Maîtriser l’inflation au Maroc – Défis actuels et
rôle de la politique monétaire
Introduction
L’inflation est redevenue un enjeu majeur de politique économique à l’échelle mondiale depuis
la crise du Covid-19. La perturbation des chaînes d’approvisionnement et la flambée des cours
des matières premières, amplifiées par la guerre en Ukraine, ont fait grimper les prix à des
niveaux inédits depuis des décennies. Le Maroc n’a pas été épargné : en 2022, l’inflation y a
atteint 6,6 %, son plus haut niveau en 30 ans. Cette poussée inflationniste, qui s’est prolongée
en 2023 avec une moyenne de 6,1 % sur l’année, érode le pouvoir d’achat des citoyens et
menace la reprise économique post-pandémie. Face à ce défi, les autorités marocaines – au
premier rang desquelles Bank Al-Maghrib (BAM) – ont dû agir pour juguler la hausse des prix
sans briser la dynamique de croissance encore fragile. La maîtrise de l’inflation est ainsi
devenue une priorité urgente pour préserver la stabilité macroéconomique et la cohésion
sociale, conformément aux orientations du nouveau modèle de développement du Maroc.
Développement – Partie I : Les causes de l’inflation et ses impacts
économiques et sociaux
Plusieurs facteurs, externes comme internes, expliquent la flambée des prix qu’a connue le
Maroc récemment. D’une part, des chocs exogènes ont alimenté une inflation importée.
L’envolée des cours du pétrole et du gaz en 2021-2022, puis la hausse des prix mondiaux des
céréales et engrais due au conflit en Ukraine, ont renchéri le coût des produits énergétiques et
alimentaires importés par le Maroc. Or, le pays reste fortement dépendant de l’étranger pour
ces produits de base (avec près de 90 % d’énergie importée en 2022). Ces pressions importées
se sont transmises aux prix internes, faisant grimper l’indice des prix à la consommation.
D’autre part, des facteurs internes ont amplifié le phénomène. En 2022, une sécheresse sévère
– l’une des pires des dernières décennies – a fait chuter la production agricole marocaine, tirant
vers le haut les prix des fruits et légumes sur les marchés locaux. L’inflation alimentaire a ainsi
atteint des taux à deux chiffres début 2023, pénalisant durement les ménages modestes dont le
budget est majoritairement consacré à l’alimentation. Par ailleurs, des dysfonctionnements dans
les circuits de distribution et une spéculation ponctuelle ont pu accentuer certaines hausses de
prix au détail.
Les conséquences de cette inflation élevée ont été sensibles pour l’économie et la société
marocaines. Sur le plan social, l’érosion du pouvoir d’achat a été immédiate, notamment pour
les ménages à revenu fixe (salariés, fonctionnaires) et les classes défavorisées. Les prix des
produits alimentaires de base, des carburants et du transport ont absorbé une part croissante du
budget des familles, menaçant de faire basculer de nouveaux segments de la population dans la
précarité. Des tensions sociales se sont manifestées, la cherté de la vie devenant un sujet de
préoccupation majeur dans l’opinion.
Sur le plan économique, l’inflation a créé un dilemme de politique économique. D’un côté, la
reprise post-Covid amorcée en 2021 (avec +7,9 % de PIB) a fortement ralenti à +1,5 % en 2022
sous l’effet de la sécheresse et du contexte international. De l’autre, la hausse des prix appelait
une réaction pour éviter un emballement inflationniste auto-entretenu. L’indice des prix à la
consommation a culminé à +10,1 % en glissement annuel en février 2023, traduisant l’ampleur
du choc. Si rien n’avait été fait, un tel niveau d’inflation aurait pu entraîner une spirale salaires-
prix, une perte de compétitivité des exportations et un renchérissement du coût du financement
pour l’État comme pour les entreprises. En somme, l’inflation menaçait autant la stabilité
macroéconomique – en pesant sur la balance commerciale et en creusant le déficit budgétaire
via la hausse des dépenses de compensation – que la stabilité sociale en accentuant les
inégalités.
Développement – Partie II : La réponse des autorités monétaires et
gouvernementales
Conscient de ces enjeux, le Maroc a déployé un arsenal de mesures pour contenir l’inflation
tout en protégeant les catégories vulnérables. Sur le plan monétaire, Bank Al-Maghrib est
intervenue avec détermination. Après plus d’une décennie de stabilité des prix (autour de 1-2
% d’inflation annuelle), la Banque centrale a amorcé fin 2022 un cycle de resserrement
monétaire historique. Son taux directeur a été relevé à trois reprises entre septembre 2022 et
mars 2023, passant de 1,5 % à 3 %. L’objectif était clair : juguler l’excès de demande et prévenir
l’enracinement de l’inflation anticipée.
Cette politique prudente commence à porter ses fruits : l’inflation a ralenti à 3,4 % en rythme
annuel en décembre 2023, son niveau le plus bas de l’année. BAM prévoit ainsi un net reflux
de la hausse des prix, avec une inflation moyenne qui tomberait à environ 2,4 % en 2024-2025,
retrouvant ainsi un niveau compatible avec la cible de stabilité des prix. En outre, la Banque
centrale a maintenu la stabilité du dirham dans le cadre du régime de change semi-flexible.
Malgré les tensions sur le dollar, la parité fixe en partie sur l’euro a amorti les chocs importés.
La crédibilité de BAM – renforcée par son indépendance statutaire – a également contribué à
ancrer les anticipations, comme en témoigne le reflux des anticipations d’inflation relevé dans
ses enquêtes trimestrielles. L’ensemble de ces actions monétaires vise à endiguer l’inflation
sous-jacente, qui, après un pic à 8,5 % début 2023, redescendrait autour de 2 % fin 2024, signe
d’un retour à la normale.
Parallèlement, le gouvernement marocain a pris des mesures budgétaires et structurelles pour
atténuer l’impact de la vie chère. Tout d’abord, il a utilisé le levier de la Caisse de compensation
pour geler les prix de certains produits essentiels. Le prix de la bonbonne de gaz butane, de la
farine subventionnée ou du sucre raffiné a été maintenu artificiellement bas, l’État prenant en
charge le surcoût. Les dépenses de compensation ont ainsi fortement augmenté en 2022-2023,
atteignant des montants records (plus de 40 milliards de dirhams en 2022 selon les estimations)
afin d’éviter une explosion du coût du panier de la ménagère.
Ensuite, des mesures d’urgence ont été déployées, comme la suspension des droits de douane
sur les importations de blé et l’octroi de subventions exceptionnelles aux transporteurs routiers
pour compenser la cherté du carburant. Ces interventions ont permis de limiter la transmission
de la flambée internationale aux prix domestiques des carburants et des produits alimentaires
de base.
Par ailleurs, le gouvernement a accéléré les réformes sociales structurelles visant à renforcer le
filet de sécurité. La généralisation de la protection sociale en cours (loi-cadre 21-09) s’inscrit
dans ce cadre : à partir de fin 2023, des aides financières directes (allocations familiales, appuis
aux ménages vulnérables) ont commencé à être versées à plus de 4 millions de foyers pour
soulager la pression de l’inflation sur les plus démunis.
Sur le front des revenus, l’exécutif a conclu un accord social en 2022 avec les partenaires
sociaux, prévoyant notamment la revalorisation du salaire minimum (SMIG) de 10 % sur deux
ans et des augmentations salariales pour les fonctionnaires. Ces hausses, effectives en 2022-
2023, visent à préserver le pouvoir d’achat face à l’augmentation du coût de la vie. Certes, elles
constituent un coût pour les finances publiques et les entreprises, mais ce choix a été jugé
nécessaire pour maintenir la paix sociale.
Grâce à cet ensemble de mesures monétaires et budgétaires coordonnées, l’inflation marocaine
semble avoir été maîtrisée avant qu’elle ne dégénère en spirale incontrôlable. Le dernier
trimestre 2023 a montré une nette décélération de la hausse des prix, permettant d’envisager un
retour à une inflation proche de la cible de 2 % dès 2024.
Ce succès relatif ne doit pas occulter les défis persistants. D’une part, la facture de la lutte contre
l’inflation a été lourde pour le Trésor (creusement temporaire du déficit public) et pour la
croissance (resserrement du crédit). La nécessité de restaurer des marges budgétaires s’impose,
via par exemple la rationalisation des dépenses de l’État. À cet égard, la réforme des entreprises
publiques (loi-cadre 50-21) et l’évaluation de l’efficacité de la dépense publique sont cruciales
pour dégager des ressources sans compromettre la stabilité des prix.
D’autre part, la conjoncture internationale demeure incertaine : de nouveaux chocs (résurgence
des cours du pétrole, aléas climatiques) ne sont pas exclus et imposent de garder des outils de
réaction disponibles. BAM l’a bien compris en conservant une politique prudente – elle a même
commencé à desserrer légèrement son étreinte monétaire en 2024 en abaissant marginalement
son taux directeur, signe d’une flexibilité adaptée à l’évolution des indicateurs.
Enfin, sur le plan structurel, le Maroc doit réduire sa vulnérabilité aux chocs inflationnistes
futurs. Cela passe par l’accélération de la transition énergétique (pour diminuer la dépendance
aux énergies fossiles importées) et le renforcement de la sécurité alimentaire (stockage
stratégique, incitations à la production locale de céréales), ainsi que par une meilleure régulation
des marchés intérieurs pour éviter les rentes et pratiques anti-concurrentielles qui exacerbent
les hausses de prix.
Conclusion
La flambée inflationniste de 2022-2023 a constitué un test important pour la politique
économique du Maroc. Grâce à une réaction énergique de Bank Al-Maghrib et à des mesures
gouvernementales de soutien ciblé, le Royaume a réussi à contenir l’envolée des prix avant
qu’elle ne sape durablement sa trajectoire de croissance et la stabilité sociale. Les derniers
chiffres disponibles confirment un ralentissement notable de l’inflation, augurant d’un retour à
la normale dès 2024.
Cet épisode rappelle toutefois la vigilance nécessaire face aux chocs externes dans une
économie ouverte. Il a aussi mis en lumière l’importance de politiques coordonnées : la
crédibilité de la politique monétaire doit s’accompagner d’une action budgétaire responsable et
d’un renforcement du tissu productif national pour réduire les dépendances.
La maîtrise de l’inflation n’est pas une fin en soi, mais un moyen de préserver le pouvoir d’achat
des citoyens et de créer un climat propice à l’investissement et à l’emploi. À cet égard, le Maroc,
en maintenant l’équilibre entre stabilité des prix et soutien de l’activité, consolide les fondations
macroéconomiques de son ambition de devenir un pays à revenu intermédiaire supérieur dans
les prochaines années.
L’expérience récente aura montré que la résilience économique passe par la capacité à absorber
les chocs tout en protégeant les plus vulnérables – une leçon précieuse pour la conduite des
politiques publiques à l’avenir.