La littérature d’idées du XVIe au XVIIIe siècle
Oeuvre intégrale
Olympe de Gouges, Déclarations des droits de la Femme et de la Citoyenne, 1791
LECTURE Texte 1
LINEAIRE 1
Texte liminaire, « Les droits de la femme »
1 Homme, es-tu capable d’être juste ? C’est une femme qui
t’en fait la question ; tu ne lui ôteras pas du moins ce droit. Dis-
moi ? Qui t’a donné le souverain empire d’opprimer mon sexe ?
Ta force ? Tes talents ? Observe le créateur dans sa sagesse ;
5 parcours la nature dans toute sa grandeur, dont tu sembles vouloir
te rapprocher, et donne-moi, si tu l’oses, l’exemple de cet empire
tyrannique.
Remonte aux animaux, consulte les éléments, étudie les
végétaux, jette enfin un coup d’œil sur toutes les modifications de
10 la matière organisée ; et rends-toi à l’évidence quand je t’en offre
les moyens ; cherche, fouille et distingue, si tu peux, les sexes dans
l’administration de la nature. Partout tu les trouveras confondus,
partout ils coopèrent avec un ensemble harmonieux à ce chef-
d’œuvre immortel.
15 L’homme seul s’est fagoté un principe de cette exception.
Bizarre, aveugle, boursouflé de sciences et dégénéré, dans ce siècle
de lumières et de sagacité, dans l’ignorance la plus crasse, il veut
commander en despote sur un sexe qui a reçu toutes les facultés
intellectuelles ; il prétend jouir de la Révolution, et réclamer ses
20 droits à l’égalité, pour ne rien dire de plus.
De Paris au Pérou, du Japon jusqu’à Rome,
Le plus sot animal, à mon avis, c’est l’homme.
La littérature d’idées du XVIe au XVIIIe siècle
Oeuvre intégrale
Olympe de Gouges, Déclarations des droits de la Femme et de la Citoyenne, 1791
LECTURETexte 2
LINEAIRE 72
Début du postambule
1 Femme, réveille-toi ; le tocsin de la raison se fait entendre dans tout l’univers ;
reconnais tes droits. Le puissant empire de la nature n’est plus environné de préjugés,
de fanatisme, de superstition et de mensonges. Le flambeau de la vérité a dissipé tous
les nuages de la sottise et de l’usurpation. L’homme esclave a multiplié ses forces, a eu
5 besoin de recourir aux tiennes pour briser ses fers. Devenu libre, il est devenu injuste
envers sa compagne. Ô femmes ! femmes, quand cesserez-vous d’être aveugles ?
Quels sont les avantages que vous avez recueillis dans la Révolution ? Un mépris plus
marqué, un dédain plus signalé. Dans les siècles de corruption vous n’avez régné que
sur la faiblesse des hommes. Votre empire est détruit ; que vous reste-t-il donc ? La
10 conviction des injustices de l’homme. La réclamation de votre patrimoine, fondée sur
les sages décrets de la nature. Qu’auriez-vous à redouter pour une si belle entreprise ?
Le bon mot du législateur des noces de Cana ? Craignez-vous que nos législateurs
français, correcteurs de cette morale longtemps accrochée aux branches de la
politique, mais qui n’est plus de saison, ne vous répètent : « Femmes, qu’y a-t-il de
15 commun entre vous et nous ? » « Tout », auriez-vous à répondre. S’ils s’obstinaient,
dans leur faiblesse, à mettre cette inconséquence en contradiction avec leurs principes,
opposez courageusement la force de la raison aux vaines prétentions de supériorité,
réunissez-vous sous les étendards de la philosophie, déployez toute l’énergie de votre
caractère, et vous verrez bientôt ces orgueilleux, non serviles adorateurs rampants à
20 vos pieds, mais fiers de partager avec vous les trésors de l’Être suprême. Quelles que
soient les barrières que l’on vous oppose, il est en votre pouvoir de les affranchir ;
vous n’avez qu’à le vouloir.
La littérature d’idées du XVIe au XVIIIe siècle
Oeuvre intégrale
Olympe de Gouges, Déclarations des droits de la Femme et de la Citoyenne, 1791
LECTURE Texte 3
LINEAIRE 83
Postambule
1 Il était bien nécessaire que je dise quelques mots sur les troubles que cause, dit-on, le
décret en faveur des hommes de couleur, dans nos iles. C’est là où la nature frémit
d’horreur ; c’est là où la raison et l’humanité n’ont pas encore touché les âmes endurcies ;
c’est là surtout où la division et la discorde agitent leurs habitants. Il n’est pas difficile de
5 deviner les instigateurs de ces fermentations incendiaires : il y en a dans le sein même de
l’Assemblée nationale. Ils allument en Europe le feu qui doit embraser l’Amérique. Les
colons prétendent régner en despotes sur des hommes dont ils sont les pères et les frères ;
et méconnaissant les droits de la nature, ils en poursuivent la source jusque dans la plus
petite teinte de leur sang. Ces colons inhumains disent : « Notre sang circule dans leurs
10 veines, mais nous le répandrons tout, s’il le faut, pour assouvir notre cupidité, ou notre
aveugle ambition. » C’est dans ces lieux les plus près de la nature, que le père méconnait le
fils ; sourd aux cris du sang, il en étouffe tous les charmes. Que peut-on espérer de la
résistance qu’on lui oppose ? La contraindre avec violence, c’est la rendre terrible, la
laisser encore dans les fers, c’est acheminer toutes les calamités vers l’Amérique. Une
15 main divine semble répandre par tout l'apanage de l’homme, la liberté ; la loi seule a le
droit de réprimer cette liberté, si elle dégénère en licence ; mais elle doit être égale pour
tous, c’est elle surtout qui doit renfermer l’Assemblée nationale dans son décret, dicté par
la prudence et par la justice. Puisse-t-elle agir de même pour l’état de la France, et se
rendre aussi attentive sur les nouveaux abus, comme elle l’a été sur les anciens qui
20 deviennent chaque jour plus effroyables !
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Séquence 4
Parcours «Ecrire et combattre pour l’égalité »
Texte
LECTURE 1
LINEAIRE 91
Voltaire, Candide ou l'optimisme, chapitre 19, 1759
1 En approchant de la ville, ils rencontrèrent un nègre étendu par terre, n'ayant plus que la
moitié de son habit, c'est-à-dire d'un caleçon de toile bleue ; il manquait à ce pauvre
homme la jambe gauche et la main droite. "Eh, mon Dieu ! lui dit Candide en hollandais,
que fais-tu là, mon ami, dans l'état horrible où je te vois ? - J'attends mon maître,
5 monsieur Vanderdendur, le fameux négociant, répondit le nègre. - Est-ce M.
Vanderdendur, dit Candide, qui t'a traité ainsi ? - Oui, monsieur, dit le nègre, c'est l'usage.
On nous donne un caleçon de toile pour tout vêtement deux fois l'année. Quand nous
travaillons aux sucreries, et que la meule nous attrape le doigt, on nous coupe la main ;
quand nous voulons nous enfuir, on nous coupe la jambe : je me suis trouvé dans les
10 deux cas. C'est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe. Cependant, lorsque ma
mère me vendit dix écus patagons sur la côte de Guinée, elle me disait : "Mon cher
enfant, bénis nos fétiches, adore-les toujours, ils te feront vivre heureux ; tu as l'honneur
d'être esclave de nos seigneurs les blancs, et tu fais par là la fortune de ton père et de ta
mère." Hélas ! je ne sais pas si j'ai fait leur fortune, mais ils n'ont pas fait la mienne. Les
15 chiens, les singes, les perroquets sont mille fois moins malheureux que nous. Les fétiches
hollandais qui m'ont converti me disent tous les dimanches que nous sommes tous
enfants d'Adam, blancs et noirs. Je ne suis pas généalogiste ; mais si ces prêcheurs disent
vrai, nous sommes tous cousins issus de germains. Or vous m'avouerez qu'on ne peut pas
en user avec ses parents d'une manière plus horrible.
20 - Ô Pangloss ! s'écria Candide, tu n'avais pas deviné cette abomination ; c'en est fait, il
faudra qu'à la fin je renonce à ton optimisme. - Qu'est-ce qu'optimisme ? disait Cacambo.
- Hélas ! dit Candide, c'est la rage de soutenir que tout est bien quand on est mal." Et il
versait des larmes en regardant son nègre, et, en pleurant, il entra dans le Surinam.