DYNAMIQUE SPATIALE DES VILLES
Troisieme partie : Consequences de l’etalement peri-urbain
Dans les métropoles, l’étalement spatial conduit à la composition de
territoires fragmentés, à polarité multiple, posant des problèmes
techniques de gestion des réseaux structurants, de fourniture de
services urbains et de gouvernance administrative et politique de
l’ensemble de la zone urbanisée.
1 – Le problème des infrastructures et des équipements
Pour fonctionner la ville a besoin d’infrastructures adaptées au rythme
de croissance de sa population et de développement de ses activités
économiques. En moyenne, les besoins en eau potable vont de 150
litres / personne / jour dans les pays en développement à 600 litres
dans les pays développés. Par conséquent le ravitaillement quotidien
repose sur un système d’exploitation et un réseau de distribution qui,
pour être efficaces, doivent fonctionner à flux tendus.
Les besoins en énergie imposent de lourdes dépenses pour
l’acquisition des intrants ainsi que l’implantation des infrastructures
allant des conduites de transport et des cuves de stockage des
hydrocarbures bruts aux centrales (thermiques, hydrauliques,
nucléaires) et aux lignes de transport de l’électricité.
L’assainissement représente un autre défi auquel sont confrontées les
autorités responsables de la ville. L’étalement urbain contribue à
l’allongement des réseaux d’égouts depuis les zones habitées jusqu’à
l’exutoire final et des trajets de collecte d’ordures plus ou moins
distants entre les zones habitées et les décharges prévues pour le
stockage voire le traitement des matières résiduaires.
De même une réponse adéquate doit être apportée à la demande de
déplacements en augmentation par suite de la croissance
démographique et des besoins en mobilité dans les villes. Parmi les
modes de déplacement, la circulation automobile est le mode dont les
conséquences aux plans économique et écologique laissent
1
l’empreinte la plus marquée. Selon la densité atteinte par les activités
humaines, la nature de l’infrastructure à privilégier varie. Le transport
en site propre (métro, tramway) est présenté comme la solution
optimale dans les zones à forte densité, tandis le bus ou le minibus
suffit pour le transport des voyageurs et le ramassage scolaire en zone
pavillonnaire à faible densité.
Partout dans le monde, les taux de motorisation augmentent et
parallèlement la consommation d’énergie ainsi que les émissions
nocives dans l’atmosphère. Et les secteurs du logement et des
transports engendrent non seulement les coûts énergétiques les plus
importants mais ils sont en outre les plus gros producteurs de gaz à
effet de serre. Le cas français peut servir d’exemple illustratif à cet
égard :
Consommation énergie Emission CO2
Industrie 23,6% 30%
Résidence 42, 9 28
Agriculture 1,8 2
Transport 31,7 40
D’une manière générale les pays riches apportent des solutions à ces
demandes sociales, grâce à la rationalisation de l’allocation des
ressources et de la programmation des investissements dans les
infrastructures et par l’incitation à l’innovation technologique pour des
villes durables. Dans le domaine de l’alimentation en eau des
périphéries urbaines, au lieu de continuer de produire en station un
produit fini de qualité homologuée qui revient cher, l’on s’achemine
vers la fourniture d’une eau de moyenne qualité mais acceptable pour
certains usages domestiques que les ménages se chargent de purifier
par des dispositifs individuels à coût économiquement supportable.
S’agissant de l’élimination des eaux résiduaires, l’innovation majeure
porte sur la formule du recyclage in situ basé sur de petits systèmes de
traitement individuels au lieu de la multiplication des grandes stations
d’épuration à l’extérieur des villes et de l’allongement des
canalisations qui pour des contraintes de seuil ne s’imposent que si les
masses critiques requises sont atteintes. En matière de déchets solides,
les ménages sont incités à un tri des ordures pour une incinération
2
permettant de produire de l’énergie d’appoint. D’autre part se
développe le compostage des déchets organiques destinés aux
nombreux espaces verts en milieu pavillonnaire. On expérimente et
cherche à promouvoir également les énergies propres et renouvelables
pour les usages domestiques et pour le transport (énergie solaire, bio-
carburant) en vue de réduire la dépendance vis-à-vis des sources
d’énergie fossiles et les émissions de gaz à effet de serre.
Dans les villes des pays en développement, ces problèmes menacent
de devenir plus aigus, car la population s’accroît à une vitesse plus
rapide dans un contexte économique plus contraignant. Les
infrastructures y affichent des déficiences dues d’abord à des retards
dans la construction à cause des imperfections des dispositifs mis en
place pour le financement, la réalisation, la maintenance et la
sécurisation des ouvrages. La faible solvabilité d’une grande partie des
usagers fait des collectivités publiques les principaux intervenants
dans la mobilisation des financements pour fourniture des services
urbains. Des programmes financés par les partenariats publics ou
privés internationaux (coopérations bilatérales, institutions financières
internationales) tentent de pallier les insuffisances des politiques
publiques d’infrastructure en visant prioritairement les populations
défavorisées dans le cadre de la lutte contre la pauvreté.
2 – La ségrégation de l’espace urbain
La mobilite residentielle qui préside à l’apparition des clivages entre
les quartiers d’une même ville obéit à plusieurs mobiles. Ces derniers
vont de la recherche d’un logement reflétant le statut individuel ou
procurant la proximite d’une école de qualité pour les enfants jusqu’à
la quête de l’entre soi dont parle le géopoliticien français Jacques
Lévy, c’est à dire la volonté d’être avec les siens et d’avoir pour
voisins des gens auxquels on ressemble sociologiquement.
Chaque agglomération urbaine a ses beaux quartiers et ses quartiers
pauvres (zones urbaines sensibles, en France) habités par les gens bien
et les gens de peu. En Afrique, en Asie et en Amérique latine la ville
coloniale avait ses quartiers marqués par leur contenu ethnique :
quartiers de blancs ou d’européens opposés aux quartiers d’indigènes
3
noirs, de coolies ou d’indios. La métropole nord américaine a en son
sein des ensembles résidentiels pour les blancs riches ou de la middle
class et des quartiers de latinos et des ghettos où dominent les noirs.
La séparation des espaces résidentiels peut être matérialisée par une
ligne de démarcation comme autour des gated communities apparues
aux Etats-Unis dans les années 1930 avant de se répandre sur tous les
continents. Ce sont les conjuntos cerrados de la banlieue nord de
Bogota et les zonas des quartiers huppés de Mexico. Les exemples
peuvent être multipliés à l’envi.
L’école de sociologie de l’Université de Chicago sous l’impulsion de
Robert Erza Park a été à l’avant-garde dans l’étude du phénomène
de la ségrégation sociale en milieu urbain dans les années 1920. Elle a
mis en évidence la manière dont chaque individu utilise les solidarités
culturelles dans une ville de pays capitaliste valorisant
l’individualisme et la compétition. Ainsi se créent les quartiers
regroupant des communautés. Dans son schéma de développement de
type concentrique, Chicago présente autour du centre-ville ou Loop
des auréoles successives. Dans la première qui entoure le noyau
central (zone de transition) se juxtaposent des communautés
d’immigrants (Little Sicily, Ghetto, Chinatown) et de petites
entreprises industrielles. Au-delà se retrouvent des immigrants de la
deuxième génération avec un habitat de meilleure qualité. La
quatrième couronne abrite les résidences aisées des classes
bourgeoises. Ce modèle a été ajusté par Ernest Burgess qui y a
introduit l’influence des voies de communications, et, ultérieurement
en 1945 par Harris et Ullmann au titre de l’incidence du
polycentrisme dans la répartition des groupes sociaux dans la
métropole de l’Illinois confrontée à la périurbanisation croissante.
La ségrégation urbaine résulte des migrations résidentielles des
différentes catégories sociales Cette mobilité porte sur des effectifs
plus ou moins importants selon la taille de l’agglomération. Dans les
centres urbains de la Belgique, elle ne concerne pas moins d’un
million de personnes par an. Chaque ville représentant un cas
singulier, il est difficile de dégager un schéma général des trajectoires
de migration. Mais la classe sociale qui a le plus tendance à se
démarquer des autres est celle des riches (cadres supérieurs,
4
professions libérales, responsables de grandes entreprises). Les
membres de la classe aisée s’installent dans les environnements les
plus stables et les mieux protégés de la ville. D’ordinaire les classes
moyennes (employés) changent de lieu de résidence lorsque leur statut
évolue soit pour rejoindre les mêmes quartiers que les classes
supérieures ou des quartiers qui s’en approchent, soit pour délaisser
leur ancien logement et se reloger dans des quartiers moins valorisés
s’ils tombent en chômage. Les classes ouvrières migrent dans des
quartiers de même standing à travers la ville ou hors de celle-ci. Les
catégories défavorisées (immigrés, chômeurs) ont les choix de vie les
plus limités.
Le ressort fondamental de la répartition de la population selon le lieu
de résidence est lié à la différence des revenus. La concentration des
personnes et des activités en zone urbaine crée en effet pour
l’occupation du sol une rente différentielle qui dépend de
l’emplacement des lots de terrain et du volume de la demande.
L’accès au logement est donc déterminé essentiellement par le niveau
de revenu. Dans le choix de la résidence interviennent d’autres
facteurs tels que :
- le changement de la taille du ménage ;
- la logique d’éducation : les classes aisées et moyennes qui
évitent la scolarisation de leurs enfants dans les
établissements des quartiers difficiles ;
- la préférence de l’entre soi pour s’intégrer dans un groupe de
voisinage de niveau social compatible ou pour préserver un
capital social comme les ressources d’un réseau
d’appartenance, etc.
De plus en plus les inégalités socio-spatiales se renforcent. Par un
processus cumulatif, les indicateurs sociaux des quartiers sensibles
sont sur-creusés par rapport au reste de la ville : faibles rendements
scolaires, taux de chômage élevés, services publics de proximité
insuffisants du fait de l’incidence du chômage sur les ressources des
collectivités locales, difficulté d’insertion ou de réinsertion des
chômeurs en partie imposée par l’image défavorable desdits quartiers
construite sur l’insécurité et la violence.
5
Conclusion
L’urbanisation a pris une dimension nouvelle lorsque les villes se sont
libérées de la contrainte de la distance grâce à la révolution des
transports commencée à la fin du XIX° siècle. Des villes ramassées
autour d’un pôle central unique, on est passé à des villes dont l’espace
se dilate sous l’impulsion de la spéculation foncière, des politiques
publiques et des changements affectant le mode de vie des populations
urbaines.
Cette dynamique génère un certain nombre d’externalités
incompatibles avec les exigences du développement durable.
L’étalement spatial qui est de deux ou trois plus rapide que la
croissance urbaine s’effectue d’abord au détriment de terrains naturels
et agricoles en même temps qu’il porte atteinte à la biodiversité dans
les milieux voisins ou éloignés.
A la rapidité du rythme de consommation des sols, s’ajoutent les
dépenses lourdes occasionnées par la fourniture des services urbains et
par la réduction des impacts écologiques sur la qualité de vie. Ces
charges sont supportées par les contribuables et en plus grande partie
par les collectivités publiques.
Enfin d’un point de vue sociologique, la croissance spatiale rapide
pose la question de l’urbanité, du vivre ensemble dans les villes. Le
concept d’urbanité dans son sens le plus courant renvoie à la politesse
et à la civilité qui semblent dans le contexte actuel en perte de vitesse
face à l’incivilité et à la violence verbale observée dans la
communication entre citadins anonymes, et, devant les actes de
vandalisme lors de poussées de colère collectives dans les quartiers
sensibles. Cette agressivité latente alimente une insécurité diffuse qui
justifie le recours croissant à des dispositifs de télé-surveillance dans
les lieux recevant du grand public.
Le terme signifie également le lien que les citadins nouent avec
l’espace public, principalement la rue qui, par la fonctionnalité de ses
6
équipements, l’esthétique de ses formes architecturales et la manière
d’être ensemble des individus, donne à la ville une image de marque.
Dans les zones pavillonnaires des classes supérieures, cet espace
public de proximité se distingue par une faible appropriation de la part
des usagers. Dans les parties centrales et péri-centrales, la rue subit un
détournement de vocation par la prolifération d’objets publics
illégitimes (ordures, commerces ambulants, abris précaires, graffiti,
affichages sauvages) ou par l’occupation de la part des riverains ou de
groupes marginaux (SDF, handicapés, artistes…) qui peuvent en
limiter l’accessibilité. Il y prévaut une confusion des domanialités et
des fonctions, voire des responsabilités si les habitants suppléent à
l’absence d’autorité légitime pour introduire dans l’espace en désordre
des règles informelles de gestion.
Par rapport à la ville traditionnelle dont la vie sociale s’est structurée
longtemps autour du centre civique et des quartiers considérés comme
les pôles de la sociabilité collective, la ville étalée et fragmentée
d’aujourd’hui présente des signes apparents d’affaiblissement de
l’urbanité. Soumises à des projets de requalification aboutissant le
plus souvent à une gentrification, les villes centres se dépeuplent
notamment avec le recul des classes populaires à cause de la hausse
des loyers. Les quartiers péri-centraux et les banlieues n’ont plus leur
ancienne homogénéité basée sur le clan, l’ethnie ou la corporation. Par
les migrations résidentielles leur contenu est en permanente
recomposition, et, les groupes de voisinage voient leurs membres
dispersés dans la masse urbaine. Mais le lien social peut survivre à
cette dispersion. L’urbanité dans cette ville paradoxale (Yves Chalas)
est en train de se réinventer. Elle n’a plus un seul point d’ancrage
territorial et n’est plus fondée sur la contiguïté, mais s’exprime à
travers divers lieux publics et réseaux d’appartenance auxquels les
individus sont reliés par des contacts physiques ou médiatisés par des
outils comme le téléphone portable et l’internet.
7
8