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Allart Jac

L'article explore l'évolution de la position des agriculteurs dans la société villageoise française au XXe siècle, marquée par une dévalorisation durant les Trente Glorieuses, suivie d'une valorisation liée à la professionnalisation et à l'intérêt pour l'écologie. Il examine la représentation politique des agriculteurs, qui a diminué en nombre, mais a vu une augmentation de leur influence au sein des institutions. La recherche s'intéresse également à la complexité des relations entre les agriculteurs et les élites urbaines, ainsi qu'à la transformation des valeurs rurales dans un contexte de modernisation.

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L'article explore l'évolution de la position des agriculteurs dans la société villageoise française au XXe siècle, marquée par une dévalorisation durant les Trente Glorieuses, suivie d'une valorisation liée à la professionnalisation et à l'intérêt pour l'écologie. Il examine la représentation politique des agriculteurs, qui a diminué en nombre, mais a vu une augmentation de leur influence au sein des institutions. La recherche s'intéresse également à la complexité des relations entre les agriculteurs et les élites urbaines, ainsi qu'à la transformation des valeurs rurales dans un contexte de modernisation.

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SOCIÉTÉ ET MICROPOLIS VILLAGEOISE : VALORISATION ET

MARGINALISATION DES AGRICULTEURS AU XXE SIÈCLE

Marie-Christine Allart

Association Revue du Nord | « Revue du Nord »

2008/2 n° 375-376 | pages 575 à 601


ISSN 0035-2624
DOI 10.3917/rdn.375.0575
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MARIE-CHRISTINE ALLART*

Société et micropolis villageoise : valorisation et


marginalisation des agriculteurs au XXe siècle

Au début du XXe siècle, la société villageoise semble n’évoluer que lente-


ment, dans le prolongement de celle du XIXe siècle. Les agriculteurs exercent
une domination sociale et offrent un modèle qui apparaît accessible à ceux
qui n’ont pas fait d’études1, par-delà la ligne de partage de l’instruction qui
les sépare des notables ruraux que sont le notaire, le médecin, le vétérinaire
ou le patron d’une brasserie. En revanche, au temps des Trente Glorieuses, de
la Révolution silencieuse, marquée par la fin des paysans et de la société d’in-
terconnaissance2, l’image des agriculteurs se dévalorise. Classés par les orga-
nismes agricoles en fonction de leur adhésions aux nouvelles méthodes de
travail, méprisés pour leur incarnation des temps anciens lors de l’entrée dans
la modernité et dans la société de consommation, beaucoup d’entre eux intè-
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grent cette dépréciation et se voient comme des cul-terreux3. Néanmoins la
fin de siècle se révèle valorisante. Leur formation est plus importante car
l’agriculture s’est professionnalisée, ils bénéficient de l’intérêt soulevé par
l’écologie, le retour à la nature et les modes de vie des ruraux et des urbains
se sont rapprochés. De ce fait, les agriculteurs ne sont pas obligatoirement
porteurs des valeurs du monde rural alors que des urbains ou ruraux issus de
milieu agricole peuvent demeurer encore un temps porteurs de ces valeurs ;
les cartes sont brouillées. Cela amène la question de la place des agriculteurs
dans les communes rurales : dans quelle mesure des villages plus hétérogènes
et des sociétés de moins en moins paysannes sont-elles encore sous l’in-
fluence paysanne ?

*. — Marie-Christine ALLART, docteur en histoire, IRHIS, Université Charles-de-Gaulle-Lille 3.


Courriel : [email protected].
1. — L’objectif de familles ouvrières est alors souvent l’achat d’un lopin de terre. En terme de consi-
dération sociale, il vaut mieux être un petit agriculteur qu’un ouvrier de même qu’il était préférable
sous l’Ancien Régime d’être un noble pauvre qu’un riche bourgeois. M.-C. ALLART, « Les femmes
de trois villages de l’Artois », Revue du Nord, 1981, n° 250, p. 703-723.
2. — H. MENDRAS, La fin des paysans suivi d’une réflexion sur la fin des paysans vingt ans après,
Éditions Actes Sud, 1984, 370 p.
3. — Enquêtes orales ; voir aussi J. MAHO, L’image des autres chez les paysans. Méthodologie et
analyse de sept villages français, Éd. Champ du possible, 1974, 218 p., p. 71. « Le paysan, c’est le
dernier des métiers. C’est déprimant quand on entend les gens en ville dans les embouteillages s’ap-
peler : espèce de paysan !… ».

REVUE DU NORD, TOME 90 - Nos 375-376, AVRIL-SEPTEMBRE 2008, P. 575-601


576 MARIE-CHRISTINE ALLART

En suivant ces agriculteurs, en étudiant leur place dans la société, nous ten-
terons d’évaluer l’évolution de leur pouvoir et de discerner ainsi si certains
traits de la société traditionnelle ont pu résister, perdurer. Il s’agit de ne pas se
fier aux simples apparences numériques, mais d’examiner les influences et
leurs enjeux dans leur complexité et de voir si la micropolis villageoise4 a
encore un sens. Pour ce faire, trois échelles ont été retenues. Le cadre d’un
département comme celui du Pas-de-Calais nous paraît assez large et déter-
minant pour mesurer le poids des agriculteurs dans la vie politique. L’Artois,
une petite région agricole5, permet de déceler les interférences entre la
société englobante et le monde agricole et de différencier les évolutions.
Quant à la commune, elle s’impose en tant que cadre de vie, de travail et
d’exercice de pouvoir. La vie politique locale possède des traits originaux et
ne peut se présenter comme une image réduite de la politique nationale. Face
aux mutations qui ont profondément transformé la société rurale du Pas-de-
Calais du début du XXe siècle décrite minutieusement par Ronald Hubscher6,
le village en tant que « cité », lieu de vie collective et de pouvoir, ne garde-
t-il pas ses propres rythmes d’évolution ?
Quels pouvoirs pour les agriculteurs ?
Le XXe siècle est marqué par l’érosion de la représentation des agriculteurs7
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et d’aucun évoque la fin de la France agricole après la fin de la France rurale8.
En effet, au cours du XXe siècle, le pourcentage de la population agricole dans
la population totale est passé de 48 à 4 et celui de la population agricole au
sein de la population rurale est tombé de 75 à 15. En prenant en considération
cette forte diminution de la population agricole, il apparaît que la représenta-
tivité des agriculteurs s’est maintenue voire nettement accrue puisque désor-
mais 6 % des parlementaires sont issus d’un groupe professionnel regroupant
4 % de la population alors qu’auparavant seulement 18 % émanaient d’une

4. — Concept emprunté à J.-L. MAYAUD « Pour une communalisation de l’histoire rurale » dans La
politisation des campagnes en Europe au XIXe siècle. France, Italie, Espagne et Portugal. Actes du
colloque de Rome, 20-22 février, 1997, Rome, Mélanges de l’École française de Rome, 1998,
p. 135-152.
5. — La région agricole, notion qui s’est imposée après la seconde guerre mondiale, n’est pas obli-
gatoirement une région naturelle ; elle recouvre un territoire où les exploitations ont les mêmes sys-
tèmes de culture et d’élevage. L’Artois est une région d’exploitations moyennes où la culture l’em-
porte sur l’élevage.
6. — R. HUBSCHER, L’agriculture et la société rurale dans le Pas-de-Calais du milieu du XIXe siècle
à 1914, t. I, t. II, Mémoires de la Commission départementale des monuments historiques du Pas-de-
Calais, t. XX, 1980, 964 p.
7. — En effet, si en 1910, 18 % des parlementaires étaient agriculteurs, ils ne sont plus que 12 %
entre les deux guerres puis environ 8 % dans les années soixante, avant de tomber à 6 % dans les
années 80. Cependant, 17 députés agriculteurs siègent depuis 1993 et les sénateurs, plus nombreux,
en regroupent une quarantaine.
8. — B. WOLFER, « Identités de la France rurale, la terre, le paysan et l’État », in Agricultures et
espaces ruraux : valeur, changement et perspectives, colloque de Genshagen, Berlin, juin 2005.
SOCIÉTÉ ET MICROPOLIS VILLAGEOISE : VALORISATION ET MARGINALISATION... 577

catégorie à laquelle se rattachait presque la moitié de la population française.


Qu’en est-il dans le Pas-de-Calais ?
Une faible représentation politique
Majoritaires dans les campagnes, au tournant des XIXe-XXe siècles, à la ville
les agriculteurs sont l’objet des attentions des élus. Ces derniers, grands pro-
priétaires fonciers issus de la noblesse puis des différentes fractions de la
bourgeoisie urbaine interviennent sur les grandes questions nationales mais
aussi pour la défense des intérêts des agriculteurs. Quelques hommes peuvent
incarner cette génération ; ils mènent une carrière au niveau national en tant
que ministre, sénateur, député et travaillent également au niveau local au sein
du conseil général ou en tant que maire. Le marquis d’Havrincourt (1806-
1892) est représentatif de ces politiciens du XIXe siècle. Polytechnicien issu
d’une très ancienne famille noble de l’Artois qui a étudié l’agriculture à
l’école de Grignon, il administre lui-même son domaine de 1 100 ha avec plus
de 200 ouvriers. Membre de nombreuses sociétés agricoles, maire et
conseiller général puis président du conseil général, député et sénateur, il
prend part à tous les débats agricoles sur la libre entrée des oléagineux, la
question des sucres… Avec Célestin Jonnart (1857-1927), fils de notaire, haut
fonctionnaire, ministre, ambassadeur…, c’est l’irruption de la bourgeoisie du
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savoir. Il mena certes une carrière diplomatique et internationale mais il
occupa aussi une grande place dans la vie politique départementale en repré-
sentant au Parlement les communes rurales de l’Artois. Ce républicain
député, sénateur, conseiller général et président du conseil général de 1903 à
1927 qui était aussi président de la Fédération des sociétés d’agriculture
œuvra pour la création de l’enseignement agricole dans le département.
De grandes familles représentent le monde agricole sur plusieurs généra-
tions par exemple les Lefebvre du Prey qui fournissent un ministre de
l’Agriculture, les de Diesbach ou les Tailliandier. Ainsi, dans la famille
Tailliandier, implantée à Fresnoy-en-Gohelle, Henri (1847-1914), avocat de
formation, propriétaire exploitant exerça les fonctions de maire durant 42 ans.
Conseiller général du canton de Vimy pendant 30 ans, il accéda à la députa-
tion. Son fils Albert (1875-1917) avocat lui aussi, lui succède en tant que
maire et conseiller général. Son petit-fils Maurice (1873-1951) avocat, maire,
se distingue en tant que député spécialisé dans la défense des intérêts agri-
coles, membre du groupe inter-parlementaire pour la promotion de la culture
betteravière.
578 MARIE-CHRISTINE ALLART

Les élus issus du monde agricole9


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9. — Sources : L’Annuaire Ravet-Anceau, le Cabinet du Préfet, Un siècle d’agriculture, Cent ans de


presse agricole et rurale, Agriculture Horizon, Arras, 1993, 107 p., Ensemble au rythme des saisons,
Un siècle de coopération agricole dans le Nord-Pas-de-Calais, Société Coopérative A1, 2000, 95 p.,
des articles de journaux La Voix du Nord et L’Agriculture du Pas-de-Calais, les sites de l’Assemblée
nationale et du Sénat.
SOCIÉTÉ ET MICROPOLIS VILLAGEOISE : VALORISATION ET MARGINALISATION... 579

Alors que Crespel-Dellisse (1789-1870), cultivateur par nécessité mais sur-


tout industriel sucrier devient conseiller municipal, Guislain Decrombecq
(1797-1870), héritier d’une modeste exploitation agricole qui devient certes
le défricheur de la plaine de Lens, collectionne les décorations et les prix au
niveau national mais ne s’oriente pas vers la vie politique. Un agriculteur,
seulement et simplement agriculteur, n’accède pas à une fonction élective.
D’abord supplantés par les élites de l’avoir ou du savoir, les agriculteurs
s’affirment ensuite dans une France majoritairement rurale. Un dixième des
pères des parlementaires du Nord-Pas-de-Calais appartient au monde agri-
cole et les agriculteurs élus sont issus de la grande culture. Le député Henri
Béharelle (1861-1916) agriculteur et industriel sucrier, maire de Nœux-les-
Mines, député progressiste de 1902 à 1906 peut illustrer cette génération de
même que Narcisse Boulanger ou Alfred Salmon.
C’est durant la période des Trente Glorieuses, cette période d’apogée de
leur représentation politique, que la présidence du conseil général est détenue
pour la première et unique fois par un agriculteur, Émile Durieux, de 1954 à
1966. Alors que la profession agricole est dévalorisée, c’est le fils d’un agri-
culteur, lui-même à la tête d’une ferme de 100 ha à Bertincourt, qui préside à
la destinée d’un département qui poursuit son industrialisation et son urbani-
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sation. Petit-fils d’un exploitant-brasseur, fils de Georges Durieux, conseiller
général, maire de Bertincourt, vice-président de la Société centrale d’agricul-
ture, officier du mérite agricole et décoré de la Légion d’honneur, il fait par-
tie de cette génération qui joua un rôle de premier plan dans le syndicalisme
agricole. Président du Cercle agricole du Pas-de-Calais, membre du conseil
d’administration de la Confédération générale betteravière… il occupa aussi
de nombreux mandats politiques : maire de sa commune de 1945 à 1983, pré-
sident de l’association des maires du département, conseiller général de 1945
à 1982, sénateur de 1948 à 1983. Huit agriculteurs siègent alors au conseil
général pour les cantons les plus ruraux : Ardres, Beaumetz-les-Loges,
Bertincourt, Croisilles, Le Parcq, Lillers, Laventie et Pas-en-Artois. À la fin
du XXe siècle, Désiré Debavelaere, ancien président de la CIB, Commission
Interdépartementale Betteravière, devenu sénateur, illustre encore cette
lignée d’agriculteurs entrés en politique.
Très actifs sont ces élus et la presse peut titrer « Position du conseil général
en faveur de l’agriculture »10 sur proposition du sénateur Durieux et le prési-
dent de la Fédération s’adresse ainsi aux parlementaires départementaux :
« Je tiens tout particulièrement à remercier chacun de vous des efforts qu’il
fait constamment pour la cause paysanne et qui sont matérialisés, entre autres,
par les questions écrites adressées aux ministres qu’avec mon bureau nous

10. — AD Pas-de-Calais, PG 226/14.


580 MARIE-CHRISTINE ALLART

suivons tout particulièrement, et par les correspondances que vous voulez bien
m’adresser »11.
De fait, un quart des questions posées au Sénat par Émile Durieux et 50 %
de celles posées par Désiré Debavelaere concernaient l’agriculture contre 5 %
pour des élus non-agriculteurs.
Aux élections législatives de 1962, L’Agriculture du Pas-de-Calais
annonce que le Pas-de-Calais n’a aucun député agriculteur et au début du
XXIe siècle, aucun agriculteur n’exerce les fonctions électives de sénateur,
député ou conseiller général. Cela laisserait présager une perte d’influence
des agriculteurs. Néanmoins, il convient de ne pas tirer de conclusion hâtive
car un certain décalage apparaît entre les données officielles et ce que la
presse ou les entretiens révèlent. Par exemple aucun député agriculteur n’est
recensé sous la Ve République : Maurice François Delory est un négociant en
grains selon le site officiel de l’Assemblée nationale mais il est présenté
comme ancien agriculteur dans L’Agriculture du Pas-de-Calais. Si nous pre-
nons la composition de la Ve Commission du conseil général, la commission
« agriculture, ruralité, espaces naturels », deux agriculteurs en font partie
mais ils sont recensés en tant que retraités et le président, Inspecteur de l’É-
ducation nationale retraité, est un fils d’agriculteur formé à la JAC, la
Jeunesse agricole catholique. Au tournant du XXIe siècle, l’influence agricole
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peut donc être portée comme au début du XXe siècle par des élus proches du
monde agricole par leur culture, par leur parentèle.
Apparus au tournant du siècle, la représentativité directe des agriculteurs
trouva son acmé dans les années soixante. Elle fut donc brève, placée entre
celle des notables et celle du monde ouvrier et du tertiaire en essor dans un
département anciennement industrialisé et très urbanisé où désormais les
agriculteurs et leur famille ne représentent que 2,3 % de la population.
Cependant, le pouvoir peut s’exercer par d’autres voies.
La conquête d’un pouvoir économique
Dès le XIXe siècle, comme le souligne J. Vavasseur-Desperriers, les repré-
sentants du monde agricole investissent et contrôlent un domaine paraéta-
tique, enjeu et source de pouvoir, car les citoyens s’expriment aussi par l’in-
termédiaire d’innombrables organisations, telles les sociétés d’agriculture12.
Ce sont elles qui, peuplées de notables citadins, mènent la défense agricole.
Présentes dans chacun des six arrondissements du Pas-de-Calais13, elles se
fédèrent en 1896 sous l’impulsion de Célestin Jonnart, député de

11. — AD Pas-de-Calais, PG 226/14, 18 octobre 1969.


12. — J. VAVASSEUR-DESPERRIERS, République et Liberté, Charles Jonnart, une conscience républi-
caine (1857-1927), Presses universitaires du Septentrion, 1996, 339 p.
13. — Arras, Béthune, Boulogne, Montreuil, Saint-Omer et Saint-Pol.
SOCIÉTÉ ET MICROPOLIS VILLAGEOISE : VALORISATION ET MARGINALISATION... 581

Fauquembergues. En 1939, dans une certaine continuité, l’observation de la


composition des différentes sociétés agricoles14 révèle seulement sept per-
sonnes déclarées en tant qu’agriculteurs parmi les postes clés de président,
trésorier, secrétaire… alors qu’officiellement, la Fédération des Sociétés agri-
coles du Pas-de-Calais exprime les revendications et les désirs des agricul-
teurs et opère des démarches actives auprès du gouvernement et des grandes
commissions du Parlement. Face à la carence de la représentation politique,
plutôt que dans les sociétés d’agriculture héritières du XIXe siècle, c’est dans
la représentation professionnelle, celle de la coopération, du syndicalisme…
que les agriculteurs s’investissent.
À l’origine du syndicalisme, l’implication politique est forte. En effet, au
tournant du siècle, l’enjeu est d’importance. Un face à face oppose les répu-
blicains anticléricaux, comme C. Jonnart, et les catholiques conservateurs ou
démocrates, tel le vicomte de Bizemont15. Dans le département, les uns, sous
le patronage de la Fédération des sociétés d’agriculture du Pas-de-Calais, ont
fondé l’Union des syndicats agricoles du Pas-de-Calais en 1897 pour attacher
le monde agricole à la République. Leur hebdomadaire porte-parole,
L’Agriculture de la région du Nord, s’adresse à une élite. Très lié aux socié-
tés d’agriculture, son but est d’instruire. Les instituteurs et les professeurs
d’agriculture y sont donc fortement présents. Les autres ont fondé la
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Fédération agricole du Nord de la France en 190216. Hostile au gouvernement
républicain, elle se soucie de questions spirituelles et matérielles et veut aller
vers le peuple en conformité avec l’Encyclique de Léon XIII, Rerum nova-
rum. Ainsi les prêtres marquent de leur empreinte ce syndicat qui propage ses
idées grâce à l’hebdomadaire L’Écho des Syndicats. La lutte entre ces deux
tendances, entre « La Grand’Place » et « le Boulevard Carnot » se répercute
dans l’ensemble du monde agricole.
Les coopératives agricoles dépendantes des syndicats, les organisations
agricoles se multiplient et les agriculteurs deviennent administrateurs, res-
ponsables, présidents… La bourgeoisie agricole acquiert ainsi une position
dirigeante au sein de la paysannerie. Mais l’apparition et le développement
des organisations professionnelles agricoles, les OPA, est corrélatif de la
perte d’importance de l’agriculture dans un département tourné vers l’indus-
trialisation. La classe politique délègue à la bourgeoisie agricole départemen-
tale la représentation des intérêts des paysans qui perdent de leur importance.

14. — Annuaire 1939.


15. — Au niveau national, la division du monde agricole se traduit par l’opposition entre le « boule-
vard Saint-Germain » impulsé par Gambetta et la « rue d’Athènes » recrutant parmi des propriétaires
non exploitants.
16. — Cette fédération regroupe dix-huit syndicats du Pas-de-Calais. En 1919, à l’initiative du cha-
noine Leroy, la Fédération agricole du Pas-de-Calais voit le jour. « La Grand’Place » et « le
Boulevard Carnot » s’opposent.
582 MARIE-CHRISTINE ALLART

À cette époque, l’agriculture est donc représentée par des producteurs directs,
des gens qui mettent eux-mêmes leur terre en valeur. Dans les années 1920-
1930, les coopératives d’approvisionnement et d’achat en commun se déve-
loppent : La Providence Rurale, présidée de 1920 à 1940 par Jules Delaire,
agriculteur à Boyelles est la première du genre. Léon Leprince, agriculteur à
Béhagnies est président de la CAPCRA ; l’Avenir rural est présidé de 1977 à
1992, par Henri d’Herlincourt, agriculteur à Cagnicourt… Désormais, il
serait difficile à un non-exploitant d’accéder à un poste de responsabilité.
Aujourd’hui, Dominique Ducroquet, agriculteur à Étrun, peut servir
d’exemple. Il n’a aucun mandat électif de nature politique, néanmoins il pos-
sède un pouvoir important. Depuis 1992, il est président de la Confédération
générale des betteraviers, il fut président de la conférence mondiale des plan-
teurs de betteraves, président de la S2B. Il appartient au conseil d’administra-
tion du Crédit Agricole. Il fut nommé par le ministre de l’Agriculture prési-
dent du conseil de direction spécialisé pour la filière sucre de l’Office
national interprofessionnel des grandes cultures, président du groupe de
l’agriculture du conseil économique et social. Il appartient aussi au conseil
d’administration de la FNSEA et peut avec d’autres écrire une lettre ouverte
au Premier Ministre.
À l’origine les organisations agricoles, de droite ou d’obédience républi-
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caine, rivalisaient pour encadrer la clientèle paysanne, par la suite leurs diri-
geants cherchèrent à partager des responsabilités administratives et cette
coopération État-organisations professionnelles aboutit à la « cogestion » des
années soixante. Cependant, lorsque des problèmes particuliers secouent la
profession, certains passent à une action visible sur le plan politique, une
action contestataire. Ainsi, dans les années trente, Pierre Leclercq, futur pré-
sident de la Confédération générale des planteurs de betteraves (1942 à
1955), a été président du Comité de défense paysanne du Pas-de-Calais17 et a
organisé des actions pour casser les grèves chez les betteraviers et les maraî-
chers18. De nombreux agriculteurs se sont retrouvés dans ces comités qui se
sont multipliés en 1937-1938 et un Congrès régional de défense paysanne
regroupant environ 15 000 paysans s’est tenu à Arras en juillet 1938 sous la
présidence de Dorgères19. De fait, régulièrement, les agriculteurs passent à
l’action directe avec manifestations, blocage de routes pour faire pression sur
le gouvernement.

17. — Les comités dorgéristes ont connu une croissance rapide en 1937 faisant du département un
des plus importants foyers dorgériste.
18. — Voir « De Dorgères à Poujade » de J-P. ROYER in Les paysans et la politique dans la France
contemporaine, J. Fauvet, H. Mendras, 1958, Paris, 531 p. et R. O. PAXTON, Le temps des chemises
vertes, Révoltes paysannes et fascisme rural, 1929-1939, Éd. Seuil, 1996, 312 p.
19. — Outre Pierre Leclercq, Léon Delattre président des Chemises vertes, Deleau, Cassez, Tellier
sont intervenus à la tribune. Voir AD Pas-de-Calais, G 226/10.
SOCIÉTÉ ET MICROPOLIS VILLAGEOISE : VALORISATION ET MARGINALISATION... 583

Quels agriculteurs ?
Cette relève des notables traditionnels par une nouvelle élite paysanne est
décrite comme la revanche des exploitants familiaux sur les hobereaux ou les
bourgeois des campagnes sous l’effet d’une force d’émancipation issue de la
paysannerie elle-même et principalement de la JAC qui en se penchant sur les
problèmes ruraux essayait de dégager une élite paysanne ; d’autres analysent
le même phénomène comme le terme de l’action des agrariens, des gros cul-
tivateurs spécialisés parvenus à mobiliser les paysans en faisant vibrer le sen-
timent d’appartenance au même groupe social20.
Il semblerait que les deux coexistent. La plupart des agriculteurs dotés de
mandat professionnel sont généralement de gros agriculteurs qui d’ailleurs
les cumulent. Dans sa région, le canton d’Hucqueliers, Gabriel de la Gorce
(1915-1979) représente le type d’agriculteur éclairé à l’origine d’une muta-
tion agricole, pionnier en matière de développement rural. Fils d’un maire et
conseiller général, lui-même saint-cyrien, il reprend l’exploitation d’une de
ses fermes après la seconde guerre mondiale, se lance dans l’expérimentation
et crée un syndicat intercommunal de développement agricole. Jean Deleau
(1906-1987) ingénieur agronome, reprend l’importante exploitation agricole
familiale. Il préside la Société d’agriculture de Saint-Pol, devient vice-prési-
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dent de la FNSEA, dirige de nombreuses organisations professionnelles agri-
coles nationales, européennes et internationales. Grande figure du monde
agricole, il donne son nom à une des salles de la chambre d’agriculture.
Michel Dalle président de la Fédération du Pas-de-Calais et de l’Avenir agri-
cole, fut aussi président de la chambre d’agriculture. Jean Sylvain est prési-
dent de la CASAA durant la décennie 1970... Louis Ringô, important agri-
culteur à Courcelles-le-Comte préside la CASA à partir de 1985, puis le
groupe Épinord, avant de devenir le président-fondateur de la coopérative A1.
Si nous prenons le cas de la chambre d’agriculture du Pas-de-Calais au
début des années 90, son président, Jean-Marie Raoult est alors aussi le prési-
dent de la Fédération nationale des producteurs de lait. Marc Bué son vice-
président, exerce également la présidence de la Caisse régionale du Crédit
Agricole tout en étant administrateur de la Caisse nationale du Crédit
Agricole, conseiller à la Banque de France. Dominique Ducroquet, déjà cité,
est le fils de Gabriel, maire d’Étrun, membre du conseil d’administration de
la caisse locale de Crédit Agricole mutuel d’Arras, membre du conseil d’ad-
ministration de la coopérative agricole et laitière de la région d’Arras, prési-
dent de la Coopérative des producteurs de céréales de la région d’Arras est
aussi vice président du Comité départemental de l’habitat rural du Pas-de-
Calais, président de la Fédération française des coopératives de céréales et

20. — S. MARESCA, Les dirigeants paysans, Les éditions de minuit, Paris, 1983, 294 p.
584 MARIE-CHRISTINE ALLART

président de la CAPCRA. Comme il y eut des dynasties dans le monde poli-


tique, des dynasties se sont formées également dans le monde des OPA21.
L’hypothèse d’une élite dégagée de la base, semble confirmée par les pro-
pos de l’Abbé Foulon : initiateur de la JAC dans le secteur de Saint-Pol, ce
prêtre rencontra quelques difficultés face à l’installation d’une certaine riva-
lité entre les jeunes de l’ACJF plutôt originaires de milieu bourgeois et les
jeunes de la JAC, de milieu moins aisé. Pourtant, si la section jaciste de
Courcelles-le-Comte a donné trois prêtres, elle a aussi fourni un président de
la Mutualité agricole, un membre de la Fédération agricole du Pas-de-Calais,
un membre du Teillage moderne de l’Artois.
De nombreux responsables agricoles ont été formés par la JAC, avec la
pédagogie originale du « voir, juger, agir » qui prend l’observation du quoti-
dien de l’agriculteur comme base de départ et l’oriente vers l’action, vers la
transformation des façons de faire. Il serait intéressant de mesurer l’influence
des jacistes, de voir combien d’entre eux se sont retrouvés dans le syndica-
lisme à travers le CDJA, dans le mouvement coopératif, dans les différents
groupements ou organismes professionnels et d’étudier les réseaux qu’ils ont
formé.
Le témoignage d’agriculteurs ayant exercé différentes responsabilités, per-
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met de saisir cette corrélation :
« …..Je22 voulais faire des études et je n’ai pas pu. La JAC m’a permis de par-
tir à 17 ans faire un stage de culture générale, c’était à Bourg, en Seine et Oise.
À l’époque, c’était le bout du monde. On s’est retrouvé à vingt et un pour un
stage de trois semaines… On nous a divisés en équipes de trois, sept équipes
de trois. Chaque jour un sujet était donné, tout était basé sur l’observation. Par
exemple, je me souviens que la première journée on nous a envoyés dans la
nature en disant : « observez et notez ce qui vous frappe ». On a remarqué
qu’il y avait une usine de fabrication de ciment. Le soir, on nous a interrogés :
pourquoi une cimenterie ? Naïvement, nous avons répondu : « parce qu’il y a
de la main-d’œuvre, parce qu’il y avait un industriel ». Nous n’avions pas
cherché à savoir ce qu’il y avait dans le sol, nous n’avions pas pensé à la
matière première. Donc, avec ces méthodes basées sur l’observation, nous
avons appris à creuser les problèmes. Puis nous avons appris à les exprimer
parce que chaque soir, il fallait faire un compte rendu oral et écrit… Je n’ai
jamais oublié que dans quelque dossier que l’on a, on n’a jamais tous les élé-
ments du problème. Ça peut paraître abstrait mais, en tant qu’administrateur
du Crédit agricole, il n’y a pas un dossier de demande de prêt important pour

21. — J.-P. JESSENNE, Les campagnes françaises entre mythe et histoire XVIIe-XXIe siècle, Éd.
A. Colin, 2006, 285 p., « il s’agit au fond d’une forme transformée et transposée à l’échelle française
et européenne de la « fermocratie » et des systèmes de dépendance villageois antérieurs », p. 240.
22. — 1er mars 1995, entretien avec M. Cocqueel, agriculteur à Lestrem. Il fut président de syndicat,
président d’une caisse locale du Crédit agricole.
SOCIÉTÉ ET MICROPOLIS VILLAGEOISE : VALORISATION ET MARGINALISATION... 585

lequel ce que j’ai appris cette journée-là ne me revient en mémoire. La JAC


nous a donné une tournure d’esprit. Il y a une vision des choses, une concep-
tion de l’homme… Le but de la JAC, c’était que l’homme trouve son épa-
nouissement dans le métier. Mais le but tout à fait déclaré, c’était de maintenir
le maximum de paysans en place ».
Ces hommes ainsi formés se reconnaissent lors de rencontres, de réunions,
de discussions ; des réseaux relationnels fondés sur une appréhension com-
mune des problèmes et de la vie se sont constitués et ont perduré jusqu’à la
fin du XXe siècle. Marc Boutin23 (1933-…) issu de la JAC, agriculteur, maire
d’Ambricourt pendant 27 ans de 1965 à 2001, président du Centre départe-
mental des jeunes agriculteurs jusqu’en 1968, président de la SAFER
Flandres-Artois à partir de 1968, vice-président de la communauté de com-
munes de Fruges pendant 12 ans, membre du comité économique et social
régional est l’illustration de ces jeunes qui bousculent les agriculteurs instal-
lés de la FNSEA. On le retrouve aux côtés de Gérard Sepieter agriculteur sur
28 ha à Montenescourt qui devient président de la Fédération des syndicats
agricoles du Pas-de-Calais au moment de la fusion entre les deux syndicats
rivaux, et de Lucien Vivier, militant actif de la JAC.
Face à ces agriculteurs issus des grandes familles, issus de la JAC voire des
deux, il reste à déterminer la part d’influence revenant à chacun.
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Ayant gagné puis perdu la représentativité politique au cours du XXe siècle
du fait de leur infériorité numérique, les agriculteurs ont largement pris en
main les leviers économiques ; comment cette évolution se traduit-elle dans
les campagnes, dans leurs communes, lieu de vie et de travail ?
La prise en charge des affaires locales
Selon P. Grémion, dans la micropolis villageoise, lors des élections muni-
cipales, les villageois choisissent prioritairement un maire et sa personnalité
avant de se prononcer sur le conseil municipal. Donc, à l’inverse du schéma
constitutionnel, le contact direct entre le maire et la population apporte la
légitimité et le conseil municipal subordonné au maire est censé exprimer les
intérêts de la communauté24. La conquête des mairies revêt donc une impor-
tance capitale dans les villages.
Maire : de la conquête à la résistance
Les années d’après-guerre sont perçues et vécues comme des années char-
nières dans le domaine du pouvoir agricole et la JAC, la Jeunesse agricole

23. — M. BOUTIN, Paysan en quête de vérité, Éditions Les Échos du Pas-de-Calais, Collection
Témoignages, Lillers, 2006, 119 p.
24. — P. GRÉMION, Le pouvoir périphérique, Bureaucrates et notables dans le système politique
français, Éd. du Seuil, 1976, 477 p. Dans le chapitre XVI, le changement des mécanismes de légiti-
mation, il différencie deux sous-systèmes, urbain et rural, pour l’administration territoriale.
586 MARIE-CHRISTINE ALLART

Carte des communes du Pas-de-Calais ayant un maire agriculteur en 195725.

Commune ayant
un maire agriculteur

Ech : 1 cm = 6 km environ
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Carte des communes du Pas-de-Calais ayant un maire agriculteur en 200126.

Ech : 1 cm = 6 km environ

25. — Carte réalisée à partir de données collectées dans le Ravet-Anceau. Pour chaque commune
figure le nom du maire et la liste des agriculteurs. La démarche de recoupement laisse une marge
d’incertitude par exemple quand le prénom n’est pas indiqué ou quand il existe des homonymes.
26. — Carte réalisée à partir des données fournies par le bureau du Cabinet du Préfet.
SOCIÉTÉ ET MICROPOLIS VILLAGEOISE : VALORISATION ET MARGINALISATION... 587

catholique, y joue un rôle de premier plan. En 1956, l’éditorial du 1er numéro


de Paysans, issu de la JAC, affirme que les paysans, la 2e catégorie sociale
après les ouvriers, doit s’engager dans une action politique :
« Nous avons trop souffert de ne pas participer à cette république qui, malgré
bien des défauts, nous a appris à vivre libres […] ; nous avons trop souffert de
voir des hommes de toute obédience venir quémander notre bulletin de vote.
La JAC recommande à ses militants de s’investir dans la vie locale de diffé-
rentes façons et d’y mener une action catholique indirecte car elle considère
que des actes individuels de générosité, de justice peuvent transformer le
milieu ». « Pour nous militants de l’Action catholique, notre savoir n’est pas
de nous lamenter sur les bienfaits d’un passé qui n’est plus...mais de travailler
dans le présent et le réel, dans notre société telle qu’elle est... ».
Est cité en exemple un agriculteur, catholique pratiquant, président d’une
équipe de football qui veille à ce que les déplacements soient calculés en
fonction de l’assistance à la messe, il ne prévoit pas de match les jours des
grandes fêtes religieuses27. Cette prise de responsabilité au sein des villages
se traduit également par un intérêt pour l’administration des communes.
Ainsi, en 1954, un article paru dans Le Monde spécifie qu’un tiers des maires
des communes rurales sont issus de la JAC ; quant aux dirigeants de la JAC,
en 1959, ils estiment que 4 000 maires sont issus de leur organisation28. Jean
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Touchard29 s’interrogeait en 1958 sur la permanence et le renouvellement des
notables locaux : « Il serait temps de se demander comment on devient
notable et comment on cesse de l’être. Le remplacement des notables radi-
caux par un nouveau réseau de notables ruraux provenant pour la plupart de
la JAC est peut-être un des faits majeurs de la politique française contempo-
raine ».
Les entretiens, les enquêtes montrent qu’effectivement de nombreux
maires ruraux sont issus de la JAC mais il conviendrait d’étudier plus précisé-
ment l’impact de la JAC dans le département ; pour ce faire, la confrontation
des listes de maires agriculteurs et des listes d’adhérents de la JAC est essen-
tielle mais elles n’existent pas. Actuellement le travail de recoupement
demeure trop incomplet pour être présenté.
Il serait intéressant d’étudier les divergences et les analogies dans la ges-
tion et l’approche des questions communales pour ces maires issus de la JAC

27. — Archives diocésaines d’Arras, 5Z 23/3. Conférence de Charles Brisset à Arras le 15 octobre
1950.
28. — Les tableaux nominatifs des maires et adjoints sont notés dans les recueils des actes adminis-
tratifs mais antérieurement à 1965, ces listes n’indiquent pas les professions exercées et il n’y a pas
d’archives concernant cette période au bureau des élections de la préfecture donc l’étude demeure
sommaire.
29. — L’établissement de la Ve République : le referendum de septembre et les élections de
novembre 1958, Paris, Colin, Cahier de la fondation nationale des sciences politiques.
588 MARIE-CHRISTINE ALLART

ou des familles de gros propriétaires. Cela permettrait aussi d’apporter une


contribution à cette question de la mentalité agricole, de l’unicité par-delà la
diversité… La paysannerie peut-elle être considérée comme une entité, ses
comportements politiques sont-ils profondément différents de ceux des
villes ? Un article de Nord Matin paru lors des élections sénatoriales de
196530, affirme encore leur particularisme puisque cette élection « provoque
des commentaires dans le monde paysan », « les agriculteurs sont des
hommes de réflexion. Le verbe ne leur cache jamais la réalité ».
Toujours est-il qu’en 1960, le département compte plus de 350 agriculteurs
exerçant la fonction de maire ce qui représente environ 40 % des maires. Au
début du XXIe siècle, ces édiles, au nombre de 181 pour les 894 communes, ne
regroupent plus que 20 % des élus. Dans le même temps, le nombre des chefs
d’exploitation a fortement diminué passant de 20 436 à 10 809 alors que la
population rurale augmentait31. Leur pourcentage au sein de la population
départementale et des communes rurales a donc fortement chuté et pourtant,
ils ont réussi à se maintenir dans cette fonction dans des proportions iden-
tiques ce qui nous amène à étudier l’évolution de leur répartition dans le
département.
Cette observation montre que ces élus se maintiennent évidemment mieux
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dans les zones demeurées plus rurales comme le Ternois, le Montreuillois ; le
canton d’Hucqueliers, étant celui où les maires agriculteurs ont le mieux
résisté à l’érosion.
Les maires agriculteurs dans 4 cantons ruraux : évolution XXe-XXIe s. en %.

Néanmoins, dans les zones très rurbanisées, les résultats révèlent des dis-
continuités qui tendent à montrer que la profession entre peu en considération
lors du choix. Par exemple, les communes de Neuville-Saint-Vaast, Écurie,

30. — AD Pas-de-Calais, 1 W45533/8, Nord Matin, 22 septembre 1965.


31. — Entre 1982 et 1999, la population rurale départementale est passée de 239 493 à 260 698 habi-
tants.
32. — Pour 1904, voir P. LEDIEU, « Un siècle d’élections municipales dans le Pas-de-Calais » in
Colloque des ruralistes français « Pouvoirs sur la commune, pouvoir dans la commune en milieu
rural », Montpellier, novembre 1983.
33. — Pour 1965 et 1983, voir J.-P. JESSENNE, Permanences et transformations d’un mode de vie
rural, CRDP Lille, 1984, 206 p.
34. — Pour 2001, le calcul a été effectué à partir des données fournies par le Cabinet du Préfet.
SOCIÉTÉ ET MICROPOLIS VILLAGEOISE : VALORISATION ET MARGINALISATION... 589

Farbus, Roclincourt ont de nouveau à leur tête un maire agriculteur ou ancien


agriculteur depuis les élections de 2001.
L’étude de la petite région agricole de l’Artois où trois zones se distinguent
permet d’affiner ces constatations.
Pourcentage des maires agriculteurs par canton en 200135

Ech : 1 cm = 6 km environ
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Dans les cantons urbanisés, industrialisés du Nord de l’Artois à savoir ceux
de Cambrin, Carvin, Hénin-Beaumont, Lens, Liévin, aucun maire agriculteur
n’est élu dans la deuxième moitié du XXe siècle, à l’exception de Dourges
depuis 2001. Une prise de responsabilité plus importante dans les organisa-
tions professionnelles contrebalance cette perte de pouvoir dans les com-
munes. L’exercice du pouvoir s’est déplacé vers les présidences de groupe-
ments, de syndicats, d’administrations. Une enquête du Groupement de
vulgarisation agricole de Lens montrait que 52 % des agriculteurs y ayant
répondu soit 46 % des adhérents exerçaient des responsabilités profession-
nelles. Dans la zone centrale, là où la rurbanisation progresse, le nombre de
maires agriculteurs diminue fortement passant de 21 en 1945 à 14 en 1982 et

35. — Carte réalisée à partir des données fournies par le bureau du Cabinet du Préfet.
590 MARIE-CHRISTINE ALLART

à 9 en 2001. Les cantons d’Arras-nord et Arras-sud n’ont plus de représentant


issu du monde agricole ; ceux de Vimy et de Vitry enregistrent une baisse de
5 %. Dans le Sud plus rural, les maires agriculteurs se sont maintenus jusque
dans les années quatre-vingts ; dans les cantons de Bapaume, de Bertincourt
et de Croisilles plus de 50 % des communes étaient dirigées par un maire
agriculteur mais par la suite leur nombre a fortement chuté. Désormais 17, ils
résistent mieux dans les cantons de Bapaume et de Bertincourt. La vague de
transformation des campagnes qui se propage au cours du siècle du Nord vers
le Sud les a touchés plus tardivement, dans les deux dernières décennies du
XXe siècle.

D’ailleurs cette constatation est valable pour l’ensemble de l’Artois.


Certes, cela se joue sur de faibles chiffres soit au total 52 maires agriculteurs
en 1945 et 51 encore en 1985 mais la diminution est importante dans le der-
nier quart du XXe siècle avec seulement 25 maires agriculteurs en 2001. La
composition des conseils municipaux permet d’affiner l’approche
Les conseillers municipaux
Là aussi, la baisse se confirme ainsi que l’établit le tableau suivant pour
trois communes de l’Artois, communes limitrophes d’abord rurales puis rur-
banisées. Il apparaît qu’en dessous du seuil de 2 % de pourcentage population
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agricole, les agriculteurs éprouvent de grandes difficultés à maintenir une
représentativité lisible dans une commune. La rurbanisation bat leur pouvoir
en brèche et la vie collective se transforme.
Évolution de la composition des conseils municipaux de trois villages de l’Artois36.

36. — Tableau réalisé après dépouillement des registres de délibérations des conseils municipaux.
37. — INSEE, recensement de 1975 ; aucune donnée disponible pour la période antérieure.
38. — INSEE, recensement de 1999.
SOCIÉTÉ ET MICROPOLIS VILLAGEOISE : VALORISATION ET MARGINALISATION... 591

Conflits occultés, affrontements ouverts


Lors des réunions du conseil, souvent courtes, les discussions sont évitées.
L’unanimisme règne ; les réunions au café, les discussions privées sont privi-
légiées. En fait, tant que les villageois qui forment la société d’interconnais-
sance ne sont pas submergés par la vague des néo-ruraux, la vie politique
locale cache et dévoile des forces puissantes. Elle n’est pas moins que la
grande parcourue par des conflits. Des hommes s’y engagent, mettent en jeu
leur réputation dans un rapport de proximité qui interfère durablement avec
les relations villageoises. La politique locale ne se restreint pas à l’acte élec-
toral et la période préélectorale révèle les tensions qui habituellement sont
tues. Les listes comprennent des candidats qui ne présentent souvent aucun
signe se rattachant à la politique nationale et la violence souterraine, les ren-
contres individuelles sont les instruments de la propagande. Ce sont les médi-
sances, les fréquentations, les comportements publics qui dessinent les
contours des groupes alliés ou opposés. La tranquillité superficielle de la vie
quotidienne de nombreux villages couvre de violents antagonismes ; les
visites très matinales ou très tardives de certains se multiplient. Il existe un
décalage entre la façade communautaire et la violence des réactions et des
discours. Ces querelles villageoises qui portent sur des intérêts locaux, des
sujets de discorde matériels entraînent parfois des haines tenaces ; mais les
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campagnes électorales de l’après seconde guerre mondiale peuvent encore
aussi s’inscrire dans la continuité du conflit État-Église des débuts de la
IIIe République et opposer les laïcs aux catholiques pratiquants, d’autant plus
si le village possède à la fois une école privée et une école publique.
Très rarement, la violence des passions déchaînées émerge officiellement.
Deux incidents électoraux seulement ont fait l’objet de dépôt de plainte, l’un
en Artois et l’autre dans le Ternois. Un agriculteur conseiller municipal a été
visé par des affiches injurieuses de caractère néo-nazi et un agriculteur a fait
l’objet d’un procès-verbal pour outrages à un maire, lacération de procès-ver-
baux de scrutin, destruction de biens communaux et tapage nocturne. Or,
dans les deux cas, lors de l’enquête, il apparaît que les témoins n’ont rien vu,
rien entendu ou alors certains confirment en faisant preuve d’une grande rete-
nue, d’une extrême prudence39.
Dans ce schéma, pour les agriculteurs, la réussite professionnelle ne signi-
fie pas systématiquement une réussite locale. Ainsi, un exploitant dynamique,
membre de la Chambre d’agriculture et de diverses commissions, chef d’en-
treprise à l’affût des nouveautés, respecté pour ses capacités professionnelles
mais jalousé, a essuyé un échec cinglant lors d’élections municipales. En ces
temps troublés, un agriculteur de Neuville-Saint-Vaast découvre l’inscription

39. — AD Pas-de-Calais, 1405W206/2, 1W49775/12 ; consultation avec dérogation.


592 MARIE-CHRISTINE ALLART

« bolchevik » sur son hangar parce qu’il défend la politique de la CGA, rivale
de la FNSEA, et promeut l’agriculture de groupe, l’essor des CUMA, les
coopératives d’utilisation du matériel agricole. Sous couvert d’apolitisme, la
politique est donc bien présente dans les villages car cette référence à la col-
lectivisation, au bolchévisme est issue de l’intense propagande anticommu-
niste menée par le mouvement Paix et liberté au début des années cin-
quante40. Et dans sa commune à dominante agricole, sa famille n’a aucune
chance de prendre le pouvoir car, d’obédience socialiste, elle se heurte à une
majorité villageoise qui défend l’école privée alors qu’il ne s’investit pas
dans la vie religieuse locale. Sa parentèle, minoritaire, ne peut lui assurer le
succès41.
Il n’était d’ailleurs pas rare dans les villages d’entendre les anciens, dépo-
sitaires d’un savoir social relatif aux familles, établir les pronostics des résul-
tats électoraux en se basant sur les parentèles. Par la suite, un de ses neveux a
essayé de saisir sa chance en s’appuyant sur une liste formée par et avec des
néo-ruraux, ignorants de ces tensions… en vain. Puis la vague de rurbanisa-
tion a emporté ces querelles internes et soudé le groupe des villageois. Ces
agriculteurs auparavant farouches ennemis se sont retrouvés sur une même
liste et un maire issu du monde agricole a remporté les élections.
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Être un élu, maire ou conseiller municipal, vaut reconnaissance de la per-
sonne, mais il reste à voir si, au-delà du prestige, de l’honneur accordé à la
fonction, les agriculteurs ont un intérêt particulier à exercer ces mandats.
Les enjeux du pouvoir
Avec l’organisation des municipalités en 1789, la gestion locale des
affaires villageoises a été peu ou prou reconnue par l’État, les municipalités
deviennent une composante de celui-ci42. Même si les modalités ont changé
en deux siècles, l’étude des délibérations des conseils municipaux permet
d’aborder différemment le pouvoir des agriculteurs dans la vie communale,
notamment au sein du conseil municipal.
Les délibérations des conseils municipaux
Elles reflètent la perte d’influence des agriculteurs et montrent, elles aussi,
une diminution de l’évocation des problèmes agricoles même si des varia-

40. — Texte d’un tract : « Cultivateurs français !… Si tu veux des KOLKHOZES en France, Si tu
veux devenir un fonctionnaire attaché aux terres de l’État communiste,… VOTE COMMU-
NISTE ! ».
41. — H. LAMARCHE, S. Carol ROGERS, C. KARNOOUH, écrits et travaux du groupe de sociologie
rurale du CNRS, Paysans, femmes et citoyens. Luttes pour le pouvoir dans un village lorrain, Éd.
Actes Sud, 1980, 215 p., Le pouvoir et la parenté de C. KARNOOUH, p. 141 à p. 210.
42. — J.-P. JESSENNE, « Synergie nationale et dynamique communautaire dans l’évolution politique
rurale par-delà la Révolution française (vers 1780-vers1830) », in La politisation des campagnes au
XIXe siècle. France, Espagne, Italie et Portugal, Rome, École française de Rome, 2000, p. 57-79.
SOCIÉTÉ ET MICROPOLIS VILLAGEOISE : VALORISATION ET MARGINALISATION... 593

tions importantes peuvent provenir des habitudes communales, du secrétaire


de mairie…43.
Afin de prendre en considération la nature et l’évolution des thèmes traités,
observons trois communes du centre de l’Artois : Avion urbanisée, Farbus
rurale et Neuville-Saint-Vaast rurbanisée. Avant 1945, les principaux thèmes
traités concernaient les baux, les cours post-scolaires agricoles, la sur-
veillance des champs, l’entretien des chemins, de la bascule et de l’abreuvoir,
l’abattoir, l’inspection des viandes et les vétérinaires ou la surveillance des
récoltes pendant l’occupation. Les questions agricoles sont souvent soulevées
en réunion puisque la population agricole est majoritaire ; si plus de 80 % de
la population appartenait au secteur primaire à la fin du XIXe siècle, environ
70 % de la population y appartenait encore à la veille de la seconde guerre
mondiale. Par exemple, en 1936, le village de Neuville-Saint-Vaast abritait
une centaine d’agriculteurs pour une population s’élevant à 880 habitants.
Le thème dominant devient celui des terres avec le remembrement, les
expropriations et le POS. À Avion, les préoccupations agricoles se manifes-
tent de façon permanente jusqu’en 1954 et l’abattoir, la surveillance des
champs puis dans les années soixante, le POS et les élections à la chambre
d’agriculture sont à l’ordre du jour. Ensuite, les questions de coexistence
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entre les agriculteurs et les non-agriculteurs avec des réclamations pour des
déprédations dans les champs, pour des vols associés à une demande de sur-
veillance apparaissent. Dans les communes rurales, les ordres du jour conti-
nuent de traiter de problèmes concrets comme l’entretien des chemins, de la
bascule ou de l’abreuvoir. Cependant, dès 1945 l’inutilité des abreuvoirs est
constatée, les terrains vendus ; les bascules remises en état, réglées, leur tarif
d’utilisation établi, disparaissent à leur tour dans les années soixante. Le prin-
cipal sujet demeure celui des chemins et surtout leur entretien. Goudronnage,
détérioration à cause des charrois de betteraves, empierrement requièrent l’at-
tention des conseillers. Un sujet n’apparaît pas : le rachat des petits chemins
qui disparaissent du paysage, même si en 1947, le conseil municipal interdit
aux agriculteurs de labourer les chemins ruraux et leur rappelle qu’ils « doi-
vent faire fourrière ». Un nouveau problème commence à poindre, celui de
l’entretien des champs avec par exemple la recommandation de détruire les
chardons. Mais aucune mention d’intervention portant sur l’érosion des sols,
la pollution. Il est à noter l’existence de commissions des chemins dans les
communes du centre et du sud de l’Artois mais paradoxalement, les commis-
sions agricoles apparaissent quand la commune perd sa vocation agricole ; le

43. — Sur l’ensemble du XXe siècle, trois communes d’importance différente ont été étudiées : la
ville d’Avion, le gros village de Neuville-Saint-Vaast et le petit village de Farbus. Après 1945,
l’étude comparative porte sur trois communes rurbanisées de taille différente : Marœuil, Neuville-
Saint-Vaast et Thélus.
Tableau des questions agricoles traitées dans les registres
de délibérations des conseils municipaux44.
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44. — Source : dépouillement des registres de délibérations des conseils municipaux des communes
de Marœuil, Neuville-Saint-Vaast et Thélus conservés dans les mairies.
45. — Les registres de délibératiions tenus par le conseil municipal de Thélus de 1945 à 1951 n’ont
pu être trouvés à la mairie.
SOCIÉTÉ ET MICROPOLIS VILLAGEOISE : VALORISATION ET MARGINALISATION... 595

besoin d’être représenté de façon spécifique se fait alors sentir. Ainsi, Avion
élit régulièrement une commission agricole jusqu’au milieu des années cin-
quante, mais Farbus où des agriculteurs sont conseillers municipaux n’en res-
sent pas la nécessité.
L’intérêt de l’étude s’affirme après la seconde guerre mondiale lorsque les
villages évoluent. Nous avons comparé les trois communes rurales arté-
siennes de Marœuil, Neuville-Saint-Vaast et Thélus à travers la lecture des
registres de délibérations. À Neuville-Saint-Vaast, l’importance du nombre
d’agriculteurs, leur constante présence au conseil municipal expliquent le
nombre élevé des interventions en ce domaine, le double de celui des deux
autres communes avec 84 contre 41 pour Marœuil et 34 pour Thélus. Des pré-
occupations communes apparaissent. Cependant, l’aspect quantitatif n’est
pas le seul à prendre en compte, il faut aussi prendre en considération le trai-
tement du sujet abordé.
Si les pouvoirs réglementaires du maire comme représentant de l’État por-
tent sur la sécurité, la voirie, l’état sanitaire, le pouvoir de la municipalité est
étendue notamment dans des domaines qui concernent directement les agri-
culteurs avec le POS, la possibilité de limiter ou d’empêcher le mitage, la
limitation des débordements urbains, la politique d’acquisition de terrains, la
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demande de remembrement, le classement des sols, les commissions agri-
coles, les baux ruraux, les cultures d’OGM, l’installation d’éoliennes…
Néanmoins, les municipalités ne peuvent pas au niveau communal intervenir
de façon décisive car l’enjeu concerne un territoire plus vaste ou dépasse
leurs capacités financières et l’agriculture est un secteur fortement structuré
dans lequel les municipalités trouvent en face d’elles des partenaires interve-
nant dans les affaires sociales, le financement des investissements, les études.
De plus, les élus occupent souvent des fonctions multiples qui engagent
l’avenir de leur commune, à des titres divers, cas d’un maire adjoint aussi pré-
sident de coopérative…
Dans les commissions rurales ou intercommunales de remembrement, le
maire est membre de droit et il peut peser d’un certain poids tout en se trou-
vant confronté à des situations difficiles. À Boiry-Notre-Dame, les consé-
quences des opérations de remembrement ont atteint un niveau exceptionnel
avec des habitants qui lacérèrent les plans de l’enquête. Le mécontentement
portait sur les modalités du recensement, l’attitude des agents du remembre-
ment plus que sur le remembrement lui-même si bien qu’on envoya
« Quelques gendarmes à la mairie pour permettre aux commissaires enquê-
teurs de recevoir pendant trois jours, en toute quiétude, les réclamations des
propriétaires et des tiers intéressés »46. Au conseil municipal, plusieurs

46. — AD Pas-de-Calais, G 231/67, La Voix du Nord, 11 septembre 1957.


596 MARIE-CHRISTINE ALLART

conseillers agriculteurs avaient même annoncé leur intention de démission-


ner. Mais depuis la question du remembrement a perdu de son acuité dans la
mesure où les agriculteurs désormais cultivent sur plusieurs communes dans
un rayon de 15 à 20 km. En revanche, les maires agriculteurs se positionnent
souvent en faveur des éoliennes, qui sont d’un bon rapport comparé aux
emblavements, alors que les néoruraux apparaissent plus sensibles à l’esthé-
tique, aux nuisances sonores.
La maîtrise du foncier par l’intermédiaire des plans d’occupation des sols
peut devenir l’enjeu de dures batailles pour les élections municipales. Un
maire agriculteur peut chercher à préserver le caractère rural, agricole de sa
commune et refuser la construction de lotissements, préférant que les agricul-
teurs vendent progressivement des parcelles pour l’installation de citadins
fortunés moins nombreux et acceptant de payer un prix du foncier plus élevé
pour un cadre de vie moins rurbanisé. De ce fait, le POS est voté par le
conseil municipal malgré les observations formulées par la DDE et différents
organismes47. En 2000, ces observations apparaissent clairement dans les
recommandations de la DDA : « Éviter le linéaire c’est-à-dire allonger le vil-
lage vers les extérieurs. Regrouper les habitations au centre du village. Relier
les quartiers. Ne plus agrandir vers les extérieurs. Un plan de POS n’est pas
fait pour des cas particuliers, mais pour l’intérêt de tous »48. D’ailleurs cela
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est parfois clairement exprimé. « M.…, conseiller municipal, fait remarquer
qu’en tant qu’agriculteur, il déplorait que des zones 30NA soient créées sur le
territoire de Neuville ce qui amènera obligatoirement de nouveaux
habitants »49. La réticence à mettre en place des plans d’urbanisme est plus
grande. La volonté de préserver le territoire des intrusions étrangères, de se
protéger d’une mixité sociale, de préserver l’outil agricole se manifeste dans
la carte communale car : « Le conseil municipal souhaite un agrandissement
modéré de la population et désire ne pas coincer les exploitations agricoles
pour ne pas gêner les agriculteurs dans leur travail ». Lorsqu’une loi de 1992
oblige les éleveurs à se mettre en conformité dans un respect des distances
agriculteurs, la municipalité réagit et
« dans le souci d’harmoniser l’urbanisation de sa commune et l’activité agri-
cole, très présente à ce jour (une trentaine en activité), elle entend entamer une
révision de son plan d’occupation des sols. Toutefois, les nécessités écono-
miques liées au monde agricole justifient la mise en œuvre d’une modification
dans l’immédiat… de manière à permettre l’extension de bâtiments d’élevage
jointifs à des bâtiments existants et d’obtenir de cette manière les 50 m impo-
sés par la loi »50.

47. — Registre de délibérations du conseil municipal de Neuville-Saint-Vaast, 9 janvier 1986.


48. — Ibid., 6 octobre 2000.
49. — Ibid., 10 juillet 1990.
50. — Ibid., 19 novembre 1996.
SOCIÉTÉ ET MICROPOLIS VILLAGEOISE : VALORISATION ET MARGINALISATION... 597

Lorsque la commune n’a pas ou que peu d’édiles agriculteurs et qu’elle se


trouve confrontée à des achats de terres agricoles pour des aménagements, les
discussions avec les agriculteurs qui font l’objet de réunions particulières
sans procès-verbaux ni comptes rendus, sont perçues comme longues et fasti-
dieuses. Parfois cela apparaît dans les registres de délibérations des conseils
municipaux. Ainsi, celui de Marœuil déclare :
« Considérant l’urgence de réaliser les opérations et les difficultés pour abou-
tir à un accord amiable… décide de passer outre l’avis du service des
domaines et de maintenir le montant de l’indemnité culturale définie avec les
locataires ; soit 40 000 fr l’hectare … Il rappelle également que les proprié-
taires garderaient les parcelles en front à rue sur une profondeur de 50 m »51.
Ainsi, les agriculteurs ont obtenu une indemnité supérieure d’environ un tiers
à l’hectare par rapport à celle recommandée par le service des domaines et ils
ont pu conserver des terres pouvant être vendues comme terrains à bâtir. En
revanche, lorsque les questions sont exclusivement agricoles, le conseil muni-
cipal ne s’y intéresse pas. Face à la réclamation des agriculteurs d’une sub-
vention municipale pour la location temporaire d’une parcelle de terres à la
SNCF nécessaire à l’aménagement d’une plate-forme d’entrepôt de bette-
raves, le conseil municipal répond que « la commune n’a pas à intervenir
dans cette affaire purement professionnelle »52.
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Une municipalité à majorité agricole peut décider la réfection voire le gou-
dronnage de certains chemins vicinaux avant de viabiliser certaines rues. Elle
peut aussi décider de ne pas céder quelques hectares cultivés à des entreprises
qui souhaitent s’installer à proximité d’axes de circulation et perdre ainsi des
sources de revenus afin de sauvegarder l’outil de travail, mais elle peut aussi
céder des pâtures comme terrains à bâtir en un temps de régression de l’éle-
vage. Elle peut indemniser très régulièrement des agriculteurs dont les
champs sont victimes de dégâts occasionnés par des eaux pluviales53.
Comme il en a le droit, le conseil municipal vote à l’unanimité l’exonération
des jeunes agriculteurs de la part de la taxe foncière sur les propriétés non
bâties revenant à la commune54 ; le dégrèvement étant à la charge de la col-
lectivité qui l’accorde55.

51. — Registres de délibérations du conseil municipal de Marœuil, 27 mars 1997, 20 juillet 1998,
7 avril 2000.
52. — Ibid., juin et août 1988.
53. — Ibid., 3 octobre 1997.
54. — Registre des délibérations du conseil municipal de Neuville-Saint-Vaast, 6 juin 1997. La
mesure est reconduite chaque année pour la période étudiée.
55. — À compter du 1er janvier 1995, pour des jeunes agriculteurs qui bénéficient de la dotation à
l’installation ou de prêts spéciaux. Les 50 % restant sont de droit à la charge de l’État.
598 MARIE-CHRISTINE ALLART

Ruraux et néo-ruraux : la coexistence pacifique


Déjà au milieu du siècle, une enquête de 1958-196056 menée par l’Action
catholique rurale dans le diocèse d’Arras57 constatait certes la pérennité de
l’aspect des villages malgré la construction de quelques maisons, mais remar-
quait que le terme rural se substituait à celui de paysan dans les conversations
et surtout notait que les mentalités villageoises évoluaient sous l’effet des
médias, de la perte d’influence du milieu agricole, de la diversité des profes-
sions… Si certains continuent de penser que malgré les modifications
induites par les brassages et les déplacements, une mentalité propre au village
demeure, il est indéniable qu’il faut désormais distinguer le rural et l’agri-
cole, un agricole en perte de vitesse58. L’INSEE distingue elle-même le rural,
l’agricole, l’urbain et le périurbain. La rurbanisation entraîne une nouvelle
classification fondée sur les relations entre les différents types d’occupants
des communes dans les zones urbaines et périurbaines de plus en plus nom-
breuses : des agri-urbains qui cherchent à optimiser leurs conditions, des agri-
ruraux qui estiment être des victimes, des mi-urbains mi-ruraux en cours
d’adaptation59.
Pour les nouveaux villageois, la nature est source de loisirs, ils sont attirés
par le calme et l’espace. Ils en découvrent certes les charmes mais aussi les
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inconvénients. La cohabitation se révèle parfois difficile car ils sont gênés par
les charrois de betteraves, le ronronnement nocturne des machines agricoles,
les odeurs et bruits des animaux60. L’image de la nature idyllique, tradition-
nelle et de l’agriculteur-paysan entre en contradiction avec la réalité villa-
geoise. Cadre de vie pour les uns, lieu de travail pour les autres, le village et
le pouvoir communal sont donc source d’antagonismes. D’autres décalages
se profilent : comme ce fut le cas à la fin du XIXe siècle, aujourd’hui le nombre
de monographies communales se multiplient. Œuvres des curés, des institu-
teurs, ces histoires de villages apprenaient à aimer la commune, à donner une
conscience municipale pour préparer à aimer la patrie61. Les productions

56. — Archives diocésaines d’Arras, 1K 4/23, l’action catholique rurale dans le diocèse d’Arras.
57. — Archives diocésaines d’Arras, 1K 4/23, 1958-1960.
58. — Les aumôniers classent dès lors les habitants qui se côtoient dans les communes rurales en
quatre catégories : les agriculteurs, les ruraux ouvriers, les commerçants, les étudiants. Puis une
autre étape est franchie. La JAC entérine la fin des paysans et évolue vers le MRJC, le mouvement
rural de la jeunesse chrétienne qui se constitue entre 1961 et 1965 et comprend la JAC, la JCAC ou
Jeunesse chrétienne des professions artisanales et commerciales et la JRO, la Jeunesse rurale des
professions ouvrières.
59. — F. LEFEBVRE, J.-M. MOREL (ADASEA du Pas-de-Calais), « Agriculteurs des villes » in
Paysans.
60. — En 1976, à Neuville-Saint-Vaast, des villageois se sont plaints parce que les vaches d’un agri-
culteur salissaient la route lorsqu’il les conduisait de son étable à une pâture.
61. — F. PLOUX, « Production et recomposition des identités villageoises en France de la monarchie
de Juillet aux années 1930 », in Histoire de l’Europe rurale contemporaine, du village à l’État,
J.-L. MAYAUD, L. RAPHAËL, sous la direction de, Éd. A. Colin, 2006, 405 p.
SOCIÉTÉ ET MICROPOLIS VILLAGEOISE : VALORISATION ET MARGINALISATION... 599

actuelles sont le plus souvent œuvres de ruraux et de néo-ruraux, voulant


célébrer un passé communal qui s’efface, victime de la modernisation ou des
regroupements de communes. Elles permettent un brassage entre les néo-
ruraux soucieux de découvrir leur village, de s’y ancrer et les ruraux de
souche désireux de le valoriser, de découvrir ou redécouvrir leurs racines. En
revanche, les agriculteurs n’ont guère cette préoccupation ; pour eux le vil-
lage n’est pas idéalisé, il reste un lieu de travail, un lieu de lutte. En outre, leur
horizon s’est élargi car désormais, ils peuvent cultiver dans un rayon de 15 à
20 km autour de leur commune d’origine. À défaut d’une production écrite,
les agriculteurs qui occupent l’espace s’affichent dans le paysage et dans le
présent. Le marquage dans le territoire communal les signalent : panneaux
indiquant les champs d’essais, panneaux les liant à des industries agroalimen-
taires, panneaux signalant une activité particulière62… En ce début de
XXIe siècle, des panneaux syndicaux ornent les routes de campagne pour faire
connaître leur nombre et leurs opinions.
Exemple de marquage agricole sur les routes63
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62. — Panneaux Cocorette pour des élevages avicoles, panneaux Savoir vert pour des exploitations
accueillant des élèves…
63. — Photo M.-C. Allart, Neuville-Saint-Vaast, route départementale Arras-Béthune.
600 MARIE-CHRISTINE ALLART

Au cours du XXe siècle, les agriculteurs ont pris le pouvoir ; ils se représen-
tent désormais eux-mêmes et non par la médiation de notables. Leur poids
politique est renforcé par la structure politico-administrative de la France qui
demeure rurale. Les conseillers généraux ont leur entrée à la Préfecture et
dans les services techniques64. Organisés en corporation, en organismes pro-
fessionnels, ils ne passent pas obligatoirement par la politique. Ils sont
relayés par les élus professionnels au Comité économique et social des
régions, par les présidents du Crédit Agricole, de la FNSEA, de la chambre
d’agriculture, de la Mutualité sociale qui sont de grands notables sachant se
faire entendre ; le pouvoir économique plus que le pouvoir politique les inté-
resse, un pouvoir économique capable de peser sur le politique.
Au niveau communal, leur pouvoir est battu en brèche par l’urbanisation,
la modernisation et la rurbanisation mais il offre une certaine résistance à la
fin du XXe siècle. L’agriculteur bénéficiant d’une nouvelle image dans la
société peut regagner des mairies et prendre part aux conflits d’intérêts qui
opposent ruraux et néo-ruraux puisque les attentes des néo-ruraux, des rur-
bains sont celles d’une campagne cadre de vie et non celles d’une campagne
ressource. La terre est convoitée par tous et complique le rôle des élus avec
des conflits pour l’appropriation du foncier, des conflits d’usage, des prix en
augmentation qui se constatent sur le bâti agricole.
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Certes l’agriculteur est fortement implanté dans le tissu communal, dans le
territoire et s’y inscrit avec notamment le développement des produits du ter-
roir qui correspond aux attentes de la société même si l’agriculture s’ancre
dans une sphère de gouvernance plus vaste où là aussi des agriculteurs défen-
dent leur pouvoir, s’affrontent sur des conceptions de l’agriculture.
Le champ des recherches à ouvrir sur le XXe siècle est immense. Il convien-
drait d’affiner l’étude des maires agriculteurs, de leurs poids au sein des
conseils municipaux et éventuellement de déceler les caractéristiques d’une
gestion communale agricole. De nombreuses données échappent à l’écrit
puisque les réunions concernant les remembrements, les tractations pour les
expropriations ne donnent pas lieu à des comptes rendus ou procès-verbaux ;
les enquêtes orales approfondiraient l’approche de ces thèmes.
Un ensemble d’études communales permettrait donc de mieux saisir ces
différentes questions car il conviendrait de rendre compte du fonctionnement
des villages sur le temps long en s’appuyant à la fois sur la gestion des
affaires communales et sur les conflits, les rivalités interpersonnelles65 afin de

64. — P. GRÉMION, Le pouvoir périphérique : bureaucrates et notables dans le système politique


français, Paris, Seuil, 1976.
65. — P. CHAMARD, « Conflit au village et politisation des campagnes au XIXe siècle : Boisset-Saint-
Priest (Loire), 1830-1892 » in Ruralia, n° 14, 2004, p. 11 à 42.
SOCIÉTÉ ET MICROPOLIS VILLAGEOISE : VALORISATION ET MARGINALISATION... 601

réaliser une synthèse plus pertinente. Le cadre villageois conserve donc bien
un intérêt certain ; ce terrain d’études offre des possibilités d’appréhension de
phénomènes qui échappent lors d’approches à des niveaux supérieurs.

Mots-clés : agriculteur, Artois, conseil municipal, maire, organisation pro-


fessionnelle agricole, Pas-de-Calais, pouvoir, village.
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