forme.
— Un échantillon de la planète Éden, répondit le Coordinateur, en aidant le Chimiste à
sortir du coin où la plaque, en tombant, l’avait enfermé !
— Oui, ajouta l’Ingénieur, toute l’entrée est obstruée, nous avons dû nous enfoncer
profondément dans la terre !
— C’est le premier atterrissage sous le sol d’une planète inconnue, n’est-ce pas ? plaisanta
le Docteur. Et du coup, ils éclatèrent tous de rire. Le Cybernéticien riait tellement que les
larmes coulaient de ses yeux.
— Assez ! cria sévèrement le Coordinateur. Nous n’allons pas rester ainsi jusqu’au matin.
Cherchez les outils, mes garçons, nous devons nous dégager.
Le Chimiste se pencha et souleva une lourde motte de terre agglomérée devant l’entrée. La
terre entrait par l’ouverture ovale, des mottes noires, brillantes, grasses, glissaient toujours
en surchargeant l’intérieur de la fusée.
Ils se retirèrent dans le couloir, car sur la plate-forme, il n’y avait plus de place pour
s’asseoir ; le Coordinateur et l’Ingénieur furent les derniers à sauter en bas.
— À quelle profondeur, avons-nous pu nous enfoncer ? demanda à mi-voix le
Coordinateur à l’Ingénieur. Ils marchaient l’un à côté de l’autre dans le couloir. Loin
devant eux, une tache de lumière passait rapidement. L’Ingénieur tendit son réflecteur au
Chimiste.
— À quelle profondeur ? Ceci dépend de beaucoup de facteurs. Tagerssen pénétra jadis
jusqu’à quatre-vingts mètres.
— Oui, mais qu’est-il resté de lui et de sa fusée !
— Et cette sonde de la Lune ? Il a fallu construire une galerie dans les rochers pour la
dégager. Dans les rochers !
— Sur la Lune, il y a de la pierre ponce…
— Comment pouvons-nous savoir ce qu’il y a ici ?
— Tu l’as vu. On dirait de la marne.
— Près de l’entrée, oui, mais plus loin ?
Il y avait très peu d’outils ; le vaisseau, comme tous les engins de vols lointains, avait à son
bord deux groupes complets d’automates et de semi-automates commandés à distance,
exécutant tous les travaux de surface et de terrassement dans des conditions planétaires
différentes.
Ces installations, cependant, ne fonctionnaient pas et, sans courant électrique, il était
impossible de les mettre en marche. La seule machine plus grande dont on disposait,
l’excavateur, mû par la micropile atomique, exigeait lui aussi de l’électricité pour le
démarrage. Il fallait absolument fabriquer des outils primitifs, des pelles et des pics ; mais
c’était tout aussi difficile. Après cinq heures d’efforts, l’équipage revint par le couloir vers
l’écluse, en portant trois bêches aplaties, avec un bout plié et deux leviers en acier traînant
également de grandes feuilles de tôle qui pouvaient servir à étançonner les parois du
tunnel. Ils transportèrent des seaux et de grandes boîtes en plastique pour véhiculer la terre.
Celles-ci étaient munies de courts tuyaux en plastique qui devaient servir de palanches.
Les trois quarts de la journée étaient déjà passés depuis la catastrophe et tout le monde
tombait de fatigue. Le Docteur décida le repos pour quelques heures mais il fallait d’abord
préparer des couchettes, ne fût-ce que provisoires, car celles des dortoirs, fixées au
plancher, se trouvaient maintenant dans la position verticale et les défaire demanderait trop
de temps. Ils installèrent des matelas gonflables à la bibliothèque où il y avait le plus de
place après l’enlèvement de la moitié des livres.
Il apparut bientôt que personne n’arrivait à s’endormir, excepté le Chimiste et l’Ingénieur.
Le Docteur se leva et partit à la recherche de somnifères. Il lui fallut une heure pour en
trouver, tant le passage vers l’infirmerie était obstrué par des appareils en morceaux, des
tessons de bocaux servant aux analyses. Tout cela était tombé des armoires murales et
encombrait l’accès à la porte. Finalement, sa montre indiquait quatre heures du matin
(temps du bord). Les tablettes de somnifère furent distribuées, la lampe éteinte et bientôt le
bruit des respirations oppressées remplit le local obscur.
Ils se réveillèrent presque tous en sursaut, à l’exception du Cybernéticien, qui avait avalé
trop de tablettes et semblait ivre. L’Ingénieur se plaignit d’une violente douleur à l’épaule.
Le Docteur y décela un gonflement douloureux, l’Ingénieur ayant probablement forcé les
articulations lors de l’ouverture des verrous de la plaque.
L’ambiance était sombre. Personne ne parlait, pas même le Docteur. Ils ne pouvaient pas
atteindre le reste des provisions à l’écluse, car sur la porte de l’armoire aux scaphandres, il
y avait le grand tas de terre. Le Physicien et le Chimiste se rendirent au magasin de la
cuisine, pour aller quérir des conserves. Il était neuf heures lorsqu’ils commencèrent à
piocher, dans l’intention de construire le tunnel.
Le travail avançait à une allure de tortue. Dans le trou ovale de l’entrée, on ne pouvait pas
prendre son élan. Les uns attaquaient la terre avec leurs pelles, tandis que d’autres
l’acheminaient au fur et à mesure dans le couloir. Après réflexion, ils décidèrent de la jeter
dans la cabine de navigation, car celle-ci était la plus proche et ne contenait rien qui pût
être nécessaire dans un avenir immédiat.
Après quatre heures de travail, la cabine de navigation était remplie de terre : celle-ci
arrivait aux genoux et le tunnel avait deux mètres à peine de longueur. La marne était
compacte, les bouts des pelles et des leviers y pénétraient difficilement, les parties en fer
pliaient lorsque les hommes les pressaient fortement au cours de leur travail ardent ; ce fut
un pic en acier, dans les mains du Coordinateur, qui s’avéra le plus efficace.
L’ingénieur craignait que le plafond en terre du tunnel ne s’affaissât, et il en surveillait
soigneusement l’étançonnage. Le soir, lorsqu’ils s’assirent à la table, tout couverts d’argile,
le tunnel, incliné vers le haut de soixante-dix degrés, s’enfonçait dans la terre à cinq mètres
et demi à peine.
L’Ingénieur regarda encore une fois au puits par lequel on pouvait descendre à l’étage
inférieur, où se trouvait, à trente mètres de l’entrée principale, une plaque servant à l’entrée
de chargement. Il n’y vit que le miroir foncé de l’eau, dont le niveau était plus haut que le
jour précédent. Un deuxième réservoir avait dû craquer, car son contenu suintait lentement.
L’eau, il la vérifia immédiatement avec un petit compteur Geiger : elle était radioactive,
polluée. Le puits refermé, l’Ingénieur retourna auprès des autres sans parler de sa
découverte.
— Si tout marche bien, nous pourrions sortir demain. Sinon, dans deux jours, déclara le
Cybernéticien qui buvait un troisième gobelet de café.
— Comment le sais-tu ?
— Je le sens.
— Il a l’intuition que ses automates n’ont pas, rit le Docteur. À mesure que la journée
avançait, son humeur s’améliorait. Lorsque les autres le remplaçaient dans les travaux au
front du tunnel, il parcourait les locaux. Il put ainsi enrichir l’équipage de deux lampes
magnéto-électriques, d’une tondeuse à cheveux, d’un chocolat vitaminé et d’un tas
d’essuie-mains. Ils étaient tous couverts d’argile, leurs combinaisons remplies de taches.
Ils ne se rasaient plus, faute d’électricité, et ils dédaignèrent même la tondeuse, trouvée par
le Docteur qui d’ailleurs ne s’en servit pas davantage.
La journée suivante, ils continuèrent à creuser. La cabine de navigation était tellement
remplie de terre qu’il était difficile de la jeter par la porte. Ils décidèrent alors de jeter la
terre dans la bibliothèque. Cette proposition chagrina le Docteur, mais le Chimiste, qui
portait avec lui la terre sur les plaques de tôles, jeta sans hésitation tout leur chargement
parmi les livres.
Le tunnel fut ouvert d’une manière inattendue ; depuis un certain moment, le sol semblait
plus sec et moins compact. Du moins, c’est ainsi qu’il avait paru aux yeux du Physicien,
même si la marne portée à l’intérieur de la fusée offrait toujours les mêmes
caractéristiques. Lors de la relève sur le front des travaux, l’Ingénieur et le Coordinateur
avaient justement repris les outils, réchauffés par le contact des mains, et avaient donné les
premiers coups aux mottes sortant de la masse informe, lorsque l’une d’elles avait disparu
subitement et une bouffée d’air était passée par le trou. Son courant léger s’était laissé
sentir immédiatement : la pression à l’extérieur était un peu plus forte que dans le tunnel et
même que dans la fusée.
La bêche et le levier en acier s’étaient remis alors à fonctionner fiévreusement, mais
personne ne portait plus la terre. Le reste de l’équipage, ne pouvant pas, faute de place,
aider les deux hommes qui étaient devant, s’était tenu à l’écart. Après quelques derniers
coups, l’Ingénieur avait voulu sortir à l’extérieur, mais le Coordinateur l’avait empêché
pour élargir davantage l’orifice, le déblayer du peu de terre qui restait encore, pour que rien
en définitive ne gênât le passage dans le tunnel. Quelques minutes s’étaient encore
écoulées et les six hommes avaient alors glissé par le trou informe vers l’extérieur, sur la
surface de la planète.
II
La nuit tombait. Le trou du tunnel s’ouvrait dans le flanc de la petite colline à pente douce
qui se terminait juste à l’endroit où ils étaient. Plus loin, jusqu’à la limite de l’horizon, au-
dessus duquel brillaient les premières étoiles, s’étendait une grande plaine. Par-ci, par-là,
mais très loin, on voyait des formes indistinctes, semblables aux arbres. Un reste de clarté à
l’ouest, au bas de l’horizon, se dissipait lentement, les couleurs perdaient leur éclat et se
couvraient d’une teinte grise uniforme. À gauche des hommes restés immobiles, se dressait
dans l’air le tronc énorme, convexe, de la fusée. L’Ingénieur avait évalué sa longueur à
soixante-dix mètres : plus de quarante se trouvaient donc sous la terre. À ce moment,
personne ne s’intéressait au gigantesque tuyau noir dressé vers le haut. Ils respiraient à
pleins poumons l’air frais, qui avait une odeur légère, indéfinie et inconnue. Ils regardaient
en silence devant eux.
C’est alors qu’un sentiment d’impuissance les envahit. Les manches des outils leur
tombaient des mains. Ils regardaient l’espace interminable, les horizons plongés dans
l’obscurité, les étoiles qui clignotaient paresseusement, en cadence, au-dessus de leurs
têtes.
— L’étoile polaire ? demanda le Chimiste, en baissant inconsciemment la voix. Il montra
du doigt une étoile qui clignotaient faiblement sur le ciel sombre de l’est.
— Non, on ne la voit pas d’ici. Nous sommes maintenant, oui… nous sommes sous le pôle
Sud de la Galaxie. Un moment… la Croix du Sud devrait se trouver quelque part là…
Levant la tête, ils regardaient tous le ciel déjà presque noir, rempli de constellations. Ils se
mirent à énumérer leurs noms, à les montrer du doigt, ce qui les anima pour un moment.
Les étoiles étaient en réalité la seule chose qui ne leur était pas inconnue au-dessus de cette
plaine morte.
— Il commence à faire froid, comme au désert, dit le Coordinateur.
— Rien à faire aujourd’hui, il faut rentrer.
— Quoi ? Dans cette tombe ? s’indigna le Cybernéticien.
— Sans cette tombe, nous serions morts en deux jours, répondit froidement le
Coordinateur. Ne vous conduisez pas comme des enfants.
Sans dire un mot de plus, il se retourna, s’approcha lentement du trou dont la tache noire
était à peine visible sur la pente de la colline et il se glissa à l’intérieur du tunnel. Pendant
un moment, on vit encore sa tête, puis elle disparut.
Les autres se regardèrent en silence.
— Rentrons, murmura le Physicien, résigné.
Ils le suivirent sans enthousiasme. Pendant que les premiers se glissaient dans le trou noir,
l’Ingénieur qui se tenait le dernier à côté du Cybernéticien dit :
— Tu as remarqué cette odeur étrange qui flotte dans l’air ?
— Oui, elle est un peu âcre… Tu en connais la composition ?
— L’air est semblable à celui de la terre, avec une addition d’un élément inoffensif. Je ne
me rappelle plus lequel, les données se trouvent dans le petit livre vert, sur le deuxième
rayon de la biblio…
Il s’arrêta parce qu’il se rappelait qu’il avait lui-même rempli d’argile la bibliothèque.
— De la…, dit-il sans colère, avec une grande tristesse, et il se glissa à son tour dans le
trou sombre.
Resté seul, le Cybernéticien ne se sentit pas à l’aise. Ce n’était pas la peur, mais
l’impression d’être perdu dans un paysage terriblement étranger – et ce retour au fond du
trou argileux lui semblait humiliant. « Comme des vers », pensa-t-il. Il baissa la tête avec
résignation et gagna le tunnel derrière l’Ingénieur. Sans penser à désobéir, il s’arrêta au
moment où il était déjà enfoncé jusqu’aux épaules, leva la tête et jeta un regard d’adieu aux
étoiles scintillantes.
Le lendemain, certains voulaient sortir les provisions et déjeuner dehors, mais le
Coordinateur s’y opposa. Ce serait, disait-il, un embarras superflu. Ils mangèrent donc à la
lumière de deux lampes, sous la plaque d’entrée, en buvant le café déjà refroidi.
Subitement, le Cybernéticien demanda :
— Écoutez, comment expliquer que nous avons eu tout le temps de l’air convenable ?
Le Coordinateur sourit. Il avait des ombres grises sur ses joues creuses.
— Les bonbonnes d’oxygène sont intactes. L’épuration est moins bonne. Un seul filtre
automatique travaille normalement : le filtre chimique, celui d’avarie, car tous les filtres
électriques sont en panne. Dans six, sept jours, nous serions étouffés.
— Tu le savais bien… ? demanda lentement le Cybernéticien.
Le Coordinateur ne répondit pas.
— Qu’allons-nous faire ? demanda le Physicien.
Ils lavèrent la vaisselle dans un seau d’eau. Le Docteur l’essuyait avec un de ses essuies.
— Il y a de l’oxygène ici, dit-il, en jetant l’assiette en aluminium sur un tas d’autres. Ceci
signifie qu’il y a aussi de la vie. Qu’en sais-tu ?
— Autant que rien. C’est la sonde cosmique qui a pris un échantillon, c’est de là que
provient toute notre science.
— Comment ? Elle n’a même pas atterri ?
— Non.
— Alors, on a beaucoup de renseignements ! Il essayait de se laver le visage avec de
l’alcool qu’il versait d’une petite bouteille sur un morceau d’ouate. Ils avaient très peu
d’eau pour leur toilette et ne s’étaient pas lavés depuis deux jours. Le Physicien regardait
son image à la lumière de la lampe en utilisant comme miroir la surface polie d’un
climatiseur.
— C’est beaucoup, répondit calmement le Coordinateur. Si la composition de l’air était
autre, s’il n’y avait pas d’oxygène, je vous tuerais.
— Quoi ? Le Cybernéticien faillit laisser tomber le flacon.
— Et je me tuerais également. Nous n’aurions aucune chance de survie. Pas une sur un
milliard. Maintenant, nous l’avons.
Ils se turent.
— La présence de l’oxygène implique-t-elle l’existence de plantes et d’animaux ? demanda
l’Ingénieur.
— Pas nécessairement, répondit le Chimiste. Sur les planètes Alpha du Petit Chien, il y a
de l’oxygène, mais il n’y a ni plantes, ni animaux.
— Et qu’est-ce qu’il y a ?
— Les luménoïdes.
— Les luménoïdes ? Ces bactéries ?
— Ce ne sont pas des bactéries.
— C’est sans importance, dit le Docteur. Il rangea la vaisselle et ferma les boîtes de vivres.
Nous avons d’autres choses à faire. On ne peut pas mettre le Défenseur en marche ?
— Je n’ai pas vu le Défenseur, avoua le Cybernéticien. Il n’est pas facile d’arriver jusqu’à
lui. Tous les automates ont été arrachés de leurs socles, il faudrait un levier de deux tonnes
pour enlever toute cette ferraille. Il gît au fond du vaisseau.
— Mais nous devons avoir des armes ! s’écria le Cybernéticien.
— Et les électrojecteurs ?
— Je voudrais bien savoir avec quoi tu vas les charger ?
— Tu as le courant dans la cabine de pilotage. Il y en avait au moins !
— Il n’y en a plus. Probablement un court-circuit dans les accumulateurs.
— Pourquoi les électrojecteurs ne sont-ils pas chargés ?
— L’instruction interdit le transport d’électrojecteurs chargés, murmura l’Ingénieur,
contrarié.
— Que les diables emportent…
— Cesse !
Le Cybernéticien haussa les épaules, sans répondre au Coordinateur. Le Docteur sortit.
L’ingénieur apporta de sa cabine un sac à dos léger en nylon, et en emplit les poches de
boîtes plates contenant des rations de vivres « de l’extrême nécessité ». Lorsque le Docteur
reparut, il tenait en main un cylindre court, oxydé, terminé par un robinet.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda l’Ingénieur, intrigué.
— C’est une arme.
— Quelle arme ?
— Le gaz somnifère.
L’Ingénieur se mit à rire.
— Comment peux-tu savoir si ton gaz endormira ce qui vit sur cette planète ? Et puis,
comment veux-tu te défendre en cas d’attaque, en donnant une narcose en gouttes ?
— En cas de grand danger, tu pourras au moins utiliser cette narcose pour toi même, dit le
Chimiste. Ils éclatèrent tous de rire. Le Docteur riait le plus fort.
— Chaque être, qui respire l’oxygène, peut être endormi avec ça. Quant à la défense,
regarde !
Il pressa la détente à la base du cylindre. Un filet très fin de liquide s’évapora aussitôt,
gicla dans le fond obscur du couloir.
— Enfin… puisqu’on n’a rien d’autre…, dit l’Ingénieur sans conviction.
— Nous y allons ? demanda le Docteur, mettant le cylindre dans une poche de sa
combinaison.
— Nous y allons.
Le soleil était loin, petit, mais plus chaud que le soleil terrestre. Ils furent davantage
frappés par le fait que le soleil n’était pas rond. Ils le regardaient à travers les doigts, à
travers du papier rouge, semi-transparent, qui avait servi à emballer des petits paquets pour
les protéger des rayons.
— Il est aplati par la vitesse de rotation autour de l’axe, n’est-ce pas ? dit le Chimiste au
Coordinateur.
— Oui. On l’a mieux vu au cours du vol. Te rappelles-tu ?
— Peut-être, alors, comment dire, ça ne m’intéressait pas à ce moment…
Tournant le dos au soleil, ils fixèrent la fusée dont la grande masse blanche en forme de
rouleau se dressait en biais sur la petite colline. Elle ressemblait à une rampe de lancement
de projectiles gigantesques. La surface de la fusée, blanche à l’ombre, argentée au soleil,
semblait intacte. L’Ingénieur s’approcha de l’endroit où le vaisseau s’enfonçait dans le sol,
traversa le rempart de terres remuées et rejetées tout autour de la fusée et promena sa main
sur la plaque de blindage.
— Pas mauvais, ce céramite, dit-il sans se retourner.
— Si je pouvais examiner les buses… Impuissant, il regardait vers le haut, dans la
direction des tuyaux qui se trouvaient au bout de la fusée, suspendue au-dessus du niveau
de la plaine.
— Nous allons les voir encore, dit le Physicien. Nous irons maintenant un peu plus loin,
faire une petite reconnaissance, n’est-ce pas ?
Le Coordinateur monta sur le sommet de la colline et ses compagnons le suivirent. La
plaine, inondée de soleil, s’étendait à leurs pieds dans toutes les directions, égale,
uniforme, jaunâtre ; on pouvait distinguer dans le lointain des silhouettes, aperçues déjà le
jour précédent, mais dans la lumière solaire, on voyait bien que ce n’étaient pas des arbres.
Le ciel, bleu comme celui de la terre, était vert sur la ligne de l’horizon. De petits nuages –
cirrocumulus – passaient, presque invisibles, dans la direction du nord. Le Coordinateur
vérifia les quatre points cardinaux sur la petite boussole qu’il portait au poignet. Le
Docteur se pencha et, du bout du pied, il se mit à creuser le sol.
— Pourquoi rien ne pousse-t-il ici ? demanda-t-il, étonné.
C’est ce qui les frappa. En effet, la plaine, sur toute son étendue, était dépourvue de
végétation.
— On dirait que cette région subit actuellement une transformation, dit le Chimiste d’une
voix hésitante. Vous voyez ces taches plus loin ? Elles sont de plus en plus jaunes, là, à
l’ouest, je suppose que c’est le désert. Le vent y enlève le sable et l’apporte ici, où la
colline est en argile.
— Ça, nous l’avons vu de bien près, dit le Docteur.
— Nous devons avoir un plan sommaire de l’expédition, proposa le Coordinateur.
— Les réserves que nous avons prises suffisent pour deux jours.
— Difficilement. Nous avons peu d’eau, intervint le Cybernéticien.
— Nous devons épargner l’eau tant que nous ne la trouvons pas ici ; s’il y a de l’oxygène,
il y aura aussi de l’eau. Je pense que nous procéderons ainsi : nous allons partir de la base
en plusieurs directions, tout droit et pas trop loin pour rentrer en sécurité et sans hâte
excessive.
— Maximum trente kilomètres dans une direction, remarqua le Physicien.
— D’accord. Il ne s’agit que d’une reconnaissance sommaire.
— Attendez, dit l’Ingénieur, qui se tenait quelques pas plus loin, plongé dans de tristes
pensées, ne croyez-vous pas que nous nous conduisons comme des fous ? Nous sommes
victimes d’une catastrophe sur une planète inconnue. Nous avons réussi à quitter le
vaisseau sinistré. Au lieu de réunir toutes nos forces pour le réparer, pour faire fonctionner
ce qui peut être sauvé, nous allons partir en excursion, sans armes, ni moyens de nous
défendre, sans savoir ce qui peut nous arriver.
Le Coordinateur attendait en silence. Il promenait son regard sur les visages qui
l’entouraient : ils n’avaient pas été rasés depuis trois jours – ce qui leur donnait un aspect
sauvage. Les paroles de l’Ingénieur les avaient impressionnés, mais ils ne disaient rien : ils
attendaient plutôt ce qu’il allait encore dire.
— Non, Henri, six hommes ne réussiront pas à déterrer la fusée, tu le sais très bien. Il faut
du temps pour mettre en marche le moindre agrégat. Combien ? il est difficile de le
préciser. La planète est habitée. Mais nous ne savons rien d’elle. Nous n’avons pas fait son
tour avant la catastrophe. Nous l’approchions du côté de l’hémisphère Nord et, par une
erreur fatale, nous sommes entrés dans sa queue de gaz. En descendant, nous sommes
arrivés jusqu’à la ligne du terminateur ; j’ai été couché à côté de l’écran qui a sauté le
dernier. J’ai vu, ou j’ai cru voir, quelque chose qui ressemblait à… une ville.
— Pourquoi n’as-tu rien dit ? demanda lentement l’Ingénieur.
— Oui, pourquoi ? répéta le Physicien.
— Parce que je n’étais pas sûr. Je ne sais pas où la chercher. La fusée tournait et j’ai perdu
l’orientation. Il existe quand même une petite chance que nous recevions de l’aide. Je
voudrais ne pas en parler, mais vous savez tous que nos chances sont faibles. La majeure
partie de notre réserve a inondé l’étage inférieur et l’eau est polluée. En outre, nous en
avons besoin. Je crois donc que nous pouvons prendre un certain risque.
— Je suis d’accord avec vous, dit le Docteur.
— Moi aussi, ajouta le Physicien.
— Qu’il en soit ainsi, murmura le Cybernéticien et il s’éloigna de quelques pas vers le sud,
comme s’il ne voulait pas écouter ce que disaient les autres.
Le Chimiste inclina la tête. L’Ingénieur descendit de la colline, mit son sac à dos et
demanda :
— Dans quelle direction ?
— Vers le nord, dit le Coordinateur.
L’Ingénieur partit, les autres le suivirent. Lorsqu’ils se retournèrent, quelques minutes plus
tard, la colline n’était plus visible, seule la fusée se dessinait sur le fond du ciel, comme un
canon d’artillerie.
Il faisait très chaud. Leurs ombres se raccourcissaient pendant qu’ils marchaient, les
souliers s’enlisaient dans le sable ; on n’entendait que leurs pas mesurés et leurs
respirations. Ils s’approchaient de l’une de ces silhouettes, qu’ils avaient prises pour des
arbres, le soir précédent, et déjà, ralentissaient l’allure. Un tronc gris, comme la peau d’un
éléphant, à reflet métallique, sortait du sol brun : pas plus gros qu’un bras d’homme il se
terminait à deux mètres au-dessus de la terre par une sorte de calice large et plat. Il n’était
pas possible de voir d’en bas s’il était ouvert ou pas. Il était immobile. Les hommes
s’arrêtèrent à quelques mètres de ce tronc étrange et l’Ingénieur voulut s’en approcher et le
toucher, lorsque le Docteur s’écria :
— Touche pas !
L’Ingénieur recula instinctivement. Le Docteur le tira par le bras, prit une petite pierre de
la grosseur d’une fève et la lança.
La pierre traça dans l’air une ligne courbe et tomba directement dans le calice plat et plissé.
Ils tressaillirent, tant la réaction fut violente et inattendue : le « calice » oscilla, se referma,
siffla comme pour laisser sortir le gaz, et toute la colonne grise, tremblant de fièvre, fut
engloutie dans la terre, comme si elle était aspirée par elle. Le trou qui en resta se remplit
d’abord d’un brai moussant, avant d’être recouvert par le sable dont la couche grossit
rapidement. Bientôt, on ne vit plus nulle trace de tronc, ni de l’ouverture. Ils étaient encore
sous l’impression de ce qu’ils avaient vu, lorsque le Chimiste cria :
— Regardez !
Ils se retournèrent. Un moment plus tôt, à quelques dizaines de mètres devant eux, il y
avait encore trois ou quatre troncs, hauts et sveltes comme le premier. À présent, ils avaient
disparu.
— Ils sont tous engloutis par la terre ! s’écria le Cybernéticien.
Ils regardaient autour d’eux, mais ne virent aucune trace de « calices ». Le soleil chauffait
plus fort, la chaleur était difficile à supporter. Ils se mirent en route de nouveau.
Après une heure, ils formaient une longue caravane. Le premier qui marchait, le Docteur,
portait maintenant le sac à dos ; derrière lui, venait le Coordinateur ; le Chimiste fermait la
marche. Ils déboutonnèrent leur combinaison, et certains allèrent même jusqu’à retrousser
leurs manches. Couverts de sueur, la bouche sèche, ils se traînaient lentement à travers la
plaine. Une longue raie apparut à l’horizon.
Le Docteur s’arrêta pour attendre le Coordinateur.
— Combien avons-nous fait, d’après toi ?
Le Coordinateur regarda en arrière, vers le soleil. On ne voyait plus la fusée.
— La planète a un rayon plus petit que la terre, répondit-il. Il toussota, essuya son visage
avec un mouchoir. Nous avons fait environ huit kilomètres.
Le Docteur, les paupières gonflées, distinguait de plus en plus mal. Sur ses cheveux noirs,
il portait une calotte en toile qu’il humectait de temps à autre avec l’eau de son bidon.
— C’est tout de même de la folie, dit-il, avec un sourire inattendu. Ils regardaient tous les
deux dans la direction où quelques minutes plus tôt, ils pouvaient encore voir leur fusée.
On ne discernait plus que les silhouettes fines et grises des « calices » ! Ils étaient sortis de
nouveau de terre !
Les autres se rapprochèrent. Le Chimiste étendit sur le sol la toile de tente roulée et s’assit
dessus, ou plutôt, se jeta sur elle.
— Eh bien, on ne trouve pas de traces de la civilisation locale, dit le Cybernéticien, en
fouillant dans ses poches. Il trouva des pastilles vitaminées au milieu d’un emballage
chiffonné et il les offrit à ses compagnons.
— Sur la terre, il n’existe pas un désert pareil, n’est-ce pas ? ajouta l’Ingénieur. Pas de
routes, pas de machines volantes.
— Tu n’espères pas rencontrer ici une copie fidèle de la civilisation terrestre ? s’esclaffa le
Physicien.
— Ce système est permanent, commença le Docteur, la civilisation a pu se développer à
Éden pendant un temps plus long que sur la Terre, alors…
— À condition que ce soit une civilisation d’êtres semblables à l’homme, l’interrompit le
Cybernéticien.
— Écoutez un peu, ne nous arrêtons pas ici, dit le Coordinateur. Allons plus loin ; en une
demi-heure, nous devrions atteindre ce qu’on voit là. Il montra la raie violette à l’horizon.
— Et c’est quoi ?
— Je ne sais pas, mais quand même, c’est quelque chose. Peut-être trouverons-nous de
l’eau.
— Pour moi, l’ombre me suffirait déjà, dit l’Ingénieur de sa voix rauque. Il se rinça la
bouche d’une gorgée d’eau.
Les courroies des sacs et des ballottins claquèrent lorsqu’ils les mirent sur leur dos. Le
groupe s’étira derechef et recommença sa marche à travers les sables. Ils passèrent à côté
de quelques « calices » et quelques formes plus grandes qui semblaient s’appuyer sur des
lianes descendant vers la terre, à quelques deux cents mètres ; mais il était exclu de
modifier l’itinéraire qu’ils s’étaient fixés. Le soleil était au zénith quand le paysage
changea.
Il y avait moins de sable, la terre pénétrait à la surface par de longues crêtes basses,
rousses, brûlées par le soleil. Par-ci, par-là, des touffes de mousse morte, de couleur grise,
perçaient le sable. Quand on les heurtaient, elles tombaient en poussière, comme du papier
brûlé. La raie violette se divisait en groupes bas et courts et sa teinte changeait, devenait
plus claire, comme de la verdure saupoudrée de bleu délavé.
La bise du nord apportait le parfum léger, subtil, qu’ils respiraient avec une curiosité
méfiante.
Lorsqu’ils se trouvèrent aux abords d’un mur aux formes sombres et compliquées, ceux qui
marchaient en tête s’arrêtèrent pour que les autres puissent les rejoindre et c’est en groupe
ordonné qu’ils s’en approchèrent.
À une distance de cent pas, ces formes pouvaient passer pour des buissons, des arbustes,
portant des grands nids d’oiseaux. Elles ne leur ressemblaient pas en vérité, mais les yeux
des hommes s’efforçaient de voir en elles des volumes et des objets connus.
— Ce sont des araignées ? dit le Physicien avec une hésitation dans la voix. À ce moment,
tout le monde croyait voir des araignées, petites, hérissées de poils durs, immobiles sur
leurs pattes extrêmement longues et fines.
— Mais ce sont des plantes ! s’écria le Docteur.
Il s’approcha lentement d’une « araignée » verdâtre. En effet, les « jambes » n’étaient que
de grosses tiges, dont les nœuds bulbeux et velus ressemblaient aux articulations de la patte
d’un insecte. Ces tiges, au nombre de six, sept ou huit, sortaient d’une glande cotonneuse et
se rejoignaient ensuite comme des arcs dans un « corps », ayant la forme d’une pomme de
pin ou d’un abdomen d’insecte. Le « corps » lui-même était couvert de fils d’araignées
« scintillant au soleil ». Les « araignées » végétales poussaient assez près les unes des
autres, mais on pouvait passer entre elles ; par-ci, par-là, des branchettes plus claires et des
pousses portant des bourgeons avaient presque la couleur des feuilles terrestres. Le
Docteur, selon son habitude, lança d’abord une petite pierre dans les « abdomens »
suspendus quelques mètres au-dessus de la terre et, ne voyant aucune réaction, il en
examina la tige et la coupa avec son couteau. Un suc aqueux, jaune clair, gicla de
l’intérieur : il se mit à mousser immédiatement, changea de couleur, vira à l’orange et puis
au roux, se coagula ensuite comme la résine et répandit une intense odeur aromatique, qui
plut à tout le monde au premier moment, mais devint désagréable quelques instants plus
tard. Dans ce fourré étrange, il faisait plus frais que dans la plaine.
Seuls les « abdomens » volumineux des plantes donnaient de l’ombre. Ils étaient plus
nombreux à mesure que les hommes avançaient dans les broussailles en évitant de toucher
les branches et surtout leurs jeunes pousses qui éveillaient en eux un dégoût inexplicable.
Le sol était spongieux, mou, exhalant des vapeurs qui rendaient la respiration difficile. Sur
leurs mains, sur leurs visages, passaient les ombres des « abdomens », grands ou petits,
haut ou bas, hérissés d’épines de couleur orange, ou bien secs, fanés, cadavériques, traînant
de longs fils d’araignée. Lorsque le vent soufflait, toute cette broussaille faisait un bruit
sourd, désagréable, comme si l’on brassait des milliers de petits papiers. Il ne ressemblait
nullement au murmure doux de la forêt terrestre. Par moments, les plantes enchevêtrées
leur fermaient le chemin et il leur fallait chercher par où passer. Ils avançaient moins vite
que dans la plaine. Après un certain temps, ils cessèrent de regarder vers le haut,
d’observer des « abdomens » velus, de les comparer à des pins ou à des cocons.
Brusquement, le Docteur, qui marchait en tête, aperçut juste devant son visage un cheveu,
gros, noir, brillant, pendu verticalement – comme un fil de coton ou de fer – mais au
moment où il voulut l’écarter, il se ravisa et comme ils n’avaient précédemment rien
rencontré de semblable, il leva les yeux et resta figé sur place.
Quelque chose, couleur de nacre, composé de plusieurs tiges sortant d’un des « cocons » le
regardait sans bouger. Il avait senti ce regard avant de se rendre compte où se trouvaient
les yeux de cet être informe ; il cherchait en vain sa tête, ses membres, il n’en vit que la
peau, luisante, en forme de sac gonflé, avec un entonnoir long et foncé, d’où pendait un
cheveu gros et noir, long de deux mètres.
— Qu’y a-t-il ? demanda l’Ingénieur, qui s’arrêta à ses côtés. Le Docteur ne répondit pas,
et l’autre suivit la direction de son regard pour s’immobiliser aussitôt.
— Avec quoi regarde-t-il ? demanda l’Ingénieur et il recula d’un pas, pris de dégoût pour
cette créature qui le filtrait de son regard, avide, concentré. Même si on ne voyait pas ses
yeux, on en devinait l’emplacement.
— Oh ! quelle saleté ! siffla derrière eux le Chimiste. Ils étaient tous groupés près de
l’Ingénieur et du Docteur qui s’écartait déjà. Les autres reculèrent instantanément en
observant le Docteur qui sortait le cylindre oxydé de sa poche, et visait d’un geste bien
calculé le corps bulbeux plus clair que le reste de la végétation environnante. Lorsqu’il eut
tiré, beaucoup de choses se produisirent. En une fraction de seconde, ils virent d’abord un
éclair, si fort qu’ils en furent éblouis, à l’exception du Docteur qui avait fermé les yeux
juste à ce moment ; le filet de liquide jaillissait encore quand les tiges se replièrent,
craquèrent, tout en émettant de la vapeur noire.
Le monstre tomba par terre avec un bruit de masse molle. Il resta inerte pendant une
seconde, comme un ballon grumeleux dont l’air s’en va – seul le cheveu noir tournait et
dansait follement, coupant l’air de ses mouvements rapides. Il disparut ensuite et, sur la
mousse spongieuse, à leurs pieds, les membres informes, bulbeux de la créature bizarre se
dispersèrent en glissant comme des limaces. Avant qu’un des hommes eût pu bouger ou
parler, la fuite ou plutôt la dispersion se terminait déjà : les restes du monstre – des petites
chenilles – s’enfoncèrent dans la terre, près des tiges. Il n’y avait plus rien. Seule une odeur
doucereuse et insupportable irritait les narines.
— C’était peut-être une colonie ? demanda le Chimiste, guère rassuré. Il frottait ses yeux.
Les autres clignaient des paupières, des flocons noirs dansaient encore dans leurs yeux
éblouis.
— E pluribus unum, répondit le Docteur, ou plutôt e uno plures, je ne sais pas si c’est du
bon latin, mais c’est peut-être une créature qui se divise en cas de danger…
— Ça sent mauvais, dit le Physicien, allons-nous-en.
— Oui, partons, acquiesça le Docteur. Et quelques mètres plus loin, il ajouta :
— Que serait-il arrivé si j’avais touché ce cheveu ?…
— Ça pourrait te coûter cher de satisfaire cette curiosité, ajouta le Chimiste.
— Peut-être pas. Tu sais comme moi que souvent l’évolution donne aux êtres innocents
des aspects menaçants.
— Oh ! cessez cette discussion ! Là, de l’autre côté, il fait plus clair maintenant, s’écria le
Cybernéticien. Pourquoi diable sommes-nous entrés dans cette forêt d’araignée !!!
Ils entendirent le bruissement d’un ruisseau et s’arrêtèrent. Mais lorsqu’ils se remirent en
route, le bruit s’intensifia, puis faiblit et s’estompa totalement.
Les broussailles se faisaient plus rares, le sol se ramollissait. Il était désagréable de
marcher : on avançait comme sur des marais, sur l’herbe d’un pré humide. Malgré les
clapotements, il n’y avait aucune trace d’eau. Mais subitement, ils se trouvèrent au bord
d’un entonnoir de quelques dizaines de mètres. Au milieu y poussaient de rares plantes à
huit bras, éloignées les unes des autres, qui semblaient très vieilles. Les tiges s’étaient
séparées et paraissaient incapables de soutenir le nœud central. Elles rappelaient beaucoup
plus les grosses araignées sèches que celles rencontrées précédemment. Au fond du trou, il
y avait, par endroits, des morceaux dentelés rouillés, d’une masse poreuse, partiellement
enfoncée dans la terre et couverte de végétation. L’Ingénieur descendit immédiatement
vers le fond. Chose bizarre, ce n’est qu’au moment où il apparut au milieu de l’entonnoir
que les autres, restés au bord de l’excavation, y virent une ressemblance avec un cratère, un
lieu de catastrophe.
— On dirait le trou d’une bombe, dit le Physicien.
Debout sur le bord du cratère, il observait l’Ingénieur qui s’approchait de grands restes aux
pieds de la plus haute « araignée » et essayait de les déplacer.
— C’est du fer ? cria le Coordinateur.
— Non, répondit l’Ingénieur. Il disparut entre les morceaux dressés vers le haut, qui
évoquaient la partie cassée d’un cône.
Il émergea des broussailles, écartant les tiges qui se cassèrent. Il revenait le visage sombre.
Quelques-uns l’aidèrent à remonter la pente. Voyant leur mine interrogative, il haussa les
épaules.
— Je ne sais pas ce que c’est, avoua-t-il, je n’en ai aucune idée. C’est vide et rien en
dessous, la corrosion est très avancée – une histoire ancienne, peut-être cent ou même trois
cents ans.
Ils contournèrent le cratère en silence et se dirigèrent vers les buissons, là où ceux-ci
étaient les plus bas, et où, plus séparés les uns des autres, ils laissaient un espace étroit,
bien que difficilement accessible. Ce couloir était rectiligne, les tiges, des deux côtés,
semblaient être coupées et écrasées, les gros nœuds de plantes-araignées partiellement jetés
de côté, pêle-mêle, étaient plats et secs. Foulés aux pieds, ils crissaient, comme l’écorce
séchée des arbres. Ils décidèrent d’emprunter ce sentier à la queue leu leu : il fallait écarter
les branches, les restes de tiges sèches, mais on avançait quand même plus vite que tout à
l’heure. Le sentier qui suivait une courbe se dirigeait visiblement vers le nord. Ils longèrent
ainsi les derniers résidus de plantes naines, mortes, et se retrouvèrent dans une plaine de
l’autre côté des broussailles.
Là où le sentier quittait les buissons, se distinguait une trace peu profonde. Ils la prirent au
premier abord pour une piste mais il s’agissait plutôt d’un sillon – un petit fossé d’une
vingtaine de centimètres, couvert de lichens vert-argent, doux au toucher. Ce « gazon »
étrange, comme l’appela le Docteur, s’étendait loin, tout droit comme un coup de fusil,
aboutissant à une bande claire qui fermait l’horizon, tel un mur, d’un bout à l’autre de la
plaine.
Au-dessus de cette bande brillaient des cimes pointues pareilles à des tours gothiques,
couvertes de tôle argentée. Ils marchaient vite et trouvaient à chaque pas des détails
nouveaux. La plaine s’étendait de deux côtés ; des arcs gigantesques perturbaient son
homogénéité. Ils étaient égaux, ressemblaient au toit d’un immense hangar, étaient placés
la courbe vers le bas ; quelque chose de gris remplissait les excavations entre les piliers des
arcs et l’on aurait dit qu’un sable gris ou un liquide trouble coulait le long des courbes.
Lorsqu’ils s’en approchèrent, le vent répandit une odeur étrange, amère, qui n’était pas
désagréable, un parfum de fleurs inconnues peut-être. Ils marchaient en diminuant les
distances entre eux. Les arcs du toit immense s’élevaient de plus en plus haut, telles des
arcades d’un pont retourné, chaque arcade étant longue d’un kilomètre. Quand deux arcs se
touchaient de leurs pointes, sur le fond des nuages, quelque chose brillait comme un miroir
reflétant la lumière du soleil, clignotant en cadence.
Le mur, en face d’eux, bougeait. Il était formé de cordes de couleur beige et ressemblait à
la péristaltique ; des plis ondulant le traversaient à des distances régulières. Le mur avait
l’air d’un rideau, fait d’une matière insolite, derrière lequel glisseraient des éléphants ou
des animaux plus grands encore. À l’endroit où se terminait ce sentier étroit, concave,
couvert de mousse de velours, la concentration de l’odeur amère était devenue
insupportable.
Le Cybernéticien se mit à tousser.
— Cette odeur peut être toxique, dit-il. Ils se figèrent ; leurs ombres courtes, informes,
collaient à leurs pieds. Ils regardaient le passage cadencé des ondes. Puis ils s’avancèrent à
quelques pas du rideau qui semblait être homogène et tissé de grosses fibres mates. Le
Docteur chercha une petite pierre et la lança devant lui. Elle disparut comme si elle était
fondue ou évaporée sans toucher la surface mobile.
— Est-elle tombée dedans ? dit le Cybernéticien avec un soupçon de doute sans la voix.
— Pas du tout ! s’écria le Chimiste, elle n’a même pas touché ce… ce…
Le Docteur fit alors toute une poignée de pierres et de mottes de terre et les lança l’une
après l’autre : elles tombaient toutes, sans même atteindre le rideau, quelques centimètres
devant lui. L’Ingénieur détacha une clé du trousseau qu’il portait en poche, la lança en
direction du rideau qui bruissait à ce moment. La clé sonna comme si elle heurtait une tôle
et disparut.
— Quoi maintenant ? dit le Cybernéticien, en regardant le Coordinateur. Celui-ci ne
répondit pas. Le Docteur jeta par terre son sac à dos, sortit une boîte de conserves, coupa
avec son couteau un cube de viande en gelée et le lança vers le « rideau ». Le morceau de
la gelée se colla à la surface mate, y resta suspendu un court instant, commença ensuite à
diminuer, comme s’il fondait.
— Vous savez, dit le Docteur avec des yeux brillants, c’est peut-être un filtre, un écran de
filtrage, quelque chose de ce genre…
Le Chimiste découvrit sur son sac à dos une branchette d’une « plante-araignée » qui
s’était accrochée à son sac lorsqu’ils traversaient les broussailles, et la lança sans réfléchir
dans la direction du store ondulant. Mais la tige sèche rebondit sur le « rideau » et tomba
aux pieds du Chimiste.
— C’est un sélecteur… ? dit-il avec hésitation.
— Mais oui, certainement !
Le Docteur s’approcha du « rideau » jusqu’à ce que le bout de son ombre sur la terre en
touchât le bord. Il pointa son arme noire et poussa sur la détente. Le jet du liquide fusa et
une ouverture ovale surgit à la surface du « rideau », montrant un grand espace obscur
traversé par des étincelles en haut et en bas, tandis qu’au fond volaient de multiples
flammèches blanches et roses. Le Docteur recula violemment, toussota, ses narines et sa
gorge brûlées par l’odeur amère. Ils s’éloignèrent aussitôt.
L’ouverture ovale rétrécissait. Les ondes ralentissaient en arrivant vers elle, passaient au-
dessus et en dessous et s’en allaient rapidement. Elle diminuait toujours plus. Subitement,
quelque chose de noir, terminé par une excroissance en forme de doigt, apparut au milieu,
passa en un éclair autour de l’ouverture qui se ferma au même instant.
Ils se trouvaient de nouveau devant la surface unie qui se gonflait et dégonflait en cadence.
L’Ingénieur proposa de tenir un conseil qui, d’après le Docteur, n’était qu’une
manifestation de leur impuissance. Ils décidèrent finalement d’avancer le long de la grande
construction ; ils prirent leurs sacs à dos et partirent. Ils marchèrent trois kilomètres, en
rencontrant sur leur chemin plusieurs « gazons » étroits qui aboutissaient tous à la plaine.
Pendant un certain temps, ils discutèrent entre eux au sujet de ces « gazons ». À quoi
servaient-ils ? L’hypothèse qu’ils jouaient un rôle dans l’agriculture fut écartée comme
invraisemblable. Le Docteur essayait même d’examiner quelques lichens, arrachés dans
une bande vert foncé ; ils rappelaient la mousse, mais sur leurs racines, dardaient de petits
bulbes contenant des graines dures et noires.
Midi était passé depuis bien longtemps. Ils avaient faim et ils firent halte pour manger
quelque chose, en plein soleil, car ils préféraient ne pas rentrer dans les broussailles,
éloignées de huit cents mètres, les touffes denses de « plantes-araignées » leur ayant laissé
de trop mauvais souvenirs.
— D’après les histoires que j’ai lues dans mon enfance, dit le Docteur, la bouche pleine,
dans ce rideau maudit devrait se faire un trou crachant le feu et un type ayant trois bras et
une seule jambe, très grosse, devrait en sortir. Il porterait sous le bras un
télécommunicateur. Il serait un télépathe astral. Il se dirait représentant d’une civilisation
très évoluée qui…
— Cesse de raconter des bêtises, dit le Coordinateur. Il versa de l’eau de sa thermos dans
un gobelet qui s’était couvert de rosée. Pensons plutôt à ce que nous allons faire.
— Je pense, dit le Docteur, qu’il faut entrer là-dedans. Et il se leva comme s’il voulait
mettre son projet à exécution.
— Je voudrais bien savoir par où, ajouta paresseusement le Physicien.
— Tu es devenu fou ! s’écria le Cybernéticien d’une voix haute.
— Je ne suis pas fou du tout. Évidemment, nous pouvons pérégriner encore longtemps, à
condition que ces types unijambistes nous donnent quelque chose à manger.
— Tu ne le penses pas sérieusement ? dit l’Ingénieur.
— Mais si ! Et tu sais pourquoi ? J’en ai marre tout simplement. Il tourna les talons.
— Arrête-toi ! cria le Coordinateur.
Le Docteur avançait, droit vers le rideau, sans prêter attention à leurs appels. Il était déjà à
un mètre de la draperie, lorsqu’ils sautèrent sur leurs pieds et coururent le rattraper. En
entendant le bruit de leurs pieds, il toucha le rideau de sa main.
Sa main disparut. Le Docteur resta immobile pendant une seconde, puis il avança d’un pas
et cessa d’exister. Ses compagnons, hors d’haleine, s’arrêtèrent, vacillant sur leurs pieds, à
l’endroit où restait encore la trace de son soulier.
D’un coup, la tête du Docteur se montra dans l’air au-dessus du « rideau ». Son cou était
coupé droit comme au couteau, les larmes coulaient de ses yeux, il éternuait bruyamment
sans arrêt.
— Il fait un peu lourd à l’intérieur, dit-il, et nom d’une pipe, comme ça chatouille le nez !
Mais on peut résister quelques minutes. Est-ce un lacrymoir ? Suivez-moi, ça ne fait pas
mal, on ne sent rien.
À la hauteur où devaient se trouver ses épaules, un de ses bras apparut.
— Que le diable t’emporte ! s’écria l’Ingénieur avec autant d’admiration que d’effroi, et il
saisit la main du Docteur qui l’entraîna à l’intérieur, le faisant disparaître à son tour. L’un
après l’autre, ils s’approchèrent du rideau mouvant.
Le Cybernéticien était le dernier. Il hésitait un peu, quelque chose le serrait à la gorge, son
cœur battait comme un marteau. Il ferma les yeux, avança d’un pas. Une totale obscurité
l’entourait… lorsqu’il fit clair, il se trouvait à côté des autres, au fond d’une grande
étendue, remplie d’un bruit de respiration haletante. Des rouleaux immenses, des colonnes
ou tuyaux de grosseur inégale, montaient en biais vers le haut ou descendaient tout droit
vers le bas, défilaient, se croisaient, grossissaient ou s’amincissaient, tournant autour de
leurs longs axes, se cachant l’une derrière l’autre, vibrant, avançant dans toutes les
directions. Dans cette forêt de corps luisants, on entendait un clappement de plus en plus
rapide qui cessait d’un coup – quelques voix glougloutantes suivaient et ensuite toute cette
série de sons reprenait de nouveau.
L’odeur amère était difficile à supporter. L’un après l’autre, ils se mirent à éternuer, les
yeux mouillés de larmes. En s’essuyant le visage, ils s’éloignèrent de quelques pas du
« rideau » qui, vu de l’intérieur, ressemblait à une cascade de liquide noir et sirupeux.
— Enfin ! Nous savons où nous sommes ! C’est une fabrique, une fabrique automatisée !
explosa presque l’Ingénieur en éternuant deux fois.
Lentement, ils s’habituaient à l’odeur amère. Ils n’éternuaient plus mais ils regardaient
toujours autour d’eux avec les yeux pleins de larmes. Encore une vingtaine de pas sur le
fond élastique comme du caoutchouc, et des puits noirs apparurent… Des objets brillants,
lancés en l’air par ces puits, passaient si vite qu’il n’était pas possible de distinguer leurs
formes. Ils avaient la dimension d’une tête humaine, semblaient être incandescents ; jetés
en l’air, ils étaient aussitôt absorbés par les colonnes terminées en pipes qui les aspiraient
sans cesser de tourner. Ils ne disparaissaient pas tout de suite, car à travers les parois
tremblantes des colonnes, comme à travers les verres fumés, on voyait encore leur éclat
rose faiblissant et leur passage par l’intérieur de la « colonne » vers une destination
inconnue.
— Production de série, à la chaîne, murmura l’Ingénieur derrière son mouchoir.
Il fit le tour du puits, en posant ses pieds avec précaution. D’où venait la lumière ? Le
plafond était semi-transparent ; le reflet faible, uniforme, se perdait dans la mer de corps
souples qui passaient comme des fluides aériens. Tous ces engins élastiques semblaient
obéir à un seul commandement, se mouvoir à la même allure. Les fontaines lançaient vers
le haut des objets rougis au feu. La même chose se répétait à la grande hauteur, sous le
plafond, où les courbes tracées dans l’air par des corps volants, mais beaucoup plus grands,
étaient également visibles.
— Nous devons trouver le dépôt de produits finis, ou au moins ce qui constitue ici la
production achevée, s’exclama l’Ingénieur, excité. Le Coordinateur le toucha à l’épaule :
— Quel genre d’énergie ? Qu’en penses-tu ?
L’ingénieur haussa les épaules.
— Je n’en ai aucune idée.
— Je crains que nous ne trouvions pas avant un an le produit fini ; les halls ont des
kilomètres de longueur, dit le Physicien.
Chose étrange, plus ils avançaient à l’intérieur du hall, plus facile il leur était de respirer,
comme si l’odeur amère n’était exhalée qu’à proximité du « rideau ».
— Et nous, n’allons-nous pas nous égarer ? s’inquiéta le Cybernéticien.
Le Coordinateur consulta sa boussole.
— Non, elle indique bien… j’espère qu’il n’y a ici aucun fer, aucun électro-aimant.
Pendant plus d’une heure, ils se promenèrent dans la forêt vibrante de l’étrange usine et
arrivèrent finalement, à un endroit plus dégagé. Un souffle d’air frais, froid, presque
réfrigéré, se fit sentir. Les colonnes qui couraient dans toutes les directions avaient cédé la
place à une gigantesque volute. De grosses branches courbées descendaient d’en haut et
s’agitaient à travers l’air comme des fouets : elles avaient des bouts grossis et laissaient
tomber par leur intermédiaire une avalanche d’objets noirs, brillants, qui culbutaient
violemment et fondaient à l’intérieur de la volute, à un endroit qu’ils ne pouvaient pas voir
parce qu’il se trouvait à quelques mètres au-dessus de leurs têtes.
Convexe comme une lentille, la paroi brune de la volute en face d’eux, secouée en son
centre, gonfla. Ils reculèrent malgré eux, la vésicule grossissante ayant un air menaçant.
Tout à coup, elle craqua sans bruit et, de son corps ouvert, jaillit un torrent d’objets noirs.
Au même moment, un peu plus bas, une grosse cuvette sortit d’un large puits et les objets
noirs tombèrent en tambourinant sur le coussin en caoutchouc au fond de la cuvette ; ils
sautaient, dansaient, bondissaient sur le coussin agité par des secousses continuelles, et qui,
à son tour, les lançait en l’air, les faisait voler, pour les ranger finalement d’une manière
stupéfiante, en ordre impeccable, de sorte qu’ils constituaient, après quelques secondes, un
quadrilatère régulier au fond de la cuvette.
— Produits finis ! s’exclama l’Ingénieur, courant sans réfléchir vers le bord de la cuvette.
Il se pencha pour prendre un objet noir, le plus proche. Au dernier moment, le
Coordinateur l’attrapa par la ceinture de sa combinaison et c’est uniquement grâce à ce
soutien que l’Ingénieur ne fut pas précipité dans la cuvette, car il ne voulait pas lâcher le
lourd objet et ne pouvait pas le soulever tout seul. Le Physicien et le Docteur lui prêtèrent
main-forte et c’est ainsi, par l’effort commun que la chose fut hissée.
Grand comme un tronc humain, l’objet avait des segments plus clairs, semi-transparents,
dans lesquels brillaient des rangs de cristaux de plus en plus petits. Les segments avaient
des ouvertures aux bords grossis, munis d’anses. Une mosaïque en ornait la surface ; elle
était rugueuse au toucher et faite d’une matière de couleur violette, foncée, qui paraissait
noire à la lumière et qui était extrêmement dure. Il s’agissait là d’un produit très
compliqué.
L’Ingénieur s’agenouilla et, regardant de tous côtés dans les ouvertures, s’efforça de
découvrir des pièces mobiles ; il tâtait, frappait – personne ne le dérangeait dans ses efforts.
Cela dura assez longtemps.
Le Docteur, de son côté, observait la cuvette. Après avoir fermé le quadrilatère
géométrique des mêmes corps que celui examiné par l’Ingénieur, celle-ci s’éleva en l’air
dans une série de secousses et, d’un coup, se ramollit d’un seul côté en changeant d’aspect
et en devenant une sorte d’énorme cuillère. À ce moment, une espèce de grande gueule
avança à sa rencontre, s’ouvrit, répandit une odeur chaude, âcre, engloutit tous les produits
avec un clappement sonore, se referma pour les avaler ensuite et s’éclaira d’une lumière à
l’intérieur. Le Docteur vit le noyau incandescent de la fournaise qui faisait fondre les
objets, les transformait en une masse homogène, brûlante, de couleur orange. L’éclat
s’éteignait, la grande gueule devenait sombre. Le Docteur, oubliant ses compagnons,
contournait les deux colonnes dans lesquelles coulaient maintenant, comme dans un grand
gosier, les grains incandescents de la masse. Il s’enfonçait dans le labyrinthe et, la tête
levée, tout en essuyant les larmes de ses yeux, il s’efforçait de suivre la marche de la masse
flamboyante qui disparaissait par moments, bien qu’il en retrouvât toujours la trace, parce
qu’elle brillait en serpentant dans les colonnes. Enfin, il s’arrêta dans un endroit qui lui
semblait connu. Il vit les corps incandescents partiellement formés tomber dans un trou
noir, tandis que d’autres, à côté, jaillissaient vers le haut d’un puits ouvert pour être ensuite
aspirés par les grosses colonnes ayant à leurs bouts une sorte de trompe d’éléphant. Ils
passaient à travers les colonnes, rougies par tous les objets brûlants, et diminuaient de
volume à une certaine hauteur. Le Docteur poursuivait son examen, marchant la tête levée,
oubliant tout le reste. Les objets qui passaient au cœur des arceaux le devançaient sans
cesse mais c’était sans importance, puisque de longues rangées d’autres suivaient toujours.
Tout à coup, il faillit tomber et poussa un cri de surprise.
Il se trouvait de nouveau dans un endroit désert ; devant lui se dressait la gigantesque
coupole de la volute : la grêle des produits noirs, refroidis par leur longue pérégrination,
tombait d’en haut vers l’intérieur. Le Docteur la contourna. Il savait déjà de quel côté elle
allait déboucher et se retrouva près des hommes entourant l’Ingénieur qui examinait
toujours le produit noir, tandis que le grand ballottin craquait déjà et vomissait toute la
« production achevée » au sein de la cuvette.
— Allô ! Ne vous fatiguez pas ! Je sais déjà tout ! Je vais vous le dire immédiatement !
s’écria le Docteur.
— Où étais-tu ? Je commençais à être inquiet, s’exclama le Coordinateur. Tu as vraiment
découvert quelque chose ! L’Ingénieur ne sait rien.
— Si c’était rien ! ce ne serait pas si mal ! grogna l’Ingénieur. Il bondit sur ses pieds,
donna un coup de pied à l’objet noir et toisa le Docteur d’un regard méfiant.
— Qu’as-tu découvert ?
— Eh bien, c’est comme ça, dit le Docteur avec un sourire étrange. Les objets sont aspirés
là. Il montra la gueule qui s’ouvrait à ce moment. Oh ! elle se réchauffe à l’intérieur, vous
voyez ? Tous ces objets vont fondre, tous seront mélangés, monteront par paquets vers le
haut, où ils seront traités tant qu’ils restent chauds. Encore rouges de chaleur, ils
descendent en bas, sous la terre, où doit se trouver un étage encore. Là, ils sont traités et
reviennent ici par ce puits. Ils sont alors tout pâles, mais restent brillants ; ils partent en
excursion vers le toit, tombent ensuite dans ce pétrin (il montra la cuvette), puis au « dépôt
des produits finis ». Ils descendent de nouveau dans la gueule, ils fondent là-dedans et
recommencent le cycle sans fin. Ils se forment, ils fondent, se forment de nouveau.
— Tu as perdu la raison ? chuchota l’Ingénieur. De grosses gouttes de sueur lui perlaient
sur le front.
— Tu ne me crois pas ? Tu peux le vérifier toi-même.
L’Ingénieur vérifia. Deux fois.
Cela leur prit une bonne heure. Lorsqu’ils se réunirent à côté de la cuvette où se formait
justement le quadrilatère des « produits finis », l’obscurité commençait à tomber dans le
hall.
L’Ingénieur était comme fou, tremblait de colère. Les autres, étonnés comme lui, ne
vivaient cependant pas cette découverte d’une manière aussi intense.
— Nous devons sortir d’ici immédiatement, dit le Coordinateur ; dans l’obscurité, ce sera
plus difficile. Il saisit par le bras l’Ingénieur qui se laissa entraîner sans résistance. Tout à
coup, il se dégagea, bondit vers l’objet noir qu’ils avaient laissé et le souleva avec
difficulté.
— Tu veux le prendre ? dit le Coordinateur. Bien ! Aidez-le, les gars.
Le Physicien prit l’objet par les anses, et avec l’aide de l’Ingénieur, le transporta à la limite
du hall. Le Docteur traversa tranquillement le mur sirupeux et luisant de la « cascade » et
se retrouva sur la plaine, dans l’air frais du soir. Il aspirait avec délices les souffles d’air
frais. Les autres le rejoignirent, l’Ingénieur et le Physicien posèrent avec soulagement leur
fardeau par terre, à l’endroit où ils avaient laissé leurs sacs à dos.
Ils allumèrent le réchaud pour chauffer un peu d’eau, diluèrent dans celle-ci un cube de
viande concentrée et se mirent à manger. Très affamés, ils mangèrent en silence.
Pendant ce temps, la nuit tombait. Les étoiles apparurent. Leur éclat grandissait à chaque
moment, les broussailles, déjà indistinctes, avaient fondu dans le crépuscule ; seule la
flamme bleue du petit réchaud, oscillant dans le vent, donnait un peu de lumière. Derrière
leurs dos, la haute muraille de l’usine, plongée dans l’obscurité, n’émettait aucun son. On
ne voyait même pas si les ondes horizontales la traversaient.
— Il fait vite noir ici, comme chez nous dans la zone tropicale, dit le Chimiste, nous
sommes tombés dans la proximité de l’Équateur.
— Oui, on le dirait, répondit le Coordinateur, quoique je ne connaisse même pas
l’inclinaison vers l’écliptique de la planète.
— Comment ? Ça doit être connu.
— Évidemment. Les données sont dans le vaisseau.
Ils se turent. Le froid nocturne se faisait sentir ; ils s’enveloppèrent de couvertures et le
Physicien se mit à dresser la tente. Il gonfla la toile jusqu’à ce qu’elle devienne rigide,
pareille à une demi-sphère aplatie, avec la petite entrée juste au-dessus de la terre. Il partit
à la recherche de petites pierres avec lesquelles on pourrait retenir les bords de la tente
pour que le vent ne l’emporte pas. Il y avait bien des piquets mais pas de quoi les enfoncer
dans la terre. Le Physicien ne trouva que de petits éclats de pierres et retourna les mains
vides vers les hommes assis autour de la petite flamme bleue.
Tout à coup, son regard tomba sur l’objet rond apporté de l’usine. Il le souleva et le mit sur
le bord de la tente.
— Ainsi, il va au moins servir à quelque chose, dit le Docteur qui l’observait.
L’Ingénieur restait accroupi, la tête appuyée sur les mains : il était l’image du désespoir. Il
ne parlait pas ; même pour demander une assiette, c’est par un son inarticulé qu’il
s’exprimait.
— Et quoi maintenant, mes chers amis ? dit-il en se redressant.
— Dormir, c’est clair, répondit le Docteur calmement. Il sortit soigneusement une cigarette
de son étui, l’alluma en aspirant la fumée avec plaisir.
— Et demain, quoi ? demanda l’Ingénieur. On voyait que son calme n’était qu’une
membrane fine tendue à l’extrême.
— Henri, tu te conduis comme un enfant, dit le Coordinateur. Il nettoyait la casserole avec
de la terre pulvérisée. Nous allons examiner demain la section suivante de halls. Nous
avons vu aujourd’hui, j’estime, quelque quatre cents mètres.
— Et tu espères trouver autre chose ?
— Je n’en sais rien. Nous avons devant nous un jour encore. L’après-midi, nous serons
obligés de retourner à la fusée.
— Je m’en réjouis beaucoup, murmura l’Ingénieur. Il se leva, s’étira, gémit. J’ai tous les os
endoloris, avoua-t-il.
— Nous aussi, l’assura le Docteur avec bonhomie. Écoute, est-ce que tu ne peux rien dire
de ceci ? Il montra de sa cigarette la forme à peine visible de l’objet qui retenait le bord de
la tente.
— Je peux. Pourquoi pas ? Évidemment, je le peux. C’est une pièce qui sert d’abord à…
— Non, parle sérieusement. Cet objet a certains éléments. Moi, je n’y connais rien.
— Et tu penses que moi, j’y connais quoi que ce soit ? explosa l’Ingénieur. C’est le fruit du
travail d’un fou (il montra de sa main le hall invisible). Ou plutôt de fous. C’est la
civilisation des aliénés, voilà ce qu’est Éden Nous avons apporté ici un produit de toute
une série de processus, ajouta-t-il plus calmement. Le pressage, l’enfoncement de segments
transparents, le traitement thermique, l’émaillage. Ce sont les polymères hautement
moléculaires et cristaux non organiques. À quoi ça peut servir, je n’en sais rien. C’est une
partie seulement, ce n’est pas un tout. Mais cette partie même, sortie de ce moulin fou, me
paraît également insensée.
— Que veux-tu dire ? demanda le Coordinateur. Le Chimiste ramassait les assiettes et les
provisions, étendait les couvertures. Le Docteur éteignit sa cigarette et en mit
soigneusement la moitié dans l’étui.
— Je n’ai pas de preuves. Il y a des maillons à l’intérieur qui ne riment à rien. On dirait un
circuit électrique fermé en soi, mais coupé par des pièces isolantes. Ceci ne peut
fonctionner, il me semble du moins. Enfin, après tant d’années, une sorte d’intuition
professionnelle se forme en nous. Je peux me tromper, évidemment, mais, non, je préfère
ne pas parler.
Le Coordinateur se leva. Les autres le suivirent et lorsqu’ils éteignirent le réchaud,
l’obscurité totale les avait enveloppés. Les étoiles ne donnaient pas de lumière, elles
brillaient dans un ciel étrangement bas.
— Deneb, dit le Physicien tout bas.
Ils regardaient le ciel.
— Où ? là ? questionna le Docteur, en baissant intentionnellement la voix.
— Oui. Et celle plus petite à côté, c’est la Gamme du Cygne. Nom d’une pipe, qu’elle est
claire !
— Trois fois plus claire que sur la Terre, acquiesça le Coordinateur.
— Il fait froid et on est loin de la maison, soupira le Docteur.
Personne ne broncha. Ils entraient l’un après l’autre dans la boule gonflée de la tente. Ils
étaient si fatigués que seule leur respiration parvint aux oreilles du Docteur lorsque, selon
son habitude, il leur souhaita la « bonne nuit » dans l’obscurité.
Lui, il ne dormait pas encore, pensant qu’ils agissaient à la légère. Pendant la nuit, quelque
vilaine créature pouvait sortir des broussailles toutes proches ! Il aurait fallu poster une
sentinelle… Il se demanda un instant s’il ne devait pas assumer cette besogne en
volontaire, mais, souriant ironiquement, il soupira et se retourna. Il ne sut même pas quand
il s’endormit.
Au matin, le soleil les réveilla. Il y avait un peu plus de nuages. Ils mangèrent le maigre
petit-déjeuner en laissant le reste de vivres pour le dernier repas. Pour les provisions
suivantes, il était nécessaire de retourner à la fusée.
— Qu’on puisse se laver, ne fût-ce qu’une fois, se plaignit le Cybernéticien. Une telle
chose ne m’est jamais arrivée ! Sentir mauvais, sentir la sueur ! C’est horrible ! L’eau
devrait se trouver quelque part !
— Là où il y a de l’eau, il y a également le coiffeur, répondit le Docteur avec sérénité, en
se regardant dans la petite glace et en faisant des mines tantôt sceptiques, tantôt héroïques.
Je crains seulement que le coiffeur sur cette planète ne rase d’abord tous les cheveux et les
plante ensuite un à un sur la tête. C’est même très vraisemblable, sais-tu ?
— Dans la tombe, tu vas aussi plaisanter ? explosa l’Ingénieur, puis il ajouta, gêné :
Pardon, je ne voulais pas…
— Ça ne fait rien, répondit le Docteur. Dans la tombe pas, mais aussi longtemps que je le
pourrais. Eh bien, nous partons, n’est-ce pas ?
Ils emballèrent leurs affaires, dégonflèrent leur tente et, bien chargés, se mirent en route le
long du « rideau » ondulant, jusqu’à plus d’un kilomètre de leur lieu de campement.
— Je ne sais pas si je me trompe, mais le « rideau » paraît plus haut ici, dit le Physicien,
regardant à travers les paupières mi-fermées les arcs s’étendant dans deux directions, leurs
pointes clignotant très haut de leurs lumières argentées.
Ils déposèrent leurs bagages au même endroit et partirent vers le hall. Ils entrèrent sans
aucun incident comme la veille. Le Physicien et le Cybernéticien fermaient la marche.
— Que penses-tu de cette disparition ? questionna le Chimiste. Il se passe tant de choses
ici, que j’ai oublié complètement ce détail !
— C’est une histoire de réfraction, répondit le Physicien sans conviction.
— Et sur quoi s’appuie le toit ? Pas sur ceci, tout de même ! Il montra le « rideau »
ondulant dont ils s’approchaient.
— Je n’en sais rien. Les piliers sont peut-être cachés à l’intérieur, ou de l’autre côté.
— Alice au pays des merveilles, – la voix du Docteur les salua de l’intérieur. Nous
commençons ? Dans quelle direction irons-nous pour commencer ?
L’environnement était assez semblable à celui qu’ils avaient vu le jour précédent. Ils y
circulaient plus sûrement et plus vite. Au début, il leur parut même que tout était pareil.
Les colonnes, les puits, la forêt de gosiers obliques, vibrants, les jaillissements, les
clignotements ! Toute une théorie de processus se déroulaient à la même allure. Mais
lorsqu’ils virent les « produits finis », au milieu d’une cuvette-dépôt, ils constatèrent, après
un certain temps, que ceux-ci étaient différents, plus grands et d’une autre forme que ceux
aperçus la veille. De surcroît, ces produits, qui étaient semblablement repris et remis en
circulation, n’étaient pas identiques. En principe, ils rappelaient un demi-œuf plissé à son
sommet, portant des traces distinctes comme s’il devait être attaché à d’autres corps. Des
trous de tuyaux y étaient aménagés, dans lesquels se mouvaient des plaquettes convexes,
sortes de soupapes ou ventilateurs. Lorsqu’ils comparèrent entre eux un nombre important
de ces objets, ils constatèrent que les uns avaient des cornes ouvertes, d’autres trois ou
quatre, ces dernières étaient plus petites et pas toujours achevées, comme si le façonnage
était interrompu au cours du travail. La plaque convexe remplissait parfois toute
l’ouverture du tuyau, parfois une partie seulement ; dans certains cas, il n’y en avait pas.
Une seule fois, ils découvrirent un embryon de plaquette, réduit aux dimensions d’un grain
de pois. La surface de l’« œuf » était polie, mais dans d’autres exemplaires, la douille
rugueuse de la soupape n’était pas identique. Ils en trouvèrent même un avec deux
plaquettes jumelles, partiellement fondues ensemble et communiquant par une petite
ouverture. De forme convexe, elles évoquaient une sorte de huit. Le Docteur les appela
« les jumeaux siamois ». Cette pièce avait jusqu’à huit cornes de plus et les plus petites
d’entre elles ne s’ouvraient pas à l’extérieur comme les autres.
— Qu’en dis-tu ? demanda le Coordinateur agenouillé à côté de l’Ingénieur qui examinait
toute cette collection pêchée dans la cuvette.
— Rien pour le moment. Nous allons plus loin, répondit l’Ingénieur en se levant. On
voyait pourtant qu’il était de meilleure humeur.
Ils comprenaient déjà que le hall se divisait en sections qui n’étaient séparées les unes des
autres que par la seule unité du cycle intérieur des processus exécutés. Les installations de
la production – notamment la forêt qui haletait, serpentait, se contractait – étaient partout
les mêmes.
Quelques centaines de mètres plus loin, ils rencontrèrent une section qui, tout en exécutant
les mêmes mouvements que la précédente (vibrant, clapotant, soufflant), transportait dans
ses conduits, jetait dans les puits ouverts, lançait d’en haut, aspirait, façonnait, agglomérait
et fondait strictement rien.
Alors que dans les autres sections, on pouvait observer les demi-produits rougis au feu, les
objets refroidis ou achevés partout, ici, le vide remplaçait ces pérégrinations compliquées
vers les côtés, vers le haut, vers le bas.
Pensant d’abord que le produit était invisible parce que tout à fait transparent, l’Ingénieur
se pencha sur les installations, essaya d’attraper des objets invisibles qui devaient jaillir de
gosiers ouverts. Il ne trouva rien.
— C’est de la démence, dit le Chimiste, horrifié.
L’Ingénieur n’en fut pas ému.
— Très intéressant, dit-il en s’éloignant avec les autres.
Ils s’approchaient de l’espace où régnait un vacarme qui ne cessait d’augmenter. C’était un
bruit mou, mais assourdissant, comme si des millions de peaux lourdes et humides
frappaient un grand tambour mal tendu. Tout à coup, il fit plus clair.
Une véritable pluie d’objets noirs tombait de dizaines de glaçons suspendus au plafond ; ils
rebondissaient sur des membranes leur coupant la route, une fois d’un côté, une fois de
l’autre. Les diaphragmes étaient tendus verticalement et gonflaient en cadence, comme si
un gaz les remplissait ; ils étaient de couleur grise, transparente comme des vessies. Les
objets emportés au milieu de leur chemin par des tourbillons de bras serpentant, tournant,
vibrant très vite, atterrissaient en bas. Et là, ils se rangeaient en ordre, l’un à côté de l’autre,
en quadrilatères, en rangs impeccables, tandis que de l’autre côté glissait, lentement, une
masse énorme, aplatie, pareille à une baleine qui, tout en poussant un long soupir,
engloutissait chaque fois quelques rangs de « produits finis ».
— Dépôt, expliqua l’Ingénieur flegmatiquement. Ceux qui viennent d’en haut sont
terminés et ceci est un transporteur qui les enlève et les remet en circulation.
— Comment sais-tu qu’il les remet ? Ici, peut-être pas, demanda le Physicien.
— Parce que le dépôt est plein.
Personne n’avait bien compris, mais ils se taisaient, en continuant à marcher.
Vers quatre heures, le Coordinateur avait donné le signal de retour. Ils se tenaient à ce
moment au fond d’une section, composée de deux départements. Le premier fabriquait de
grands disques munis d’anses, le deuxième les coupait et mettait à leur place des fragments
de bagues elliptiques ; après quoi, les disques descendaient au souterrain, d’où ils
ressortaient lisses, « rasés », comme disait le Docteur, pour subir de nouveau le processus
de soudure.
Lorsqu’ils se retrouvèrent sur la plaine et se dirigèrent vers la tente et les bagages, en
marchant en plein soleil – celui-ci était encore haut –, l’Ingénieur déclara :
— Tout devient clair petit à petit.
— Vraiment ? répliqua le Chimiste avec ironie.
— Oui, consentit le Cybernéticien. Qu’en penses-tu ? il s’adressait au Docteur.
— C’est un cadavre, répondit celui-ci.
— Quel cadavre ? demanda le Chimiste, qui ne comprenait rien de ce qu’ils disaient.
— Un cadavre qui remue, ajouta le Docteur.
Ils marchèrent un moment en silence.
— Puis-je enfin apprendre ce que ça signifie ? demanda le Chimiste, presque irrité.
— Un complexe commandé à distance pour fabriquer différentes pièces et qui s’est déréglé
avec le temps, parce qu’on l’a laissé sans aucune surveillance, expliqua l’Ingénieur.
— Ah ! Et depuis combien de temps ? Tu peux le dire ?
— Je ne sais pas.
— On peut émettre une hypothèse avec une grande approximation et un risque pas moindre
que c’est arrivé… il y a au moins quelques dizaines d’années, dit le Cybernéticien.
— Ou peut-être plus longtemps encore. Si j’apprenais que c’était il y a deux cents ans, je
ne serais pas étonné.
— Ou même mille ans, ajouta le Cybernéticien, flegmatiquement.
— Les cerveaux électroniques se dérèglent, comme tu le sais, à une allure qui concorde
avec le coefficient, commença le Cybernéticien, mais l’Ingénieur l’interrompit :
— Ils peuvent fonctionner sur des bases différentes des nôtres et nous ne savons même pas
si ce sont des systèmes électroniques ou pas. Personnellement, j’ai des doutes. Le matériel
de construction n’est pas métallique, il est semi-liquide.
— Peu importe les détails, dit le Docteur. Qu’est-ce que vous pensez de tout cela ? C’est-à-
dire, quel horoscope établissez-vous ? Quant à moi, c’est plutôt sombre.
— Tu penses aux habitants de la planète ? demanda le Chimiste.
— Je pense aux habitants de la planète.
III
Tard dans la nuit, ils arrivèrent en vue de la colline sur laquelle se dressait le vaisseau. Pour
accélérer la marche et éviter la rencontre avec les locataires des broussailles, ils les
traversèrent à l’endroit où les arbustes présentaient des distances d’une vingtaine de
mètres, comme si elles étaient rejetées vers les côtés par une charrue énorme. Dans les
mottes de terre retournées et couvertes de mousse, il n’y avait que des lichens de velours.
D’un coup, le crépuscule enveloppa la plaine, lorsque déjà la silhouette oblique de la fusée
était bien visible. Ils ne durent même pas allumer leurs lampes. Ils avaient faim, mais ils
étaient surtout fatigués. Alors, ils décidèrent de dresser la tente à la surface.
Le Physicien, qui avait soif mais malheureusement plus d’eau, voulut boire et descendit par
le tunnel à l’intérieur du vaisseau. Il s’absenta assez longtemps. Les autres continuaient à
dresser la tente gonflée, lorsqu’ils entendirent son cri, encore de dessous la terre. Ils
bondirent vers l’ouverture, l’aidèrent à arriver à la surface. Ses mains tremblaient. Il était si
énervé qu’il parlait difficilement.
— Qu’est-il arrivé ? Calme-toi ! Ils criaient tous à la fois. Le Coordinateur le prit par les
épaules.
— Là. Il montra le corps de la fusée au-dessus de leurs têtes. Là, il y avait quelqu’un.
— Quoi ?
— Comment le sais-tu ?
— C’était qui ?
— Je ne sais pas.
— Alors, comment sais-tu qu’il y avait quelqu’un ?
— D’après les traces. Je suis entré par erreur dans la cabine de navigation : elle était
précédemment remplie de terre. Il n’y a plus de terre.
— Comment ? Il n’y a plus de terre ?
— Il n’y en a pas. C’est presque propre.
— Et où se trouve cette terre ?
— Je ne sais pas.
— Tu as vu les autres locaux ?
— Oui. C’est-à-dire, j’ai… oublié qu’il y avait la terre dans la cabine de navigation et
d’abord, je n’ai rien pensé, car je voulais seulement boire. Je me suis rendu au magasin,
j’ai trouvé de l’eau, mais je ne savais pas avec quoi la prendre, alors je suis allé dans ta
cabine (il regardait le Cybernéticien), et là…
— Quoi, diable ?
— Tout était couvert de… mucosités.
— Mucosités ?
— Oui, transparentes, gluantes. Je les ai certainement sur mes semelles : Je n’ai rien vu,
j’ai senti d’un coup que mes souliers collaient.
— Quelque chose suinte peut-être des réservoirs, ou une réaction chimique a eu lieu, tu
sais bien que la moitié des récipients du laboratoire ont été cassés.
— Ne dis pas de bêtises ! Donnez ici la lumière et regardez mes pieds.
La tache de lumière descendit vers les souliers du Physicien qui brillaient par endroits,
couverts d’une sorte de membrane ou d’émail incolore.
— Ça ne prouve pas que quelqu’un était ici, dit faiblement le Chimiste.
— Même à ce moment, je ne me suis pas rendu compte. J’ai pris le gobelet et je suis
retourné au magasin. J’ai senti que mes semelles collaient, mais je ne faisais pas attention.
J’ai bu de l’eau et lorsque je suis revenu, quelque chose m’a poussé à entrer dans la
bibliothèque, je ne sais pas pourquoi. J’étais un peu inquiet, mais je ne pensais à rien de
semblable. J’ai ouvert la porte, j’ai éclairé la pièce : c’était propre, aucune trace de terre !
J’avais cependant jeté cette terre moi-même ! Alors, je me suis rappelé immédiatement
qu’il y en avait là et qu’il y en avait également dans la cabine de navigation !
— Et puis après ? demanda le Coordinateur.
— Rien, je suis revenu ici.
— Il est peut-être encore là. Dans la cabine de pilotage, ou au deuxième magasin, chuchota
le Cybernéticien.
— Je ne le pense pas, murmura le Coordinateur.
La lampe tenue par le Docteur éclairait un morceau du sol. Ils se tenaient autour du
Physicien qui avait encore la respiration accélérée.
— Aller là ou pas ? Le Chimiste réfléchissait tout haut, mais on voyait bien qu’il ne brûlait
pas d’envie de réaliser ce projet.
— Montre tes souliers encore une fois, dit le Coordinateur.
Il examina soigneusement la couche luisante qui recouvrait les semelles. Il faillit se cogner
contre la tête du Docteur qui s’était penché en même temps que lui ! Ils se regardèrent
mutuellement mais ne dirent rien.
— Nous devons faire quelque chose, dit le Cybernéticien, désespéré.
— Cependant, rien n’est arrivé. Un spécimen de la faune locale est entré dans le vaisseau,
n’a rien trouvé d’intéressant pour lui et a disparu, dit le Coordinateur.
— Un lombric, sûrement, n’est-ce pas ? Grand comme un requin, ou peut-être deux
requins ? lança le Cybernéticien. Et la terre ? Où est-elle ?
— C’est bizarre, en effet. Peut-être…
Sans achever, le Docteur se mit à explorer les environs. Ils virent sa silhouette qui
s’éloignait dans l’éclat de la lampe. La tache de clarté se concentrait sur la terre ou courait
en faiblissant dans les ténèbres.
— Hé, là-bas ! cria-t-il d’un coup. Hé ! J’ai trouvé !
Ils coururent vers lui. Il se trouvait devant un rempart de terre long de quelques mètres,
tassé et couvert de mucosités par endroits.
— Il me semble que c’est quand même un lombric, bredouilla le Physicien d’une voix
changée.
— Si c’est ainsi, nous sommes obligés de passer la nuit dans une fusée, décida d’un coup le
Coordinateur. Nous allons d’abord fouiller tous les locaux pour avoir une certitude et
ensuite, nous refermerons la plaque.
— Mon cher ami, ça va durer toute la nuit ! Nous n’avons pas regardé tous les locaux une
seule fois ! gémit le Cybernéticien.
— Je regrette, mais il le faut.
Ils abandonnèrent la tente gonflée à son sort et ils se glissèrent dans le tunnel.
Ils visitèrent le vaisseau, éclairant tous les coins. Il semblait au Physicien que les restes des
tableaux à la cabine de pilotage avaient changé de place, mais personne n’en était certain.
Ensuite, l’Ingénieur émit le doute d’avoir laissé les outils qui avaient servi à la fabrication
des pelles et des pics dans le même état où ils les retrouvèrent !
— Peu importe, s’impatienta le Docteur, nous n’allons pas jouer maintenant aux détectives,
il est presque deux heures !
Ils se couchèrent à trois heures sur des matelas enlevés des couchettes. Grâce à l’Ingénieur
qui avait verrouillé les portes en acier fermant les deux étages de machines, ils purent
gagner du temps. L’air dans le vaisseau fermé leur semblait lourd, une odeur désagréable y
flottait. Ils tombaient de fatigue. Ils se débarrassèrent de leurs souliers et de leurs
combinaisons, éteignirent la lumière. Peu après, ils étaient plongés dans un sommeil
inquiet.
Le Docteur se réveilla en pleine obscurité. Il était totalement lucide. Il regarda sa montre.
Pendant quelques instants, il ne prit pas conscience de l’heure car elle ne correspondait pas
avec l’obscurité environnante. Il avait oublié qu’il se trouvait dans la fusée, sous terre.
Finalement, il consulta la couronne verte d’étincelles sur le cadran de sa montre : il était
presque huit heures. Il s’étonna – dormir si peu ! Il poussa un soupir de regret. Il allait se
retourner sur sa couchette, lorsqu’il s’immobilisa soudain.
Quelque chose se passait dans le vaisseau. Il le sentit avant de l’entendre. Le plancher
tremblait légèrement. Quelque part, loin, quelque chose sonnait. C’était à peine
perceptible… Il s’assit sur sa couchette, le cœur battant de plus en plus fort.
— Il est donc revenu ! Il songeait à la créature dont les traces muqueuses avaient été
découvertes par le Physicien. Il veut forcer la plaque d’entrée.
Le vaisseau trembla tout à coup comme si une force gigantesque voulait l’enterrer encore
plus profondément. Un des hommes gémit dans son sommeil. Le Docteur crut un moment
que ses cheveux devenaient des fils rougis au feu. Le vaisseau pesait seize mille tonnes !
Le plancher tremblait : c’était un frémissement irrégulier, torrentiel. Brusquement, il
comprit.
C’était un des agrégats de commande. Quelqu’un le mettait en marche !
— Levez-vous ! cria-t-il, cherchant sa lampe de poche dans l’obscurité. Les hommes se
levèrent en sursaut, en se bousculant les uns sur les autres dans les ténèbres. Le Docteur
trouva finalement sa lampe et l’alluma. Il expliqua en quelques mots ce qui se passait.
L’Ingénieur, encore étourdi par le sommeil, écoutait le bruit lointain. Le corps de la fusée
tremblait sous les secousses, un long gémissement remplissait l’air.
— Les compresseurs des buses gauches ! siffla-t-il.
Le Coordinateur boutonnait en silence sa combinaison. Les autres s’habillaient en hâte.
L’Ingénieur, sans se vêtir s’élança dans le couloir en chemise et short après avoir arraché la
lampe au Docteur.
— Que veux-tu faire ?
Ils se précipitèrent derrière lui, vers la cabine de navigation. Le plancher sur lequel ils
couraient résonnait, tremblait de plus en plus violemment.
— Il va arracher les aubes ! s’écria L’Ingénieur, en se ruant vers la cabine de navigation,
nettoyée par l’intrus. Il bondit vers les bornes principales et déplaça le levier.
Une lumière apparut dans le coin. L’Ingénieur et le Coordinateur, maintenant réunis,
sortirent un électrojecteur de son abri mural, en l’extrayant de son fourreau, pour le
brancher avec la plus grande hâte sur les bornes de chargement. L’horloge de contrôle était
brisée, mais le tuyau sur le canon s’éclaira d’une lumière bleue. Il y avait du courant !
Le plancher tremblait fébrilement, mais tout ce qui n’était pas attaché sautait. Des outils
métalliques sonnaient sur les rayonnages, un objet en verre se brisa. Ils entendirent le bruit
de tessons, tandis que les restes de boîtier en plastique résonnaient puissamment. Mais, tout
à coup, il se fit un silence et l’unique lumière s’éteignit. Le Docteur alluma sa lampe.
— Chargé ? demanda le Physicien.
— Maximum deux séries. Ça suffit pour le moment, répondit l’Ingénieur, arrachant plutôt
que débranchant les bornes. Il prit l’électrojecteur, tourna le canon en aluminium vers le
sol, serra la poignée dans sa main et partit dans la direction de la salle des machines. Ils
étaient à mi-chemin, à côté de la bibliothèque, lorsque retentit un long grincement infernal.
Deux ou trois secousses ébranlèrent le bateau, quelque chose se renversa dans la salle des
machines avec un vacarme terrible et le silence revint aussitôt.
L’Ingénieur et le Coordinateur, épaule contre épaule, arrivèrent à la porte blindée. Le
Coordinateur ouvrit le verrou du « regard », y jeta un coup d’œil.
— Donnez-moi le réflecteur, dit-il.
Le Docteur le lui mit en main, immédiatement, mais il n’était pas facile de faire pénétrer
un rayon lumineux par l’ouverture vitrée, étroite, et de regarder en même temps.
L’Ingénieur ouvrit le deuxième « regard », colla son visage à la vitre et soupira, retenant sa
respiration.
— Il est couché ! dit-il après un long moment.
— Quoi ? Qui ? Des cris éclatèrent derrière son dos.
— L’hôte. Éclaire mieux, plus bas, plus bas, encore plus bas, oui ! Il ne bouge pas. Il ne
bouge pas du tout.
Il fit une pause.
— Il est grand comme un éléphant, dit-il sourdement.
— Il a touché les rails collecteurs ? demanda le Coordinateur qui ne voyait rien, car le
réflecteur appuyé contre le regard lui cachait toute l’ouverture.
— Il est plutôt entré dans les câbles arrachés. Je vois, les bouts se trouvent sous lui.
— Les bouts de quoi ? s’impatienta le Physicien.
— Du câble de haute tension. Oui, il ne bouge plus. Eh bien, nous ouvrons ?
— Il le faut, répondit le Docteur, et il se mit à tirer le verrou principal.
— Il fait peut-être semblant ? lança quelqu’un derrière.
— Faire le mort si bien, il n’y a qu’un cadavre qui puisse le faire, dit le Docteur qui avait
déjà jeté un coup d’œil dans le deuxième regard de la porte, avant que le Coordinateur ait
enlevé la lampe.
Les verrous en acier grincèrent doucement. La porte fut ouverte. Pendant un long moment,
personne ne traversa le seuil : le Physicien et le Cybernéticien regardaient par-dessus les
épaules de ceux qui étaient devant. Dans le fond, sur les écrans cassés, entre les parois des
cloisons, se trouvait une masse nue et bossue, qui déformait les cloisons de son volume et
luisait faiblement à la lumière. Par moments, un très léger tremblement la traversait.
— Il vit, chuchota le Physicien.
Une forte odeur de poils brûlés flottait dans l’air ; un filet de fumée grise se dispersait à la
lumière.
— Pour le cas où…, dit l’Ingénieur ; il prit l’électrojecteur en appuyant la crosse
transparente contre sa hanche et la dirigea vers le flanc de la masse informe. On entendit un
sifflement. La décharge sans étincelles toucha le corps en dessous de la bosse. La grande
masse se contracta, gonfla et se dégonfla ensuite, en s’aplatissant. Les parois des cloisons
frémirent sous la pression du corps qui les pliait.
— C’est fini, dit l’Ingénieur. Il traversa le haut seuil en acier.
Ils entrèrent. Ils cherchaient en vain les jambes, les antennes, la tête de cette créature dont
la masse informe et inerte gisait sur une partie arrachée d’un transformateur ; sa bosse
pendait entièrement d’un côté comme un sac rempli de gelée. Le Docteur toucha le flanc
du corps mort. Il se pencha.
— Tout cela est plutôt… murmura-t-il. Sentez un peu.
Il leva la main vers eux : au bout de ses doigts brillait quelque chose comme des gouttes de
colle de poisson. Le Chimiste fut le premier à dominer sa répulsion. Il poussa un cri
d’étonnement.
— Tu reconnais, n’est-ce pas ? dit le Docteur.
Ils sentaient tous maintenant et reconnaissaient l’odeur amère qui remplissait les halls de la
« fabrique ».
Le Docteur trouva dans un coin un levier qu’il put sortir de son axe, et dont il glissa le bout
le plus large sous le corps pour le retourner. Tout à coup, la peau fut percée et l’acier
s’enfonça dans la chair presque jusqu’au milieu.
— Nous sommes dans de jolis draps maintenant, se fâcha le Cybernéticien. D’abord une
épave, ensuite un cimetière !!!
— Tu ferais mieux de m’aider ! lança le Docteur, fâché, tandis qu’il s’efforçait seul de
retourner le corps.
— Attends, cher ami, dit l’Ingénieur, comment expliquer que cette bête ait pu mettre
l’agrégat en marche ?
Ils le regardèrent, stupéfaits.
— En effet…, bredouilla le Physicien. Alors ? ajouta-t-il bêtement.
— Même s’il nous fallait craquer, nous devons le retourner, nous devons, je vous le dis !
lança le Docteur. Venez tous ! Pas de ce côté, non, ici ! oui ! Ne soyez pas si dégoûtés. Eh
bien, quoi ?
— Attends, dit l’Ingénieur. Il sortit et revint un moment après avec les leviers en acier avec
lesquels ils avaient creusé le tunnel. Ils les glissèrent sous le tronc mort et, au
commandement du Docteur, les soulevèrent. Le Cybernéticien eut un frisson lorsque sa
main, tâtonnant sur l’acier lisse, toucha subitement la peau nue de la créature. Avec un
bruit mou, le corps se retourna. Ils sautèrent en arrière. Quelqu’un cria.
Enfermé, comme dans une huître longue et gigantesque, se trouvait dans le corps retourné
un petit tronc à deux bras. Il se détacha et heurta le plancher de ses doigts noduleux : il
n’était pas plus grand qu’un buste d’enfant. Il pendait à des ligaments jaune pâle, et se
balançait, de plus en plus lentement, jusqu’à devenir complètement inerte. Le Docteur, le
premier, eut le courage de s’approcher de lui, de saisir le bout d’une des extrémités molles
et articulées. Le petit torse aux veines pâles se tendit, montra un visage plat, sans yeux,
avec des narines béantes et des lambeaux de chair, semblables à une langue déchirée. À cet
endroit, chez l’homme l’on aurait vu la bouche.
— Un habitant d’Éden…, dit sourdement le Chimiste.
L’Ingénieur, trop ému pour parler, s’assit sur le rouleau du générateur et, sans se rendre
compte de ce qu’il faisait, s’essuya les mains à son vêtement.
— C’est un être simple ou double ? demanda le Physicien. Il regardait de près le Docteur
qui touchait délicatement la poitrine de la créature sans vie.
— Deux en un ou un en deux. Ou peut-être sont-ce des symbioses… Il n’est pas exclu
qu’ils ne se séparent pas de temps en temps.
— Comme ce monstre avec le cheveu noir ? suggéra le Physicien. Le Docteur opina de la
tête sans interrompre son examen.
— Mais celui-là n’avait ni jambes, ni yeux, ni tête, rien ! dit l’Ingénieur. Il alluma une
cigarette – ce qu’il ne faisait jamais.
— Ça ! On le verra, répondit le Docteur. Je suppose que vous ne vous opposerez pas à une
autopsie. Même sans cela, il faudra le couper, sinon, on ne pourra pas le sortir. Il me faut
un assistant, mais cela peut être désagréable. Qui est volontaire ?
— Moi.
— Et moi aussi, dirent presque en même temps le Coordinateur et le Cybernéticien.
Le Docteur se leva.
— D’accord pour deux. Je vais d’abord chercher des outils, cela prendra un peu de temps.
Je dois dire que notre séjour ici se complique trop. Si cela continue, il faudra une semaine
pour cirer un soulier. Impossible de terminer ce qu’on a commencé !
L’Ingénieur et le Physicien sortirent dans le couloir. Le Coordinateur rentrait déjà de
l’infirmerie, vêtu d’un tablier caoutchouté, les manches retroussées. Il portait un plateau en
nickel chargé d’instruments chirurgicaux.
— Vous savez comment fonctionne le nettoyeur, dit-il. Si vous voulez fumer, allez dehors.
Ils gagnèrent le tunnel. Le Chimiste les rejoignit en emportant, par précaution,
l’électrojecteur, laissé par l’Ingénieur dans la salle des machines.
Le soleil était haut, petit, aplati. L’air réchauffé tremblait au-dessus des sables lointains,
comme une gelée. Ils s’assirent dans la bande d’ombre que jetait le tronc penché du
vaisseau.
— C’est un animal bizarre et c’est vraiment extraordinaire qu’il ait pu mettre le générateur
en marche, dit l’Ingénieur. Il se frotta la joue : ses poils ne piquaient plus. (Ses
compagnons aussi se répétaient sans cesse qu’ils devaient se raser, mais personne ne
trouvait le temps de le faire.)
— Maintenant, ce qui me réjouit le plus, c’est que le générateur ait donné du courant. Ceci
prouve que les bobinages sont entiers.
— Et le court-circuit ? observa le Physicien.
— Ce n’est rien. Un coupe-circuit a sauté, ce n’est rien du tout. La partie mécanique est
tombée en morceaux, mais nous allons y remédier : nous avons des ensembles de réserve,
il faudrait les chercher. Évidemment, l’ensouple pourrait théoriquement être mise en ordre,
mais avec les mains nues, nous attraperions des cheveux blancs avant d’y arriver. Je pense
maintenant que si je n’avais pas tout regardé, c’est parce que je craignais que tout fût
pulvérisé et vous savez ce que ça signifierait pour nous.
— Le réacteur…, commença le Chimiste. L’Ingénieur fit une grimace.
— Le réacteur, c’est une autre histoire. Son tour arrivera. Nous devons d’abord avoir du
courant. Sans courant, nous ne pouvons rien faire. La fuite d’eau dans les réfrigérateurs
peut être réparée en cinq minutes, mais il faut souder les conduits. J’ai besoin du courant
pour le faire.
— Et tu penses t’occuper des machines maintenant ? demanda le Physicien avec de
l’espoir dans la voix.
— Oui, nous allons élaborer un plan de réparations, j’en ai parlé avec le Coordinateur.
Nous devons d’abord faire fonctionner un agrégat. Naturellement, il y a des risques, car il
faudra remettre en marche l’agrégat sans avoir recours à l’énergie atomique. Le diable sait
comment ! Avec un manège, peut-être… Que le… Tant que la distribution électrique est en
panne, je ne sais pas ce qui se passe dans la pile atomique.
— Ce n’est pas tellement grave, les bleudes de neutrons fonctionnent même sans
commandement à distance, dit le Physicien, la pile est passée automatiquement en état
stérile. Tout au plus, au début de la mise en marche, la température pourrait-elle devenir
trop élevée si la réfrigération…
— Merci ! La pile pourrait fondre et tu appelles ça « pas tellement grave » ?
Ils discutaient de plus en plus ardemment. Mais bientôt, ils se calmèrent et comme
personne n’avait voulu descendre dans la fusée, ils dessinèrent des schémas sur le sable.
Tout à coup, la tête du Docteur apparut à l’entrée du tunnel. Il les appelait.
Ils accoururent.
— Eh bien, qu’est-ce qu’il y a ?
— D’un certain point de vue, il n’y a pas grand-chose, mais d’un autre beaucoup, répondit
le Docteur qui avait l’air bizarre, car seule sa tête émergeait du tunnel. Il y a peu,
continuait-il. Car je ne suis pas certain, quoique cela puisse vous paraître bizarre, d’avoir
affaire à un être ou à deux. En tout cas, c’est un animal. Il possède deux systèmes de
circulation du sang et ceux-ci ne sont pas nettement séparés. Cette grande créature – le
porteur – se déplaçait, je pense, par des bonds ou des pas.
— C’est une grande différence, dit l’Ingénieur.
— Oui et non, expliqua le Docteur. Ce qui ressemblait à une bosse contenait des organes
de digestion.
— Sur le dos ?
— Ce n’était pas le dos ! Ce n’était pas le dos ! Lorsque le courant l’a frappée, elle est
tombée le ventre vers le haut !
— Ainsi, tu veux dire que celui qui était plus petit et ressemblait à… l’Ingénieur
s’interrompit, sans finir sa phrase.
— À un enfant, répondit tranquillement le Docteur, oui, était assis comme un cavalier sur
un cheval… En tout cas, c’est possible. Enfin, il ne voyageait pas en selle sur son porteur,
mais plutôt à l’intérieur de ce grand tronc, dans lequel se trouve un nid-sac ; la seule chose
à laquelle je peux le comparer est un kangourou, mais la ressemblance est faible et non
fonctionnelle.
— Tu penses que c’est un être intelligent ? dit le Physicien.
— Il était certainement intelligent s’il a réussi à ouvrir la porte, la fermer ensuite, sans
parler de la mise en marche des machines, dit le Docteur qui ne manifestait pas l’envie de
sortir. Mais il n’a pas de systèmes nerveux ou ce que nous comprenons par ces mots, et
c’est là que gît la difficulté.
— Comment ? Le Cybernéticien bondit vers lui, tandis que le Docteur sourcillait.
— Que faire, c’est ainsi ! Il y a là des organes qui servent on ne sait pas à quoi ! Il y a la
moelle – mais dans le crâne, dans ce petit crâne, il n’y a pas de cerveau. C’est-à-dire qu’il y
a quelque chose, mais tout anatomiste m’appellerait ignorant si je voulais le convaincre
qu’il s’agit d’un cerveau… Des glandes, peut-être lymphatiques et entre les poumons, car
cet individu possède trois poumons, j’ai trouvé la chose la plus bizarre du monde et qui ne
me plaisait pas du tout. J’ai mis cette pièce dans le bain d’alcool. Vous la verrez plus tard,
car pour le moment, il y a plus urgent à faire. La salle des machines ressemble à une
boucherie. Il faut tout de suite sortir et enterrer toute cette chair, car il fait chaud dans la
fusée et il vaut mieux se presser, surtout dans cette chaleur. Vous pouvez mettre vos
lunettes solaires, protéger vos visages, l’odeur n’est pas désagréable, mais cette masse de
viande crue…
— Tu plaisantes ? demanda faiblement le Physicien.
— Non.
Le Docteur ne sortit du tunnel qu’à ce moment. Sur son manteau en caoutchouc, il en
portait un autre, blanc, tout éclaboussé de sang.
— Vraiment, ça peut provoquer des syncopes, je regrette. Mais il faut le faire, venez tous.
Le Docteur tourna les talons et disparut. Les autres se regardèrent et descendirent par le
tunnel, l’un après l’autre.
La besogne de fossoyeurs, comme l’appela le Chimiste, se termina tard dans l’après-midi.
Ils travaillèrent à moitié nus pour ne pas salir leurs combinaisons. Ils sortaient leurs
étranges fardeaux dans ce qu’ils pouvaient… seaux, feuilles de tôle, et les enterraient à
deux cents pas de la fusée, au sommet de la colline. Malgré les appels du Coordinateur à
économiser l’eau, ils en utilisèrent cinq seaux pour se laver. Tant qu’il ne se coagulait pas,
le sang de la grande créature rappelait celui de l’homme, mais il changeait vite de couleur,
devenait orange ; une fois sec, il tombait en poussière jaune.
L’équipage fatigué s’assit au soleil bas, sous la fusée ; personne ne pensait à manger, mais,
ils burent avidement le café et l’eau, avant de s’endormir l’un après l’autre, quoiqu’ils
dussent encore établir le plan des travaux de réparations. Lorsqu’ils se réveillèrent, il faisait
déjà nuit. Il fallait de nouveau aller au magasin pour chercher des vivres, ouvrir des boîtes
de conserves, les chauffer, laver ensuite la vaisselle ; à minuit, ils décidèrent de ne pas se
coucher, puisque personne n’en avait envie, mais de commencer plutôt les premières
réparations.
Leurs cœurs battaient plus fort lorsqu’ils enlevèrent les déchets, les morceaux de fer et de
plastique qui couvraient le générateur d’avarie. Ils travaillaient avec des leviers à main,
avec des monte-charge, perdaient des heures entières à fouiller dans la mitraille d’acier à la
recherche de chaque pièce de rechange, de chaque détail, clé ou niveau, réussissant à la fin
à revoir complètement le générateur latéral, à remplacer le roulement défait et à remettre en
état les aubes du plus petit compresseur. L’Ingénieur l’effectua d’une manière aussi simple
que primitive : comme il n’avait pas assez d’aubes de réserve, il en supprima une sur deux.
Le rotor fonctionna avec moins de rendement, mais assez pour leur venir en aide. À cinq
heures du matin, le Coordinateur annonça la fin des travaux : de toute manière, il fallait
entreprendre plus d’une expédition, ne fût-ce que pour compléter des réserves d’eau. Les
prétextes d’ailleurs ne manqueraient guère, tandis qu’il n’était pas possible de changer le
rythme du sommeil et de la veille. Le mieux donc était de dormir jusqu’à l’aube et de
recommencer.
Le reste de la nuit se passa sans incident. Le matin, personne n’avait l’intention de sortir.
Ils étaient tous prêts à continuer le travail – immédiatement. L’ingénieur avait déjà préparé
un jeu d’outils – ce qui évitait de fréquentes courses dans les cabines à la recherche
d’objets de toutes sortes. Ils vérifièrent d’abord le poste de distribution qui présentait tant
de courts-circuits qu’il fallut le reconstruire presque entièrement. Ils remplacèrent les
pièces abîmées par certaines autres, enlevées sans pitié à des agrégats qui ne fonctionnaient
pas, et commencèrent à mettre le générateur en marche. La réalisation du plan élaboré par
l’Ingénieur comportait certains risques. Ils tournèrent la dynamo au moyen d’un
compresseur transformé en turbine mue par l’oxygène de bonbonne. Dans les conditions
normales, on actionnait l’ensemble d’avarie avec la vapeur du réacteur à haute pression car
celui-ci, cœur du vaisseau, était considéré comme le plus résistant de tous les mécanismes.
Mais, devant la démolition complète de l’installation électrique, ils ne pouvaient pas y
penser. Ils étaient donc obligés d’utiliser la réserve d’oxygène « d’extrême nécessité ». Le
gaz précieux n’était gaspillé qu’en apparence puisqu’ils comptaient, une fois les machines
en état de fonctionner, pouvoir remplir de nouveau les bonbonnes avec l’oxygène de
l’atmosphère. Il n’y avait pas d’autres moyens : le démarrage de la pile atomique sans
l’électricité était inconcevable.
À dire vrai, l’Ingénieur, sans en parler à personne, était prêt à tenter cette folle entreprise,
si le projet d’utiliser l’oxygène ne donnait aucun résultat, car on ne savait pas si l’oxygène
sous pression ne serait pas épuisé avant la mise en marche de la pile. Le Docteur se tenait
dans la petite galerie sous le plancher de l’étage supérieur des machines et il communiquait
à haute voix les chiffres de la pression descendante sur les manomètres d’oxygène. Ses
cinq compagnons travaillaient en haut. Ils s’agitaient comme dans de l’eau bouillante. Le
Physicien était devant un tableau provisoire de distribution de la pile, monté d’une manière
qui aurait fait frémir tout spécialiste terrestre. L’Ingénieur, pendu tête en bas sous le corps
du générateur, attachait des brosses aux anneaux ; noirci par le lubrifiant, le Coordinateur
était à côté du Cybernéticien ; ils regardaient tous deux le compteur neutronique encore
aveugle, et le Chimiste courait de l’un à l’autre comme un garçon qui apporte des outils.
L’oxygène sifflait, le compresseur jouait le rôle d’une turbine à gaz, grognait
colériquement, sonnait, tremblait. Le rotor, traité brutalement par l’Ingénieur, n’était pas
bien équilibré, alors que les tours du générateur augmentaient (son glapissement passait
comme un chant mélodieux) et que les lampes, suspendues aux câbles tendus n’importe
comment sous le plafond, donnaient déjà une forte lumière blanche.
— Deux cent dix-huit… deux cent deux… cent quatre-vingt-quinze… On entendait la voix
du Docteur, monotone, déformée par l’écho des tôles.
L’Ingénieur sortit de dessous la dynamo, essuyant la graisse et la sueur de son visage
barbu.
— On peut y aller…, haleta-t-il.
Ses mains tremblaient d’un effort si grand, qu’il ne fut même pas excité lorsque le
Physicien annonça :
— Je branche la première.
— Cent soixante-dix, cent soixante-trois, cent soixante, récitait en cadence le Docteur,
couvrant de sa voix le rugissement de la dynamo qui commençait déjà à donner le courant
du démarrage au réacteur et exigeait à chaque instant de plus en plus d’oxygène pour
maintenir les tours.
— Pleine charge ! gémit l’Ingénieur qui observait les cadrans électriques.
— Je branche tout ! explosa le Physicien de sa voix désespérée, cassante, en se courbant
instinctivement, comme dans l’attente d’un coup. Il empoigna des deux mains les poignées
noires et les poussa.
Il ouvrit la bouche. Sans le savoir, le Coordinateur serrait son bras de plus en plus fort. Ils
regardaient les quadrilatères de cadrans, privés de leurs verres, avec des aiguilles abîmées,
redressées en hâte : le compteur de la densité du flux de neutrons rapides, le contrôle de
circulation de pompes électromagnétiques, l’indice des pollutions isotopiques et les
thermocouples intérieurs de la pile. La dynamo gémissait, hurlait ; des étincelles tombaient
des anneaux mal réunis. À l’intérieur de la pile, derrière le blindage gros, luisant, régnait
un calme mortel. Les aiguilles ne bougeaient pas. Tout à coup, elles se couvrirent de
brouillard, et aux yeux du Physicien, elles devinrent indistinctes. Il ferma les paupières,
rouvrit des yeux pleins de larmes. Il vit alors les aiguilles sur leur position de travail.
— Le point critique est dépassé, cria le Physicien d’une voix déchirante. Et il se mit à
pleurer, ne lâchant pas les deux poignées. Il sentait que ses muscles se décontractaient. Il
attendait l’explosion à chaque moment…
— Les aiguilles se sont enrayées, certainement, dit tranquillement le Coordinateur, comme
s’il ne savait pas ce qui préoccupait le Physicien. Il parlait difficilement, ses mâchoires
serrées l’en empêchaient.
— Quatre-vingt-dix, quatre-vingt-un, soixante-douze…, disait le Docteur.
— Maintenant !!! hurla l’Ingénieur et, de sa main gantée de rouge, il déplaça le
commutateur principal. Le générateur gémit et commença à perdre sa vitesse.
L’Ingénieur bondit vers le compresseur et ferma les deux soupapes d’admission.
— Quarante-six, quarante-six, quarante-six, répétait le Docteur.
La turbine cessa d’absorber l’oxygène de la bonbonne. Les lampes faiblirent rapidement. Il
faisait de plus en plus noir…
— Quarante-six… quarante-six… poursuivait le Docteur dans sa galerie.
Tout à coup, les lampes s’allumèrent. La dynamo tournait à peine, mais il y avait du
courant et tous les cadrans reliés indiquaient la tension croissante.
— Quarante-six… quarante-six…, répétait le Docteur qui ne voyait rien de sa galerie
d’acier.
Le Physicien s’assit sur le plancher en se cachant le visage dans les mains. Le silence était
presque tombé. Le rotor du générateur chantait la basse, tournait de plus en plus
lentement : il oscilla un peu, frémit et s’arrêta.
— Quarante-six… quarante-six…, répétait toujours le Docteur.
— Une fuite ? demanda le Coordinateur.
— C’est normal, répondit le Cybernéticien. Il y avait quelque chose au sommet de la
décélération, mais l’automate a réussi à le cimenter avant qu’un court-circuit ne se
produise.
Il se tut, mais tout le monde comprit qu’il était fier de cet automate. En cachette, il essayait
de refréner le tremblement de ses mains.
— Quarante-six…, gémissait le Docteur.
— Cesse, mon vieux, cria le Chimiste en direction du puits, on n’a plus besoin de ça ! La
pile donne du courant !!!
Le silence, un moment, fut total. La pile travaillait comme toujours sans bruit. Dans le
puits d’acier apparut le visage pâle et barbu du Docteur.
— Vraiment ? dit-il.
Personne ne lui répondit. Ils regardaient les horloges comme s’ils voulaient prolonger le
plaisir de voir les aiguilles, arrêtées, sans bouger, de leurs postes de travail.
— C’est vrai ? répéta le Docteur. Il se mit à rire doucement.
— Que fais-tu ? se fâcha le Cybernéticien. Cesse !
Le Docteur monta, s’assit à côté du Physicien et se mit comme les autres à regarder les
cadrans. Personne ne savait depuis combien de temps cela durait.
— Vous savez quoi ? dit le Docteur d’une voix nouvelle, jeune et forte. Ils le regardèrent
comme s’il les avait réveillés.
— Je n’ai jamais été aussi heureux, souffla-t-il, en leur tournant le dos.
IV
Tard dans la soirée, le Coordinateur sortit à la surface avec l’Ingénieur, pour prendre l’air.
Les autres, après lui, s’assirent sur le tas de terre rejetée, en fixant le dernier bout du soleil
rouge comme un rubis.
— Je n’y croyais pas, murmura l’Ingénieur.
— Moi non plus.
— Cette pile, c’est du bon travail, n’est-ce pas ?
— C’est un travail solide, terrestre.
— Pense un peu, elle a résisté !
Ils se turent un moment.
— C’est un beau début, dit le Coordinateur.
— Ils travaillent un peu trop nerveusement, remarqua l’Ingénieur. C’est une course à
longue distance, tu sais ? Nous avons fait, entre nous, environ un centième de ce qui
devrait être fait pour…
— Je le sais, répondit tranquillement le Coordinateur. D’ailleurs, on ne sait pas encore si…
— La distribution gravimétrique, n’est-ce pas ?
— Pas seulement. Buses de direction, tout l’étage inférieur.
— Nous allons le faire.
— Oui.
Les yeux de l’Ingénieur, glissant alentour, aperçurent soudain, juste derrière la colline, un
petit tertre allongé : l’endroit où ils avaient enterré les restes de la créature.
— Je l’ai totalement oubliée, dit-il avec étonnement. Comme si c’était il y a un an, tu sais ?
— Moi pas. Je pense tout le temps à ça, c’est-à-dire à elle. À cause de ce que le Docteur a
trouvé dans ses poumons.
— Quoi ? Ah ! C’est vrai, il a dit quelque chose. Qu’est-ce que c’était ?
— Une aiguille.
— Quoi ?
— Ou peut-être pas une aiguille. Tu peux la voir toi-même, ça se trouve dans un bocal à la
bibliothèque. Un morceau de tuyau fin, cassé, avec un bout aigu, coupé en oblique, comme
les aiguilles de médecins servant aux injections.
— Comment ?…
— Je ne sais rien d’autre.
L’Ingénieur se leva.
— C’est étonnant, mais… je ne comprends pas pourquoi ça m’intéresse si peu. Même pas
du tout, si je dois être sincère. Je me sens maintenant comme avant le départ, sais-tu ? Ou
comme un passager de l’avion qui a atterri pour quelques minutes dans un port étranger, se
mêle à la foule d’indigènes, assiste à une scène bizarre, incompréhensible, mais qui sait
qu’il n’appartient pas à cet univers, qu’il s’envolera bientôt. Tout ce qu’il voit ne
l’intéresse guère : il est autre, indifférent.
— Nous n’allons pas nous envoler bientôt…
— Je sais que non, mais j’ai cette impression.
— Allons rejoindre les autres. Nous ne pourrons pas nous coucher avant de changer tout ce
qui est provisoire. Et les coupe-circuit doivent être mis convenablement. La pile peut alors
marcher à vide.
— Bien, allons donc.
Ils passèrent la nuit dans la fusée, n’éteignant pas les petites lumières. De temps en temps,
quelqu’un se réveillait, vérifiait avec les yeux mi-ouverts si les ampoules brillaient encore
et s’endormait, tranquillisé.
Ils se levèrent avec des forces nouvelles. Le premier semi-automate qui revint fut le plus
simple : celui du nettoyage. Il s’enrayait toutes les quinze minutes, enseveli dans des
monceaux d’objets qui le paralysaient. Le Cybernéticien, qui le surveillait avec ses outils le
tirait à chaque fois d’embarras comme on tire un basset d’un trou de renard, enlevait les
morceaux des décombres qui étaient trop grands pour son grappin et le remettait en
marche. Le semi-automate attaquait les décombres, mordait dans les tas avec bruit, revenait
pour les attaquer de nouveau.
Après, le déjeuner, le Docteur essaya son rasoir en se montrant à ses compagnons dans une
sorte de masque : il avait le front et la peau, autour des yeux, brunis par le soleil et le bas
du visage blanc. Ils suivirent son exemple et se reconnurent à peine, tant ils étaient
amaigris et avaient des mâchoires saillantes.
— Nous devons mieux nous nourrir, conclut le Chimiste en se regardant dans une glace.
— Que dirais-tu de gibier frais ? proposa le Cybernéticien.
Le Chimiste frémit.
— Non, merci. Ne me parle pas de cela. Ce n’est que maintenant que je me suis rappelé.
J’ai rêvé de cette, de celui…
— De cet animal ?
— Seul le Diable le sait, si c’est un animal.
— Quoi alors ?
— Quel animal pourrait mettre en marche un générateur ?
— On a constaté que toutes les créatures à un niveau supérieur de développement inventent
un vêtement quelconque, dit l’Ingénieur, et cette créature « double » était nue.
— Comment dis-tu ? Nue ? intervint le Docteur.
— Que veux-tu dire ?
— Tu ne dirais pas en parlant d’une vache, ni d’un singe, qu’ils sont nus.
— Parce qu’ils ont des poils.
— Un hippopotame ou un crocodile n’ont pas de poils et tu ne les appellerais pas nus.
— Qu’est-ce que ça peut faire ? Je l’ai dit sans réfléchir.
— Justement.
Il se tut un moment.
— Il est presque dix heures, dit le Coordinateur. Nous sommes reposés, je pense que nous
pouvons faire une sortie dans une autre direction que la fois précédente. Les électrojecteurs
sont-ils prêts ?
— Nous avons cinq pièces, elles sont toutes chargées, dit l’Ingénieur.
— Très bien. Nous étions allés au nord, nous irons maintenant à l’est. Avec des armes,
évidemment, mais nous tâcherons de ne pas les utiliser. Surtout si nous rencontrons ces
êtres doubles, comme les appelle l’Ingénieur.
— Doubles ? Doubles ? répéta plusieurs fois le Docteur avec mécontentement, comme s’il
essayait cette appellation. Ce nom ne me paraît pas très heureux, mais c’est pour cela qu’il
sera sûrement accepté. C’est toujours comme ça.
— Nous y allons tout de suite ? demanda le Physicien.
— Je pense que oui. Mais fermons d’abord la plaque pour éviter des surprises.
— On ne pourrait pas prendre la jeep ? demanda le Cybernéticien.
— Hmm… plutôt non. Il me faudrait au moins cinq heures pour la mettre en marche, dit
l’Ingénieur. Et si on remettait l’expédition à demain ?
Personne ne voulut remettre l’excursion, et ils partirent donc vers onze heures, car la
préparation de l’équipement avait pris un peu de temps. Sans se mettre d’accord, ils
marchèrent deux par deux, pas loin les uns des autres, et le seul homme sans arme, le
Docteur, se trouvait au milieu. Est-ce à cause du terrain, convenant mieux à la marche, ou
parce qu’ils étaient en meilleure forme ? Toujours est-il qu’ils perdirent de vue la fusée en
moins d’une heure de marche. Le paysage changeait petit à petit. Il y avait de plus en plus
de « calices » gris qu’ils évitaient, et dans le lointain apparurent des collines, celles du
Nord, rondes et dépourvues de végétation, avec des crêtes et des pentes escarpées ;
d’autres, en face d’eux, étaient couvertes de taches foncées, des plantes.
Les lichens écrasés sous leurs pas faisaient un bruit léger et sec. Ils étaient gris comme les
cendres. C’était leur couleur naturelle ; leurs jeunes pousses avaient la forme de tuyaux aux
veines blanches, sur lesquels croissaient de petites boules, semblables à des perles.
— Savez-vous ce qui manque le plus ici ? dit le Physicien à un certain moment. L’herbe !
L’herbe ordinaire. Je n’ai jamais pensé qu’elle pourrait être… (il cherchait le mot) si
nécessaire.
Le soleil brûlait. Lorsqu’ils s’approchèrent des collines, ils entendirent un bruit lointain,
cadencé.
— C’est bizarre, il n’y a pas de vent et on entend le bruit, remarqua le Chimiste, qui était
de la première paire.
— Ça vient de là, montra le Coordinateur, qui marchait derrière lui. Là-haut, il y a
probablement du vent. Regardez, mais ce sont des arbres tout à fait terrestres !
— Ils sont d’une autre couleur et brillent tellement…
— Non, ils sont de deux couleurs, interrompit le Docteur qui avait une bonne vue. Ils sont
de deux couleurs, violets d’abord, bleus avec une nuance jaune ensuite.
La plaine abandonnée ils entrèrent au hasard dans un large ravin aux pentes argileuses, sur
lesquelles coulaient des mottes de terre. Les parties ombragées du ravin étaient couvertes
d’une brume légère qui, vue de près, se présentait comme une sorte de lichen ou de toile
d’araignée. Les avis étaient d’ailleurs partagés, car ces « plantes » rappelaient plutôt les
pelotes de fils d’ouate de verre, légèrement accrochés aux parois. Ils levèrent la tête, parce
qu’ils passaient justement à côté du premier groupe d’arbres croissant sur le bord de la
pente escarpée, une quinzaine de mètres plus haut.
— Mais ce ne sont pas des arbres ! s’écria le Cybernéticien, déçu. Il marchait le tout
dernier.
Les « arbres » ainsi nommés avaient des gros troncs très brillants, comme couverts de
graisse, des « branches » en plusieurs couches qui « respiraient » régulièrement, en
devenant plus foncées. D’abord elles se gonflaient, puis pâlissaient, s’amincissaient et
laissaient pénétrer la lumière solaire en des milliers d’endroits. Ces changements étaient
accompagnés d’un écho, qui se propageait paresseusement, comme si quelqu’un répétait, la
bouche collée à une matière élastique : « fss… hhaa…ffs… hhaa ». Lorsqu’ils scrutèrent
l’arbre le plus proche, ils remarquèrent dans les branches entremêlées, des vessies longues
comme des bananes, qui gonflaient et devenaient plus foncées, ou se dégonflaient en
pâlissant.
— Cet arbre respire, murmura l’Ingénieur étonné. Il écouta le bruit incessant, qui glissait
des hauteurs et remplissait le ravin entier.
— Remarquez que chaque arbre respire autrement, cria le Docteur, presque content. Plus
l’arbre est petit, plus vite il respire. Ce sont… ce sont des « arbres-poumons ».
— Allons, allons plus loin ! appela le Coordinateur, qui s’éloigna de quinze mètres du
groupe.
Ils le suivirent. Le ravin, d’abord assez large, devenait de plus en plus étroit, son fond
montait en pente douce et conduisait au sommet d’une colline ronde, entre deux groupes
d’arbres.
— Si tu fermes les yeux, il te semblera que tu te trouves au bord de la mer, essaie ! dit le
Physicien à l’Ingénieur.
— Je préfère ne pas fermer les yeux, répliqua l’Ingénieur.
Ils atteignirent le sommet de la montagne, déviant un peu de leur ligne de marche. Un
paysage multicolore, inégal, avec des groupes d’arbres tantôt violets, tantôt roux, des
pentes couleur de miel, des collines argileuses et des terres couvertes de mousse, argentée
au soleil, gris-vert à l’ombre, s’étendait devant eux. Des lignes étroites traversaient cette
étendue en plusieurs directions. Elles passaient au fond des vallées, évitaient les collines
qui s’enfonçaient dans la plaine comme des doigts écartés. Les unes étaient rousses, les
autres presque blanches, comme saupoudrées de sable. D’autres encore presque noires,
comme des raies de poussière.
— Des routes ! cria l’Ingénieur, mais il se reprit aussitôt. Non, c’est trop étroit pour une
route… Qu’est-ce que cela peut bien être ?
— Derrière cette petite forêt d’araignées, nous avons découvert cette sorte de petit gazon,
dit le Chimiste. Il regardait à travers les jumelles.
— Non, elles étaient tout autres, commença le Cybernéticien.
— Regardez ! regardez ! ils frémirent en entendant le cri du Docteur.
Au-dessus de la ligne jaune qui descendait d’un large col entre deux montagnes, à quelques
centaines de mètres, avançait un objet transparent. Il reflétait la lumière du soleil, comme
une roue à rayons tournant très vite. Lorsqu’il se trouva un moment sur le fond du ciel, il
cessa d’être visible et ce n’est que plus bas, aux pieds de l’escarpe de terre, qu’il s’éclaira
brillamment comme un tourbillon de rayons lumineux ; il descendit en ligne droite avec
une grande rapidité, passa à côté des arbres respirants, brilla plus fort par le contraste avec
leur teinte foncée et disparut à la sortie de la longue vallée.
Le Docteur tourna vers ses compagnons un visage légèrement pâli.
— Curieux, n’est-ce pas ? dit-il. Il montra les dents, comme dans un sourire, mais il n’y
avait aucune gaieté dans ses yeux.
— Au diable ! J’ai oublié mes jumelles, donne-moi les tiennes, dit l’Ingénieur en
s’adressant au Cybernéticien. Jumelles de théâtre, grogna-t-il dédaigneusement avant de les
rendre à leur propriétaire.
Le Cybernéticien empoigna la crosse en verre de l’électrojecteur et le pesa entre ses mains.
— Je pense que nous sommes plutôt mal armés, bredouilla-t-il avec hésitation.
— Pourquoi penses-tu aussitôt à te battre ? dit le Chimiste.
Ils se turent quelques secondes et observèrent le voisinage.
— Nous continuons, ou pas ? dit le Cybernéticien, hésitant.
— Évidemment ! répondit le Coordinateur. Oh ! Le deuxième ! Regardez !
Le deuxième éclair, volant beaucoup plus vite que l’autre, passait en zigzag entre les
collines. Il semblait tantôt planer tout à fait bas au-dessus de la terre et tantôt voler dans
leur direction. Ils le perdirent de vue un moment, puis le virent tourner de nouveau. C’était
un grand disque brumeux, entouré de voiles, virant à une vitesse d’éclair.
— Une voiture ou quoi… murmura le Physicien sans quitter des yeux l’éclat qui diminuait
et se perdait déjà dans les broussailles ondulantes. Il toucha l’épaule de l’Ingénieur.
— J’ai terminé la Polytechnique sur la Terre, répondit l’Ingénieur, irrité soudain. En tout
cas, ajouta-t-il avec hésitation, il y a quelque chose au milieu, quelque chose… On dirait le
pivot d’une hélice.
— En effet, quelque chose brille très fort au milieu, consentit le Coordinateur. Quelle est sa
grandeur, qu’en penses-tu ?
— Si les arbres en bas ont la même hauteur que ceux de la vallée… alors, dix mètres au
moins.
— De diamètre ? Je le pense également. Au moins dix mètres.
— Tous les deux ont disparu à cet endroit. Le Docteur montra la dernière ligne de
montagnes, la plus haute. Alors, nous y allons, n’est-ce pas ?
Il se mit à descendre la pente, en agitant ses bras vides. Les autres lui emboîtèrent le pas.
— Nous devons nous préparer au premier contact, dit le Cybernéticien. Il se mordait les
lèvres, les léchait ensuite.
— Nous ne pouvons pas prévoir ce qui arrivera. Le calme, la prudence, la maîtrise, ce sont
les seules directives que nous pouvons adopter, dit le Coordinateur. Mais il est peut-être
préférable de changer l’ordre de marche. Un patrouilleur à la tête et un autre comme
arrière-garde. Et nous allons nous étirer un peu plus.
— Est-ce que nous devons nous montrer carrément ?… Il vaut mieux, peut-être, voir
d’abord le plus possible sans se faire voir, dit rapidement le Physicien.
— Non… il ne faut pas chercher à se cacher, parce que c’est toujours suspect. Mais, en
effet, plus nous verrons, plus ce sera avantageux pour nous…
Tout en discutant de la tactique, ils descendirent des hauteurs et, après quelques centaines
de mètres, ils atteignirent la première des lignes énigmatiques.
Elle rappelait un peu la trace d’une vieille charrue terrestre ; la terre était labourée
superficiellement, pulvérisée et rejetée de deux côtés du sillon, pas plus large que deux
mains. Les raies concaves qu’ils avaient rencontrées au cours de leur première expédition
avaient des dimensions semblables. Elles présentaient une seule différence, mais
essentielle : là, le sillon couvert de mousse passait par la terre nue, ici au contraire, à
travers la couverture homogène de lichens blancs, passait une bande de terre nue,
pulvérisée.
— C’est étrange, grogna l’Ingénieur en se levant. Il essuyait à sa combinaison ses doigts
salis par l’argile.
— Vous savez quoi ? dit le Docteur, je pense que celles du nord sont très vieilles,
inutilisées depuis bien longtemps, et c’est pour cette raison qu’elles sont couvertes de cette
mousse paradisiaque…
— C’est possible, admit le Physicien, mais qu’est-ce que c’est ? Une roue ? Certainement
pas ; la trace d’une roue serait tout autre.
— Peut-être une machine agricole ? suggéra le Cybernéticien.
— Et ils labourent la terre sur dix centimètres de largeur ?
Ils traversèrent le sillon et avancèrent à travers les champs pour rejoindre leurs
compagnons. Ils longeaient justement les broussailles qui gênaient la conversation par leur
bruit, lorsqu’ils entendirent un sifflement plaintif, pénétrant, qui venait de derrière. S’étant
cachés, ils virent un tourbillon vertical lumineux qui volait au-dessus de la prairie en ligne
droite, à la vitesse d’un train express. Ses bords étaient plus foncés que son centre
lumineux, tour à tour violet ou orange. Ils en évaluèrent le diamètre central, convexe
comme une lentille, à deux ou trois mètres.
À peine le véhicule clignotant les eut-il dépassés puis disparu, qu’ils se remirent en route
pour continuer dans la même direction.
Il n’y avait plus de broussailles et ils marchaient maintenant, par nécessité, sur un terrain
découvert. Ne se sentant pas en sécurité, ils regardaient constamment en arrière. La chaîne
des montagnes, réunies entre elles par des cols peu profonds, était déjà toute proche,
lorsqu’ils entendirent soudain un sifflement prolongé et, ne sachant où se cacher, ils se
couchèrent sur le sol. Le disque tournoyant vola à deux cents mètres d’eux et cette fois ils
virent en son centre une boule de couleur bleue.
— Il a au moins vingt mètres de hauteur ! siffla l’Ingénieur, excité.
Ils se levèrent. Entre eux et les montagnes s’étendait une vallée, plus étroite au milieu,
coupée en deux par une raie de couleur. S’approchant tout près, ils remarquèrent un
ruisseau au fond clair et sablonneux. Les deux bords étaient multicolores ; l’eau courante
était encadrée de végétation bleuâtre ; à l’extérieur passait une bande rose clair. Plus loin
encore, brillaient, comme de l’argent, des plantes souples, portant des boules duveteuses
qui avaient la grosseur d’une tête humaine ; au-dessus d’elles, s’élevaient des calices d’une
fleur énorme, blanche comme la neige. Tout en regardant cet arc-en-ciel insolite, ils
ralentirent. Lorsqu’ils se trouvèrent près des boules duveteuses, les fleurs blanches
frémirent et se levèrent lentement dans les airs. Elles restèrent un moment suspendues, telle
une petite volée d’oiseaux au-dessus de leurs têtes, en émettant un faible bourdonnement ;
elles s’envolèrent ensuite, lentement, vers le haut, lancèrent des éclairs avec les reflets de
leurs « calices » blancs, tourbillonnant au soleil, pour s’asseoir enfin dans la masse de
boules claires de l’autre côté du ruisseau. Là où aboutissait le sillon, un arc, fait d’une
substance pareille au verre, servait de petit pont. Il était percé de trous ronds à distances
régulières.
L’Ingénieur mit prudemment le pied sur le « pont » en essayant sa solidité, et il passa de
l’autre côté. À peine était-il arrivé, que des nuages de « fleurs » blanches s’envolèrent
devant ses pieds et s’agitèrent au-dessus de sa tête comme des pigeons effrayés.
Les autres s’immobilisèrent au bord du ruisseau pour prendre de l’eau dans leurs bidons.
Évidemment, ils ne voulaient pas en boire sans l’analyser – ce qu’il n’était pas possible de
faire sur place : ils n’avaient d’ailleurs besoin que d’un échantillon pour les examens
ultérieurs. Le Docteur cueillit une des petites plantes qui formaient la bande rose et il la mit
à sa boutonnière ; la tige était tout ornée de petites boules presque transparentes et
dégageait un parfum qu’il trouva délicieux. Si les autres ne le disaient pas, ils regrettaient
toutefois de quitter cet endroit charmant.
La pente aride sur laquelle ils marchaient était couverte de lichens qui crissaient sous les
pas.
— Il y a quelque chose là, au sommet ! dit le Coordinateur.
Sur le fond du ciel bougeait une forme indistincte ; des éclairs éblouissants leur blessaient
les yeux. À quelques centaines de pas du sommet, ils reconnurent dans cet objet une sorte
de coupole basse qui virait autour d’un axe. Ses côtés étaient couverts de lamelles
miroitantes, dans lesquelles se reflétaient tantôt les rayons du soleil, tantôt les fragments du
paysage.
En suivant du regard la ligne de crêtes, ils remarquèrent un autre objet semblable, ou plutôt
devinèrent sa présence grâce aux éclairs et aux clignotements réguliers. Ils découvraient de
plus en plus de points brillants qui apparaissaient sur les sommets des montagnes jusqu’à la
ligne de l’horizon.
Arrivés à un col de montagne, ils purent embrasser du regard l’espace jusqu’alors invisible.
La pente douce était prolongée par des champs ondulés, sur lesquels se succédaient de
longues rangées de mâts pointus. Les plus lointains se perdaient aux pieds d’une
construction bleue, à peine visible à travers la masse d’air. Au-dessus des rangées les plus
proches, l’air vibrait visiblement en colonnes verticales. Parmi les espaliers de mâts,
serpentaient de nombreux sillons, tous dans la même direction, vers la frontière orientale
de l’horizon. Et là, se dessinait une multitude de bâtiments, fondus en une masse bleue,
brumeuse à cause de la distance et formant une mosaïque pâle, indistincte, effacée, pleine
de cassures, de superstructures, d’aiguilles dorées et argentées. L’horizon de ce côté était
un peu plus foncé et, à certains endroits, des torrents de vapeur laiteuse y pénétraient et
s’étendaient, prenant la forme de grands champignons de brume ou de nuages dans
lesquels – si on faisait un effort – on voyait des points noirs disparaître et reparaître.
— Une ville…, chuchota l’Ingénieur.
— Je l’ai vue… alors que…, dit le Coordinateur tout bas.
Ils amorcèrent la descente. La première rangée de mâts ou de piliers leur coupa le chemin à
la fin de la pente.
Les mâts sortaient du sol par une douille à surface noire comme le goudron. Elle se
terminait à trois mètres du sol, et passait ensuite à travers un poteau semi-transparent, à
l’intérieur duquel quelque chose vibrait et brillait. Au-dessus du mât, l’air tremblait
fortement et un bruit cadencé, sourd et sifflant, se faisait entendre.
— Une hélice ? questionna le Physicien tout en hésitant.
D’abord prudemment, ensuite de plus en plus courageusement, ils se mirent à toucher la
douille à la base du mât. Aucun tremblement ne la traversait.
— Non, rien ne vibre là-dedans. Pas de courant d’air, ça doit être un émetteur ou…
Ils avançaient toujours sur un terrain aux ondulations peu profondes et douces. Depuis
longtemps, ils avaient perdu des yeux la ville, mais ils ne pouvaient pas s’égarer, les longs
espaliers des mâts, les nombreux sillons dans les champs leur indiquant toujours
l’itinéraire. De temps en temps, un tourbillon vibrant et lançant des éclairs passait dans
l’une et dans l’autre directions, mais toujours à une telle distance qu’ils n’essayaient même
pas de se cacher.
Devant eux, des broussailles couleur jaune olive introduisaient une note sombre. Ils
voulurent d’abord les éviter, comme le faisait la ligne de mâts, mais elles s’étendaient de
deux côtés et sur une grande surface : les contourner prendrait beaucoup de temps. Ils
décidèrent alors de s’y engager.
Les arbres respirants les entouraient. Les feuilles mortes, couvertes de petites boules dont
la surface crissait désagréablement sous les semelles à chaque pas, couvraient la terre où
poussaient les petites plantes-tuyaux et la mousse blanchâtre. Par-ci, par-là, entre les
grosses racines, sortaient les petits museaux des fleurs blanches, charnues, hérissées
d’épines à l’intérieur. Des gouttes de résine aromatique coulaient sur les troncs.
L’Ingénieur, qui marchait en tête, ralentit soudain et dit avec une moue :
— Nom d’une pipe, il eût mieux valu ne pas entrer ici.
Un ravin profond s’ouvrait parmi les arbres. Sur les parois argileuses, poussaient de
longues guirlandes de lichens. Les hommes étaient trop loin pour retourner et chercher une
autre route. Ils durent donc descendre le long de la pente abrupte en s’accrochant aux
lianes qui la tapissaient, jusqu’au fond où coulait un tout petit filet d’eau. La pente, en face,
était trop raide. Ils résolurent de marcher dans le fond de la vallée et de chercher un endroit
par où ils pourraient remonter. À cent pas, le ravin était devenu plus large, ses bords moins
hauts, et il faisait plus clair.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda brusquement l’Ingénieur.
Le vent véhiculait une odeur de brûlé. Ils s’arrêtèrent. Tantôt l’avalanche de paillettes
solaires les saupoudrait, tantôt le crépuscule se faisait plus profond et la voûte bruissait des
respirations des arbres.
— Il y a quelque chose là…, murmura encore l’Ingénieur.
Ils purent grimper sur la pente basse et plate. Tout en restant groupés, penchés légèrement
vers l’avant, ils s’approchaient des broussailles que le vent couchait par moments, laissant
ainsi apparaître une masse longue et pâle, cachée par les plantes. Le terrain devenait
marécageux, clapotait sous les pieds. Ils n’y attachèrent aucune importance. Les tiges,
hérissées d’excroissances en forme de grains, qu’ils écartaient au passage, permettaient
d’apercevoir une clairière inondée de soleil. Les arbres reculaient et descendaient vers le
fond, séparés uniquement par un sentier étroit auquel aboutissait un sillon qui se terminait
au bord d’une fosse carrée. Tout le long, courait un rempart d’argile rejetée. Ils se tenaient
immobiles dans les broussailles ; les tiges sarmenteuses leur frottaient les combinaisons,
leur touchaient les pieds avec les pousses enduites de petites boules qui retombaient
paresseusement. Ils restaient immobiles et regardaient.
Au premier moment, le rempart de terre sur le bord de la fosse leur sembla homogène,
boursouflé. L’odeur insupportable rendait la respiration difficile. Dans cette terre à l’aspect
de cire, l’œil distinguait difficilement les formes particulières, à mesure qu’il les
reconnaissait. Certaines gisaient, la bosse en l’air, d’autres sur le flanc ; entre les muscles
de la poitrine, étaient couchés des torses pâles, les visages retournés, enfoncés entre les
autres ; de grands troncs, écrasés, pressés, mélangés aux petits bras maigres et noduleux,
pendaient en grand nombre le long de côtes tuméfiées, sur la terre salie par des liquides
jaunes.
Le Docteur agrippa par les épaules ses compagnons les plus proches, si fortement, qu’ils
auraient crié s’ils l’avaient senti.
Ils firent quelques pas en avant.
Épaule contre épaule, ils s’approchaient de plus en plus, le regard fixé sur ce qui
remplissait la fosse. Elle était grande.
De grosses gouttes de liquide aqueux, luisant dans les taches de lumière solaire, coulaient
le long des dos cireux, des côtes, s’aggloméraient dans les visages défoncés, sans yeux. Les
hommes crurent entendre le bruit des gouttes tombant en cadence.
Un sifflement lointain, qui approchait, raffermit leurs muscles. En un clin d’œil, ils
s’élancèrent vers les broussailles, en déchirant leur barrage, tombèrent par terre, en
agrippant machinalement les crosses des électrojecteurs. Les tiges remuaient encore devant
eux, lorsque le disque volant éclaira faiblement l’air hachuré entre les arbres, en survolant
la clairière.
À une quinzaine de pas devant la fosse, il ralentit, mais son bruit augmenta. L’air coupé
finement, se mit à gazouiller. Le disque fit le tour de la fosse, s’en approcha, et
brusquement l’argile fut projetée à travers les airs. Un nuage roux couvrit presque la moitié
du disque lumineux, tandis qu’une grêle de débris s’abattait sur les broussailles et sur les
hommes collés à la terre. Un bruit sourd et désagréable se fit entendre, comme si un éperon
gigantesque déchirait un rouleau de toile humide ; le disque vibrant était déjà à l’autre bout
de la clairière, s’approchait de nouveau, s’arrêtait un moment sur place, son axe vertical
tournant à gauche puis à droite, comme s’il était dirigé. Il accéléra derechef et le côté
opposé de la fosse se couvrit à son tour d’un nuage de terre rejetée. Le disque bourdonnant
tremblait, s’arrêtait sur place, semblait gonfler. Ils en remarquèrent les lamelles miroitantes
des deux côtés, elles reflétaient les images des arbres et des broussailles. Quelque chose
bougeait à l’intérieur, une ombre pareille à celle d’un ours. Le son vibrant s’affaiblit tout à
coup et le disque partit par le même chemin qu’il avait emprunté lors de son arrivée.
Après son départ, un rempart d’argile frais s’élevait dans la clairière, bordée d’un sillon
d’un mètre de profondeur.
Le Docteur regarda le premier vers ses compagnons. Ils se levaient lentement, ramassaient
les débris de plantes et les fils d’araignées sur leurs combinaisons. Puis, comme sur
commande, ils reprirent la route qui les avait conduits jusqu’ici.
La vallée et la fosse carrée, les arbres et les rangées de mâts s’éloignaient peu à peu. Ils
arrivaient déjà à la moitié de la pente au-dessus de laquelle brillait la coupole à lamelles-
miroirs, lorsque l’Ingénieur demanda :
— Mais ce ne sont peut-être que des animaux ?
— Et nous sommes quoi ? enchaîna le Docteur sur le même ton.
— Non, je pense…
— Vous avez vu qui était dans le disque volant ?
— Je ne sais pas s’il y avait quelqu’un là-dedans, dit le Physicien.
— Si, il y avait quelqu’un. C’est une sorte de gondole au centre. La surface polie laisse
passer un peu de lumière. Tu l’as vu ? demanda le Coordinateur au Docteur.
— Je l’ai vu. Mais je ne suis pas sûr, c’est-à-dire…
— C’est-à-dire, tu préfères ne pas être sûr ?
— Oui.
Ils marchaient toujours. Ils longèrent en silence la chaîne des plus hautes montagnes et, de
l’autre côté, au bord du ruisseau, ils se jetèrent de nouveau sur le sol à la vue des disques
volants lumineux.
— Nos combinaisons ont une couleur bien choisie, constata le Chimiste, comme ils se
levaient pour continuer la marche.
— C’est bizarre qu’ils ne nous aient pas encore vus.
Le Coordinateur qui se taisait s’arrêta soudain.
— Le bord inférieur de Ra n’est pas endommagé, n’est-ce pas, Henri ?
— Oui, il est entier. Pourquoi ?
— La pile à la réserve. On pourrait descendre un peu de la solution.
— Même une vingtaine de litres ! dit l’Ingénieur, et son visage s’éclaira d’un sourire
méchant.
— Je ne comprends pas, interrompit le Docteur.
— Ils veulent descendre la solution de l’uranium enrichi, pour faire fonctionner le lanceur,
expliqua le Physicien.
— L’uranium ?
Le Docteur pâlit.
— Vous ne pensez pas que…
— Nous ne pensons rien, répliqua le Coordinateur. Depuis que j’ai vu tout ça, j’ai cessé de
réfléchir. Nous allons penser plus tard… Maintenant…
— Attention ! cria le Chimiste.
Le disque lumineux les avait dépassés et diminuait déjà. Mais il ralentit soudain, décrivit
un grand cercle et s’approcha de nouveau. Cinq canons se dressèrent sur le sol, aussi petits
que des pistolets d’enfants comparés au géant qui obstruait la moitié du ciel avec ses
clignotements. Celui-ci s’arrêta tout à coup ; son bourdonnement se fit puissant, puis
faiblit. Mais quelque chose tournoya de plus en plus vite et un grand polygone, une
construction ajourée, apparut devant leurs yeux en s’inclinant de côté comme si elle allait
chuter. Aussitôt, deux bras tentèrent de la soutenir. La gondole au centre de l’engin perdit
son éclat miroitant et une forme peu grande, velue et foncée, surgit en brandillant très
rapidement des jambes unies par une membrane. Elle descendit sur une latte inclinée et
trouée, sauta à terre et s’étendit à plat ventre, pour se mettre à ramper vers les hommes.
Presque en même temps, toute la gondole s’ouvrit de tous côtés comme un calice de fleur,
et un tronc grand, brillant, glissa vers le bas sur quelque chose qui était d’abord ovale et
gros, mais qui devenait rapidement étroit avant de se volatiliser.
C’est alors que la grande créature qui avait quitté la gondole se redressa lentement de toute
sa taille. Ils la reconnurent quoiqu’elle fût très changée – couverte d’une substance
argentée qui l’entourait en spirales de bas en haut, là où se trouvait un petit visage plat,
encadré de noir.
L’animal velu qui avait sauté le premier du disque immobilisé rampait promptement sans
se détacher de la terre. Ils constatèrent qu’il traînait derrière lui une sorte de queue très
grande, aplatie.
— Je tire, avertit l’Ingénieur, baissant la voix.
Il pressait son visage contre la crosse.
— Non, cria le Docteur.
— Attends, voulut dire le Coordinateur, mais l’Ingénieur avait déjà envoyé une rafale. Il
visa l’être rampant et le manqua. Le vol de la charge électrique étant invisible, ils
n’entendirent qu’un sifflement. L’Ingénieur lâcha la détente sans enlever le doigt. L’être
argenté ne bougeait pas de place. Tout à coup, il fit un geste et siffla. C’est du moins ce qui
leur parut.
Ce qui rampait se détacha momentanément de la terre et traversa, en un saut, environ cinq
mètres ; atterrit, se roula en boule, se hérissa, gonfla d’une manière bizarre. Sa queue en
pelle s’élargit, se dressa verticalement, s’étendit vers le haut et vers les côtés. De sa surface
en forme de coquille jaillit quelque chose semblable à un éclair, et cela navigua vers eux,
comme porté par le vent.
— Feu !!! hurla le Coordinateur.
Une boule de feu pas plus grande qu’une noix voguait doucement dans les airs, tournait de
gauche à droite, avançait toujours de plus en plus près. Ils entendaient déjà son sifflement,
telle une goutte dansant sur la tôle chaude. Tous ensemble, ils firent feu.
Touchée plusieurs fois, la créature tomba, se recroquevilla. Sa queue en éventail la couvrit
entièrement. La noix flamboyante, emportée par le vent, dévia comme si elle avait perdu sa
capacité de direction, passa à une vingtaine de pas et disparut.
Le géant argenté se redressa cependant davantage. Il se fixa à un objet très fin au-dessus de
sa tête pour remonter dans la gondole ouverte.
Les hommes perçurent à cet instant le bruit des rafales qui l’avaient atteint : il se cassa en
deux et tomba lourdement sur le sol.
Ils se levèrent et coururent vers lui.
— Attention ! cria le Chimiste encore une fois.
Deux disques lumineux sortirent de la forêt en volant dans la direction des montagnes. Ils
se couchèrent dans un trou, prêts à riposter mais, chose étrange, les deux disques
s’éloignèrent, sans ralentir, jusqu’à s’estomper derrière les crêtes des montagnes.
Quelques secondes plus tard, un bruit assourdi leur parvint. Ils se retournèrent : le bruit
venait du groupe d’arbres respirants qui se trouvaient dans leur dos. En se brisant, un arbre
tout proche se renversa dans un fracas de branches, et lança des bouffées de vapeur.
— Vite ! vite ! cria le Coordinateur. Il courut vers le petit animal velu, dont les pattes
sortaient de dessous la queue nue et charnue et, visant de son canon abaissé, il le carbonisa
en quinze minutes avant d’en disperser les restes d’un coup de pied et de les piétiner pour
les enfoncer au sol.
L’Ingénieur et le Physicien se tenaient sous le polygone ajouré, aux pattes obliques, devant
la masse du corps argenté. L’Ingénieur toucha sa bosse qui semblait grossir lentement.
— Nous ne pouvons pas le laisser ainsi ! s’écria le Coordinateur. Il accourut vers eux ; il
était très pâle.
— Tu ne pourras jamais incinérer une telle masse, murmura l’Ingénieur.
— Nous verrons ! répondit le Coordinateur entre ses dents, et il tira d’une distance de deux
pas. L’air vibrait autour du canon. Le tronc argenté se couvrit immédiatement de taches
noires. La suie volait au-dessus de leurs têtes, l’odeur de la chair brûlée remplit l’air.
Quelque chose glouglouta. Le Chimiste regardait, le visage blême ; brusquement, il se
tourna et se sépara de ses compagnons. Le Cybernéticien le suivit. Lorsque l’arme du
Coordinateur se déchargea, sans mot dire, il tendit la main pour saisir l’électrojecteur de
l’Ingénieur.
La grosse masse noircie se dégonfla, s’aplatit. Une fumée s’élevait au-dessus d’elle et des
morceaux de suie volaient dans l’air. Puis, le bruit du bouillonnement se changea en
crépitement, et on eût dit du bois dévoré par les flammes. Le Coordinateur pressa la détente
de son doigt engourdi jusqu’à ce que les restes de viande se transforment en un tas de
cendres. En levant enfin son électrojecteur, il sauta dans les cendres et se mit à les
disperser de ses pieds.
— Aidez-moi ! cria-t-il d’une voix rauque.
— Je ne peux pas, gémit le Chimiste. Il avait les yeux fermés, des gouttes de sueur au
front, et se tenait la gorge des deux mains, comme s’il voulait s’étouffer. Le Docteur serra
les dents à les faire grincer et sauta dans les braises derrière le Coordinateur qui cria :
— Et tu penses que je le peux, moi ?
Le Docteur piétinait, piétinait, sans regarder sous ses pieds.
Ils avaient l’air drôle à coup sûr en sautant ainsi. Ils enfonçaient dans la terre les restes non
brûlés, pressaient les cendres, les couvraient de terre en se servant de crosses. Finalement,
ils en effacèrent les traces.
— En quoi sommes-nous meilleurs qu’eux ? demanda le Docteur, au moment où ils
s’arrêtaient haletants, inondés de sueur.
— Il nous a attaqués, grogna l’Ingénieur, furieux et dégoûté, en essuyant les empreintes de
suie sur le fût de son électrojecteur.
— Venez ici ! C’est terminé ! cria le Coordinateur. Les autres s’approchèrent lentement.
Une odeur pénétrante de brûlé flottait alentour ; les lichens herbeux avaient été carbonisés
sur une large étendue.
— Et que va-t-on faire avec ça ? demanda le Cybernéticien en montrant la construction
ajourée.
Elle s’élevait au-dessus d’eux à la hauteur de quatre étages.
— Nous essayerons de la mettre en marche, murmura le Coordinateur.
L’Ingénieur écarquilla les yeux.
— Tu penses ?
— Attention, cria le Docteur.
L’un après l’autre, trois disques lumineux apparurent sur le fond de la forêt. Les hommes
firent quelques pas et se jetèrent sur le sol. Le Coordinateur vérifia l’état de son
chargement, les coudes appuyés fortement dans la mousse. Les disques, de nouveau,
disparurent au loin…
— Tu vas m’accompagner ? demanda le Coordinateur à l’Ingénieur, en montrant d’un
signe de tête la gondole suspendue à quatre mètres au-dessus du sol.
Celui-ci s’était approché de la construction, et déjà il grimpait en s’accrochant aux trous de
la planche inclinée. Le Coordinateur la gravit à son tour. L’Ingénieur, le premier, entra
dans la gondole. Il déplaça une des barres en saillie, la tripota un moment, se redressa
soudain et disparut à l’intérieur. Sa main se tendit bientôt à l’extérieur. Le Coordinateur la
saisit et, tous deux, ils se retrouvèrent au sommet.
Pendant quelques secondes, il ne se passa rien, puis les cinq parois de la gondole se
fermèrent. Les hommes en bas, sans émettre le moindre son, frémirent involontairement et
reculèrent.
— Qu’est-ce que c’était, cette boule de feu ? demanda le Docteur au Physicien. Ils
regardaient tous les deux vers le ciel. Des ombres indistinctes, brumeuses, pliées en deux,
remuaient dans la gondole.
— Elle avait l’air d’une petite foudre sphérique, dit le Physicien avec hésitation.
— Mais, c’est cet animal qui…
— Oui, je l’ai vu. C’est peut-être de l’électricité locale… Fais attention !
Le polygone ajouré trembla brusquement et crissa en bougeant autour de son axe vertical.
Il faillit tomber, car les pattes qui le soutenaient sur les côtés s’écartèrent. Au dernier
moment, il se pencha d’une façon inquiétante, et quelque chose vibra de nouveau – cette
fois sur un ton haut et aigu. Toute la construction fut noyée de vacarme et de clignotements
tandis qu’un faible souffle d’air se propageait çà et là : le disque tournait plus vite ou plus
lentement, mais ne bougeait pas de place. Il se mit alors à mugir comme le moteur d’un
grand avion, faisant flotter les combinaisons des spectateurs qui s’écartèrent davantage.
L’une et l’autre, les deux pattes de soutien s’élevèrent et furent happées dans un tourbillon
lumineux. Tout à coup, le grand disque sursauta comme s’il était tiré d’une catapulte,
longea le sillon, s’arracha à lui et ralentit brusquement. Il mugissait et labourait le sol avec
un bruit effrayant, quoiqu’il avançât avec lenteur. Lorsqu’il sauta de nouveau dans le
sillon, il en suivit l’axe très vite et, en quinze secondes, devint une toute petite lumière sur
la pente, au bord de la forêt.
Il revint, sortit encore une fois du sillon, en s’avançant doucement, on aurait même dit avec
effort, au milieu d’un nuage de terre moulue, jetée en l’air.
Quelque chose tinta. La construction ajourée sortit du tourbillon lumineux, la gondole
s’ouvrit et le Coordinateur, penché au-dehors, cria :
— Venez en haut !
— Quoi ? s’étonna le Chimiste. Mais le Docteur avait déjà compris.
— Nous allons partir dans cet engin.
— Y a-t-il assez de place pour nous tous ? demanda le Cybernéticien. Il se tenait à la
planche métallique de soutien. Le Docteur montait déjà.
— Nous allons nous serrer, venez !
Quelques disques passèrent le long de la forêt sans leur prêter d’attention. Les hommes
étaient très serrés dans la gondole. Les quatre premiers purent s’asseoir mais les deux
autres durent se coucher sur le plancher. L’odeur amère, connue, leur irritait les narines. Ils
se rappelèrent les événements qu’ils venaient de vivre et leur animation tomba aussitôt.
Couchés, le Docteur et le Chimiste ne pouvaient rien voir. Ils avaient en dessous d’eux de
longues planches réunies qui formaient le fond du véhicule et, au-dessus, un
bourdonnement pénétrant. Lorsque le disque démarra, les planches sur lesquelles ils étaient
étalés devinrent presque instantanément transparentes et ils virent alors, de la hauteur de
deux étages, la plaine comme s’ils la survolaient en ballon.
Le Coordinateur s’entretenait fébrilement avec l’Ingénieur. Ils avaient dû prendre tous les
deux des positions très fatigantes sur le devant de la gondole pour diriger ses mouvements.
Ils changeaient de place toutes les quelques minutes – ce qui était très compliqué à cause
du manque de place, le Physicien et le Cybernéticien devant presque chaque fois se
coucher sur ceux qui gisaient au fond.
— Comment cela marche-t-il ? demanda le Chimiste à l’Ingénieur qui avait introduit ses
deux mains dans les ouvertures profondes de la convexité pour maintenir le véhicule sur la
ligne droite.
Ils avançaient vite, suivant le sillon labouré dans le sol. De la gondole, l’on ne voyait pas le
tourbillonnement et l’on pouvait croire qu’on naviguait dans l’air.
— Je n’en ai aucune idée, gémit l’Ingénieur. J’attrape des crampes. À toi maintenant ! Il
céda la place au Coordinateur en reculant comme il pouvait.
Le gros disque hurlant qui les transportait vacilla, sortit du sillon, freina violemment et
amorça un virage accentué. Le Coordinateur enfonça de force ses bras dans les ouvertures
du dispositif de direction, et réussit à sortir le disque gigantesque du virage et à l’introduire
dans le sillon. Ils roulèrent plus vite.
— Pourquoi roule-t-il si lentement hors de ce sillon ? demanda le Chimiste. Pour garder
l’équilibre, il s’appuyait contre le dos de l’Ingénieur. Entre ses jambes écartées, se serrait le
Docteur.
— Je te dis que je n’en ai aucune idée, lança l’Ingénieur. Il massait ses avant-bras sur
lesquels se voyaient les traces sanglantes aux endroits où il avait poussé de force ses mains
à l’intérieur de la machine. Ce disque maintient l’équilibre sur le principe de gyroscope et
pour le reste, je n’en sais rien !
Ils étaient déjà de l’autre côté de la chaîne des montagnes. Le terrain, vu d’en haut,
semblait découvert, ainsi qu’ils l’avaient constaté en partie, au cours de leurs
pérégrinations pédestres. Autour de la cabine, sifflait le disque à peine perceptible.
Le sillon changea brusquement de direction et ils durent l’abandonner pour revenir à la
fusée. La vitesse tomba immédiatement, ne dépassant guère les vingt kilomètres à l’heure.
— Ils sont impuissants en dehors du sillon, il ne faut pas oublier ça ! s’exclama l’Ingénieur
en essayant de couvrir de sa voix le sifflement et le bourdonnement du disque.
— La relève ! La relève ! cria le Coordinateur.
Cette fois, la manœuvre fut aisée. Ils montèrent une pente abrupte, très lentement, pas plus
vite qu’un bon piéton. L’Ingénieur aperçut dans le lointain le ravin qui conduisait vers la
plaine. Ils entraient justement sous les arbres penchés au-dessus de la paroi escarpée,
lorsqu’une crampe le tirailla.
— Prends ! cria-t-il d’une voix perçante.
Il retira les mains des ouvertures, le Coordinateur se lança presque à l’aveuglette pour le
remplacer, alors que le disque se penchait d’un côté et s’approchait dangereusement du
ravin roux et des arbres qui couvraient ses pentes. Un craquement terrible secoua l’air, les
branches cassées volèrent, la gondole sursauta violemment et chuta dans un vacarme
infernal. Un arbre, arraché avec ses racines, balaya les airs au moment où la patte de
soutien qui remuait encore l’entraînait au fond de la vallée. Des milliers de petites boules
sur les feuilles explosèrent en sifflant. Le disque cassé s’enfonça partiellement dans la
paroi du ravin sur lequel volait une nuée de grains blancs. Puis ce fut l’accalmie.
— Équipage ? demanda machinalement le Coordinateur en secouant la tête, car ses oreilles
étaient bouchées, tant il était étourdi. Il regardait avec étonnement les nuages de duvet
blanc qui dansaient autour de son visage.
— Un, soupira l’Ingénieur, en cueillant ses bras et ses jambes sur le plancher.
— Deux ! La voix du Physicien venait d’en bas.
— Trois ! le Chimiste parlait à peine ; il tenait la main sur la bouche et le sang coulait sur
ses doigts.
— Quatre, dit le Cybernéticien, jeté en arrière. Il était indemne.
— Cinq, gémit le Docteur, couché sous les autres, au fond de la gondole.
Et tout à coup, ils éclatèrent de rire.
Ils étaient l’un sur l’autre, couverts d’une grosse couche de grains chatouillants, duveteux,
qui étaient entrés à l’intérieur par les fentes supérieures de la gondole. L’Ingénieur essayait
d’ouvrir la gondole en frappant sur une de ces planches. Tous, ou plutôt tous ceux qui le
pouvaient pressaient la paroi de la gondole avec leurs dos, leurs bras, leurs mains. La
gondole tremblait, grinçait, mais ne s’ouvrait pas.
— Encore ? demanda tranquillement le Docteur. Couché au fond, il ne pouvait pas bouger.
Vous savez, j’en ai assez ! Eh ! qui c’est ? Descends de moi ! Tout de suite ! Tu
m’entends ?!
Quoique leur situation ne fût pas gaie, ils agissaient dans une excitation d’humour noir. Ils
arrachèrent dans un effort commun une des barres latérales et, l’utilisant comme un
marteau, ils frappèrent la partie supérieure de l’engin en cadence, de toutes leurs forces. La
paroi pliait, se déformait, se couvrait de bosses et de fosses, mais ne cédait nullement.
— J’en ai assez, grogna le Docteur avec colère. Il tendit ses muscles pour s’asseoir, mais à
ce moment, quelque chose craqua au fond et ils tombèrent tous comme des poires à travers
un trou et se répandirent sur cinq mètres de la pente, en glissant vers le fond de la vallée.
— Personne n’est blessé ? demanda le Coordinateur, couvert d’argile. Il était le premier à
se relever.
— Non, mais tu as du sang partout ! montre un peu ! appela le Docteur.
Le Coordinateur avait en effet une large blessure à la tête, jusqu’à la moitié du front. Le
Docteur le pansa comme il le put. Les autres avaient quelques hématomes. Le Chimiste,
lui, crachait du sang parce qu’il s’était mordu la lèvre. Ils partirent vers la fusée, sans aucun
regard pour le disque déchiqueté.
V
Le soleil touchait l’horizon lorsqu’ils arrivèrent près de la fusée qui jetait une longue
ombre, jusque dans les sables de la plaine. Avant d’y pénétrer, ils examinèrent
soigneusement tout le voisinage. Ils ne trouvèrent aucune trace témoignant d’une visite
pendant leur absence. La pile fonctionnait sans perturbation. Le demi-automate réussit à
nettoyer les couloirs et la bibliothèque, avant d’être bloqué désespérément par la grosse
couche de tessons de verre et de plastique qui remplissait le laboratoire.
Après le dîner qu’ils avalèrent rapidement, le Docteur dut faire des points de suture à la
blessure du Coordinateur, car elle ne cessait pas de saigner. Le Chimiste, de son côté,
effectua l’analyse de l’eau puisée dans le ruisseau et constata qu’elle était potable,
quoiqu’elle contînt une addition de sels ferrugineux qui en altéraient le goût.
— Nous devons maintenant nous concerter, déclara le Coordinateur. Ils s’assirent dans la
bibliothèque sur des coussins gonflés, le Coordinateur, au milieu, la tête couverte de
pansements.
— Qu’est-ce que nous savons ? Nous savons que la planète est habitée par des êtres
intelligents que l’Ingénieur appelle « les doubles ». Ce nom ne convient pas à ce que… peu
importe. Nous sommes entrés en contact avec les manifestations suivantes de leur
civilisation : fabrique automatique, jugée par nous comme déréglée et abandonnée. Je n’en
suis plus aussi sûr qu’au début. C’est un premier point. Deux : ce sont les coupoles à
lamelles miroitantes dont la destination nous est inconnue. Trois : ce sont les mâts qui
émettent probablement une énergie dont le genre et le but sont également inconnus.
Quatre : nous avons fait connaissance avec leurs véhicules, nous avons réussi à en
conquérir un. Attaqués, nous nous en sommes rendus maîtres et nous l’avons détruit. Cinq :
nous avons vu leur ville de loin, nous ne pouvons rien dire de concret à ce sujet. Six :
l’attaque dont je viens de parler, se présente de la manière suivante : le « double » a excité
son animal contre nous, et cet animal est probablement dressé. Il a envoyé par
rayonnement une sorte de petite foudre dirigée à distance, avant que nous ne le tuions. Et
finalement sept, nous avons été témoins de l’enterrement des habitants dans une sorte de
fosse mortuaire. C’est tout, je pense. Complétez si j’ai oublié quelque chose.
— En principe, c’est tout, ou presque tout…, dit le Docteur. Sauf ce qui est arrivé avant-
hier, dans la fusée…
— C’est vrai. Tu as raison, cette créature était nue. Il voulait peut-être se cacher quelque
part et dans sa fuite, il est entré dans le premier trou rencontré. C’était justement le tunnel
de notre fusée.
— C’est une hypothèse tentante, mais risquée, répondit le Docteur. Nous sommes des
hommes, nous faisons des associations d’idées, nous raisonnons comme les Terriens, nous
pouvons commettre de graves erreurs, en prenant les apparences étrangères pour nos
vérités, c’est-à-dire en rangeant certains faits dans les schémas importés de la Terre. Je suis
absolument sûr que ce matin, nous avons tous pensé la même chose : que nous avons
rencontré une tombe des victimes de violences, de meurtres, et pourtant, nous ne
connaissons pas la vérité, nous ne savons pas…
— Tu répètes ce que tu ne crois pas, dit l’Ingénieur.
— Il ne s’agit pas de ce que je crois ou non, l’interrompit le Docteur. Si quelque part la foi
n’est pas à sa place, c’est certainement ici, à Éden. L’hypothèse au sujet de l’excitation du
chien électrique par exemple…
— Comment ?
— Tu appelles ça l’hypothèse ? C’est pourtant un fait, dirent presque en même temps le
Chimiste et l’Ingénieur.
— Vous vous trompez. Pourquoi nous a-t-il attaqués ? Nous n’en savons rien. Peut-être
que nous ressemblons à une sorte de cafards ou de lièvres locaux. Vous avez associé,
pardon, nous avons associé ce geste agressif à ce que nous avions vu avant et qui nous a
impressionnés si fortement que nous avons perdu la capacité de raisonner en toute
quiétude.
— Et si nous l’avions conservée sans tirer tout de suite, ce sont nos cendres que le vent
emporterait maintenant là, au bord de la forêt, n’est-ce pas ? lança l’Ingénieur avec colère.
Le Coordinateur se taisait, en promenant son regard de l’un à l’autre.
— Nous avons fait ce que nous étions obligés de faire, mais il est très probable que nous
avons commis des erreurs, des deux côtés d’ailleurs. Croyez-vous que tous les éléments du
rébus sont déjà devinés ? Et cette fabrique, abandonnée, paraît-il, depuis quelques
centaines d’années, et déréglée ? À quoi sert-elle ? Où placer cet élément ?
Un court moment pesa le silence.
— Je trouve que le Docteur a raison, dit le Coordinateur. Nous savons trop peu. La
situation est favorable parce que, probablement, les habitants ne savent rien de nous ; je me
base sur le fait qu’aucune de leurs routes ne conduit ici. Nous ne pouvons pas, toutefois,
espérer que cet état de choses va durer longtemps. Je voudrais vous demander d’examiner
notre situation de ce côté et faire des propositions.
— Nous sommes actuellement désarmés dans cette épave. Il suffirait de bloquer
complètement le tunnel pour nous étouffer comme des souris. Il faut donc se dépêcher,
justement pour la raison que nous pouvons être découverts à n’importe quel moment et
l’hypothèse sur l’agressivité des « doubles » n’est qu’une utopie terrestre. (L’Ingénieur
parlait avec passion.) Cependant, incapable de raisonner d’une autre manière, je propose et
même j’exige qu’on commence sans tarder à réparer toutes les installations et qu’on mette
en marche les agrégats.
— D’après toi, combien de temps faudra-t-il pour ces travaux ? l’interrompit le Docteur.
L’Ingénieur tardait à répondre.
— Tu vois… dit le Docteur, fatigué. Pourquoi nous faire des illusions ? Ils nous
découvriront avant que nous ayons fini, parce que, je vais le dire quoique je ne sois pas un
professionnel, ce travail demandera de longues semaines.
— C’est malheureusement vrai, enchaîna le Coordinateur. Nous devons également
compléter notre réserve d’eau, sans parler de l’embarras que présente pour nous l’eau
polluée qui a inondé l’étage inférieur ; nous ne savons pas non plus si nous pourrions
fabriquer seuls tout ce dont nous avons besoin pour remplacer les objets abîmés.
— Il sera certainement nécessaire de faire encore une expédition, consentit l’Ingénieur, et
même plusieurs, mais on peut partir la nuit, laisser une partie de l’équipe, la moitié ou deux
hommes seulement, dans la fusée, pour qu’elle soit toujours gardée. Mais pourquoi
sommes-nous seuls à parler ?
Il se tourna vers les trois hommes qui ne disaient rien.
— En principe, nous devons travailler d’une manière intense dans la fusée et en même
temps étudier la civilisation locale, dit lentement le Physicien. Ces deux tâches s’opposent
l’une à l’autre. Le nombre d’inconnues est trop grand, même un calcul stratégique ne
pourra résoudre le problème. Un seul aspect de la situation ne présente pas de doute : c’est
le risque qui peut mener à une catastrophe indépendamment du mode d’action choisi.
— Je vois où vous voulez aboutir, dit le Docteur de sa voix basse et fatiguée. Vous voulez
vous convaincre vous-mêmes que nous devons entreprendre de nouvelles expéditions,
ayant la possibilité de donner des coups puissants, atomiques. Évidemment pour se
défendre ! Comme cette façon de faire va conduire inévitablement à dresser toute la
planète contre nous, je n’ai nullement l’envie de participer à ces entreprises qui finiront par
des victoires à la Pyrrhus, même si les habitants ne connaissent pas l’énergie atomique…
ce qui n’est nullement sûr. Quel genre de moteur faisait voler la toupie ?
— Je n’en sais rien, répondit l’Ingénieur, mais pas atomique. J’en suis presque certain.
— Ce… « presque » peut nous coûter « tout », dit le Docteur. Il se pencha en arrière,
appuya la tête contre le bord d’une bibliothèque murale, comme s’il n’avait plus envie de
parler.
— C’est une quadrature du cercle, murmura le Cybernéticien.
— Et si nous essayions… de nous entendre ? Le Chimiste parlait d’une voix incertaine. Le
Docteur se redressa soudain et dit en le regardant :
— Je te remercie. J’ai eu vraiment peur que personne ne le dise !
— Essayer de s’entendre signifie se mettre à la merci de ces êtres ! cria le Cybernéticien en
se levant en sursaut.
— Pourquoi ? demanda froidement le Docteur. Nous pouvons nous armer d’abord, même
avec des lanceurs atomiques, mais nous n’allons pas nous approcher à pas de loup de leurs
villes ou de leurs fabriques.
— Bien, bien. Mais comment t’imagines-tu ces essais d’entente ?
— Oui, dis-le, ajouta le Coordinateur.
— J’admets que nous ne devrions pas essayer maintenant, répondit le Docteur. Plus de
réparations nous allons réussir, tant mieux pour nous, c’est clair. Nous devons aussi être
armés, quoiqu’il ne soit pas nécessaire de recourir aux lanceurs atomiques… Ensuite, une
partie de l’équipe restera près de la fusée et le reste, disons trois, partira vers la ville. Deux
resteront en arrière pour bien observer le troisième qui tâchera d’entrer en contact avec les
habitants.
— Tu sais tout très bien. Tu sais même qui entrera en ville, dit l’Ingénieur d’une voix
lugubre.
— Oui. Je le sais.
— Et moi, je ne te permettrai pas de commettre un suicide en ma présence ! s’écria
l’Ingénieur. Il se leva vivement, s’approcha du Docteur qui ne leva même pas la tête.
L’Ingénieur tremblait, ils ne l’avaient jamais vu aussi excité.
— Si nous avons survécu à une telle catastrophe – et tous ! Si nous sommes parvenus à
sortir de cette tombe qui était précédemment une fusée, si nous sommes revenus indemnes
de nos escapades, entreprises à la légère avec un risque incalculable, comme si la planète,
une planète inconnue, était un lieu de promenades et d’excursions, ce n’était pas pour des
chimères, des absurdités ! (La colère l’étouffait presque.) Je sais de quoi il s’agit, cria-t-il,
les poings serrés. La mission de l’homme ! L’humanitarisme ! L’homme parmi les étoiles !
La probité ! Tu es fou, avec tes petites idées ! Tu comprends ? Personne n’a voulu nous
tuer ! Il n’y avait pas de fosse commune ! Quoi ? c’est vrai ? N’est-ce pas ? Il se penchait
au-dessus du Docteur qui le regarda et c’est alors que l’Ingénieur se tut.
— On a voulu nous tuer et il est possible que ce fût une fosse d’êtres massacrés, dit le
Docteur. (Ils voyaient tous qu’il gardait difficilement son calme.) Mais il faut aller en ville.
— Après ce que nous avons fait ? dit le Coordinateur.
Le Docteur tressaillit.
— Oui, dit-il. Nous avons brûlé le cadavre… oui. Faites ce que vous considérez comme
nécessaire. Décidez. Moi, je vais me soumettre.
Il se leva et sortit, passa la porte ouverte horizontalement. Il la ferma derrière lui. Ils
regardaient la porte, attendant qu’il ait réfléchi et revienne.
— Tu t’es énervé inutilement, dit tout bas le Coordinateur à l’Ingénieur.
— Tu sais bien…, commença l’Ingénieur, mais, regardant ses yeux, il répéta plus bas :
— Oui, inutilement.
— Le Docteur a raison à un point de vue, dit le Coordinateur en rajustant son pansement.
Ce que nous avons découvert au nord n’est pas en accord avec ce que nous avons vu à
l’est. En jugeant sommairement, la ville se trouve à la même distance de nous que la
fabrique. En ligne aérienne, un peu plus de trente, trente-cinq kilomètres.
— Plus, dit le Physicien.
— Possible. Je ne pense pas qu’au sud ou à l’ouest se trouvent aussi près, des éléments
quelconques de leur civilisation, car nous ne sommes pas tombés au milieu d’un désert
« local », d’une région vide de toute civilisation, avec un diamètre de soixante kilomètres.
Ce serait trop étrange, absolument invraisemblable. Vous êtes d’accord avec moi ?
— Oui, dit l’Ingénieur. (Il ne regardait personne.)
— Oui, dit le Chimiste en inclinant la tête. C’est dès le début qu’il fallait tenir ce
langage…
— Je partage les scrupules du Docteur, continuait le Coordinateur, mais je considère sa
proposition comme naïve et non adaptée à la situation, n’étant pas à son niveau. Vous
connaissez les règles de contact avec les êtres étrangers, mais elles ne prévoient pas la
situation dans laquelle nous nous sommes trouvés, nous, les naufragés, habitant une épave,
enfoncée dans la terre. Nous devons évidemment réparer les dégâts du vaisseau, mais en
même temps rivaliser avec les habitants dans la course aux informations. Jusqu’à présent,
nous avons la priorité. Nous avons détruit celui qui nous a attaqués. Nous ne savons pas
pourquoi il l’a fait. Peut-être que nous leur rappelons leurs anciens ennemis, ce qu’il faut
vérifier, si possible. Comme la mise en marche du vaisseau n’est pas pour demain, nous
devons être prêts à tout. Si la civilisation qui nous entoure est suffisamment haute, et je
pense que oui, ce que j’ai fait, ce que nous avons fait, peut, dans le meilleur des cas,
retarder un peu leurs recherches. Nous devons donc diriger nos efforts vers notre
armement.
— Puis-je dire quelque chose ? dit le Physicien.
— Dis-le.
— Je voudrais reprendre le point de vue du Docteur. Il est surtout émotif, mais il y a des
arguments qui le soutiennent. Vous connaissez le Docteur. Je sais qu’il ne serait pas
enchanté par ce que je peux dire pour défendre sa proposition, mais je le dirai quand
même. Je trouve qu’il n’est pas indifférent de voir dans quelle situation se fera le premier
contact avec eux. S’ils viennent chez nous, c’est sur les… traces qu’ils nous retrouveront.
Il ne sera pas possible de penser à une entente. Il y aura une attaque alors, et nous serons
obligés de combattre pour défendre notre vie. Mais si nous allons à leur rencontre, la
chance d’une entente, quoique faible, existera toujours. Ainsi donc, du point de vue
stratégique, il vaut mieux garder l’initiative et l’activité, indépendamment des opinions
morales qu’on proclame à ce sujet…
— Bon, ça va, mais en pratique, comment cela se présentera-t-il ? demanda l’Ingénieur.
— En pratique, rien ne sera changé ! Nous devons avoir des armes et le plus tôt possible.
Dès que nous les aurons, nous pourrons chercher des contacts, mais pas sur le terrain déjà
exploré.
— Pourquoi ? dit le Coordinateur.
— Parce qu’il est très probable qu’avant d’atteindre la ville, nous serons mêlés au combat.
Tu ne pourras pas t’entendre avec les êtres volant dans ces toupies, ce sont les pires
conditions qu’on puisse imaginer.
— Comment sais-tu que nous aurons de meilleures conditions ailleurs ?
— Je n’en sais rien, sauf que nous n’avons rien à chercher au nord et à l’est. Du moins,
pour le moment.
— Nous allons y réfléchir, dit le Coordinateur, quoi encore ?
— Il faut mettre en marche le Défenseur, suggéra le Chimiste.
— Dans combien de temps peut-on le faire ? Le Coordinateur s’adressait à l’Ingénieur.
— Je ne peux pas le dire. Sans automates, nous n’arriverons même pas au Défenseur. Il
pèse quatorze tonnes. Que le Cybernéticien le dise.
— Pour l’examiner, il me faut deux jours au moins. (Le Cybernéticien souligna les derniers
mots.) Mais il faut d’abord faire fonctionner les automates.
— Et tu auras tous les automates en marche dans ce temps ? demanda le Coordinateur.
— Bien sûr que non ! Deux jours pour le Défenseur seul, lorsqu’au moins un automate sera
en état de fonctionner. Celui de réparations. Et je dois encore en avoir un, celui pour les
charges lourdes. Pour les examiner, il me faut deux jours, à condition, toutefois, qu’il soit
possible de les faire fonctionner.
— Ne pourrait-on pas sortir le cœur du Défenseur et le placer derrière une cuirasse blindée,
ici, sur la colline, à l’abri de la fusée, questionna le Coordinateur. Il tourna le regard vers le
Physicien. Celui-ci hocha la tête.
— Non. Chaque pôle du cœur pèse plus d’une tonne. Et les pôles ne passeront pas par le
tunnel.
— On peut élargir le tunnel.
— Ils ne passeront pas par l’ouverture d’entrée. La plaque de l’entrée du chargement est à
cinq mètres sous terre et elle est inondée par l’eau du réservoir de la pompe, comme tu le
sais.
— Tu as examiné la pollution de cette eau ? questionna l’Ingénieur.
— Oui, strontium, calcium, cérium, tous les isotopes de baryum et tout ce que tu veux. On
ne peut ni la jeter dehors, – elle polluerait le sol dans un rayon de quatre cents mètres –, ni
nettoyer tant que les antiradiateurs n’ont pas de filtres en ordre de marche.
— Et moi, je ne peux pas nettoyer les filtres sans microautomate, ajouta l’Ingénieur.
Le Coordinateur, qui promenait son regard de l’un à l’autre à mesure qu’ils parlaient, prit
la parole :
— Le registre de nos « impossibilités » est long, mais ce n’est rien, il est bon que nous les
ayons énumérées, du point de vue de la défense. Il nous reste donc les lanceurs, n’est-ce
pas ?
— Ce ne sont pas des lance-torpilles, dit l’Ingénieur avec irritation. Ne nous trompons pas
nous-mêmes. Le Docteur a fait tant de tapage autour d’eux, comme si nous commencions
une guerre atomique ! Évidemment, on peut lancer par eux la solution enrichie, mais le
rayon d’action ne dépasse pas sept cents mètres. Ce sont des arrosoirs à main, rien d’autre,
et de plus, ils sont dangereux pour ceux qui les desservent, s’ils n’ont pas la cuirasse de
protection. Et la cuirasse pèse cent trente kilogrammes.
— En effet, nous n’avons au bord que des objets lourds, dit le Coordinateur sur un ton qui
faisait douter de son sérieux. Tu as fait ces calculs, n’est-ce pas ? demanda-t-il au
Physicien.
— Je les ai faits. Il y a une variante encore : deux lanceurs, éloignés l’un de l’autre de cent
mètres au moins, tirent en croisant les deux jets au but. Ainsi, de deux jets sous-critiques,
se forme un volume super-critique et la réaction en chaîne se produit.
— C’est bon pour jouer sur le polygone, observa le Chimiste, mais je n’imagine pas une
telle précision au combat.
— Faut-il en conclure que nous ne possédons pas de lanceurs atomiques ? s’étonna le
Cybernéticien. Il se pencha en avant, bouillant de colère.
— Alors, pourquoi toute cette discussion, la polémique, la dispute, si nous devons marcher
terriblement armés, ou non ? Nous tournons en rond !
— J’admets que nous faisons beaucoup de choses sans bien réfléchir, continua
tranquillement le Coordinateur. Que nous agissions ainsi jusqu’à présent ! Mais nous ne
pouvons plus nous permettre un luxe pareil. Tout n’est pas exactement comme tu l’as dit (il
regardait le Cybernéticien), car il existe une première variante : employer les lanceurs, tirer
la moitié du contenu du réservoir, ce qui provoquera une explosion au but. Il faut
seulement tirer d’une bonne cachette et toujours à une distance maximale.
— C’est-à-dire, avant de tirer, entrer un mètre sous terre, n’est-ce pas ?
— Un mètre et demi au moins, et deux mètres devant le tireur, intervint le Physicien.
— C’est bon pour une guerre de position ; au cours d’une escapade, ce n’est pas utilisable,
dit le Chimiste sur un ton de mépris.
— Tu oublies notre situation, dit le Coordinateur. Si c’était indispensable, un homme avec
un lanceur pourrait protéger la retraite des autres.
— Ah ! sans creuser des talus ayant des mètres de profondeur ?
— Si le temps manque, sans.
Ils se turent un moment.
— Combien d’eau utilisable avons-nous encore ? demanda le Cybernéticien.
— À peine mille deux cents litres.
— C’est peu.
— Très peu.
— Je voudrais maintenant entendre des propositions concrètes, dit le Coordinateur. Sur le
bonnet blanc de ses pansements, une tache rouge apparut. Notre but est de protéger notre
vie et… celle des habitants de la planète.
Le silence se fit. Brusquement, toutes les têtes se tournèrent dans la même direction. La
musique étouffée se faisait entendre à travers la paroi. Des mesures lentes d’une mélodie
qu’ils connaissaient tous.
— L’appareil n’a pas été détruit ? chuchota alors le Cybernéticien, étonné. Personne ne lui
répondit.
— J’attends, répéta le Coordinateur. Personne ? Je décide donc : les expéditions seront
poursuivies. S’il est possible de nouer des relations dans des conditions favorables, nous
ferons tout ce qui nous est possible pour réaliser l’entente. Notre réserve d’eau est très
modeste. Le manque de moyens de transport ne nous permet pas de l’augmenter
immédiatement. Nous devons nous séparer. La moitié de l’équipe travaillera toujours dans
la fusée, l’autre moitié explorera le terrain. Nous commencerons demain la réparation de la
jeep et monterons les lanceurs. Si nous réussissons, nous partirons déjà ce soir en
expédition. Qui désire parler encore ?
— Moi, dit l’Ingénieur. Recroquevillé, le visage entre les mains, il paraissait regarder le
plancher à travers ses doigts.
— Que le Docteur reste dans la fusée…
— Pourquoi ? s’étonna le Cybernéticien. Tous les autres avaient pourtant compris.
— Il… il ne fera rien contre nous… si c’est à cela que tu penses, dit le Coordinateur
lentement, en choisissant les mots. La tache rouge sur son bandage grossit. Tu te trompes,
en croyant…
— Lui, ne pourrait-on pas l’appeler ? Je ne veux pas parler ainsi.
— Dis, jeta le Cybernéticien.
— Vous savez, ce qu’il a fait devant… cette fabrique. Il aurait pu périr.
— Oui. Mais il était le seul à m’aider à… piétiner.
Le Coordinateur n’acheva pas.
— C’est vrai, consentit l’Ingénieur. Il n’enlevait pas les mains de son visage. Alors, je n’ai
rien dit.
— Qui veut prendre la parole ? Le Coordinateur se redressa un peu, toucha sa tête de la
main et regarda ses doigts. La musique continuait toujours derrière la paroi.
— Ici ou dehors, on ne sait pas où le sort peut nous frapper, dit le Physicien à l’Ingénieur
d’une voix basse.
— Et si nous tirions au sort ? proposa le Chimiste.
— C’est impossible, ce sont ceux qui doivent travailler qui resteront toujours dans la fusée,
donc les spécialistes, répondit le Coordinateur. Il se levait lentement, en chancelant.
L’Ingénieur s’élança vers lui pour le soutenir. Il regarda de près son visage.
— Garçons, appela-t-il, en levant les sourcils. Le Physicien entoura le Coordinateur de son
bras, en le soutenant de l’autre côté. Il se laissa porter, tandis que les autres étendaient des
coussins sur le plancher.
— Je ne veux pas être couché, dit-il. Il avait les yeux fermés. Je vous remercie, ce n’est
rien, c’est un point de suture qui a probablement lâché.
— Je vais fermer la musique, dit le Chimiste en allant vers la porte. Le Coordinateur ouvrit
largement les yeux.
— Non, non, qu’elle joue…
Ils appelèrent le Docteur, qui changea le pansement, ajouta des points de suture
supplémentaires, et procura au Coordinateur des médicaments fortifiants. Ensuite, ils
gagnèrent la bibliothèque pour se coucher. Il était presque deux heures, lorsqu’ils
éteignirent les lumières.
Alors seulement, le vaisseau se couvrit de silence.
VI
Le matin du jour suivant, le Physicien et l’Ingénieur descendirent quatre litres de solution
enrichie du sel d’uranium contenue dans la réserve de la pile. Le liquide lourd se trouvait
au milieu du laboratoire – déjà nettoyé –, dans un récipient de plomb avec un couvercle
qu’on levait au moyen de grandes tenailles à longues manches. Ils portaient tous les deux
des vêtements de sécurité en plastique, et étaient munis de capuchons et de masques à
oxygène. Ils mesurèrent soigneusement avec une éprouvette graduée une quantité de
solution tout en essayant de ne pas laisser échapper la moindre goutte de liquide. Déjà,
après quatre unités cubiques de volume, la réaction en chaîne pouvait commencer.
Spécialement soufflés, les tuyaux capillaires en verre de plomb servaient de réducteurs
pour les lanceurs. Ils les montèrent dans les supports sur la table et contrôlèrent avec le
compteur Geiger l’étanchéité des soupapes du réservoir, en tournant chaque lanceur de tous
les côtés et en le secouant. Il n’y avait pas de fuite.
— Il n’avance pas, c’est en ordre, dit le Physicien avec satisfaction, d’une voix déformée
par le masque.
Les portes blindées du trésor radioactif, le bloc de plomb sur axe viraient lentement en
suivant les tours de la manivelle. Ils y introduisirent le récipient avec l’uranium et, lorsque
les verrous furent tirés, ils ôtèrent avec soulagement les capuchons et les masques de leur
visage en sueur.
Pendant le reste de la journée, ils peinèrent pour monter la jeep. Comme la plaque de
chargement était bloquée par l’eau polluée, ils furent contraints d’en séparer les pièces et
de les transporter à travers le tunnel, qu’ils durent d’ailleurs élargir en deux endroits. La
jeep n’exigeait aucune réparation. Elle n’avait pas été employée précédemment car le
réacteur atomique étant immobilisé, ils ne disposaient pas de mélange radio-isotopique
susceptible d’en propulser les moteurs électriques. Ce véhicule n’était pas plus grand qu’un
lit de camp. Quatre hommes, le chauffeur compris, y trouvaient place. Il avait une grille
pour les bagages, prévue pour deux cents kilos de charge. Trait caractéristique, il était
pourvu de roues dont le diamètre pouvait être réglé pendant la marche par simple
gonflage ; des pneus spéciaux soulevaient ainsi la jeep jusqu’à un mètre et demi de
hauteur.
La préparation du mélange de propulsion durait six heures, mais un seul homme suffisait à
cette tâche, qui consistait aussi à surveiller l’activité de la pile atomique. L’Ingénieur et le
Coordinateur, pendant ce temps, se traînaient à quatre pattes dans les tunnels sous le pont,
en installant et en contrôlant les conduites sur une longueur de quatre-vingts mètres, entre
la cabine de pilotage de la proue et les groupes de distribution de la salle des machines. Le
Chimiste installa une sorte de cuisine d’enfer à la surface, à l’ombre de la fusée ; dans des
récipients réfractaires, il cuisinait du cambouis qui glougloutait comme un volcan de boue.
Il dissolvait, fondait, mélangeait des miettes tamisées de plastique qu’il sortait du vaisseau
par seaux entiers ; les matrices, elles, étaient déjà prêtes. Il se proposait de mouler les
cadrans de distribution pour la cabine de pilotage. Il était furieux et ne supportait pas qu’on
lui parle, car les premiers montages effectués n’étaient pas réussis.
Le Coordinateur, le Chimiste et le Docteur devaient partir vers le sud à cinq heures, trois
heures avant le crépuscule. Comme toujours, on n’avait pas réussi à observer le délai et ce
n’est que vers six heures que tout fut prêt et emballé. La quatrième place du véhicule était
occupée par le lanceur. Ils se contentèrent de quelques bagages mais prirent néanmoins un
bidon d’eau d’une capacité de cent litres. Ils n’avaient malheureusement pas pu faire passer
par le tunnel un plus grand récipient.
Après le déjeuner, l’Ingénieur, armé de grandes jumelles, monta sur le tronc de la fusée qui
sortait de la terre et marcha sur lui, prudemment, vers le haut. La fusée n’était enfoncée
dans le sol qu’à une faible inclinaison, mais grâce à la longueur de son fuselage, prolongé
encore par les tuyaux d’échappement, elle s’élevait de deux étages au-dessus de la plaine.
Ayant trouvé un endroit convenable pour s’asseoir entre la base de la douille conique
supérieure et un enfoncement sur le corps principal de la fusée, l’Ingénieur regarda d’abord
derrière lui, en contrebas, le long du grand tuyau éclairé par le soleil. À côté de la tache
noire du tunnel, il vit les hommes pas plus grands que des hannetons ; ensuite, il prit ses
jumelles des deux mains, les appliqua soigneusement dans les orbites : l’agrandissement
était considérable et l’image tremblait à cause de l’effort qu’il devait fournir en appuyant
les coudes sur ses genoux. Ce n’était guère aisé ; un rien pouvait le jeter à terre ! La surface
en céramite dure, qui résistait aux grattements, était si lisse que les doigts passaient sur elle
comme sur une couche de graisse. Il s’appuya avec ses semelles en caoutchouc profilé
contre la convexité de la douille et se mit à promener ses jumelles le long de la ligne de
l’horizon.
La chaleur faisait trembler l’air. Il sentait sur son visage la pression presque physique du
soleil, lorsqu’il scrutait le sud sans grand espoir d’y voir quelque chose. Il se réjouissait
que le Docteur avait accepté le plan du Coordinateur au même titre que les autres. En le lui
soumettant, il n’avait pas voulu écouter ses excuses, et avait tourné la situation à la
plaisanterie. Seule, la fin de la conversation l’avait étonné et même surpris. Il parlait seul
avec le Docteur et il semblait qu’il n’y eût plus rien à dire, lorsque celui-ci lui avait touché
la poitrine comme s’il était distrait par d’autres pensées :
— Je voudrais te demander quelque chose… Ah ! Sais-tu comment placer la fusée
verticalement, lorsqu’elle sera réparée ?
— Nous serons obligés de mettre en marche les automates de chargement et l’excavatrice,
avait-il commencé…
— Non, je ne connais pas les détails techniques, dis-moi seulement, si toi, toi seul, tu sais
comment le faire ?
— C’est le poids de seize mille tonnes qui te fait peur, n’est-ce pas ? Archimède était prêt à
faire bouger la terre, s’il avait eu un point d’appui. Nous creuserons la terre en dessous
d’elle et…
— Excuse-moi ; encore une fois, il ne s’agit pas de ça. Alors non, est-ce que tu connais la
théorie, est-ce que tu connais les méthodes de manuels, mais non… est-ce que tu sais que
tu pourrais réussir… attends un peu ! Est-ce que tu peux me promettre qu’en disant « oui »,
tu diras ce dont tu es certain ?
L’Ingénieur avait eu un moment d’hésitation. Il y avait quelques points obscurs dans le
programme des travaux encore embrouillé, mais il croyait les résoudre au moment où il
serait placé devant ces difficultés. Avant de répondre, le Docteur lui avait pris la main et
l’avait serrée.
— Non, plus rien, avait-il dit. Tu sais. Henri, pourquoi tu as crié ainsi sur moi ? Mais non !
Je ne te le reproche pas ! Parce que tu es aussi bête que moi, mais tu ne veux pas
l’admettre.
Et, souriant d’une manière qui le faisait ressembler à une de ses photos datant de sa vie
d’étudiant, et que l’Ingénieur avait pu voir dans son tiroir, il avait ajouté :
— Credo, quia absurdum… Tu as appris le latin ?
— Oui, avait dit l’Ingénieur, mais j’ai tout oublié. Le Docteur avait cligné de l’œil, lâché
sa main et était parti. Lui, il était resté sur place, après avoir senti l’étreinte se relâcher… Il
pensait que le Docteur avait eu l’intention de dire tout autre chose et qu’il eût peut-être
fallu réfléchir pour comprendre. Mais, au lieu de se concentrer, il avait senti, sans savoir
pourquoi, le désespoir et la peur. Le Coordinateur l’avait alors appelé à la salle des
machines, où il y avait heureusement assez de travail pour ne pas sacrifier une seule
seconde aux réflexions.
Maintenant, il se souvenait de cette scène et de ses sentiments, comme si quelqu’un les lui
racontait. Il ne bougeait pas. Les jumelles montraient la plaine aux ondulations douces,
rayées par de longues bandes d’ombre jusqu’à l’horizon bleu. Ce qu’il avait prévu le soir
précédent et avait gardé pour lui – la conviction qu’ils seraient repérés et qu’il faudrait
combattre le matin – ne se réalisait pas. De tels avertissements l’assaillaient souvent, et
toujours, il se promettait de ne pas en tenir compte ! Il ferma à demi les yeux pour mieux
voir. Dans les lentilles doubles, se dessinaient les groupes de calices sveltes, gris, cachés de
temps en temps par des nuages de poussière que le vent apportait probablement. Il devait
souffler très fort, quoique l’Ingénieur ne le sentît pas à son poste d’observation. Tout près
de l’horizon, le terrain s’élevait graduellement et plus loin encore – mais n’était-ce pas des
nuages ? – à une distance de douze à quinze kilomètres, les contours de couleur plus foncée
semblaient bouger, se lever et fondre ensuite. L’image était peu distincte, et ne permettait
pas de tirer des conclusions ; par contre, une certaine régularité se laissait remarquer.
L’Ingénieur ne savait pas ce qu’il regardait, mais constatant la fréquence des changements,
il voulut en examiner la régularité, en observant l’aiguille des secondes de sa montre : il
compta quatre-vingt-six secondes entre deux élévations.
Il plaça les jumelles dans leur étui et se mit ensuite à descendre ; posant les pieds de toute
la largeur de la semelle sur les plaques en céramite, il fit dix pas peut-être, lorsqu’il
entendit quelqu’un dans son dos. Il se retourna si violemment qu’il en perdit l’équilibre. Il
étendit les bras, fouetta les airs et tomba sur le blindage. Avant de lever la tête, il entendit,
clairement répété, le bruit de sa chute.
Il s’agenouilla, plié en deux.
Environ neuf mètres plus loin, au bord de la douille supérieure de pilotage, au-dessus du
vide des deux étages, quelque chose de petit, ressemblant à un chat, l’observait
attentivement. Un animal ! L’impression que c’en était un lui parut évidente ! Il avait un
petit ventre gris pâle et, assis tout droit comme un écureuil, il montrait ses quatre pattes,
posées au milieu de son ventre, les griffes réunies d’une manière amusante. Il se maintenait
sur le bord de la douille au moyen d’une membrane à reflets jaunes, pareille à la gelée qui
sortait du bout de son tronc. La petite tête de chat, ronde, grise, n’avait pas de museau ni
d’yeux : elle était tout ornée de perles noires, comme un coussin rempli d’une multitude
d’épingles. L’Ingénieur se leva, fit trois pas dans sa direction. Ébahi, au point d’oublier où
il se trouvait, il entendit l’écho de ses pas. Il comprit que le petit animal savait imiter les
sons. Lentement, il s’avança encore. Il se demandait justement s’il ne devait pas arracher sa
chemise et s’en servir comme d’un filet pour capturer l’animal, lorsque celui-ci se
transforma subitement.
Les pattes sur le ventre en forme de tambour frémirent, l’abdomen luisant s’étira comme
un éventail, la tête se dressa rigide sur un cou long et nu et l’animal s’envola, entouré d’une
petite auréole clignotante. Il se maintint immobile en l’air un moment et s’éloigna en
spirale, s’élevant toujours plus haut ; il tournoya derechef et disparut.
L’Ingénieur descendit sur le sol et raconta son aventure avec tous les détails.
— Mais c’est bien ça ! dit le Docteur. Et je m’étonnais déjà de ne voir ici aucun animal
volant, alors que le Chimiste lui rappelait « les fleurs blanches » au bord du ruisseau.
— Elles ressemblaient aux insectes, dit le Docteur, aux… papillons. Mais l’air est
faiblement peuplé ici. Si les organismes vivants évoluent à la planète, la « pression
biologique » se forme, ce qui conduit à l’occupation de tous les milieux biologiques, des
« niches écologiques ». Ce qui me manquait beaucoup, c’étaient des oiseaux.
— Il ressemblait plutôt à… une chauve-souris, dit l’Ingénieur. Il avait des poils.
— C’est possible, consentit le Docteur qui n’essayait pas d’utiliser son monopole de la
science biologique. Plutôt par amabilité que par intérêt, il ajouta : Tu dis qu’il imitait le
bruit de pas ? C’est intéressant. Il y a dans cela une capacité d’adaptation.
— Il serait utile de faire un essai prolongé de roulement, mais j’espère que l’on pourra s’en
passer, dit le Coordinateur, en sortant de dessous la jeep, prête pour le voyage. L’Ingénieur
était déçu par l’indifférence avec laquelle on écoutait le récit de sa découverte, mais il se
dit à lui-même qu’il était plus surpris par les circonstances de la rencontre que par l’animal
volant lui-même.
Ils craignaient tous le moment de la séparation. Ceux qui restaient se tenaient sous le
vaisseau et regardaient la voiture ridicule qui roulait autour de la fusée en faisant des
cercles de plus en plus grands, conduite d’une main sûre par le Coordinateur, à cheval sur
le siège avant, protégé par une vitre. Il n’avait à côté de lui que le lanceur au canon fin ; le
Docteur et le Chimiste s’étaient placés sur le siège arrière. Subitement, en passant tout près
de la fusée, le Coordinateur appela :
— Nous tâcherons de revenir vers minuit, au revoir !
Il augmenta la vitesse et bientôt, on ne vit plus que le nuage de poussière jaunâtre, que le
vent écartait doucement vers l’ouest.
La jeep n’était en vérité qu’un squelette métallique, nu, mais fermé en bas par le fond
transparent, pour que le chauffeur puisse voir, même au dernier moment, les obstacles
rencontrés. Les moteurs électriques étaient logés dans les disques des roues ; deux pneus de
rechange se balançaient sur le bidon. Tant que le terrain était plat, le véhicule monta
jusqu’à soixante kilomètres à l’heure. En se retournant, le Docteur avait rapidement perdu
des yeux la dernière trace de la fusée. Les moteurs chantaient bas, la poussière frappait par
vagues entières, venant du sol sec et se soulevant vers le paysage de steppes.
Pendant longtemps, personne ne parla. D’ailleurs, le pare-brise en plastique ne protégeait
que le chauffeur ; les hommes assis derrière étaient exposés au vent et ne pouvaient parler
qu’en criant. Le terrain montait, devenait plus montagneux, tandis que les derniers calices
gris disparaissaient. Ils passaient à côté des touffes des « plantes-araignées », disséminées
loin dans l’espace ; çà et là, se trouvaient quelques arbres respirants, demi-secs, aux
feuilles pendantes, secoués de temps en temps par une respiration alternative et faible. De
longs sillons, rares et désordonnés, apparaissaient parfois, mais il n’y avait pas de disques
volants ; quelquefois, les pneus sursautaient légèrement, en les traversant. De petits rochers
pointus, blancs comme les os séchés, de longues langues d’éboulis, descendaient de la
pente sur laquelle ils montaient ; le gravier grinçait sous les roues ventrues. La déclivité
augmentait ; ils roulaient lentement quoique les moteurs eussent encore une réserve de
force, mais le Coordinateur les épargnait à travers les terrains difficiles.
Plus haut, entre les crêtes brunes, brillait une bande étroite qui semblait couper la route. Le
Coordinateur réduisit la vitesse. À travers la côte, prolongée par un plateau où étaient
visibles des formes lointaines et indistinctes, passait une traînée interminable de miroirs
implantés dans la terre, courant dans les deux directions. La jeep s’arrêta, touchant le bord
de la traînée avec ses roues de devant. Le Coordinateur descendit de la sellette, toucha la
surface de glaces avec la crosse de son électrojecteur, la frappa plus fort, marcha dessus,
sauta. Elle ne bougeait pas.
— Combien avons-nous fait ? lui demanda le Chimiste lorsqu’il revint.
— Cinquante-quatre, répondit-il et il démarra prudemment. La jeep balança un peu. Ils
traversèrent la bande, qui avait l’air d’un canal, plein de mercure gelé, idéalement égal.
Avec une vitesse croissante, ils doublèrent les mâts munis de colonnes avec des vibrations
aériennes aux sommets. Ceux-ci, en plusieurs rangs, se perdaient à l’est en un grand cercle,
mais eux, ils partirent tout droit, d’après l’aiguille de la boussole placée sur la lettre S.
Le plateau présentait une image sombre ; la végétation perdait constamment sa lutte contre
les masses de sable, portées par le vent d’est, très chaud. Des arbustes rose pâle, noircis,
poussaient uniquement en contrebas aux endroits où la dune rejoignait la terre. Des
gousses, ayant l’aspect de cuir, tombaient des plantes, et parfois un objet de couleur grise y
bruissait ; parfois aussi, une forme indistincte se jetait, ou fuyait juste devant les roues de la
jeep, sans que l’expédition pût la déterminer exactement à cause de la rapidité de sa fuite.
Le Coordinateur louvoyait, évitait les touffes des buissons denses, épineux ; une fois, il dut
même rebrousser chemin, après que le passage emprunté eut échoué au sommet d’une
dune. Entre les arbustes, le terrain était de plus en plus inégal, et trahissait le manque
d’eau ; la majorité des plantes, brûlées par le soleil, bruissaient comme du papier dans les
souffles chauds du vent. Le jeep tournait rapidement entre les parois des branches
pendantes : une poudre jaune tombait des grains cassés, recouvrait le pare-brise, les
combinaisons, et même le visage des hommes. La chaleur, jaillissant du fond des arbustes,
rendait la respiration pénible. Le Docteur se leva de son siège et se pencha en avant,
lorsque subitement les freins du véhicule se mirent à grincer…
Le plateau se terminait quelques dizaines de pas plus loin : les arbustes le bordaient d’une
brosse noire où le soleil incrustait des poils d’ambre. Des pentes montagneuses se
dressaient loin au-dessus du bassin, caché par les pourtours. Le Coordinateur descendit de
la sellette et s’approcha du dernier arbuste aux longs sarments qui se balançait sur le fond
du ciel.
— Nous allons descendre, dit-il en revenant.
La voiture roula prudemment en avant, puis souleva son arrière comme pour culbuter ; le
bidon résonna contre la grille du porte-bagages, les freins gémirent dangereusement.
Aussitôt, le Coordinateur mit la pompe en marche : les roues se gonflèrent rapidement et
les inégalités de la pente devinrent moins perceptibles. Ils virent qu’ils descendaient vers
les nuages laineux, percés par une grosse masse de fumée brune. Planant au-dessus des
montagnes, elle ne se désintégrait pas. Elle ressemblait plutôt à une éruption volcanique, et
voguait à travers les cieux. Par la suite, elle descendit rapidement en se cachant entre les
nuages blancs, pour y disparaître, aspirée par la gigantesque gorge qui l’avait crachée.
Toute la vallée était partagée en deux étages, le supérieur sous le ciel ensoleillé, et
l’inférieur situé au loin, invisible, couvert d’une couche de nuages impénétrables, vers
lesquels roulait la jeep, balançant, sursautant, dans le piaillement des freins. Les rayons du
soleil qui était déjà bas éclairèrent encore pendant quelques minutes les pentes des
montagnes opposées, où brillaient, entre les arbustes bruns et noirs, des constructions
basses aux surfaces miroitantes. Il était difficile de les regarder car elles reflétaient le
soleil. La couche de nuages blancs était à présent toute proche, alors que le bord du
plateau, limité par une ligne dentelée d’arbustes sur le fond bleu, se perdait derrière eux.
Ils ralentissaient progressivement. Soudain, des vapeurs vacillantes les entourèrent, et ils
sentirent l’humidité étouffante. Il faisait presque noir. Le Coordinateur freina encore une
fois, ralentit sa course. La lumière entre-temps revenait un peu ou, plutôt, leurs yeux
s’adaptaient à la demi-clarté laiteuse. Le Coordinateur alluma les phares un instant, mais il
les éteignit aussitôt, car la lumière électrique se noyait, impuissante dans le brouillard. Tout
d’un coup, celui-ci se dissipa.
Avec le froid, l’humidité se suspendait en l’air. Ils se trouvaient sur une pente moins
accentuée, juste en dessous des nuages bas qui s’étendaient au loin, dans la direction des
taches brunes, grises et noires, à peine visibles au fond de la vallée. Quelque chose brillait
faiblement en face d’eux, comme si une couche du liquide huileux s’était répandue dans
l’air. Ils avaient le sentiment qu’un brouillard leur aveuglait les yeux. Le Docteur et le
Chimiste levèrent les mains presque en même temps pour se frotter, sans résultat, les
paupières. Un point noir jaillit des éclairs clignotants…
La jeep roulait maintenant sur un terrain presque égal, si plat qu’il semblait nivelé et tassé.
Le point noir grossissait devant eux. Ils remarquèrent qu’il roulait sur de gros ballons :
c’était leur jeep, son image reflétée par une surface quelconque. Lorsque l’image s’agrandit
encore au point qu’ils purent presque distinguer les traits de leur visage, elle commença à
s’effacer et disparut. Ils passèrent sans obstacle les zones où ils s’attendaient à voir la glace
invisible : seule, à cet endroit, une bouffée d’air chaud leur caressa les joues, faisant croire
à une barrière de chaleur invisible. En même temps, disparut d’un coup ce quelque chose
qui leur avait voilé les yeux et qui les empêchait de voir.
Les pneus clappèrent. La jeep pénétra une nappe d’eau boueuse, peu profonde, plutôt une
flaque, le sol étant couvert de taches d’eau trouble, laquelle émettait une faible odeur de
brûlé comme si elle provenait d’un lieu d’incendie. Alentour, s’élevaient des tertres
irréguliers de terre plus claire, rejetée, imprégnée d’eau ; des ruisseaux y prenaient
naissance et se réunissaient ensuite, en formant des flaques. Plus loin, à droite, se trouvait
une tache noire de décombres qui n’étaient pas des restes de murs, mais ressemblaient
plutôt à des tas de chiffons sales, déchirés, froissés, tantôt sur une hauteur de quelques
mètres, tantôt aplatis, avec des ouvertures irrégulières vides et noires. Ils longeaient des
tranchées, mais ne voyaient pas ce qui s’y cachait.
Le Coordinateur arrêta le véhicule à côté de l’une d’elles, s’approcha du rempart d’argile,
jusqu’à le frotter de sa roue avant. Il sortit de la jeep, monta sur le rempart, se pencha au-
dessus d’un puits carré.
Les autres remarquèrent son visage défait, sautèrent à leur tour sans dire un mot. Une motte
d’argile glissa sous le pied du Docteur. La boue gicla. Le Chimiste le soutint et l’entraîna
avec lui.
Dans la tranchée aux parois verticales, comme coupées au couteau, gisait sur le dos un
cadavre nu, le visage noyé. Seuls les gros muscles de la poitrine, entre lesquels se trouvait
un torse d’enfant, dépassaient la surface de l’eau.
Les trois hommes se redressèrent. Ils se regardèrent un instant avant de s’éloigner. Leurs
pieds faisaient sortir des gouttes d’eau de l’argile pâteuse.
— N’y a-t-il que des tombes sur cette planète ? dit le Chimiste.
Ils restaient à côté de la jeep sans savoir que faire. Le Coordinateur se détourna, les traits
pâles, et examina les alentours. Des rangs irréguliers de tertres argileux s’étendaient sur
toute la région ; à droite des décombres aux chiffons, une ligne blanche serpentait ; de
l’autre côté, derrière les taches de l’argile remuée, brillait un plan incliné, large à la base,
plus étroit vers le haut ; il semblait être fait en un métal poreux. À sa base, aboutissaient
des roues dentelées ; loin, entre les nuages de vapeur qui naviguaient paresseusement, on
voyait de temps en temps quelque chose de vertical, noir, comme la paroi d’un gigantesque
chaudron, mais cette impression était douteuse et incertaine, car à travers les débris et les
haillons de la brume ou de la vapeur, on pouvait remarquer des fragments d’un tout et
supposer qu’il se trouvait là une construction énorme comme sculptée dans une montagne.
Le Coordinateur montait déjà dans le véhicule, lorsqu’un soupir profond, presque
souterrain, attira son attention. Des tourbillons blancs qui lui cachaient la vue du côté
gauche disparurent dans un souffle puissant. Ils furent enveloppés d’une odeur amère,
pénétrante, et ils aperçurent alors une grande cheminée étrangement construite, s’élevant
vers les nuages. Une colonne brune, de cent mètres de longueur, sortait d’elle en cascade
retournée, brisait le lait ondulant des nuages et disparaissait. Une minute peut-être passa,
puis ce fut le silence. Ensuite, un gémissement le rompit tandis que les vapeurs changeaient
de direction et que les nuages descendaient plus bas ; de longs panaches s’en séparaient,
cachaient la rampe noire de lancement, jusqu’à disparaître totalement.
Le Coordinateur fit signe à ses compagnons qui montèrent dans la jeep. Elle se balança
maladroitement sur des miettes d’argile répandue, et partit vers la tranchée suivante. Ils
regardèrent à l’intérieur. Elle était vide hormis l’eau noire qui y stagnait. Un bruit lointain,
assourdi, se fit de nouveau entendre, les nuages gonflèrent, un geyser brun gicla de la
cheminée volcanique. Le vent suçant se releva. Ils prêtaient de moins en moins attention à
ces changements alternatifs, au bouillonnement de nuages et de fumées à l’intérieur du
bassin, absorbés par leur voyage et les arrêts continuels, éclaboussés de boue jusqu’aux
genoux. Ils sautaient dans les tas d’argile pâteuse, montaient les pentes glissantes,
regardaient dans les tranchées. Parfois, l’eau clapotait sous leurs pieds ; lors d’un arrêt, ils
s’assirent sur une grosse motte de terre que leurs pas avaient fait tomber et un moment
après, ils se remirent en route.
Sur dix-huit tranchées examinées, ils découvrirent sept cadavres. Et, chose étrange, leur
horreur, leur dégoût, leur effroi diminuaient tandis qu’ils en trouvaient d’autres. La faculté
d’observation leur revenait. Ils constatèrent que l’eau, dans les tranchées, diminuait à
mesure qu’ils avançaient en zigzaguant sur la terre boueuse vers la paroi de brumes, tour à
tour cachant ou découvrant la colonne noire.
Penchés bientôt au-dessus d’un puits carré dont le fond entier était caché par un tronc plié
en deux, ils remarquèrent qu’il différait des autres. Il était plus pâle et autrement formé ; ils
ne purent discuter leur impression, et continuèrent leur chemin. Ils virent encore deux puits
vides et, dans le second, déjà tout à fait sec, à quelques centaines de pas du plan incliné, ils
rencontrèrent un corps gisant sur le flanc, dont le petit torse montrait des bras écartés : l’un
d’eux était terminé par deux gros appendices.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda le Chimiste d’une voix qui n’était pas la sienne, en
serrant le bras du Docteur. Tu vois ?
— Je vois.
— Il n’est pas comme les autres, il n’a pas de doigts.
— Une infirmité peut-être, murmura le Coordinateur. Cette phrase manquait de force
convaincante.
Ils s’arrêtèrent encore une fois devant la dernière tranchée avant le plan incliné. Il semblait
être tout récent ; de petites mottes d’argile glissaient lentement le long des parois, en
tremblant, comme si la grosse pelle n’avait quitté la tranchée qu’une minute auparavant.
— Grands dieux…, dit le Chimiste d’une voix rauque et en chancelant, blanc comme la
neige. Il recula et descendit du rempart de terre.
Le Docteur se pencha vers le Coordinateur :
— Tu m’aides à descendre ? dit-il.
— Oui. Que comptes-tu faire ?
Le Docteur s’agenouilla, s’agrippa aux bords du puits et descendit prudemment au fond, en
essayant de ne pas mettre ses pieds sur le grand tronc qui s’y trouvait. Il se pencha au-
dessus de lui, retint instinctivement sa respiration. Vu de haut, dans le tronc, sous l’endroit
où les muscles de la poitrine se serraient par les plis de la peau en servant d’abri pour le
petit être, était enfoncé un fil en métal.
De près, il constata qu’ils faisaient erreur.
Un appendice, bleu clair, sortait des plis de la peau. Le bout d’un tuyau métallique y était
introduit ; l’autre s’écrasait sous le corps. Le Docteur le toucha délicatement, puis tira un
peu, se pencha davantage et vit que le bout métallique visible à travers la peau était attaché
à celle-ci par des perles brillantes, comme des points de suture. Il se demanda un moment
s’il ne devait pas couper le tuyau avec l’appendice. Il tâta le couteau dans sa poche, se
redressa, encore indécis, regarda le petit visage plat appuyé contre la paroi du puits et
s’immobilisa.
L’être dont il avait fait l’autopsie dans la fosse, avait des narines. Celui-ci avait un œil
bleu, largement ouvert, qui semblait le regarder intensément. Il leva les yeux.
— Qu’y a-t-il ? C’était la voix du Coordinateur.
Le Docteur aperçut sa tête noire sur le fond des nuages et comprit pourquoi il s’était
trompé : la petite tête était appuyée contre la paroi et, pour la regarder d’en face, il fallait
descendre dans le puits.
— Donne-moi la main, dit-il en s’élevant sur les bouts des doigts. Il saisit la main qui se
tendait vers lui. Le Coordinateur, aidé par le Chimiste, l’agrippa par le col de sa
combinaison et le conduisit sur une surface salie par l’argile. Le Docteur les regarda, les
yeux mi-clos.
— Nous ne comprenons rien, dit-il. Vous m’entendez ? Rien du tout !
Et il ajouta plus bas :
— Je n’imagine même pas une situation où l’homme peut à tel point ne comprendre rien,
mais rien !
— Qu’as-tu trouvé ? demanda le Chimiste.
— Ils diffèrent vraiment entre eux. (Ils se rapprochaient de la jeep.) Les uns ont des doigts,
d’autres pas. Les uns ont un nez, mais pas d’yeux, d’autres possèdent un œil, mais n’ont
pas de nez. Les uns sont plus grands et plus foncés, les autres plus pâles et leur tronc est
plus court. Les uns…
— Mais alors ? s’impatienta le Chimiste. Les hommes sont aussi de races différentes, ont
des traits différents, diverses couleurs de peau… Qu’est-ce que tu ne peux pas
comprendre ? C’est d’une autre chose qu’il s’agit ici : qui exécute cette boucherie ? Et
pourquoi ?
— Je ne suis pas certain qu’il s’agit d’une boucherie, dit le Docteur tout bas, en penchant la
tête. Le Chimiste le regardait, étonné au plus haut point.
— Qu’est-ce que ceci a de commun… qu’est-ce que tu…
— Je n’en sais rien…, dit le Docteur avec effort. Il essayait, machinalement, sans avoir
conscience de ce qu’il faisait, d’essuyer avec son mouchoir l’argile de ses mains. Je sais
une chose, ajouta-t-il tout à coup en se redressant. Je ne peux pas l’expliquer, mais ces
différences ne se présentent pas comme dans les limites de la même espèce. Les yeux et le
nez, la vue et l’odorat sont trop importants.
— Sur la Terre, il y a des fourmis qui se sont spécialisées plus encore. Les unes ont des
yeux, les autres pas ; les unes volent, les autres marchent seulement ; les unes nourrissent,
les autres combattent. Dois-je t’apprendre la biologie ?
Le Docteur haussa les épaules.
— Tu as un schéma prêt, importé de la Terre, pour tout ce qui arrive, répondit-il. Si un
détail, un fait, ne s’accorde pas avec lui, tu le rejettes tout simplement. Je ne pourrais pas te
le prouver actuellement, mais je sais, je sais tout simplement que ceci n’a rien de commun
avec la différence de races, ni avec la différenciation spécifique de l’espèce. Vous vous
rappelez cet éclat, ce bout de tuyau, de l’aiguille, que j’ai trouvé au cours de l’autopsie ?
Naturellement, nous avons tous pensé, moi aussi, que sur cet être, on avait commis, on
avait voulu commettre, un crime. Il a un appendice, un suçoir ou quelque chose de
semblable et le tuyau est tout simplement introduit dedans, comme on introduit à un
homme un tuyau dans la trachée lors d’une trachéotomie. Évidemment, ceci n’a rien de
commun avec la trachéotomie, car il n’a pas de trachée. Je ne sais pas ce que c’est et je ne
comprends rien, mais c’est ça que je sais au moins !
Il monta dans la jeep et demanda au Coordinateur qui contournait le véhicule de monter par
l’autre côté :
— Et toi, que dis-tu ?
— Que nous devons partir, répondit le Coordinateur empoignant le volant.
VII
Le crépuscule tombait. Ils évitèrent le plan incliné, en faisant un grand détour. Ce n’était
pas, comme ils l’avaient cru, une œuvre architectonique, mais une longue coulée
magmatique dont ils découvrirent seulement l’étendue. Elle descendait les pentes de
l’étage supérieur de la vallée, figée en des dizaines de cascades et de chutes. Elle couvrait
les parties basses de la pente d’une couche de bosses, ressemblant aux scories métalliques ;
à la partie supérieure qui était très abrupte, des côtes rocheuses, nues, sortaient de ce
déluge mort.
Du côté opposé, un défilé de quelques centaines de mètres, dont le fond était en argile
séchée couverte de craquements, formait, en zigzaguant, la chaîne de montagnes qui
fuyaient dans le ciel ; on voyait par les fenêtres dans les nuages qu’elles étaient vêtues
d’une fourrure noire de végétation. À la lumière vespérale, le ruisseau figé, probablement
le vestige d’une éruption volcanique, avec un front luisant de vagues immobilisées,
évoquait un grand glacier.
La vallée était beaucoup plus large qu’on pouvait le supposer en la regardant d’en haut ;
derrière le défilé, s’ouvrait un bras latéral, contournant les grosses boules de magma. À
droite, le sol, presque nu, montait en terrasses ; de petits nuages gris s’y promenaient. Plus
haut encore, devant eux, au fond du chaudron supérieur, un geyser, caché par un seuil
rocailleux, chantait de temps en temps et son bruit prolongé, assourdi, remplissait la vallée.
Petit à petit, l’environnement perdait ses couleurs ; les formes s’écrasaient, comme noyées
dans l’eau. Dans le lointain apparaissaient des formes qui pouvaient être des murs ou des
rochers ; l’aube légère les saupoudrait de lumière, comme de rayons du soleil couchant qui
était cependant caché par les nuages.
Plus près, des deux côtés du défilé de plus en plus large, se dressaient deux rangs réguliers
de mâts foncés, énormes, pareils à des ballons gigantesques et étroits. Ils roulaient parmi
les premiers, dans le crépuscule, renforcé par l’ombre des bâtiments gros et ventrus. Le
Coordinateur brancha la lumière, au-delà du triple faisceau des feux. Il faisait noir comme
en pleine nuit.
La jeep roulait sur des bancs de scories durcies dont les monceaux craquaient sous les
roues ainsi que du verre. Les lumières pérégrinaient dans la demi-obscurité ; les parois des
réservoirs ou des ballons, léchées par les réflecteurs, s’éclairaient d’un éclat de mercure. La
dernière trace de l’argile avait disparu. Ils roulaient sur la masse dure comme la lave
légèrement bombée, dans les flaques d’eau noire et peu profonde qui éclaboussait les
roues. Sur le fond des nuages se dessinait, telle une toile d’araignée, la construction noire
d’une galerie qui unissait au-dessus de la terre, deux bâtiments, éloignés l’un de l’autre de
cent mètres environ. À côté, quelques machines renversées apparurent dans la clarté des
phares. Elles montraient des fonds bombés, tapissés d’ouvertures, dans lesquelles on voyait
des dents et des brins d’herbes mortes. Ils s’arrêtèrent près d’elles pour constater que les
machines avaient été abandonnées depuis longtemps : leurs tôles, rongées par la rouille, en
témoignaient.
Il y avait de plus en plus d’humidité dans l’air. Les souffles du vent, pleins d’une odeur de
brûlé, venaient du côté des bâtiments bombés. Le Coordinateur réduisit la vitesse de son
véhicule et tourna dans la direction du bâtiment le plus proche. Ils roulaient sur une surface
polie, parfois ébréchée, bordée sur les deux flancs par des plaques obliques, munies
d’entailles ; le bas de l’immeuble se distinguait vaguement par une ligne longue et noire,
comme du goudron qui s’élargissait, grandissait, devenait une entrée. S’envolant dans les
airs, au-dessus de l’entrée, la paroi à voûte cylindrique se perdait dans les hauteurs et il
n’était plus possible d’embrasser du regard toute son énormité. Sur la cavité noire, menant
dans les profondeurs invisibles, se trouvait une hotte-champignon, plissée comme si
l’architecture l’avait oubliée et laissée en état inachevé, éclose sur la surface escarpée et
modelée.
Ils roulaient sous la grande hotte. Le Coordinateur leva le pied de l’accélérateur. La large
entrée bouillonnait d’obscurité, les phares s’y perdaient, impuissants ; à gauche et à droite,
couraient de larges gouttières creuses qui montaient, telles de grandes spirales : la jeep,
presque arrêtée, entra lentement dans celle qui conduisait à droite.
L’obscurité totale les enveloppait ; dans les faisceaux de lumière, apparaissaient les
gouttières, alors que disparaissaient les mâts, télescopiquement étirés. Tout d’un coup,
quelque chose s’alluma à plusieurs reprises au-dessus de leurs têtes. Ils virent se dessiner
vaguement dans le haut des cortèges de fantômes blancs. Le Coordinateur alluma un
réflecteur à six angles près du volant et promena alentour le jet de lumière qui, tout en
faiblissant à la fin de sa pérégrination, passa tour à tour comme sur des échelons, sur des
objets ressemblant à des cages qui, arrachés aux ombres, s’allumèrent d’une blancheur
squelettique avant de s’évanouir. En même temps, des milliers de reflets de miroirs les
frappèrent au visage.
— Ça ne sert à rien, dit le Coordinateur, la voix déformée par l’écho de l’espace fermé ;
attendez, nous avons les lampes à magnésium !
Il descendit dans la lueur disséminée au-dessus de la jeep par les réflecteurs ; son ombre
noire se pencha au bord de la gouttière. On entendit un bruit métallique. Il appela :
— Ne regardez pas ici, regardez vers le haut ! Et il sauta vers la voiture. Presque au même
moment, le magnésium s’alluma avec un sifflement terrible et l’éclat de la lumière
violente, spectrale, écarta les ténèbres.
La gouttière large de cinq mètres sur laquelle ils se trouvaient se terminait un peu plus
haut, partait en virage au fond d’un couloir presque transparent, ou plutôt d’un puits, car il
devenait très vite abrupt et pénétrait au moyen d’un tuyau argenté dans une multitude de
vessies, brillamment éclairées et suspendues au plafond. Telle une nuée de cellules dans
une ruche en verre, elles remplissaient tout l’espace de la grande coupole qui coiffait le
bâtiment. Les reflets lumineux de la lampe à magnésium se multiplièrent à travers les
parois transparentes qui concentraient la lumière. Derrière elles, à l’intérieur des cellules
brillantes aux surfaces bombées, l’on voyait les galeries des squelettes des êtres déformés.
C’étaient des os, blancs comme neige, aux bassins larges, soutenus par des extrémités
spatuleuses, avec des éventails de côtes, rayonnant d’un disque ovale allongé. Chaque
thorax non formé contenait en son centre un petit squelette penché partiellement, semblable
à celui d’un oiseau ou d’un singe, avec un crâne rond, sans dents. D’innombrables espaliers
de vessies renfermant ces restes tournaient en spirale à plusieurs étages, multicopiaient et
fendaient les rayons lumineux de sorte qu’il n’était plus possible de distinguer dans les
glaces les véritables contours de leurs images.
Les hommes demeurèrent comme pétrifiés pendant six secondes. Le feu à magnésium
s’éteignit alors tandis que l’obscurité était déchirée par un ultime éclat jaunâtre qui couvrit
d’étincelles le ventre des vessies. Ce fut de nouveau la nuit. Une minute plus tard, ils
remarquèrent que les feux de la voiture restaient allumés et jetaient des taches lumineuses
sur le fond des vessies.
Le Coordinateur avança jusqu’à la sortie du puits, auquel la gouttière aboutissait par une
douille conique. Dans un crissement, la voiture tourna légèrement, se plaça en biais de la
déclivité pour éviter de rouler en arrière si les freins venaient à lâcher.
Les trois hommes en descendirent. Le tunnel montait fortement jusqu’à l’extrémité du
puits. En écartant les bras, ils purent en atteindre le bord. Après avoir démonté le réflecteur
de son socle, ils arrivèrent au puits en traînant un câble derrière eux.
Ce puits, fort large ainsi qu’ils le constatèrent après quelques dizaines de mètres, passait en
spirale à travers toute la coupole. Des cellules transparentes se trouvaient le long des deux
versants, un peu plus haut que le fond concave sur lequel ils marchaient en se penchant
fortement vers l’avant. C’était très fatigant, mais la déclivité du tunnel diminuait de plus en
plus. Chaque vessie, aplatie de deux côtés par lesquels elle collait aux autres, tournoyait
vers le tunnel, un bout en forme de groin de cochon, fermé par une lentille très bien
adaptée, ronde et opaque. Ils marchaient et marchaient ; à la lumière mobile, passaient les
cortèges des squelettes. Ils étaient de formes diverses et ce n’est qu’après un certain temps
qu’ils le remarquèrent, car ceux qui voisinaient ne différaient presque pas entre eux. Pour
déceler leur différence, il fallut comparer des exemplaires de branches éloignées de la
grande spirale.
Plus ils montaient, plus les thorax des squelettes étaient fermés, leurs extrémités
diminuaient, comme absorbées par le disque d’os central ; en revanche, les têtes des petits
monstres intérieurs enflaient, leurs crânes grossissaient de côté. Leurs tempes devenaient
bombées, de sorte que certains d’entre eux avaient trois sortes de crânes : une grande, une
moyenne et deux plus petites, au-dessus des ouvertures auriculaires.
Ils avançaient à la queue leu leu et avaient déjà visité un étage et demi, lorsqu’ils sentirent
que le câble, qui unissait le réflecteur à la jeep, se déroulait complètement. Le Docteur
voulut continuer, en se servant d’une lampe de poche, mais le Coordinateur s’y opposa.
Tous les quinze pas des couloirs secondaires partaient du corridor principal et l’on pouvait
facilement se perdre parmi ces labyrinthes. Ils reprirent alors le chemin du retour. Ils
essayèrent d’ouvrir certains couvercles, mais ceux-ci paraissaient cimentés aux bords du
récipient.
Le fond des vessies était rempli d’une fine couche de poudre blanchâtre, subtile, qui
prenait des proportions, des formes et des figures incompréhensibles. Le Docteur, qui
marchait le dernier, s’arrêtait à chaque pas devant les parois bombées ; il n’arrivait pas à
deviner comment était suspendu le squelette, ce qui le soutenait ; il voulut contourner une
de ces « grappes » par un couloir latéral, mais le Coordinateur le pressa et il dut renoncer à
poursuivre ses recherches, d’autant plus que le Chimiste, qui portait le réflecteur, s’était
éloigné et que l’obscurité, pleine du reflet des parois luisantes, enveloppait déjà les locaux.
Ils descendirent à la hâte ; arrivés enfin à l’endroit où ils avaient laissé la jeep, ils purent
respirer un air beaucoup plus frais que celui, surchauffé et lourd, qui remplissait le tunnel
vitreux.
— Nous rentrons ? demanda le Chimiste sur un ton mi-interrogatif, mi-affirmatif.
— Pas encore, dit le Coordinateur.
Il fit tourner la voiture, la gouttière étant assez large ; les feux de la jeep dessinèrent un
grand cercle à travers l’obscurité. Ils descendirent la déclivité et s’arrêtèrent juste en face
de l’entrée que la dernière lumière du soir remplissait comme un écran.
Lorsqu’ils se trouvèrent dehors, le Coordinateur décida de faire le tour de la construction
cylindrique. Elle pénétrait dans le sol par un col bombé en métal. À mi-chemin, de longs
blocs aux bords tranchants comme des rasoirs, plantés l’un dans l’autre, leur bloquèrent le
passage.
Le Coordinateur leva l’orifice de l’épiscope et le promena alentour.
Fortement éclairée, la cascade de lave brune apparut sur les arrières du bâtiment.
Descendant des hauteurs de la côte, invisible dans l’obscurité, le magma durci avait
constitué une paroi en forme de demi-lune et pendait au-dessus du voisinage, en interdisant
ainsi l’accès. Une forêt de mâts et de bras ajourés renforçait l’obstacle. Le mélange
compliqué de ces constructions, avec des ombres qui remuaient dans le réflecteur, pénétrait
dans le front de cette lave morte par un système de gros boucliers réunis entre eux. Çà et là,
de gros blocs aux surfaces ternes, mais qui brillaient aux endroits dépourvus de la couche
supérieure, traversaient les barrières et gisaient en bas, couvrant de leurs débris la palissade
métallique. On pouvait aussi remarquer que l’avant du front magmatique, en grossissant,
disloquait par endroits les boucliers, envahissait leurs rangs, pliait leurs mâts, les déracinait
ainsi que les blocs accrochés par leurs ancrages.
Cette image d’un combat contre les forces de la nature de la planète, capables de créer des
montagnes, si terrible qu’elle fut, releva cependant le moral des hommes : elle leur était
tellement proche et compréhensible. La jeep recula, faisant marche arrière vers une place
restée libre entre les constructions bombées et partit dans la direction de la vallée.
Une rue bizarre filait tout droit comme un coup de fusil. Subitement, ils entrèrent parmi les
quadrilatères plantés de « calices » sveltes, pareils à ceux qu’ils avaient déjà vus sur la
plaine près de la fusée. Les broussailles qui serpentaient étaient traversées par des
lumières ; elles découvraient la pulpe rose sous la grisaille membraneuse de la surface.
Frappées par les feux de la jeep, réveillées, elles essayaient de se recroqueviller d’un
mouvement trop somnolent pour devenir une action décidée. Seule une vague de frissons
impuissants courait quelques mètres devant le véhicule, dans les faisceaux de ses phares.
Ils s’arrêtèrent encore une fois devant le dernier bâtiment cylindrique. L’entrée était
bloquée par un tas de débris, sonnant sous les pas ; ils dirigèrent leurs lampes de poche
vers l’intérieur, au-dessus des débris ; la lumière étant trop faible, ils enlevèrent le
réflecteur de la voiture et entrèrent dans le bâtiment.
L’obscurité où se promenait la tache de lumière était remplie d’une odeur, probablement
une matière organique, rongée par des produits chimiques. Dès les premiers pas, ils
s’enfoncèrent dans des couches de tessons rappelant le verre. Le Chimiste s’embrouilla au
milieu d’un filet métallique déchiré, roulé ; quand il s’en débarrassa, les débris oblongs,
jaune pâle, gisaient par terre. Le réflecteur, dirigé vers le haut, montra un trou dans le
plafond : des grappes de vessies y étaient suspendues, certaines cassées, d’autres ouvertes
ou abîmées, vides. Des morceaux de squelettes couvraient le plancher. Marchant
prudemment sur les décombres craquants, ils retournèrent à la jeep et partirent plus loin.
Ils longèrent des tas de pierres grises, cachées dans les enfoncements. Les phares
balayaient un nouvel escarpement sur la pente et des soutiens obliques terminés par des
entonnoirs, ancrés au sol par les griffes de leurs pattes. La voiture cessa de se balancer et
de sursauter et roula rapidement sur une surface quasi bétonnée. À la lumière des phares,
dissoute dans le lointain en un nuage grisâtre, apparut un espalier à peine dessiné qui
bloquait le passage. C’était une longue rangée de colonnes, puis une autre, une véritable
forêt soutenant une voûte ogivale. Cette nef insolite, sans murs, était ouverte de tous les
côtés. En dessous, là où des arcs quittaient les colonnes, tels les oiseaux prenant leur envol,
on voyait des sortes d’embryon, peut-être des arcs futurs, possibles, mais non développés,
fermés comme les pétales d’un bourgeon, collés ensemble, mais non éclos.
Le véhicule grimpa entre les colonnes sur de petites marches très basses. Une régularité
particulière était visible dans leurs formes, plutôt botaniques que géométriques ;
quoiqu’elles se ressemblassent toutes, on n’en trouvait pas deux identiques : partout, des
différences infimes de proportion, de modification du placement de nœuds bulbeux, dans
lesquels se cachaient les liens des surfaces ailées.
Le véhicule roulait sans bruit sur la surface pierreuse. Les longues rangées de colonnes
fuyaient en arrière en même temps que la forêt des ombres plates et tournantes. Encore une
rangée et la voûte disparut ! Ils voyaient déjà devant eux un espace libre et dans le lointain,
une clarté basse et faible.
La jeep roulait de plus en plus lentement sur la roche dure, les freins piaillaient doucement.
Ils s’arrêtèrent tout à coup à un mètre d’un ravin pierreux dont les bords s’écartèrent
inopinément devant la voiture.
Une multitude de murs sombres se dressait à leurs yeux. Ils étaient enfoncés profondément
dans le sol à l’image de vieilles fortifications terrestres. Leurs sommets atteignaient le
niveau de l’endroit d’où ils regardaient, comme à vol d’oiseau, l’intérieur sombre des rues
petites, étroites, tortueuses, aux parois verticales. Dans ces dernières, apparaissaient des
rangs d’ouvertures carrées aux angles arrondis, plus foncées que les murs, inclinées en
arrière, dirigées vers le ciel. Les contours de pierre se liaient en une masse homogène qui
n’était éclairée par aucun rayon de lumière. Plus loin, au-dessus des constructions
suivantes que l’œil n’atteignait pas, dardait une lueur à l’éclat inégal qui devenait plus
dense à mesure que la distance augmentait : son reflet homogène saupoudrait d’une brume
dorée les corniches pierreuses immobiles.
Le Coordinateur se leva et dirigea le réflecteur à l’intérieur d’une petite rue en dessous du
mur où s’était arrêtée la jeep. La gerbe des rayons lumineux caressa une colonne éloignée
de cent pas, solitaire, en forme de fuseau, plantée parmi les parois arquées. Le long de la
colonne, l’eau coulait, frémissante, étincelante, mais silencieuse. On voyait autour de la
colonne un peu de sable de rivière ; sur des plaques triangulaires, à proximité, au bord de la
tache lumineuse, gisait un récipient plat, ouvert. Ils sentirent un souffle du vent nocturne,
auquel répondait en bas un bruit mort, comme celui des brins secs glissant sur les pierres.
— C’est un endroit habité…, dit lentement le Coordinateur.
Il se tenait debout et dirigeait la lumière du réflecteur de plus en plus loin. Des ruelles
partaient de la place de la fontaine ; elles étaient élargies vers le haut, encadrées par les
jointures des murs verticaux qui faisaient penser aux navires. Le mur, entre les saillies, se
penchait tout entier en arrière, comme les créneaux des fortifications aux ouvertures
carrées et vides. Les raies noirâtres s’élevaient vers le haut et faisaient penser à l’incendie
qui, dans le passé, y avait fait rage. La lumière suivait le deuxième côté, elle glissait sur les
sommets pointus, sur les jointures murales, frappait l’entrée caverneuse, pérégrinait dans
les ouvertures des rues en culs-de-sac.
— Éteins ! cria soudain le Docteur.
Le Coordinateur obéit. Ce ne fut qu’alors, dans le crépuscule, qu’il remarqua le
changement survenu dans l’espace devant lui.
L’aurore spectrale, homogène, couronnait les sommets des murs lointains. Sur son fond,
étaient tracées les silhouettes des tuyaux ou cheminées. Elle était partagée en plusieurs
îles ; elle faiblissait, cédait à la vague d’obscurité qui progressait du centre vers la
circonférence ; quelques piliers de l’aurore se maintenaient encore un moment, puis
s’éteignaient également ; la marée de l’obscurité nocturne aspirait l’un après l’autre les
ravins muraux jusqu’à ce que la dernière trace de clarté disparaisse et qu’aucune étincelle
ne brûle plus dans les ténèbres mortes.
— Ils sont au courant de notre présence…, dit le Chimiste.
— Possible, répondit le Docteur, mais pourquoi les lumières n’étaient-elles que là ? Et…
avez-vous remarqué comment elles s’éteignaient ? D’abord au centre.
Personne ne répondit.
Le Coordinateur s’assit et débrancha le réflecteur. L’obscurité forma le couvercle du
cercueil.
— Nous ne pouvons pas descendre là. Si nous laissons la voiture, quelqu’un devra rester
pour la surveiller.
Ils se taisaient. Ils ne voyaient même pas leur propre visage, n’entendaient que le bruit du
vent qui passait quelque part au-dessus d’eux. Puis ils perçurent dans leur dos, du côté de
la nef dépourvue de parois, un petit bruit lent, comme si quelqu’un s’approchait
prudemment. Le Coordinateur, oreille tendue, tourna lentement le réflecteur éteint, visa
sans voir et alluma d’un coup. Un vide immobile les assaillit au milieu d’un demi-cercle de
taches de lumière blanche, de colonnes et d’ombres noires.
Il n’y avait personne.
— Qui ? dit-il.
Il n’obtint aucune réponse.
— Alors, c’est moi, décida-t-il. Il prit le volant et la jeep partit, les phares allumés, le long
du mur. Quelques centaines de pas plus loin, apparut un escalier aux marches petites,
plates, bordées de pierres.
— Je reste ici, dit-il.
— Combien de temps avons-nous ? demanda le Chimiste.
— Il est neuf heures. Je vous donne une heure, en comptant aussi le temps du retour. Vous
pouvez avoir des difficultés pour retrouver votre chemin en rentrant. Dans quarante
minutes à partir de cet instant, je vais allumer la lampe au magnésium. Dix minutes plus
tard, j’allumerai la deuxième, la suivante cinq minutes après. Essayez de vous trouver à ce
moment sur une hauteur, même si vous pouvez voir la lueur également en bas. Maintenant,
réglons nos montres.
Ils le firent en silence, dérangés uniquement par les coups de vent. Le froid était de plus en
plus intense.
— Vous ne prendrez pas le lanceur. Dans ces rues étroites, vous ne pourrez pas l’utiliser.
(Le Coordinateur, comme les autres, baissait la voix en parlant.) Les éjecteurs doivent vous
suffire ; d’ailleurs, il ne s’agit que d’un contact. Mais pas à n’importe quel prix ! C’est
clair, n’est-ce pas ?
Il s’adressait au Docteur, celui-ci inclina la tête. Le Coordinateur ajouta.
— La nuit n’est pas le meilleur moment. Peut-être que vous allez seulement vous rendre
compte de la situation. Ce serait le plus raisonnable. Nous pouvons revenir ici. Faites
attention à rester ensemble, à vous couvrir mutuellement, à ne pas entrer dans les petites
rues et les petits coins obscurs.
— Combien de temps vas-tu nous attendre ? demanda le Chimiste.
Le Coordinateur sourit.
— Jusqu’au bout. Eh bien, partez.
Le Chimiste plaça la sangle de l’électrojecteur en bandoulière pour avoir les mains libres,
et tendit la lampe avec laquelle il éclairait les marches. Le Docteur descendait déjà. Tout
d’un coup, des lumières blanches éclatèrent sur leur tête et ils surent que le Coordinateur
leur indiquait la route. Des inégalités de la surface pierreuse apparaissaient grossies,
pleines d’ombres ; ils avançaient dans de longs couloirs de clarté, en suivant la paroi
jusqu’au coin du bloc où se trouvait l’entrée d’un grand vestibule, bordé des deux côtés par
les colonnes sortant du mur, au milieu de sa hauteur, comme si elles croissaient en lui. Au-
dessus du seuil, nichait un haut-relief à grappes. Les phares de la jeep, déjà lointains,
lançaient leurs dernières lumières : un demi-éventail de clarté sur la moitié noire du
vestibule, au seuil usé par des milliers de pas. Ils pénétrèrent lentement dans l’énorme
portail, construit peut-être pour des géants. Sur les murs intérieurs, on ne remarquait pas de
traces de jointures ou d’emboîtures, comme si la construction était faite entièrement en
roche massive. Le vestibule se terminait en une paroi convexe avec des rangs de niches des
deux côtés, chacune d’elles ayant au fond une cavité faisant penser à un prie-dieu ; au-
dessus, s’ouvrait une hotte de cheminée qui conduisait au fond du couloir ; les lampes
n’éclairaient que le bout de son tuyau triangulaire, noir, couvert de vernis.
Ils sortirent au-dehors. Quelques dizaines de pas plus loin, à l’angle d’un mur qui entourait
la sortie du couloir latéral par ses inclinaisons multicubiques, régulières, mais
incompréhensibles à leurs yeux, les lumières qui les accompagnaient jusqu’alors
s’éteignirent. Ils s’enfoncèrent dans cette ruelle, lorsque subitement quelque chose se
modifia : la grisaille pierreuse de l’entourage disparut, comme emportée par un souffle. Le
Chimiste se retourna : il faisait noir partout. Le Coordinateur avait débranché les phares
dont la lumière dissipait les ténèbres jusqu’à eux, en passant au-dessus des bâtiments.
Le Chimiste leva les yeux. Il ne vit pas le ciel, il le devina plutôt, sentit sa présence
lointaine, froide, sur toute la surface de son visage.
Seuls leurs pas résonnaient dans le silence et les pierres répondaient sur le même rythme ;
l’écho de la ruelle, insérée entre les créneaux des murs, était bref et assourdi. Tous deux, en
continuant à marcher et sans s’être entendus au préalable, touchaient le mur de leur main
gauche. Il était froid et lisse comme le verre.
Après un moment, le Docteur alluma sa lampe parce qu’il croyait voir une multitude de
taches obscures ; ils se trouvaient sur une place entourée de murs, semblable au fond d’un
puits ; dans les parois concaves, interrompues par les sorties des couloirs latéraux, on
pouvait voir deux rangs de fenêtres, inclinées en arrière, tournées vers le ciel et presque
invisibles pour cette raison. En cherchant avec leur lampe, ils découvrirent un escalier dans
une ruelle, la plus étroite ; les marches descendaient rapidement et l’entrée était bloquée
par une poutre incrustée dans le mur ; un tonneau foncé, cintré à la taille comme une
clepsydre, y était suspendu. Ils empruntèrent cependant la ruelle la plus large. Ils sentirent
aussitôt que l’air ambiant était changé : le rayon lumineux de la lampe, projeté vers le haut,
leur montra une voûte percée de trous à la manière d’un tamis, ou trouée par un jet de
pierres.
Ils marchèrent longtemps, traversèrent de petites rues-galeries, hautes et larges, passèrent
sous les voûtes, auxquelles étaient suspendues des cloches informes ou des tonneaux ; des
brins des plantes-araignées traînaient sur les seuils, les embrasures des portes étaient
couvertes d’une riche ornementation végétale. Ils regardaient dans les larges vides, aux
voûtes en berceau, avec de grands orifices ronds au sommet, qui étaient fermés par des
pierres faisant office de tourillons. Des gouttières montaient parfois en oblique de ces
ruelles. Les côtes transversales des gouttières rappelaient les squelettes des échelles,
plongés dans une masse durcissante ; par moments, un courant d’air chaud et inattendu les
frappait au visage.
Ils firent quelques dizaines de pas sur des plaques presque blanches ; le chemin se divisait
encore une fois ; les murs pénétraient dans la rue par leurs lourdes escarpes : dans chacune
d’elles, il y avait une alvéole remplie de feuilles mortes. Ils descendirent un plan incliné à
marches en dents de scie très fines ; la poussière soulevée par leurs pas tourbillonnait dans
la lumière ; des entrées de cryptes s’ouvraient sur les flancs. La lumière des lampes de
poche ne pénétrait pas cet air confiné et stagnant : elle s’y embourbait, impuissante, en
butant contre un chaos de formes incompréhensibles, peut-être abandonnées. Le chemin
continuait à monter et ils ne cessaient pas de marcher, sentant bientôt un souffle des
hauteurs découvertes.
Ils traversaient de petites ruelles, de nouvelles galeries qui se croisaient, des places. Les
lumières frappaient les murs, les ombres semblaient ouvrir des ailes et s’envoler en
troupeaux noirs sous leurs pas : elles se mêlaient et bouillonnaient dans les passages droits,
ouverts des deux côtés et dont les entrées étaient surveillées par les colonnes poussant dans
les murs et se penchant l’une vers l’autre. L’écho bruyant de leurs pas les accompagnait
dans toutes ces pérégrinations.
Il leur semblait par moments sentir une présence quelconque. Ils s’arrêtaient alors, les
lumières éteintes, au pied du mur. Leurs cœurs battaient plus fort. Quelque chose bruissait,
clapotait, un écho déformé cassait le bruit des pas, les glougloutements indistincts
faiblissaient, imitaient les ruisseaux souterrains, longeaient les murs, sortaient parfois d’un
puits dans une niche de pierre. Un gémissement long, interminable, flottait dans les
émanations sentant le relent ; il n’était pas possible de dire si c’était la voix d’un être vivant
ou le son de l’air frémissant ; ils s’agenouillaient, puis se levaient et marchaient. Ils avaient
l’impression que, dans le crépuscule environnant, des êtres et des formes leur tenaient
compagnie ; ils virent une fois au coin d’une petite ruelle un petit visage pâle, défoncé à la
lumière, couvert de rides profondes, presque des fêlures. Lorsqu’ils se lancèrent vers cet
endroit, il était désert : sur les pierres seulement gisait un morceau de feuille d’étain doré,
déchirée, fine comme le cellophane.
Le Docteur gardait le silence. Il savait que cette exploration dangereuse, folle même, dans
de pareilles conditions, en pleine nuit, avait été entreprise à sa demande : le Coordinateur
avait accepté ce risque non seulement pressé par le temps, mais aussi parce que lui, le
Docteur, s’entêtait le plus à demander des essais d’entente. Des dizaines de fois, il se
répéta qu’ils n’iraient pas plus loin qu’au prochain tournant, jusqu’à la rue latérale et
retourneraient ensuite. Cependant, ils avançaient toujours. Une gousse, remplie de grains
d’une plante, tomba devant eux dans une haute galerie couverte de disques en verre ; le
plafond en était également garni et en dessous pendaient des consoles et des balcons
bizarres, en formes de gondoles et de canots. Ils en ramassèrent une : elle était encore
chaude, comme lâchée par une main humaine dont elle avait gardé la chaleur.
C’était l’obscurité que nulle lumière ne déchirait qui les étonnait le plus. Les habitants
avaient pourtant des yeux, ils s’en servaient ; s’ils avaient vu leur arrivée, on pouvait
s’attendre à rencontrer une garde quelconque, mais ce désert de pierres dans cet espace
certainement habité, non, ils ne s’y attendaient pas ! Les lumières qu’ils avaient vues en
arrivant prouvaient que l’endroit était habité. L’exploration, en se prolongeant, ressemblait
de plus en plus à un cauchemar. Ils désiraient ardemment retrouver la lumière ; leurs
lampes n’en donnaient que l’illusion et approfondissaient encore les ténèbres
environnantes en leur arrachant seulement des fragments incompréhensibles sans liaison
avec le tout dont ils faisaient partie.
Une fois, ils entendirent quelqu’un traîner les pieds si près d’eux et si distinctement qu’ils
se mirent à courir dans cette direction. Le bruit de l’accélération subite de la marche, des
pas du fuyard et des poursuivants retentit et remplit la ruelle étroite. Son écho fracassait les
murs ; ils coururent, brandissant leurs lampes allumées tandis que le reflet gris traînait sous
la voûte ou descendait sur leurs têtes. Lorsque le bruit des pas s’approchait, le reflet
s’élevait vers la voûte, voguait sous elle, alors que les ouvertures noires des rues latérales
volaient en arrière. Ils s’arrêtèrent enfin, essoufflés après une course insensée dans le vide.
— Écoute, cherchent-ils à… nous attirer ? lança difficilement le Chimiste hors d’haleine.
— Ne dis pas de bêtises ! se fâcha le Docteur. Ils promenèrent leurs lumières tout autour
d’eux. Ils se trouvaient près d’une fontaine en pierre, sans eau. Les murs montraient leurs
tanières-ouvertures noires ; dans l’une d’elles, un petit visage blanc apparut, mais lorsque
la tache lumineuse s’efforça de le saisir, l’ouverture était vide.
Ils marchaient toujours. Ils n’essayaient plus de deviner une présence : elle devenait
insupportable, on la sentait partout, même le Docteur croyait déjà qu’une attaque, qu’un
combat dans les ténèbres était préférable à cette marche folle, qui ne conduisait nulle part.
Il regarda sa montre, une demi-heure avait passé, il fallait rentrer.
Le Chimiste, qui le devançait de quelques pas, souleva la lampe. Dans un coin du mur,
béait une porte, fermée en haut par un arc cassé. Des deux côtés du seuil, il y avait des
troncs bulbeux en pierre. En s’approchant, le Chimiste y dirigea le rayon lumineux de sa
lampe. Le rayon glissa sur une rangée de niches murales et tomba ensuite sur des dos nus,
serrés, figés dans une attente.
— Ils sont là, dit-il en reculant instinctivement. Le Docteur passa la porte. Le Chimiste
marchait derrière lui et éclairait le chemin. Le groupe nu collait au mur, se serrait sous les
voûtes, pétrifié. On pouvait penser au premier abord que ces êtres n’étaient pas vivants,
mais à la lumière de la lampe, on voyait des gouttes d’eau couler sur leurs corps ; le
Docteur s’arrêta, un moment désemparé.
— Hé là ! dit-il faiblement, se rendant compte que la situation était dépourvue de sens.
Quelque part, en haut, au-dehors, retentit un sifflement prolongé, vibrant. Un gémissement
de nombreuses voix éclata sous les voûtes pierreuses. Aucune des créatures recroquevillées
ne bougea : elles gémissaient seulement d’une petite voix traînante. Par contre, dans la
ruelle, l’animation grandissait, on entendait des pas lointains qui passaient au galop,
quelques formes sombres qui effectuaient de grands bonds, et l’écho qui faisait retentir ce
vacarme. Le Docteur regarda de l’autre côté de la porte, il n’y avait personne. Son
impuissance se transforma en colère. Il se tint devant la porte, éteignit la lumière pour
mieux entendre.
Le bruit de pas nombreux venait des ténèbres.
— Ils arrivent !
Le Docteur sentit (plutôt qu’il ne le remarqua) que le Chimiste levait son arme. Il frappa
sur le canon, l’abaissa.
— Ne tire pas ! cria-t-il.
Le tournant vide se remplit tout à coup. Des bosses sautaient vers le haut et vers les côtés
dans les taches de la lumière ; de gros corps se heurtaient, bouillonnaient, des ombres
énormes volaient sur les murs, un mélange de voix, une toux grattante, quelques voix usées
gémissaient terriblement ; une masse gigantesque se renversa devant le Chimiste, le faisant
également tomber. En une fraction de seconde, il vit dans sa chute un petit visage aux yeux
blancs. Sa lampe tomba sur les pierres. Dans l’obscurité, il la chercha désespérément, tâtant
le pavé comme un aveugle.
— Docteur ! Docteur ! criait-il, mais sa voix se perdait dans le désordre. Des dizaines de
corps nus couraient tout autour, de grands troncs aux petites mains se serraient, se
heurtaient ; il saisit un cylindre métallique, trouva sa lampe, sauta sur ses pieds, mais fut
jeté contre le mur par un coup puissant. Un sifflement retentit, venant du haut du mur, et
les bruits s’engouffrirent… Le Chimiste perçut une vague de chaleur émise par les corps
échauffés. Quelque chose le bouscula, il chancela en sentant un objet dégoûtant, gras. Et
aussitôt, des respirations lourdes l’entourèrent de tous les côtés.
Il appuya sur l’interrupteur et la lampe s’alluma. Pendant quelques secondes, des torses
bossus, énormes, se courbèrent devant lui en lignes arquées, des yeux aveugles clignotèrent
dans les petits visages, des têtes ridées oscillèrent. Des êtres nus, poussés puissamment de
derrière, s’écroulèrent sur lui. Il cria encore une fois, mais n’entendit pas sa propre voix
dans le chaos régnant alentour. Il n’essayait pas de se défendre ; ses côtes écrasées par la
foule, enserré par tous ces troncs humides, chauds, gras, il se laissait ballotter et sentait
qu’on le poussait quelque part à l’aveuglette, et le traînait. Une odeur de crudité l’étouffait.
Il serrait convulsivement la lampe accrochée sur sa poitrine et qui n’éclairait que les
quelques corps nus qui l’entouraient et le regardaient avec étonnement. Ils essayaient de
reculer, mais la foule derrière ne cédait pas. Dans l’obscurité hurlaient sans cesse des
centaines de voix rauques. Les petits torses, couverts d’un liquide aqueux comme de la
sueur, se cachaient dans les muscles bombés de la poitrine. Tout à coup, la multitude
monstrueuse poussa le groupe là où il se trouvait, vers la porte. Écrasé, il vit encore à
travers le fourré de bras et de troncs entremêlés un éclat de lumière, le visage du Docteur,
sa bouche ouverte dans un cri… et l’image disparut. L’odeur lourde l’étouffait, la lampe
sautait sous son menton, découpait dans l’ombre des visages sans yeux, sans nez,
dépourvus de bouche, plats, flasques de vieillesse, tous comme arrosés d’eau. Il sentait des
coups de bosses à un moment où il y eut un peu plus de place ; mais il fut aussitôt enserré,
jeté le dos contre la paroi. Il heurta une colonne, s’accrocha à elle en essayant de s’y
maintenir, mais de nouvelles vagues le fouettèrent. Il résistait de toutes ses forces, luttait
seulement pour garder une place, car la chute signifiait la mort.
Il trouva une marche en tâtonnant, non – ce n’était pas une marche, c’était une pierre
bulbeuse. Il y monta, leva sa lampe… très haut…
L’image était terrifiante. D’un mur à l’autre ondulait une mer de têtes repoussées par la
foule. Ceux qui se trouvaient sous les niches le regardaient avec des yeux écarquillés ; il
voyait leurs efforts désespérés pour s’éloigner de lui ; convulsivement, spasmodiquement,
ils résistaient à la poussée, mais faisaient partie intégrante de la foule et ne pouvaient pas
agir autrement qu’elle. Et la foule poussait toujours vers la petite ruelle, écrasant contre le
mur ceux qui s’égaraient dans son voisinage. Le hurlement horrible ne cessait pas. Il
aperçut le Docteur qui n’avait plus sa lampe et avançait ou plutôt nageait dans la foule qui
le tournait une fois de côté, une fois par le devant ; il se perdait entre les troncs plus grands
que lui. Quelques chiffons volaient en l’air. Le Chimiste se servait de la crosse et du
roulement de l’électrojeteur pour se protéger de la poussée des corps ; il sentait que ses
bras faiblissaient, engourdis par l’effort ; des corps gras et humides tombaient sur lui,
reculaient, puis revenaient. La foule diminuait par moments, mais toujours de nouveaux
groupes surgissaient.
Soudain, sa lampe s’éteignit : l’obscurité impénétrable bouillonna, gémit. La sueur noyait
ses yeux tandis que l’air inspiré lui brûlait les poumons. Il perdit connaissance.
Il glissa sur une marche en pierre, s’appuya le dos contre les pierres froides, aspira l’air. Il
commença à distinguer les bruits des pas, des sauts ; le chœur infernal s’en allait. Il se leva
en s’appuyant contre le mur. Il avait les genoux en coton ; il voulut appeler le Docteur,
mais aucun son ne sortit de sa bouche. Subitement, une lueur blanche découpa dans
l’obscurité le sommet du mur opposé.
Un bon moment se passa avant qu’il se rende compte que le Coordinateur leur montrait la
direction du retour, en allumant la lampe au magnésium.
Il se pencha, chercha sa lampe. Il ne savait même pas quand il l’avait perdue. Tout près du
sol, l’air était plein de l’horrible odeur étouffante ; il ne pouvait pas la supporter, il attrapait
des nausées. Il se leva au moment où un cri lointain retentissait. C’était un cri humain !
— Docteur ! Ici ! Ici ! hurla-t-il. Le cri lui répondit, tout près cette fois. Parmi les murs
noirs, une langue de lumière se montra. Le Docteur avançait vers lui, mais il titubait un
peu, tel un homme ivre…
— Ah ! dit-il. Tu es ici, c’est très bien…
Il agrippa le Chimiste par le bras.
— Ils m’ont traîné un bout de chemin, mais j’ai réussi à entrer dans le vestibule. As-tu
perdu ta lampe ?
— Oui.
Le Docteur s’agrippa à son bras.
— Un vertige, expliqua-t-il tranquillement, un reste d’essoufflement. Ce n’est rien, ça va
passer.
— C’était quoi ? chuchota le Chimiste, parlant surtout pour lui-même.
L’autre ne répondit pas. Ils écoutaient les bruits des ténèbres. Celles-ci apportaient un écho
des pas lointains – multitude de murmures, quelquefois un gémissement assourdi par la
distance. Pour la deuxième fois, le ciel explosa de lumières, peignant les corniches des
bâtiments ; l’éclat jaune coulait vers le bas comme un lever et coucher du soleil
monumental.
— Nous y allons, décidèrent-ils d’une seule voix.
S’il n’y avait pas eu la lampe au magnésium, ils n’auraient pas réussi à rentrer avant
l’aube. Appelés par la lumière qui éclaira encore deux fois l’obscurité des ravins pierreux,
ils gardèrent la direction de la marche, tout en rencontrant sur le chemin du retour quelques
fuyards effrayés par la lumière des lampes et qui disparaissaient rapidement. Une fois, au
sommet de l’escalier, ils tombèrent sur un corps mort et déjà froid. Ils franchirent
l’obstacle sans parler. Quelques minutes avant onze heures, ils retrouvèrent la place avec la
fontaine de pierre. Le rayon de lumière de la lampe du Docteur l’avait à peine atteinte que
les réflecteurs éclatèrent au-dessus d’eux, les reflets triplés.
Le Coordinateur se tenait debout au sommet de l’escalier qu’ils montèrent, essoufflés. Il les
suivit lentement lorsqu’ils coururent vers la jeep et s’assirent sur ses marches. Il éteignit les
phares tournant çà et là et attendit dans l’obscurité qu’ils pussent parler.
Lorsqu’ils lui racontèrent leur aventure, il dit seulement :
— C’est donc ça ! Heureusement que tout se termine ainsi.
Ils ne comprirent pas tout de suite, mais quand il alluma un des phares et le tourna vers le
côté, ils se levèrent vivement. Une quinzaine de mètres plus loin gisait un double
immobile.
Le Docteur s’en approcha le premier. La lumière du phare traçait un chemin qui permettait
de compter le moindre enfoncement dans les pavés.
Le double gisait nu, la partie supérieure de son grand corps soulevée de biais. Un grand œil
bleu clair regardait à travers les muscles bombés de sa poitrine ; seul un bout du visage plat
était visible, comme à travers la fente d’une porte mal fermée.
— Comment est-il arrivé ici ? demanda doucement le Docteur.
— Il est arrivé d’en bas, quelques minutes avant vous. Quand j’ai allumé la lampe au
magnésium, il s’est enfui et puis il est revenu.
— Revenu ?
— Mais oui. Ici.
Ils se tenaient à côté de lui, ne sachant que faire. Le double haletait comme après une
longue course. Le Docteur se pencha, voulant caresser ou toucher le géant de sa main
ouverte, mais celui-ci frémit : des gouttes d’eau, grandes comme des cloques, apparurent
sur la peau pâle de son corps.
— Il a peur de nous…, dit le Docteur tout bas. Que faire ? ajouta-t-il, désemparé.
— Le laisser et partir. Il fait noir, lança le Chimiste.
— Non, nous n’irons nulle part… Écoutez…, le Docteur hésita une seconde. Vous savez
quoi ? Asseyons-nous…
Le double ne bougeait pas. Sans les mouvements réguliers de sa large poitrine, on eût pu le
croire mort. À l’exemple du Docteur, les deux autres s’assirent sur la plate-forme en
pierres. Le bruit lointain du geyser se faisait entendre ; parfois, le vent chantait dans les
broussailles invisibles. La nuit, impénétrable, cachait la ville souterraine. De rares vapeurs
de brume voguaient dans l’air, la silhouette de la jeep tracée nettement dans la lumière des
phares attendait, immobile sur le côté, comme un décor noir. Après une dizaine de minutes,
alors qu’ils commençaient déjà à perdre l’espoir, le double regarda soudain par la fente de
sa cachette intérieure. Un mouvement imprudent du Chimiste suffit pour que les muscles
se referment, mais cette fois pas pour longtemps.
Enfin, presque une demi-heure après la rencontre, le géant se redressa. Il avait deux mètres
de haut et aurait été plus grand encore, s’il s’était tenu droit au lieu de se pencher en avant.
Pendant la marche, le bas de son corps informe changeait. Il semblait pouvoir tirer et
cacher ses jambes à volonté ; pouvoir contracter les muscles autour de ses jambes, ce qui
les rendait plus visibles et en même temps mieux adaptées à la marche.
Personne ne savait exactement quoi faire. Le Docteur prit néanmoins une résolution. Après
des caresses diverses, des tapes, des gestes doux et des chuchotements, le double, qui avait
déjà extrait son torse mobile du nid intérieur, permit au Docteur de le mener par la main
jusqu’à la jeep. Sa petite tête inclinée vers l’avant les regardait de haut avec étonnement,
surtout quand ils se réunirent dans le cône lumineux du phare.
— Et quoi maintenant ? dit le Chimiste. Tu ne pourra pas t’entendre avec lui.
— Quoi ? répliqua le Docteur. Nous allons l’emmener avec nous.
— Tu n’es pas fou ?
— Ce serait utile pour nous, intervint le Coordinateur, mais il pèse peut-être une demi-
tonne !
— Qu’est-ce que ça peut faire ? La jeep est prévue pour beaucoup plus.
— Tu es bon, toi ! Nous trois et la charge, ça fait déjà plus de trois cents kilos. Les barres
de torsion peuvent craquer.
— Ah ! C’est ainsi ? dit le Docteur. Alors non. Qu’il s’en aille.
À ces mots, il poussa le double vers l’escalier.
La grande créature (il leur semblait constamment qu’elle avait la tête coupée et une autre à
sa place, étrangère, trop petite, placée mal et trop bas, surtout quand le double se tenait près
d’eux et que la lumière du phare ne l’éclairait pas directement) se plia d’un coup, comme
effondrée, et sur sa petite peau apparurent les gouttes opalescentes d’un liquide aqueux.
— Mais non ! Diable !… Je plaisantais seulement, bredouilla le Docteur.
Les autres étaient également surpris par cette réaction. Le Docteur calma difficilement le
double. Il n’était pas aisé de placer le nouveau passager dans la jeep. Le Coordinateur
dégonfla presque entièrement les pneus, de sorte que la jeep manquait de toucher les
pierres. À la lumière du réflecteur à main, ils démontèrent les deux fauteuils de l’arrière et
les attachèrent au porte-bagages. Au sommet de cette pyramide, ils fixèrent en plus le
lanceur. Le double ne voulait pas monter dans le véhicule. Le Docteur lui donnait des tapes
amicales, le persuadait, le poussait, montait lui-même, descendait ; en d’autres
circonstances, c’eût été un spectacle amusant. Mais il était déjà onze heures passées, et ils
devaient encore rouler dans l’obscurité, sur une forte côte. Plus de cent kilomètres les
séparaient de la fusée. Finalement, le Docteur perdit patience. Il agrippa une des petites
mains du petit torse et cria :
— Poussez-le par-derrière !
Le Chimiste hésita une seconde, mais le Coordinateur appuya fortement l’épaule contre le
dos arrondi du double qui poussa un gémissement plaintif et, perdant l’équilibre, se
retrouva brusquement à l’intérieur de la jeep.
À partir de ce moment, tout fut aisé. Le Coordinateur regonfla les pneus, et la jeep
démarra, visiblement penchée d’un côté. Le Docteur s’assit devant le nouveau passager,
car le Chimiste préférait éviter ce voisinage et choisit plutôt une position inconfortable,
debout, derrière le dos du Coordinateur.
Ils traversèrent à la triple lumière des phares les enfilades de colonnes, puis des espaces
plats et égaux qui conduisaient à l’allée de « bâtiments bombés ». La jeep développa une
vitesse considérable sur ce terrain plat. Ils ne la perdirent qu’au pied de l’escarpement
magmatique. Vingt minutes plus tard, ils arrivèrent aux tertres d’argile entourant les puits
avec leur effroyable contenu.
Ils roulèrent pendant un certain temps dans une boue dense, terriblement clapotante, et
retrouvèrent ensuite, dans l’argile séchée, les traces de leurs pneus pour emprunter ainsi le
même chemin qu’à l’arrivée.
La jeep roulait sur les flaques d’eau et de boue, louvoyait adroitement entre les collines
argileuses qui fuyaient à gauche et à droite dans les triples bandes de lumière. Loin, dans
l’obscurité, une flamme écrasée apparut, avança vers eux, grandit à chaque instant ; ils
purent distinguer trois lumières séparées. Le Coordinateur ne ralentit pas, car c’était leur
propre image qui se reflétait ainsi. Le double trahissait une certaine nervosité ; il remuait,
toussotait et se déplaçait dangereusement en faisant fortement pencher la voiture à sa
gauche. Le Docteur s’efforçait de le calmer, de lui parler, sans grand résultat. Se tournant
en arrière, il remarqua que la pâle silhouette avait pris l’apparence d’une tête de sucre,
arrondie au sommet – le double avait réintégré son nid et cessé de respirer. Ce ne fut que
lorsque la vague chaude, momentanée, et la disparition des miroirs annoncèrent le
dépassement de la ligne énigmatique, que le passager se calma, s’immobilisa et cessa de
manifester toute l’excitation provoquée par le voyage nocturne, bien que le véhicule
grimpât avec peine, balançât fortement, dérapât même, ses pneus bombés frottant
lourdement sur les inégalités du terrain.
Ils roulaient de plus en plus lentement. On entendait le chant intense des moteurs à la place
du tambourinage rapide des pneus. Plusieurs fois, le devant de la voiture se souleva
dangereusement en l’air, comme si elle rampait. Tout d’un coup, quoique les roues
tournassent toujours, ils commencèrent à descendre en arrière. Le banc de terre, mal joint
au sol sur lequel il se trouvait, glissa sous leur véhicule. Le Coordinateur tourna
violemment le volant. Ils s’arrêtèrent.
Ils firent marche arrière et commencèrent à descendre la côte en oblique vers la vallée.
— Où vas-tu ? cria le Chimiste. Le souffle léger du vent apportait des gouttes, mais la pluie
ne tombait pas.
— Nous allons essayer dans un autre endroit, répondit le Coordinateur, en élevant la voix.
Ils s’arrêtèrent de nouveau. La tache du réflecteur mobile grimpa vers le haut, et pâlit dans
son ascension. Ils tendirent leurs yeux, mais ne virent rien. N’ayant pas appris beaucoup
par cette reconnaissance lumineuse, ils montèrent à l’aventure. La déclivité devint
rapidement aussi forte que celle de l’endroit où ils avaient dérapé, mais le sol était sec et la
jeep tirait bien. Malheureusement, chaque fois que le Coordinateur essayait de tourner pour
avoir le nord sur la boussole, le véhicule commençait à lever le capot dangereusement,
s’asseyait presque sur ses ballons arrière et s’obstinait à rouler avec une déclinaison
occidentale. C’était indésirable, car il fallait s’attendre à rencontrer les broussailles
épaisses. Pour autant qu’ils se le rappelaient, elles poussaient sur tout le bord du plateau
vers lequel ils roulaient. Ils n’y pouvaient rien. La lumière des phares rencontra dans les
ténèbres des figures blanches, remuant lentement. Mais ce n’étaient pas des figures
humaines, plutôt des tourbillons de brouillard que les nuages avalaient lentement. Il faisait
plus sombre et il devenait difficile de respirer. L’air se refroidissait. Sur le pare-brise, sur
les tuyaux d’appui en nickel, des gouttes d’eau condensée coulaient ; les tourbillons de
brume devenaient tantôt de plus en plus denses, tantôt de plus en plus diffus, mais il n’était
plus possible de conduire la voiture. Le Coordinateur roulait à l’aveuglette et essayait
d’amorcer la côte à vive allure.
Les phares recouvrèrent subitement de leur force, tandis que les vapeurs blanches se
dissipaient vers l’arrière. Ils virent, dans les bandes de lumière, la bosse de la montagne et,
en même temps, le ciel noir s’éclaira, fis se sentirent plus gais.
— Et le passager ? Comment va-t-il ? demanda le Coordinateur, sans détourner les yeux du
volant.
— Bien. Il dort, dit le Docteur derrière le Chimiste, debout devant lui.
La déclivité sur laquelle ils commençaient à descendre s’accentuait fortement. Le véhicule
se balançait d’une manière désagréable, les roues avant obéissaient de moins en moins au
conducteur. Le centre de gravité du véhicule se déplaçait vers l’arrière.
À un moment donné, celui-ci fit une pirouette sur place, en dérapant quelques mètres. Le
Docteur s’écria avec inquiétude :
— Écoute, si je m’asseyais devant, entre les phares, sur les pare-chocs, qu’en penses-tu ?
— Pas encore, répliqua le Coordinateur. Il dégonfla un peu les pneus. La jeep s’abaissa et,
pendant un certain temps, elle tira un peu mieux. Dans les jets de lumière dansante, ils
aperçurent très haut une ligne inégale de broussailles. Ils passèrent près d’une grande
cavité argileuse. Les arbustes s’approchaient toujours, se dressaient en brosse noire,
argileuse, juste au bord des escarpements. Il n’était pas question de s’aventurer par-là, ni de
tourner pour chercher un meilleur endroit. Mieux valait toujours monter… Bientôt, la
voiture s’arrêta à deux mètres d’une paroi. À la lumière forte des phares, jaunissait l’argile
tissée de racines filiformes.
— Eh bien ! nous sommes arrivés ! dit le Chimiste. Il jura.
— Donne-moi la pelle, lui lança le Coordinateur. Il descendit de la jeep avec la pelle,
coupa quelques briques d’argile, les plaça derrière les pneus-ballons arrière et retourna à
l’escarpement qu’il se mit à gravir. Le Chimiste le suivit. Le Docteur les entendit passer à
travers les plantes sèches et casser des branches. La lampe du Coordinateur s’éteignit et
s’alluma de nouveau à un autre endroit.
— Quelle saleté ! grogna le Chimiste.
Quelque chose brunissait ; la tache de lumière oscilla dans l’obscurité et s’immobilisa d’un
coup.
— C’est risqué, dit le Chimiste.
— L’astronautique comporte de tels risques, dit le Coordinateur. Et il cria plus fort :
Docteur ! Nous devons jeter ici de grosses mottes de terre qui obstruent le passage,
surveille le passager pour qu’il ne prenne pas peur.
— Oui ! répondit le Docteur. Il se détourna pour voir le double qui était recroquevillé sans
bouger. Des filets d’argile bruissaient en tombant.
— Encore une fois ! soupira le Coordinateur.
Des torrents de mottes descendirent de nouveau la pente. Tout à coup, retentit un
craquement, un frottement, et une grosse motte dégringola juste à côté de la jeep. Des
morceaux de terre tambourinèrent sur le pare-brise, et le bruit de chute de la motte glissant
sur la pente s’évanouit alors que les débris qui tombaient le long de l’escarpement se firent
encore entendre pendant un certain temps. Le Docteur se pencha en avant. Le double ne
réagissait pas à tout ce qui se passait. Le Docteur dirigea alors vers le côté le réflecteur
mobile : une large brèche en forme d’entonnoir apparut dans la lèvre argileuse de l’escarpe.
Le Coordinateur s’y tenait, maniant la pelle avec énergie.
Il était minuit passé lorsqu’ils sortirent du porte-bagages le matériel à remorquer, une
grosse bobine, des ancres, des crabots. Ils fixèrent une extrémité du câble entre les phares,
attachèrent l’autre avec deux ancres et le tirèrent par le milieu de la brèche, à travers les
arbustes. Le Docteur et le Chimiste descendirent ensuite et le Coordinateur brancha à la
fois les moteurs de toutes les roues et du tambour à l’avant. Le câble s’enroula sur lui et
entraîna le véhicule dans le passage argileux. Ils furent toutefois obligés d’élargir la brèche
encore une fois, mais, une demi-heure plus tard, les câbles et les ancres étaient emballés et
la jeep se frayait un passage à travers les arbustes avec des craquements et des grincements
terribles. Pendant un certain temps, ils n’avancèrent que par saccades, et ce ne fut qu’après
être sortis des broussailles heureusement sèches et friables, qui n’opposaient guère de
résistance, qu’ils purent rouler plus vite.
— La moitié du chemin ! dit le Chimiste. Il suivait attentivement le compteur kilométrique,
en regardant par-dessus l’épaule du Coordinateur. Celui-ci pensait qu’ils n’avaient pas fait
la moitié, parce qu’il évaluait la déviation et l’ascension des côtes à une quinzaine de
kilomètres. Penché en avant, le visage près de la vitre, il ne détachait pas ses yeux de la
route ou plutôt des endroits peu praticables. Il s’efforçait d’éviter les gros obstacles, de
prendre les plus petits entre les roues ; malgré toutes ces précautions, le véhicule sursautait,
faisait sonner les tôles de bidons, traversait les trous vaille que vaille, atterrissait de ses
quatre roues avec un sifflement des amortisseurs. La visibilité n’était pas mauvaise, aucune
surprise ne leur était arrivée jusqu’à présent. À la fin des bandes lumineuses tracées par les
feux de la jeep, quelque chose – un trait situé très haut, au-dessus d’eux, puis un deuxième,
un troisième, un quatrième apparurent soudain. C’étaient des mâts qui coupaient leur
direction de marche. Le Docteur essaya de voir sur le fond du ciel si les bouts des mâts
étaient toujours entourés de l’air vibrant, mais il faisait trop noir. Les étoiles clignotaient
calmement, la grande créature, à arrière, se tenait tranquille. Une fois seulement, fatiguée
peut-être de garder la même position, elle se déplaça de côté, s’étira, et ce geste si humain
émut le Docteur.
Les pneus sautaient à travers les sillons. Ils descendirent la côte bossue, allongée. Le
Coordinateur ralentit derrière un éboulis calcaire. Il voyait d’autres sillons dans les feux de
la voiture, et entendait un sifflement prolongé à gauche. Il y eut un hurlement strident et
une masse aérienne leur coupa la route, s’alluma dans leurs phares et disparut. Les freins
piaillèrent violemment, le véhicule fut secoué, ils sentirent un souffle chaud et amer leur
battre le visage, tandis qu’un nouveau souffle courait déjà. Le Coordinateur débrancha les
phares. L’obscurité enveloppa tout et, dans le noir, quelques pas devant eux, glissèrent des
gondoles à l’éclat phosphorescent. Pareilles aux trombes aériennes, elles passaient haut
dans le ciel, avec leurs disques vibrants invisibles, se saluaient légèrement dès qu’elles
tournaient, et faisaient toutes le même mouvement au virage. Ils commencèrent à compter :
huit, neuf, dix…
Après la quinzième, il y eut une interruption. Ils remuèrent et le Docteur constata :
— Nous n’en avions jamais rencontré autant.
On entendit de nouveau quelque chose – un autre bruit inconnu, beaucoup plus bas, qui
s’approchait lentement. Le Coordinateur fit brusquement marche arrière. Ils s’éloignèrent
en montant toujours, les pneus frottant faiblement un éboulis calcaire. La jeep s’arrêta dans
les ténèbres : devant eux fuyait une forme indéfinie, basse, avec un vacarme qui faisait
trembler toute la carrosserie. La lumière des étoiles, au-dessus des arbres, se fit moins
brillante. Le sol tremblait – dans l’attente d’une avalanche, eût-on dit. Hurlant comme un
gros bourdon, surgit le fantôme suivant ; la gondole n’était pas visible : on ne distinguait
qu’un contour de quelque chose qui brûlait d’un feu rouge et tournoyait à une allure lente
dans un sens opposé à la direction du vol.
Le silence tomba de nouveau. Les sons d’une musique lointaine, tantôt faible, tantôt plus
forte, résonnaient dans l’air.
— C’étaient des géants. Vous les avez vus ? dit le Chimiste.
Le Coordinateur attendit un long moment, puis il alluma les feux, débloqua les freins,
laissa descendre la voiture de son propre poids et brancha ensuite le moteur.
Ils roulaient plus vite maintenant. Quoiqu’il fût plus facile de suivre les sillons, le
conducteur préférait ne pas les utiliser. Un disque volant pourrait heurter la jeep par-
derrière. Manipulant le volant, il prolongeait en pensée la direction du vol des disques
rencontrés : ils venaient du nord-ouest, s’éloignaient vers l’est, ce qui ne prouvait rien : ils
tournaient et pouvaient encore tourner plusieurs fois. Il ne disait rien, mais il était inquiet.
Quelques minutes après deux heures, une bande de glaces se refléta dans les phares. Le
double, qui ne réagissait pas aux rencontres dans l’obscurité et qui, depuis un certain
temps, regardait le paysage, toussota subitement, dès que la jeep arriva près de la bande
miroitante, soupira et se redressa en gémissant. Il commença à remuer, à se pencher d’un
côté comme s’il désirait sauter de la jeep en marche.
— Stop ! Stop ! cria le Docteur. Le Coordinateur freina. Ils étaient à un mètre du ruban de
glaces.
— Qu’y a-t-il ?
— Il veut s’enfuir !
— Pourquoi ?
— Je ne sais pas, peut-être à cause des miroirs. Éteins les phares !
Le Coordinateur obéit. Dès qu’il fit noir, le double s’affaissa lourdement sur sa place. Ils
partirent les feux éteints, et, l’espace d’une seconde, les étoiles se reflétèrent dans les
plaques noires. Ils roulaient déjà sur le sol. Les phares frappèrent la nuit. Ils se trouvaient
dans la plaine. La jeep avançait vite, tout son corps vibrait, se trémoussait, tandis que les
petits rochers blancs fuyaient en arrière, leurs grandes ombres virant alentour comme sur
un axe. Le sable traçait des rubans sous les roues. L’air froid et mordant frappait les
visages à chaque respiration, mordait, rugissait ; des petites pierres tiraient en sonnant
contre la carrosserie. Le Chimiste se roula en boule, cachant sa tête derrière la vitre. Ils
roulaient sur un terrain plat, à vitesse toujours croissante et, à chaque instant, ils
s’attendaient à voir le vaisseau.
Il était convenu que ceux qui y étaient restés mettraient sur la proue de la fusée une lampe
à magnésium. Il fallait donc chercher une lumière clignotante, mais les minutes
s’écoulaient, la jeep ralentissait, tournait, se dirigeait vers le nord-est et l’obscurité totale
régnait partout… Depuis longtemps déjà, ils roulaient avec des feux réduits : le
Coordinateur les avait débranchés, sans se soucier du risque de collision avec un obstacle
invisible. Ils aperçurent à certain moment une petite lumière clignotante et s’élancèrent
vers elle à plus grande vitesse, mais quelques minutes plus tard, ils comprirent leur
erreur : – c’était tout simplement une étoile, bas sur l’horizon. Il était deux heures vingt.
— Leur lampe ne fonctionne peut-être pas ? dit le Chimiste.
Personne ne lui répondit. Ils roulèrent encore cinq kilomètres, tournèrent de nouveau, et
finalement le Docteur se leva en perçant des yeux la région ténébreuse. Ils ralentirent.
Soudain, la voiture tressauta fortement, d’abord sur ses roues avant puis sur ses roues
arrière. Ils venaient de traverser le fossé creusé dans le sol sablonneux.
— Va à gauche, dit le Docteur.
La jeep tourna. Des bosses de terre apparurent dans les feux de croisement. Ils traversèrent
un deuxième fossé d’un demi-mètre de profondeur, et remarquèrent subitement une lueur
indéfinie ainsi qu’une ombre allongée, inclinée, une auréole couronnant son sommet.
Quand la lueur s’éteignit, ils perdirent l’ombre de vue. La jeep se lança en avant dans un
mouvement violent…
Un nouvel éclair de la lampe, l’ombre de la proue du vaisseau et trois petites silhouettes…
Le conducteur brancha les phares ; les silhouettes couraient déjà, les bras levés.
Le Coordinateur ralentit, les hommes qui couraient se retirèrent du chemin ; et la jeep
s’immobilisa quelques mètres plus loin. La fusée se dressait à proximité. Ils avaient roulé
si près d’elle que le bord supérieur leur avait dissimulé la lampe suspendue.
— Vous êtes tous de retour ? cria l’Ingénieur. Il s’élança vers le véhicule, mais recula à la
vue de la quatrième forme, sans tête qui remuait inquiète.
Le Coordinateur mit une main sur l’épaule de l’Ingénieur, l’autre sur celle du Physicien,
comme s’il cherchait un appui. Ils se tenaient à cinq près d’un phare. Le Docteur parlait au
double.
— Tout est en ordre chez nous, disait le Chimiste, et chez vous ?
— Plus ou moins, répondit le Cybernéticien. Ils se regardèrent un moment mais personne
ne disait plus mot.
— Nous allons faire le compte rendu ou nous allons dormir ? demanda enfin le Chimiste.
— Pourrais-tu dormir ? Toi ?! C’est du joli ! s’écria le Physicien. Dormir ! Grand Dieu ! Ils
sont venus ici ! Vous le savez ?
— Je le pensais, dit le Coordinateur. Est-ce que… il a fallu se battre ?
— Non. Et vous ?
— Nous non plus. Je pense… que la découverte de la fusée peut être plus importante que
ce que nous avons vu. Parlez. Peut-être toi, Henri ?…
— Vous l’avez capturé ? demanda l’Ingénieur.
— Pour dire la vérité, c’est lui qui nous a capturés. C’est-à-dire qu’il s’est laissé emmener
de sa propre volonté. Mais c’est toute une histoire. Elle est longue, compliquée, quoique
nous n’y comprenions rien.
— Avec nous, c’est exactement la même chose, dit le Cybernéticien. Ils sont arrivés une
heure après votre départ. J’ai pensé… j’ai pensé que c’était la fin, ajouta-t-il plus bas.
— Vous n’avez pas faim ? demanda l’Ingénieur.
— Je crois l’avoir totalement oublié, dit le Coordinateur. Docteur ! Viens ici !
— Un conseil ? demanda le Docteur. Il descendit, s’approcha d’eux, ne lâchant pas des
yeux le double qui sautait inopinément de la jeep et s’approchait d’eux en traînant les
pieds. Arrivé à la limite du cercle de lumière, il recula et s’immobilisa. Ils le regardèrent en
silence. La grande créature s’affaissa, colla presque à la terre. Sa tête ne fut visible qu’un
moment, puis ses muscles se refermèrent en laissant une fente. À la clarté des phares, ils
virent son œil bleu qui les regardait.
— Donc, ils sont venus ici ? demanda le Docteur. Il était seul à ne pas regarder le double.
— Oui. Ils sont venus. Il y avait vingt-cinq disques volants identiques à celui que nous
avons conquis et quatre machines beaucoup plus grandes. Pas les disques volants, des
toupies transparentes plutôt !
— Mais nous les avons rencontrées ! s’écria le Chimiste.
— Quand ? Où ?
— Il y a une heure peut-être, sur le chemin du retour ! Nous avons failli entrer en collision
avec elles ! Mais, que faisaient-elles ici ?
— Pas grand-chose. Elles sont arrivées en rangs, d’où ? Nous ne savons pas. Quand nous
sommes montés à la surface, le hasard a voulu que nous soyons tous à l’intérieur de la
fusée. Après cinq minutes, elles passaient déjà, l’une après l’autre, faisant des cercles
autour de la planète. Elles ne s’approchaient pas. Nous avons pensé que c’était la première
reconnaissance, une patrouille, une recherche tactique. Alors, nous avons placé le lanceur
sous la fusée et nous avons attendu. Elles volaient tout autour, continuellement dans la
même direction. Elles ne s’éloignaient pas, ne s’approchaient pas. Cela a duré peut-être
une heure et demie. Ensuite, d’autres machines plus grandes sont arrivées. Ces toupies
justement ! Environ trente mètres de hauteur. Des colosses ! Plus lentes, elles paraissaient
se mouvoir uniquement dans les sillons creusés par les précédentes machines. Les disques
volants leur ont fait place dans leurs rangs, de sorte que les machines passaient
alternativement, une petite après une grande, et elles ont recommencé leurs tours. De temps
en temps, elles ralentissaient, et deux d’entre elles ont même failli entrer en collision. En
vérité, elles se sont heurtées de leurs bords seulement, avec un fracas terrible. Mais il ne
leur est rien arrivé. Elles ont continué à voler.
— Et vous ?
— Nous ? que veux-tu, nous avons transpiré près du lanceur. Ce n’était pas agréable.
— Je le crois volontiers, dit solennellement le Docteur. Et puis ?
— Et puis ? Je pensais sans cesse qu’elles allaient nous attaquer à tout moment, ensuite
qu’elles procédaient à des reconnaissances, mais ce qui m’a frappé, c’est l’ordre de leur vol
et le fait qu’elles ne s’arrêtaient jamais. Nous avions cependant remarqué qu’un disque ne
pouvait pas tourner sur place, aussi, après sept heures, j’ai envoyé le Physicien chercher la
lampe à flash. Nous devions la suspendre pour vous, mais vous ne pouviez pas traverser ce
mur ailé, et c’est alors que j’ai pensé que ça pouvait être un blocus ! Eh bien, me suis-je
dit, il faudra quand même prolonger l’entente le plus possible ! Nous étions assis derrière
le lanceur et commencions à projeter des flashes par séries, vous savez, d’abord deux
éclairs, puis trois, puis quatre.
— De Pythagore ? demanda le Docteur, tandis que l’Ingénieur s’efforçait de voir dans la
lumière de la lampe si le Docteur ne se moquait pas.
— Non, dit-il. Les séries ordinaires des chiffres.
— Et les toupies ? lança le Chimiste qui écoutait avidement.
— Comment dire, plutôt rien…
— Comment, « plutôt » ? Et « pas plutôt » alors ?!
— C’est-à-dire qu’elles faisaient toutes sortes de choses entretemps, aussi bien avant
l’allumage de la lampe, que pendant et après. On pourrait considérer ces agissements
comme un essai de réponse, une recherche d’entente, de contact.
— Que faisaient-elles ?
— Elles volaient plus vite ou plus lentement, s’approchaient l’une de l’autre. Quelque
chose bougeait dans les gondoles.
— Est-ce que les toupies possèdent également des gondoles ?
— Tu as dit les avoir vues ?
— Il faisait noir lorsque nous les avons rencontrés.
— Elles n’ont pas de gondoles, ni rien au centre. Une place vide. Mais à leur circonférence
vogue, non, circule, un réservoir, grand, convexe à l’extérieur, concave au milieu et qui
peut se placer de diverses manières. Il a toutes sortes de cornes sur les flancs : des bosses
coniques. De mon point de vue, c’est absurde. Qu’est-ce que je disais… Ah ! Les toupies
sortaient parfois du cercle et changeaient de place, en prenant celle des disques.
— À quelle cadence ?
— À cadence différente. Je n’ai pu découvrir aucune régularité numérique ; je vous le dis,
j’ai compté tout ce qui se passait, tout ce qui se rapportait à leurs mouvements, car
j’attendais une réaction de leur part. Elles faisaient même des évolutions compliquées. Par
exemple, au cours de la deuxième heure, elles ont ralenti, au point de s’immobiliser.
Devant chaque toupie, s’est placé un disque. Il s’est lentement dirigé vers nous, à quinze
mètres peut-être, puis, de nouveau, il s’est mis à voler… À ce moment, il y avait deux
cercles, un à l’intérieur, avec quatre grosses machines et quatre petites, et un autre à
l’extérieur avec les disques restants. Je pensais déjà devoir faire quelque chose pour vous
faciliter le retour, lorsqu’elles ont formé un seul rang et se sont envolées, d’abord en
spirale, puis en direction du sud.
— À quelle heure à peu près ?
— Quelques minutes après onze heures.
— Alors, ce ne sont peut-être pas les mêmes que nous avons rencontrées. Le Chimiste
s’adressait au Coordinateur.
— Pas nécessairement. Elles ont pu s’arrêter quelque part.
— Maintenant, c’est vous qui allez parler, dit le Physicien.
— Que le Docteur raconte, dit le Coordinateur.
— Bien. Alors… Le Docteur résuma en quelques minutes l’histoire de leur expédition et
continua : Remarquez que tout ce qui s’est passé ici, nous rappelle des choses connues sur
la Terre, mais toujours en partie seulement ; toujours, quelques pièces du puzzle nous
manquent ou ne conviennent pas. C’est très caractéristique ! Leurs machines ont volé ici
dans un ordre de bataille, paraît-il. Une patrouille de reconnaissance ? Un commando ? Un
début de blocus ? Un peu de tout, mais finalement rien du tout, et nous ne savons pas
pourquoi. Ces fosses argileuses, elles étaient horribles, évidemment, mais que signifiaient-
elles au juste ? Des tombes ? Elles en avaient l’air. Et cette ville ou ce qui lui ressemblait !
C’était invraisemblable ! L’histoire d’un songe ! Et les squelettes ? Un musée ? Un
abattoir ? Une chapelle ? Production de pièces d’exposition biologiques ? Une prison ? On
peut penser à tout, même à un camp de concentration. Mais nous n’avons rencontré
personne qui voulait nous arrêter ou lier connaissance avec nous – rien de pareil ! C’est ça
qui est le plus incompréhensible, pour moi du moins. La civilisation de la planète est
certainement très développée. L’architecture, du point de vue technique, également.
Construire des coupoles comme celles que nous avons vues ! Ça doit poser un problème !
À côté, une concentration d’habitations en pierre qui évoquent nos cités médiévales. Un
mélange étonnant d’étapes de civilisation ! Ils possèdent sans nul doute un excellent réseau
de signalisation, s’ils ont éteint toutes les lumières de leur ville exactement une minute
après notre arrivée ! Nous roulions cependant très vite, sans rencontrer personne… Ils sont
certainement intelligents, mais la foule qui nous entourait se conduisait comme prise de
panique. Aucune trace d’organisation… Ils avaient d’abord l’air de nous fuir, ensuite, ils
nous ont entourés, écrasés. C’était un chaos indescriptible, tout était insensé, presque
démentiel ! Et c’est toujours comme ça et avec tout. L’individu que nous avons tué était
vêtu d’une sorte de feuille d’étain, les autres étaient nus, quelques-uns seulement portaient
des haillons ou des tressages. Le cadavre dans la fosse avait un tuyau placé sur un
appendice et, ce qui est le plus étonnant, c’est qu’il avait un œil comme celui que vous
voyez ici, d’autres n’avaient pas d’yeux. Par contre, ils possédaient un nez et ainsi de suite.
Lorsque je pense à cela, je me demande si celui que nous avons amené pourra nous être
d’un grand secours. Nous tâcherons de nous entendre avec lui, mais je ne crois pas qu’on
réussira…
— Il faut rédiger toutes les informations réunies jusqu’à ce jour et les mettre en ordre,
remarqua le Cybernéticien. Car nous allons nous perdre là-dedans. Je dois dire… Le
Docteur n’a pas tort certainement… Mais ces squelettes, étaient-ils réellement des
squelettes ? Et cette histoire de foule qui vous a d’abord entourés pour se sauver par la
suite…
— J’ai vu les squelettes comme je te vois. Ce n’est pas vraisemblable, mais c’est pourtant
vrai. Quant à la foule… Il écarta les bras.
— C’était une vraie folie, ajouta le Chimiste.
— Peut-être que vous avez réveillé toute la cité et que la surprise… Imagine un moment,
disons, un hôtel sur la Terre, dans lequel entre un disque volant. Il est clair qu’il aurait
provoqué la panique !
Le Chimiste nia d’un signe de tête, avec entêtement. Le Docteur sourit.
— Tu n’y étais pas, alors il est difficile de te l’expliquer. La panique – fort bien. Et après,
quand tous les individus se cachent et se sauvent, un disque apparaît dans la rue. Et c’est
alors qu’un des fuyards, nu, comme sorti du lit, tremblant de peur, court après le disque et
fait des signes au commandant, à croire qu’il souhaiterait partir avec lui. Eh bien ?
— Il ne vous priait pas…
— Non ? Questionne-le, si tu ne me crois pas. Demande-lui comment il se comportait
lorsque j’ai fait semblant de le pousser à descendre l’escalier. D’ailleurs, dans un hôtel…
Et les tombes ouvertes, remplies de cadavres…
— Mes chers amis, il est quatre heures moins le quart, dit le Coordinateur. Demain, c’est-
à-dire aujourd’hui, nous pouvons avoir de nouvelles visites. À n’importe quel moment,
quelque chose peut arriver. Rien ne m’étonnera plus. Qu’avez-vous fait dans la fusée ?
demanda-t-il à l’Ingénieur.
— Peu, nous avons passé quatre heures près du lanceur. Un super-ordinateur du type
« microcontrôle ». L’appareil radio est sur le point de fonctionner, le Cybernéticien va te
donner les détails. Beaucoup de gâchis, hélas.
— Il me manque seize diodes niobiques-tantales, dit le Cybernéticien, les criotrones sont
entiers mais sans diodes, je ne ferai rien avec l’Ordinateur.
— Tu ne peux pas les prendre dans les autres ?
— J’en ai déjà pris autant qu’il y en avait. Plus de sept cents.
— Il n’y en a plus ?
— Peut-être dans le Défenseur, mais je n’ai pas réussi à l’atteindre. Il est juste au fond.
— Écoutez, est-ce que nous allons passer toute la nuit debout devant la fusée ?
— C’est juste. Entrons. Mais, que faire avec le double ?
— Et la jeep ?
— Je vais vous dire quelque chose de désagréable : à partir de ce moment, il nous faut
avoir quelqu’un de garde constamment, dit le Coordinateur. C’était une folie de ne pas y
avoir pensé jusqu’à présent. Pour ces deux premières heures jusqu’à l’aube, y a-t-il un
volontaire ? Après…
— Je peux ? dit le Docteur.
— Toi ? Jamais de la vie. L’un de nous, dit l’Ingénieur. Nous, nous sommes restés sur
place.
— Et moi, j’étais dans la jeep. Je ne suis pas plus fatigué que toi.
— Assez. D’abord l’Ingénieur, puis le Docteur, décida le Coordinateur. Il s’étira, frotta ses
mains transies de froid, s’approcha de la jeep, débrancha les feux et la poussa jusqu’au
tronc de la fusée.
— Écoutez (le Cybernéticien s’était penché au-dessus du double couché par terre), que
faire avec lui ?
— Il va rester ici. Il dort certainement. Puisqu’il est venu jusqu’ici… dit le Physicien.
— Non, on ne peut pas le traiter ainsi. Il faudra le protéger un peu, commença le Chimiste,
et il s’interrompit. Les autres descendaient déjà dans le tunnel. Il regarda tout autour,
haussa les épaules avec irritation et suivit ses compagnons. L’Ingénieur plaça à côté du
lanceur des coussins gonflés et s’assit mais, sentant qu’il pourrait s’endormir, il se leva et
commença à se promener çà et là.
Le sable crissait doucement sous ses semelles. La première grisaille apparaissait à l’est, les
étoiles cessaient de trembler et perdaient leur éclat. L’air froid et pur lui remplissait les
poumons. Il essaya de détecter cette odeur étrange qu’il avait sentie dès leur première
sortie sur le sol de cette planète, mais ne la perçut guère. Le flanc de l’individu couché se
levait et retombait en cadence. L’Ingénieur remarqua que de longues antennes étaient
sorties de sa poitrine et l’attrapaient par les pieds. Il s’éloigna désespérément, trébucha,
ouvrit les yeux, comme pour chasser le sommeil qui le tiraillait. Il faisait déjà plus clair.
Les cirrocumulus se rangèrent à l’est en une ligne oblique, comme tracée d’un coup, qui
s’enflammait déjà d’un côté ; le bleu entrait lentement dans la grisaille du ciel. Une
dernière étoile, très brillante, disparut. L’Ingénieur se tourna vers l’horizon : les nuages
gris perdaient leur couleur sombre et devenaient d’un brun doré, des feux s’allumaient sur
leurs bords, alors qu’une raie rose, fondue avec le blanc immaculé, envahissait la moitié du
firmament ; le bout de la planète, plat, cendré, s’écroula sous le toucher d’un disque lourd
et rouge. Peut-être était-ce la Terre…
Il sentit un désespoir indescriptible, douloureux.
— La relève ! cria une voix forte derrière lui.
L’Ingénieur frémit. C’était le Docteur qui le regardait en souriant. L’Ingénieur voulut le
remercier pour quelque chose, dire que… Il ne savait pas quoi, seulement que c’était très
important, mais il ne trouvait pas de mots. Il hocha la tête, répondit à son sourire par un
sourire, et plongea dans le tunnel sombre.
VIII
Vers midi, cinq hommes demi-nus, la nuque et le visage brûlés par le soleil, étaient
couchés à l’ombre de la fusée, sous son ventre blanc. Des récipients, des pièces d’appareils
gisaient partout ; sur la toile de tente étendue, se trouvaient les combinaisons, les souliers,
les essuies ; l’odeur du café fraîchement passé flottait au-dessus de la bouteille isolante
ouverte ; les ombres des nuages rampaient sur la grande plaine. Le calme régnait et, sans le
grand individu recroquevillé, nu, assis immobile sous le tronc à quelques pas, cette scène
aurait ressemblé à un bivouac terrestre.
— Où est l’Ingénieur ? demanda le Physicien. Appuyé paresseusement sur ses coudes, il
regardait tout droit, à travers ses lunettes noires, un cumulus tourbillonnant qui luisait
comme une flamme dans ses yeux.
— Il écrit son livre.
— Quel livre ? Ah ! Le registre des réparations ?
— Oui. Ce sera un gros livre. Et intéressant ! Je te le garantis.
Le Physicien l’écouta parler.
— Tu es de bonne humeur. C’est précieux. Ta blessure est presque guérie, sais-tu ? Sur la
Terre, elle ne se fermerait pas si vite, je pense.
Le Coordinateur toucha la plaie en voie de guérison, leva les sourcils.
— Possible. Le vaisseau était stérile et les bactéries, ici, sont inoffensives pour nous. Il me
semble qu’il n’y a pas d’insectes. Je n’en ai vu aucun ; et toi ?
— Des papillons blancs… dit le Docteur. La chaleur lui ôtait l’envie de parler.
— Ce n’est qu’une hypothèse.
— Et qu’est-ce qui n’est pas hypothèse ici ? demanda le Docteur.
— Notre présence, répondit le Chimiste. Il se coucha sur le dos. Vous savez, avoua-t-il, je
voudrais déjà changer de milieu…
— Moi aussi, remarqua le Docteur.
— Tu as vu comme sa peau est devenue rouge lorsqu’il est resté quelques minutes au
soleil ? ajouta le Coordinateur. Le Docteur opina de la tête.
— Oui. Ce qui signifie qu’il n’a pas séjourné au soleil ou qu’il portait un vêtement, ou…
— Ou ?
— Ou quelque chose d’autre, mais je ne sais pas quoi…
— Ce n’est pas si mal, estima le Cybernéticien, cessant de lire un papier couvert de notes.
Henri me promet qu’il sortira les diodes du Défenseur. Admettons que je termine demain
l’examen et que tout marche. Ça veut dire que le soir, nous aurons déjà le premier
automate en ordre de fonctionner ! Je le mettrai à la tête de tout le reste ; si trois pièces
seulement sont réparées, ça suffira pour que tout soit en état. Nous mettrons en marche les
grues, l’excavatrice ; une semaine plus tard, on redressera la fusée et… Il n’acheva pas.
— Comment, dit le Chimiste, tu t’imagines que nous allons tout simplement monter dedans
et partir ?
Le Docteur se mit à rire.
— L’astronautique est un produit pur, immaculé, de la curiosité humaine, dit-il. Vous
entendez ? Le Chimiste ne veut pas s’en aller d’ici !
— Non, sans plaisanterie, Docteur, qu’est-ce qu’il y a avec le double ? Tu t’en es occupé
toute la journée !
— En effet.
— Et quoi donc ? Cesse d’être énigmatique. Il y a tant d’énigmes ici !
— Je ne suis pas énigmatique. Crois-moi, je voudrais l’être ! Lui, eh bien, il se conduit
comme un enfant ! Comme un enfant débile mental. Il me reconnaît. Si je l’appelle, il
vient. Si je le pousse, il s’assied. À sa façon, naturellement.
— Tu l’as entraîné à la salle des machines. Comment s’y conduisait-il ?
— Comme un bébé. Rien ne l’intéressait. Lorsque je me suis penché derrière le générateur,
il a cessé de me voir ; alors, il transpirait de peur. Si c’est de la transpiration… et si cela
signifie la peur…
— Est-ce qu’il disait quelque chose ? Je l’ai entendu bredouiller comme s’il te parlait…
— Il n’émet pas de sons articulés. J’ai enregistré sur la bande et analysé la fréquence. Il
entend la voix et il réagit à la voix. C’est une chose que je discerne mal… Il est comme une
vache, il est peureux, timide, et pourtant, c’est de tels individus qui composent toute cette
société, à moins qu’il soit le seul ? Mais alors, une telle coïncidence…
— Il est peut-être jeune ? S’ils étaient grands dès le début ?
— Oh, non ! Il n’est pas jeune. On le reconnaît à sa peau, à ses rides, aux plis de sa peau ;
ce sont des règles biologiques générales. Ensuite les pieds, les plantes des pieds, dures,
cornées. En tout cas, il n’est pas enfant selon notre manière de juger. D’ailleurs, pendant la
nuit, hier, quand nous rentrions, il remarquait certaines choses plus vite que nous et
réagissait à sa façon ; par exemple, à ce reflet dans l’air dont je vous ai parlé. Il avait peur.
Il avait peur aussi… de sa cité. Sinon, pourquoi s’enfuyait-il ?
— Peut-être qu’on pourra lui apprendre quelque chose. Ils ont tout de même construit des
fabriques, des disques qui volent ; ils doivent être intelligents, dit le Physicien.
— Il ne l’est pas.
— Attends. Tu sais ce que je pense ? Le Chimiste se souleva sur les bras. Il s’assit, en
frottant ses coudes pour faire tomber le sable.
— C’est peut-être un… débile mental. Un arriéré… ou…
— Ah, tu penses que c’était un asile pour les aliénés ? répondit le Docteur. Il s’assit
également.
— Tu te moques de moi ?
— Pourquoi me moquerais-je ? Ça pouvait être un endroit isolé, où ils tiennent leurs
malades.
— Et ils font sur eux des expériences, souffla le Chimiste.
— Tu appelles expérience ce que tu as vu ? dit le Coordinateur qui s’était tu jusqu’alors.
— Je ne prononce pas de jugement moral. Je ne peux pas, car nous n’en savons rien,
répliqua le Chimiste. Le Docteur a découvert un petit tuyau semblable à celui qui se
trouvait sur le corps du double dont il a fait l’autopsie.
— Ah ! Donc, celui qui était entré dans la fusée était originaire de là ; il s’est enfui pour
venir ici pendant la nuit ?
— Pourquoi pas ? Est-ce impossible ?
— Et les squelettes ? lança le Physicien, dont la mine trahissait nettement qu’il accueillait
les arguments du Chimiste avec beaucoup de scepticisme.
— Je ne sais pas… C’est peut-être la conservation… ou une chose qui consiste à leur
montrer… je pense aux chocs psychologiques.
— Bien entendu. Ils ont leur Freud, dit le Docteur. Mon cher, laissons ces choses. Et ne dis
pas que les squelettes, c’est un divertissement ou des « palais de fantômes ». C’est une
installation gigantesque, toute une masse de connaissances chimiques était nécessaire pour
faire pénétrer ces os dans les blocs de verre. C’est peut-être une production ? Mais de
quoi ?
— Le fait que tu n’arrives pas encore à tirer quoi que ce soit de ce double, ne préjuge pas
du résultat, observa le Physicien. Tu pourrais essayer d’apprendre quelque chose sur la
civilisation terrestre de l’huissier de mon Université…
— Un huissier arriéré ? demanda le Chimiste. Ils éclatèrent tous de rire.
Mais leur rire s’arrêta brusquement. Le double se tenait au-dessus d’eux. Il remuait ses
doigts noduleux et son petit visage plat, penché vers la poitrine, était secoué par des
frissons.
— Qu’est-ce que c’est ? lança le Chimiste.
— Il rit, répondit le Coordinateur.
Ils remarquèrent le hoquet du petit torse tremblant de joie. Les grands pieds informes
trottinaient sur place. Face aux cinq paires d’yeux qui le fixaient, le double s’immobilisa,
regardant de son œil bleu tous les hommes l’un après l’autre. Tout à coup, il rentra son
torse, ses mains, sa tête, jeta encore un regard à travers la fente dans les muscles et partit en
clopinant reprendre sa place où il s’affaissa avec un soupir.
— Si c’était le rire ? chuchota le Physicien.
— Ce qui ne prouverait rien. Même les singes peuvent rire.
— Attends, dit le Coordinateur. Ses yeux brillaient dans son visage maigre, brûlé par le
soleil. Supposons que chez eux, il existe une plus grande différenciation biologique des
capacités innées que chez nous. En un mot, qu’il existe chez eux des groupes, des castes,
qui sont créateurs, constructeurs, et un grand nombre d’individus inaptes à tout travail,
inutiles. Et par conséquent, que… ceux qui sont inutiles…
— Qu’on les tue. Qu’on fasse sur eux des expériences. Qu’on les mange. N’aie pas peur.
Tu peux dire tout ce qui te passe par la tête, répondit le Docteur. Personne ne se moquera
de toi, car tout est possible. Seulement, hélas, l’homme ne peut tout comprendre.
— Un moment. Que penses-tu de ce que je viens de dire ?
— Et les squelettes ? ajouta le Chimiste.
— Après le déjeuner, ils produisent la documentation scolaire, expliqua le Cybernéticien
avec une grimace ironique.
— Si je te racontais toutes les théories que je passe en revue depuis hier, en réfléchissant à
ces choses, dit le Docteur, on pourrait en faire un livre cinq fois plus gros que celui
d’Henri, mais il ne serait certainement pas aussi ordonné. J’ai connu dans mon enfance un
vieux cosmonaute, il a vu plus de planètes qu’il n’avait de cheveux sur sa tête ; il n’était
pas chauve, pourtant… Il avait de bonnes intentions et voulait me parler du paysage de je
ne sais pas quelle lune. Il y en a, disait-il, de si grandes, – il écartait les bras –, il y en a de
telles… et d’autres… elles ont ça et ça… ils ont ceci… et c’est comme ça… et le ciel n’est
pas comme ici… Il me le répétait sans cesse et finalement, il s’est mis à rire et s’est tu. On
ne peut pas dire à quelqu’un qui n’a jamais été dans l’espace comment se présentent ces
choses-là, lorsqu’on les regarde en étant suspendu dans le vide, avec des étoiles sous les
pieds ! Pourtant, il ne s’agissait alors que des conditions physiques différentes. Tandis que
nous avons devant nous une civilisation qui s’est développée pendant cinquante siècles. Au
moins ! Et nous voulons la comprendre en quelques jours !
— Nous devons tâcher de la comprendre, sinon, le prix que nous serions obligés de payer
serait incalculable…, dit le Coordinateur.
Il se tut un instant et ajouta :
— D’après toi, que doit-on faire ?
— La même chose que jusqu’à présent, répondit le Docteur, mais les chances de notre
succès sont minimes, peut-être une sur le nombre d’années que compte la civilisation
d’Éden…
L’Ingénieur sortit du tunnel et, voyant ses compagnons se reposer dans la large zone
d’ombre, comme sur une plage, il enleva sa combinaison et s’approcha d’eux en cherchant
une place. Le Chimiste l’appela d’un geste.
— Tu as réussi ? demanda le Coordinateur.
— Oui. J’en ai presque trois quarts… Je n’ai pas travaillé à ceci tout le temps, j’ai essayé
également de revoir notre opinion précédente d’après laquelle cette fabrique au nord est
déréglée, parce que privée de contrôle… Eh bien, quoi ? Qu’est-ce qu’il y a de drôle là-
dedans ? Pourquoi riez-vous ?
— Je vais vous dire quelque chose, dit le Docteur qui, seul, était resté sérieux. Lorsque le
vaisseau sera prêt à décoller, il y aura une révolution. Personne ne voudra voler avant de
savoir… Parce que, si déjà maintenant, au lieu de tourner les vis à la sueur de notre front…
Il écarta les bras.
— Ah ! vous avez parlé de la même chose ? devina l’Ingénieur. Et qu’avez-vous
découvert ?
— Rien. Et toi ?
— Presque rien aussi. Mais je cherchais certains traits communs du phénomène et ce qui
m’a frappé, c’est que cette fabrique automatique non seulement produisait tout en rond,
mais qu’elle le faisait négligemment, certains « produits finis » présentant en effet des
différences. Vous vous rappelez ?
Un murmure affirmatif lui répondit.
— Hier, le Docteur a remarqué que les doubles différaient entre eux d’une manière
bizarre ; certains n’avaient pas d’œil, d’autres de nez, le nombre de doigts était différent et
la couleur de la peau également. Tout oscillait dans certaines limites et avait l’air d’être
une conséquence d’une irrégularité dans le processus de la technologie « organique », ici et
là…
— Mais c’est très intéressant ! s’exclama le Physicien qui écoutait très attentivement, et le
Docteur ajouta :
— Enfin quelque chose de positif ! Et puis ? Et après ? Il se tourna vers l’Ingénieur qui
hochait la tête, embarrassé.
— Vraiment, je n’ai pas le courage de le dire. Lorsqu’on reste seul, on pense à beaucoup
de choses, on invente des…
— Dis-le ! s’impatienta le Chimiste.
— Puisque tu as commencé, remarqua le Cybernéticien.
— Je pensais ainsi : là, nous avons eu devant nous le processus fermé d’une production,
d’une destruction et de nouveau d’une production, et vous avez découvert hier quelque
chose qui ressemblait à une fabrique ; si c’en était une, elle devrait produire…
— Non, là, il n’y avait rien, dit le Chimiste. À part les squelettes. À vrai dire, nous n’avons
pas cherché partout…, ajouta-t-il avec hésitation.
— Et si cette fabrique produisait des… doubles ? demanda tout bas l’Ingénieur qui
poursuivit, dans le silence général : Le système de production serait analogue – production
en série, massive, avec des déviations causées par le genre spécial de processus et non par
le manque de contrôle. Ces processus sont si compliqués que certaines déviations de la
norme planifiée y apparaissent et elles ne suivaient plus la direction. Les squelettes
différaient également entre eux.
— Et… tu penses… qu’ils tuent ceux qui sont « mal faits », demanda le Chimiste d’une
voix étranglée.
— Pas du tout ! J’ai pensé que ces… corps que vous avez trouvés n’avaient jamais vécu !
Que la synthèse a réussi à faire des organismes musclés, munis de tous les organes
intérieurs, mais la déviation de la norme était si grande qu’ils n’étaient pas aptes à…
fonctionner, donc ils ont été éloignés du cycle de la production…
— Et cette fosse à proximité de la ville, c’est quoi ? C’est aussi une « mauvaise
production » ? demanda le Cybernéticien.
— Je ne sais pas, pourtant… en fin de compte, ce n’est pas exclu…
— Non, ce ne l’est pas, dit le Docteur. Il regardait la limite bleue et brumeuse de l’horizon.
Mais dans ce que tu dis, il y a quelque chose qui… ce petit tuyau cassé… l’un et l’autre…
— Ils y introduisaient peut-être des substances nourricières pendant la synthèse.
— Ceci pourrait expliquer pourquoi le double, amené ici par vous, a l’air d’être un débile
mental, ajouta le Cybernéticien. Il fut créé directement « adulte », ne parle pas, manque
d’expérience.
— Non, non, répliqua le Chimiste. Notre double sait tout de même quelque chose. Il avait
peur de retourner à l’asile de pierres, ce qu’on pourrait comprendre, il craignait également
la bande de glaces. Il savait quelque chose sur l’image lumineuse, sur la frontière invisible
que nous avons traversée…
— En suivant l’hypothèse d’Henri, on a une image difficile à admettre. (Le Coordinateur
parlait en regardant le sable à ses pieds.) La première fabrique produit des pièces non
utilisées. Et la deuxième ? Des êtres vivants ? Dans quel but ? Tu penses qu’ils sont, eux
aussi… introduits dans le cercle fermé de la production ?
— Grands dieux ! cria le Cybernéticien. Il eut un geste de dégoût. Tu ne le dis pas
sérieusement ?
— Un moment ! le Chimiste s’assit. Si les vivants devaient retourner à la retorte, la
suppression des êtres imparfaits, ne pouvant être animés, serait superflue. D’ailleurs, nous
n’avons vu aucune trace d’un tel processus…
Dans le silence revenu, le Docteur se redressa en regardant successivement chacun de ses
compagnons.
— Écoutez, dit-il, rien à faire… Je dois le dire. Nous sommes influencés par ce trait
commun que l’Ingénieur a remarqué et nous essayons d’aligner tous les faits sous
l’hypothèse de la « production ». On peut en déduire une chose indubitable : que nous
sommes des hommes très honnêtes et naïfs…
Ils le regardaient avec un étonnement grandissant à mesure qu’il parlait.
— Vous vous êtes efforcés, il y a un moment, d’inventer des horreurs aussi terribles que
vous avez pu imaginer et vous avez réussi à créer une image qu’un enfant pourrait
inventer. La fabrique qui produit des êtres vivants pour les broyer ensuite dans un
moulin… Mes amis… la réalité peut être plus terrible encore…
— Ça ! tout de même ! explosa le Cybernéticien.
— Attends, laisse-le parler, intervint l’Ingénieur.
— Plus je réfléchis sur ce que nous avons vécu dans cette ville, plus je suis persuadé que
nous avons vu tout autre chose qu’il nous semblait voir.
— Parle clairement. Que s’est-il passé ? demanda le Physicien.
— Je ne sais pas ce qui s’est passé ; par contre, je sais, je suis certain de ce qui ne s’est pas
passé.
— Tiens, tiens ! Tu ne peux pas finir avec tes devinettes ?
— Je voudrais vous dire ceci : après une longue pérégrination dans ce labyrinthe
souterrain, nous avons été d’un coup entourés d’une foule qui nous a un peu malmenés,
pressés, et qui s’est finalement dispersée, s’est enfuie. En approchant de la cité, nous avons
vu que les lumières s’éteignaient ; nous en avons déduit naturellement qu’il y avait un
rapport entre la disparition des lumières et notre arrivée, que les habitants se sont cachés
devant nous, que nous étions entraînés par une foule qui se rendait aux abris ou quelque
chose de semblable. Autant qu’il m’était possible, j’ai passé en revue toute la séquence des
événements, tout ce qui s’était passé avec nous et autour de nous, et je vous dis : c’était
tout autre chose, l’esprit se défend d’y croire, comme il se défend d’admettre la démence.
— Tu devrais être clair, avertit le Physicien.
— Je parle clairement. Voilà comment se présente la situation : des hôtes venus de l’espace
astral atterrissent sur une planète, habitée par des êtres intelligents. À quelle réaction doit-
on s’attendre de la part des habitants ?
Personne ne prenant la parole, le Docteur continua :
— Même si les habitants de la planète étaient créés dans les retortes, ou venus au monde
dans des circonstances encore plus insolites, je ne vois que trois sortes de comportement :
des tentations d’entente avec les nouveaux venus, des essais d’attaque, ou… la panique. Il
apparaît pourtant qu’une quatrième possibilité existe encore : l’indifférence complète !
— Tu disais toi-même qu’ils ont failli vous casser les côtes et tu appelles ça l’indifférence !
s’écria le Cybernéticien. Le Chimiste écoutait parler le Docteur avec des yeux écarquillés,
dans lesquels une lumière s’alluma brusquement.
— Si tu te trouvais sur le chemin d’un troupeau fuyant l’incendie, tu pourrais être malmené
encore plus, mais il n’en résulte nullement que le troupeau s’intéresse à toi, répliqua le
Docteur. Je vous le dis, cette foule ne nous voyait pas ! Elle ne s’intéressait nullement à
nous ! Elle était prise de panique, d’accord, mais pas à cause de nous. Nous y sommes
entrés tout à fait par hasard. Naturellement, au début, nous étions convaincus d’être la
cause de la disparition des lumières, du chaos, de tout ce que nous avons vu. Ce n’est pas
vrai. Ce n’était pas ainsi.
— Prouve-le, suggéra l’Ingénieur.
— Je voudrais entendre d’abord ce que dira mon compagnon, répondit le Docteur,
regardant le Chimiste assis qui semblait être sous le coup d’un étonnement étrange ; il
remuait les lèvres en silence, comme s’il se parlait à lui-même. Il tressaillit subitement.
— Oui, dit-il. C’est probablement ainsi. Oui ! Pendant tout le temps, jusqu’à ce moment,
quelque chose me tourmentait, m’empêchait de dormir, je sentais qu’il y avait des
déplacements, des malentendus, ou comment dire… comme si je lisais un texte embrouillé
et n’arrivais pas à m’y retrouver, les phrases étant déplacées. Maintenant, tout est en ordre.
Ça devait être comme il le dit. Mais j’ai peur que nous ne puissions pas le prouver. Il fallait
s’y trouver, dans cette foule. Ils ne nous voyaient presque pas. À l’exception de quelques-
uns qui étaient le plus près, évidemment, mais ceux-là mêmes qui m’entouraient, n’étaient
pas saisis par la panique. Je dirais même, au contraire, que ma présence avait sur eux un
effet calmant : tant qu’ils me regardaient, ils étaient extrêmement étonnés, surpris de voir
des êtres inconnus. Ils ne voulaient pas me faire mal, je me rappelle même qu’ils
m’aidaient dans une certaine mesure à me libérer de cette pression, autant que c’était
possible…
— Et si quelqu’un avait excité cette foule contre vous, si c’était fait exprès ? suggéra
l’Ingénieur.
Le Chimiste eut un geste de dénégation.
— Il n’y avait personne pour lancer une action semblable, pas de disques volants, pas de
gardes armés, pas d’organisation ; c’était un chaos complet et rien de plus. Oui, en effet, je
m’étonne moi-même de l’avoir compris si tard ! Ceux qui me voyaient de près, avaient
l’air de se réveiller subitement, mais tous les autres se conduisaient en fous !
— Si c’était comme tu dis, enchaîna le Coordinateur, une coïncidence bizarre m’étonne :
pourquoi les lumières se sont-elles éteintes juste au moment de votre arrivée ?
— Ah ! Un calcul de probabilité ! répondit le Docteur. Il ajouta, en parlant plus fort : Je n’y
verrais rien d’extraordinaire, à part la supposition non dépourvue de bases que de tels états
existent et soient assez fréquents.
— Quels états ?
— Un état de panique générale.
— Quelle cause peut la provoquer ?
— Ça pourrait être une déviation du processus de civilisation de la planète, intervint le
Cybernéticien, après un moment de silence prolongé. Une période d’une progression en
arrière, disons pour simplifier : une civilisation rongée par… le cancer, le cancer social.
— C’est très embrouillé, estima le Coordinateur. La Terre, comme nous le savons, n’est
qu’une planète très médiocre. Elle a vécu des périodes d’évolution, de grandes civilisations
naissaient et mouraient, mais en intégrant les millénaires, nous obtenons une image de la
complexité grandissante de la vie et de sa protection de plus en plus forte. Nous appelons
ça le progrès. Le progrès se poursuit sur les planètes médiocres. Mais il y a, conformément
à la loi des grands chiffres, des écarts statistiques de la moyenne, positifs et négatifs. On
n’a pas besoin d’invoquer une hypothèse de dégénération périodique, du recul. Il est
possible que les souffrances qui accompagnent la naissance d’une civilisation étaient et
sont ici plus grandes qu’ailleurs, il est possible que nous ayons atterri sur un échantillon de
« l’écart négatif »…
— Le démonisme mathématique, murmura l’Ingénieur.
— Cette fabrique existe, observa le Physicien.
— La première, d’accord ; l’existence de l’autre est une hypothèse qu’on ne pourra pas
maintenir.
— En un mot, une nouvelle expédition est nécessaire, dit le Chimiste.
— Je n’avais aucun doute à ce sujet.
L’Ingénieur jeta un regard autour de lui. Le soleil passait déjà à l’ouest, les ombres sur le
sable se déplaçaient de plus en plus loin. Un petit vent se levait.
— Aujourd’hui ?… demanda-t-il, regardant le Coordinateur.
— Aujourd’hui, il faudrait aller chercher de l’eau et rien d’autre.
Le Coordinateur se leva après ces paroles.
— La discussion était très intéressante, dit-il en ayant l’air de penser à autre chose.
Il prit sa combinaison, mais la jeta aussitôt tant elle était réchauffée par le soleil.
— Je pense, enchaîna-t-il, que le soir, nous allons faire une escapade sur les roues vers le
ruisseau. Nous ne nous laisserons distraire par rien, sauf en cas de menace directe.
Il se retourna vers les autres, assis sur le sable ; il les regarda un instant, puis dit avec
hésitation :
— Je dois vous dire que je suis un peu… inquiet.
— Pourquoi ?
— Il ne me plaît pas qu’ils nous aient laissés tranquilles après cette visite d’avant-hier. Ils
nous ont découverts, il y a plus de vingt-quatre heures et… il ne se passe rien. Aucune
société ne se comporte ainsi, lorsqu’une voiture aérienne peuplée leur tombe du ciel.
— Ce qui pourrait étayer mes suppositions, observa le Cybernéticien.
— Au sujet du « cancer » qui ronge l’Éden ? De notre point de vue, ce ne serait pas grave,
seulement…
— Seulement quoi ?
— Rien. Écoutez, nous allons enfin nous attaquer au Défenseur. Nous allons enlever tous
les débris qui le couvrent, les diodes à l’intérieur sont certainement intactes.
IX
Ils travaillèrent d’arrache-pied pendant deux heures, en tirant des dessous des morceaux
d’automates cassés, enfoncés les uns dans les autres, collés au point d’être inséparables
ainsi que les pièces de rechange qui avaient enseveli l’affût du Défenseur. Ils levaient les
plus grands poids avec une petite bigue ; tout ce qui ne passait pas par la porte était
démonté par l’Ingénieur et le Coordinateur. Deux feuilles de tôle blindée, insérées entre la
tourelle du Défenseur et la caisse des briques de plomb qui les écrasait, furent coupées au
moyen de l’arc électrique, après qu’ils eurent descendu de la salle des machines les câbles
du tableau de distribution du réacteur. Le Cybernéticien et le Physicien faisaient le tri de ce
qu’on avait retiré du tas de débris au grincement infernal. Les pièces non réparables furent
destinées à la mitraille. Le Chimiste les triait à son tour d’après le genre du matériel. De
temps en temps, tout le monde abandonnait son travail pour aider les « porteurs » à
transporter un élément de construction particulièrement massif. Quelques minutes avant six
heures, l’accès de la tête aplatie du Défenseur s’ouvrit suffisamment pour leur permettre de
déplacer sa plaque supérieure.
Le Cybernéticien fut le premier à sauter de plein pied dans son corps ; un moment après, il
demanda la lampe qu’ils descendirent jusqu’à lui au moyen d’un câble. Ils entendirent son
cri assourdi, – comme dans un puits.
— Elles y sont ! cria-t-il triomphalement, elles y sont !
Sa tête apparut un court instant.
— On n’a qu’à monter et descendre ! toute l’installation est en ordre !
— C’est clair, c’est le rôle du Défenseur de tout supporter, lança l’Ingénieur, radieux. Il
avait des blessures saignantes sur les avant-bras, causées par le poids qu’il avait transporté.
— Il est six heures, mes amis. Si nous devons aller chercher de l’eau, il est grand temps,
annonça le Coordinateur. Le Cybernéticien et l’Ingénieur sont surchargés de travail ; je
pense que c’est la même équipe qui devra partir.
— Je ne suis pas d’accord.
— Mais tu dois comprendre que…, commença le Coordinateur, mais l’Ingénieur ne le
laissa pas finir.
— Tu en sais autant que moi. C’est toi qui vas rester aujourd’hui.
Ils discutèrent encore un moment et, à la fin, le Coordinateur céda. L’Ingénieur, le
Physicien et le Docteur feraient partie de l’expédition.
— On ne sait pas où l’on est le plus en danger, ici ou là, si c’est à cela que tu penses, dit le
Docteur, impatienté par les attaques de l’Ingénieur. Il monta en haut sur une échelle en
acier.
— Vos réservoirs sont prêts, dit le Coordinateur.
— Il n’y a plus que vingt kilomètres d’ici au ruisseau. Revenez immédiatement avec de
l’eau !
— Si nous pouvons, nous allons faire deux voyages, promit l’Ingénieur. On aura ainsi
quatre cents litres.
— Nous allons en parler après votre retour.
Le Chimiste et le Cybernéticien voulurent partir avec eux, mais l’Ingénieur leur barra le
chemin.
— Non, il ne faut pas nous accompagner, nous dire au revoir ; ça n’a pas de sens. Portez-
vous bien. L’un de vous doit quand même rester dehors, il peut nous accompagner.
— C’est moi alors, dit le Chimiste, tu vois bien que je suis en chômage.
Le soleil était bas. L’Ingénieur vérifia toutes les suspensions de la jeep, les jeux du volant
et la quantité de mélange isotopique, et prit place sur le devant. Dès que le Docteur s’assit,
le double couché sous la fusée se dressa de toute sa hauteur et se dirigea vers eux, en
traînant les pieds. La jeep démarra. La grande créature gémit et partit au galop à une
vitesse qui étonna le Chimiste. Le Docteur cria quelque chose à l’Ingénieur. Le véhicule
s’arrêta.
— Qu’est-ce que tu veux, grogna l’Ingénieur, tu ne l’emmèneras pas avec toi !
Le Docteur, gêné, ne sachant que faire, regardait, impuissant, le grand individu qui
l’observait de sa hauteur, se balançait sur ses pieds et émettait des sons coassants.
— Enferme-le dans la fusée. Il te suivra, lui conseilla l’Ingénieur.
— Ou endors-le, ajouta le Chimiste. Parce que, s’il court après nous, il peut attirer
quelqu’un.
C’est ce qui convainquit le Docteur. La jeep revint vers la fusée, immédiatement suivie par
le double qui faisait des bonds bizarres. Le docteur l’introduisit à travers le tunnel, tant
bien que mal, et réapparut après un quart d’heure, fâché et énervé.
— Je l’ai enfermé dans le hall de l’infirmerie, dit-il ; là, il n’y a ni verre, ni rien de
tranchant. Mais j’ai peur qu’il ne fasse du tapage.
— Non, non, répondit l’Ingénieur, ne te rends pas ridicule.
Le Docteur voulut répondre, assez sèchement, mais il se tut. Ils démarrèrent de nouveau,
contournèrent la fusée. Le Chimiste agitait le bras en signe d’adieu, bien qu’il ne vît plus
qu’un panache poussiéreux. Puis, il commença sa promenade autour du lanceur retranché
dans le sol.
Il se promenait ainsi depuis presque deux heures, lorsque parmi les calices sveltes qui
jetaient de longues ombres, apparut un nuage de poussière. Un disque rouge, ovale,
boursouflé par le soleil, venait d’effleurer l’horizon. Au nord, bleuissait toujours la marée
de nuages ; on ne sentait pas le froid qui venait habituellement à cette heure de la journée.
Il faisait lourd. Le Chimiste sortit de l’ombre de la fusée et aperçut la voiture qui sursautait
sur les sillons creusés par les disques volants.
Il courut vers la jeep qui roulait encore. Il n’avait pas besoin de demander les résultats de
l’expédition : le véhicule était assis lourdement sur ses pneus aplatis, on entendait le
clapotement de l’eau dans tous les bidons dont on occupait même le siège libre.
— Tout s’est bien passé ? demanda-t-il. L’Ingénieur enleva ses lunettes solaires et essuya
son visage couvert de poussière et de sueur.
— C’était très agréable, dit-il.
— Vous n’avez rencontré personne ?
— Si, les disques, comme toujours ; nous les avons évités de loin. Nous sommes passés de
l’autre côté des broussailles, celles avec un ravin, tu sais ? Là, il n’y a presque pas de
sillons. On a eu quelques ennuis avec le remplissage des bidons. On aimerait bien avoir
une petite pompe.
— Nous voulons aller encore une fois, dit le Physicien.
— Il faut d’abord transvaser l’eau.
— Eh ! C’est inutile, répondit le Physicien. Il y a là assez de bidons et de seaux vides, nous
en prendrons d’autres et après, on versera tout en une seule fois. D’accord ?
Ils se regardèrent tous les deux dans les yeux, comme s’ils avaient une pensée cachée. Le
Chimiste ne le remarqua pas, il était seulement frappé par leur hâte inhabituelle. Ils
descendirent les bidons, jetèrent ceux qui étaient vides – il n’y en avait pas beaucoup – et
partirent en vitesse, comme à l’incendie, provoquant des nuages de poussière. Le mur de
sable levé en l’air se maintenait encore au-dessus de la plaine, rougie par le soleil couchant,
lorsque le Coordinateur sortit du tunnel.
— Ils ne sont pas là, constata-t-il.
— Si, ils sont déjà revenus ; ils ont laissé les bidons pleins et emporté les vides et ils sont
partis encore une fois. Le Coordinateur était plutôt étonné que fâché.
— Comment ? Ils sont partis tout de suite ?
Il dit au Chimiste qu’il le remplacerait dans un moment et descendit à l’intérieur du
vaisseau pour répéter la nouvelle au Cybernéticien, occupé avec l’automate universel. Il
était difficile de lui parler. Il avait une vingtaine de transistors en bouche, et les crachait
dans sa main comme des noyaux. Quelques centaines de fils, sortis des intestins de
l’appareil, entouraient son cou ; il les peignait sur sa poitrine et les liait très vite ; ses doigts
vibraient en un mouvement constant et rapide. Parfois, il se figeait dans une immobilité
complète et, une bonne minute durant, il regardait dans une exaltation divine le grand
schéma suspendu devant son visage.
Le Coordinateur revint, remplaça le Chimiste, partit préparer le souper pour tout le monde.
Le Coordinateur, entre-temps, inscrivait des remarques pratiques dans la marge du livre de
réparations, inauguré par l’Ingénieur.
Depuis deux jours, ils se cassaient la tête ! Qu’allait-on faire avec quatre-vingt-dix mille
litres d’eau polluée, radioactive, qui remplissait tout l’espace au-dessus de l’entrée de
chargement. C’était un cercle vicieux apparemment insoluble qui exigeait néanmoins une
solution. Pour nettoyer l’eau, il fallait faire fonctionner les filtres et on ne pouvait accéder
au câble qui les alimentait qu’à l’endroit inondé.
Il existait bien dans le vaisseau un scaphandre de plongeur, mais il était insuffisant pour se
protéger contre les radiations ! L’adapter spécialement et le munir d’un blindage en plomb
ne valait pas la peine. Il était préférable d’attendre jusqu’à ce que les automates, mis en
marche, puissent plonger dans l’eau…
Le Coordinateur s’assit sous la proue de la fusée sur laquelle s’allumait, à intervalles
réguliers, la lampe éclair. Il écrivait dare-dare ses notes en profitant de chaque éclair de la
lampe, éclair qui ne durait que trois secondes. (Il en rirait plus tard en examinant ses
gribouillages écrits dans de telles conditions.) Il jeta un coup d’œil sur sa montre. Il était
dix heures.
Il se leva et se promena un peu. La lampe éclair rendait l’observation difficile. Il cherchait
les lumières de la jeep, mais ne voyait rien.
Il s’éloigna un peu, dans la direction d’où devait venir le véhicule.
Il tourna les yeux vers les étoiles – ce qu’il faisait toujours lorsqu’il était seul. La Voie
lactée s’élevait à pic dans l’obscurité. Son regard passa à gauche du Scorpion et s’arrêta,
étonné : les étoiles les plus claires du Capricorne étaient à peine visibles. Elles se perdaient
dans un éclat faible comme si la Voie lactée s’était élargie d’un coup en les avalant. Et
pourtant, elles étaient en dehors d’elle… Soudain, il comprit. Il y avait une lueur, là
justement, au-dessus de l’horizon oriental. Son cœur se mit à battre de plus en plus fort. Il
éprouva une gêne à la gorge qui disparut aussitôt.
Il avança, les mâchoires serrées. La lueur était blanchâtre, basse, et s’éteignait
irrégulièrement pour s’allumer de nouveau plusieurs fois. Il ferma les yeux en tendant les
oreilles dans le silence, mais il n’entendit que le battement de son sang. Les constellations
n’étaient plus visibles. Il se tint immobile, les yeux fixés sur l’horizon qui plongeait dans
l’aube embrumée.
Au début, il pensait retourner à la fusée et faire venir les autres au-dehors. Ils auraient pu
partir avec un lanceur. Ça prendrait trois heures au moins. Ils avaient non seulement la
jeep, mais aussi un petit hélicoptère, mais il se trouvait dans les zones inondées de la fusée
bloqué par les caisses. Ils n’avaient réussi à contrôler que la partie supérieure émergeant de
l’eau ; l’hélice s’était brisée dans la catastrophe. Quant à la cabine, elle devait être
impraticable. Restait le Défenseur. Il pensait qu’ils pourraient monter dedans, ouvrir à
distance la plaque de chargement dans la salle des machines, descendre à travers l’eau. Elle
partirait d’ailleurs si la plaque était ouverte. À l’intérieur du Défenseur, ils seraient
protégés contre la radioactivité… Il n’était pas sûr cependant que la plaque s’ouvrirait, sans
parler des conséquences : pour peu, tout le sol autour de la fusée deviendrait une grande
tache radioactive. Mais quand même, s’il était possible d’avoir au moins la certitude que la
plaque pouvait céder…
Il se dit qu’il allait attendre encore dix minutes le retour de la jeep, et s’il ne voyait pas les
lumières, il commencerait les recherches. Il était dix heures treize. Il laissa tomber son bras
avec la montre. Une lueur – oui, il ne se trompait pas – s’étendait lentement le long de
l’horizon, s’approchait déjà de l’Alpha de Phénix, s’enfuyait vers le nord par une raie, rose
au-dessus, blanchâtre et embrumée en dessous. Il jeta un coup d’œil sur sa montre. Il y
avait encore quatre minutes à attendre… Alors il aperçut les phares.
Au début, ce n’était qu’un ver luisant, une petite étoile, qui tremblait vite, puis les feux se
séparèrent, sautèrent, retombèrent de nouveau, et l’aveuglèrent. Il entendit le bruit des
roues qui tournaient. La jeep roulait rapidement mais avec prudence. Elle était du reste à
même d’augmenter encore sa vitesse ; la voir venir ainsi sans trop de hâte, le calma. Mais,
soudain, la colère monta en lui.
Sans s’en apercevoir, il s’éloigna de la fusée de trois cents pas ou même plus. La jeep
freina violemment, le Docteur s’écria :
— Monte !
Il accourut, sauta de côté à la place vide en repoussant le bidon et remarqua que celui-ci
était vide. Il regarda ses compagnons en apparence indemnes. Il se pencha en avant, toucha
le canon du lanceur ; il était froid.
Le Physicien répondit à son regard interrogatif par un coup d’œil qui ne signifiait rien. Il
attendit alors, sans parler, jusqu’à ce qu’ils abordent la fusée. L’Ingénieur braqua
violemment ; la force centrifuge enfonça le Coordinateur sur son siège, les bidons vides
claquèrent, et le véhicule s’immobilisa devant l’entrée du tunnel.
— L’eau s’est-elle évaporée ? demanda le Coordinateur.
— Nous n’avons pas pu prendre de l’eau, dit l’Ingénieur. Il se tourna vers lui sur son siège
mobile. Nous n’avons pas réussi à atteindre le ruisseau.
Il tendit le bras vers l’est.
Personne ne descendait. Le Coordinateur attendait en dardant un regard scrutateur sur le
Physicien et sur l’Ingénieur.
— Nous avons remarqué déjà la première fois des changements, dit le Physicien, mais
nous ne savions pas en quoi ils consistaient et nous voulions en apprendre plus.
— Et si c’était changé au point de vous rendre le retour impossible ? À quoi servirait cette
prudence ? dit le Coordinateur. Il ne cachait plus sa colère. Parlez ! dites tout en une fois !
Pas au compte-gouttes !
— Ils font quelque chose là, le long du ruisseau, devant et derrière, autour des collines,
dans toutes les vallées, le long des grands sillons, c’est sur des espaces kilométriques, dit le
Docteur. L’Ingénieur confirma d’un geste.
— La première fois, il faisait encore clair, nous avons remarqué des cortèges entiers de ces
grosses toupies, elles passaient en formant la lettre V en l’air et creusaient la terre en y
ouvrant des fossés. Nous ne les avons vues que sur le chemin du retour, du sommet d’une
colline, et elles ne me plaisaient guère.
— Qu’est-ce qui ne te plaisait pas ? demanda doucement le Coordinateur.
— Elles étaient triangulaires et le sommet de chaque triangle visait notre direction.
— Magnifique ! Et sans souffler mot, vous êtes partis encore une fois dans cette région ?
Tu sais comment s’appelle une telle conduite ?
— Nous avons pu commettre une erreur, dit l’Ingénieur. Nous l’avons certainement
commise, mais nous nous sommes aussi demandés si on devait aller plus loin ou pas, si
nous allions exposer notre vie, et ainsi de suite. Nous avons donc décidé d’agir sans vous
consulter. Je pensais en outre que les endroits où ils travaillent seraient éclairés le soir.
— Ils vous ont vus ?
— Il est presque sûr que non. En tout cas, nous n’avons vu aucun signe qui pourrait en
témoigner ; ils ne nous ont pas attaqués.
— Comment avez-vous roulé, alors ?
— Presque tout le temps sur la crête des collines, pas sur les sommets même, un peu plus
bas, pour ne pas être vus sur le fond du ciel. Et – cela va de soi – sans lumières. C’est pour
cette raison que nous sommes rentrés si tard.
— C’est-à-dire que vous êtes partis sans l’idée d’apporter de l’eau et que vous avez pris les
bidons pour tromper le Chimiste ?
— Non, ce n’était pas ainsi, dit le Docteur. Ils étaient toujours assis dans la voiture, tantôt à
la lumière de la lampe, tantôt dans l’obscurité, lorsque celle-ci s’éteignit.
— Nous avons voulu arriver au ruisseau de l’autre côté, beaucoup plus loin, mais nous
n’avons pas réussi.
— Pourquoi ? Le Coordinateur regardait l’Ingénieur. Celui-ci haussa les épaules.
— Peut-être des moulages. C’était pourtant trop liquide pour un métal en fusion.
— Dans quoi le transportaient-ils ?
— Dans rien. Ils mettaient quelque chose à côté des sillons, peut-être des tuyauteries, mais
je ne sais pas exactement.
— Le métal en fusion dans un tuyau ?!
— Je te rapporte ce que j’ai vu à travers l’obscurité avec des jumelles, dans des conditions
d’éclairage très mauvaises ! Le centre de chaque fossé brille comme un brûleur de mercure
et dans le voisinage, il fait noir. Nous ne nous sommes approchés nulle part plus près que
soixante-dix mètres.
La lampe éclair s’éteignit et, un court moment, ils ne se virent plus.
— Je pense qu’il vaudra mieux l’enlever, dit le Coordinateur, levant les yeux vers la lampe
au moment où elle se rallumait. Et il est préférable de le faire immédiatement.
— Qu’est-ce qu’il y a ? dit-il.
Ils remarquèrent alors le Chimiste qui sortait du tunnel et courait vers la jeep. Des
questions et des réponses se succédèrent aussitôt. Pendant cette conversation, l’Ingénieur
descendit dans la fusée et coupa l’arrivée du courant de la salle des machines.
La lampe s’alluma encore une dernière fois et céda à l’obscurité. La lueur à l’horizon
devenait plus distincte, mais semblait se déplacer plus au sud.
— Ils sont très nombreux là, dit l’Ingénieur, revenu à la surface. Il se tenait près de la fusée
et regardait la lueur. Son visage semblait gris dans le reflet de la lumière lointaine.
— Ces grosses toupies ?
— Non, les doubles. On voyait leurs silhouettes à la lumière de cette pâte versée dans les
fossés. Ils étaient très pressés. Ils les entouraient avec des grillages, derrière et sur les côtés.
Le devant, la partie tournée vers nous, était libre.
— Et quoi maintenant ? Nous allons croiser les bras en attendant ? dit le Chimiste d’une
voix énervée.
— Pas du tout, répondit le Coordinateur. Nous allons aussitôt vérifier les systèmes de
commande du Défenseur.
Ils se turent un moment et regardèrent encore la lueur qui, par moments, augmentait
d’intensité.
— Tu veux descendre l’eau ? demanda l’Ingénieur, assombri.
— Si longtemps qu’on le peut, non. J’y ai déjà pensé. Nous essayerons d’ouvrir la plaque.
Si les pièces de contrôle montrent que le mécanisme de fermeture fonctionne, nous allons
tout simplement la refermer et attendre. La plaque va s’ouvrir au cours de l’essai de
quelques millimètres seulement. Ce n’est pas un problème que de faire disparaître une
éventuelle tache radioactive de cette dimension. Nous allons y remédier. Grâce à cela, nous
aurons la certitude de pouvoir partir avec le Défenseur et d’avoir la liberté de la manœuvre.
— Au pire, il y aura une tache, répondit le Chimiste. Je voudrais savoir à quoi serviront
toutes ces expériences en cas d’attaque atomique ?
— Le céramite résistera jusqu’à trois cents mètres depuis le point zéro.
— Et si l’explosion était à cent ?
— Le Défenseur résistera à l’explosion à cent également.
— À condition d’être retranché corrigea le Physicien.
— Eh bien, quoi ? S’il le faut, nous allons retrancher le Défenseur.
— Si l’explosion est à quatre cents, la plaque se fermera thermiquement et tu ne sortiras
pas à l’extérieur ! Nous serons cuits comme des écrevisses !
— Tout cela n’a pas de sens. Pour le moment, les bombes ne tombent pas et, disons-le une
fois pour toutes, nous n’allons pas quitter la fusée. Si elle était détruite, de quoi ferait-on
une nouvelle ?
Le silence succéda aux paroles de l’Ingénieur.
— Attendez, dit le Physicien tout à coup, mais le Défenseur n’est pas complet ! Le
Cybernéticien a sorti les diodes !
— Celles de l’automate viseur. On peut viser sans l’automate. D’ailleurs, tu sais, lorsqu’on
tire avec des antiprotons, on peut toucher à côté du but, le résultat sera le même…
— Écoutez, je voudrais demander une chose… dit le Docteur. Ils se tournèrent tous vers
lui.
— Quoi ?
— Rien de spécial… je voudrais seulement demander ce que fait le double ?…
Après une seconde de silence, une salve de rires éclata.
— C’est du beau ! s’exclama l’Ingénieur. L’ambiance changea comme si le danger s’était
évaporé.
— Il dort, dit le Coordinateur. En tout cas, il dormait avant huit heures, lorsque j’ai jeté un
coup d’œil vers lui. En général, il est capable de dormir presque sans interruption. Est-ce
qu’il mange quelque chose ?
— Avec nous, il ne veut rien manger. Je ne sais pas ce qu’il mange en général. Il n’a
touché à rien de ce que je lui ai offert.
— Oui, chacun a ses peines, soupira l’Ingénieur. Il souriait dans l’obscurité.
— Attention ! (Une voix sortait du souterrain.) Attention ! Attention !!!
Ils se retournèrent violemment : une masse sombre sortit en grinçant du tunnel et
s’immobilisa. Le Cybernéticien, une lampe allumée fixée sur sa poitrine, surgit à leurs
yeux.
— Notre premier universel ! annonça-t-il triomphalement. Qu’est-ce qu’il y a ?… Il
considéra l’un après l’autre les visages éclairés de ses compagnons.
— Pour le moment, encore rien, répondit le Chimiste. Mais, il peut arriver plus que nous
ne désirons.
— Comment ? Nous avons l’automate, dit le Cybernéticien, désemparé.
— Vraiment ? Eh bien, dis-lui qu’il peut commencer.
— Commencer quoi ?
— Creuser des tombes !!!
Après cette exclamation, le Chimiste bouscula les autres et partit dans l’obscurité. Le
Coordinateur, immobile, le suivit du regard avant de s’élancer dans la même direction.
— Qu’est-ce qu’il a ? demanda le Cybernéticien, abasourdi et presque incrédule.
— Un choc, expliqua laconiquement l’Ingénieur. Ils préparent quelque chose contre nous
dans ces petites vallées à l’est. Nous l’avons constaté au cours de notre escapade. Ils nous
attaqueront probablement, mais comment ? On ne le sait pas.
— Attaquer ?
Le Cybernéticien était toujours sous l’impression de son travail et de son succès, et les
paroles de l’Ingénieur semblaient ne pas s’inscrire dans sa conscience. Les yeux largement
ouverts, il regarda ceux qui l’entouraient, se tourna ensuite vers la plaine, et vit à la lumière
de la lueur argentée, deux silhouettes qui fuyaient. Il fit volte-face : l’automate, dominant
les hommes, était tout près, immobile, comme taillé dans les rochers.
— Il faut faire quelque chose… chuchota-t-il presque à lui-même.
— Nous voulons faire fonctionner le Défenseur, dit le Physicien. On obtiendra un résultat
ou pas, il faut commencer le travail quand même. Dis au Coordinateur de nous envoyer le
Chimiste, nous descendons. Nous allons réparer les filtres. L’automate va joindre les
câbles. Viens ! (il appelait le Cybernéticien.) Le pire, c’est d’attendre les bras croisés.
Ils entrèrent dans le tunnel. L’automate, immobile pendant une seconde, se détourna alors
et partit à leur suite.
— Regarde, il a déjà le couplage rétroactif, dit l’Ingénieur au Docteur avec une nuance
d’admiration dans la voix. Il nous servira tout de suite, ajouta-t-il. Nous allons envoyer le
Noir chercher de l’eau. On ne peut pas donner des ordres oralement à l’immergé.
— Alors comment ? Par radio ? demanda le Docteur distraitement, comme s’il disait
n’importe quoi afin de ne pas interrompre la conversation. Il suivait les silhouettes noires
sur le fond de la lueur : elles étaient de nouveau de retour. Cela ressemblait à une
promenade nocturne sous les étoiles.
— Avec un micro-émetteur, tu le sais, dit l’Ingénieur, en suivant le regard du Docteur. Et il
continua sur le même ton : C’est parce qu’il avait déjà la certitude que nous allons
réussir…
— Oui. (Le Docteur consentit d’un signe de tête.) C’est pour cela qu’il se refusait ce matin
à quitter Éden…
— Ce n’est rien… (L’Ingénieur se tournait déjà vers l’entrée du tunnel.) Je le connais. Ça
lui passera, dès qu’on commencera.
— Oui, ça passera alors, consentit le Docteur, en se glissant après lui. L’Ingénieur retardait
la descente en essayant de scruter le visage du Docteur, se demandant s’il n’y avait pas de
moquerie dans ses paroles. Il ne vit rien car il faisait trop noir.
Un quart d’heure plus tard, le Coordinateur et le Chimiste descendirent à leur tour dans la
fusée. Avant le début des travaux, l’on avait envoyé le Noir à la surface pour qu’il élève un
rempart de terre haut de deux mètres autour de la sortie du tunnel, le tasse, le renforce,
ramasse les objets laissés dehors et les apporte à l’intérieur de la fusée. Ainsi, il ne restait à
l’extérieur que le lanceur retranché et la jeep. Ils ne voulaient pas perdre de temps à la
démonter, ni renoncer à l’aide de l’automate.
À minuit, ils se mirent activement à l’ouvrage. Le Cybernéticien vérifia toute l’installation
intérieure du Défenseur ; le Physicien et l’Ingénieur réglèrent la petite station des filtres
radioactifs ; le Coordinateur, en vêtement de sécurité, se penchait au-dessus d’un petit puits
à l’étage inférieur de la salle des machines. L’automate plongea au fond à travers le puits
pour travailler aux embranchements des câbles, à deux mètres sous l’eau.
On put constater que, même réparés, les filtres présentaient une transmittance réduite à
cause du manque de quelques sections tombées ; ils y remédièrent en accélérant la
circulation de l’eau. Son nettoyage se déroulait dans des conditions plutôt primitives. Le
Chimiste examinait le degré de la pollution radioactive, en analysant toutes les dix minutes
des échantillons du réservoir, car l’indicateur automatique ne fonctionnait pas et sa
réparation aurait pris le temps qui leur manquait.
À trois heures du matin, l’eau était pratiquement nettoyée. Le réservoir qui la contenait
était fêlé en trois endroits. Son inertie l’avait poussé en avant dans les lambourdes et son
disque frontalier avait cogné contre un des couples principaux du blindage. Au lieu de le
souder, pour gagner du temps, ils transvasèrent l’eau dans un réservoir supérieur vide. Une
telle disposition asymétrique du chargement était impensable dans des conditions
normales, mais pour le moment, la fusée ne se préparait pas à partir. Après le pompage de
l’eau, ils aérèrent le compartiment du fond avec de l’air comprimé. Un peu de sédiment
radioactif restait sur les parois, mais ils le bagatelisèrent, personne ne se proposant d’y
entrer pour le moment. Ils entreprirent ensuite le travail le plus important : l’ouverture de la
plaque de chargement. Les lumières de contrôle montraient que son mécanisme de
fermeture était apte à fonctionner. Il n’empêche qu’une première tentative avorta. Ils se
demandèrent un moment s’il ne fallait pas augmenter la pression dans les hydrauliques,
mais l’Ingénieur décida qu’il valait mieux l’examiner de l’extérieur. Ils montèrent donc à
la surface.
Il n’était pas facile d’atteindre la plaque de l’extérieur. Elle se trouvait sous le tronc de la
fusée, plus de quatre mètres sous le sol. Ils montèrent à la hâte un chantier de débris
métalliques – ce qui permit d’accélérer le travail ; l’automate souda les fragments d’acier
en une sorte de plate-forme laide, mais solide ; l’examen à la lumière du réflecteur et des
lampes commença alors.
Le ciel devenait gris à l’est, la lueur avait disparu, les étoiles pâlissaient lentement ; la
rosée descendait en grosses gouttes du tronc en plaques de céramite.
— C’est curieux, dit le Physicien, le mécanisme marche, la plaque à l’air impeccable, elle
n’a qu’un petit défaut : elle ne se laisse pas ouvrir.
— Je n’aime pas les miracles, dit le Cybernéticien. Avec le manche de sa lime, il frappa le
métal. Furieux, l’Ingénieur se taisait.
— Attendez, dit le Coordinateur, si nous essayions la vieille méthode éprouvée par les
générations précédentes ?…
Il souleva le marteau de huit kilos qui se trouvait à ses pieds sur le chantier.
— On peut percuter le bord, mais une seule fois et pas plus, accepta l’Ingénieur non sans
hésitation. Il n’aimait pas pareilles méthodes.
Le Coordinateur regarda de travers l’automate noir dont la silhouette à arêtes vives se
dessinait sur la grisaille de l’aube naissante. Appuyé contre la plate-forme, il pesa le
marteau dans sa main, prit son élan et frappa. Il tapait d’une manière rythmique, par le seul
élan de ses gestes ; le blindage répondait par un son court, assourdi, chaque coup tombant
quelques centimètres plus loin que le précédent. Il était très malaisé de frapper vers le haut,
mais l’effort physique lui était nécessaire. Soudain, la série des sons cadencés fut
perturbée : un gémissement retentit, et on aurait pu croire que la terre s’ouvrait sous la
fusée. Le Coordinateur cessa aussitôt de frapper. Ils entendirent un sifflement prolongé,
croissant, un vacarme sourd – le chantier frémit convulsivement.
— En bas ! cria le Physicien.
Ils sautèrent l’un après l’autre ; seul, l’automate ne bougea pas. Le jour commençait à se
lever. La plaine et le ciel étaient toujours couleur de cendre. Un deuxième soupir grognant
semblait les couvrir. Ils se recroquevillèrent instinctivement, enfouirent leur tête dans leurs
épaules, protégés par le grand corps de la fusée. Quelques centaines de mètres plus loin, un
geyser éclata à la verticale du sol : le bruit qui accompagnait l’explosion était étrangement
faible et étouffé.
Ils coururent vers le tunnel, suivis par l’automate, et s’y engouffrèrent, tandis que le
Coordinateur et l’Ingénieur demeuraient derrière la poitrine protectrice du rempart de terre.
L’horizon entier, à l’est, émettait des bruits, des foudres souterraines, remplissant la plaine
de vacarme. Les sifflements se multipliaient et il n’était plus possible d’y distinguer des
notes séparées. Les orgues célestes jouaient pianissimo ; on imaginait des troupeaux
d’avions à réaction invisibles, piquant sur eux directement du zénith. Tout l’avant-terrain
lançait de petits jets de sable et de terre ; des traînées d’eau traçaient des lignes presque
noires sur un ciel couleur de plomb, le sol frémissait constamment, de petites mottes se
détachaient du rempart et glissaient vers l’ouverture et le fond du tunnel.
— C’est une civilisation tout à fait normale, dit le Physicien, d’une voix assourdie. N’est-
ce pas ?
— Il n’y a que des survols et des vols trop courts, murmura l’Ingénieur.
Le Coordinateur ne put l’entendre. L’air piaillait sans cesse, le sable giclait, mais les
fontaines n’approchaient jamais de la fusée. Ils se tinrent ainsi, tête baissée, épaules
affaissées, quelques bonnes minutes, mais il n’y avait pas de changement. Le bruit de
tonnerre à l’horizon se fondit en une seule rumeur continuelle, basse, un fracas qui ne
cessait pas de se prolonger. Malgré de fréquentes explosions, les projectiles tombaient
presque silencieusement, et la terre, secouée violemment, s’émiettait toujours. Il faisait
déjà clair et ils pouvaient apercevoir de petits tas, semblables aux taupinières, qui
marquaient les endroits touchés.
— Apportez les jumelles ! cria le Coordinateur, se penchant vers l’intérieur du tunnel.
Un moment après, il les avait en main. Il ne disait rien à l’Ingénieur, s’étonnait
seulement… et de plus en plus. Il crut au début que c’était l’artillerie qui cherchait à régler
son tir, mais les projectiles tombaient toujours de la même manière. Il scruta la région avec
ses jumelles, vit une multitude de fontaines aux points d’impact, plus proches ou plus
éloignés ; aucune cependant n’approchait la fusée de plus de deux cents mètres.
— Qu’y a-t-il ? Ce n’est pas une attaque atomique ? N’est-ce pas ? Une voix étouffée
sortait du tunnel.
— Non ! Du calme ! répondit-il en forçant la voix. L’Ingénieur approcha le visage de son
oreille.
— Tu vois ? Il n’y a que des ratés !
— Je vois !
— Ils nous entourent de tous les côtés !
L’Ingénieur hocha la tête pour la deuxième fois, et scruta à son tour l’avant-terrain.
Le soleil pouvait se lever d’un moment à l’autre. L’azur dilué remplissait le ciel pâle et
délavé. Rien ne bougeait sur la plaine, à l’exception des panaches aux endroits touchés,
lesquels entouraient la fusée d’un cercle buissonneux se dissipant momentanément et se
levant de nouveau, telle une étrange haie vivante, qui entourait la colline et la fusée dressée
sur elle.
Le Coordinateur se décida tout à coup. Il sortit du tunnel et monta sur la colline en trois
bonds. Là, il se coucha à plat ventre et regarda dans la direction qui n’était pas visible du
tunnel. L’image était la même ; la large faucille des endroits touchés par le tir s’élevait en
buissons poussiéreux et frémissants.
Quelqu’un se jeta avec impétuosité à côté de lui, sur le sol sec. Couchés l’un à côté de
l’autre, regardant le spectacle, ils n’entendaient presque plus le fracas incessant à l’horizon.
Il venait en vagues ferreuses, s’éloignait parfois – ce qui n’était qu’un effet de vent,
réveillé par les premiers rayons du soleil.
— Ce ne sont pas des tirs ratés ! cria l’Ingénieur.
— Alors quoi ?
— Je ne sais pas. Attendons…
— Rentrons à l’intérieur !
Ils descendirent la côte. Quoique les projectiles ne tombassent pas tout près, il n’était
nullement agréable de rester sous la coupole du terrible hurlement. Ils s’engagèrent dans le
tunnel, placèrent l’automate à l’entrée et se rendirent à la bibliothèque où l’on entendait
moins de vacarme et ne sentait presque pas les secousses du sol.
— Alors quoi ?
— Ils veulent nous garder ainsi ? Nous faire mourir de faim ? demanda le Physicien
étonné, quand ils eurent raconté ce qu’ils avaient vu.
— Le diable le sait. Je voudrais voir de près un de ces projectiles, dit l’Ingénieur. S’ils
s’interrompent, il faudra aller voir et en apporter un.
— L’automate ira, dit l’Ingénieur froidement.
— L’automate ? gémit le Cybernéticien.
— Il n’aura rien, n’aie pas peur.
Ils sentirent un tremblement de la fusée, très faible, mais différent.
— Nous sommes touchés ! cria le Chimiste en sautant sur ses pieds.
— Allongement du tir ?… supposa le Coordinateur avec hésitation. Il monta dans le
tunnel. Rien ne paraissait changé en haut. L’horizon tonnait toujours, mais sous la proue de
la fusée, quelque chose de noir ressemblant à un sac de grenailles gisait sur le sable
ensoleillé. Il cherchait le lieu où le projectile bizarre avait pu se briser sur le blindage, mais
le céramite ne portait aucune trace. Avant que ceux qui se trouvaient derrière lui aient pu
l’en empêcher, il sauta en courant sur la proue, ramassa et jeta dans son étui à jumelles vide
les restes disséminés. Ils étaient encore chauds.
Il revint alors avec le butin et tout le monde se mit à crier sur lui, le Chimiste le plus fort.
— Tu es fou, tu sais ! Ça peut être radioactif !!
Ils se précipitèrent à l’intérieur. Heureusement, les restes n’étaient pas radioactifs, le
compteur d’impulsions, à leur contact ne réagit guère ; ils avaient néanmoins un aspect
insolite : pas de trace de blindage ou d’autre couche épaisse, tout simplement une multitude
de petits grumeaux qui s’écrasaient entre les doigts en une limaille métallique, graineuse et
grasse.
Le Physicien la regarda sous la lampe. Il leva les sourcils, sortit un microscope de
l’armoire, regarda encore une fois et s’écria :
— Oh ! oh ! Il collait littéralement à l’instrument.
— Ils nous envoient des montres…, dit le Chimiste d’une voix faible, après avoir regardé à
son tour.
Dans le champ visuel de l’instrument, on voyait éparpillés, en rouleaux ou en chaînettes,
des dizaines et des centaines de toutes petites roues dentelées, des ressorts excentriques,
des axes pliés. Ils tournèrent le microscope, y placèrent de nouveaux échantillons : ils
étaient identiques !
— Qu’est-ce que ça peut bien être ? s’écria L’Ingénieur. Le Physicien courut vers la
bibliothèque, les cheveux en désordre. Il s’arrêta un instant, jeta des regards égarés sur ses
compagnons et se remit à courir.
— Un mécanisme extrêmement compliqué, quelque chose de monstrueux… (L’ingénieur
pesait de la main une poignée de la poudre métallique.) Des milliards, si pas des billions de
ces petites roues maudites ! Montons, dit-il soudain, nous allons voir ce qui se passe.
La canonnade continuait, invariable. L’automate avait compté, depuis son arrivée à son
poste, mille cent neuf coups.
— Essayons d’ouvrir la plaque, dit le Chimiste, quand ils réintégrèrent de nouveau la
fusée. Le Cybernéticien se pencha au-dessus du microscope et examina les restes du
projectile, une portion après l’autre, sans répondre à ceux qui s’adressaient à lui.
Ne rien faire eût été stupide ! Ils gagnèrent bientôt la salle des machines. Les lumières de
contrôle du mécanisme de fermeture brûlaient toujours. L’Ingénieur bougea à peine la
poignée et l’indicateur obéit en vibrant : la plaque s’écarta. Il la referma aussitôt en
annonçant :
— Nous pouvons partir avec le Défenseur à n’importe quel moment.
— La plaque sera suspendue en l’air, observa le Physicien.
— Peu importe, elle ne sera qu’à un mètre et demi au maximum. Pour le Défenseur, ce
n’est rien du tout. Il passera.
Comme rien ne pressait plus, ils restèrent à la bibliothèque. Le Cybernéticien regardait
toujours au microscope. Il était fort excité.
— Laissez-le, il trouvera peut-être quelque chose, dit le Docteur. Et maintenant… nous
devons… travailler. Je propose qu’on continue les réparations.
Ils se levèrent lourdement. Que faire d’autre ? Ils descendirent tous les cinq à la cabine de
pilotage, où il y avait le plus de dégâts à réparer. Sur le tableau de distribution, il y avait
beaucoup de recherches pénibles et minutieuses à effectuer – un véritable travail
d’horloger. Ils vérifièrent chaque circuit, d’abord avec des interrupteurs débranchés,
ensuite sous le courant. De temps en temps, le Coordinateur montait dehors et rentrait
silencieux. Personne ne lui demandait rien. Dans la cabine enfoncée à quinze mètres sous
le sol, on sentait l’oscillation légère de la terre.
Le travail avançait malgré tout. Avec l’aide de l’automate, il aurait été peut-être plus
rapide, mais le poste d’observation était indispensable. L’automate avait compté jusqu’à
une heure plus de huit mille coups de tir.
Quoique personne n’eût faim, ils déjeunèrent – « pour la santé et pour être forts », comme
disait le Docteur. Maintenant, il n’y avait plus d’embarras avec la vaisselle, on la jetait tout
simplement dans la gueule de la machine.
Douze minutes après trois heures, les tremblements cessèrent. Ils abandonnèrent tous leurs
travaux et coururent à la surface. Un nuage cachait le soleil, toute la plaine réchauffée,
dorée, s’étendait en silence, la poussière soulevée par les explosions tombait doucement.
L’accalmie était totale.
— C’est fini ?… demanda le Physicien avec le doute dans la voix.
Le dernier coup enregistré par l’automate avait le numéro d’ordre dix mille six cent quatre.
Ils sortirent lentement du tunnel. Il ne se passait rien. À quelque deux cent cinquante
mètres, une bande de terre labourée entourait la fusée ; par endroits, certains entonnoirs
s’étaient effondrés ensemble, en formant des trous allongés.
Le Docteur s’empressa de monter sur le rempart.
— Ne monte pas encore, l’arrêta l’Ingénieur. Il vaut mieux attendre.
— Combien de temps ?
— Au moins une demi-heure et mieux encore, une heure.
— Des détonateurs à retardement ? Mais il n’y a pas de charges explosives !
— On ne le sait pas.
Le soleil jaillit d’un nuage et il se fit plus clair. Les hommes se tenaient debout et
regardaient. Le vent avait presque cessé, il se faisait de plus en plus chaud. Le
Coordinateur, le premier, entendit un bruit.
— Qu’est-ce que c’est ?
Ils dressèrent l’oreille : il leur sembla aussi percevoir un bruissement, comme des feuilles
remuées par le vent. Mais, dans le voisinage, il n’y avait ni feuilles, ni arbustes… Rien, à
part le sable labouré en rond. L’air était immobile, mort et chaud. Dans le lointain, il
vibrait de chaleur. Le bruit continuait.
— Ça vient de là ?
— Oui.
Ils chuchotaient. Le bruit venait actuellement de tous les côtés à la fois. Était-ce le sable
qui bougeait ?
— Il n’y a pas de vent…, dit le Chimiste tout bas.
— Non. Ce n’est pas le vent. C’est là, où se trouvent ces projectiles…
— J’irai là.
— Tu es fou ? Ce sont peut-être des détonateurs à retardement !
Le Chimiste pâlit. Il recula comme s’il voulait sauter dans le tunnel. Mais il faisait si clair,
un tel calme régnait, qu’il serra les dents et les poings et resta près de ses compagnons. Le
bruit persistait, régulier, rapide, venant de partout. Les hommes se tenaient courbés, les
muscles tendus, immobiles, presque dans l’attente inconsciente d’un coup ; c’était mille
fois pire que la canonnade ! Le soleil s’arrêta sur le zénith, des ombres cotonneuses
passèrent lentement sur la plaine. Les nuages à bases plates, serrés les uns contre les autres,
ressemblaient à des îles blanches.
Rien ne bougeait à l’horizon. C’était partout le désert, même les calices gris qui se
dessinaient auparavant en lignes fines sur le fond des dunes lointaines, même les calices
avaient disparu ! Ils ne l’avaient pas encore remarqué.
— Regardez ! cria le Physicien.
Il tendit le bras devant lui, mais ce qui arrivait, venait de partout à la fois et de tous les
côtés. On pouvait regarder dans n’importe quelle direction, on voyait invariablement la
même chose.
Le sol labouré, troué d’entonnoirs, frémit, bougea. Quelque chose de lumineux en sortait,
partout où les projectiles étaient tombés : une ligne presque égale, semblable à un peigne,
une ligne de germes brillants, en quatre, cinq, six rangs. Quelque chose poussait dans la
terre, si vite qu’on pouvait presque suivre des yeux cette croissance.
Un des hommes sortit du tunnel en courant, comme s’il ne voyait pas les autres, dans la
direction de la ligne de flammèches miroitantes. C’était le Cybernéticien. Ils crièrent et
coururent après lui.
— Je sais ! criait-il. Je sais !
Il tomba à genoux devant les rangs vitreux des germes qui étaient déjà à un doigt au-dessus
de la terre, gros comme un poing. Le sable bougeait délicatement autour de chaque brin,
quelque chose remuait fébrilement au centre, bouillonnait, travaillait. On entendait des
milliards de petits grains se répandre continuellement.
— Les spermatozoïdes mécaniques ! s’écria le Cybernéticien. Avec ses mains, il essayait
de rejeter la terre qui entourait les germes les plus proches. Ce n’était pas facile. Le sable
était chaud. Il leva les mains en l’air. Quelqu’un partit chercher les pelles, et ils
commencèrent à bêcher. De longues veines de la masse miroitante apparurent. Elles étaient
mêlées à la terre, avaient de nombreuses ramifications. La masse était dure, rendait un son
métallique sous les coups de pelle. Ayant creusé un trou d’un mètre de profondeur, ils
essayèrent d’arracher ces germes bizarres, mais ceux-ci ne cédèrent pas, tant ils étaient
accrochés les uns aux autres.
— Noir !!! cria le chœur des voix, comme d’une seule gorge. L’automate accourut, le sable
giclant sous ses pieds.
— Arrache ça !!!
Des tenailles se fermèrent sur les veines vitreuses qui avaient déjà la grosseur d’un bras
humain. Le torse métallique se tendit dans l’effort et ils virent les pieds de l’automate
entrer lentement dans la terre. Une musique très légère sortait de son corps. Il se redressait
en s’enfonçant.
— Cesse ! cria l’Ingénieur. Le Noir sortit difficilement de son trou et s’immobilisa.
Les hommes ne bougeaient pas davantage. La haie de glaces avait déjà un demi-mètre de
hauteur. Près de la terre, elle devenait plus foncée, d’un ton de bleu laiteux, et elle croissait
toujours.
— C’est donc ainsi, dit calmement le Coordinateur.
— Oui.
— Ils veulent nous enfermer ?
Les hommes se turent un instant.
— N’est-ce pas primitif ? Nous pourrions sortir maintenant, dit le Chimiste.
— En laissant la fusée, dit le Coordinateur, le vol de reconnaissance l’a bien examinée !
Regardez, ils ont tiré presque exactement dans les sillons creusés par leurs disques !
— En effet !
— Les spermatozoïdes non organiques, dit le Cybernéticien à ses compagnons qui se
calmaient déjà. Il essuya le sable et l’argile de ses mains. Les grains non organiques, les
semences, comprenez-vous ? Ils les ont plantés, avec leur artillerie !!!
— Ce n’est pas du métal, dit le Chimiste. Le Noir l’aurait plié. C’est une espèce de
supranite ou de céramite durci par un traitement approprié.
— Mais non ! C’est du sable, tout simplement ! s’écria le Cybernéticien. Tu ne comprends
pas ? Ces grains, c’est du métabolisme non organique ! Ils transforment le sable d’une
manière catalytique en un dérivé de silicium hautement moléculaire et ils produisent ces
veines qui puisent des sels minéraux dans la terre, exactement comme le font les plantes
avec leurs racines.
— Tu penses ? dit le Chimiste. Il s’agenouilla, toucha la surface luisante et leva la tête.
— Et s’ils rencontrent une autre sorte de terre ? demanda-t-il.
— Ils s’adaptent. J’en suis certain ! C’est pour cette raison qu’ils sont diablement
compliqués. Leur tâche est de produire la substance la plus dure, la plus résistante de toutes
celles qui sont à leur disposition.
— Si ce n’est que ça… le Défenseur mordra dedans. Et il ne se cassera pas les dents, sourit
l’Ingénieur.
— Nous ont-ils attaqués ? dit tout bas le Docteur. Ils le dévisagèrent avec étonnement.
— Et ceci n’est pas une attaque ?
— Non. Je dirais plutôt un essai de défense. Ils veulent nous isoler.
— Alors quoi ? Nous devons attendre passivement comme un ver dans l’éprouvette ?
— À quoi donc va servir le Défenseur ?
Ils hésitèrent un moment.
— Nous n’avons plus besoin d’eau. La fusée sera probablement réparée dans une semaine,
disons, dans une dizaine de jours. Les synthétiseurs atomiques fonctionneront dans les
heures les plus proches. Je ne pense pas qu’on nous mette sous cloche. C’est plutôt un mur
qu’une cloche. Cette palissade est infranchissable pour eux, alors ils pensent qu’elle l’est
aussi pour nous. Nous aurons de la nourriture grâce aux synthétiseurs, nous n’avons pas
besoin d’eux ; ils n’ont pas pu montrer plus clairement qu’ils ne désirent pas notre
présence…
Ils écoutaient, maussades, ce que le Docteur disait. L’Ingénieur regardait tout autour : les
bouts pointus de glaces étaient déjà à la hauteur de ses genoux et ils se touchaient
mutuellement, collaient les uns aux autres. Le bruit était maintenant pareil au
bourdonnement de milliers d’abeilles sortant de dessous la terre. Les racines bleues, au
fond de la tranchée, enflèrent, de plus en plus épaisses, aussi grosses que les troncs
d’arbres.
— Hé, amène ici le double, dit inopinément le Coordinateur. Le Docteur le regardait
comme s’il n’entendait pas.
— Maintenant ? Ici ? Pourquoi faire ?
— Je ne sais pas. C’est-à-dire… Je voudrais que tu l’amènes ici. Tu es d’accord ?
Le Docteur hocha la tête et partit. Les autres se tenaient silencieux au soleil, lorsqu’il
revint. Le géant nu sortit du tunnel en rampant difficilement, sauta au-dessus du rempart. Il
semblait gai et content d’être en compagnie du Docteur et bredouillait tout bas. Soudain,
son petit visage plat s’immobilisa, son œil bleu fixa quelque chose devant lui, il poussa un
soupir. Il se dressa de toute sa taille, gémit douloureusement. Faisant de grands bonds, il
courut vers les abattis de glace comme s’il voulait les renverser, fit le tour du cercle vitreux
en sautant d’une manière malhabile. Il gémissait en même temps sans cesse, toussait
étrangement. Il courut auprès du Docteur, se mit à pincer sa combinaison avec des doigts
noduleux, à gratter le tissu élastique. Il le regardait dans les yeux, transpirait, poussait le
Docteur en avant, reculait, revenait, regardait encore une fois. Puis, il réintroduisit son petit
torse dans le grand tronc en émettant un bruit désagréable et retourna vers le trou noir du
tunnel.
Pendant une seconde encore, les hommes virent glisser au bord du tunnel ses semelles
plates, tremblantes. Ils ne soufflaient mot.
— T’attendais-tu à une telle réaction ? demanda le Docteur.
— Non… je ne sais pas. Vraiment. J’ai pensé seulement que peut-être, cela ne lui était pas
inconnu. Je m’attendais à une réaction quelconque – incompréhensible, oui, mais pas
comme celle-ci…
— Veux-tu dire que cette réaction est compréhensible ? murmura le Physicien.
— Dans un certain sens, si, répondit le Docteur. Il connaît ça. Ou il connaît quelque chose
de semblable. Il en a peur, pour lui, c’est un phénomène terrible, probablement un danger
mortel.
— Une exécution… mode Éden ? souffla le Chimiste tout bas.
— Je ne sais pas. En tout cas, cela pourrait signifier que l’emploi du « mur vivant » n’est
pas seulement dirigé contre nous. On peut le planter également sans l’artillerie.
— Il a peut-être peur de tout ce qui brille ? dit le Physicien. Une simple association. Ceci
expliquerait l’histoire de la ceinture de glaces.
— Non, je lui ai montré le miroir, il n’avait pas peur et ne montrait aucun intérêt, répondit
le Docteur.
— Donc, il n’est ni bête, ni insuffisamment développé, lança le Physicien. Il se tenait près
des abattis de glaces qui lui arrivaient jusqu’à la taille.
— Le chien sur lequel on a tiré a peur du fusil.
— Écoutez, dit le Coordinateur, il me semble que nous sommes au point mort, dans une
impasse. Que faire à présent ? Les réparations, oui, il faut les faire, ça se comprend tout
seul, mais je voudrais…
— Une nouvelle expédition ? suggéra le Docteur. L’Ingénieur sourit sans gaieté.
— C’est vrai ? Je vais toujours avec toi. Où ? En ville ?
— Ça pourrait nous mener à une bagarre, lança rapidement le Docteur. Mais tu dois te
pourvoir du Défenseur. Au degré de la civilisation que nous avons atteint dans un effort
commun, en disposant d’un lanceur d’antiprotons, tu ne t’apercevras même pas quand tu
commenceras à tirer. Il faudrait éviter le combat à tout prix. La guerre est la pire des
méthodes pour étudier la culture étrangère.
— Je n’ai pas pensé à la guerre, répondit le Coordinateur. Le Défenseur constitue une
cachette excellente, parce qu’il peut supporter beaucoup. Tout semble indiquer que la
population d’Éden comprend de nombreuses couches et que nous ne sommes pas encore
entrés en relation avec la classe qui entreprend des actions intelligentes. Je me rends
compte qu’une éventuelle escapade en ville pourrait être comprise comme une contre-
attaque. Il nous reste cependant un secteur non exploré, celui de l’ouest. Deux hommes
suffisent, les autres peuvent rester pour travailler dans la fusée.
— Toi et l’Ingénieur ?
— Pas nécessairement. Je peux aller avec Henri, si tu veux.
— Dans ce cas, il me faudra quelqu’un qui connaisse bien le Défenseur, dit l’Ingénieur.
— Qui veut partir ?
Ils le voulaient tous. Le Coordinateur sourit malgré lui.
— À peine les canons cessent-ils de tirer que le venin de la curiosité les ronge, récita-t-il.
— Nous partons, alors, annonça l’Ingénieur. Naturellement, le Docteur veut nous
accompagner en sa qualité de représentant du bon sens et de la douceur. Fort bien.
Heureusement que tu restes, dit-il au Coordinateur, car tu connais l’ordre des travaux. Que
le Noir s’occupe d’une grue, mais ne commencez pas à creuser sous la fusée avant notre
retour. Je voudrais encore vérifier les calculs statiques.
— Comme représentant du bon sens, je demande quel est le but de l’expédition ? dit le
Docteur. En ouvrant un passage dans la haie de miroirs, nous entrons déjà dans le conflit
ouvert, indépendamment du fait que nous le désirions ou pas.
— Fais une contre-proposition, répliqua l’Ingénieur. Ils parlaient au milieu du murmure
chantant de la haie qui croissait constamment et allait bientôt dépasser leurs têtes. Le soleil
brisait ses rayons sur les veines entremêlées et semait des étincelles colorées et blanches.
— Je n’en ai pas, avoua le Docteur. Les événements nous dépassent toujours et tous les
plans établis à l’avance nous ont chaque fois déçus. Le plus raisonnable serait peut-être de
s’abstenir de toute excursion. Dans quelques jours, la fusée sera prête à décoller ; en
contournant la planète sur une petite hauteur, nous pourrons apprendre probablement
davantage et être moins gênés qu’actuellement.
— Tu ne le crois pas toi-même, dit l’Ingénieur. Si nous ne pouvons pas apprendre grand-
chose de près, comment veux-tu apprendre quoi que ce soit en volant au-delà de
l’atmosphère ? Et le bon sens… mon Dieu… Si les gens étaient sensés, nous ne nous
trouverions pas ici. Qu’y a-t-il de raisonnable dans les fusées volant vers les étoiles ?
— La démagogie, murmura le Docteur. Je savais que je ne vous convaincrais pas, ajouta-t-
il. Il passa lentement le long de la palissade vitreuse.
Les autres rentraient dans la fusée.
— Surtout, ne compte pas sur des découvertes sensationnelles, je suppose qu’à l’ouest, il y
a des terrains identiques à celui que nous voyons ici, dit le Coordinateur à l’Ingénieur.
— Comment le sais-tu ?
— Nous n’avons pas pu atterrir juste au milieu d’une tache désertique. Au nord, une
fabrique ; à l’est, une ville ; au sud, un terrain montagneux avec, dans la vallée, une sorte
de « ville ». Il est plus vraisemblable donc que nous nous trouvons au bord d’une pointe
avancée par le désert qui s’élargit de plus en plus vers l’ouest.
— C’est possible. Nous verrons.
X
Quelques minutes après quatre heures, la plaque de l’entrée de chargement frémit et
descendit lentement vers le bas comme la mâchoire d’un requin. Elle s’arrêta à plus d’un
mètre au-dessus de la terre, formant ainsi un pont oblique. Groupés sous la fusée, les
hommes se tenaient, les têtes levées, des deux côtés de l’ouverture. Dans la profondeur du
trou, on voyait d’abord les chenilles largement écartées qui avançaient tout droit avec un
grondement croissant, comme si la grosse machine voulait sauter en l’air ; pendant un
instant, ils virent son fond gris-jaune – et soudain le géant se pencha violemment en avant,
frappa de ses chenilles en grondant sur le pont suspendu, le descendit, traversa le trou d’un
mètre qui le séparait de l’autre bord s’agrippa au sol par la proue et le mordit. En une
fraction de seconde, on put croire que les deux rubans de lamelles profilées s’arrêtaient,
mais le Défenseur s’ébranla, leva sa tête aplatie et avança avec un murmure chantant, une
vingtaine de mètres sur le terrain.
— Et maintenant, mes chers amis, dit l’Ingénieur en se penchant par une petite ouverture à
l’arrière, cachez-vous dans la fusée, il va faire chaud. N’en sortez pas avant une demi-
heure. Mieux encore, envoyez d’abord le Noir, qu’il examine la radioactivité résiduelle.
La plaque se referma. Les trois hommes entrèrent dans le tunnel et amenèrent l’automate
avec eux. À l’entrée, apparut un bouclier bombé, poussé de l’intérieur, qui remplissait
hermétiquement toute l’ouverture. Le Défenseur ne bougeait pas. L’Ingénieur frotta
d’abord les écrans, vérifia les cadrans des horloges, et dit enfin calmement :
— Nous commençons.
Le « museau » du Défenseur, court et fin, muni de rouleaux en bas et en haut, démarra dans
la direction de l’ouest.
L’Ingénieur regardait le croisement de lignes noires sur le viseur, en le concentrant sur la
masse vitreuse de la palissade ; il jeta un coup d’œil de côté, cherchant la position de trois
disques blanc, rouge, bleu – et pressa la pédale.
L’écran était noir, ainsi que de la suie. Pendant un instant, l’air émit un bruit bizarre
comme si le géant disait « ouf », la bouche collée à la terre, avant de se secouer. L’écran
s’éclaira.
Un nuage flamboyant s’élargissait de tous côtés, l’air ondulait violemment autour de lui,
comme le verre liquide. La haie de glaces disparut sur une largeur de dix mètres ; dans le
trou aux bords rougis par le feu, remués, boursouflés, la vapeur bouillonnait. Dans un
rayon de quinze pas, le sable vitrifié lançait des étincelles au soleil. La cendre blanche,
extrêmement légère, volant presque, tombait sur le Défenseur.
— J’en ai mis un peu trop, pensa l’Ingénieur, mais il dit seulement : Tout est en ordre, nous
continuons. Le corps trapu du Défenseur frémit et démarra légèrement dans la direction de
la brèche.
Ils l’atteignirent avec un balancement insignifiant : il y avait au fond un peu de liquide
brûlant – la silice fondue.
« En réalité, nous sommes des malfaiteurs, pensait le Docteur, qu’est-ce que je fais ici ? »
L’Ingénieur rectifia la direction et accéléra. Le Défenseur roulait comme sur une
autostrade, la surface intérieure des chenilles clappant doucement sur les rouleaux
conducteurs. On approchait les soixante kilomètres à l’heure, sans le sentir.
— Peut-on ouvrir ? demanda le Docteur. Assis bas dans un petit fauteuil, il avait au-dessus
de l’épaule un écran bombé, semblable à un hublot de navire.
— Bien sûr qu’on le peut, consentit l’Ingénieur, seulement… Il mit en marche le
compresseur. La couronne, à la base de la tourelle, laissa échapper une solution incolore en
filets très fins, comme des aiguilles, qui rinça le blindage et enleva les restes des cendres
radioactives. Avec la clarté, la tête blindée s’ouvrit, son couvercle glissa en arrière, tandis
que ses flancs basculaient.
Ils roulaient, protégés uniquement par une vitre, épaisse convexe, qui entourait les sièges.
Le vent entrait par le toit ouvert et les décoiffait.
— Il me semble que le Coordinateur avait raison, murmura le Chimiste peu après.
Le paysage ne changeait guère. Ils avançaient à travers la mer de sable, le véhicule lourd
balançant doucement, toujours au même rythme. Les dunes bossues qu’ils traversaient
ressemblaient à de grosses nageoires. L’Ingénieur augmenta la vitesse, mais le véhicule se
mit alors à sursauter ; les chenilles sifflaient terriblement, l’avant sautait d’une dune
directement au sommet d’une autre, s’enlisait pour un moment, rejetait de lourds nuages de
sable, qui tombaient même quelquefois à l’intérieur de la voiture.
Le balancement excessif cessa cependant à la vitesse de cinquante kilomètres. Ils roulèrent
ainsi pendant deux heures.
« Oui, il avait raison », se dit l’Ingénieur, et il changea un peu la direction, de l’ouest en
sud-ouest.
L’heure suivante du voyage n’apporta aucune variation. Ils tournèrent encore une fois et se
dirigèrent carrément vers le sud-ouest. Ils avaient déjà parcouru cent quarante kilomètres.
La couleur du sable changeait lentement, d’abord blanc et friable, puis, après leur passage,
parmi des tresses longues et bouclées, lourd et rougeâtre. La poussière, jetée en l’air par les
chenilles retombait immédiatement. Les dunes devinrent plus basses et plus séparées les
unes des autres. De temps en temps, ils voyaient les tiges sèches des arbustes recouverts
par le sable. Dans le lointain, se profilaient de petites taches indistinctes, situées un peu en
dehors de leur direction de marche. L’Ingénieur tourna vers elles. Les taches grandirent
rapidement. Quelques minutes plus tard, ils aperçurent des plaques verticales qui se
dressaient dans les sables, pareilles aux éléments d’un mur. Le conducteur ralentit en
entrant dans le passage étroit entre les murs inclinés, rongés par l’érosion. Un grand tronc
en pierre gisait au milieu et empêchait la circulation. Le Défenseur leva la tête, traversa
l’obstacle sans encombre. Ils se trouvèrent dans une rue étroite ; à travers les brèches et les
fentes, entre les plaques restées séparées, on voyait d’autres fragments de ruines, toutes
attaquées profondément par les couches horizontales de l’érosion.
Ils quittèrent la cité des ruines et pénétrèrent dans l’espace libre. Des dunes apparurent de
nouveau, mais elles étaient tassées, comme battues, et ici la poussière ne s’envolait pas,
tandis que le terrain descendait lentement. Ils roulaient à présent sur une pente douce ; dans
le lointain, en bas, l’on apercevait les rochers en forme de massues et des contours
blanchâtres de ruines.
La déclivité était terminée. Ils traversèrent le fond tapissé de pierres tachées et gravirent la
pente située sur le versant opposé, étendu jusqu’à l’horizon. Les chenilles ne s’enfonçaient
pas dans le sable, le sol était plus dur, les premières touffes de broussailles à grappes,
presque noires, surgirent à leurs yeux. Sous le soleil bas, elles reflétaient une couleur rouge
cerise, comme si le sang remplissait les petites boules sur les feuilles. Plus loin encore, vers
le sud-ouest, les buissons devenaient plus hauts et ils fermaient le chemin par endroits. Le
Défenseur fonçait à travers, plongeait jusqu’au milieu des chenilles, ne ralentissait presque
pas ; il émettait en même temps un bruit désagréable, accompagné du craquement des
milliers de petites boules écrasées, d’où giclait un cambouis foncé, collant, qui éclaboussait
les plaques de céramite et même tout le corps du Défenseur jusqu’à la tourelle en le
couvrant d’une couche brun-roux.
Ils firent ainsi deux cents kilomètres. Le soleil touchait déjà l’horizon occidental, l’ombre
très allongée du véhicule ondulait, se pliait, s’étirait de plus en plus. Soudain, un terrible
grincement retentit sous le Défenseur qui s’éleva légèrement et retomba ensuite dans
quelque chose qui giclait avec un grincement prolongé. L’Ingénieur freina, mais ils
roulèrent encore une quinzaine de mètres avant que le véhicule ne s’arrêtât. Dans une large
ornière ouverte à travers le fourré, ils aperçurent des morceaux de constructions rouillées,
écrasés sous le poids du Défenseur, mélangés aux restes des buissons cassés. Ils partirent
plus loin et ils en écrasèrent d’autres, mais cette fois avec une seule chenille. C’étaient des
débris, des cadres pliés, ajourés, des feuilles de tôle percées, des morceaux de grilles
cassées, à travers lesquelles poussaient les buissons aux petites verrues. Le Défenseur
morcela tous ces débris, les pétrit, les mélangea au cambouis, en pressant les grains écrasés
sur la pâte grinçante. Après un certain temps, le mur de buissons parut plus élevé, le
grincement désagréable et le crissement du fer rouillé cessèrent, et les tiges aux verrues qui
frottaient le blindage s’écartèrent. Le véhicule entra dans un chemin large d’une quinzaine
de mètres. De l’autre côté, se dressait une paroi foncée d’un fourré pareil à celui qu’ils
venaient de quitter. L’Ingénieur tourna sur place et ils se dirigèrent vers un chemin qui
ressemblait à un coupe-feu forestier, le fond en argile battu, avec parfois des traces d’eau
dégoulinante.
Le chemin n’était pas rectiligne ; par moments, la moitié du disque solaire rouge, brûlant,
se plaçait devant la machine, leur blessant les yeux. À certains tournants, il se cachait et
déchirait de ses éclairs sanglants le fourré d’encre, à deux ou trois mètres de là. Le chemin
se rétrécissait, la déclivité augmentait ; ils aperçurent tout à coup le disque énorme du
soleil couchant. Quelques centaines de mètres plus bas s’étendait un espace multicolore.
Au fond, brûlait une surface d’eau reflétant la rougeur du soleil. La rive du lac, inégale,
couverte de taches foncées de broussailles, montrait des renforcements artificiels, des
machines sur des pieds de soutien. Plus près, presque sous la pente de l’escarpement sur le
bord duquel s’était brusquement arrêté le Défenseur, on voyait une mosaïque irrégulière de
bâtiments. Des rangées de mâts à l’éclat brillant, pas plus grands qu’une allumette, se
suivaient le long des raies claires. Une grande animation régnait en bas, des colonnes de
points gris, blancs et bruns rampaient dans des directions différentes, se mélangeaient
mutuellement formaient par endroits des groupes compacts et se séparaient en longues
ficelles tirées. Tout ce terrain habité clignotait sans cesse, lançait de petites étincelles,
comme si les habitants fermaient et ouvraient les fenêtres de leurs maisons aux vitres
reflétant le soleil. Le Docteur poussa un cri d’admiration :
— Henri ! Tu as réussi ! Enfin quelque chose de normal, la vie ordinaire, et quel poste
d’observation !!!
Ce disant, il sortait déjà les pieds par le bord de la tourelle ouverte. L’Ingénieur l’arrêta :
— Attends, tu vois le soleil ? Il va se coucher dans cinq minutes et nous ne verrons plus
rien. Tu dois d’abord filmer tout ce panorama et très vite, autrement nous n’y réussirons
plus.
Le Chimiste sortait déjà les caméras qui étaient sous les fauteuils ; ils l’aidèrent à placer le
plus grand téléobjectif, semblable au canon d’un tromblon ; pour aller plus vite, ils jetèrent
les statifs par terre. L’Ingénieur déroula le cordon en nylon, en accrocha le bout au bord de
la tourelle. Il jeta ensuite le reste de la corde sur le capot du Défenseur et sauta sur le sol.
Les deux autres prenaient déjà les statifs, couraient au bord de l’escarpement, lui à leurs
trousses avec, en main, deux bouts du cordon, qu’il rattacha au crochet de leur ceinture.
— Attention, vous avez failli tomber, dit-il. Le disque du soleil descendait dans l’eau du
lac en flammes, au moment où ils plaçaient enfin la caméra. Le murmure monotone du
mécanisme se fit entendre et le grand objectif regarda vers le bas. Le Docteur s’agenouilla,
soutenant les pieds du statif qui risquait de tomber dans le précipice. Le Chimiste jeta un
coup d’œil dans le viseur. Il fit une grimace.
— Il éblouit fatalement ! cria-t-il. Donne les blendes !
L’Ingénieur courut en haut, apporta un plus grand protège-soleil, et ils recommencèrent à
tourner avec hâte. La moitié du disque solaire était déjà derrière l’horizon. L’Ingénieur,
tenant les glissières des deux mains, dirigeait régulièrement la caméra à gauche et à droite.
Le Chimiste arrêtait parfois ce mouvement, en dirigeant l’objectif vers les endroits où il
apercevait dans le petit champ du viseur la circulation dense des taches et des formes : il
manipulait le transfocateur, en changeant la distance focale. Le Docteur était toujours à
genoux. La caméra murmurait doucement, le ruban tombait des tambours. Le premier
déroulé, ils changèrent vite les bobines comme s’il y avait un incendie et placèrent le
deuxième. Il n’y avait plus qu’un bout du disque solaire au-dessus de l’eau qui
s’assombrissait, lorsque l’objectif se pencha tout à fait vers le bas sur la plus grande
concentration du mouvement. Le Docteur, penché jusqu’à la taille, était suspendu à une
corde tendue, ne pouvant pas agir autrement. Il voyait devant lui des plis d’argile rousse
s’étendant vers le bas, éclairés d’un rouge qui faiblissait. Pendant qu’on tournait les
derniers mètres de la deuxième bobine, le disque rouge s’éteignit. Le ciel était encore plein
d’éclat, mais la plaine et le lac étaient déjà couverts d’ombre grise ; à part le clignotement
d’une petite lumière, on n’y voyait rien. Toujours attaché à la corde, le Docteur se redressa.
Ils portèrent la caméra à trois, prudemment, comme un trésor.
— Tu penses qu’ils sont réussis ? demanda le Chimiste à l’Ingénieur.
— Une partie au moins. Certaines prises peuvent être ratées. Nous allons le voir après
notre retour à la fusée. S’il le faut, on peut même venir ici encore une fois.
Ils rangèrent la caméra, les bobines et les statifs et retournèrent encore une fois sur le bord
de l’escarpement. Ce ne fut qu’alors qu’ils remarquèrent que le bord du lac s’élevait, à
l’est, tout droit vers le haut, en passant au fond du paysage en un mur rocailleux, irrégulier,
éclairé sur les sommets d’un reflet rose. Au-dessus, dans le lointain, une colonne de fumée
brune battait l’azur du ciel où étaient visibles les premières étoiles. Le sommet – ainsi
qu’un champignon – immobile un moment, s’écrasa ensuite derrière la barrière
montagneuse, disparaissant à leurs yeux.
— Ah ! Mais c’est là que se trouve la vallée ! cria le Chimiste, en s’adressant au Docteur.
Ils regardèrent de nouveau en bas. Des cortèges d’étincelles blanches et vertes rampaient
lentement dans des directions différentes, longeant les bords du lac, tournaient, fondaient
en petits ruisseaux au cours lent et irrégulier, s’éteignaient parfois, alors que d’autres plus
grands surgissaient. Le crépuscule tombait lentement, et le nombre des lumières
augmentait. Au-dessus d’eux le fourré haut et noir murmurait avec douceur. Ils se
détournèrent avec regret, emportant dans leurs yeux la belle image du lac qui reflétait les
étoiles laiteuses et brillantes.
En marchant sur le fond argileux du sentier, le Docteur demanda au Chimiste :
— Qu’as-tu vu ?
L’autre sourit, embarrassé :
— Rien. Je n’ai pas pensé à ce que je regardais, je m’efforçais de maintenir la netteté du
filin. Henri a roulé si vite dans l’une et l’autre direction que je n’ai pu me rendre compte de
rien.
— Peu importe, dit l’Ingénieur. (Il s’appuya sur le blindage refroidi du Défenseur.) Nous
faisions deux cents photos à la seconde, tout ce qui se passait là, nous le verrons après
développement ; et maintenant, nous rentrons !
— Une excursion idyllique, murmura le Docteur. Ils commencèrent à grimper. L’Ingénieur
déplaça les pinnules du télé-écran. Ils montèrent un moment en faisant marche arrière,
tournèrent dans un endroit plus large et prirent la direction du nord.
— Nous n’allons pas rentrer par le même chemin, dit l’Ingénieur, c’est faire inutilement
cent kilomètres de plus. Je vais passer par le sentier tant que ce sera possible, et nous
serons sur place dans deux heures.
XI
La route n’allait pas tout droit. La déclivité était moindre, les parois du fourré frappaient
parfois de leurs tiges la surface vitreuse de la tourelle ; de temps en temps, une gousse à
grains tombait sur les genoux du Chimiste ou du Docteur. Ce dernier porta à son nez une
grappe non développée et s’étonna :
— Ça sent bon, dit-il.
Ils étaient tous de bonne humeur. Le ciel rempli d’étincelles augmentait en relief et en
profondeur, le serpent de la Voie lactée se consumait par gros morceaux, les souffles du
vent peignaient le fourré avec un bruit léger. Le Défenseur avançait mollement en faisant
entendre un murmure chantant, à peine audible.
— C’est curieux qu’il n’y ait pas de tentacules sur Éden. Dans tous les livres que j’ai lus, il
y avait toujours beaucoup de tentacules qui s’étirent en spirales et étouffent.
— Leurs habitants ont six doigts, ajouta le Chimiste. Presque toujours six. Tu ne sais pas
pourquoi ?
— Six, c’est un chiffre mystique, répondit le Docteur. Deux fois trois font six et si on rate
quelque chose deux fois, on réussit la troisième fois.
— Cesse de dire des bêtises, car je vais me perdre, dit l’Ingénieur, assis plus haut. Il
n’arrivait pas à se décider à brancher les phares, quoiqu’il ne vît plus rien, mais la nuit était
belle. Il savait qu’il allait perdre cette impression dès que les feux seraient allumés. Il
n’avait pas envie de rouler sur les indications du radar ; d’ailleurs, il aurait fallu fermer la
tourelle pour l’utiliser ! Il voyait à peine ses propres mains sur le volant, seuls les
indicateurs et les horloges sur les tableaux, devant lui, en bas, au fond du véhicule,
brûlaient d’un feu rose et céladon, tandis que les aiguilles des indicateurs atomiques
faisaient trembler délicatement leurs étoiles orange.
— Tu peux entrer en contact avec la fusée ? demanda le Docteur.
— Non, répondit l’Ingénieur. La zone Heaviside n’existe pas ici, ou plutôt elle existe, mais
trouée comme un tamis. Il n’est pas possible d’émettre sur des ondes courtes et nous
n’avons pas eu le temps de construire un autre émetteur. Tu le sais, n’est-ce pas ?
Peu de temps après, les chenilles grincèrent, le véhicule balança. L’Ingénieur alluma les
feux et remarqua qu’ils roulaient sur de grosses pierres blanches et rondes. En haut, au-
dessus des broussailles, se dressaient des formes fantastiques des rochers calcaires. Ils
avançaient sur le fond d’un ravin sec.
Cela ne lui plut pas. Il ne savait où ce chemin pouvait les conduire et même le Défenseur
serait incapable de monter sur des pentes aussi abruptes. Ils continuaient néanmoins à
progresser. Les pierres étaient de plus en plus fréquentes et il n’y avait que des groupes
d’arbustes séparés, noirs dans la lumière des phares. La route serpentait, elle montait
d’abord, puis passait sur un terrain plat ; les rochers diminuaient de hauteur d’un côté et
disparaissaient ensuite. Ils entrèrent dans une prairie, légèrement inclinée, encadrée par des
seuils calcaires ; de petits chenaux d’écoulement en descendaient. De longues tiges qui, à
la lumière, prenaient la teinte vert argent sarmentaient sur le sol entre les pierres.
Depuis un quart d’heure déjà, ils roulaient avec une déviation excessive vers le nord-est et
il était temps de reprendre la direction appropriée, mais la barrière calcaire le long de
laquelle ils avançaient ne le permettait pas.
— Nous avons quand même de la chance, dit brusquement le Chimiste, nous aurions pu
tomber dans le lac, ou sur des rochers, je doute que nous ayons été indemnes dans ce cas.
— C’est vrai, dit l’Ingénieur, et il ajouta : attendez un peu…
La route était bloquée par une forme poilue, une sorte de filet à frange de crins. Le
Défenseur s’approcha lentement de cet obstacle, y pénétra de son avant et l’Ingénieur
pressa légèrement sur l’accélérateur. Le bizarre filet se déchira et disparut, enfoncé dans le
sol par les chenilles. Les phares péchèrent dans l’obscurité de hautes formes noires, toute
une forêt ressemblant à une armée pétrifiée et rangée en ordre ; ils faillirent même heurter
un monument pointu. Le grand phare du milieu s’alluma, lécha la colonne noire, monta
jusqu’à son sommet.
C’était une statue de dimensions surhumaines, dans laquelle on pouvait reconnaître avec un
certain effort un torse de double, du petit « double » seulement. Il avait les bras croisés en
haut, le petit visage concave avec quatre orbites, différent de ceux qu’ils connaissaient. Il
se penchait de côté, comme s’il les regardait de ses orbites vides.
L’impression était si forte que, pendant longtemps, personne ne parla : puis, la langue du
phare abandonna la statue, courut tout droit dans les ténèbres, frappant de ses feux d’autres
statues, les unes hautes et sveltes, d’autres basses, aux torses noirs, tachetés çà et là. On en
voyait de blanches, comme sculptées dans l’ivoire. Elles avaient toutes quatre yeux,
certaines étaient déformées, boursouflées, avec un front énorme, bombé. Plus loin encore, à
deux cents mètres de l’endroit où s’était arrêté le Défenseur, courait un mur ; des bras
d’une grandeur surnaturelle, écartés, croisés, entrelacés, sortaient de ce mur, semblant
indiquer de leur geste des côtés distincts du ciel étoilé.
— On dirait… un cimetière, chuchota le Chimiste.
Le Docteur montait déjà sur le blindage arrière. Le Chimiste le suivit. L’Ingénieur tourna
le cône du phare dans une autre direction, là où se trouvait précédemment la barrière
calcaire. Il vit à sa place un rang de figures espacées, aux sculptures effacées, comme
délavées. C’étaient des formes compliquées, embrouillées, dont le regard se perdait avec
impuissance. On croyait déjà y découvrir quelque chose de connu, mais de nouveau la
totalité échappait à l’entendement. Le Chimiste et le Docteur marchaient lentement entre
les statues, l’Ingénieur les éclairait de la tourelle ; depuis un bon moment déjà, il croyait
entendre des pleurs lointains, mais absorbé par la vue insolite, il ne prêtait pas d’attention à
ces bruits si faibles, incohérents, et il n’était pas possible de dire d’où ils venaient.
Le réflecteur naviguait au-dessus de la tête des hommes et décortiquait d’autres statues
encore. Tout d’un coup, un sifflement venimeux retentit alentour ; des volutes de fumée
grise surgirent entre les statues et à travers elles ; sautant, toussant, gémissant, piaulant, une
bande de doubles arrivait en pleine course. Des haillons, des morceaux d’étoffes, des
débris, volaient au-dessus de leurs têtes et ils couraient éperdument, en se cognant et en se
bousculant.
L’Ingénieur s’enfonça sur son siège, agrippa les leviers, voulut rejoindre les siens – ce fut
sa première pensée. Il vit, cent pas plus loin, à la lueur des phares, au bout d’une petite
allée bordée d’arbustes, les visages pâles du Docteur et du Chimiste qui regardaient,
surpris, les êtres galopant, mais il ne pouvait pas avancer, car les fuyards ne prêtaient
aucune attention à la machine et couraient devant elle ; quelques grands corps chutèrent. Le
sifflement infernal s’approchait encore, semblait sortir de la terre.
Entre les statues les plus proches, éclairées par les phares du Défenseur, jaillit à quelques
centimètres au-dessus de la terre un bout de tuyau souple. Une écume bouillante gicla de ce
tuyau, éclaboussa le sol, se mit à fumer et enveloppa tout d’une grisaille brumeuse.
Quand la première vague du brouillard gris enveloppa la tourelle, l’Ingénieur sentit des
milliers d’épines lui déchirer les poumons. Aveuglé, des ruisseaux de larmes coulant de ses
yeux, il poussa un cri ; étouffant et pleurant de douleur, il pressa fortement l’accélérateur.
Le Défenseur sauta en avant comme un bolide, renversa une statue noire, monta sur elle en
un clin d’œil et passa en mugissant. L’Ingénieur ne pouvait pas respirer, la douleur
insupportable l’avait plié en deux, mais il ne fermait pas la tourelle, il savait qu’il devait
emmener les deux autres… Il roulait, voyant à peine de ses yeux aveuglés les statues
tombant avec fracas devant le Défenseur qui grimpait sur elles. L’air devint alors plus pur
et, il entendit plutôt qu’il ne vit le Chimiste et le Docteur sortir des broussailles et monter
sur le blindage. Il voulait crier : Montez ! Mais seul un râle sortit de sa gorge brûlée. Les
autres sautèrent à l’intérieur en toussant sans arrêt. Il pressa le levier en tâtonnant, la
coupole métallique se referma au-dessus d’eux, mais le brouillard mordant traînait encore à
l’intérieur. Il gémissait toujours, à bout de forces. Il agrippa le conduit en acier tandis que
l’oxygène sous haute pression giclait violemment du réducteur. Il sentit le choc : le gaz
était sous une haute pression. Il crut recevoir un coup de poing entre les yeux.
Il n’y pensa pas, plongé dans le ruisseau du gaz vivifiant. Les deux autres, suspendus à ses
bras, haletaient violemment. Les filtres travaillaient, l’oxygène chassait la brume toxique et
les hommes retrouvaient progressivement la vue, suffoquant toujours, sentant une douleur
violente dans la poitrine. Chaque bouffée d’air aspirée semblait irriter les blessures
ouvertes de la trachée, mais cette impression s’estompa bientôt : une quinzaine de secondes
après la fermeture de la tourelle, l’Ingénieur recouvrit la vue. Il brancha l’écran.
Entre les socles des statues triangulaires, dans une allée par laquelle ils s’avancèrent,
quelques corps aplatis frémissaient encore. La plupart ne bougeaient plus, les mains, les
petits torses, les têtes disparaissaient ou sortaient des volutes grises qui voguaient
lentement. L’Ingénieur brancha l’écoutille extérieure, des toussotements de plus en plus
faibles et éloignés, des glapissements, des bruits de pas, un chœur de voix usées, déchirées,
explosèrent encore une fois du côté des statues blanches, mais on n’y voyait rien, à part
l’ondulation uniforme du brouillard gris. L’Ingénieur s’assura que la tourelle était
hermétique. Serrant les mâchoires, il remua les manches de commande. Le Défenseur
tournait lentement sur place, les chenilles sonnant sur les pierres cassées. Trois gerbes de
lumière essayaient de chasser le nuage. Il roulait près de statues brisées, à la recherche du
tuyau sifflant ; il le devinait dans l’écume giclant dix mètres plus loin ; la vague mouvante
de la fumée cachait déjà les bras levés de la statue suivante.
— Non ! cria le Docteur, ne tire pas ! Il y a peut-être des vivants à côté !
Il était trop tard. L’écran s’éteignit pour une fraction de seconde. Le Défenseur se souleva
comme frappé d’un coup de poing géant et retomba avec fracas. Les ondes de direction, à
peine arrachées à la pointe du générateur caché dans le « museau », frappaient déjà à
quinze mètres de distance le tuyau crachant l’écume sifflante, le chargement antiprotonique
s’étant lié à la quantité égale de la matière.
Quand l’écran s’éclaira, un cratère de feu faisait rage entre les débris des statues
disséminés sur une longue étendue.
L’Ingénieur ne le regardait pas. Il faisait des efforts pour voir où avait disparu le tuyau. Il
tourna le Défenseur sur place, de quatre-vingt-dix degrés, et avança le long de statues
renversées par le déplacement d’air. Le brouillard gris disparaissait constamment.
Ils passèrent à côté de trois ou quatre corps écrasés, couverts de haillons. L’Ingénieur
freina la chenille gauche pour ne pas écraser le plus proche. Une grande forme immobile
surgit dans le fourré, un peu plus bas. Une clairière allongée le trouait et l’on distinguait
des créatures brillant d’un éclat argenté qui s’enfonçaient dans le fourré. Au lieu de petits
torses, elles avaient des boucliers ou des casques extrêmement longs et étroits, aplatis sur
les côtés et munis d’un bec au sommet.
Quelque chose frappa sourdement le capot du Défenseur ; l’écran se troubla, mais s’éclaira
vite de nouveau. Le phare gauche s’éteignit.
L’Ingénieur balaya du feu central le bord foncé des broussailles. Il décortiqua parmi les
buissons des éclats argentés derrière lesquels quelque chose vibrait de plus en plus vite.
Des branches cassées, des buissons coupés volèrent partout et une grande masse vibrante
s’éleva à côté et commença à mordre l’air. L’Ingénieur dirigea le « museau » vers le centre
de la plus grande agitation et pressa la pédale. Un « ouf ! » sourd et puissant secoua la
tourelle. À peine l’écran s’éclairait-il que l’Ingénieur dirigeait la tourelle de côté. On
pouvait penser que le soleil se levait et descendait au milieu de la clairière. Plus bas, là où
il y avait des broussailles, un cinquième de l’horizon se transforma en une mer de feu
blanc. Les étoiles disparurent, l’air trembla fébrilement. Sur le fond de ce mur perturbé par
la fumée, une boule étincelante, hérissée d’éclats de feu, voguait vers lui. L’Ingénieur
n’entendait rien, sauf le rugissement de l’incendie. Le Défenseur n’était qu’une miette
accroupie sur le sol par comparaison avec le géant qui vibrait dans l’air avec une vitesse
croissante. Il se transforma en une trombe aérienne traversée en son milieu par un zigzag
noir. Il l’avait déjà sur la croix de son viseur lorsqu’il aperçut, quelques centaines de pas
plus loin, les silhouettes pâles des fuyards.
— Tenez-vous bien ! hurla-t-il, avec le sentiment qu’on plantait des clous dans sa gorge.
Un fracas infernal, une secousse, un grincement. Ils se heurtèrent.
Pendant une seconde, il lui sembla que la tourelle allait tomber. Le Défenseur gémit de tout
son corps, fit jouer tous ses amortisseurs, le blindage sonna comme une cloche et tira
comme s’il éclatait. L’écran s’assombrit pendant un instant et s’éclaira de nouveau. Le
grondement qui faisait penser à une série de marteaux d’enfer frappait le couvercle sans
discontinuer. Finalement, il se mit à faiblir, à ralentir, remua encore le bras à arêtes, en
coupa l’air avec un sifflement prolongé. Soudain, dans une rumeur sourde, continuelle, tout
un tas de ferrailles brisées, des bras métalliques qui, tour à tour, étendaient et contractaient
leurs membres, s’effondra devant le museau du Défenseur. Un morceau tambourina encore
sur le blindage, comme pour le caresser. Ce fut à peine perceptible. L’Ingénieur essaya de
démarrer, mais les chenilles ne firent qu’une partie minime du tour et s’enrayèrent en
grinçant. Il effectua une marche arrière, se dépêtra. Petit à petit, en tournant, en labourant
la terre jonchée de débris, le Défenseur vacilla comme une écrevisse. Tout d’un coup, il
lâcha les débris. Le métal sonna, et la machine délivrée sauta subitement en arrière.
Sur le fond des broussailles en feu, l’engin ressemblait à une araignée de trente mètres,
écrasée. Un moignon de bras frappait encore fébrilement le sol. D’une cuvette déjà ouverte
entre leurs longues extrémités, des personnages argentés sautaient à terre…
Il vérifia machinalement s’il n’y avait personne sur la ligne de tir et pressa la pédale.
Un tonnerre retentit. Un nouveau soleil déchira la clairière. Les débris de l’engin volèrent
dans tous les sens avec un mugissement ; au milieu, giclait une colonne d’argile
bouillonnante, de sable, de paillettes de suie. L’Ingénieur sentit une faiblesse subite, il
savait que si la chose continuait, il allait vomir. Une sueur glaciale lui coulait sur la nuque
et le visage. Il mit sa main engourdie sur les leviers, entendit le cri du Docteur :
— Retourne ! Tu m’entends ? Retourne !
La fumée colorée de rouge sortait du trou calciné comme si un volcan s’était ouvert là où il
y avait des broussailles : le feu se répandait sur la côte en allumant les restes du fourré
écrasé.
— Oui ! je retourne, dit l’Ingénieur, si…
Mais il ne bougeait pas. Des gouttes de sueur coulaient sur son visage.
— Qu’as-tu ? La voix du Docteur semblait venir de loin. Il vit son visage au-dessus du
sien. Il hocha la tête, ouvrit largement les yeux.
— Quoi ? Non, non, murmura-t-il. Le Docteur se retira en arrière.
L’Ingénieur mit le moteur en marche. Le Défenseur frémit, tourna sur place. Ils
n’entendirent rien sauf l’énorme incendie mugissant comme un océan. Le Défenseur
remonta la pente par laquelle il était descendu précédemment.
Un seul phare – celui du milieu – fut perdu dans la collision. Les autres éclairèrent de
nouveau les statues renversées, mélangées aux cadavres couverts d’une poudre métallique
grise.
Ils s’engagèrent entre les morceaux de deux statues blanches et tournèrent dans la direction
du nord. Le Défenseur, comme un navire entrant dans l’eau, coupait et couchait par terre
les broussailles crissant sous ses chenilles. Quelques figures pâles fuyaient en panique les
taches lumineuses. Le conducteur roulait en augmentant la vitesse. Le véhicule sautait sur
les inégalités ; l’Ingénieur respirait lourdement, serrait les mâchoires pour ne pas faiblir. Il
avait toujours dans les yeux des paillettes de suie : c’était d’ailleurs tout ce qui restait des
êtres argentés. Il ouvrit largement les paupières. L’argile jaunissait à la lumière des phares,
le sol était incliné, bossu. Le Défenseur leva le museau et monta la pente. Les branches
souples frappaient le blindage, les chenilles grinçaient sur quelque chose d’invisible. Ils
roulaient de plus en plus vite, descendaient, montaient à travers un terrain coupé par de
petites vallées, traversaient des ravins sinueux, couchaient des broussailles épaisses. La
machine passa comme un rabot-bélier à travers les plantes-araignées ; leurs troncs épineux
bombardaient le blindage de coups impuissants et mous. Le bruit des tiges et des branches
moulues fut terrifiant. Dans les écrans de l’arrière, l’on devinait la lueur de l’incendie. Le
crépuscule tomba peu à peu. Enfin, une obscurité homogène se répandit alentour.
XII
Une heure plus tard, ils se trouvaient dans la plaine. Dans la nuit noire et étoilée, des
touffes de buissons de plus en plus rares volaient rapidement au passage de la machine
mugissante. À la fin, elles disparurent et il n’y eut plus rien, sinon les ondulations légères
du sol qui s’animaient à la lueur des phares. Le Défenseur les rencontrait avec impétuosité
comme s’il voulait les tirer en l’air. Les sièges balançaient doucement, le caquet des
chenilles rappelait celui d’une vrille perçant le métal, les flèches des horloges brûlaient
d’une couleur rose, orange, verte. L’Ingénieur, le visage penché sur l’écran, cherchait la
petite lumière de la fusée.
Ce qui était évident pour eux avant le départ, partir sans se soucier de la liaison
radiophonique, leur semblait maintenant une folie. Ils s’étaient hâtés alors, croyant qu’une
ou deux heures consacrées à l’installation d’un autre émetteur aurait constitué un
gaspillage de temps. Au moment où l’Ingénieur était presque sûr d’être passé à côté de la
fusée sans l’avoir vue en continuant toujours droit vers le nord, il l’aperçut enfin, ou plus
exactement la vessie lumineuse étendue à plat sur le sol. Le Défenseur ralentit. Les parois
de glaces inclinées lançaient mille éclairs d’or et d’argent dans son phare unique. La vue
était insolite : quand la lampe à flash s’allumait, la haute coupole reflétait toutes les
couleurs de l’arc-en-ciel dans ses replis vitreux et son éclat multiplié inondait les sables
environnants à une grande distance.
Ne voulant pas tirer, l’Ingénieur dirigea le devant blindé du véhicule à l’endroit où il avait
ouvert le passage précédemment, mais le mur de glaces avait déjà colmaté la brèche des
deux côtés, une plaque de sable transformé en scories étant encore la seule trace de son
précédent passage.
Le Défenseur fonça sur les glaces de toute la force de ses seize mille kilogrammes, au
milieu du gémissement du blindage. La paroi ne céda pas.
L’Ingénieur recula lentement à deux cents mètres, baissa les lignes du viseur le plus bas
possible et lorsque la grosse boule lumineuse émergea de l’obscurité, il pressa la pédale à
toute vitesse.
Il avança sans attendre le refroidissement du trou aux bords bouillants. La tourelle
accrocha la palissade de son sommet, mais les miroirs ramollis par le feu craquèrent : le
Défenseur borgne entra dans le cercle vide et s’approcha de la fusée avec un murmure
expirant.
Seul le Noir les salua pour disparaître aussitôt. Il fallut d’abord attendre que le blindage
soit nettoyé des retombées radioactives, examiner la fréquence d’impulsions du voisinage
avant de quitter l’intérieur étroit de la voiture.
La lampe s’alluma. Le Coordinateur, sorti le premier du tunnel, embrassa d’un coup d’œil
le devant du Défenseur tout couvert de taches noires, les enfoncements à la place des
phares, enfin les visages pâles aux joues creuses qui en émergeaient.
— Vous vous êtes battus, dit-il.
— Oui, répondit le Docteur.
— Descendez à la fusée. Il y a encore 0,9 de roentgen à la minute. Le Noir restera ici.
Personne ne parlait plus. Ils descendirent le tunnel et l’Ingénieur remarqua le deuxième
automate, plus petit, qui reliait les conduites dans l’entrée de la salle des machines, mais il
ne s’arrêta pas. Les lumières brillaient à la bibliothèque, les assiettes en aluminium étaient
sur la table, une bouteille de vin les attendait. Le Coordinateur dit en s’immobilisant :
— On voudrait fêter l’événement : les automates ont vérifié toute l’installation de
gravimétrie, elle est intacte… La pile atomique marche. Si nous redressons la fusée, nous
pourrons décoller. C’est à vous de parler.
Le silence se fit pour un moment. Le Docteur regarda l’Ingénieur, comprit aussitôt et
commença :
— Tu avais raison. À l’ouest, il n’y a que le désert. Nous avons fait un grand cercle,
presque deux cents kilomètres dans la direction sud-ouest.
Il raconta comment ils étaient arrivés à la plaine habitée près du lac, comment ils l’avaient
filmée et ensuite rencontré le site aux statues de pierre sur le chemin du retour, dans
l’obscurité. Il s’arrêta à ce moment.
— On aurait dit un cimetière ou le lieu d’un culte religieux. Ce qui s’est passé ensuite est
difficile à raconter, car je n’ai aucune certitude à ce propos… vous connaissez la chanson.
Une bande de « doubles » s’enfuyait en panique, on aurait dit qu’ils étaient cachés, surpris
par rafles et poursuivis entre ces « monuments funéraires ». Il nous semblait que c’était
ainsi. Je ne sais rien de plus. Quelques centaines de mètres plus bas, car tout se passait sur
la pente, il y avait un petit fourré, et c’est là que se cachaient d’autres doubles, pareils à
celui que nous avons tué, je parle du double argenté. Derrière eux, probablement
camouflée, attendait une grosse toupie vibrante. Mais nous ne le savions pas à ce moment,
nous ne savions pas non plus que les doubles cachés dans le fourré avaient placé juste au-
dessus de la terre un tuyau souple, genre soufflerie, qui faisait gicler sous la pression une
substance toxique se transformant en une matière en suspension ou un gaz. On pourra
l’analyser, parce qu’elle est certainement restée dans les filtres, n’est-ce pas ? Il s’adressait
à l’Ingénieur qui acquiesça d’un signe de tête.
» Nous sommes descendus, le Chimiste et moi, pour regarder les statues de près. La
tourelle était ouverte. Nous avons failli étouffer et le plus touché était Henri, car la
première vague de gaz était dirigée contre le Défenseur. Revenus à la voiture, nous avons
ventilé la tourelle avec de l’oxygène. Henri a tiré sur le tuyau ou plutôt sur l’emplacement
où nous l’avions remarqué précédemment, car nous étions déjà entourés d’un nuage dense.
— Avec l’antimatière ? demanda le Coordinateur.
— Oui.
— Pourquoi n’avez-vous pas employé le petit lanceur ?
— J’ai pu m’en servir, mais je ne l’ai pas fait.
— Nous étions tous… (le Docteur chercha un moment le mot approprié), nous étions tous
excités. Nous avons vu des cadavres. Ce n’étaient pas des doubles nus. Ils avaient sur eux
des haillons comme déchirés dans le combat, mais je n’en suis pas certain. Ils ont tous, ou
presque tous, péri sous nos yeux. Mais avant, nous avons failli être empoisonnés. Ça s’est
passé ainsi : Henri cherchait la suite du tuyau, si je me rappelle bien. N’est-ce pas ?
L’Ingénieur fit un signe de tête affirmatif.
— C’est alors que nous sommes descendus de la côte vers le fourré et que nous avons
aperçu les « argentés ». Ils portaient une sorte de masque. Je pense que les masques
servaient à filtrer l’air. Ils tiraient sur nous, je ne sais pas avec quoi, un de nos phares s’est
brisé. La grosse toupie décollait en même temps, elle voulait nous attaquer de côté. Henri a
alors lancé une rafale.
— Dans le fourré ?
— Oui.
— Sur les argentés ?
— Oui.
— Et sur la toupie ?
— Non. Elle nous a heurtés et s’est cassée contre le Défenseur. L’incendie a éclaté,
évidemment. Les broussailles séchaient sous le choc thermique au moment de
l’explosion… elles brûlaient comme du papier.
— Ont-ils essayé de vous contre-attaquer ?
— Non.
— Vous ont-ils poursuivis ?
— Je ne sais pas. Plutôt pas. Les disques volants auraient pu nous rejoindre s’ils l’avaient
voulu.
— Dans ce terrain, non. Il y a trop de ravins, vallées, défilés, comme un Jura terrestre, des
rochers calcaires, des seuils, des tertres, expliqua l’Ingénieur.
— Hum… Après, vous êtes partis directement vers la fusée.
— Presque directement, avec une déclinaison à l’est.
Pendant quelques secondes, ils se tinrent silencieux. Le Coordinateur leva la tête.
— Vous en avez tué… beaucoup ?
Le Docteur regarda l’Ingénieur et, voyant que celui-ci ne se pressait pas de répondre, il
continua :
— Il faisait noir. Eux, ils se cachaient dans le fourré. Je pense avoir vu à la fois une
vingtaine de doubles argentés. Mais plus loin, dans les arbustes, quelque chose brillait : ils
pouvaient être plus nombreux encore.
— Il n’y avait que des doubles qui ont tiré sur vous ? Personne d’autre ? Sûrement ?
Le Docteur hésita.
— Je vous ai dit qu’ils avaient une sorte de couvercle ou casque. Mais en jugeant d’après
leur taille, leur forme, leur manière de se mouvoir, c’étaient des doubles.
— Avec quoi ont-ils tiré sur vous ?
Le Docteur se taisait.
— Des projectiles, probablement non métalliques, dit l’Ingénieur. Je me base uniquement
sur l’impression, je n’ai pas examiné les endroits touchés. La force de percement était
faible, c’est mon impression.
— Oui, pas grande, consentit le Physicien. J’ai examiné les phares superficiellement. Ils
sont plutôt enfoncés que criblés de balles.
— Un fut cassé dans la collision avec la toupie, expliqua le Chimiste.
— Et maintenant les statues. Comment étaient-elles ? demanda le Coordinateur.
Le Docteur s’efforça de les décrire le mieux possible. Néanmoins, pour parler de celles qui
étaient blanches, il dit avec un léger sourire :
— Nous ne pouvons parler de ceci que par gestes…
— Quatre yeux ? Des fronts bombés ? répétait lentement le Coordinateur.
— Oui.
— C’étaient des sculptures ? En pierre ? En métal ? Des moulages ?
— Je ne pourrais le dire. Des moulages, certainement pas. La grandeur surnaturelle, si cela
compte. Et aussi… certaine déformation, changement de proportions. Comme si…, hésita-
t-il.
— Quoi ?
— Une sublimation, dit le Docteur, embarrassé. Ce n’est qu’une impression. D’ailleurs,
nous les avons regardées trop peu de temps. Il est arrivé tant de choses ensuite… Et
naturellement, c’est l’occasion de faire des analogies faciles. Un cimetière. Des
malheureux persécutés. Une rafle de police. Une pompe motorisée avec un gaz toxique. La
police en masques à gaz. J’emploie exprès ces comparaisons, car on peut croire que c’est
cela qui s’est passé, mais nous n’en sommes pas sûrs. Certains habitants ont tué devant nos
yeux d’autres habitants de la planète. C’est un fait incontestable, je crois. Mais qui était le
tueur et qui était le tué ?… des êtres identiques ou différents ?…
— Et s’ils étaient différents, tout serait-il clair ? demanda le Cybernéticien.
— Non. Mais j’ai pensé également à une autre éventualité. Elle est macabre à notre point
de vue. Comme tout le monde sait, l’homme blâme sévèrement le cannibalisme. Aux yeux
de nos moralistes, en général, manger un rôti de singe n’est pas quelque chose d’horrible.
Mais si l’évolution biologique se déroulait ici de manière que les différences extérieures
entre les êtres à l’intelligence analogue à celle des humains et l’intelligence des êtres restés
au stade animal soient moindres que celles entre l’homme et le singe anthropoïde ? Nous
aurions pu, dans ce cas, être témoins de… ce qui peut être une sorte de chasse.
— Et ce fossé près de la ville ? lança l’Ingénieur. Des trophées de chasse également ?
J’admire tes échappatoires d’avocat, Docteur :
— Aussi longtemps que nous n’avons pas la certitude…
— Nous avons encore le film, interrompit le Chimiste. Je ne sais pas pourquoi, mais
jusqu’à présent, nous n’avons pas réussi à voir une vie normale, ordinaire, sur cette
planète. Ces photos, c’est justement quelque chose de quotidien, telle est au moins mon
impression…
— Comment, vous n’avez rien vu ? s’étonna le Physicien.
— Non, nous étions très pressés de profiter des derniers rayons du soleil. La distance était
considérable, plus de huit cents mètres, voire davantage, mais nous avons deux bobines de
films, des photos prises au téléobjectif. Quelle heure est-il ? Il n’est pas encore minuit !
Nous pouvons les développer.
— Donne-les au Noir, dit le Coordinateur. Mais ce deuxième automate, Docteur,
Ingénieur, je vois que vous êtes absorbés par vos aventures, que nous sommes diablement
enfoncés dans cette histoire, mais…
— Les contacts entre les hautes civilisations doivent-ils se terminer de cette manière ? dit
le Docteur. Je voudrais bien entendre une réponse à cette question.
Le Coordinateur hocha la tête, se leva et prit la bouteille de la table.
— Nous allons la garder pour une autre occasion… dit-il.
L’Ingénieur et le Physicien sortirent pour examiner le Défenseur ; le Chimiste décida
d’aller contrôler le développement du film. Le Coordinateur prit le Docteur par le bras,
s’approcha avec lui des rayons inclinés de la bibliothèque et dit en baissant la voix :
— Écoutez, est-il possible que ce soit vous qui, en arrivant à l’improviste, ayez provoqué
cette panique ? Et que ce soit vous uniquement et pas les fuyards qui fassiez l’objet de
l’attaque ?
Le Docteur le regarda avec des yeux écarquillés.
— Tu sais, une telle chose ne m’est pas venue à l’esprit, avoua-t-il. Il se tut un instant,
plongé dans ses pensées.
— Je ne sais pas, dit-il enfin. Plutôt non… ou alors, ce serait une agression ratée qui s’est
retournée contre certains d’entre eux. Évidemment, on peut tout expliquer d’une autre
manière. Oui, je le vois clairement. Disons : nous avons pénétré dans un endroit gardé.
Ceux qui se sauvaient étaient, admettons, un groupe de pèlerins, de pénitents. Les gardiens
de ce lieu du culte ont placé leur arme, ce tuyau, entre les statues, juste au moment où le
Défenseur s’est arrêté. Seulement, c’était eux que la première vague de gaz a attaqués…
Supposons que, de leur point de vue, il s’agisse d’un accident malheureux. Alors, oui.
C’était possible.
— Tu ne peux pas l’exclure ?
— Non, je ne peux pas. Et plus je réfléchis, plus je considère une telle explication comme
valable au même degré que la première. Ils ont pu poster des sentinelles dans la région dès
qu’ils ont reçu des nouvelles de notre présence. Ils n’en savaient rien quand nous étions
dans la vallée et c’est pour cela que nous n’avons pas rencontré de doubles armés… C’est
le même soir que les disques volants sont apparus pour la première fois au-dessus de la
fusée.
— Notre malheur, c’est de n’avoir trouvé jusqu’à présent aucun réseau d’information, dit
le Cybernéticien du fond de la cabine. Le télégraphe, la radio, l’écriture, des documents
établis, ou quelque chose d’autre… chaque civilisation crée des moyens techniques et, avec
leur aide, elle fixe et conserve son histoire et son expérience. Celle-ci aussi, certainement.
Si nous pouvions aller en ville !
— En Défenseur, oui, dit le Coordinateur en se tournant vers lui. Mais ça pourrait
provoquer une bataille dont nous sommes incapables de prévoir le déroulement et les
conséquences. Tu n’en doutes pas, je pense ?
— S’il était possible de rencontrer un spécialiste intelligent, un de leurs techniciens.
— Comment le faire ? Partir à la chasse ? demanda le Docteur.
— Si je le savais… Il semble cependant que rien ne soit plus simple : on arrive sur une
planète avec des tas d’intercommunicateurs, d’ordinateurs-traducteurs, on dessine sur le
sable les triangles de Pythagore, on échange des cadeaux…
— Cesse de raconter tes contes d’enfant.
C’était l’Ingénieur qui avait parlé. Il était sur le seuil.
— Venez, le film est déjà développé.
Ils décidèrent de le projeter au laboratoire, parce que c’était le local le plus long de tout le
vaisseau. Quand ils y entrèrent, la pellicule, déjà fixée, mais encore humide, virait dans un
tambour à travers lequel soufflait l’air chaud. Le film en sortait, et s’enroulait ensuite
directement sur la bobine de l’appareil de projection. Le Coordinateur s’assit derrière celui-
ci, pour pouvoir à tout moment arrêter ou faire reculer l’image sur l’écran. Tout le monde
prit place et l’Automate éteignit la lumière.
Les premiers mètres étaient brûlés. Des fragments du lac se dessinèrent par moments, puis
la rive apparut : elle était fortifiée. De longs plans inclinés entraient dans l’eau, des tours
sur des piliers descendaient dans le lac, réunies entre elles par des bandes ajourées.
L’image se troubla quelques secondes durant, pour s’éclaircir derechef et laisser apparaître
d’autres détails. Chaque tour avait à son sommet deux hélices à cinq pales tournant dans
des directions opposées. Elles tournaient très lentement, car les photos avaient été prises en
grande hâte. On voyait aussi des objets qui passaient sur les plans inclinés : ils avaient l’air
d’être noyés dans l’eau, mais il n’était pas possible de voir de quoi il s’agissait ; en outre,
les scènes se déroulaient au ralenti. Le Coordinateur fit reculer une partie de la pellicule et
la projeta à une plus grande vitesse. Les objets glissant dans l’eau le long des fines lignes
indistinctes, telles des cordes vibrantes, descendirent cette fois plus vite et tombèrent dans
l’eau à la surface de laquelle ils formèrent des cercles. Juste au bord, visible de dos, se
tenait un double ; seule la partie supérieure de son grand torse sortait d’une installation
ayant la forme d’un tonneau d’où émergeait un fouet fin, terminé par une tache aux
contours effacés.
Le littoral disparut. Sur l’écran surgirent alors des objets plats comme des boîtes, soutenus
par des poteaux ajourés : de nombreuses installations en forme de tonneaux semblables à
celle au bord de laquelle se dressait le double. Elles étaient toutes vides, certaines
bougeaient paresseusement, deux ou trois dans la même direction ; elles s’arrêtaient et
repartaient.
Le film se déroulait toujours. Des éclairs fusaient – en surnombre ; ils étaient représentés
par des taches noires. Le film était surexposé et, ce qui était pire encore, les taches s’étaient
entourées de cercles troubles. On y apercevait des contours de silhouettes vues d’en haut,
raccourcies. Les doubles se promenaient par deux dans les différentes directions ; leurs
petits torses étaient pourvus d’une matière duveteuse. Seule la tête en émergeait, mais
l’image n’était pas assez nette pour permettre de distinguer les traits du visage.
Une grande masse envahit tout à coup l’écran. Elle se levait et retombait régulièrement,
coulait vers le coin gauche, comme un sirop moussant ; des dizaines de doubles y passaient
sur des traverses ovales, ils semblaient porter quelque chose dans leurs mains, toucher la
masse, la polir. De temps en temps, celle-ci se soulevait par endroits en créant de petits
tertres pointus où poussaient des objets en forme de calice. L’image défilait, mais la masse
agitée la remplissait toujours, les détails devenant même plus nets ; au centre, apparut une
touffe de calices sveltes, pas trop éloignés les uns des autres. À côté de chacun d’eux, se
trouvaient deux ou trois doubles : leur visage, fort proche, se penchait, se figeait un
moment, se penchait encore…
Le Coordinateur recula la pellicule et la projeta rapidement. À présent, les doubles
semblaient embrasser l’intérieur des calices. D’autres se tenaient au fond – ils ne les
avaient pas remarqués jusqu’alors –, le torse à moitié caché, observant les gestes de ceux
qui se trouvaient près des calices.
Une autre image parut. On ne voyait que le bord de la masse, entouré d’un trait noir. À
côté, fuyaient des disques volants, beaucoup plus petits que ceux qu’ils connaissaient. Leur
vibration était paresseuse et s’effectuait par bonds ; on pouvait distinguer les élans des bras
ajourés, mais ce n’était qu’un effet de film ; le déplacement d’éléments tournants en
rapport avec les cages particulières de la pellicule en était la cause.
L’écran montrait maintenant une agitation de plus en plus grande, due au ralentissement,
dans un milieu épais non aéré – ce que les photographes avaient pris pour le centre de la
ville. C’était un réseau de sillons sur lesquels roulaient des « tonneaux » coupés d’un côté.
Des groupes de doubles s’y serraient, leur nombre oscillant entre vingt-cinq et dix. Ils
passaient le plus souvent à trois. Leurs petits torses étaient reliés à un objet qui se
prolongeait jusqu’à l’extérieur du « tonneau » roulant. Mais peut-être n’était-ce là qu’un
simple reflet. Les ombres du soleil couchant étaient très longues et il était difficile de
distinguer des détails de l’image.
Au-dessus des artères aux sillons montaient des petits ponts ajourés aux formes élégantes,
sur lesquels, çà et là, l’on apercevait de grosses toupies vibrantes : elles donnaient
l’impression d’avoir des mouvements compliqués, (vibrants-redressants) comme si leurs
extrémités articulées absorbaient dans l’air des éléments invisibles. Une toupie
s’immobilisa et des figures couvertes d’une substance brillante sortirent de son corps. Le
film étant noir et blanc, il n’était pas possible de dire si elle était argentée. Au moment où
un troisième double descendait du « tonneau », en traînant derrière lui une masse
embrouillée, l’image changea. Une grosse ligne traversa l’écran : elle était proche de
l’objectif et semblait se balancer, chargée d’un cigare étroit d’où tombait quelque chose de
brillant, comme un nuage de feuilles : des objets plus lourds qui ne volaient pas et
chutaient comme des poids de balance. En bas, sur la surface concave, se tenaient de longs
rangs de doubles. De leurs mains tombaient sans cesse de petites étincelles. C’était
compréhensible, car le nuage d’objets lancés disparaissait avant d’arriver à ceux qui les
attendaient en bas.
L’image passait de nouveau au ralenti. Juste au bord, on voyait deux doubles immobiles ;
le troisième s’approchait d’eux tandis que les deux premiers se levaient avec lenteur. L’un
d’eux chancela : il ressemblait à une tête de sucre, avec son petit torse caché. Le
Coordinateur recula la pellicule, la fit projeter encore une fois et l’arrêta au moment où
apparurent les deux corps couchés. Il essaya d’augmenter la netteté de l’image, puis s’en
approcha avec un grand verre grossissant. Avec le verre, on ne distinguait que deux taches
fondantes.
La pièce s’obscurcit ; le premier film était terminé. Le début du deuxième offrit la même
image, mais un peu déplacée et plus foncée. La lumière faiblissait probablement et il
n’était pas possible de la compenser par l’ouverture plus large du diaphragme. Deux
doubles s’en allaient lentement, le troisième était couché par terre, à moitié étendu. Des
lignes tremblantes traversaient l’écran ; l’objectif fila alors si vite qu’on ne vit plus rien.
Puis, aussitôt, un filet à larges mailles pentagonales entra dans le champ de la vision. Dans
chacune d’elles se tenait un double ; dans quelques-unes seulement, on en voyait deux ; un
second filet frémissait sous le premier. Ils comprirent subitement que le premier était réel
et le deuxième, son ombre projetée sur le fond poli, comme couvert d’une substance
pareille au béton. Les doubles dans les mailles du filet avaient sur eux des ornements qui
les grossissaient. Ils faisaient tous le même mouvement ; leurs petits torses, enduits d’une
matière semi-transparente, se penchaient lentement vers les côtés et cette gymnastique
singulière s’effectuait sur un rythme fort lent.
L’image trembla, se durcit. On voyait de nouveau très mal, alors qu’il faisait de plus en
plus noir. Un morceau de filet tendu sur des cordes apparut soudain, le bout relié à un
disque placé en biais. Plus loin, se discernait la même « circulation routière » qu’ils avaient
déjà vue précédemment : des « tonneaux » pleins de doubles qui allaient dans diverses
directions.
La caméra capta encore une fois le filet, glissa légèrement de l’autre côté, vers des doubles
qui s’avançaient à pied : filmés de haut, pris en raccourci, ils marchaient à deux, pareils à
des canards. Par la suite, on put observer toute une foule partagée en deux par une longue
rue étroite. Au milieu, une ligne roulait sur des roues brumeuses et se perdait en dehors de
l’écran en tirant un objet long qui lançait des éclairs, à la manière d’une barre de cristal ou
d’un tronc muni de miroirs. Il balançait et léchait de ses éclairs la foule la plus proche.
Tout d’un coup, il s’immobilisa un moment, devint plus transparent, et une figure couchée,
enfermée à l’intérieur, apparut. Un cri étouffé se fit entendre. Le Coordinateur recula la
pellicule, la projeta de nouveau et arrêta le projecteur à l’endroit où l’objet allongé était
visible. Ils s’approchèrent tous de l’écran : entouré d’une rangée de doubles, au milieu de
la rue déserte, gisait un homme.
Un silence de mort tomba dans la pièce.
— C’est à devenir fou, dit quelqu’un dans l’obscurité.
— Nous allons d’abord voir ça jusqu’à la fin, répondit le Coordinateur.
Ils regagnèrent leur place. La pellicule se déroula derechef, l’image frémit, se ranima. L’un
après l’autre, des blocs-cercueils passaient dans la rue, protégés par quelque chose de clair
qui pendait jusqu’au sol et traînait par terre comme un tissu épais. L’image changea,
montra un endroit vide, fermé d’un côté par un mur et des buissons. Un double solitaire
suivait le sillon qui traversait tout l’écran. Soudain, il sauta de côté, comme pris de peur –
une grosse toupie à l’allure ralentie volait au-dessus de lui le long du sillon. Un éclair se
produisit, le brouillard cacha le champ de vision, et lorsqu’il tomba, on vit le double étendu
sur le côté. Son corps était subitement devenu presque noir. Tout était plongé dans le
crépuscule grandissant et l’on avait l’impression que l’homme couché tremblait, qu’il
commençait à ramper. Des rayures noires se mirent à flotter sur l’écran qui s’éclaira… Le
film s’acheva ainsi.
Quand la lumière revint, le Chimiste ramassa les bobines et se rendit à la chambre obscure
pour faire quelques agrandissements des cages choisies. Les autres restèrent au laboratoire.
— Et maintenant, on passe tout sous la calandre d’interprétation, dit le Docteur. Je peux
tout de suite en présenter deux ou trois différentes.
— Tu veux nous pousser au désespoir ? lança l’Ingénieur, fâché tout à coup. Si tu
examinais sérieusement la physiologie du double, surtout sa physiologie de sens, nous
pourrions aujourd’hui en savoir beaucoup plus !
— Quand aurais-je pu le faire ? demanda le Docteur.
— Mes collègues ! intervint le Coordinateur. Nous n’assistons pas à une session de
l’institut Cosmologique. Naturellement, nous sommes tous choqués par cette figure
humaine, c’était certainement une figure, un portrait immobile, noyé dans une masse. Il est
très vraisemblable que par l’intermédiaire de leur réseau d’information, ils aient envoyé
nos portraits dans toutes les cités de la planète où, à l’appui des informations récoltées, on
a fait des mannequins anthropomorphes.
— Où ont-ils pris nos portraits ? demanda le Docteur.
— Ils ont tourné quelques heures autour de la fusée, il y a deux jours, ils ont pu faire des
observations détaillées.
— Et pourquoi feraient-ils ces portraits ?
— Dans des buts scientifiques ou religieux peut-être ; nous ne pouvons résoudre ce
problème par une discussion. Même la plus longue. En tout cas, ce n’est pas un phénomène
inexplicable. Nous avons vu un centre pas grand, où on procède à des travaux peut-être de
production, nous avons pu observer leurs, disons, leurs divertissements, peut-être aussi le
fonctionnement de leur « art », leur « circulation routière » moyenne, ensuite leurs travaux
au débarcadère et des objets lancés – ce qui n’est pas compréhensible.
— C’est une bonne définition, intervint le Docteur, têtu.
— Il y avait encore ce qu’on pourrait appeler les « scènes de la vie militaire ». Nous avons
des raisons de croire que ceux qui portent des vêtements argentés appartiennent à l’armée ;
la scène à la fin du film n’est pas claire. C’est peut-être le châtiment d’un individu qui a
commis une infraction à la loi en empruntant la voie destinée aux toupies.
— L’exécution sur place pour avoir traversé la rue d’une manière interdite. C’est tout de
même sévère, tu ne crois pas ? demanda le Docteur.
— Pourquoi essaies-tu de changer tout en absurdité ?
— Parce que je continue à affirmer que nous avons vu juste autant que « verraient » des
aveugles.
— Quelqu’un veut-il encore parler, demanda le Coordinateur, à part les déclarations de
credo agnostique ?
— Moi, dit le Physicien. Il semble que les doubles n’aient l’habitude de marcher qu’en des
circonstances exceptionnelles, leur grande densité le confirme d’ailleurs, en même temps
que la disproportion des extrémités, surtout des bras, proportionnellement à la masse du
corps. Il me semble que les essais de dresser un arbre possible de l’évolution qui a produit
des individus ainsi formés seraient très instructifs. Vous avez certainement remarqué leur
gesticulation animée, aucun d’eux n’a porté des poids avec ses petites mains, n’a rien tiré,
n’a rien soulevé. Dans une ville terrestre, c’est pourtant le pain quotidien. Peut-être que les
mains leur servent à quelque chose d’autre.
— À quoi donc ? demanda le Docteur avec intérêt.
— Je ne sais pas. C’est ton affaire. Il y a beaucoup à faire dans ce domaine. Nous avons
peut-être cherché trop rapidement à comprendre la structure de leur société, au lieu
d’examiner honnêtement chacune des briques particulières qui la composent.
— C’est juste, dit le Docteur. Les bras, d’accord. C’est un problème important. L’arbre de
l’évolution également. Nous ne savons même pas s’ils sont mammifères. J’accepterai de
répondre à ces questions dans quelques jours, mais j’ai peur de ne pas trouver de réponse à
ce qui m’a le plus frappé dans ce spectacle.
— Notamment ? demanda l’Ingénieur.
— Je n’ai vu aucun double solitaire. Pas un seul. Vous ne l’avez pas remarqué ?
— Si, il y en avait un, à la fin, dit le Physicien.
— Oui, en effet.
Après ces paroles du Docteur, personne ne dit rien pendant un certain temps.
— Nous devrions voir encore une fois ce film, dit le Coordinateur avec hésitation. Je crois
que le Docteur a raison. Il n’y avait pas de piétons solitaires. Ils marchaient au moins à
deux, même si, au début, il y en avait un. Il était au débarcadère.
— Il était assis dans cet appareil conique, dit le Docteur. Dans les disques, ils sont seuls
aussi. J’ai parlé uniquement de piétons. Seulement de piétons.
— Ils n’étaient pas nombreux.
— Quelques centaines certainement. Imagine un instant une rue de ville terrestre, vue à vol
d’oiseau. Le pourcentage de passants solitaires serait certainement grand. À certaines
heures, ils constituent la majorité, et ici, ils manquent complètement.
— Qu’est-ce que cela peut signifier ?
— Hélas (le Docteur hocha la tête), maintenant, c’est moi qui pose la question.
— Un solitaire… est venu avec vous, dit l’Ingénieur.
— Mais tu connais les circonstances qui ont accompagné son arrivée ?
L’Ingénieur ne répondit pas.
— Écoutez, dit le Coordinateur, cette discussion devient un débat stérile. Nous n’avons pas
fait de recherches systématiques, car nous ne sommes pas une expédition d’exploration
scientifique, nous avons eu d’autres ennuis du type de la « lutte pour l’existence ». Nous
devons établir des plans d’action pour l’avenir. Demain, l’excavatrice sera en ordre de
marche. C’est tout à fait sûr. Nous aurons deux automates, deux demi-automates,
l’excavatrice et le Défenseur qui pourra également, à condition de prendre certaines
précautions, aider aux travaux pour déterrer la fusée. Je ne sais pas si vous connaissez le
plan que nous avons établi avec l’Ingénieur. D’après la conception précédente, on devait
abaisser la fusée jusqu’à la position horizontale et la redresser ensuite en apportant et en
tassant la terre, pour soulever le vaisseau jusqu’à la position verticale. C’est une méthode
employée déjà par les constructeurs de pyramides. Nous nous proposons maintenant de
couper notre « mur de verre » en fragments de dimensions appropriées et d’utiliser ces
matériaux pour construire tout un système de chantiers. Il y a assez de matériel et cette
substance se laisse fondre et souder à haute température. La réalisation de ce projet,
facilitée par l’emploi du matériel de construction que les habitants d’Éden nous ont fourni
si généreusement, permettra de raccourcir radicalement tout le processus. Il n’est pas exclu
que nous puissions décoller en trois jours.
— Oui, dit le Physicien.
— Non ! répondit presque en même temps le Chimiste.
— Pas encore, intervint le Cybernéticien.
Le silence suivit ces paroles. L’Ingénieur et le Docteur ne se prononcèrent pas.
— Je pense, dit finalement l’Ingénieur, que nous devons partir.
Ils le regardèrent, surpris.
Comme le silence se prolongeait et que tout le monde semblait attendre de lui une
explication, l’Ingénieur se mit à parler :
— J’ai changé d’avis, car maintenant il s’agit du prix. Tout simplement du prix. Bien sûr,
nous pourrions apprendre encore beaucoup de choses, mais le coût à payer pour conquérir
cette science est trop grand. Pour les deux parties. Après ce qui s’est passé, je considère
comme irréalisable toutes les tentatives d’entente pacifique, et après avoir entendu les
opinions des autres, chacun de nous se crée sa propre conception de ce monde. J’en avais
une moi aussi. Il me semblait qu’il se passait ici des choses terribles… que nous avions le
devoir d’y intervenir. Aussi longtemps que nous n’étions que des Robinsons et que nous
rejetions patiemment, à la main, chaque morceau de débris, je n’en parlais pas. J’ai préféré
attendre pour en savoir plus et pouvoir disposer de moyens techniques. Et actuellement, je
ne pense pas qu’il existe des raisons suffisamment convaincantes pour rejeter mon opinion
sur Éden, mais toute intervention au service de ce que nous considérions comme bon et
juste, toute tentative dans cette direction finira probablement comme celle d’aujourd’hui.
Par l’emploi de l’annihilateur. Nous trouverons évidemment l’excuse que c’était de la
légitime défense : néanmoins, c’est l’extermination que nous allons apporter. Vous savez
tout, à présent.
— Si nous avions une meilleure connaissance de ce qui se passe réellement ici…, dit le
Chimiste. L’Ingénieur nia d’un signe de tête.
— Il apparaîtra alors que chacune des parties a une bonne raison…
— À quoi sert-il que les tueurs aient « une bonne raison » ? lança le Chimiste. Ce n’est pas
leur raison qui nous intéresse, c’est notre salut.
— Qu’avons-nous à leur offrir à part l’annihilateur, le Défenseur ? Disons que nous allons
réduire en cendres la moitié de la planète afin d’empêcher des procédés d’extermination,
cette « production » incompréhensible, ces rafles, ces prisons et ainsi de suite. Et après ?
— Nous pourrions répondre à cette question si nous en savions plus, s’entêtait le Chimiste.
— Ce n’est pas si simple que ça. (Le Coordinateur se mêlait à la discussion.) Tout ce qui se
passe ici n’est qu’une maille d’un processus historique à longue durée. L’idée d’aide a son
origine dans la conviction que la société se divise en bons et mauvais.
— Pas du tout, l’interrompit le Chimiste. Dis plutôt : en persécutés et persécuteurs ; ce
n’est pas la même chose.
— Bien. Imagine qu’une race très évoluée arrive sur la Terre au temps des guerres de
religion, il y a quelques centaines d’années, et veuille se mêler au conflit – du côté des
faibles. Avec l’appui de sa puissance, elle interdit de brûler les hérétiques, de persécuter les
dissidents et ainsi de suite. Penses-tu que les représentants de cette race auraient réussi à
universaliser sur la Terre leur rationalisme ? Presque toute l’humanité était alors croyante,
ils seraient restés seuls avec leurs idéaux rationalistes.
— Comment, tu le crois vraiment, que toute aide est impossible ? s’indigna le Chimiste.
Le Coordinateur le regarda longtemps avant de répondre :
— L’aide ? Mon Dieu, que signifie l’aide ? Ce que nous voyons ici, ce sont des fruits
d’une construction sociale déterminée ; il faudrait la briser et en créer une nouvelle,
meilleure, mais comment devons-nous le faire ? Ce sont cependant des êtres qui ont une
autre physiologie, psychologie, histoire que nous. Tu ne peux réaliser ici le modèle de
notre civilisation. Tu devrais dessiner le plan d’une autre civilisation qui pourrait
fonctionner même après notre départ… J’ai pensé depuis un certain temps qu’il y a parmi
nous des hommes caressant des idées semblables à celles de l’Ingénieur et du Chimiste. Je
pense également que c’était aussi l’avis du Docteur qui versait de l’eau froide sur le feu de
différentes analogies nées sur la Terre, n’est-ce pas ?
— Oui, confirma le Docteur. J’avais peur que, dans un accès de noblesse, vous vouliez
mettre de l’ordre ici, ce qui signifierait la terreur en pratique.
— Ces persécutés savent peut-être comment ils doivent vivre, mais sont trop faibles pour le
réaliser, dit le Chimiste. Si nous pouvions sauver la vie d’un groupe des condamnés, ce
serait déjà beaucoup.
— Nous en avons déjà sauvé un, répondit le Coordinateur avec impatience. Tu sais peut-
être que faire avec lui ?
Le silence lui répondit.
— Si je ne me trompe pas, le Docteur est pour le décollage, dit le Coordinateur. Bien. Moi
également. C’est donc la majorité.
Il se tut soudain. Ses yeux se figèrent d’étonnement. Il se tenait seul face à la porte laissée
entrouverte. Dans un silence absolu – à part le bruit de l’eau qui venait de la chambre
noire – les autres suivirent son regard et tournèrent la tête. Dans l’encadrement, se tenait un
double.
— Comment a-t-il pu…, commença le Physicien, et les mots moururent sur ses lèvres.
Il comprit son erreur. Ce n’était pas leur double ! Celui-là restait enfermé dans l’infirmerie.
Sur le seuil, se tenait un énorme individu au teint basané, au petit torse penché en avant ; il
touchait presque le chambranle de sa tête. Il était vêtu d’un tissu couleur de terre qui
montait d’en bas vers le haut, entourant le petit torse d’une sorte de col. Un gros fil de fer
de couleur verte l’enveloppait de plusieurs tours. Le tissu de son vêtement était coupé de
côté ; on voyait par la fente une large ceinture, à l’éclat métallique, qui serrait étroitement
son corps. Il était immobile. Un voile transparent de la forme d’un entonnoir, élargi vers le
bas, cachait son visage plat et ridé, où dardaient deux grands yeux bleus.
Des fins lacets gris, entouraient plusieurs fois son petit torse et se croisaient sur sa poitrine
où ils formaient un petit nid dans lequel il mettait ses mains, également pansées. Seuls ses
doigts noduleux dépassaient, tournés légèrement vers le bas, et se touchaient de leurs
bouts.
Eux n’avaient toujours pas bougé. Le double se pencha alors une fois en avant, toussa
longuement et avança un peu, sans hâte.
— Comment est-il entré ?… Le Noir est dans le tunnel… chuchota le Chimiste.
Le double se retira lentement en marchant en arrière. Il sortit, resta un moment dans le
couloir, revint à l’intérieur pour la deuxième fois, en avançant la tête seulement, au point
d’effleurer l’embrasure de la porte.
— Il demande s’il peut entrer…, chuchota l’Ingénieur. Il explosa : Entrez, entrez, s’il vous
plaît !
Il se leva et recula vers la paroi opposée. Ils l’imitèrent sur-le-champ. Le double regardait,
sans aucune expression sur le visage, le milieu vide de la cabine ; il entra lentement en
jetant des regards tout autour.
Le Coordinateur, s’approchant de l’écran, tira la barre de soutien et, lorsque le tissu
s’enroula dans un court bourdonnement et découvrit le tableau noir, il dit :
— Écartez-vous.
Il prit un morceau de craie, dessina un petit cercle, une ellipse autour du cercle, une autre
ellipse plus grande à l’extérieur, puis encore une – quatre ellipses en tout. Il dessina un
petit cercle sur chacune d’elles puis s’approcha du géant qui se tenait au milieu et mit la
craie entre ses petits doigts.
Le double la prit maladroitement, la regarda, observa un moment le tableau noir, avança
vers lui. Il dut courber son petit torse sortant du col pour toucher le tableau de sa main
emprisonnée dans les bandages.
Ils le regardaient tous en retenant leur respiration. Il indiqua le troisième cercle sur l’ellipse
et le frappa plusieurs fois de sa craie, maladroitement, avec effort le frotta encore, le
remplissant presque totalement de craie écrasée. Le Coordinateur fit un signe de la tête.
Les autres commençaient à respirer.
— Éden, dit le Coordinateur.
Il montra un cercle dessiné à la craie.
— Éden, répéta-t-il.
Le double regardait sa bouche avec intérêt. Il toussa.
— Éden, dit le Coordinateur distinctement et sans hâte.
Le double toussa plusieurs fois.
— Il ne parle pas, dit le Coordinateur à ses compagnons, c’est sûr.
Ils se tenaient l’un en face de l’autre, ne sachant que faire. Le double bougea, laissa tomber
la craie. Un bruit de serrure qui s’ouvre se fit entendre. Le tissu de couleur terreuse
s’ouvrit, comme déchiré du haut en bas, et ils virent la ceinture large et dorée, qui lui
entourait étroitement les hanches.
Le bout de la ceinture se déroula avec le murmure d’une feuille d’étain. Le petit torse du
double se pencha, comme s’il voulait sauter hors du corps, se plia presque en deux, prit de
ses doigts le bout de la feuille d’étain. Elle se déroula en un long morceau d’étoffe qu’il
tint devant lui dans un geste d’offrande.
Le Coordinateur et l’Ingénieur tendirent leurs mains en même temps, et sursautèrent.
L’Ingénieur poussa un petit cri. Le double parut surpris, toussa plusieurs fois. Sur son
visage, le voile transparent ondulait.
— Une décharge électrique trop forte, expliqua le Coordinateur aux autres, et il toucha la
feuille une nouvelle fois. L’autre la lâcha. Ils en examinèrent soigneusement à la lumière la
surface dorée. Elle était polie et vide. Le Coordinateur tâta la feuille à plusieurs endroits et
sentit une nouvelle secousse électrique.
— Qu’est-ce que c’est ? murmura le Physicien. Il s’approcha, promena sa main sur la
feuille. Les décharges électriques le piquaient toujours, et le faisaient trembler. Donnez-
moi de la poudre de graphite ! cria-t-il, elle est sur l’armoire.
Il étendit la feuille sur la table, sans se soucier des tremblements de ses mains piquées
constamment, la couvrit de la poudre que lui apportait le Cybernéticien, en souffla le
surplus.
De petits points noirs, disséminés d’une manière chaotique, sans aucun sens, restèrent sur
la surface dorée.
— Le Lézard ! cria soudain le Coordinateur.
— L’Alpha du Cygne !
— Céphée !
Ils se tournèrent vers le double qui les regardait tranquillement. Le triomphe virevoltait
dans leurs yeux.
— La carte des étoiles ! dit l’Ingénieur.
— Naturellement.
— Eh bien, nous savons quoi ! souriait le Coordinateur.
Le double toussa.
— Ils ont une écriture électrique ?
— Il paraît.
— Des sortes de charges fixées ?
— Je ne sais pas. C’est peut-être l’électret.
— Ils doivent avoir un sens électrique !
— Possible.
— Du calme, mes amis ! Nous devons agir systématiquement, dit le Coordinateur. Par quoi
commencer ?
— Dessine-lui d’où nous venons.
— D’accord.
Le Coordinateur nettoya le tableau noir, dessina les étoiles du Centaure, hésita un moment,
car il dessinait de mémoire et il fallait reproduire cette région de Galaxie comme elle se
présentait vue d’Éden. Il plaqua un gros point qui représentait Sirius, ajouta encore
quelques étoiles moins importantes, marqua une croix sur la Grande Ourse pour désigner le
soleil. Ensuite, il toucha de la craie sa poitrine puis, successivement, celle de tous les autres
hommes, fit un large geste du bras englobant toute la pièce et frappa la croix de sa craie.
Le double toussa. Il lui reprit la craie, approcha avec effort son petit torse du tableau noir et
compléta le dessin de trois coups de craie : la projection de l’Alpha de l’Aigle et du double
système de Procyon.
— Il est astronome ! s’écria le Physicien, et il ajouta plus bas : C’est un collègue…
— C’est très possible ! répondit le Coordinateur. Nous irons maintenant plus loin !
Ils commencèrent à multiplier les dessins. La planète Éden et l’itinéraire de la fusée.
L’entrée dans la queue de gaz. Le carambolage (ils se demandaient, si la figure expliquait
bien la catastrophe, mais pour le moment, ils ne pouvaient communiquer autrement.
L’enfoncement de la fusée dans la terre (le dessin montrait la coupe de la colline avec la
fusée dans son flanc). Il était difficile de continuer encore. Ils s’arrêtèrent.
Le double regardait les dessins et toussait. Il approchait et détournait son visage du tableau.
Il se dirigea alors vers la table. Il tira de son col vert un fil fin et souple, se pencha et le
promena avec une rapidité étonnante sur la feuille d’étain dorée. Après un moment, il
s’effaça.
Ils répandirent aussitôt de la poudre de graphite sur la surface de la feuille. Quelque chose
de bizarre apparut au moment où tout le surplus de la poudre n’était pas encore soufflé de
la feuille : d’abord des contours dans lesquels on pouvait distinguer une grande demi-
sphère et un pilier oblique en son intérieur ; puis, une petite tache qui rampait sur le bord
de la demi-sphère, et augmentait sans cesse. Ils reconnurent la silhouette du Défenseur,
dessinée schématiquement et inexactement. Une partie de la demi-sphère s’estompa : le
Défenseur y pénétra par la brèche et s’y enfouit.
La poudre de graphite, couvrant la feuille d’une couche uniforme, se concentra soudain
pour représenter une carte de ciel étoilée, et sur son fond, surgit la silhouette du double,
tracée avec quelques traits longs. Derrière eux, le double toussa.
— C’est lui, dit le Coordinateur.
La carte disparut et seul le double y figura encore. Puis il disparut à son tour et la carte fut
à nouveau visible. Ceci se répéta quatre fois. La poudre de graphite se recomposa derechef,
comme manipulée par un souffle occulte, présentant cette fois une demi-sphère avec un
côté ouvert. Une petite silhouette de double qui semblait ramper, s’approchait du flanc
ouvert de la demi-sphère et y pénétrait. La demi-sphère s’évapora, laissant toutefois son
ouverture distincte. Le double se redressait devant elle et, aussitôt, se dissimulait dans la
fusée. La poudre de graphite se dispersa, en formant de petits tas chaotiques sur la feuille.
C’était la fin de l’information.
— C’est ainsi qu’il est entré. Mais alors… Il est entré par la plaque de chargement ! dit
l’Ingénieur. Et nous étions vraiment distraits de la laisser ouverte !
— Attends, tu sais à quoi je pense ? lança subitement le Docteur. Il est possible que ce ne
soit pas pour nous enfermer qu’ils ont construit le mur, mais pour empêcher les leurs,
disons leurs savants, de nouer des relations avec nous !
— Évidemment !
Ils se tournèrent vers le double. Celui-ci toussait encore.
— Eh bien, c’est fini pour le moment. C’était une agréable, hum, soirée mondaine, mais
nous avons des travaux importants à entreprendre ! Finie la guérilla des partisans ! C’est le
travail systématique qui doit se faire. Nous commençons par les mathématiques,
évidemment, la métamathématique seulement. La théorie de la matière, l’atomistique,
l’énergétique. Ensuite, la théorie de l’information, du réseau d’information. Les moyens du
transfert d’information, de fixation. En même temps les foncteurs, créateurs de phrases, les
fonctions de phrases. La carcasse grammaticale, la sémantique, l’adaptation d’idées. Les
types de logique employées. La langue. Le dictionnaire. C’est ton domaine. (Il s’adressa au
Cybernéticien.) Quand nous aurons ce pont de liaison, nous allons nous occuper du reste.
Le métabolisme, les modes d’alimentation, le type de production, les formes de relations
collectives, les réactions, les usages, les divisions, les conflits collectifs, etc. Avec ça, nous
n’allons pas nous dépêcher. Pour le moment (il se tourna vers le Cybernéticien et le
Physicien), c’est vous qui allez commencer. Il faudra adapter le Calculateur.
Naturellement, vous avez des films à votre disposition. La bibliothèque. Prenez tout ce qui
vous est nécessaire.
— On peut commencer par lui montrer le vaisseau, dit l’Ingénieur, qu’en penses-tu ? Ça
peut lui dire beaucoup ; en outre, il verra que nous ne lui cachons rien.
— C’est le second point qui est important, dit le Coordinateur. Mais, tant que nous ne
pouvons pas nous entendre avec lui, ne l’introduisez pas à l’infirmerie. Je crains des
malentendus. Nous allons maintenant lui faire visiter le vaisseau. Quelle heure est-il ?
Il était trois heures du matin.
XIII
La visite de la fusée fut longue. Le double s’intéressait surtout à la pile atomique et aux
automates. L’Ingénieur traça de nombreuses esquisses sur les blocs ; il en remplit quatre,
rien que dans la salle des machines. L’automate éveilla une admiration visible chez le
visiteur : il examina en détail tout le microréseau et s’étonna de voir qu’il était immergé
dans le réservoir réfrigéré par le gel liquide. C’était le cerveau criotrionique du type
supraconductible pour des réactions extra-rapides. Il avait probablement saisi le but de la
réfrigération, car il toussait longtemps et étudiait les esquisses que lui dessinait le
Cybernéticien. Il semblait d’ailleurs qu’ils pouvaient s’entendre plus aisément avec des
liaisons électriques qu’avec des gestes ou des symboles pour désigner les mots les plus
simples.
À cinq heures du matin, le Chimiste, le Coordinateur et l’Ingénieur allèrent se coucher ; la
garde, après la fermeture de la plaque de chargement, fut confiée au Noir. Quant aux trois
hommes restants, ils gagnèrent la bibliothèque avec le double.
— Attendez, dit le Physicien, comme ils passaient à côté du laboratoire, nous allons lui
montrer le tableau de Mendeleïev. Il verra tes dessins schématiques des atomes.
Ils entrèrent à l’intérieur. Le Physicien commença à chercher dans le tas de papiers sous les
petites armoires lorsque quelque chose se mit à bourdonner.
Le Physicien, qui faisait du bruit en manipulant les papiers, n’avait rien entendu, mais déjà
le Docteur dressait les oreilles.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il. Le Physicien se releva et entendit un tic-tac. Il les
regarda, les yeux pleins d’effroi.
— C’est le Geiger, là… arrêtez-vous ! Un écoulement…
Il sauta vers le compteur. Le double était immobile jusqu’alors et promenait son regard sur
les appareils. Il s’approcha de la table et le compteur crissa immédiatement avec de
longues séries, comme un tambour frappant l’appel.
— C’est lui ! cria le Physicien. Il prit le cylindre métallique de ses deux mains et le tourna
vers le géant. Le compteur vrombit.
— Radioactif ? Lui ? Qu’est-ce que ça veut dire ? demanda le Cybernéticien, éberlué.
Le Docteur pâlit, s’approcha de la table, regarda l’indice tremblant, prit le cylindre
métallique des mains du Physicien et le promena autour du double. Plus haut il levait
l’orifice du cylindre, plus faible était le tambourinage. Quand il l’eut baissée près des
grosses jambes mal faites du visiteur, la membrane grogna.
Une flamme rouge apparut sur le cadran de l’appareil.
— Il a subi des radiations ! lança le Physicien. Le double regardait successivement l’un et
l’autre, étonné par cette opération, mais nullement inquiet.
— Il est entré par l’ouverture que le Défenseur a faite en brûlant la palissade, dit
doucement le Docteur. Il y a là une tache radioactive. Il est passé par-là…
— Ne t’approche pas de lui, explosa le Physicien. Il irradie au moins un milliroentgen à la
seconde ! Attends, nous devons le… si nous l’enveloppions dans une feuille de céramite,
nous pourrions risquer…
— Il ne s’agit pas de nous…, dit le Docteur en élevant la voix. Il s’agit de lui ! Combien de
temps est-il resté sur la tache ? Combien de rœntgens a-t-il reçus ?
— Je… ne sais pas. Comment puis-je savoir ? Le Physicien regardait le compteur
caquetant. Tu dois faire quelque chose ! Un bain d’acétate. L’abrasion de l’épiderme.
Hum… Regardez-le, il ne comprend rien !
Le Docteur sortit sans un mot du laboratoire. Il revint avec une boîte de secours « en cas de
contamination radioactive ». Le double eut d’abord l’air de s’opposer à tous ces soins dont
il était l’objet, mais, finalement, il se laissa soigner.
— Mets tes gants ! cria le Physicien au Docteur qui touchait la peau du double de sa main
nue.
— Faut-il réveiller les autres ? demanda le Cybernéticien, indécis. Il se tenait appuyé
contre la paroi, les bras ballants. Le Docteur mettait des gants lourds.
— Pourquoi ? dit-il. Il se pencha très bas. Pour le moment, rien… la radiodermite
apparaîtra dans dix… douze heures, à moins que…
— Si nous pouvions nous faire comprendre de lui…, murmura le Physicien.
— Transfusion ? Mais comment ? D’où ? Le Docteur regardait devant lui, ne voyant rien.
— L’autre double ! s’écria-t-il tout à coup. Il hésita en même temps. Non, ajouta-t-il plus
bas, je ne peux pas, il faudrait examiner d’abord leur sang. À tous les deux, pour
l’agglutination… ils peuvent avoir des groupes différents.
— Écoute, dit le Physicien, c’est une histoire désagréable. Je crains, tu comprends, n’est-ce
pas ? Il a dû marcher sur la tache. Dès que la température s’abaisse sur la circonférence de
la réaction de micro-annihilation, se forment de nombreux isotopes. Le rubidium, le
strontium, l’ypre et tout le reste. Les terres rares. Il ne ressent rien pour le moment, demain
au plus tôt… je pense. A-t-il des globules blancs dans le sang ?
— Oui, mais ils ont un autre aspect que ceux des humains.
— Toutes les cellules qui se multiplient en abondance sont attrapées de la même manière,
indifféremment. Il devrait être plus résistant qu’un homme, mais…
— Comment le sais-tu ?
— Parce que la radioactivité normale du sol est plus grande ici que sur la Terre, ils sont
donc adaptés dans une certaine mesure. Tes antibiotiques sont donc ici inefficaces.
— En effet. Il y a certainement ici d’autres microbes…
— Ce que j’ai pensé. Tu sais quoi ? Nous devrions nous faire comprendre de lui beaucoup
mieux. La réaction ne viendra que dans quelques heures…
— Ah ! Le Docteur lui lança un regard rapide et baissa les yeux. Ils étaient à cinq pas du
double demi-couché qui les observait de son regard bleu.
— Pour en tirer le plus avant qu’il… meure ?
— Non, ce n’est pas de cette manière que je voyais cela, répondit le Physicien. Il essayait
d’être calme. Je pense qu’il se comportera comme les hommes. Il gardera l’aptitude
psychique pendant quelques heures, c’est l’apathie qui suivra, tu le sais, à sa place, chacun
de nous chercherait d’abord à accomplir sa mission !
Le Docteur haussa les épaules, le regarda du coin de l’œil, sourit brusquement.
— Chacun de nous ? Oui, en effet, en sachant ce qui est arrivé ! Mais il est contaminé par
nous ! Par notre faute !
— Mais alors, quelle importance ? Quelle importance ? Tu penses à une expiation ? Ne
sois pas ridicule !
Des taches rouges apparurent sur le visage du Physicien.
— Non, dit le Docteur. Je ne suis pas d’accord. Tu comprends ? (Il montra le double de son
doigt.) Il est malade et je suis médecin ! (Il frappa sa poitrine de son doigt.) À part le
médecin, personne d’autre n’a rien à faire ici pour le moment.
— Tu crois ? jeta le Physicien. C’est cependant notre seule occasion. Nous n’allons pas lui
faire de mal. Ce n’est pas notre faute si…
— Ce n’est pas vrai ! Il a été frappé en suivant les traces du Défenseur ! Ça suffit à présent.
Je dois lui faire une prise de sang.
Il s’approcha du double, une seringue à la main. Il se pencha un moment au-dessus de lui
comme s’il hésitait et retourna à la table pour prendre une autre seringue. Il sortit les
aiguilles du stérilisateur gamma et les plaça sur les deux seringues.
— Aide-moi, dit-il au Cybernéticien.
Il s’approcha du double, dénuda son propre bras sous ses yeux. Le Cybernéticien
introduisit l’aiguille dans la veine du Docteur et prit un peu de son sang, recula ensuite ; le
Docteur, à son tour, se munit d’une autre seringue, toucha la peau de la créature, chercha la
veine, le regarda dans les yeux et enfonça l’aiguille. Le Cybernéticien se tenait à ses côtés.
Le double ne bougea pas et son sang rubis clair remplit le cylindre en verre. Le Docteur
sortit adroitement l’aiguille, pressa la petite blessure saignante avec un morceau d’ouate et
sortit de la pièce en tenant haut la seringue.
Les autres se dévisagèrent. Le Cybernéticien tenait encore en main la seringue contenant le
sang du Docteur. Il la plaça sur la table.
— Et que va-t-on faire maintenant ? demanda le Cybernéticien.
— Il pourrait nous le dire.
Le Physicien parlait fiévreusement.
— Et lui ! Lui !
Il regardait le Cybernéticien dans les yeux.
— Faut-il réveiller les autres ?… répéta le Cybernéticien.
— Ça ne servira à rien. Le Docteur leur dira la même chose qu’à moi. Il n’y a qu’une
possibilité, c’est… lui qui doit prendre la décision. Si lui le veut, personne ne pourra s’y
opposer.
— Lui ? Le Cybernéticien le considérait, stupéfait. D’accord, mais comment décidera-t-il ?
Il n’en sait rien et nous, nous sommes incapables de le lui dire !
— Si, nous le pouvons, dit le Physicien froidement. Il regardait le cylindre de verre rempli
de sang, placé à côté du stérilisateur. Nous avons quinze minutes de temps avant que le
Docteur finisse de compter ses globules rouges. Donne-moi le tableau noir.
— Cela n’a aucun sens…
— Donne-moi le tableau ! cria le Physicien. Et il se mit à ramasser tous les morceaux de
craie.
Le Cybernéticien enleva le tableau du mur et, avec l’aide du Physicien, le plaça en face du
double.
— Pas assez de craie ! Apporte-moi de la bibliothèque la craie de couleur !
Le Cybernéticien sortit. Le Physicien saisit le premier morceau de craie et se mit à dessiner
rapidement une grande demi-sphère dans laquelle se trouvait la fusée. Sentant sur lui le
regard bleu clair immobile, il dessinait de plus en plus vite. En terminant, il se tourna vers
le double, le fixa, frappa le tableau du doigt, en effaça les tracés avec une éponge et
continua à dessiner.
Le contour de la demi-sphère – intacte. La paroi et le Défenseur devant elle. Le museau du
Défenseur et le projectile qui s’envole… Il trouva un morceau de craie violette, en
barbouilla une partie de la paroi devant le Défenseur, écrasa la craie avec ses doigts – ce
qui provoqua une ouverture entourée de suintements violets. La silhouette du double. Il
s’approcha de lui, toucha son torse du doigt, revint au tableau, frappa de la craie le portrait
dessiné, effaça tout, en éclaboussant d’eau le plancher, traça encore une fois, avec une
grande hâte, l’ouverture dans le mur, entourée d’une grosse auréole violette et, dans
l’ouverture, le double. Il effaça tout ensuite, laissant seulement l’image du double. En se
plaçant de manière que l’autre puisse voir chacun de ses gestes, il commença à couvrir
lentement de la craie violette écrasée les pieds de la silhouette tracée. Il se retourna. Le
petit torse du double, qui était toujours couché sur le coussin en caoutchouc gonflé par le
Docteur, s’éleva un peu ; son visage ridé, de singe, avec des yeux intelligents, cessa de
regarder le Physicien et considéra son dessin en l’interrogeant en silence.
Le Physicien fit un signe de tête affirmatif, prit une boîte en fer-blanc, une paire de gants
de sécurité, et quitta le laboratoire en courant. Dans le tunnel, il faillit entrer en collision
avec l’automate qui le reconnut à temps et laissa le passage libre. Il s’élança dehors et,
mettant ses gants en route, il courut à l’aveuglette vers l’endroit où le Défenseur avait
calciné un trou dans la palissade. Il tomba à genoux devant le petit entonnoir, arracha
rapidement de la terre des morceaux de sable coagulé, vitrifié par la chaleur, les jeta dans
la boîte. Il se releva ensuite et revint en courant vers le tunnel. Il y avait quelqu’un d’autre
au laboratoire ; il ferma les yeux, éblouis. C’était le Cybernéticien.
— Où est le Docteur ? lui lança-t-il.
— Il n’est pas encore rentré.
— Recule. Assieds-toi plutôt là, dans le coin.
Comme il s’y attendait, le sable était de couleur violette et ce n’était pas sans raison qu’il
avait choisi la craie de cette couleur. Dès qu’il fut entré, le double tourna la tête dans sa
direction. Il l’attendait visiblement.
Le Physicien répandit le contenu de la boîte devant le tableau noir.
— Tu es fou ! cria le Cybernéticien en se levant d’un bond. Le compteur déplacé à l’autre
bout de la table se réveilla et se mit à bruire.
— Tais-toi ! Ne me dérange pas !
Il y avait une telle colère dans la voix du Physicien que le Cybernéticien s’immobilisa.
Le Physicien regarda sa montre : douze minutes étaient déjà passées. Le Docteur pouvait
revenir à tout moment. Il se pencha, montra du doigt les morceaux violets du sable
coagulé, demi-fondu. Il en ramassa une poignée, tenant le sable dans sa main largement
ouverte, il en toucha la partie du dessin où figuraient les pieds du double, barbouillés de la
craie violette. Il écrasa sur le dessin quelques morceaux de sable, regarda fixement dans les
yeux du double, fit tomber par terre le reste de la poussière, recula au fond de la salle, partit
en avant d’un pas décidé comme s’il allait loin, entra au milieu de la tache violette, y resta
un moment, ferma les yeux et se renversa lentement, les muscles relâchés. Son corps
frappa sourdement le plancher. Il resta quelques secondes ainsi, se leva soudain, courut
vers la table, prit le compteur Geiger et, le tenant devant lui comme un réflecteur de chasse,
s’avança vers le tableau. À peine l’orifice du cylindre noir s’approcha-t-il des pieds
dessinés sur le tableau, qu’un roulement de tambour violent, alarmant, retentit dans la
pièce. Le Physicien approchait et éloignait le compteur du tableau en répétant cet effet
devant le double qui suivait ses gestes sans bouger. Puis, il marcha vers lui et, lentement,
passa l’orifice du Geiger le long de ses pieds nus.
Le compteur grogna.
Le double laissa échapper un petit cri, comme s’il suffoquait. Le Physicien le regarda
pendant quelques secondes qui lui parurent une éternité, les yeux pâles et avides tandis que
des gouttes de sueur lui inondaient le front. Le double relâcha les muscles du torse, ferma
les yeux et s’affaissa sur le chevet, en tendant d’une manière étrange les doigts noduleux
de ses deux mains, comme s’il était mort. Puis, il ouvrit les yeux tout à coup, s’assit et
rencontra le regard du Physicien.
Celui-ci opina de la tête, replaça l’appareil sur la table, cogna du pied contre le tableau noir
et s’adressa au Cybernéticien.
— Il a compris.
— Qu’a-t-il compris ?… bredouilla l’autre, ému par cette scène muette.
— Qu’il doit mourir.
Le Docteur entra, regarda le tableau, les débris vitreux répandus – les hommes.
— Que se passe-t-il ici ? Qu’est-ce que ça signifie ? Il parlait en élevant la voix.
— Rien de spécial. Tu as deux patients à présent, dit le Physicien d’une voix indifférente,
et comme le Docteur le regardait, abasourdi, il prit le compteur de la table et l’approcha de
son corps. La poussière radioactive avait pénétré dans le tissu de la combinaison. Le
Geiger crissa violemment.
Le visage du Docteur devint rouge. Il se tint roide un instant, comme s’il allait tirer sur le
plancher avec sa seringue. Le sang disparut lentement de son visage.
— C’est ainsi ? dit-il. Parfait. Viens.
Lorsqu’ils sortirent, le Cybernéticien endossa un manteau de sécurité et se mit à ramasser
les débris radioactifs. Il ôta de la cachette murale le demi-automate de nettoyage, le plaça
devant la tache restante. Le double restait couché, immobile, observait ses agissements,
toussotait quelquefois faiblement. Dix minutes plus tard, le Physicien revint en compagnie
du Docteur ; il avait sur lui un costume de toile blanche, son cou et ses mains étaient
entourés de gros bandages.
— Déjà, dit-il presque gaiement au Cybernéticien. Rien de grave, premier degré et peut-
être même pas.
Le Docteur et le Cybernéticien aidèrent le double à se lever ; ayant compris ce qu’ils
voulaient, celui-ci se leva et sortit, obéissant, du laboratoire.
— À quoi sert tout ça ? demanda le Cybernéticien, en touchant tous les coins et les fentes
avec le cylindre noir du Geiger, qui, par moments, tictaquait un peu plus vite.
— Tu vas voir, répondit tranquillement le Physicien. Si lui a la tête à sa place… tu vas
voir.
— Pourquoi n’as-tu pas mis un vêtement de sécurité ? Pour ne pas perdre une minute ?
— J’ai dû le montrer de la manière la plus simple, répondit le Physicien. De la manière la
plus naturelle sans aucun « additif », tu comprends ?
Ils se turent. L’aiguille de l’horloge murale se déplaçait lentement. Le Cybernéticien sentit
que le sommeil le gagnait. Le Physicien manipulait maladroitement de ses doigts bandés
une cigarette qu’il voulait allumer. Le Docteur, en tablier plein de taches, entra en trombe
dans la pièce. Furieux, il s’adressa au Physicien :
— C’est toi ! C’est toi ! Qu’as-tu fait avec lui ?
— Quoi donc ? Le Physicien leva la tête.
— Il ne veut pas se coucher ! C’est à peine s’il se laisse soigner, il se lève et veut entrer ici,
il est déjà ici… ajouta-t-il plus bas.
Le double entra. Il boitait maladroitement. Un bout de bandage traînait derrière lui.
— Tu ne peux le soigner contre son gré, dit le Chimiste froidement. Il jeta la cigarette par
terre, se leva, l’étouffa du pied. Nous allons prendre le Calculateur de la cabine de
navigation. Il a le plus grand rayon d’extrapolation, n’est-ce pas ?
Le Cybernéticien frémit, comme réveillé, sauta sur ses pieds, regarda un moment d’un air
absent et sortit dare-dare, laissant la porte ouverte. Le Docteur, les poings dans les poches
de son tablier, se tenait au milieu du laboratoire. Il se détourna, observa le double qui
approchait lentement, et soupira.
— Tu le sais déjà ? dit-il. Tu le sais, n’est-ce pas ?
Le double toussa.
Les trois autres dormirent toute la journée. Lorsqu’ils se réveillèrent, la nuit tombait déjà.
Ils se dirigèrent lentement vers la bibliothèque. Elle présentait un aspect terrifiant : les
tables, le plancher, tous les fauteuils libres étaient remplis de tas de livres, d’atlas,
d’albums ouverts ; des centaines de feuilles de papier avec des dessins s’étalaient sous les
pieds – des pièces d’instruments entre les livres, des planches de couleur, des boîtes de
conserves, des assiettes, des verres d’optique, des arithmomètres, des bobines. L’eau
coulait du tableau, mélangée à la craie écrasée ; une grosse couche de poudre calcaire
séchée couvrait d’une croûte les doigts, les manches, et même les genoux des trois
hommes. Assis en face du double, non rasés, avec des yeux atteints d’hyperémie, ils
buvaient du café dans de grands gobelets. Au milieu, où précédemment se trouvait une
table, à la place restée libre, s’élevait la carcasse d’un grand Calculateur électronique.
— Comment ça va ? demanda le Coordinateur, en s’arrêtant sur le seuil.
— Fort bien, nous avons déjà identifié mille six cents idées, répondit le Cybernéticien. Le
Docteur se leva. Il portait encore son tablier blanc.
— Ils m’ont obligé. Il a subi des radiations, dit-il en montrant le double du doigt.
— Des radiations ? Le Coordinateur entra. Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Il a traversé la tache radioactive dans l’ouverture, expliqua le Physicien. Il repoussa son
gobelet avec le reste de café et s’agenouilla devant l’appareil.
— Il a déjà 10 pour cent de moins de globules blancs qu’il y a sept heures, dit le Docteur.
La dégénération hyaline, exactement comme chez l’homme. Je voulais l’isoler, il doit avoir
la paix, mais il ne se laisse pas soigner, car le Physicien lui a fait comprendre que ça ne
servirait à rien.
— C’est vrai ? le Coordinateur regarda le Physicien. Celui-ci confirma par un signe de tête,
sans abandonner l’appareil sifflant.
— Il est… inguérissable ? demanda l’Ingénieur.
Le Docteur haussa les épaules.
— Je n’en sais rien ! Si c’était un homme, je dirais : il a 30 chances sur 100. Mais ce n’est
pas un homme. Il devient un peu apathique. Mais c’est peut-être la fatigue et l’insomnie. Si
je pouvais l’isoler…
— Qu’est-ce qui te tourmente ? Tu fais avec lui tout ce que tu veux, dit le Physicien qui
n’avait même pas détourné la tête. Il manipulait l’appareil avec ses mains bandées.
— Et toi, qu’est-ce que tu as ? demanda le Coordinateur.
— Je lui ai expliqué comment il a subi les radiations.
— Tu l’as expliqué si exactement ? s’écria l’Ingénieur.
— J’ai dû.
Ils se turent un moment.
— Ce qui est arrivé, est arrivé, dit le Coordinateur lentement. Bien ou mal, mais ça, c’est
du passé ! Et actuellement, qu’est-ce que vous savez déjà ?
— Assez bien.
C’est le Cybernéticien qui avait parlé.
— Il a assimilé un grand nombre de nos symboles, surtout mathématiques. Dans la théorie
de l’information, nous avons déjà tracé la voie. Le plus difficile, c’est son écriture
électrique. Sans l’appareil spécial, nous ne pouvons pas l’apprendre ; le temps pour le
construire nous manque. Vous vous rappelez les morceaux de tuyaux qui étaient enfoncés
dans les plis du corps ? C’est tout simplement un appareil pour écrire ! Quand un double
vient au monde, on lui greffe ce tuyau, comme autrefois, chez nous, on perçait les oreilles
des fillettes pour y mettre des boucles… Ils ont des deux côtés de ce grand corps des
organes électriques. C’est pour cela que le tronc est si grand. C’est une sorte de cerveau et
de batterie plasmatique qui transmettent leurs charges directement au « conduit
d’écriture ». Chez lui, il se termine par ces fils au col, mais ce n’est pas généralisé, il y a
des différences individuelles. Évidemment, ils doivent apprendre à écrire. Cette opération
préliminaire, appliquée depuis des années, n’est qu’un pas préparatoire.
— Alors, il ne parle pas du tout ? demanda le Chimiste.
— Si, il parle ! Cette toux que vous avez entendue, c’est son langage. Un seul toussotement
est une phrase entière. Projetée avec une grande hâte. Nous l’avons enregistrée sur une
bande, elle se décompose en spectres de fréquence.
— Ah ! C’est donc un langage qui a comme principe la fréquence modulée de vibrations
sonores ?
— Plutôt des bruits. Il est insonore. Ils n’expriment par les sons que les sentiments, les
états émotionnels.
— Et ces organes électriques ? C’est leur arme ?
— Je n’en sais rien. Nous pouvons encore lui demander.
Il se pencha, tira de dessous les papiers une grande planche, sur laquelle on voyait une
section schématique verticale d’un double. Il indiqua deux segments prolongés et,
approchant la bouche du microphone, il dit :
— Arme ?
Le haut-parleur placé de l’autre côté, en face du double, coassa. Celui-ci souleva un peu
son petit torse, attendit un moment que prennent place les hommes qui venaient d’entrer,
puis toussa.
— Arme, non, crissa le haut-parleur. De nombreux tours de la planète, autrefois l’arme.
Le double toussota.
— L’organe rudiment – de l’évolution biologique – l’adaptation secondaire – civilisation.
Il récitait mécaniquement, sans aucune intonation.
— Ho ! Ho ! murmura l’Ingénieur. Le Chimiste écoutait, les yeux fermés.
— Alors, c’est vrai ! laissa échapper le Coordinateur. Il se maîtrisa. Comment se présente
leur science ? demanda-t-il.
— De notre point de vue, étrangement, dit le Physicien. Il se leva. Je n’arrive pas à
éliminer ce grincement dans l’appareil, dit-il au Cybernéticien. Des informations
abondantes dans le domaine de la physique classique. L’optique, l’électricité, la mécanique
en liaison spécifique avec la chimie, quelque chose dans le genre de mécanochimie. Ils ont
des résultats intéressants dans ce domaine.
— Oh ! Le Chimiste s’élança en avant.
— Les détails plus tard. Nous avons fixé tout sur la bande, n’aie pas peur. De ces positions
de base, on est passé à la théorie de l’information. Son étude, à part les postes spécialisés,
est interdite. Ce qui est le moins développé chez eux, c’est leur atomistique et surtout la
chimie nucléaire.
— Attends un peu, comment interdite ? s’étonna l’Ingénieur.
— Tout simplement, on ne peut faire de recherches dans ce domaine.
— Qui les interdit ?
— C’est une affaire compliquée et nous en comprenons peu, intervint le Docteur. C’est
dans leur dynamique sociale que nous nous retrouvons le moins.
— Je crois qu’ils manquaient de stimulants pour des recherches nucléaires, dit le
Physicien. Ils ne ressentent pas un déficit énergétique.
— Finissons d’abord avec l’un ! Comment se présente le problème des études interdites ?
— Asseyez-vous, nous allons le questionner encore, dit le Cybernéticien. Le Coordinateur
approcha son visage du microphone, mais l’autre l’arrêta.
— Attends. La difficulté résulte dans ceci que, plus compliquée est la construction de la
phrase, plus la grammaire se dissipe chez le Calculateur. Il semble en outre que
l’Analyseur des sons ne soit pas suffisamment sélectif. Nous recevons souvent des rébus,
vous allez le voir vous-mêmes.
— Vous êtes nombreux sur la planète ? dit le Physicien lentement et clairement. (La
structure dynamique de : vous nombreux – sur la planète ?)
Le haut-parleur claqua deux fois et s’arrêta. Le double ne répondit pas assez longtemps.
Ensuite il se remit à tousser.
— Structure dynamique… – double. Relation – double – murmura le haut-parleur. La
société dirigée – autorité centrale… – toute la planète.
— Très bien ! s’écria l’Ingénieur.
Ainsi que les deux autres nouveaux participants à l’examen, il manifestait une grande
excitation. Les autres, peut-être à cause de la fatigue, y assistaient immobiles, le visage
indifférent.
— Qui dirige la société ? Qui est au sommet, un individu ou un groupe ? demanda le
Coordinateur en approchant la bouche du microphone. Le haut-parleur crépitait, un
bourdonnement retentit et l’aiguille rouge balança plusieurs fois sur l’écran de l’appareil.
— On ne peut pas questionner de cette manière, expliqua le Cybernéticien. Si tu dis « au
sommet », c’est une métaphore et le Calculateur n’a pas un équivalent dans son
dictionnaire. Attends, je vais essayer.
Il se pencha en avant.
— Combien au gouvernail de la société ? Un ? Plusieurs ? Un grand nombre ?
Le haut-parleur coassa rapidement.
— Et le gouvernail n’est pas une métaphore ? demanda le Coordinateur. Le Cybernéticien
hocha la tête.
— C’est un terme utilisé dans la théorie de l’information, réussit-il à répondre au moment
où le double parlait déjà.
Le haut-parleur traduisait, en lançant d’une manière mesurée :
— Un – plusieurs – un grand nombre – gouvernail – inconnu, répéta-t-il.
— Comment, inconnu ? Qu’est-ce que ça signifie ? demanda le Coordinateur, surpris.
— Nous allons le savoir bientôt. Inconnu – toi – ou de tout le monde – sur la planète ? dit-
il dans le microphone. Le double répondit et, en traduisant, le Calculateur lança dans le
microphone :
— Relation – dynamique – double. Connu – un oui. Connu – le deuxième – non.
— Je ne comprends rien ! Le Coordinateur regardait les autres. Et vous ?
— Attends, dit le Cybernéticien, fixant le double qui approcha lentement son visage du
microphone et toussa deux fois.
Le Calculateur reprit :
— Combien de tours de la planète – autrefois – direction centrale partagée. Stop. Un
double – un gouvernail. Stop. Cent treize tours de la planète, oui. Cent onzième tour de la
planète – un double – gouvernail – Stop. Un autre gouvernail – la mort. Stop. Un – un – la
mort. Stop. Après un double gouvernail – ignore – qui. Ignore – qui – gouvernail. Connu –
central – gouvernail. Stop. Ignore – qui – gouvernail. Stop.
— En effet, c’est un rébus, répondit le Coordinateur. Qu’allez-vous faire avec ça ?
— Ce n’est pas un rébus, répondit le Cybernéticien. Il a dit que jusqu’à l’année 113, en
comptant à partir d’aujourd’hui, ils avaient un gouvernement central composé de plusieurs
personnes, une « direction centrale partagée ». Il y a eu ensuite un gouvernement
individuel, une monarchie ou une tyrannie, je pense. Dans les années 112 et 111, – ils
comptent à partir du temps actuel, c’est l’année zéro à présent –, de violentes révolutions
de palais ont eu lieu. Quatre changements de chef d’État se sont produits en deux ans, ils
sont tous morts, évidemment pas de façon naturelle. Un nouveau chef a pris le pouvoir
ensuite et on ne sait pas qui il était. On savait qu’il existait, un point, c’est tout.
— Comment, un chef anonyme ? dit l’Ingénieur avec étonnement.
— Oui. Nous tâcherons d’en savoir plus.
Il se tourna vers le microphone.
— On sait maintenant qu’un individu est à la tête du pouvoir, mais on ne sait pas qui c’est.
Est-ce ainsi ? demanda-t-il. Le Calculateur crissa indistinctement, le double toussota
plusieurs fois comme s’il hésitait, et le haut-parleur répondit :
— Non. Pas ainsi. Stop. Soixante tours de la planète, connu, un double gouvernail central.
Stop. Puis, connu, aucun. Stop. Personne. Personne gouvernail central. Connu ainsi.
Personne gouvernail. Stop.
— Maintenant moi non plus je ne comprends pas, avoua le Physicien.
Le Cybernéticien se tenait devant l’appareil. Il se courbait, se mordait les lèvres.
— Attendez.
— L’information générale est… que le gouvernail central n’existe pas ? C’est ainsi ? dit-il
dans le microphone. Mais en réalité, il existe un pouvoir central. C’est ainsi ?
Le Calculateur conversait avec le double, dans un échange de voix coassantes. Ils
attendaient, leurs têtes penchées vers le haut-parleur.
— Vérité telle. Oui. Stop. Qui information – est gouvernail central, celui – est, n’est pas.
Qui information – telle – celui est, n’est pas. Celui, autrefois est, ensuite pas.
Ils se regardèrent en silence.
— Qui dit que le pouvoir existe, cesse d’exister lui-même ? C’est ce qu’il a dit ? chuchota
l’Ingénieur. Le Cybernéticien confirma lentement d’un signe de tête.
— Mais c’est impossible ! s’exclama l’Ingénieur. L’autorité doit avoir son siège, doit
donner des ordres, édicter des lois, il lui faut des organes d’exécution hiérarchiques
inférieurs, l’armée, nous avons rencontré leurs guerriers ! Le Physicien lui mit la main sur
l’épaule. L’Ingénieur se tut.
Le double toussa un long moment. L’œil vert du Calculateur tremblait très vite. Il
murmurait. Le courant le faisait sonner. Le haut-parleur se fit entendre.
— Information – double. Stop. Une information qui – il est. Stop. Deuxième information –
qui – il est jadis, puis pas. Stop.
— Il existe une information bloquée ? demanda le Physicien au microphone. C’est ainsi ?
Celui qui pose des questions au sujet de l’information… est menacé de mort ? C’est ainsi ?
On entendit de nouveau de l’autre côté de l’appareil la voix grinçante du haut-parleur et la
toux du double.
— Non. Pas ainsi. Stop, répondit le Calculateur de sa voix indifférente, en séparant les
mots d’une manière régulière : Qui jadis est, puis n’est pas – il n’est la mort. Stop.
Ils soupirèrent, soulagés.
— Donc, ce n’est pas la peine de mort ! s’exclama l’Ingénieur. Demande-lui, ce qui leur
arrive !
— Je crains qu’on ne puisse pas le faire, dit le Cybernéticien, mais devant l’insistance du
Coordinateur et du Cybernéticien, il lança :
— Puisque vous le désirez, mais je ne réponds pas du résultat… Quel est l’avenir de celui
qui diffuse l’information bloquée ? dit-il au microphone.
Le dialogue rauque du Calculateur avec le double alité sans force dura assez longtemps.
Finalement, le haut-parleur répondit :
— Qui telle information incorporé groupe seul gouvernail non connu degré probabilité
dégénération étendue. Stop. Effet cumulatif manque terme adaptation telle nécessité
combat ralentissement des forces potentiel manque terme. Stop. Petit nombre tours de la
planète mort. Stop.
— Qu’a-t-il dit ? le Chimiste, le Coordinateur et l’Ingénieur s’adressèrent presque en
même temps au Cybernéticien. Il haussa les épaules.
— Je n’en ai aucune idée. Je vous ai dit qu’on ne pourra pas le faire. Ce problème est trop
compliqué. Nous devons avancer petit à petit. Je devine que le sort d’un tel individu n’est
pas enviable. La mort prématurée l’attend, la dernière phrase était tout à fait claire, mais
quel est le mécanisme de ce processus, je n’en sais rien. Des groupes seul gouvernail…
Naturellement, on peut émettre des hypothèses, j’en ai assez des combinaisons théoriques.
— Bien, dit l’Ingénieur. Questionne-le au sujet de cette fabrique au nord.
— Nous l’avons déjà interrogé sur ce point, répondit le Physicien. C’est une affaire très
compliquée. Nous avons à ce sujet la théorie suivante…
— Comment, théorie ? Il n’a pas répondu exactement ? intervint le Coordinateur.
— Non, car c’est aussi lié à des événements de rang supérieur. La fabrique elle-même a été
abandonnée dans la période où elle devait commencer à produire. Quant aux causes qui ont
provoqué cela, c’est pire. Il y a environ cinquante ans, ils ont introduit chez eux un plan de
reconstruction biologique. La restructuration des fonctions charnelles, peut-être de formes
également… c’est une histoire obscure. Presque toute la population de la planète a été
soumise pendant un certain nombre d’années à une série de traitements. Il semble qu’il
s’agissait de reconstruire, pas tellement la génération vivante, mais future, par des
mutations dirigées des cellules reproductrices. C’est ainsi que nous nous l’expliquons.
Dans le domaine de la biologie, il est difficile de s’entendre.
— Quelle restructuration prévoyaient-ils ? Dans quelle direction ? demanda le
Coordinateur.
— Nous n’avons pas réussi à l’établir, répondit le Physicien.
— Si, nous le savons un peu, protesta le Cybernéticien. La biologie, et en particulier
l’examen des processus vitaux, a chez eux un caractère particulier, on pourrait dire
doctrinal, différent des autres domaines de la science.
— Il est possible qu’il soit religieux, intervint le Docteur. Avec la réserve que leurs
croyances sont plutôt un système d’ordres et de règles, concernant la vie temporelle
dépourvue d’élément transcendantal.
— Ils n’ont jamais cru en aucun Créateur ? demanda le Coordinateur.
— On ne le sait pas. Comprends donc, des abstractions comme la foi, Dieu, la moralité,
l’âme, ne se laissent pas identifier dans les limites du Calculateur. Nous devons poser des
questions réelles et tirer une extrapolation sensée et généralisée de toute une masse de
réponses, de malentendus, de significations qui chevauchent mutuellement. Il me semble
que ce que le Docteur appelle la religion, n’est qu’une tradition, des rites et des coutumes
agglomérées par l’histoire.
— Mais la religion ou la tradition, qu’ont-elles de commun avec les études biologiques ?
demanda l’Ingénieur.
— C’est ce que nous n’avons pas réussi à établir. En tout cas, il y a un rapport, très étroit
même.
— Il s’agissait peut-être d’adapter certains faits biologiques à leurs croyances ou préjugés ?
— Non, c’est une histoire beaucoup plus compliquée.
— Revenons à nos moutons, dit le Coordinateur. Quelles étaient les conséquences de la
réalisation de leur plan biologique ?
— Des individus venaient au monde sans yeux, ou avec un nombre d’yeux variables,
inaptes à la vie, monstrueux, dépourvus de nez. Un nombre assez considérable de sous-
développés psychiques !
— Ah ! notre double et d’autres semblables !
— Oui ! Probablement, la théorie sur laquelle ils se basaient était fausse. En l’espace d’une
quinzaine d’années, il y a eu des dizaines de milliers de mutants, de mutilés, de déformés.
Ils recueillent encore de nos jours la moisson tragique de ces expériences.
— Le plan a dû être abandonné alors ?
— Nous ne l’avons pas demandé, avoua le Cybernéticien. Il s’adressa au microphone :
« Le plan de la reconstruction biologique ? Existe-t-il toujours ? Quel est son avenir ?
Le Calculateur parut se disputer un moment avec le double qui toussait faiblement.
— Ça va mal avec lui ? demanda tout bas le Coordinateur au Docteur.
— Il va mieux que je ne pensais. Il est épuisé, mais il ne voulait pas sortir d’ici. Je n’ai pas
pu lui faire la transfusion sanguine, car le sang du double laisse fuir ses globules rouges !
— Chut ! Le Physicien arrêta la conversation. Le haut-parleur !
— Le plan – et n’est pas. Stop. Actuellement, le plan jadis n’était pas. Stop. Maintenant,
mutations, maladie. Information vraie, le plan était, maintenant n’est pas.
— Je ne m’y retrouve pas, dit l’Ingénieur.
— Il dit qu’à présent, on nie l’existence du plan, comme s’il n’avait jamais existé, et les
mutations ne sont que les conséquences d’une maladie. En réalité, le plan est entré en
vigueur, puis a été abandonné, sans qu’ils avouent leur défaite.
— Qui ?
— L’autorité qui prétend ne pas exister.
— Attendez, dit l’Ingénieur. Comment est-ce possible ? Depuis que leur chef anonyme a
cessé d’exister, une « époque d’anarchie » lui a succédé, n’est-ce pas ? Qui donc a introduit
le plan ?
— Tu l’as entendu pourtant. Personne ne l’a introduit… Il n’y avait aucun plan. C’est ce
qu’ils affirment aujourd’hui.
— Mais alors, cinquante ou combien d’années avant ?
— Ils proclamaient autre chose.
— Non, ce n’est pas compréhensible !
— Pourquoi ? Tu sais cependant que sur la Terre, il y a également des phénomènes qu’on
ne nomme pas publiquement… quoiqu’on connaisse leur existence. Par exemple, dans le
domaine des relations sociales qui seraient impossibles sans une certaine dose
d’hypocrisie. Ce qui est chez nous un petit secteur, une marge, devient ici un courant
principal.
— Comme tout cela est embrouillé et invraisemblable, dit l’Ingénieur. Et cette fabrique au
nord, quel rapport a-t-elle avec toutes ces histoires ?
— Ce qu’elle devait produire était en rapport avec la réalisation du plan, peut-être des
appareils pour les traitements ou des objets qui ne devaient pas servir à la génération
actuelle, mais aux futures, celles « reconstituées ». Mais ce ne sont que mes suppositions,
termina le Cybernéticien en appuyant sur ces mots, nous ignorons ce qu’elle devait
produire.
— Ces fabriques étaient certainement beaucoup plus nombreuses ?
— Fabrique se rapportant au plan biologique grand nombre ou pas ? Combien ? demanda
le Cybernéticien. Le double toussa et le Calculateur répondit presque aussitôt.
— Inconnu. Fabriques, probabilité, beaucoup. Stop. Information, pas de fabriques.
— C’est tout de même une société effrayante, s’écria l’Ingénieur.
— Pourquoi ? Tu n’as jamais entendu parler du secret militaire ou de quelque chose de
semblable ?
— Quelle énergie fait fonctionner ces fabriques ? L’Ingénieur s’adressait au Cybernéticien,
mais si près du microphone que le Calculateur traduisit immédiatement la question. Le
haut-parleur bourdonna un moment et récita :
— Inorgan terme manque bio bio stop entropia constans bio system… Le reste fut noyé
dans le bourdonnement grandissant. La petite lumière rouge clignotait sur le tableau.
— Les lacunes du dictionnaire, expliqua le Cybernéticien.
— Écoute, nous allons le brancher de manière polyvalente, dit le Physicien.
— À quoi bon ? Pour qu’il commence à bavarder comme un malade mental ?
— On réussira peut-être à comprendre plus.
— De quoi s’agit-il ? demanda le Docteur.
— Il veut diminuer la sélectivité du Calculateur, expliqua le Cybernéticien. Lorsque le
spectre de conception d’un mot n’est pas net, le Calculateur répond que le terme manque.
Si je le branche d’une manière polyvalente, il commencera à se contaminer, à produire des
agglomérés de mots qui n’existent dans aucune langue humaine.
— Nous allons ainsi nous approcher de son langage, insista le Physicien.
— Je t’en prie, essayons.
Le Cybernéticien changea les fiches de contact. Le Coordinateur regarda le double couché,
les yeux fermés. Le Docteur s’approcha de lui et revint à sa place sans rien dire.
Le Coordinateur dit dans le microphone :
— Au sud de cet endroit, ici, il y a une vallée. Là… de grands bâtiments, des squelettes
dans ces bâtiments, tout autour, dans la terre, des tombes. Qu’est-ce que c’est ?
— Attends, les tombes ne signifient rien…
Le Cybernéticien attira vers lui le bras souple du microphone.
— Au sud construction architectonique, à côté dans les trous de la terre, corps morts.
Doubles morts. Qu’est-ce que cela signifie ?
Cette fois, le Calculateur échangeait avec le double des sons grinçants. Ils remarquèrent
que, pour la première fois, la machine semblait demander quelque chose de sa propre
initiative. Finalement, le haut-parleur tourna dans leur direction et déclara d’une voix
monotone :
— Double, travail physique, non. Stop. Organe électronique travail oui, mais accéléro –
involution, génération, abus. Stop. Le sud – exemplification de la procroustique self-
gouvernail. Stop. Bio sociocourt – circuit antimort. Stop. Isolation sociale non force non
pression. Stop. Bougre ! Micro-adaptation du groupe centreselfraction production oui non.
Stop.
— Tu vois ? Fâché, le Cybernéticien regardait le Physicien. « Centreselftraction »,
« antimort », « bio sociocourt-circuit »… Je te l’ai dit. Je t’en prie, que vas-tu faire de ça ?
— Doucement, dit le Physicien. Ceci est en rapport avec le travail forcé !
— Ce n’est pas vrai. Il a dit « non force, non pression », « bon gré ».
— Alors, nous allons demander encore une fois. Le Physicien attira contre lui le
microphone.
— Incompréhensible, dit-il. Qu’est-ce qu’il y a au sud, dans la vallée ? Une colonie ? Un
groupe pénitencier ? Isolation ? Production ? Quelle production ? Qui produit ? Quoi ?
Dans quel but ?
Le Calculateur communiquait avec le double. Il se passa cinq minutes avant qu’il ne
réponde :
— Isolomicrogroupe bon gré interadhésion force non. Stop. Chaque double contrejeu
isolomicrogroupe. Stop. Relation principale selftraction, centripetale. Stop. Lien
colerhaine. Stop. Qui faute celui peine. Stop. Qui peine celui isolomicrogroupe, bon gré.
Stop. Qu’est-ce que c’est isolomicrogroupe ? Stop. Interrelation variante polyindividuelle
rétroaction colerhaine selfbut colerhaine selfbut stop. Circulation sociopsycho-intérieure
antimort. Stop.
— Attendez, s’écria le Cybernéticien, voyant que les autres s’agitaient avec inquiétude,
que veut dire le « selfbut » ? dans quel but ?
— Selfsalut… bredouilla le Calculateur, sans même s’adresser au double cette fois.
— Ah ! L’instinct de conservation, s’écria le Physicien. Et le Calculateur déclara
rapidement :
— Instinct de conservation. Oui ! Oui !
— Veux-tu dire que tu as compris ce qu’il a dit ? L’Ingénieur se leva de sa place.
— Je ne sais pas si je comprends, mais je devine qu’il s’agit de leur système pénitencier.
On voit qu’il existe ici des microsociétés, des groupes autonomes, qui pour ainsi dire se
tiennent mutuellement…
— Comment ? sans gardes ? sans surveillants ?
— Oui. Il a dit clairement qu’il n’y a aucune obligation.
— Ce n’est pas possible.
— Pas du tout. Imaginez deux hommes, l’un d’eux a les allumettes, l’autre la boîte. Ils
peuvent se haïr, mais pour avoir du feu, ils sont obligés de le faire ensemble. Colère-haine,
c’est la colère et la haine ou quelque chose de semblable. La coopération résulte donc dans
le groupe grâce à des rétroactions comme dans mon exemple. Mais évidemment pas de
façon aussi simple ! La pression naît donc d’elle-même, la situation intérieure du groupe le
crée.
— Bien, bien. Mais qu’est-ce qu’ils font là ? Qu’est-ce qu’ils font ? Qui sont ces cadavres
dans les tombeaux ?
— Tu as entendu ce qu’a dit le Calculateur ? « Prokrustyka. » Évidemment, du lit
procurstien.
— Tu dis des bêtises ! D’où le double pourrait-il connaître le nom de Procruste ?
— Le Calculateur et non le double ! Il recherche la conception la plus proche selon la
résonance dans le spectre sémantique. C’est là, dans ces groupes, que le travail épuisant se
fait. Il est possible que ce travail n’ait aucun but ni aucun sens. Il a dit « production non » !
Ils produisent donc ce qu’ils sont obligés de produire. C’est un châtiment.
— Comment, « obligés » ? Qui les oblige ? Puisqu’il n’y a pas de gardes ?
— Tu es tout de même têtu ! Je peux me tromper au sujet de cette fabrique et de ce qu’elle
produit, mais c’est une situation qui conduit à l’emploi de la force, de la pression. Tu ne
connais pas des états où il est nécessaire de recourir à l’emploi de la force ? Sur un navire
en train de sombrer par exemple, tu n’as pas beaucoup de choix. Ils ont peut-être toute leur
vie un tel pont de navire sous leurs pieds… Puisque le travail physique, surtout le travail
épuisant, leur est nocif, il se forme un « bio-court-circuit », peut-être même à l’intérieur de
cet organe électrique.
— Il a dit « biosociocourt-circuit ». Ça doit être autre chose.
— En tout cas, quelque chose de semblable. Dans un groupe, il existe l’adhésion,
l’attirance mutuelle. Cela signifie que le groupe est condamné à se suffire, à s’isoler de la
société.
— C’est très nébuleux. Qu’est-ce qu’ils font, enfin ?
— Que veux-tu que je te dise ? Tu en sais autant que moi. Il faut compter avec des
malentendus et des changements de sens non seulement de notre côté, mais également
entre le Calculateur et le double ! Ils ont peut-être une discipline scientifique spéciale, une
« procrustique », théorie de dynamique de tels groupes ! Ils planifient au sommet le type de
leurs actions, de conflits et d’attirances mutuelles au sein du groupe. Les fonctions sont
partagées et planifiées de manière à créer un certain équilibre, un échange, une circulation
de la colère, de la peur, de la haine, sentiments qui les unissent et qui les empêchent de
trouver une langue commune avec quiconque en dehors du groupe…
— Ce sont les variations privées au sujet des brouillages schizophréniques du Calculateur
et non leur traduction ! s’écria le Chimiste.
— Il est vraiment épuisé, dit le Docteur. Une ou deux questions au maximum. Qui veut les
poser ?
— Tu peux prendre ma place. Peut-être réussiras-tu mieux.
— Moi, dit le Coordinateur. Comment savais-tu que nous sommes ici ? lança-t-il dans le
microphone.
— Information – météorite – vaisseau –, répondit le Calculateur après un moment, pendant
lequel il échangea quelques sons rauques avec le double. Vaisseau d’une autre planète –
rayons cosmiques – dégénération des êtres. Stop. Ils tuent. Stop. Ensachage vitreux but
liquidation. Stop. Observatoire. Stop. Fracas. J’ai fait calculs – direction sous – source
fracas – foyer tir fusée. Stop. Partis la nuit. Stop. Attendis. Défenseur ouvrit ensachage.
Entrai. Suis. Stop.
— Ils ont annoncé la chute d’un vaisseau avec des monstres ? C’est ça ? demanda
l’Ingénieur.
— Oui. Que nous sommes dégénérés sous l’influence de rayons cosmiques ! Ils veulent
nous enfermer, nous ensacher dans cette masse vitreuse. Il a établi des écoutes, relevé les
mesures de la direction du bombardement, constaté leur but, et c’est ainsi qu’il nous a
trouvés.
— N’as-tu pas peur des monstres ? lança le Coordinateur au microphone.
— Avoir peur ne signifie rien. Un moment… quel était ce mot… Ah ! colère-haine : On
essayera de traduire ainsi.
Le Cybernéticien répéta la question dans le jargon bizarre du Calculateur.
— Oui, répondit presque immédiatement le haut-parleur. Oui. Mais une chance sur un
million de tours planétaires.
— C’est sûr, chacun de nous irait à sa place, affirma le Physicien avec un signe de tête.
— Veux-tu rester avec nous ? Nous te guérirons. Il n’y aura pas de mort, dit le Docteur
lentement. Resteras-tu ?
— Non, dit le haut-parleur.
— Veux-tu partir ? Retourner chez les tiens ?
— Retour, non, répondit le haut-parleur.
Ils se regardèrent.
— Tu ne mourras pas ! C’est sûr ! Nous te guérirons ! C’est vrai, s’écria le Docteur. Dis ce
que tu vas faire, lorsque tu seras guéri ?
Le Calculateur coassa, le double répondit d’un seul son court, à peine audible.
— Zéro, dit le haut-parleur en retardant la réponse. Et il ajouta un instant après, comme s’il
doutait d’être bien compris :
— Zéro, zéro.
— Il ne veut pas rester, il ne veut pas retourner, murmura le Chimiste. Il… délire peut-
être ? Ils regardèrent le double. Ses yeux bleu clair les fixaient, immobiles. On entendait
dans le silence sa respiration lente et sourde.
— C’est assez ! déclara le Docteur. Sortez tous.
— Et toi ?
— Je vais revenir dans un instant. J’ai pris deux fois le psychédrine, je peux rester encore
un moment avec lui.
Lorsque les hommes se levèrent en se dirigeant vers la porte, le petit torse du double,
soutenu jusqu’à présent par un appui invisible, s’affaissa tout à coup, ses yeux se
fermèrent, et sa tête se renversa sans force en arrière.
— Écoutez, c’est uniquement nous qui l’avons questionné ; pourquoi n’a-t-il posé aucune
question ? dit l’Ingénieur en traversant le couloir.
— Si, au début, il l’a fait, répondit le Cybernéticien. Il nous questionnait au sujet des
conditions sur la Terre, sur notre histoire, sur le développement de l’astronautique ; une
demi-heure avant votre arrivée, il disait encore plus.
— Il doit être très affaibli ?
— Certainement. Il a absorbé une bonne dose de radiations, en outre, le pèlerinage à
travers le désert a dû le fatiguer, d’autant plus qu’il est assez vieux.
— Vivent-ils longtemps ?
— Environ soixante tours de la planète, donc un peu moins que nos soixante ans. Éden
tourne plus vite que notre Terre autour du Soleil.
— Que mangent-ils ?
— C’est assez spécial. Il paraît que l’évolution se déroulait ici autrement que sur la Terre.
Ils peuvent assimiler directement certaines substances non organiques.
— C’est assez insolite, dit l’Ingénieur.
— Ah ! cette terre que le premier double a sortie ! s’aperçut tout à coup le Chimiste.
Ils s’arrêtèrent.
— Oui, ils se nourrissaient ainsi il y a des millions d’années. Actuellement, ils ne le font
plus dans des conditions normales. Ces calices sveltes que vous avez vus sur la plaine sont
des sortes « d’accumulateurs de nourriture ».
— Des êtres vivants donc ?
— Je ne le sais pas. En tout cas, ils recherchent et sélectionnent dans les glèbes des
substances qu’ils emploient pour se nourrir et les emmagasinent dans ces « calices ». Il y
en a beaucoup de variétés.
— Oui, évidemment. Ils doivent les élever ou les cultiver, dit le Chimiste. Nous avons vu
au sud des champs entiers de ces calices. Mais pourquoi celui qui est entré le premier dans
la fusée cherchait-il quelque chose dans l’argile ?
— Parce que les calices se cachent sous la terre dès que le crépuscule tombe.
— Cependant, il avait beaucoup de terre et il n’a choisi que celle de la fusée.
— Peut-être parce qu’elle était pulvérisée et lui, affamé. Nous n’en avons pas parlé avec
notre astronome. Il est possible que l’autre s’enfuyait aussi de cette vallée du sud…
— Mes chers amis, allez vous coucher, dit le Coordinateur au Physicien et au
Cybernéticien. Nous nous allons travailler à présent. Il est presque minuit.
— Comment, il fait nuit ?
— Évidemment. Je vois que tu as perdu la notion du temps.
— Que veux-tu, dans ces conditions…
Ils entendirent des pas derrière eux. Le Docteur sortait de la bibliothèque. Ils lui lancèrent
un regard interrogatif.
— Il dort, répondit-il. Il va mal. Après votre sortie, je croyais que c’était déjà… Il n’acheva
pas.
— Tu n’as pas parlé avec lui ?
— Si. J’ai parlé. Croyant que c’était déjà… vous comprenez ? Je lui ai demandé ce que
nous pourrions faire pour eux. Pour eux tous.
— Et il a répondu ?…
— Zéro, dit le Docteur lentement, et il leur semblait entendre la voix morte du Calculateur.
— Venez maintenant et tâchez de dormir, dit le Coordinateur. Mais auparavant, je profite
encore de la présence de tous pour vous demander si nous allons décoller ?
— Oui, répondit l’Ingénieur.
— Oui, soufflèrent le Physicien et le Chimiste presque en même temps.
— Oui, ajouta le Cybernéticien.
— Et toi, tu ne dis rien ? Maintenant ? demanda le Coordinateur au Docteur.
— Je réfléchis. Je n’ai jamais été, vous savez, aussi curieux qu’en ce moment…
— Je le sais, tu voudrais savoir comment les aider. Mais tu sais déjà que…
— Non, je ne sais pas, dit le Docteur tout bas.
XIV
Une heure plus tard, le Défenseur descendait la plaque de chargement abaissée.
L’Ingénieur conduisit le véhicule à deux cents mètres du mur vitreux qui se terminait par
une voûte non fermée. L’obscurité s’enfuyait au désert par de grands bonds. Les coups
fracassants, plus clairs que le soleil, fauchaient les parois des glaces qui tombaient
trempées dans le feu qui les renversait. Une fumée blanche tremblait au-dessus du feu
bouillant. L’Ingénieur laissa les pièces choisies pour la construction afin qu’elles
refroidissent et partit plus loin couper avec l’annihilateur des fenêtres dans la voûte. Des
stalactites flamboyantes coulaient le long des rangs de trous carrés qui faisaient apparaître
des puits de ciel étoilé. La fumée couchait ses spirales sur le sable. Dans les veines du
géant vitreux, quelque chose gémissait, grinçait, les flammes noircissaient des fragments
cassés. Le Défenseur s’approcha de la fusée en roulant en arrière. L’Ingénieur examinait –
à distance – la radiation des débris. Les compteurs sonnaient en avertissant.
— Nous devrons attendre au moins quatre jours, dit le Coordinateur, mais nous laisserons
là le Noir et les épurateurs.
— Oui. La radioactivité est considérable, mais rien qu’à la surface. Un jet de sable
important, sans pression, y remédiera. On ramassera les débris en un seul endroit et on les
enterrera.
— On pourrait les charger dans le décanteur à la poupe. Le Coordinateur regardait, pensif,
le brasier couleur cerise et le tas de débris.
— Penses-tu ? À quoi bon ? s’étonna l’Ingénieur. Nous n’en aurons aucun profit, c’est un
poids inutile.
— J’aimerais mieux ne pas laisser de traces radioactives… Ils ne connaissent pas l’énergie
atomique et il est préférable qu’ils ne la connaissent jamais.
— Tu as peut-être raison, murmura l’Ingénieur. Éden…, ajouta-t-il après un moment, sais-
tu quelle image commence à se dessiner devant mes yeux après ce que nous a dit le double,
ou plutôt d’après les dires du Calculateur… Monstrueux.
— Oui, approuva lentement le Coordinateur. Un abus définitif, si conséquent qu’il éveille
l’admiration, un abus de la théorie de l’information. On voit qu’elle peut être un moyen de
torture plus terrible que les supplices physiques ! La sélection, le freinage, le blocage des
informations, on peut pratiquer en effet, comme l’a dit le Calculateur, une « procrustique »
géométriquement précise, pleine de cauchemars.
— Qu’en penses-tu, le comprend-il ?
— S’il le comprend ? Et tu penses qu’il considère cet état de choses comme normal ? Eh
bien, dans un certain sens, c’est ainsi. Toutefois, il ne connaît rien d’autre. Bien qu’il se
référât à leur ancienne histoire, des tyrans d’abord ordinaires, ensuite « anonymes ». Il
possède bien une échelle de comparaisons… Oui, certainement, s’il n’en avait pas, il ne
pourrait pas nous le raconter.
— Si la comparaison avec la tyrannie doit lui faciliter de se rappeler « les temps
meilleurs », alors, merci…
— Et pourtant ! C’est, dans un certain sens, la suite cohérente de l’évolution. Un de ces
tyrans a certainement eu l’idée de tirer profit de son anonymat. La société, ne pouvant pas
concentrer sa résistance ni ses sentiments hostiles contre un personnage secret, se sent
désarmée dans une certaine mesure.
— Ah, tu le comprends ainsi ? Le tyran sans visage !
— C’est peut-être une analogie fausse, mais, après un certain temps, quand les bases
théoriques pour cette « procrustique » ont été créées, un de ses successeurs est allé plus
loin et a liquidé, en apparence du moins, son incognito, effacé sa propre personne et le
système de gouvernement… Évidemment, rien que dans la sphère des idées, des paroles,
des relations publiques…
— Pourquoi n’y a-t-il pas ici de tendances libératrices ? C’est ça que je ne comprends pas.
Même s’ils punissent leurs « délinquants » en les incorporant dans des groupes autonomes
isolés, étant donné le manque de gardes, de surveillance, de force extérieure, la fuite
individuelle est possible et la résistance organisée également.
— Il faut avoir des moyens d’entente pour qu’une organisation puisse exister.
Le Coordinateur mit dans l’ouverture de la tourelle un disque de Geiger dont le tic-tac
semblait diminuer doucement.
— Remarque que chez nous, les événements déterminés ne sont pas dépourvus de noms ni
de cohérence avec d’autres. Leurs appellations et leurs relations, qui sont présentées
comme réelles, ne sont que des masques. Les monstruosités causées par les mutations sont
appelées : épidémie d’une certaine maladie, et c’est ainsi avec tout le reste. Pour dominer
le monde, il faut d’abord pouvoir le nommer. Privés de science, des armes, de
l’organisation, séparés des autres vivants, ils ne peuvent pas agir.
— Oui, dit l’Ingénieur, mais cette scène… au cimetière, ce fossé en dehors de la ville,
prouvent cependant que l’ordre n’est pas parfait ici, tel que le souverain inconnu le
désirerait certainement. Et tu te rappelles ce mur de glaces dont le double avait peur ?
Certes, tout ne va pas comme sur des roulettes ici !
Au-dessus de leurs têtes, le Geiger tictaquait plus lentement. Les écroulements sous la
paroi qui encerclaient le vaisseau devinrent plus foncés ; seule, la terre fumait encore et
l’air tremblait dans de hautes colonnes qui faisaient chanceler les images des astres.
— Nous avons décidé de décoller, dit l’Ingénieur, et pourtant, nous pourrions apprendre
leur langue, trouver comment fonctionne leur pouvoir maudit qui simule sa propre
inexistence. Et… leur donner des armes.
— À qui ? À ces malheureux pareils à notre double ? Tu lui donnerais un annihilateur, toi ?
— Eh bien, pour commencer, nous pourrions nous-mêmes…
— Détruire ce pouvoir, n’est-ce pas ? dit tranquillement le Coordinateur. En d’autres
termes : les libérer par la force.
— S’il n’existe pas d’autre moyen.
— D’abord, ce ne sont pas des hommes. Tu ne dois pas oublier que tu parles en réalité
avec le Calculateur et tu comprends le double autant que le Calculateur le comprend.
Ensuite, personne ne leur a imposé ce qui existe. D’ailleurs, personne du Cosmos. Eux-
mêmes…
— Avec un tel raisonnement, j’accepte tout. Je consens à tout, cria l’Ingénieur.
— Et comment veux-tu que je raisonne ? La population de la planète est-elle un enfant qui
est entré dans un cul-de-sac d’où on peut le sortir par la main ? Si c’était si simple, mon
Dieu ! Henri, la libération commencerait par une tuerie et dans la lutte acharnée, nous ne
pourrions pas distinguer qui nous devons tuer. Nous tuerions finalement rien que pour nous
ouvrir la retraite ou pour contre-attaquer ! Nous tuerions ceux qui se dresseraient devant le
Défenseur. Tu sais bien comme c’est facile !
— Je sais, murmura l’Ingénieur. Enfin, on ne sait rien encore. Ils nous observent sans nul
doute et même ces trous que nous avons ouverts dans leur palissade « impénétrable » ne
leur plaisent certainement pas. Je pense que nous pouvons à présent attendre une nouvelle
épreuve.
— Oui, c’est possible, affirma le Coordinateur. J’ai pensé même à placer quelques
sentinelles éloignées. Les yeux et les oreilles électroniques.
— Cela nous prendrait beaucoup de temps et absorberait des matériaux dont nous n’avons
que trop besoin.
— C’est la raison pour laquelle j’ai hésité.
— Deux roentgens à la seconde. Nous pouvons déjà envoyer les automates.
— Ça va. Il vaut mieux tirer le Défenseur en haut, dans la fusée, pour toute éventualité.
Après midi, le ciel s’ouvrit et, pour la première fois depuis leur arrivée, une pluie fine et
chaude se mit à tomber. Le mur vitreux devint plus foncé encore ; on entendait les petits
ruisseaux couler sur ses convexités. Les automates travaillaient sans relâche, les fouets de
sable qui giclaient des pulsomoteurs grinçaient et sifflaient sur la surface des dalles
renversées ; les débris de verre volaient en l’air tandis que le sable et la pluie formaient de
la boue liquide. Le Noir chargeait dans la fusée les réservoirs remplis des débris
radioactifs ; le deuxième automate contrôlait au moyen du Geiger l’herméticité des
couvercles. Alors, tous deux tiraient les dalles nettoyées sur les places qui leur étaient
désignées par l’Ingénieur. Les arcs à souder lançaient des fontaines d’étincelles, les
grandes mottes s’amollissaient dans la température de l’arc, se liaient ensemble et
formaient l’embryon du futur pont.
On se rendit compte bientôt qu’on ne disposerait pas de matériel de construction suffisant.
Après une journée de travail, le Défenseur glissa de nouveau de la fusée et se plaça en face
des murs. C’était un spectacle infernal. La pluie continuait à tomber, se changeait en
averse. Des ciels irréguliers, carrés, éclataient dans les ténèbres avec une splendeur
terrible ; les fracas des explosions nucléaires se mêlaient au bruit sourd des plaques de
verre brûlées qui creusaient la terre en chutant. Les nuages épais de la fumée et de la
vapeur montaient vers le ciel. Les flaques d’eau de pluie bouillaient avec un sifflement
aigu, s’évaporaient dans les airs et séchaient avant d’atteindre le sol. Haut dans le ciel, des
myriades immobiles d’arcs-en-ciel roses, verts et jaunes éclairaient les foudres des
explosions. Le Défenseur, noir comme s’il était pétri dans le charbon, reculait dans le
clapotement des éclairs, tournait lentement sur place, soulevait son museau obtus et faisait
tomber les foudres et les tonnerres sur toute la région.
— C’est très bien ainsi, hurla l’Ingénieur à l’oreille du Coordinateur, cette canonnade les
effrayera peut-être et ils nous laisseront en paix ! Il nous faut au moins deux jours encore !
Son visage couvert de sueur – dans la tourelle, il faisait chaud comme dans un four – lui
donnait un masque de mercure.
Quand ils allèrent dormir, les automates continuèrent le travail, en faisant du tapage
jusqu’au matin, traînant derrière eux des serpents de pompes de sable, cliquetant avec des
dalles de verre. Autour des appareils à souder, la pluie étincelait d’azur pur et aveuglant.
La plaque de chargement avalait de nouveaux réservoirs pleins de débris. La construction
parabolique derrière la poupe de la fusée grandissait lentement. L’automate à chargement
et l’excavatrice travaillaient en même temps sous son ventre et rongeaient avec
acharnement le talus de la colline.
Très tôt au petit matin, au réveil, des matériaux en verre avait déjà été utilisée pour
étançonner la galerie.
— C’était une bonne idée, dit le Coordinateur. Ils étaient assis dans la cabine de
navigation, sur la table de laquelle traînaient les rouleaux des dessins techniques. En
réalité, si nous enlevions les étançons, le plafond pourrait s’écrouler subitement sous le
poids de la fusée ; elle tomberait non seulement par terre, mais elle écraserait les automates
qui ne réussiraient certainement pas à quitter le tunnel à temps.
— Aurons-nous assez d’énergie pour voler ? demanda le Cybernéticien. Il était debout
dans la porte ouverte.
— Pour une dizaine de vols. Nous pouvons cependant, en cas de besoin, quoique ce soit
certainement inutile, annihiler les débris qui se trouvent dans le décanteur. Nous mettrons
les conduits chauffants dans la galerie, nous pourrons régler la température avec toute
l’exactitude voulue. Quand elle atteindra le point de fusion du verre, les étançons
commenceront à céder lentement. Si ça marchait trop vite, nous pouvons à chaque instant
jeter dans la galerie une dose d’air liquide. Par ce moyen, nous tirerons la fusée de son
enfoncement avant le soir. Ensuite, c’est le redressement qui va débuter…
— C’est le chapitre suivant, dit l’Ingénieur.
À huit heures du matin, les nuages se dispersèrent et le soleil apparut. L’énorme tronc du
vaisseau, enseveli jusqu’à présent, inerte, dans la colline, tremblait. L’Ingénieur surveillait
ce mouvement, mesurait l’abaissement lent de la poupe au moyen d’un théodolite ; la
proue du vaisseau était déjà profondément dégagée. Le vide, après le déblaiement de
l’argile, fut remplacé par une forêt de colonnes en verre.
L’Ingénieur prit place à une bonne distance de la fusée, presque sous le mur qui, par le
nombre de ses trous, rappelait les ruines du Colisée (un Colisée en verre soufflé !). Pour le
temps de l’opération, les hommes et les doubles furent évacués du vaisseau. À un certain
moment, l’Ingénieur aperçut la silhouette du Docteur qui s’approchait en contournant
l’arrière de la fusée mais, absorbé par ses instruments, il ne se rendait pas compte de ce qui
se passait autour de lui. Seule, une mince couche de terre avec un système de colonnes
ramollissantes soulevait le fardeau de la fusée. Dix-huit grosses cordes liaient les
manchons de la poupe et les crabots fondus dans les plus grands tas de débris du mur.
L’Ingénieur bénissait ce mur : sans lui, les travaux de redressement du vaisseau auraient
duré quatre fois plus longtemps.
Le courant entrait dans les tuyaux de chauffage installés dans la galerie par tout un système
de câbles serpentant sur le sable. La sortie de la galerie, visible sous l’endroit où la fusée
s’enfonçait dans la terre, fumait légèrement. Des tourbillons jaunes et sales traînaient
paresseusement au-dessus de la terre qui n’avait pas eu le temps de sécher après la pluie
nocturne. La poupe du vaisseau descendait par des petits mouvements. Dès qu’ils
devenaient plus violents, l’Ingénieur poussait la borne de l’appareil : alors, un ruisseau de
l’air liquide giclait dans les quatre conduites renforcées et l’orifice vomissait des nuages
grisâtres.
Tout d’un coup, au cours de la phase suivante des travaux qui consistait à ramollir
progressivement le chantier vitreux de la galerie, tout le tronc frémit spasmodiquement et,
avant que l’Ingénieur ait pu tourner la borne, le tronc de plus de cent mètres de longueur
s’inclina, la proue dessina un arc, traversa quatre mètres en l’air en une fraction de
seconde… Le bout de la fusée s’arracha à la colline en faisant sauter en l’air un tas de sable
et de marne ; le géant en céramite s’immobilisa. Il écrasa de son poids les câbles et les
serpents métalliques ; l’un d’eux craqua, en se transformant aussitôt en un geyser rugissant,
bouillant d’air liquide.
— Tombé ! tombé ! hurla l’Ingénieur. Il ne recouvra ses sens qu’après un instant. Le
Docteur était déjà à côté de lui.
— Quoi ? quoi ? répétait-il, abasourdi, n’arrivant pas à comprendre ce que disait l’autre.
— Il paraît que nous rentrons… à la maison, dit le Docteur. L’Ingénieur se taisait.
— Il va vivre, dit le Docteur.
— Qui ? De qui parles-tu ? Ah…
Il comprit soudain. Il s’assura encore une fois que la fusée était libérée.
— Et quoi donc ? Il va venir avec nous ? demanda-t-il, s’apprêtant à partir pour examiner
au plus vite la couche extérieure de la proue.
— Non, dit le Docteur. Il fit quelques pas avec l’Ingénieur et s’arrêta un peu plus loin
comme s’il avait changé d’avis.
La fontaine de gaz liquéfié qui s’échappait avec force du tuyau écrasé refroidissait l’air
ambiant. Sur le tronc du vaisseau, quelques minutes après, surgirent de petites figures ;
l’une d’elles disparut ensuite et la colonne du gaz surchauffé diminua, projetant encore
l’écume qui refroidissait l’air de manière sensible. Et soudain, ce fut le calme. Le Docteur
se retourna encore, comme s’il cherchait à comprendre la raison de sa présence à cet
endroit, et il partit.
*
La fusée était debout – blanche, plus blanche que les nuages ensoleillés, parmi lesquels
semblait pérégriner son sommet pointu et lointain. Trois jours de labeur s’étaient passés.
Tout était déjà emballé, chargé. Le grand plan incliné, parabolique, construit avec les
morceaux soudés du mur qui devait les enfermer, s’étendait, vide, le long de la pente.
Quatre-vingts mètres au-dessus de la terre, devant la plaque d’entrée ouverte, se tenaient
quatre hommes. Ils regardaient vers le bas. Là, sur la surface plate, jaune-grise, se
profilaient deux figures, l’une un peu plus claire que l’autre, immobiles, à quelques
dizaines de mètres des douilles d’échappement, pareilles à des colonnes gigantesques. Les
hommes regardaient d’en haut les deux figures, restées sur le sol.
— Pourquoi ne viennent-ils pas ? dit le Physicien avec impatience. Nous ne pourrons pas
décoller !
— Ils ne partiront pas, dit le Docteur.
— Qu’est-ce que ça veut dire ? Ils ne veulent pas que nous partions ?
Le Docteur savait ce que cela signifiait, mais il se taisait. Le soleil était haut dans le ciel.
Des nuages agglomérés arrivaient de l’ouest. Les hommes à l’entrée du vaisseau voyaient,
comme de la fenêtre d’une tour dressée dans le désert, les cimes des montagnes
méridionales, bleuies, mêlées aux nuages, un grand désert occidental – un grand désert aux
dunes ensoleillées s’étendant sur des centaines de kilomètres, la fourrure violette des forêts
protégeant les collines de l’est, un grand espace miroitant sous les deux bleus avec un petit
soleil au zénith. Le squelette du mur vitreux, transformé en dentelle, ressemblait à un
cadran d’une horloge solaire de Titans. L’ombre de la fusée passait sur lui comme une
aiguille de montre et approchait les deux petites figures.
À l’est, un tonnerre gronda. L’air répondit par un long sifflement, une flamme, indemne au
soleil, éclata dans la cuve noire d’explosion.
— Oh ! C’est quelque chose de nouveau, dit l’Ingénieur.
Il y eut un deuxième tonnerre. Le projectile invisible hurla de plus en plus près. Le cône du
sifflement infernal les couvrit, à croire qu’il accrochait le sommet de la fusée. La terre
gémit, sursauta à quelques dizaines de mètres du vaisseau. Et soudain une secousse se
produisit…
— Équipage, dit le Coordinateur, à vos postes !
— Mais, eux ? dit le Chimiste avec colère, regardant en bas encore une fois.
La plaque fut fermée.
Dans la cabine de pilotage, on n’entendait pas le fracas des arbustes en feu qui sautaient
dans les écrans derrière le vaisseau. Deux points clairs, toujours immobiles, se tenaient au
pied de la fusée.
— Bouclez vos ceintures ! lança le Coordinateur.
— Prêts ! répondit un murmure.
— L’heure ? Midi sept. Prêts au décollage. Pleine marche !
— Je branche la pile, dit l’Ingénieur.
— Critique atteinte, dit le Physicien.
— Circulation normale, répondit le Chimiste.
— Gravimètre sur l’axe, dit le Cybernéticien.
Le Docteur, suspendu au milieu de la distance entre le plafond concave et le plancher pavé
de planoplastique, regardait l’écran arrière.
— Sont-ils là ? demanda le Coordinateur. Et ils le regardèrent tous, ce mot n’appartenant
pas au rituel du décollage.
— Ils sont là, répondit le Docteur. La fusée, secouée par un souffle plus proche, trembla.
— Start ! dit le Coordinateur d’une voix forte. L’Ingénieur, le visage mort, suivait la
propulsion en marche. On n’entendait rien, à part les explosions lointaines et très faibles,
comme si elles avaient lieu dans un autre monde, n’ayant rien de commun avec le leur. Un
sifflement faible mais pénétrant, augmentant toujours en force, se balançait, fondait tout en
lui, se noyait. Ils tombaient maintenant dans les bras d’une force invincible.
— Nous sommes sur le feu, déclara l’Ingénieur.
Cela signifiait que la fusée quittait le sol et ne laissait échapper qu’une quantité de gaz
capable d’équilibrer son propre poids.
— Synergie habituelle, dit le Coordinateur.
— Nous entrons dans l’habituelle, déclara le Cybernéticien tandis que vibraient toutes les
cordes en nylon. Les pattes des amortisseurs s’échappèrent des pistons et reculèrent en
rampant.
— L’oxygène en bouche ! cria instinctivement le Docteur, comme réveillé d’un coup. Il
mordit l’embouchure élastique.
Douze minutes après, ils sortaient de l’atmosphère. Sans diminuer la vitesse, ils s’en
allaient dans la noirceur astrale sur les sarments d’une spirale se déroulant de plus en plus.
Les sept cent quarante lumières des indicateurs, des lampes de contrôle, des écrans et des
horloges puisaient silencieusement dans la cabine de pilotage. Les hommes desserraient et
jetaient sur le plancher leurs ceintures, leurs crochets, leurs attaches, se plaçaient devant les
tableaux de distribution, y apposaient leurs mains comme s’ils n’y croyaient pas,
vérifiaient la chaleur des conduites, écoutaient le sifflement éventuel d’un court-circuit,
flairaient l’air avec méfiance à la recherche d’une odeur de brûlé, regardaient les écrans,
consultaient les tableaux, les calculateurs astrodésiens. Mais la machine fonctionnait ! L’air
était pur, la température convenable, la distribution en tous points parfaite, comme si elle
n’avait jamais été un tas de débris.
L’Ingénieur et le Coordinateur se penchaient au-dessus des cartes dans la cabine de
navigation.
Celles des étoiles, plus grandes que la table, pendaient et se déchiraient parfois. Depuis
longtemps, ils s’étaient promis d’aménager une table plus grande dans la chambre de
navigation pour éviter le piétinement des cartes… La table était restée la même…
— Tu as vu Éden ? demanda l’Ingénieur.
Le Coordinateur le regardait sans comprendre.
— Comment ?
— Regarde-la maintenant !
Le Coordinateur se retourna. Une grosse goutte d’opale flambait sur l’écran, éteignant
toutes les autres étoiles.
— C’est beau, dit l’Ingénieur. Nous avons un peu dévié, mais c’est si beau ! Nous avons
voulu la survoler…
— Oui, répéta le Coordinateur, nous avons voulu la survoler, uniquement…
— Un éclat exceptionnel. Les autres planètes n’ont pas un éclat aussi pur. La Terre est tout
simplement bleue.
Ils regardaient toujours l’écran.
— Ils sont restés ? dit le Coordinateur tout bas.
— Oui. Il l’a voulu ainsi.
— Penses-tu ?
— J’en suis sûr. Il préférait que ce soit nous et pas eux. C’était tout ce que nous avons pu
faire pour lui.
Pendant un certain temps, tandis qu’Éden s’éloignait, personne ne souffla mot.
— Comme c’est pur, dit enfin le Coordinateur. Mais… tu sais ?… La répartition des
probabilités m’autorise à dire qu’il existe d’autres planètes… plus belles encore.
Stanislas Lem est né en 1921 en Pologne. Durant la dernière guerre, il milite au sein de la
Résistance et en tire son premier roman Le temps qui ne fut pas perdu. Il entreprend alors
des études de médecine, puis se consacre au journalisme, à la science-fiction tout en
écrivant des essais philosophiques et scientifiques. Plusieurs de ses romans ont été traduits
en français : à mi-chemin entre l’anticipation russe et l’anticipation occidentale, ils rendent
un son grave, souvent pessimiste, mais fort singulier. Parmi ceux-ci, on peut citer Feu
Vénus, Journal des étoiles, Le livre des robots, La Cyberiade, Solaris. Le critique Jacques
Bergier considère Stanislas Lem comme « un des écrivains de science-fiction les plus
originaux et les plus intelligents de notre époque ».