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Caoum 0373-5834 1984 Num 37 145 3089

Cet article examine l'impact de la culture du coton sur les paysans du Nord-Cameroun à travers une enquête menée auprès de 77 cultivateurs dans neuf villages représentatifs. L'étude met en lumière l'importance économique du coton pour les agriculteurs, leur travail, et les revenus générés, tout en soulignant la diversité des situations rencontrées. Les résultats montrent que la culture du coton est non seulement un levier de développement personnel pour les paysans, mais aussi un élément central de l'économie régionale.

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Caoum 0373-5834 1984 Num 37 145 3089

Cet article examine l'impact de la culture du coton sur les paysans du Nord-Cameroun à travers une enquête menée auprès de 77 cultivateurs dans neuf villages représentatifs. L'étude met en lumière l'importance économique du coton pour les agriculteurs, leur travail, et les revenus générés, tout en soulignant la diversité des situations rencontrées. Les résultats montrent que la culture du coton est non seulement un levier de développement personnel pour les paysans, mais aussi un élément central de l'économie régionale.

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Cahiers d'outre-mer

La place du coton dans la vie des paysans du Nord-Cameroun


Régine Levrat

Citer ce document / Cite this document :

Levrat Régine. La place du coton dans la vie des paysans du Nord-Cameroun. In: Cahiers d'outre-mer. N° 145 - 37e année,
Janvier-mars 1984. pp. 33-62;

doi : https://doi.org/10.3406/caoum.1984.3089

https://www.persee.fr/doc/caoum_0373-5834_1984_num_37_145_3089

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Abstract
The place of cotton in the life of the Peasants of Northern Cameroun.-This article is about an inquiry
made among a group of country people concerning research on cotton growing in the North of
Cameroun. This inquiry had a double objective : first, analyze the insertion of this crop in the lives of
the peasants (for this purpose, a long questionnaire was created, but only a small number of persons -
seventy-seven-were interrogated) ; define the extreme diversity of situations (for this purpose, nine
representative villages were selected). The article contains a critical study of the inquiry and the main
results of it. Only the part about cotton growing (surfaces farmed, work, income) has been developped,
the other questions (foodstuff crops, income, expenses, etc.) being summed up.

Résumé
Cet article présente une enquête réalisée auprès de paysans dans le cadre d'une recherche sur la
culture du coton au Nord-Cameroun. Cette enquête avait un double objectif : analyser l'insertion de
cette culture dans la vie paysanne, d'où un questionnaire long et limité à un petit nombre (77 réponses)
; préciser l'extrême diversité des situations, d'où le choix de villages représentatifs (9). L'article
comporte une étude cri¬ tique de l'enquête et les principaux résultats de celle-ci. Seule la partie sur la
culture du coton (surfaces, travail, revenus) a été développée, les autres thèmes (cultures vivrières,
revenus, dépenses...) étant résumés.
La place du coton dans la vie

des paysans du Nord-Cameroun

par Régine LEVRAT*

Résumé. — Cet article présente une enquête réalisée auprès de paysans dans le cadre d'une
recherche sur la culture du coton au Nord-Cameroun. Cette enquête avait un double
objectif : analyser l'insertion de cette culture dans la vie paysanne, d'où un question¬
naire long et limité à un petit nombre (77 réponses) ; préciser l'extrême diversité des
situations, d'où le choix de villages représentatifs (9). L'article comporte une étude cri¬
tique de l'enquête et les principaux résultats de celle-ci. Seule la partie sur la culture
du coton (surfaces, travail, revenus) a été développée, les autres thèmes (cultures vivriè-
res, revenus, dépenses...) étant résumés.

Summary. — The place of cotton in the life of the Peasants of Northern Cameroun.-
This article is about an inquiry made among a group of country people concerning
research on cotton growing in the North of Cameroun. This inquiry had a double objec¬
tive : first, analyze the insertion of this crop in the lives of the peasants (for this pur¬
pose, a long questionnaire was created, but only a small number of persons -seventy-
seven-were interrogated) ; define the extreme diversity of situations (for this purpose,
nine representative villages were selected). The article contains a critical study of the
inquiry and the main results of it. Only the part about cotton growing (surfaces farmed,
work, income) has been developped, the other questions (foodstuff crops, income, expen¬
ses, etc.) being summed up.

* Maître-Assistant de Géographie à l'Université de Lyon III.


Cahiers d'Outre-Mer, 37 (145), janvier-mars 1984.
34 LES CAHIERS D'OUTRE-MER

La culture du coton est considérée comme le principal moteur de


l'économie du Nord-Cameroun. Elle intéresse directement l'ensemble des
cultivateurs de la plaine qui, pour la plupart, sont devenus des
«planteurs»1 et alimente pour une large part les circuits commerciaux

ries.
et même
fortement
d'inondation
Les
destinés
au
mentation
chide
faible.
nord
seules
Seules
dont
aux
de
industriels
peuplées,
autres
et
la
demeurent
Yagoua,
villes,
part
du
de Modernisation
Logone,
cultures
commercialisée,
sont
Adamaoua
de
secteur
en
lalecommerciales
marge
province
milieux
riz,encadré
limité
au
les
deimpropres
Sud,
variable
: laàusines
montagnes
par
un
Riziculture
domaine
desecteur
lalaselon
d'égrenage
SEMRY
l'un
plaine,
(Mandara
des
de
les
comme
dela
pasteurs)
années,
mis
(Secteur
Yagoua),
plaine
etàl'autre
au
textiles,
part
est
nord-ouest,
du
etd'Expéri¬
les
toujours
la
et
Logone
(fig.
plaine
vivres
huile¬
l'ara¬
1).

La culture du coton fut introduite, à partir de 1951, par la C.F.D.T.


(Compagnie Française pour le Développement des Textiles), société d'éco¬
nomie mixte qui avait un double objectif. Il s'agissait d'une part d'ap¬
provisionner la Métropole en cette fibre que l'on introduisit progressi¬
vement dans l'ensemble des régions soudano-sahéliennes de l'Empire,
et d'autre part de procurer aux cultivateurs de ces contrées déshéritées
une culture de rapport.

En 1974 la SODECOTON (Société de Développement du Coton du


Cameroun) prit la relève, le Cameroun détenant 55 % des actions, répar¬
ties entre l'Etat et des sociétés mixtes, la C.F.D.T. en conservant 45 %2.

mission
le développement
La SODECOTON
de «promouvoir
de la est
zone
laune
production
cotonnière»3.
«Société de
duDéveloppement»
coton et plus généralement
; elle a pour

Elle est donc chargée d'assurer un certain nombre de services aux


paysans, la fourniture des semences, engrais et autres facteurs de pro¬
duction et également l'assistance technique indispensable. Cette assis¬
tance est assurée à la base par les moniteurs qui encadrent chaque pay¬
san, le conseillant pour son champ de coton, mais aussi pour les autres,
puisque les cultures vivrières sont faites en assolement avec le coton.

cultivateurs
les
contre
«planteurs»
2.
3.
1 . En
Planteur
30
Décret
%
1981
pratiquant
pour
deun
de
: création
ceprotocole
la
cacao
terme
C.F.D.T..
uneoude
est
quelconque
d'accord
delacommunément
café
SODECOTON.
du
a culture
accru
sud. laemployé
commerciale,
participation
au Nord-Cameroun
par
du Cameroun
analogie vraisemblablement
dans
pour ladésigner
société tous
: 70avec
%,
les
LE COTON DANS LA VIE DES PAYSANS DU NORD-CAMEROUN 35

Marou
SALAK
Yagoui£>

m //// Guider PIWA * Kaélé TOULOU

SOUK UNDOU
/'LIMITE NORD-SUD

BIBEltf

Garoua

BENOUE
1300 !

IGNOLE

Tchollire
DCfUKEA

ADAMAOUA

OUBORO

40 km

Fig. 1. — La culture du coton et le développement : croquis de localisation des enquêtes.


1. Montagne. — 2. Parc naturel. — 3. Zone d'inondation. — 4. Axe goudronné.
5. Pistes principales. — 6. Pistes secondaires. — 7. Enquête complète. — 8. Enquête partielle.
9. Enquête échouée. — 10. Nombre d'enquêtes.
36 LES CAHIERS D'OUTRE-MER

La SODECOTON bénéficie en contrepartie du monopole d'achat,


d'usinage et de commercialisation de cette fibre et de ses sous-produits.
Les bénéfices éventuels sont versés en majorité à l'Office National de
Commercialisation dés produits de Base (O.N.C.P.B.), ancienne Caisse
de Stabilisation . L'office comble, en contrepartie, les déficits fré¬
quents, dus autant au bas niveau des cours mondiaux qu'aux mauvaises
récoltes.

Avec la SODECOTON la place du coton dans l'économie régio¬


nale s'affirme et plus encore le rôle de la Société comme principale entre¬
prise de développement du Nord-Cameroun. C'est à elle que sont con¬
fiés actuellement tous les grands projets de développement de la plaine,
comme par exemple celui du «Nord-Est Bénoué».
Il s'agit non pas tant d'apporter des devises à l'Etat par les diverses
taxes, puisque la Société est souvent déficitaire, que d'alimenter l'acti¬
vité économique du Nord. Cultiver le coton est pour le paysan non seu¬
lement une affaire personnelle, le levier de son propre développement,
mais en quelque sorte un devoir civique. Il est, lui planteur, le véritable
agent du développement de sa région et de son pays. L'Administration
du reste participe très activement à toutes les étapes de la culture du coton,
depuis les principaux responsables, Gouverneur, Préfets, Sous-Préfets
qui lancent la campagne, de concert avec les responsables de la SODE¬
COTON, jusqu'aux chefs qui soutiennent l'action des agents locaux et
contrôlent avec eux le marché du coton.

Après une brève présentation géographique et historique de la cul¬


ture du coton au Nord-Cameroun, nous analyserons une enquête menée
en 1979 auprès de quelques cultivateurs de la plaine afin de préciser ce
que représente pour eux la culture du coton.

I. — Présentation géographique et historique


de la culture cotonnière

1. — La plaine cotonnière
Elle s'étend de 8° à 11° de latitude nord. Elle se prête bien à la cul¬
ture cotonnière qui peut être pratiquée partout sous pluie. Milieu natu-

tés SODECOTON
la
— décret
protocole
Coopératives
4. Les
de bénéfices
1974
de 1981
d'épargne
: à60titre
:sont
%70àde%
ainsi
laetprime
àCaisse
de
l'O.N.C.P.B.
répartis
développement
de
de gestion.
Stabilisation
: ; 10 de
%des
àla laprovince
Prix
SOCOPED
du Coton
du Nord
; ;2010%
%
(SOCOPED)
à la
l'Union
SODECOTON.
des
; 30Socié¬
% à
LE COTON DANS LA VIE DES PAYSANS DU NORD-CAMEROUN 37

rel et peuplement permettent cependant de distinguer deux grands ensem¬


bles régionaux, le Nord et le Sud, dont la limite géographique corres¬
pond approximativement avec la limite sud de l'arrondissement de Guider.

Le Nord lui-même peut être subdivisé en trois régions naturelles :


1) Le Piémont : pénéplaine à inselbergs située au pied du rebord est et
sud-est des Mandara qui bénéficie d'une assez bonne pluviométrie mais
a des sols souvent fragiles ;
2) Les plaines de Maroua (Diamaré)5 et de Mora qui jouissent des sols
les meilleurs mais souffrent de précipitations plus incertaines ;
3) La pénéplaine de Kaélé avec son prolongement oriental jusqu'à la plaine
du Logone, et celle de Guider qui ont des sols souvent trop sableux mais
des précipitations relativement abondantes et sûres.

Le Sud correspond aux pays de la Bénoué qui s'étendent jusqu'à


l'Adamaoua. La partie septentrionale, au nord de Garoua, encore assez
bien peuplée grâce à une forte immigration récente, s'oppose au reste
de la région à peine peuplé.

Les populations appartiennent à deux grands groupes : les Islami¬


sés de longue date et les «Kirdi». Parmi les Islamisés, le principal groupe
est formé par les Peul ou Foulbé, peuple formé de pasteurs devenus con¬
quérants, qui se sont progressivement infiltrés dans une grande partie
de la plaine où ils se sont sédentarisés. Ils sont particulièrement nom¬
breux dans les villes, où ils s'adonnent en priorité au commerce, et dans
les régions de Maroua et Garoua où ils pratiquent l'élevage et l'agricul¬
ture. Leur langue, le fulfuldé, est la langue véhiculaire de la plus grande
partie de la plaine.

Les «Kirdi», mot désignant les païens dans la langue fulfuldé, leur
sont communément opposés, simplification commode, mais qui ne tient
pas' compte de l'extrême complexité de la situation. Ils sont numérique¬
ment certaines
dont les plus nombreux,
sont en voie mais
d'islamisation
sont divisés
ou en
de une
christianisation.
multitude d'ethnies,
Ils cons¬

tituent l'essentiel de la population dans les régions d'accès plus difficile,


à l'écart de l'axe aujourd'hui goudronné Ngaoundéré (capitale de l'Ada¬
maoua) Garoua, Maroua, régions où ils ont été refoulés par les Peul.

Maroua,
centrale
5. Ledu
auterme
Nord,
sens large,
Diamaré
incluant
correspondant
a launerégion
double
deausignification
Kaélé.
département: du
au même
sens strict
nom,ililcorrespond
comprend toute
à la plaine
la partie
de
38 LES CAHIERS D'OUTRE-MER

2. — Les grandes étapes de la culture cotonnière

Les efforts de la C.F.D.T. portèrent d'abord sur le Nord qui jouis¬


sait a priori de plus d'atouts : abondance des sols alluviaux très fertiles,
précipitations suffisantes sans être excessives (700 à 1 000 mm), et sur¬
tout populations nombreuses dont certaines réputées pour leur ouver¬
ture au changement. Les progrès y furent remarquables ; peu à peu la
culture, plus ou moins obligatoire au début, s'imposa d'elle-même. Tous
les villages furent touchés et la quasi totalité des paysans s'adonnèrent
à cette spéculation, certains avec enthousiasme.
Les pays de la Bénoué, en particulier au sud de Garoua, apparais¬
sent beaucoup moins propices : sols médiocres, climat trop humide avec
son cortège de parasites, et surtout populations peu nombreuses disper¬
sées le long des rares pistes.
Surfaces et productions progressent rapidement jusqu'en 1969. Les
superficies augmentent régulièrement, doublant entre les années 1955-1960
(50 000 ha. env.) et la période 1966-1972 (100 000 ha.). La production
progresse plus encore, bien que moins régulièrement, passant dans le
même temps de 15 à 20 000 tonnes de coton-graine à plus de 40 000 ton¬
nes à partir de 1962, pour atteindre les chiffres records de 60 000 tonnes
en 1968 et 92 000 tonnes en 1969. A cette date, les pays de la Bénoué
produisent à peine plus de 10 % de la récolte.
Jusque-là la culture est pratiquée de façon extensive, malgré les
efforts de la C.F.D.T., en matière de sélection des semences en particu¬
lier. Elle s'intègre assez bien dans le système agricole traditionnel ; les
champs de coton entrent dans la rotation cultures vivrières (sorgho, ara¬
chides) — jachère. Le seul changement technique notable est le dévelop¬
pement, limité, de la culture attelée. Les rendements sont médiocres mais
progressent néanmoins grâce à l'amélioration des façons culturales (date,
espacement et alignement des semis, sarclages...) : inférieurs à 400 kg/ha
dans les débuts, ils dépassent le plus souvent 600 kg/ha à partir de 1962
et atteignent les chiffres records de 671 kg/ha et 844 kg/ha en 1968 et
1969.

Malgré le progrès général, quelques signaux d'alarme clignotent. La


sécheresse est toujours à redouter et entraîne, localement ou même pour
l'ensemble de la région, des différences de production très importantes
d'une année sur l'autre. En certains secteurs plus peuplés la durée de
la jachère diminue et les sols donnent des signes d'usure.
En 1970, c'est l'effondrement : la production tombe à 38 400 ton¬
nes, chiffre le plus bas depuis 1961. Cette chute est suivie d'une longue
LE COTON DANS LA VIE DES PAYSANS DU NORD-CAMEROUN 39

stagnation jusqu'en 1978 ; la production oscille entre 40 et 50 000 ton¬


nes avec un minimum de 28 000 tonnes en 1973. Les surfaces diminuent
progressivement de moitié (Tableau I).

Surfacesenensemencées
ha Production en tonnes Rendement
de coton-graine en kg/ha

1968/69 101 314 60 013 671


1969/70 108 194 91 834 844
1970/71 102 055 38 390 376
1971/72 99 044 43 197 436
1972/73 87 679 45 296 516
1973/74 61 176 27 837 455
1974/75 64 520 40 043 620
1975/76 73 178 49 462 676
1976/77 59 930 47 767 797
1977/78 48 436 40 682 840
1978/79 47 130 59 496 1 262
1979/80 56 594 80 335 1 419
1980/81 65 227 84 344 1 293

Tableau I. — L'évolution de la culture du coton au Nord-Cameroun


depuis 1968

Cette baisse est particulièrement forte dans le Diamaré, plus vulné¬


rable aux aléas climatiques ; les paysans, découragés par des résultats
trop incertains, délaissent leur «plantation» pour se consacrer en prio¬
rité aux cultures vivrières. C'est l'échec de la culture «traditionnelle» pra¬
tiquée jusque-là.

La production des pays de la Bénoué, par contre, se maintient et


progresse même durant cette période, masquant un peu l'effondrement
des secteurs les plus éprouvés. Les effets de la sécheresse certes sont moins
sensibles dans cette région ; mais surtout, la C.F.D.T., consciente des
difficultés malgré l'optimisme officiel, y a expérimenté puis généralisé
une autre méthode de culture, la culture intensive. L'utilisation systé¬
matique des engrais et des insecticides assure des rendements beaucoup
plus élevés et plus réguliers que ceux de la culture traditionnelle, en général
40 LES CAHIERS D'OUTRE-MER

supérieurs à 1 000 kg/ha. La culture cotonnière devient rentable pour


le planteur et progresse le long de toutes les pistes du Sud, faisant de
la Bénoué la région pilote du Nord-Cameroun avec les meilleurs rende¬
ments et une part croissante de la production : environ 20 °7o à partir
de 1973.

Succès de la culture intensive dans le Sud, échecs répétés de la cul¬


ture traditionnelle dans le Nord, amenèrent la SODECOTON à changer
de politique. Après quelques essais concluants dans le Diamaré, celle-ci
anticipant sur tous les programmes, substitua la culture intensive à la
culture traditionnelle au fur et à mesure qu'elle arrivait à mettre en place
l'infrastructure indispensable.

Cette nouvelle méthode est en effet beaucoup plus exigeante, aussi


bien pour la Société que pour les cultivateurs. La SODECOTON doit
se procurer et acheminer dans chaque village des «facteurs de produc¬
tion», de plus en plus diversifiés et pondéreux (20 000 tonnes en 1981),
importés ou fabriqués à Douala. Plus encore, elle a dû assurer la for¬
mation préalable des moniteurs, chefs de zone et même chefs de secteur
encadrant les planteurs, ce qui exigea la mise en place de tout un service
spécialisé.

La culture intensive est également beaucoup plus exigeante pour les


planteurs. Lorsque la SODECOTON introduit celle-ci dans un village,
le paysan a le choix entre l'adopter ou au contraire continuer comme
par le passé. S'il se contente de poursuivre la culture traditionnelle, le
moniteur lui fournira des semences mais progressivement ne s'occupera
plus de lui, consacrant tous ses efforts aux «vrais planteurs», ceux qui
ont adopté la culture intensive. Après quelques années, il ne recevra même
plus de semences ; il devra alors obligatoirement pratiquer la culture
«moderne» ou bien abandonner le coton, à moins qu'il ne «vole» des
graines d'une façon ou d'une autre. En général les paysans, découragés
par les mauvais rendements antérieurs et voyant ou entendant parler des
succès de la nouvelle culture, entrent volontiers dans le jeu et en accep¬
tent les contraintes : travaux plus nombreux et minutieux, réalisés selon
un calendrier strict, dans le «regroupement», vaste champ collectif où
chacun a sa parcelle.

La campagne 1978-1979, sur laquelle portent les résultats de cette


enquête, marque un tournant. Les efforts antérieurs ont permis la géné¬
ralisation de la culture intensive dans une grande partie de la plaine où
la plupart des villages ont été touchés ; au total 72 % des surfaces sont
LE COTON DANS LA VIE DES PAYSANS DU NORD-CAMEROUN 41

en culture intensive, contre 48 % l'année précédente6. Une saison des

pluies
campagne,
atteint
loin
est dederrière
particulièrement
160
540
000
la
kg/ha,
lui
tonnes,
première
les succès
contre
avec
favorable
satisfaisante
précédents.
un
300rendement
à 350
a également
seulement
depuis
Lede
rendement
1 262
contribué
longtemps.
enkg/ha,
culture
en au
culture
record
La
traditionnelle.
succès
production
intensive
qui
de laisse
cette

Le succès de la culture intensive ouvre de nouvelles perspectives.


A nouveau c'est l'euphorie ; après le succès de la course aux rendements,
il faut gagner une nouvelle victoire, celle des surfaces à conquérir : 80 000
ha en 1984 selon le plan en cours.

III. — Présentation de l'enquête

7. — Objectifs et conduite de l'enquête

Progrès, échec, renouveau de la culture cotonnière... nous avons


perçu le rôle de la C.F.D.T. puis de la SODECOTON dans cette évolu¬
tion, mais quel est celui du planteur dans tout cela ? Tous les villageois
cultivent-ils encore du coton comme c'était le cas dans les débuts où cha¬
que homme adulte devait cultiver sa «corde» (1/2 ha) de coton, ou au
contraire seulement ceux qui ont vraiment choisi cette culture ? Quelle
surface de coton cultivent-ils ? Quel travail cela représente-t-il pour eux,
dans le système traditionnel comme culture intensive ? Quels bénéfices
en retirent-ils ? Quelle est enfin la place du coton par rapport aux cultu¬
res vivrières (surfaces, temps de travail) et aux autres sources de revenus
de diversité
la la famille des
? Autant
situations.
d'interrogations, autant de réponses, tant est grande

Nous disposions de toutes les statistiques de la SODECOTON con¬


cernant surfaces, productions et rendements de chaque région et nous
avons pu nous procurer des renseignements plus précis concernant cha¬
que village grâce aux registres tenus par les moniteurs de la Société7.
Toutes
pas une ces
étude
données
plus approfondie
étaient indispensables
au niveau des
certes,
paysans
maiseux-mêmes.
ne remplaçaient
C'est
ainsi que nous avons été amené à réaliser une petite enquête, modeste

pasdocuments
et
de
nosl'obligeance
toujours
questions
6. C'est
7. Ce pourcentage
l'occasion
pris
de
multiples,
avec
iaenC.F.D.T.
laquelle
compte.
est
pour
malgré
peut-êtfe
nous
ilset nous
un
dedeun
la
programme
souligner
ont
SODECOTON
peufourni
surestimé,
latoute
souvent
précision
les
et documentation
la champs
de
fort
etremercier
la
chargé.
diversité
en culture
lesdésirée
des
agents
traditionnelle
thèmes
etdeont
tous
desrépondu
rapports
niveaux
n'étantà
42 LES CAHIERS D'OUTRE-MER

par les objectifs comme par les moyens mis en oeuvre ; il s'agissait sur¬
tout pour nous de multiplier et ordonner autour de quelques thèmes des
entretiens auxquels nous avons cherché à conserver une certaine spon¬
tanéité. Le but était de découvrir la diversité des situations, de saisir les
différences que les moyennes voilent, de préciser également certains points
que des études économiques ou agronomiques négligent, comme par
exemple le problème du transport du coton par les planteurs et celui des
regroupements.
Après avoir élaboré un questionnaire portant non seulement sur le
coton mais sur l'ensemble des cultures et des ressources et dépenses des
paysans, nous devions préciser les régions où réaliser notre enquête. Il
fallait également résoudre certains problèmes pratiques comme celui du
choix des interprètes et celui du mode de transport. Les lieux d'enquête
devaient être les plus représentatifs possible, donc inévitablement très
éloignés les uns des autres ; un véhicule personnel s'imposait, à moins
de disposer de longs mois. Nous avons mené cette enquête de mai à juil¬
let 1979, saison des pluies peu propice à la circulation et à l'enquête auprès
de paysans surchargés de travail ; c'était par contre la meilleure période
pour voir les planteurs à l'oeuvre dans leurs champs et pour saisir sur
le vif certains de leurs problèmes comme celui de la répartition des pre¬
mières pluies et celui du calendrier des divers travaux.
Une dizaine de lieux d'enquête, répartis sur l'ensemble de la plaine,
ont été retenus, afin d'avoir des échantillons les plus représentatifs pos¬
sible de la diversité des conditions tant géographiques (climat, sols, dis¬
tance par rapport aux grands axes et aux principales villes, peuplement)
que techniques (culture intensive ou non, culture attelée,...). Nous avons
établi notre itinéraire en commençant par les régions méridionales, plus
difficiles d'accès et aux pluies plus précoces, ce qui nous a permis d'at¬
teindre des
connu pourdifficultés
l'essentiel de
noscirculation.
objectifs, sauf dans le Diamaré où nous avons

Une fois l'interprète trouvé8, nous avons commencé par lui expli¬

quer
Nous
démarche
la
nous
sans
coutume.
qu'il
devions
longuement
allions
encadrait,
préalable
Après
rencontrer
ensuite
l'objet
leindispensable
afin
dans
chef,
pour
deson
c'était
savoir
laavoir
recherche
village,
par
leune
lesquels
moniteur
simple
connaissance
ouet son
interroger.
lecourtoisie
texte
de
quartier,
la même
SODECOTON
d'ensemble
Dix
et visiter
par
de
enquêtes
l'enquête.
respect
des
le chef,
pay¬
que
par
de

quiaux
et nous
8. enquêtés.
Nous
onttenons
aidéC'est
à àtrouver
remercier
grâce ces
à la
lesenquêteurs
collaboration
chefs d'établissements
et ont
de chacun
assurésecondaires
leque
«suivi».
nous avons
etMerci
les personnes
pu
aussi
réaliser
auxdesenquêteurs
cemissions
travail.
LE COTON DANS LA VIE DES PAYSANS DU NORD-CAMEROUN 43

village devaient être faites selon un échantillonnage le plus représentatif


possible. Nous avons donc établi un bref questionnaire destiné au moni¬
teur ; ce questionnaire a porté sur tout ce qui concerne l'agriculture du
village et a permis de se rendre compte du rôle élargi de l'encadrement
de la SODECOTON. L'essentiel ne résidait cependant pas dans ce ques¬
tionnaire mais dans la discussion engagée avec chaque moniteur, ce qui
nous a permis de préciser les critères à retenir pour le choix des person¬
nes à interroger : pourcentage de planteurs de coton parmi les cultiva¬
teurs, ethnies, culture intensive et traditionnelle, culture attelée...
La conduite même de l'enquête a toujours été facile, grâce à l'ac¬
cueil des villageois qui ont manifesté une réelle compréhension lorsque
nous leur expliquions ce que nous attendions d'eux. Les réticences ont
été rares et le plus souvent passagères. Le fait de venir avec un inter¬
prète du lieu même de l'enquête, leur «enfant» bien souvent, a fait tom¬
ber d'emblée les barrières possibles.
L'entretien se déroulait en général en fin d'après-midi, au retour
des champs, habituellement chez le cultivateur lui-même, dans son «saré»
(concession familiale) parfois à l'extérieur à l'ombre d'un arbre, excep¬
tionnellement dans les champs à l'occasion de la pause de demi-journée.
L'enquête s'est toujours déroulée de façon familière, suscitant l'intérêt
des parents et voisins qui venaient progressivement se joindre à notre
petit cercle, encourageant l'intéressé. Très souvent ce fut l'occasion de
véritables échanges débordant largement le cadre du questionnaire lui-
même, et qui nous ont appris sur la vie des villageois autant que les répon¬
ses directes au questionnaire.

2. — Les villages enquêtés

Voici les villages où l'enquête a été réalisée avec un succès inégal :


Piwa, Touloum, Soukoundou et Salak pour la région septentrionale ;
Pitoa, Bibémi, Fignolé, Doukea et Touboro pour le Sud. Piwa et Tou¬
loum sont situés dans la principale région cotonnière du Nord-Cameroun.
C'est là que cette culture a connu ses débuts et Piwa est à proximité immé¬
diate de Kaélé où était localisé jusque vers 1980 le siège central de la
C.F.D.T. puis de la SODECOTON. Le succès du coton dans cette région
est dû à ses atouts naturels et plus encore à son peuplement. Elle est habi¬
tée par des populations Kirdi (Moundang à Piwa et Toupouri à Tou¬
loum) particulièrement nombreuses et dynamiques, réputées pour leur
ouverture au progrès. C'est là que la culture du coton a commencé, c'est
là également qu'elle a redémarré pour le Nord, après la crise récente ;
la conversion de la culture traditionnelle en culture intensive y est ache¬
vée et les rendements y sont excellents.
44 LES CAHIERS D'OUTRE-MER

Soukoundou est un gros village proche de la sous-préfecture de Gui¬


der. La population du secteur est dense car à côté des autochtones, les
Guidar, se sont installés il y a une vingtaine d'années de nombreux immi¬
grants venus des régions voisines du Diamaré. Les habitants y cultivaient,
avant le coton, l'arachide pour la vente, et avaient donc déjà l'habitude
d'une économie monétarisée. Ce village nous a été recommandé par le
chef de secteur de la SODECOTON comme exemplaire en matière de
culture cotonnière. C'est là que nous avons eu le plus grand nombre de
réponses, 18 questionnaires remplis, grâce à l'enthousiasme du jeune
lycéen enquêteur.

Salak représente un cas tout à fait différent. Le milieu y est moins


propice à la culture cotonnière : pluviométrie incertaine et surtout proxi¬
mité immédiate de l'aéroport de Maroua-Salak et de la route goudron¬
née, qui offre d'autres perspectives aux villageois. La population y est
composée pour moitié de Kirdi autochtones, les Guiziga, et pour moitié
de Peul. Les gros cultivateurs y ont la possibilité d'embaucher, lors des
gros travaux, des saisonniers venus des Mandara.

Cette région septentrionale est la moins bien représentée dans cette


enquête, compte tenu du fait qu'elle est la plus peuplée et la principale
productrice de coton, car c'est là que, paradoxalement, nous avons ren¬
contré le plus de difficultés, les pistes étant déjà toutes coupées par l'inon¬
dation. Nous n'avons pas pu réaliser non plus les enquêtes prévues au
pied des Mandara. Les montagnards Kirdi sont contraints, par le sur¬
peuplement du massif, de descendre dans la plaine de plus en plus nom¬
breux, en quête de champs, et exercent inévitablement une véritable pres¬
sion démographique ; en certains secteurs la terre devient rare, ce qui
entraîne des conflits avec les populations de la plaine, agriculteurs ou
éleveurs, le plus souvent musulmans. Les réticences à l'égard de la cul¬
ture du coton y sont d'autant plus vives que celle-ci est parfois imposée,
illégalement. On nous a affirmé dans un village que quelques paysans
payaient le moniteur de la SODECOTON pour ne pas faire de coton.

Pitoa et Bibémi sont situés dans une zone intermédiaire sur le plan
climatique (1 000 mm d'eau environ) et humain avec des densités modé¬
rées. Ces deux gros bourgs présentent des caractères très différents l'un
de l'autre bien que tous deux soient peuplés d'immigrants. Pitoa est situé
sur la route goudronnée et bénéficie de la proximité immédiate de Garoua,
capitale politique et économique du Nord-Cameroun où a été transféré
progressivement le siège de la SODECOTON. Ses habitants sont encore
tous des cultivateurs, mais quelques-uns travaillent à Garoua.
LE COTON DANS LA VIE DES PAYSANS DU NORD-CAMEROUN 45

Bibémi, relié à l'axe goudronné par une bonne piste, est au coeur
d'une région d'immigration actuelle, le «Projet Nord-Est Bénoué». Les
habitants, Venus du Diamaré, y ont été attirés par une propagande offi¬
cielle leur ventant les avantages de terres plus abondantes et de cultures
plus rémunératrices. Il était intéressant d'analyser le comportement de
ces nouveaux immigrants face à la culture du coton.
Les trois derniers villages sont situés dans le secteur le plus méri¬
dional, très peu peuplé et d'accès difficile, voire impossible en saison
pluvieuse. La culture du coton y est relativement récente et y a pris un
essor remarquable ces dernières années, en particulier à Touboro où a
été créée récemment une usine d'égrenage, et qui est devenu grâce à la
culture cotonnière, un centre de commerce actif. Les deux autres villa¬
ges où nous avons mené quelques enquêtes légères sont Doukea et Fignolé.

3. — Les villageois enquêtés

Le premier point de l'enquête porte sur la présentation des villa¬


geois interrogés (âge, situation familiale, ethnie,...), point important aussi
bien pour juger de la représentativité des enquêtés que par l'incidence
de ces diverses données sur le comportement économique des paysans
(Tableau II).

Nombre Polygames
1 Scolarisés Nombre Animistes Musulmans Chrétiens
Villages d'enquêtés d'ethnies
représentées

SALAK 10 5 0 2 4 5 1
.

TOULOUM 10 7 3 1 9 0 1
SOUKOUNDOU 18 6 3 5 5 8 5
PIWA 2 1 0 1 2 0 0
PITOA 10 6 1 6 5 3 2
BIBEMI 10 6 1 6 5 3 2
FIGNOLE 10 2 6 1 0 1 9
DOUKEA 4 1 1 1 0 4 0
TOUBORO 3 2 2 1 1 0 2

77 36 17 31 24 22

Tableau II. — Les villageois enquêtés.


46 LES CAHIERS D'OUTRE-MER

L'âge moyen des cultivateurs est relativement élevé, généralement


compris entre 4G et 45 ans, du fait vraisemblablement de l'exode rural,
avec deux cas extrêmes : Bibémi : 48,2 ans et Fignolé : 33,5 ans. Ce der¬
nier chiffre reflète davantage le choix des enquêteurs que la moyenne
des villages.

La scolarisation est faible, ce qui est normal pour la région, compte


tenu de l'âge des cultivateurs. C'est à Fignolé qu'elle est la plus forte,
ce qui s'explique par la jeunesse de la population interrogée et aussi, par
la forte christianisation du village qui abrite une mission catholique.

Les ethnies représentées sont nombreuses, phénomène caractéristi¬


que du Nord-Cameroun, véritable puzzle humain. On peut souligner le
contraste entre : les villages où la population est homogène, tous peu¬
plés de Kirdi et occupant une situation excentrique par rapport aux vil¬
les et axes principaux : il s'agit des 3 villages les plus méridionaux et de
Touloum et Piwa dans le Sud Diamaré ; le village de Salak, assez carac¬
téristique de la région de Maroua avec ses deux groupes équivalents de
Kirdi et de Peul ; trois villages d'immigrants où la population est extrê¬
mement diversifiée : Soukoundou, Pitoa et Bibémi, tous trois localisés
à proximité du Sud Diamaré, région très peuplée d'où viennent la majo¬
rité des immigrants. Les Kirdi y sont très largement majoritaires. Il n'y
a que 4 Peul.

Les diverses religions sont représentées : les animistes sont les plus
nombreux : 31, ce qui est normal vu la prépondérance des ethnies Kirdi.
Ils représentent l'immense majorité de la population à Touloum où les
Toupouri ont massivement refusé la domination foulbé et l'islamisation ;
les musulmans forment à peine un tiers de la population interrogée : 24,
ce qui est un peu inférieur à la moyenne de la population de la plaine
et s'explique par l'insuffisante représentation des Peul. Ils sont nom¬
breux à Salak et à Doukea, où la région est fortement islamisée ; ail¬
leurs, ils sont mêlés aux autres et la religion ne constitue guère, en ce
qui concerne les choix agricoles, un facteur de différenciation ; les chré¬
tiens sont assez fortement représentés : 22, en particulier à Fignolé où
la mission est ancienne et du fait peut-être du choix de l'enquêteur.

La représentativité des enquêtés est convenable, montrant bien l'ex¬


trême diversité des populations du Nord-Cameroun. Il manque cepen¬
dant pour un échantillonnage plus complet, des populations Peul et plus
encore des montagnards descendus dans la plaine.
LE COTON DANS LA VIE DES PAYSANS DU NORD-CAMEROUN 47

4. — Le questionnaire

Après plusieurs séjours et tournées en zone cotonnière nous avons


élaboré un premier questionnaire que nous avons testé dans un village
proche de Kaélé, avant d'établir, après quelques retouches, celui qui a
été utilisé. Celui-ci porte sur quatre points : 1. le chef de famille et son
exploitation ; 2. la culture du coton ; 3. les cultures vivrières et diver¬
ses ; 4. les revenus et les dépenses.
Ce questionnaire est long, un peu trop peut-être ; mais les paysans
africains sont patients, et certaines redites utiles. Presque toutes les ques¬
tions ont révélé leur utilité au dépouillement, même si toutes les répon¬
ses n'ont pas été exploitées systématiquement, car les différents points
s'éclairent mutuellement. Les questions qui se sont avérées les moins uti¬
lisables sont celles appelant des réponses subjectives.
Que penser de toutes les questions appelant des réponses chiffrées :
celles sur le nombre de cordes possédées ou cultivées par exemple ? Les
planteurs savent très précisément la superficie de leur champ de coton,
car celui-ci est mesuré puis «piqueté» avec le moniteur à l'aide d'une
corde de 70 m, mesure qui est à l'origine du nom de l'unité de compte
retenue, 70 m x 70 m, soit 1/2 ha9. Ces champs sont également bor¬

nés et servent
cultivateurs
différents champs.
ontensuite
en Les
général
aux
réponses
autres
une idée
méritent
cultures,
assez précise
habituellement
ce quideexplique
la superficie
d'être
pourquoi
retenues.
de leurs
les

Les planteurs connaissent en général de façon très précise leurs reve¬


nus cotonniers et ne manifestent aucune gêne à les dire ; souvent ils appor¬
tent le reçu qui leur à été donné au marché. Par contre, il est difficile
d'obtenir des chiffres utilisables sur la production de coton de chaque
planteur (l'unité de mesure usuelle étant la bâche ou le panier).
Les réponses concernant la production des cultures vivrières sont
relativement précises. L'unité de mesure est le sac qui, pour le mil par
exemple, pèse presque partout approximativement 90 kg. Les réponses
sur les quantités consommées, vendues et achetées sont significatives,
car l'enquête a été réalisée lors de la «soudure», période où le paysan
sait exactement où il en est.

Tout ce qui concerne les diverses sources de revenus et les dépenses


est évidemment incomplet même si certains paysans manifestent une excel-

les champs
9. Dansen
certains
culturesecteurs
intensive
du Sud,
étaient
l'unité
plus depetits.
mesure est le «quart», 1/4 d'ha, car dans les débuts
48 LES CAHIERS D'OUTRE-MER

lente mémoire et se rappellent mutuellement divers souvenirs. Même


incomplètes ces réponses sont très utiles pour situer la place du coton
dans l'économie familiale.

77 questionnaires ont été systématiquement dépouillés. Enquêteurs


et cultivateurs semblent avoir vraiment «joué le jeu» ; beaucoup d'en¬
quêtes comportent de vrais commentaires sur un point ou l'autre. C'est
un des résultats positifs de ce travail que d'avoir suscité intérêt et réflexion
de la part des intéressés. La diversité des thèmes et la longueur même
du questionnaire ont sûrement favorisé cet échange. Les planteurs se sont
sentis écoutés et, peut-être, compris : «Ce questionnaire cherche à amé¬
liorer la vie des paysans camerounais» disent deux planteurs de Soukoun-
dou. L'un ou l'autre en profite pour poser un problème de fond : «Après
ce questionnaire, on espère que les Blancs vont nous acheter beaucoup
mieux notre coton» déclare un cultivateur de Salak, et un autre de Sou-
koundou : «Même un fonctionnaire vit aux dépens de l'agriculture car
l'argent ne peut se transformer en mil.»

Pour chacun des villages, un tableau a été établi comportant les


réponses de chaque planteur, tableau le plus précis ; puis un tableau par
village dont nous n'avons utilisé les résultats qu'avec prudence, le nom¬
bre de planteurs interrogés, 10, ne permettant pas d'établir de moyen¬
nes vraiment fiables, puisqu'il ne représente en général que 5 à 10 %
de la population concernée. Il n'y a qu'à Soukoundou qu'avec 18 réponses
pour 160 chefs de famille, les moyennes sont fiables. Les données par
villages sont cependant utiles dans la mesure où elles reflètent les princi¬
pales différences régionales.

III. — Quelques résultats de l'enquête

Les réponses à l'enquête peuvent être regroupées autour de trois


thèmes :
1) la culture du coton et les revenus qu'elle procure,
2) les cultures vivrières et la production alimentaire,
3) quelques données sur le niveau de vie : sources de revenus diver¬
ses, dépenses, biens possédés.

Elles permettent également d'appréhender le rôle de certains fac¬


teurs personnels comme la polygamie, l'âge ou la scolarisation, et socio¬
logiques comme l'ethnie ou la religion, sur les comportements des villa¬
geois face à la culture du coton.
LE COTON DANS LA VIE DES PAYSANS DU NORD-CAMEROUN 49

Fig. 2. — La population enquêtée et la surface en coton.


A. Par village : 1. Nombre total de cultivateurs enquêtés. — 2. Nombre de planteurs de coton.
B. Surface cultivée en coton (en cordes) : moyenne par planteurs et par village.
So : Soukoudou. — Sa : Salak. — T1 : Touloum.— Pt : Pitoa. — Bi : Bibémi. — Fi : Fignolé. —
Pw : Piwa. — Do : Doukéa. — Tb : Touboro.

A. — La culture du coton et les revenus qu'elle procure aux cultivateurs

1. — Les cultivateurs et leur exploitation

La plupart des villageois de la plaine cotonnière sont des planteurs


de coton : 64 sur 77, l'année de l'enquête, parmi ceux qui ont été inter¬
rogés dont 60 sont des planteurs réguliers (Fig. 2, A).
La seule exception notable est celle du centre de Pitoa, proche de
Garoua, où la moitié seulement des enquêtés a cultivé du coton et où
3 déclarent ne jamais en cultiver. Tous sont cependant cultivateurs. Ail¬
leurs les villageois qui ne cultivent pas de coton sont l'exception. Il s'agit
le plus souvent de vieillards qui ont abandonné avec l'âge, ou de mala¬
des qui en général n'ont rien cultivé d'autre. Deux cultivateurs seule¬
ment n'ont pas de motifs évidents, l'un à Fignolé, âgé de 51 ans, l'autre
à Bibémi, âgé de 39 ans ; tous deux sont musulmans et pratiquent, outre
les cultures vivrières, des activités traditionnelles, artisanat, petit élevage,
pêche, dont une partie du produit est destinée à la vente (Tableau III).
50 LES CAHIERS D'OUTRE-MER

Nombre de planteurs Surfaces cultivées


de coton par paysan (corde)
Nombre Surface totale Surf.Coton
d 'enquêtés 78-79 Réguliers Enquêtés Planteurs
de coton

SALAK 10 9 8 7,4 7,6 1,8


TOULOUM 10 9 8 7,5 7,1 1,8
SOUKOUNDOU 18 16 15 3,6 3,8 1,2
PITOA 10 5 4 - - 2,6
BIBEMI 10 7 7 7,4 9,4 4,4
FIGNOLE 10 9 9 4,4 4,4 1,7
DOUKEA 4 4 4 7,5 - 3,4
TOUBORO 3 3 3 5,8 - 2,8

Tableau III. — Les cultivateurs et leur exploitation

Les surfaces cultivées en coton par les planteurs sont comprises entre
4,4 cordes à Bibémi et 1,2 corde à Soukoundou. Ces chiffres sont nette¬
ment supérieurs aux estimations trouvées dans le rapport de la SODE-
COTON de la région Sud : 1,54 corde pour le secteur de Touboro, 1,28
pour celui de Tcholliré (Doukea), 0,56 pour celui de Poli (Fignolé)10.

Cela
pratiquent
meilleurs
des
gier
en
corde
une
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pour
villages,
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les
s'explique
à plus
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les
culture
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en
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Fignolé.
fait
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confirmé
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Fignolé
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LE COTON DANS LA VIE DES PAYSANS DU NORD-CAMEROUN 51

% Planteurs _
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30.

1 corde" 1/2 h •

0 -- - -- I h l -1—
1 234 567 89 cordes

Fig. 3. — Répartition des planteurs de coton selon la superficie cultivée, en cordes.

Les régions où les surfaces sont les plus faibles correspondent aux
régions les plus peuplées du Nord et à Fignolé où les villageois mésesti¬
ment F agriculture. Les chiffres élevés de Bibémi et Touboro s'expliquent
par la propagande active faite en faveur du coton dans ces deux centres.
Si l'on considère les surfaces cultivées par planteur, et non plus les
moyennes villageoises, on peut constater la très forte proportion des petits
planteurs, en particulier de ceux qui cultivent une corde ou une corde
et demie (Fig. 3). Cette proportion est en fait plus forte encore. Les
«grands planteurs» sont peu nombreux, mais haussent les moyennes.
Les chiffres des surfaces moyennes cultivées (vivrier ou total coton-
vivrier) correspondent assez bien aux estimations officielles : païens de
la plaine cotonnière : 3,41 ha ; musulmans : 2,35 ha11. On peut souli¬

gner
la
faibles.
dant
tivateurs
remarques
du Bénoué
faible
queLes
confirmés
possédant
la
rendement
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de
et

11. Enquête agricole de la Province du Nord : 1973-74.


52 LES CAHIERS D'OUTRE-MER

2. — Les principaux travaux de la culture cotonnière

Tous les planteurs touchés par l'enquête pratiquent la culture inten¬


sive, sauf à Salak où 6 planteurs sur 9 cultivent encore en traditionnel.
Cette proportion est supérieure à la moyenne générale.
La préparation du terrain : sur 64 planteurs, 42 ont utilisé un atte¬
lage pour la préparation du terrain, 5 un tracteur, 17 ont travaillé à la
houe. Parmi ceux qui ont utilisé un attelage, plus de la moitié l'ont loué :
les coûts de location pour le labour oscillent entre 2 000 F CFA la corde
vers Kaélé et Touloum, et 5 000 à 7 000 F CFA à Bibémi, Pitoa et Tou-
boro. La motorisation, encore au stade expérimental, est plus coûteuse.
Elle diminue le revenu à la corde, comme nous l'avons observé à Dou-
kea et comme cela nous a été confirmé par des agents de la SODECO-
TON ; par contre elle permet d'accroître la surface cultivée par plan¬
teur, ce qui peut poser d'autres problèmes, pour la récolte en particu¬
lier. Un planteur dit : «Le tracteur diminue la peine, mais diminue
l'argent.»
Le buttage et les sarclages : 46 planteurs ont pratiqué un buttage,
la plupart à la main, 5 seulement avec un attelage, dont 3 à Doukea.
Tous ont dû pratiquer 2 ou 3 sarclages. Les sarclages sont actuellement
le goulot principal d'étranglement de la culture cotonnière, car ils doi¬
vent être réalisés en même temps que ceux des cultures vivrières.
Un certain nombre de planteurs doivent faire appel à des journa¬
liers pour ces travaux, soit des voisins, soit des montagnards contraints
de s'embaucher quelques semaines en plaine. Les salaires sont fixés à
la journée : 300 F CFA environ, ou, le plus souvent, à la tâche : 3 000 F
CFA la corde pour le buttage, à Bibémi par exemple ; 2 500 à
3 000 F CFA la corde pour le premier sarclage, le plus long, moins pour
les suivants. Il faut de plus nourrir les travailleurs.
L'utilisation des herbicides est en cours d'expérimentation : deux
cas à Touboro lors de l'enquête ; les résultats en sont encore incertains
du fait des difficultés de leur emploi qui demande une grande précision
pour être efficace.
La récolte, le tri et le transport du coton : la récolte tend à devenir,
avec l'accroissement de la production, le travail le plus long. Elle se situe
en début de saison sèche, moment où les paysans sont moins bouscu¬
lés ; elle risque néanmoins de devenir en certaines régions le véritable
goulot d'étranglement. Il n'est pas encore envisagé de la mécaniser, bien
que certains cadres en parlent déjà. La cueillette est pratiquée différem¬
ment selon les régions. Ainsi à Touboro et à Doukea, tous les planteurs
LE COTON DANS LA VIE DES PAYSANS DU NORD-CAMEROUN 53

cueillent eux-mêmes, aidés par leurs femmes et par leurs enfants ; ceci
leur permet de trier en même temps le coton, comme cela leur est recom¬
mandé par la SODECOTON. La récolte est très longue, de 2 à 3 mois,
selon l'importance de la production et le nombre des travailleurs. A Tou-
loum, tous les planteurs pratiquent, conformément à la coutume, la
récolte collectivement ; chacun à tour de rôle fait appel à ses voisins pour
venir travailler dans son champ, en général une journée. Il n'y a pas de
salaire, mais le coût est néanmoins élevé, car les travailleurs sont nom¬
breux, 60 à 100 personnes environ, et il faut servir à chacun soit le bil-
bil (bière de mil) qu'il faut acheter vu la quantité nécessaire, soit la nour¬
riture, ce qui signifie sacrifier plusieurs chèvres, parfois même un tau¬
reau. Le tri du coton reste à faire à la case, travail long mais que l'on
peut faire assis en famille, tout en devisant. A Fignolé, Bibémi et Sou-
koundou, la pratique du travail collectif se maintient, souvent pour d'au¬
tres travaux, mais plus modestement et moins systématiquement. La plus
grande partie de la récolte est faite en famille.
- Le transport du coton est fait presque entièrement «à la tête», dans
des paniers : c'est le cas pour 59 planteurs. Trois planteurs seulement
utilisent une charrette à boeufs, dont deux à Salak ; deux un pousse-
pousse ; deux enfin le tracteur de la mission, à Fignolé. Les planteurs
doivent porter le coton d'abord du champ à la case, où il est le plus sou¬
vent trié et toujours mis à l'abri, puis de la case au lieu du marché du
coton. Les distances parcourues représentent en moyenne 1 830 m entre
le champ et la case, et 980 m entre la case et le marché, soit près de 3 km
au total. Les écarts sont importants : à Salak, ces distances sont respec¬
tivement de 2 375 m et 2 240 m soit près de 5 km, à Pitoa de 3 200 et
1 000 m ; par contre, les planteurs de Doukea sont privilégiés avec 375
m et à peine 50 m. Qu'on prenne conscience du temps et de l'énergie
dépensés ! Cela peut contribuer à expliquer le peu d'enthousiasme de
beaucoup de cultivateurs, à Salak par exemple...
Ces travaux sont longs et pénibles, parfois coûteux. Sont-ils du moins
rémunérateurs ?

3. — Les revenus des planteurs de coton

Les revenus moyens par planteur vont de 18 170 F CFA à Salak


à un peu plus de 100 000 à Bibémi, Doukea et Touboro (Tableau IV
et Fig. 4 A). Précisons tout de suite la signification de ces chiffres. Il
s'agit de la somme versée au planteur au moment du marché, déduction
faite de la somme correspondant aux avances faites en nature par la
SODECOTON. Ces avances sont faites sous forme forfaitaire pour la
L/l 4
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î Do
Les

4. Revenu

B.
abréviations
Fi Fig.
Mêmes
Bi
Pt
Tl
Sa
CFA
F So
.
10
100 50
Mil e
LE COTON DANS LA VIE DES PAYSANS DU NORD-CAMEROUN 55

culture intensive : le forfait habituel est de 9 000 F CFA la corde au


moment de l'enquête, correspondant à la distribution des graines, engrais
(200 kg/ha + 50 kg d'urée) et insecticides. Ce forfait représente une
somme très inférieure au coût réel des produits, coût estimé par la SODE-
COTON à 21 500 F CFA pour une corde : 12 500 F CFA pour les semen¬
ces et engrais, subventionnés par la SODECOTON, 9 000 F CFA pour
les insecticides, entièrement pris en charge par l'Office des produits de
base. Les planteurs cultivant en traditionnel reçoivent gratuitement les
graines et les insecticides ; quelques-uns, rares, demandent des engrais
qu'il remboursent alors12.

Villages parSurface
planteurCoton
(corde) par
Revenus
planteur
du Cotonà (F
la CFA)
corde

SALAK 1,8 18 170 10 219


TOULOUM *,3 47 934 35 950
SOUKOUNDOU 1,2 44 258 37 767
PITOA 2,6 79 940* 30 746
BIBEMI 4,4 108 214* 24 435
FIGNOLE 1,7 70 666 37 689
DOUKEA 3,4 104 750 31 030
TOUBOURO 2,8 106 040 37 426

* Chiffres moyens faussés par la présence d'un gros planteur.

Tableau IV. — Les revenus tirés du coton.

Les revenus des planteurs dépendent largement des surfaces culti¬


vées en coton ; les villages ayant les revenus les plus élevés sont égale¬
ment ceux où les surfaces sont les plus vastes. Cependant la corrélation
entre ces deux données est loin d'être absolue, et l'on peut par exemple
remarquer la différence de revenus entre les planteurs de Fignolé et ceux
de Salak, pour une surface comparable.
La différence de revenus à la corde intervient aussi, bien que les
différences soient bien moindres, puisque dans 6 villages sur 8 les chif¬
fres sont compris entre 30 et 38 000 F CFA (Fig. 4, B). Les seules

que
sion la12.
deculture
celle-ci.
On comprend,
traditionnelle
vu lessoit
subventions
moins rentable
octroyées
pourpar
la Société,
la SODECOTON
et la politique
ou même
actuelle
pardel'Office,
supres-
56 LES CAHIERS D'OUTRE-MER

cordes
Bibêmi

Doukea

Touboro
Pitoa

Salak
Fignole

Touhum

Soukoundou

-r T
ÏO 50 700 mffleF.CFA

Fig. 5. — Corrélation revenu du coton / surface en coton, par village.

différences notables sont Bibémi avec un revenu à la corde légèrement


inférieur à 25 000 F CFA et surtout Salak où ce revenu dépasse à peine
10 000 F CFA. La médiocrité des résultats de Salak s'explique par le
fait que la majorité des planteurs y pratiquent encore la culture tradi¬
tionnelle, sans aucun engrais, et obtiennent des rendements très faibles.
Le passage à la culture intensive est juste amorcé. Le cas de Bibémi est
particulier, mais mérite d'être signalé car il n'est pas exceptionnel : pres¬
que tous les planteurs se plaignent d'avoir été volés lors du marché ; l'un
dit : «La récolte a été très bonne, mais la vente mauvaise» ; plusieurs
disent avoir récolté davantage mais gagné moins que l'année
précédente13.

le personnel
13. Nousdeavons
la SODECOTON
appris, par la àsuite,
la suite
qu'ildey cette
avait affaire.
eu des licenciements et des mutations dans
LE COTON DANS LA VIE DES PAYSANS DU NORD-CAMEROUN
cordes
4
201 500

2 ++>

1 • o+ o* •

20 50 mille F. CFA

cordes 501 000

J/

311200

176 000

20 100 mille F. CFA


Fig. 6. — Corrélation revenu du coton / surface en coton.
A. — Par planteur dans trois villages du Nord.
B. — Par planteur dans trois villages du Sud de la Bénoué.
Fig. A : 1. Soukoundou. — 2. Touloum.— 3. Salak.
Fig. B : 1. Fignolé. — 2. Pitoa. — 3. Bibémi.
'
58 LES CAHIERS D'OUTRE-MER

L'étude de la corrélation revenu du coton/surface en coton par vil¬


lage, met en relief ces deux aspects : croissance des revenus avec celle
des surfaces et aussi plus faibles revenus à la corde des villages de Salak
et Bibémi (Fig. 5).
Il est intéressant d'analyser de façon plus précise la corrélation revenu
du cOton/surface en coton, par planteur, ceci dans les 6 villages où nous
disposons d'au moins 10 enquêtes (Fig. 6). On peut remarquer pour les
trois villages du Nord la forte proportion de planteurs ayant seulement
une corde ou même une demi-corde, et la rareté de ceux qui cultivent
plus de deux cordes. A une exception près, à Soukoundou, les revenus
des planteurs sont inférieurs à 90 000 F CFA. La différence de revenu
à la corde entre Salak et les deux autres villages est manifeste.
La situation se présente de façon très différente pour les trois villa¬
ges plus méridionaux. Il y a encore dans ceux-ci des planteurs modestes,
cultivant moins d'une corde ou une corde et demie mais ils représentent
moins de la moitié de l'effectif total. On peut également souligner la pré¬
sence, à côté de planteurs moyens, de quelques gros planteurs, en parti¬
culier l'un à Bibémi avec un revenu supérieur à 500 000 F CFA pour
6 cordes, l'autre à Pitoa avec plus de 300 000 F CFA pour 4 cordes. Ces
exemples nous montrent le caractère relatif des moyennes, accusé dans
le cas présent par le faible nombre d'enquêtes, en particulier à Pitoa où
il n'y a que 5 planteurs représentés. Le revenu moyen par planteur, si
l'on soustrait le plus gros producteur, passe de 108 000 à 42 750 F CFA
à Bibémi, et de 79 940 à 22 175 F CFA à Pitoa.
Voyons maintenant la répartition des planteurs selon leur revenu
pour l'ensemble des enquêtés (Fig. 7). Ce graphique est éloquent met¬
tant en évidence la forte proportion des «gagne-petit» : 36,6 % des plan¬
teurs gagnent moins de 25 000 F CFA et 20,6 % encore ne touchent que
25 à 45 000 F CFA. Les grands planteurs gagnant plus de 100 000 F CFA
sont la minorité : 9,5 % touchent entre 100 000 et 200 000 F CFA, 4,7 %
plus de 200 000 F CFA.

B. — Bref aperçu sur les autres thèmes

Le rôle de quelques facteurs personnels ou sociaux.

La polygamie joue un rôle essentiel : il y a une relation manifeste


entre les superficies cultivées, en coton comme en vivriers, et le nombre
de femmes. Les plus grands planteurs sont habituellement des polygames.
vo
CFA
F
mille
4,7 200
de
plus
200
planteurs.
des
9,5
cotonnier
Revenu

7.
100
Fig.
14,3
65
14,3
45
20,6
25
planteurs 0
% 36,6 30- 20
60 LES CAHIERS D'OUTRE-MER

Le facteur ethnique et religieux intervient lui aussi dans le cas des


Peul en particulier. Ceux-ci ne cultivent pas de coton ou n'obtiennent
que des rendements médiocres (exemple de Salak). Ceci s'explique par
leurs traditions et par le fait que les femmes ne participent pas aux tra¬
vaux de leur mari.

La scolarisation : les planteurs scolarisés qui sont tous jeunes se


situent soit, exceptionnellement, parmi les meilleurs, soit, plus habituel¬
lement, parmi les plus mauvais. A Fignolé, seul village où ils soient nom¬
breux, ils ont tendance à diversifier leur production vivrière pour mieux
se nourrir et pour vendre.

L'insuffisance de la production de mil. Tous les villageois de la plaine


cotonnière cultivent du mil, leur aliment de base. Il n'y a qu'à Salak et
Touloum, villages où les superficies en coton sont faibles, que l'ensem¬
ble des paysans produisent suffisamment de mil pour leur propre ali¬
mentation. Ailleurs, un certain nombre d'entre eux doivent en acheter,
en particulier à Bibémi où la situation alimentaire semble médiocre, et
également à Soukoundou et Touboro où de nombreux planteurs ont choisi
délibérément de cultiver davantage de coton pour acheter du mil. A Pitoa
certains agriculteurs achètent du mil, tandis que d'autres en vendent.

La diversité des sources de revenus. Elle est plus grande qu'on ne


pourrait le penser. Un tiers des villageois ont des activités rémunératri¬
ces non agricoles (artisanat, petits métiers, travail salarié). La plupart
des agriculteurs vendent l'un ou l'autre produit vivrier (arachide, mil,
maïs, oignons,...) ou du bétail (chèvres et moutons surtout). Ceux qui
ont un attelage le louent. Enfin les revenus des femmes (vente de bière
de mil, beignets, arachides...) assurent les dépenses quotidiennes. Au total
ces revenus sont pour la majorité des villageois supérieurs à ceux du coton.

La pauvreté est quasi générale. Les principales dépenses concernent


les biens de première nécessité (achat de mil, frais d'habillement ou de
santé) et, dans certains villages (Touloum, Soukoundou) l'acquisition
de petit bétail ou même de boeufs. Les achats de quelque importance
consacrés à l'habitat (tôles) ou à des articles divers (bicyclette, transis¬
tor) ne concernent que quelques rares planteurs des villages du sud, signe
d'un progrès des conditions de vie.
La majorité des villageois ne possède aucun objet de valeur et ne
signale pour tout bien qu'une ou deux chaises, un matelas ou un lit...
quand ce n'est pas rien du tout. C'est à Salak que le niveau de vie moyen
semble le plus élevé et à Pitoa que l'on trouve les seuls «riches» de l'en-
LE COTON DANS LA VIE DES PAYSANS DU NORD-CAMEROUN 61

quête, en particulier un gros commerçant qui possède un bar et une voi¬


ture. Les paysans de ces deux centres, proches des deux métropoles du
Nord-Cameroun ont en même temps plus de besoins de produits indus¬
triels que les autres et davantage de moyens de les acquérir. Par contre,
la majorité des planteurs de Touloum, Soukoundou ou Fignolé ont un
petit capital constitué de quelques chèvres ou moutons et quelques-uns
possèdent une ou deux paires de boeufs.

Quelques conclusions se dégagent de ce travail. On peut contester


le principe même de cette enquête ; ses objectifs apparaissant un peu
démesurés par rapport aux moyens mis en oeuvre. Des enquêtes plus
approfondies sur l'un ou l'autre thème, ou limitées à un cadre régional
restreint, restent indispensables. Pourtant ce mode d'approche nous a
permis de progresser dans la double direction recherchée : appréhender
la diversité des situations et discerner, au-delà de cette diversité, quel¬
ques lignes directrices.

Partout la culture du coton a entraîné des mutations profondes :


accroissement des surfaces cultivées et du temps de travail, diffusion de
techniques nouvelles, la culture attelée en particulier, enfin entrée dans
une économie monétarisée. Ces transformations ont rompu le précaire
équilibre traditionnel et se sont faites dans certains cas au détriment des
cultures vivrières ; il apparaît que chaque fois que la culture du coton
dépasse certaines limites, variables selon les lieux et la capacité de tra¬
vail de la famille, c'est au préjudice des cultures alimentaires.

Le bilan de la culture cotonnière apparaît différent selon les régions.


Il semble globalement positif, malgré certains excès, dans les villages méri¬
dionaux les plus isolés, où les revenus cotonniers et le désenclavement
ont permis une amélioration des conditions de vie. Ailleurs, l'évolution
est incertaine, positive pour les uns, négative pour les autres, ceci en fonc¬
tion de la situation personnelle des planteurs et surtout des conditions
propres à chaque village : conditions naturelles (sols, pluviométrie),
humaines
centres urbains.
(densités, ethnies) et localisation par rapport aux principaux

Un nouvel équilibre doit être recherché. Les paysans voient l'utilité


des cultures commerciales, le coton en particulier, car leurs besoins se
multiplient. Cependant ils deviennent de plus en plus conscients de la
62 LES CAHIERS D'OUTRE-MER

nécessité d'un progrès parallèle des cultures vivrières, progrès dont la


nécessité devient urgente avec l'accroissement de la demande des villes
et aussi des deux pays voisins, le Tchad et surtout le Nigeria. Tout pro¬
grès de la culture cotonnière, comme des cultures vivrières, sous-entend
la diffusion de techniques simples, susceptibles d'alléger la tâche des cul¬
tivateurs (portage, travaux féminins...) et ainsi de leur permettre de pro¬
duire davantage.

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